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jeudi 13 août 2026

Une histoire d'adoption…- Hippie papy

Les sentiments, ça ne s’explique pas : ça se vit !


Ce tome contient une histoire indépendante de toute autre qui ne nécessite pas d’avoir lu les autres tomes de la série. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Arno Monin pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-quatre planches de bande de dessinée. Il se termine par un cahier de recherches graphiques de quatre pages.


Dans une luxueuse demeure de deux étages avec son parc privé, abritant un office notarial, un homme âgé, habillé comme un hippie avec veste en peau de mouton, bandana et pantalon pattes d’éph’, est en train vitupérer tout seul dans le salon. Il évoque le peu de cas que les autres font de son karma, le fait que rien ne l’empêchera d’y retourner, tout comme personne n’était arrivé à l’en dissuader en 1968. Il s’arrête en plein élan, pour se demander à haute voix en quelle année ils sont. Derrière cet homme de quatre-vingt-cinq ans, une femme d’une cinquantaine années en survêtement s’approche et s’adresse à lui, l’appelant Hippie Papy, et lui faisant observer qu’un tel périple à son âge, ce n’est pas raisonnable. Honoré Codicille-Débours répond à sa bru Diane que de toute son existence terrestre, il s’enorgueillit de n’avoir jamais rien fait de raisonnable. Elle lui rétorque qu’elle avait cru remarquer, et elle lui propose de lui chercher un vol aller pour Delhi. Il feint la surprise : L’avion ? Alors qu’il possède le moyen de locomotion le plus fabuleux qui soit : le pouce, et celui-là pas besoin d’en faire le plein, ni d’en changer les plaquettes de freins.



Dans une pièce à côté, le notaire François-René Codicille-Débours, le fils d’Honoré, reçoit une veuve et ses trois filles. Il leur exprime ses condoléances pour le décès inopiné de de leur père et époux. Et il leur demande de quoi il est décédé. Une des filles raconte qu’il s’est immolé par le feu devant l’immeuble d’EDF afin de protester contre l’implantation d’un champ d’éoliennes sur ses meilleures terres. Le notaire reconnaît le fait divers lu dans le journal, et il leur propose, sans plus attendre, de passer à la lecture du testament du défunt Arthur Le Feuillic. Il débute sa lecture, mais se retrouve interrompu par un juron venant du couloir : Pétard de pétard !!! Il sort de son bureau pour s’enquérir de la cause de tout ce ramdam, alors qu’il se trouve avec la famille de la torche humaine de la place Gambetta. Son épouse l’informe c’est son père bien sûr qui est la cause. Elle explique : Honoré a vu, à la télévision, les images du tremblement de terre survenu au Atturkhand, dans le nord de l’Inde. Honoré la reprend : Uttarakhand. Elle poursuit : Du coup, il veut retourner à Kishresh, jouer les Bernard Kouchner de pacotille. Il corrige : Rishikesh !!! Blasé, François-René demande : Un tremblement de terre dans le nord de l’Inde ? Ils n’en ont pas déjà eu un, il y a deux ou trois ans ? Honoré reprend la parole : il était sur place à l’époque, les pauvres gens ! Ils ont à peine fini de tout reconstruire que… C’est pourquoi il se doit d’être à leurs côtés. Il va offrir ses bras aux habitants de Rishikesh. Diane le raille : Ses bras ? Elle n’en voudrait pas comme tuteurs pour ses plants de tomates ! Il met son sac sur le dos et il sort.


Une série sur le thème de l’adoption, avec des configurations de famille recomposée différentes à chaque histoire. Tout commence avec cette invitation dans le quotidien cossu d’une famille blanche, une luxueuse propriété privée sous le toit de laquelle vivent trois générations. Le grand-père Honoré ayant dépassé les quatre-vingt ans, dont le développement semble s’être arrêté dans les années 1960 avec le mouvement hippie, le voyage en Inde, et tout l’attirail qui va avec : des bracelets de perle à un usage récréatif et régulier de l’herbe qui fait rire. Son fils notaire François-René, aussi compassé que son père est de bonne humeur et expressif, et son épouse Diane, à la silhouette parfaitement entretenue, et ne voyant le monde que par le prisme de l’argent et du rang social. Leur fille Louise qui semble tout à fait normale, avec l’esprit ouvert qui la porte tout naturellement vers les valeurs humanistes de son grand-père débonnaire. Ces personnages baignent dans une jolie lumière qui évoque un doux début d’été. En les regardant, le lecteur se rend compte que l’ambiance du récit sera à la comédie plutôt qu’à la tragédie, un conflit de valeurs évident, bien ancré depuis plusieurs décennies, et qu’aucun personnage n’est plus en mesure de changer. Seul l’avenir de Louise reste à bâtir, et elle fait remarquer qu’elle préfèrerait qu’on lui demande ce qu’elle a envie de faire maintenant, et non plus tard.



Le lecteur se sent accueilli dans cette belle demeure, et dans cette famille. Évidemment, Hippie Papy est éminemment sympathique : un vieil homme un peu excentrique, une belle barbe blanche assortie à sa couronne de cheveux, une fine silhouette fragile, une tenue vestimentaire caricaturale… Ah ben si quand même : des sandales laissant voir des orteils bien soignés, son jean pattes d’éph’, sa veste en peau de mouton, ses fins bracelets à perles, et son bandana assorti à son teeshirt. Il conquiert immédiatement le cœur du lecteur avec ses habitudes baba cool : calme, posé, une réelle franchise dépourvue de méchanceté dans ses propos, un usage régulier d’une drogue récréative, une forme d’ingénuité pouvant masquer une certaine profondeur de pensée. Bien évidemment la jeune Louise est tout aussi sympathique : une grande adolescente ou peut-être une jeune adulte, habillée de manière décontractée sans être apprêtée, avec une attitude attentive vis-à-vis de son grand-père, et des expressions de visage montrant sa capacité critique s’exerçant envers ses parents. Ces derniers incarnent un mode de vie bourgeois assumé, sur lequel l’ouvrage porte un regard critique. François-René, un peu empâté, avec des gestes un peu lents, même s’il joue au tennis (où il perd), et en même temps une forme de sérénité ou de placidité dans ses attitudes qui rend impossible de le détester, il n’est pas si méchant que ça. Le cas de Diane s’éloigne de ce moule : silhouette parfaite, visage souvent méprisant ou excédé par la naïveté des autres ou leur crédulité. Il faut attendre le dernier quart du récit pour voir derrière ce masque, pour que ses expressions et son comportement révèlent sa fragilité. Sans oublier le nom qu’elle a donné à ses chiens : Saisine & Quittance.


Les décors promettent également un séjour accueillant et relaxant. Kiaan Codicile-Débours, en provenance de Montréal, s’extasie devant le jardin : Tabernacle ! Un jardin, ça ?! Une réserve naturelle, oui ! Faut pas être assis sur son steak pour entretenir un parc pareil ! C’est vrai que le parc de la demeure fait rêver par sa verdure, avec une mise en couleurs qui met en valeur ses nuances de verts, le parterre de fleurs devant le perron (traversé par Honoré sans une pensée pour cette décoration horticole), les bosquets bien verts, la belle pelouse tout aussi verte sur laquelle Honoré pratique le yoga dans le plus simple appareil, les cours de tennis propres et nets, les arbres majestueux. Oui, c’est un vrai parc. La demeure elle-même présente des pièces avec une belle hauteur sous plafond, un mobilier de choix, une salle de bain design pour le couple, une cuisine avec tout l’équipement moderne, etc. Honoré a décidé de vivre dans un cabanon dans le jardin : une sorte de maison simple et en même temps très accueillante, un rêve d’enfant. Mine de rien, en toute discrétion, le dessinateur réalise des mises en pages et des prises de vue élaborées. Il s’astreint à des cases sagement rectangulaires, alignées en bande, avec parfois des cases de la largeur de la page. Même s’il n’y prête pas particulièrement attention, le lecteur sent que les discussions dépassent la simple alternance de champ et contrechamp entre têtes en train de parler. En effet les prises de vue prennent bien soin d’implanter les personnages dans leur environnement, de montrer leurs gestes, et souvent leurs activités.



Le lecteur se laisse entraîner en douceur par cette situation : ce vieil homme plein d’entrain à la vie plus ou moins anticonformiste (il ne vit pas dans le dénuement quand même, on ne peut pas le qualifier de marginal), son fils confortablement installé dans une vie conformiste profitant des avantages matériels de solides revenus, son épouse à la fois condescendante et insécure, et l’irruption d’un élément perturbateur en la personne d’un enfant adopté, ainsi que de l’annonce d’une maladie. Des certitudes confortables vont être remises en cause. Une vague inquiétude née d’incertitudes matérielles va sourdre. Rien de violent, rien de bien grave… Si un petit peu quand même, avec la mort annoncée d’un des membres de la famille, un mode de vie différent en la personne de Kiaan dont la singularité ne se limite pas au parler québécois (Se faire brasser le Canayen, se tirer une bûche, etc.), sans compter la différence essentielle entre le yoga Hatha et le yoga Iyengar. Le lecteur sourit mollement en tombant sur la maxime : On ne choisit pas sa famille. Même réaction devant les propos sur l’importance de la valeur sentimentale d’une possession, par opposition à sa valeur vénale. Pour autant, ces bons sentiments fonctionnent et il oscille entre envie d’y croire, et sa propre expérience de la réalité des relations adultes. Dans le même temps, il constate la justesse de la dynamique de certaines relations : comment François-René peut tenir de son père en ce qui concerne une forme de gentillesse, sauf que la sienne est contrecarrée par le caractère de son épouse. Comment la dureté de celle-ci semble lui servir de masque voire d’armure pour son insécurité matérielle. Le doute qui plane sur les motivations réelles de cet enfant adopté devenu adulte qui se présente juste au bon moment chez son père adoptif, par amour familial ou par intérêt… Sans en avoir l’air, le scénariste met en scène des forces fondamentales et universelles au sein d’une famille, et des motivations profondes chez l’être humain.


Oui, il est tentant de voir du sentimentalisme parfois un peu mièvre dans cette bande dessinée. Un grand-père anticonformiste qui vit confortablement dans l’aisance financière, un fils et son épouse qui profitent de la situation, un enfant adopté devenu adulte qui revient inopinément, des dessins aux couleurs douces et agréables, une maladie d’une terrible banalité. Pour autant, la qualité de la narration visuelle transporte le lecteur pour une immersion remarquable, et le récit fonctionne sur des aspirations et des valeurs dignes et admirables. Le cynisme se trouve incapable de résister à la sincérité et à la gentillesse du propos. Touchant.



lundi 11 mars 2024

Mon papa dessine des femmes nues

Ça peut tout changer. Ces petites choses mises bout à bout.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, tout en s’inscrivant dans une réflexion sur l’art et sur la bande dessinée que l’auteur a initiée depuis plusieurs tomes, avec Une histoire de l’art (2016, sous la forme d’un immense leporello, livre dépliable de plus de vingt-trois mètres recto verso), suivi par Peindre ou ne pas peindre - L'intégrale (2019). Sa première édition date de 2022. Il a été réalisé par Philippe Dupuy pour le scénario, les dessins et les couleurs, avec la participation de son fils Hyppolyte. Il comprend cent-cinquante-six pages de bande dessinée. Il se termine avec la liste des artistes et de leurs œuvres évoqués, de Mark Rothko avec Red Equal à Jean Dubuffet avec la Métafizix, en évoquant soixante-dix créateurs, et six œuvres réalisées par des artistes inconnus.


Incipit : David Hockney montre toujours le chemin. Reprographie avec interprétation des œuvres Red Equal de Mark Rothko, Solen d’Edward Munch, Black sun d’Alexander Calder. Cycle : effroi, sidération, colère. Reprographie avec interprétation des œuvres : Le triomphe de la mort de Pierre Bruegel l’ancien, Pinturas Negras de Francisco de Goya, Teetering towers, The woodcuts, Heavy cloud d’Ansel Kiefer. Philippe Dupuy et son fils Hippolyte visitent un musée. L’enfant n’aime pas ces images, elles sont terrifiantes. Il ajoute qu’ils sont laids, et il y a celui qui mange quelqu’un. Sur l’avant-dernier, tout est cassé, brûlé, mort. Son père lui répond qu’il sait et qu’il est désolé. Il le prend par la main et l’emmène voir d’autres tableaux, parce que ceux-là, ça fait du bien, parce que ça existe encore : Amandier en fleurs de Vincent van Gogh, Montagne Sainte-Victoire de Paul Cézanne, Nave Nave Moe de Paul Gauguin, A closer winter tunnel de David Hockney, Le bonheur de vivre d’Henri Matisse. Le garçon fait remarquer à son père qu’ils sont tous tout nus. À Paris, dans son appartement, Philippe est à sa table à dessin en train de travailler. Son fils entre et lui demande ce qu’il fait : il répond qu’il travaille. L’enfant veut savoir ce que c’est : le père explique que c’est un collage avec un dessin de la main gauche, il fait ça de temps en temps. L’enfant remarque que son père aussi dessine des femmes toutes nues et il souhaite savoir pourquoi.



Philippe explique qu’il aime bien, parce qu’il trouve ça beau. Et puis c’est quelque chose qui se fait souvent en art. Le fils renchérit : oui, dans les peintures, il y a plein de dames toutes nues. Comme la dame dans le coquillage qui cache sa zézette avec ses cheveux. Mais, bon, il aime bien quand même les dessins de son père. Ce dernier le remercie et lui indique qu’il aime beaucoup ceux de son fils. Puis Hippolyte demande la permission de regarder un dessin animé, il choisit les Pokémons. La chanson du générique débute, le héros indiquant sa volonté de devenir le meilleur dresseur, de gagner les défis et de parcourir la Terre entière. À table, l’enfant regarde le fond de son verre : quarante-quatre ans comme maman, celle-ci répond qu’elle a vingt-deux ans dans le fond de son verre. Philippe met ses lunettes mais il n’arrive pas à lire, c’est vraiment écrit trop petit. Son fils prend le verre et lit : quatre ans.


Dès les premières planches, le lecteur fait connaissance avec la singularité de ce créateur. Il reproduit en les interprétant trois tableaux de maître, puis il réalise un triangle à main levée plaçant aux sommets les mots Effroi, Colère, Sidération. Puis suit l’interprétation d’autres tableaux, et des échanges avec son fils. À l’évidence, c’est le choix de l’auteur que de reproduire à sa manière ses œuvres d’art, plutôt que de faire usage d’une photographie de ces tableaux. Il monte ainsi comment il les perçoit, comment il les interprète, comme il les fait siens. Après ces pages en couleurs, à la peinture, au feutre, au crayon de couleur et au crayon noir, il réalise une page dans son mode graphique habituel : des traits de contour irréguliers et fins, à l’encre pour des dessins dans une veine représentative et descriptive, avec un niveau de détails variable en fonction des éléments représentés, êtres humains comme objets, entre esquisse et dessin précis à l’apparence malhabile. Dans le premier cas, le lecteur voit l’intention et la spontanéité ; dans le deuxième cas, il constate que l’artiste sait observer finement ce qui l’entoure, par exemple quand il peut identifier le mobilier urbain parisien comme les croix de Saint-André.



S’il a déjà lu des bandes dessinées récentes de cet auteur, le lecteur s’attend à la diversité des approches graphiques, et à cette impression un peu penchée. Sinon, il découvre une multitude d’idiosyncrasies qui ne relèvent pas du maniérisme ou de l’affèterie, mais de l’expression de la personnalité de l’auteur, de ses intonations, de ses hésitations, de sa façon d’appréhender le monde. Ce créateur s’exprime par chaque trait, par chaque forme, chaque mise en page, par la structure de son récit. Au fil de sa carrière, il a maîtrisé différentes techniques, les règles académiques et le savoir-faire d’un bédéiste, jusqu’à pouvoir faire totalement sien toutes les dimensions de ce mode d’expression. Il suffit de regarder les textes pour en avoir la preuve : jeu sur les polices, lettrage manuel et artisanale, ondulation des textes qui peuvent parfois épouser la forme des bordures, ou suivre la forme d’une spirale, petites annotations manuscrites en bordure de case, texte en minuscule ou en majuscule, alternance de mots en minuscules et en majuscules, et toutes ces variations participent à exprimer l’état d’esprit de l’auteur, à l’opposé de facéties artificielles et gratuites. Les modes d’expression graphique varient également en fonction de ce que l’artiste souhaite exprimer : les pages avec des dessins à base de traits de contour fins et encrés, l’interprétation d’œuvres d’art classiques, des dessins à l’encre (de femmes nues) collés sur des photographies de montagnes, des peintures abstraites à l’aquarelle avec une silhouette dessinée et collée par-dessus, les dessins de son fils intégrés à une page, voire composant la narration visuelle pendant plusieurs pages, des compositions avec les dessins à l’encre et l’aquarelle, quatre vues de Taipei réalisées au pinceau et à l’encre sous forme d’illustration en double page, une modification du rendu des formes pour raconter une performance des cubes de Takako Saito, la reprographie de deux petits livres de bande dessinée réalisés par Hippolyte comme cadeau d’anniversaire, un dessin pour illustrer un texte de Greil Marcus sur les Sex Pistols, etc.


Derrière ce titre aguicheur, le lecteur ne sait pas trop à quoi s’attendre : la dissection d’une pratique de dessin honteuse ? La visite au musée établit qu’une composante principale du récit réside dans la relation du père avec son fils. Celui-ci ressent les œuvres d’art, sans appareil analytique : il les voit mieux que l’auteur qui est incapable de se départir de sa culture picturale, de plusieurs décennies de pratique de la bande dessinée. C’est la raison pour laquelle Hippolyte pose cette question ingénue à son père : la forte proportion de corps féminins dénudés dans l’art lui saute aux yeux. À travers son fils, l’auteur retrouve la capacité d’émerveillement qui s’est émoussée en lui avec les décennies écoulées. Il se reconnecte aux émotions suscitées par les œuvres d’art, il retrouve une façon de voir qu’il avait perdue. Au fil des séquences, il apparaît d’autres facettes de sa relation avec son fils du fait du caractère intimement personnel de l’ouvrage. Ainsi il évoque le regard des autres parents commentant la différence d’âge entre les deux, le père ayant soixante ans et le fils bientôt onze ans, la mère Loo Hui Phang en a quarante-six. Les parents évoquent l’avenir de leur enfant, au regard de l’état du monde. Cela amène à des questions et des réflexions apaisées, mais pas faciles, comme Philippe se demandant à partir de quand son fils pensera que son père est vieux.



La visite au musée établit aussi une autre composante majeure : la contemplation de l’art et la relation que l’auteur entretient avec. Il avait développé ce thème dans Peindre on ne pas peindre (2019), et avait poursuivi sa réflexion sur le sujet dans J'aurais voulu faire de la bande dessinée (2020, avec Dominique A et Stéphan Oliva). Outre les artistes cités plus haut, les visites d’exposition évoquent également des œuvres de Matisse, Man Ray, Joan Miró, Fernand Léger. L’auteur passe en revue la nudité féminine dans l’art, depuis les représentations du paléolithique jusqu’au monde moderne (Pop art, Op art, Figuration narrative, libre, Cobra, Estampes, Fluxus, Photographie, Nouveau réalisme, Arte povera, Art brut, Performance, Art vidéo). Il consacré également dix pages à Takako Saito (1929-), artiste japonaise, à l’occasion d’une de ses performances à base de cubes au CAPC, musée d’art contemporain de Bordeaux. Le lecteur se retrouve fasciné par ce qu’en dit Dupuy qui s’avère un excellent passeur pédagogue pour parler de cette œuvre. Il revient à l’esprit du lecteur la remarque de l’auteur sur les différentes formes d’accessibilité à une œuvre, soit érudite grâce à un bagage culturel adéquat (y compris pour les bandes dessinées), soit plus immédiat comme en atteste la réponse de son fils participant spontanément à ladite performance comme les autres enfants présents, alors que les adultes ne peuvent envisager leur condition qu’en tant que spectateur. Dans cette bande dessinée, le lecteur découvre deux extraits de l’ouvrage Lipstick Traces (1989) de Greil Markus, analysant comment les Sex Pistols ouvrirent une brèche dans le monde du rock et de la chanson, dans l’écran des certitudes qui sont censées régir l’offre et la demande en matière de goût. Parce que les certitudes, les idées culturelles reçues sont hégémoniques et voudraient expliquer comment le monde est censé tourner – des constructions idéologiques perçues et vécues comme des faits naturels – cette brèche dans le milieu pop s’ouvre sur le royaume de la vie quotidienne. Le lecteur comprend que ces remarques ont eu une grande importance dans la manière dont l’auteur considère l’art en général, et le sien en particulier.


