Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Bru. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bru. Afficher tous les articles

jeudi 13 août 2026

Une histoire d'adoption…- Hippie papy

Les sentiments, ça ne s’explique pas : ça se vit !


Ce tome contient une histoire indépendante de toute autre qui ne nécessite pas d’avoir lu les autres tomes de la série. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Arno Monin pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-quatre planches de bande de dessinée. Il se termine par un cahier de recherches graphiques de quatre pages.


Dans une luxueuse demeure de deux étages avec son parc privé, abritant un office notarial, un homme âgé, habillé comme un hippie avec veste en peau de mouton, bandana et pantalon pattes d’éph’, est en train vitupérer tout seul dans le salon. Il évoque le peu de cas que les autres font de son karma, le fait que rien ne l’empêchera d’y retourner, tout comme personne n’était arrivé à l’en dissuader en 1968. Il s’arrête en plein élan, pour se demander à haute voix en quelle année ils sont. Derrière cet homme de quatre-vingt-cinq ans, une femme d’une cinquantaine années en survêtement s’approche et s’adresse à lui, l’appelant Hippie Papy, et lui faisant observer qu’un tel périple à son âge, ce n’est pas raisonnable. Honoré Codicille-Débours répond à sa bru Diane que de toute son existence terrestre, il s’enorgueillit de n’avoir jamais rien fait de raisonnable. Elle lui rétorque qu’elle avait cru remarquer, et elle lui propose de lui chercher un vol aller pour Delhi. Il feint la surprise : L’avion ? Alors qu’il possède le moyen de locomotion le plus fabuleux qui soit : le pouce, et celui-là pas besoin d’en faire le plein, ni d’en changer les plaquettes de freins.



Dans une pièce à côté, le notaire François-René Codicille-Débours, le fils d’Honoré, reçoit une veuve et ses trois filles. Il leur exprime ses condoléances pour le décès inopiné de de leur père et époux. Et il leur demande de quoi il est décédé. Une des filles raconte qu’il s’est immolé par le feu devant l’immeuble d’EDF afin de protester contre l’implantation d’un champ d’éoliennes sur ses meilleures terres. Le notaire reconnaît le fait divers lu dans le journal, et il leur propose, sans plus attendre, de passer à la lecture du testament du défunt Arthur Le Feuillic. Il débute sa lecture, mais se retrouve interrompu par un juron venant du couloir : Pétard de pétard !!! Il sort de son bureau pour s’enquérir de la cause de tout ce ramdam, alors qu’il se trouve avec la famille de la torche humaine de la place Gambetta. Son épouse l’informe c’est son père bien sûr qui est la cause. Elle explique : Honoré a vu, à la télévision, les images du tremblement de terre survenu au Atturkhand, dans le nord de l’Inde. Honoré la reprend : Uttarakhand. Elle poursuit : Du coup, il veut retourner à Kishresh, jouer les Bernard Kouchner de pacotille. Il corrige : Rishikesh !!! Blasé, François-René demande : Un tremblement de terre dans le nord de l’Inde ? Ils n’en ont pas déjà eu un, il y a deux ou trois ans ? Honoré reprend la parole : il était sur place à l’époque, les pauvres gens ! Ils ont à peine fini de tout reconstruire que… C’est pourquoi il se doit d’être à leurs côtés. Il va offrir ses bras aux habitants de Rishikesh. Diane le raille : Ses bras ? Elle n’en voudrait pas comme tuteurs pour ses plants de tomates ! Il met son sac sur le dos et il sort.


Une série sur le thème de l’adoption, avec des configurations de famille recomposée différentes à chaque histoire. Tout commence avec cette invitation dans le quotidien cossu d’une famille blanche, une luxueuse propriété privée sous le toit de laquelle vivent trois générations. Le grand-père Honoré ayant dépassé les quatre-vingt ans, dont le développement semble s’être arrêté dans les années 1960 avec le mouvement hippie, le voyage en Inde, et tout l’attirail qui va avec : des bracelets de perle à un usage récréatif et régulier de l’herbe qui fait rire. Son fils notaire François-René, aussi compassé que son père est de bonne humeur et expressif, et son épouse Diane, à la silhouette parfaitement entretenue, et ne voyant le monde que par le prisme de l’argent et du rang social. Leur fille Louise qui semble tout à fait normale, avec l’esprit ouvert qui la porte tout naturellement vers les valeurs humanistes de son grand-père débonnaire. Ces personnages baignent dans une jolie lumière qui évoque un doux début d’été. En les regardant, le lecteur se rend compte que l’ambiance du récit sera à la comédie plutôt qu’à la tragédie, un conflit de valeurs évident, bien ancré depuis plusieurs décennies, et qu’aucun personnage n’est plus en mesure de changer. Seul l’avenir de Louise reste à bâtir, et elle fait remarquer qu’elle préfèrerait qu’on lui demande ce qu’elle a envie de faire maintenant, et non plus tard.



Le lecteur se sent accueilli dans cette belle demeure, et dans cette famille. Évidemment, Hippie Papy est éminemment sympathique : un vieil homme un peu excentrique, une belle barbe blanche assortie à sa couronne de cheveux, une fine silhouette fragile, une tenue vestimentaire caricaturale… Ah ben si quand même : des sandales laissant voir des orteils bien soignés, son jean pattes d’éph’, sa veste en peau de mouton, ses fins bracelets à perles, et son bandana assorti à son teeshirt. Il conquiert immédiatement le cœur du lecteur avec ses habitudes baba cool : calme, posé, une réelle franchise dépourvue de méchanceté dans ses propos, un usage régulier d’une drogue récréative, une forme d’ingénuité pouvant masquer une certaine profondeur de pensée. Bien évidemment la jeune Louise est tout aussi sympathique : une grande adolescente ou peut-être une jeune adulte, habillée de manière décontractée sans être apprêtée, avec une attitude attentive vis-à-vis de son grand-père, et des expressions de visage montrant sa capacité critique s’exerçant envers ses parents. Ces derniers incarnent un mode de vie bourgeois assumé, sur lequel l’ouvrage porte un regard critique. François-René, un peu empâté, avec des gestes un peu lents, même s’il joue au tennis (où il perd), et en même temps une forme de sérénité ou de placidité dans ses attitudes qui rend impossible de le détester, il n’est pas si méchant que ça. Le cas de Diane s’éloigne de ce moule : silhouette parfaite, visage souvent méprisant ou excédé par la naïveté des autres ou leur crédulité. Il faut attendre le dernier quart du récit pour voir derrière ce masque, pour que ses expressions et son comportement révèlent sa fragilité. Sans oublier le nom qu’elle a donné à ses chiens : Saisine & Quittance.


Les décors promettent également un séjour accueillant et relaxant. Kiaan Codicile-Débours, en provenance de Montréal, s’extasie devant le jardin : Tabernacle ! Un jardin, ça ?! Une réserve naturelle, oui ! Faut pas être assis sur son steak pour entretenir un parc pareil ! C’est vrai que le parc de la demeure fait rêver par sa verdure, avec une mise en couleurs qui met en valeur ses nuances de verts, le parterre de fleurs devant le perron (traversé par Honoré sans une pensée pour cette décoration horticole), les bosquets bien verts, la belle pelouse tout aussi verte sur laquelle Honoré pratique le yoga dans le plus simple appareil, les cours de tennis propres et nets, les arbres majestueux. Oui, c’est un vrai parc. La demeure elle-même présente des pièces avec une belle hauteur sous plafond, un mobilier de choix, une salle de bain design pour le couple, une cuisine avec tout l’équipement moderne, etc. Honoré a décidé de vivre dans un cabanon dans le jardin : une sorte de maison simple et en même temps très accueillante, un rêve d’enfant. Mine de rien, en toute discrétion, le dessinateur réalise des mises en pages et des prises de vue élaborées. Il s’astreint à des cases sagement rectangulaires, alignées en bande, avec parfois des cases de la largeur de la page. Même s’il n’y prête pas particulièrement attention, le lecteur sent que les discussions dépassent la simple alternance de champ et contrechamp entre têtes en train de parler. En effet les prises de vue prennent bien soin d’implanter les personnages dans leur environnement, de montrer leurs gestes, et souvent leurs activités.



Le lecteur se laisse entraîner en douceur par cette situation : ce vieil homme plein d’entrain à la vie plus ou moins anticonformiste (il ne vit pas dans le dénuement quand même, on ne peut pas le qualifier de marginal), son fils confortablement installé dans une vie conformiste profitant des avantages matériels de solides revenus, son épouse à la fois condescendante et insécure, et l’irruption d’un élément perturbateur en la personne d’un enfant adopté, ainsi que de l’annonce d’une maladie. Des certitudes confortables vont être remises en cause. Une vague inquiétude née d’incertitudes matérielles va sourdre. Rien de violent, rien de bien grave… Si un petit peu quand même, avec la mort annoncée d’un des membres de la famille, un mode de vie différent en la personne de Kiaan dont la singularité ne se limite pas au parler québécois (Se faire brasser le Canayen, se tirer une bûche, etc.), sans compter la différence essentielle entre le yoga Hatha et le yoga Iyengar. Le lecteur sourit mollement en tombant sur la maxime : On ne choisit pas sa famille. Même réaction devant les propos sur l’importance de la valeur sentimentale d’une possession, par opposition à sa valeur vénale. Pour autant, ces bons sentiments fonctionnent et il oscille entre envie d’y croire, et sa propre expérience de la réalité des relations adultes. Dans le même temps, il constate la justesse de la dynamique de certaines relations : comment François-René peut tenir de son père en ce qui concerne une forme de gentillesse, sauf que la sienne est contrecarrée par le caractère de son épouse. Comment la dureté de celle-ci semble lui servir de masque voire d’armure pour son insécurité matérielle. Le doute qui plane sur les motivations réelles de cet enfant adopté devenu adulte qui se présente juste au bon moment chez son père adoptif, par amour familial ou par intérêt… Sans en avoir l’air, le scénariste met en scène des forces fondamentales et universelles au sein d’une famille, et des motivations profondes chez l’être humain.


Oui, il est tentant de voir du sentimentalisme parfois un peu mièvre dans cette bande dessinée. Un grand-père anticonformiste qui vit confortablement dans l’aisance financière, un fils et son épouse qui profitent de la situation, un enfant adopté devenu adulte qui revient inopinément, des dessins aux couleurs douces et agréables, une maladie d’une terrible banalité. Pour autant, la qualité de la narration visuelle transporte le lecteur pour une immersion remarquable, et le récit fonctionne sur des aspirations et des valeurs dignes et admirables. Le cynisme se trouve incapable de résister à la sincérité et à la gentillesse du propos. Touchant.