Ils arrivent quand les fameux contrats ?
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il est l’œuvre de Marie Baudet pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-sept planches de bande dessinée. Cette autrice a également réalisé L’amour, après (2023) avec Baptiste Sornin, et Criticopolis (2026).
Le Balto, un bar de village faisant face à une boutique de location de skis, tous deux noyés dans la brume au milieu des montagnes. Dans le bar, à la radio, Billy Idol, le morceau Eyes without a face. Un homme moustachu nettoie la tireuse à bière tandis qu’une main tenant un verre de scotch vide vient taper sur le comptoir. Le client aux lunettes de soleil indique qu’il souhaite le double. Cela ne provoque aucune réaction de la part des quelques habitués présents. Puis dehors devant le bar, assis dans sa voiture, porte ouverte, l’homme dit au téléphone à sa mère, qu’il est pris dans les embouteillages et aura du retard, qu’ils peuvent commencer sans lui. Ensuite Sylvain Fardot envoie un message à son agent Jean-Louis disant que suite à l’éviction il a besoin de faire un break. Il reprend alors la conduite sur une route de moyenne montagne, traversant une forêt de sapins, avec les monts enneigés dans la perspective. Dans leur maison, la mère et le père sont installés sur le canapé en train de regarder la télé, pendant que leur fille fait des étirements derrière, avec sa propre fille en train de jouer avec des cubes. Tout en caressant son chien, la mère annonce à sa fille que Sylvain arrive, qu’il a eu des bouchons à Lourdes apparemment. Stéphanie Fardot rétorque du tac au tac qu’il est toujours à faire son intéressant : gna gna gna il vit à Paris, Gna gna gna son burnout, Gna gna gna, ses graines de chia, déjà petit il avait fait exprès d’être gaucher. Ses parents lui demandent de se taire et de les laisser regarder leur jeu. Elle continue : s’il lui refait le coup de l’éducation positive, elle lui en colle une.
Sylvain Fardot entre dans la pièce avec une valise à la main droite et un sac dans l’autre. Sa mère l’accueille avec le surnom de Bichon maltais, sa sœur en pointant du doigt qu’il fait son intéressant. Sa mère observe qu’il fait une drôle de tête. Il explique que la production a fait mourir son personnage dans un crash d’avion au triangle des Bermudes. Il ajoute qu’il croit que cette fois-ci, il est vraiment viré de la série pour de bon. Il répond à sa mère qu’il a pris trois comprimés d’Euphytose pour se calmer. Sa mère demande au père d’apporter le Xanax pour leur fils, et elle le réconforte en lui disant qu’elle va lui faire un bon chocolat chaud. Quelques temps plus tard, il est affalé sur le canapé avec un paquet de gâteaux à portée de main, et le Télé Poche qui titre : Sylvain Fardot, évincé de la série Un si beau bonheur. Sa sœur est en train de passer l’aspirateur et elle lui demande de bouger. Il se lève agacé en lui disant qu’il la laisse faire ses petites affaires. Elle lui rétorque qu’avec ce genre de remarques, il est gonflé d’aller parler de charge mentale sur les plateaux TV. Il lui rappelle qu’elle sait très bien que depuis son burnout d’il y a deux ans, il a des séquelles, il est en incapacité motrice de faire le ménage.
Le lecteur identifie sans peine la référence du titre : la chanson Eyes without a face, écrite et interprété par Billy Idol, coécrite par Steve Stevens, extraite de l’album Rebel Yell sorti en 1984, inspirée par le film Les yeux sans visage (1960) réalisé par Georges Franju (1912-1987). S’il a lu le précédent album de la bédéaste, il retrouve ce parti pris qui peut déconcerter au début : dessiner des visages dépourvus de traits, c’est-à-dire sans bouche, sans nez, et sans yeux, finalement le contraire du titre de la chanson, plutôt des visages sans yeux. En fonction de sa sensibilité propre, il peut trouver que cet artifice met les personnages à distance, puisque leur visage n’exprime rien, faute de traits. Ou au contraire que ce mode de représentation rend visible le fait qu’on ne sait jamais vraiment ce que pense autrui. Parmi les présupposés de l’existence qu’il n’est pas possible de vérifier, se trouve celui qui veut que dans l’esprit de chaque être humain se déroule une vie intérieure similaire à la sienne, que chaque individu fonctionne sur le principe de pensées personnelles, de mécanismes de réflexion, de mémoire, de sensations et d’émotions. Que ces principes sont universels à l’échelle de l’humanité, avec des degrés plus ou moins prononcés pour l’un ou l’autre en fonction de sa biologie et de son histoire personnelle, tout en étant bel et bien présent, au cœur du fonctionnement de chaque esprit.