Un titre un peu provocateur, assorti d’une couverture composite cryptique. Une fois encore, le lecteur se retrouve déconcerté par la facilité et l’évidence de la narration, alors qu’elle semble si hétéroclite en apparence. Il fait entièrement confiance à l’auteur qui se montre attentionné vis-à-vis de lui, tout en réalisant une œuvre si personnelle que rien ne pourrait être modifié sans en changer profondément le sens. La narration visuelle s’avère protéiforme, dégageant un mélange de spontanéité et de sincérité, tout en révélant une extraordinaire unité parfaite entre le fond et la forme. Philippe Dupuy aborde des thèmes très personnels comme sa relation avec son fils, indissociables de son rapport à l’art, aux artistes, à sa pratique de la bande dessinée, à sa vie dans cette phase qu’il qualifie de temps additionnel, selon la formule de Christian Boltanski : les années se condensent, la forces des intentions aussi, le temps additionnel a une intensité bien différente. Merveilleux.



lundi 23 janvier 2023

Le chant des baleines

Aujourd’hui que sont devenus l’homme au ventilateur, la femme aux seins coupés, l’hôtesse de Tokyo ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2005. Cette bande dessinée a été réalisée par Edmond Baudoin pour le scénario, les dessins, et les couleurs et elle compte cinquante-deux pages. Elle a été rééditée dans Trois pas vers la couleur avec Les yeux dans le mur (2003), et Les essuie-glaces (2006).


Combien de marins, combien de capitaines, sous la surface dorment les baleines. Edmond se tient sur le pont d’un navire, un mât avec un drapeau juste à côté de l’endroit où il est accoudé au bastingage. Il fixe la ligne d’horizon au-dessus du bleu de l’océan, alors que le soleil se lève, la nuit cédant place au jour. Il s’interroge. Des bouts de phrase qui se répètent et qui fuient dans l’eau noire. Des idées molles englouties dans le remous des hélices. Le jour se lève à la poupe. La nuit s’en va devant. Un homme, c’est un accord de musique. Des milliards d’hommes, des milliards d’accords, tous différents. Qu’est-ce que lui Edmond cherche ? Quelle est sa note ? Son accord de musique ? Qu’est-ce qu’il espère trouver dans ses départs sans arrivée ? Il n’a rien appris de plus que ce qu’il savait quand il a quitté son village. Mais il ne sait plus comment faire machine arrière. Trop de temps a passé. Personne ne l’attend plus nulle part depuis longtemps. Personne, et ça ne lui paraît même plus étrange. Tout lui semble normal. Il a sans doute dépassé la limite. Quelle limite ? Quelle musique ? Quelle musique ? Comment trouver sa note dans cette cacophonie ? Et surtout pourquoi essayer ?



Le navire en a croisé un autre, puis il est arrivé dans le port de la mégapole. Edmond a débarqué et il quitte les quais du port à pied. Il arrive dans le quartier d’affaires avec ses gratte-ciels, ses hommes en costume noir pendus au téléphone, et les femmes en tailleur noir, elles aussi collées au téléphone. Il marche à contre-courant de cette foule. Sur le bateau, un jeune homme lui avait dit que son projet était de se faire exploser au centre d’un centre commercial. Edmond lui a dit d’attendre qu’il n’y ait personne autour de lui. Se faire exploser ou essayer quelque chose comme écouter le chant des baleines, quelque chose comme ça. Entre ces deux extrêmes, y a-t-il un espace ? Les hommes et femmes d’affaires se sont mis à courir et Edmond court dans l’autre sens, sortant de la foule, sortant du quartier d’affaires, arrivant dans un parc, sans s’arrêter de courir. Il pense à une chose lue dans un journal au Québec : une femme s’était fait faire l’ablation des deux seins, de peur, plus tard, d’avoir un cancer. À Chicago, il a vu, sur une affiche, une femme tenant dans ses bras un bébé. Le texte qui accompagnait cette scène expliquait qu’il est important de toucher ses enfants, que le contact avec les parents leur fait du bien. Un soir d’été, à Paris, à la terrasse du café Le Bonaparte, un homme lui a dit qu’il ne pouvait plus dormir depuis que ses riches beaux-parents lui avaient enlevé l’autorisation de voir sa fille âgée de trois ans.


Ouvrir une bande dessinée d’Edmond Baudoin est une aventure à chaque fois, même si le lecteur est familier de son œuvre, de sa manière de dessiner, de ses thèmes de prédilection. La structure de la présente œuvre se dévoile assez rapidement : un voyage réalisé à pied, après la traversée d’océan en bateau. Le personnage ne porte pas de nom, mais le lecteur y voit un avatar de l’auteur. Il avance : au cours du récit, il déclare qu’il souhaite découvrir ce qui se trouve derrière un col, derrière une colline, une montagne, derrière ce qui barre l’horizon. Son interlocuteur lui répond qu’il est allé de l’autre côté et qu’il n’y a rien de plus qu’ici, ce qui n’entame en rien la détermination d’Edmond. Au cours de ce périple, Edmond ne s’arrête que deux fois : une nuit à passer à dormir dans un champ aux côtés d’une jeune femme, un repas partagé avec un couple âgé dans leur maison isolée dans la montagne. Le lecteur a tôt fait de comprendre qu’il ne doit pas prendre ce déplacement continu à pied, au sens littéral : il s’agit d’une métaphore. Le marcheur avance dans la vie et il traverse différents paysages qui sont autant de phases de sa vie. Les dessins montrent littéralement quelqu’un qui va de l’avant, avec des cases majoritairement de largeur de la page. Comme dans la vie, il n’y a pas de retour en arrière possible, l’écoulement du temps ne se faisant que dans un sens.



Une fois que le lecteur a pris conscience de cette métaphore, le principe d’intrigue disparaît : Edmond met en scène son cheminement dans la vie. Il y a donc cette avancée en marchant, en traversant des paysages, parfois en interagissant avec eux, parfois en rencontrant un ou deux êtres humains., une fois une foule, et parfois la solitude. Pendant les cinq premières pages, il n’y a que des cases de la largeur de la page : cela donne plus d’ampleur au paysage dans des images panoramiques. L’artiste réalise ses dessins au pinceau, avec parfois un contour irrégulier, parfois épais, parfois très fin. La première case comprend deux silhouettes de baleine, noyées dans le bleu de l’océan, un équilibre calculé entre représentation et formes abstraites. Baudoin sait très bien jouer des possibilités entre ces deux extrêmes. En planche deux, la case du milieu présente un dégradé de bleu en fond pour le ciel, une grosse masse noire au milieu dans la moitié supérieure, et une forme écrasée brune avec un trait de contour, dans la moitié inférieure. Le contexte, case d’avant et celle d’après, ne laisse planer aucun doute sur ce qui est représenté : le buste d’Edmond vu de derrière. Mais prise à part du flux narratif, cette case pourrait être interprétée différemment, voire rester abstraite. De temps à autre, le lecteur peut repérer une autre case fonctionnant ainsi, mais elles restent assez rares. D’autant plus que la couleur apporte des éléments d’information supplémentaires, entre naturalisme et expressionnisme, qui diminuent d’autant la latitude d’interprétation.


La troisième planche correspond à l’arrivée dans la mégapole, avec ses constructions qui deviennent de plus en plus porche comme dans un travelling avant. L’artiste représente beaucoup plus de choses : les nombreux buildings chacun avec leur architecture propre, les grues, les cheminées d’usine, le dôme d’un édifice religieux, etc. Dans la cinquième planche, le dessinateur réalise une case d’une demi-page permettant de découvrir un quartier de la ville dans une vue du ciel inclinée. La case du dessous montre Edmond, toujours de dos, marchant à contre-courant de la foule, avec le détail des façades d’immeuble, la signalisation verticale et ces individus au visage fermé et aux tenues vestimentaires austères. Par la suite, Baudoin donne à voir les arbres et les bacs d’un parc, un échangeur autoroutier de grande envergure, les vestiges d’une installation industrielle en périphérie, un pont ferroviaire métallique, de grands espaces naturels ouverts, les bâtiments en ruine d’une ville abandonnée, peut-être détruits par des bombardements et des affrontements armés, une guérilla urbaine, la maison à étage en bois du vieux couple, les formations rocheuses que gravit Edmond. De temps à autre, une case provoque de vagues réminiscences chez le lecteur sans qu’il ne parvienne à mettre un nom dessus. Il peut penser à Vincent van Gogh à un moment. Puis, lorsque le personnage traverse la ville en ruine, l’artiste indique par une petite note dans une graphie plus petite et plus légère le tableau dont il s’est inspiré. Il référence ainsi à six tableaux de Francisco de Goya (1746-1828).



Le lecteur relève d’autres références au fil des pages : à une exposition de Zoran Mušič (1909-2005, peintre et graveur), à P.J. Harvey, à Stina Nordenstam, à Billie Holiday (1915-1959), à Pier Paolo Pasolini (1922-1975) au travers d’une citation. Il sourit en voyant mentionnée la chanson Le chien dans la vitrine (1953), de Lise Renaud (1928-), avec les aboiements de Roger Carel (1927-2020), car l’auteur y faisait déjà référence dans Couma acò (1991). Il mention également un séjour au Liban en 1987, et celui-ci avait donné lieux à une histoire courte dans Chroniques de l’éphémère (2000). Mais ces passages s’avèrent également compréhensibles si le lecteur n’a pas connaissance de ces autres œuvres. Avec cette liberté narrative dont il a le secret, Edmond Baudoin semble sauter du coq-à-l’âne au gré de sa fantaisie, comme une sorte d’état de fugue.


Au gré des pages, le lecteur relève des réflexions personnelles sur des sujets comme le rapport au corps, entre la peur du cancer du sein et le réconfort affectif du bébé en contact avec la peau de sa mère, la perception esthétique du sexe masculin, le hasard des rencontres fortuites entre deux étrangers, le souvenir de ses amours passés, le tumulte déshumanisant des grandes foules urbaines, le questionnement sur l’expression artistique (Comment dire, et, surtout, pourquoi essayer ?), le devoir filial vis-à-vis de sa mère, la beauté de la nature, la peur de l’autre lors de la rencontre avec un homme armé. Ce dernier déclare à Edmond : Vous ne devriez pas marcher sans arme, sur cette route. Personne ne le fait, alors ça fait peur à ceux qui vous croisent. Et quand on a peur, on tue. Ces phrases prennent toute leur ampleur quand le lecteur garde à l’esprit que cette route est une métaphore pour la vie. Si parfois, le flux de pensées de l’auteur semble vagabonder en s’éloignant du récit de voyage, il s’avère que qu’il n’en est rien : ce flux se nourrissant des situations, y répondant.


Qu’il ait lu de nombreuses BD de cet auteur ou que ce soit sa première, le lecteur effectue la même expérience unique. Personne ne dessine comme Edmond Baudoin, même s’il ne s’agit que de dessins au pinceau. Personne ne raconte comme lui, même si chaque page se présente sous la forme de cases sagement rectangulaires avec une bordure. Peu d’artistes savent exprimer leur personnalité et leur état d’esprit au travers leurs œuvres, avec la même sincérité, la même honnêteté, la même simplicité que lui. Le lecteur se sent privilégié de pouvoir ainsi accompagner Edmond, de faire un bout de chemin avec lui, de partager sa vie avec une telle générosité.