Deuxième caractéristique prononcée de ce récit : la rapidité de sa lecture. Il se passe peu de choses, les événements relèvent d’une grande banalité, il y a peu de personnages, et sa dynamique repose sur la crise personnelle de cet acteur qui n’a plus d’emploi après la mort du personnage qu’il incarnait dans une série. D’un côté, le lecteur ressent un minimum de compassion pour la détresse de cet individu ; de l’autre côté il se donne des airs qui le rendent imbuvable. La scénariste joue avec le présupposé classique qui veut que le personnage principal soit le héros du récit, pas forcément un individu courageux ou costaud ou méritoire, mais une personne qui inspire la sympathie d’une manière ou d’une autre. Or le lecteur le regarde agir, comment il se comporte, et… Dans la première séquence, celle dans le bar, les dessins transcrivent la sensation de décalage : cet individu avec ses lunettes de soleil et son long manteau avec col en moumoute, par rapport à des petits rien comme le torchon blanc avec des bandes rouges, les pulls de montagne, les réclames sans âge, le magnétophone à cassette pour diffuser la musique, les habitués en train de taper le carton. Il y a un décalage. Sylvain semble dramatiser la situation en tapant son verre sur le comptoir, en répétant par trois fois un juron à haute voix, en se retournant pour jeter un coup d’œil à la salle. Le lecteur hésite entre un mal-être intense, et une façon maladroite d’essayer d’attirer l’attention. Le dessin en pleine page dans lequel Sylvain s’encadre dans la porte d’entrée et marque une pause, entretient le doute, en comparaison avec la banalité peut-être affligeante, en tout cas authentique, du comportement des parents, des personnes âgées, et de sa sœur. La mention de trois comprimés d’Euphytose établit clairement le degré de déprime, avec une dérision patente.
La dessinatrice sait ainsi donner des informations claires par le comportement et le langage corporel des personnages, à commencer par Sylvain. Son allure mollassonne, sa propension à rechercher et retrouver des sensations douillettes comme se vautrer dans le canapé, se mettre sous la couette pour manger des Chocapic dans un bol à son nom en regardant le clip de la chanson, se promener sans hâte dans un chemin de forêt, regarder par la fenêtre pour laisser son regard se perdre, contempler le lent mouvement des bulles dans une lampe à lave, s’enfermer dans la salle de bains, se remettre sous la couette, etc. À la vue de ces comportements, le lecteur ressent toute la déprime qui l’habite. La narration visuelle raconte également les réactions des personnes qu’il côtoie, et montre les différents environnements. En surface, les dessins semblent doux, simplifiés, superficiels, un peu comme vu par les yeux d’un personnage anesthésié par sa déprime. Toutefois, le lecteur ressent les bienfaits du dépaysement, de la balade : l’arrêt dans un troquet banal où on est sûr de ce qu’on y trouvera, la sensation des grands sapins et de la balade en montagne, la présence immuable des sommets enneigés, le sanctuaire inviolable de la salle de bains, le caractère impersonnel et fonctionnel des allées d’un supermarché, etc. L’artiste sait rendre avec force et conviction la familiarité de ces lieux, leur caractère pérenne et rassurant.
D’un côté, le lecteur ne parvient pas à réprimer son investissement émotionnel initial dans le personnage principal, un pur réflexe pavlovien généré par les habitudes de la bande dessinée. De l’autre côté… Ce petit regard en arrière dans la salle du bistrot… Ce moment de pose dans l’embrasure de la porte de la maison de ses parents… Ces lunettes de soleil en permanence… Cette nouvelle coiffure à la Billy Idol, ce futal en cuir, ces conversations maniérées et artificielles avec son agent, sa boucle d’oreille, etc. Et même ce patronyme : Fardot… Pour Fardeau ? Sylvain est un acteur, c’est son métier, comme une seconde peau. Il accuse le coup de la suppression de son personnage dans la série télé, de son licenciement, et il cherche une suite, à créer le prochain épisode de sa vie. Les deux premiers couplets de la chanson de Billy Idol semblent décrire sa situation dans la vie à ce moment : sans plus d’espoir, un mauvais rêve de plus pourrait le faire chuter, il est facile de tromper, de taquiner, difficile de se libérer, il a passé tellement de temps à croire à tous ces mensonges, pour faire perdurer le rêve, maintenant, ça le rend triste, ça le met en colère contre la vérité pour avoir aimé ce qu’il était. L’autrice semble sans pitié envers Sylvain : un être humain en manque de reconnaissance par les autres, cherchant à retrouver sa place sous les lumières du spectacle, à bénéficier d’un autre quart d’heure de gloire, à se faire remarquer par n’importe quel artifice à sa portée… pourvu que ce ne soit pas trop fatiguant, plutôt dans l’apparence que dans l’effort, comme en atteste son projet de livre abandonné après l’écriture de quatre phrases. Certes, la souffrance de l’acteur est bien réelle, mais son degré de fainéantise, son manque de gratitude pour sa famille, son objectif unique d’être reconnu ou remarqué, tout va dans le même sens, celui du jugement que l’autrice porte sur lui. Et puis, il surjoue très mal son propre rôle, avec une théâtralité de pacotille, une forme égocentrisme qui neutralise toute empathie, qui le rend aveugle à la situation d’autrui, comme si les autres n’étaient pour lui que de mauvais acteurs dans sa propre vie, à peine des figurants bon marché le tirant vers le bas, vers leur insignifiance.
Des dessins très faciles à lire, des pages qui se tournent rapidement, une forme de vacuité dans l’intrigue, et un personnage au comportement irritant particulièrement égocentré, autant de caractéristiques de surface qui font que le lecteur ressort avec un sentiment peut-être mitigé. Dans le même temps, une justesse et une sensibilité parfaites pour dresser le portrait de cet acteur dont le personnage vient de mourir dans la série télé. Une banalité des lieux à la plausibilité peu commune, tout en conservant leur caractère et les sensations qu’ils procurent, un personnage énigmatique avec ses lunettes de soleil et son absence de traits du visage, et en même temps un comportement et des attitudes des plus éloquents. Le lecteur ressent pleinement son état émotionnel, son objectif et sa manière bien à lui pour y arriver en tant que partisan du moindre effort. Le lecteur reconnaît bien cette tentation d’estimer que le monde lui doit quelque chose, une forme de reconnaissance de son mérite d’exister, de ses qualités. Familier.





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire