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mercredi 20 mai 2026

Eyes without a face

Ils arrivent quand les fameux contrats ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il est l’œuvre de Marie Baudet pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-sept planches de bande dessinée. Cette autrice a également réalisé L’amour, après (2023) avec Baptiste Sornin, et Criticopolis (2026).


Le Balto, un bar de village faisant face à une boutique de location de skis, tous deux noyés dans la brume au milieu des montagnes. Dans le bar, à la radio, Billy Idol, le morceau Eyes without a face. Un homme moustachu nettoie la tireuse à bière tandis qu’une main tenant un verre de scotch vide vient taper sur le comptoir. Le client aux lunettes de soleil indique qu’il souhaite le double. Cela ne provoque aucune réaction de la part des quelques habitués présents. Puis dehors devant le bar, assis dans sa voiture, porte ouverte, l’homme dit au téléphone à sa mère, qu’il est pris dans les embouteillages et aura du retard, qu’ils peuvent commencer sans lui. Ensuite Sylvain Fardot envoie un message à son agent Jean-Louis disant que suite à l’éviction il a besoin de faire un break. Il reprend alors la conduite sur une route de moyenne montagne, traversant une forêt de sapins, avec les monts enneigés dans la perspective. Dans leur maison, la mère et le père sont installés sur le canapé en train de regarder la télé, pendant que leur fille fait des étirements derrière, avec sa propre fille en train de jouer avec des cubes. Tout en caressant son chien, la mère annonce à sa fille que Sylvain arrive, qu’il a eu des bouchons à Lourdes apparemment. Stéphanie Fardot rétorque du tac au tac qu’il est toujours à faire son intéressant : gna gna gna il vit à Paris, Gna gna gna son burnout, Gna gna gna, ses graines de chia, déjà petit il avait fait exprès d’être gaucher. Ses parents lui demandent de se taire et de les laisser regarder leur jeu. Elle continue : s’il lui refait le coup de l’éducation positive, elle lui en colle une.



Sylvain Fardot entre dans la pièce avec une valise à la main droite et un sac dans l’autre. Sa mère l’accueille avec le surnom de Bichon maltais, sa sœur en pointant du doigt qu’il fait son intéressant. Sa mère observe qu’il fait une drôle de tête. Il explique que la production a fait mourir son personnage dans un crash d’avion au triangle des Bermudes. Il ajoute qu’il croit que cette fois-ci, il est vraiment viré de la série pour de bon. Il répond à sa mère qu’il a pris trois comprimés d’Euphytose pour se calmer. Sa mère demande au père d’apporter le Xanax pour leur fils, et elle le réconforte en lui disant qu’elle va lui faire un bon chocolat chaud. Quelques temps plus tard, il est affalé sur le canapé avec un paquet de gâteaux à portée de main, et le Télé Poche qui titre : Sylvain Fardot, évincé de la série Un si beau bonheur. Sa sœur est en train de passer l’aspirateur et elle lui demande de bouger. Il se lève agacé en lui disant qu’il la laisse faire ses petites affaires. Elle lui rétorque qu’avec ce genre de remarques, il est gonflé d’aller parler de charge mentale sur les plateaux TV. Il lui rappelle qu’elle sait très bien que depuis son burnout d’il y a deux ans, il a des séquelles, il est en incapacité motrice de faire le ménage.


Le lecteur identifie sans peine la référence du titre : la chanson Eyes without a face, écrite et interprété par Billy Idol, coécrite par Steve Stevens, extraite de l’album Rebel Yell sorti en 1984, inspirée par le film Les yeux sans visage (1960) réalisé par Georges Franju (1912-1987). S’il a lu le précédent album de la bédéaste, il retrouve ce parti pris qui peut déconcerter au début : dessiner des visages dépourvus de traits, c’est-à-dire sans bouche, sans nez, et sans yeux, finalement le contraire du titre de la chanson, plutôt des visages sans yeux. En fonction de sa sensibilité propre, il peut trouver que cet artifice met les personnages à distance, puisque leur visage n’exprime rien, faute de traits. Ou au contraire que ce mode de représentation rend visible le fait qu’on ne sait jamais vraiment ce que pense autrui. Parmi les présupposés de l’existence qu’il n’est pas possible de vérifier, se trouve celui qui veut que dans l’esprit de chaque être humain se déroule une vie intérieure similaire à la sienne, que chaque individu fonctionne sur le principe de pensées personnelles, de mécanismes de réflexion, de mémoire, de sensations et d’émotions. Que ces principes sont universels à l’échelle de l’humanité, avec des degrés plus ou moins prononcés pour l’un ou l’autre en fonction de sa biologie et de son histoire personnelle, tout en étant bel et bien présent, au cœur du fonctionnement de chaque esprit.



Deuxième caractéristique prononcée de ce récit : la rapidité de sa lecture. Il se passe peu de choses, les événements relèvent d’une grande banalité, il y a peu de personnages, et sa dynamique repose sur la crise personnelle de cet acteur qui n’a plus d’emploi après la mort du personnage qu’il incarnait dans une série. D’un côté, le lecteur ressent un minimum de compassion pour la détresse de cet individu ; de l’autre côté il se donne des airs qui le rendent imbuvable. La scénariste joue avec le présupposé classique qui veut que le personnage principal soit le héros du récit, pas forcément un individu courageux ou costaud ou méritoire, mais une personne qui inspire la sympathie d’une manière ou d’une autre. Or le lecteur le regarde agir, comment il se comporte, et… Dans la première séquence, celle dans le bar, les dessins transcrivent la sensation de décalage : cet individu avec ses lunettes de soleil et son long manteau avec col en moumoute, par rapport à des petits rien comme le torchon blanc avec des bandes rouges, les pulls de montagne, les réclames sans âge, le magnétophone à cassette pour diffuser la musique, les habitués en train de taper le carton. Il y a un décalage. Sylvain semble dramatiser la situation en tapant son verre sur le comptoir, en répétant par trois fois un juron à haute voix, en se retournant pour jeter un coup d’œil à la salle. Le lecteur hésite entre un mal-être intense, et une façon maladroite d’essayer d’attirer l’attention. Le dessin en pleine page dans lequel Sylvain s’encadre dans la porte d’entrée et marque une pause, entretient le doute, en comparaison avec la banalité peut-être affligeante, en tout cas authentique, du comportement des parents, des personnes âgées, et de sa sœur. La mention de trois comprimés d’Euphytose établit clairement le degré de déprime, avec une dérision patente.


La dessinatrice sait ainsi donner des informations claires par le comportement et le langage corporel des personnages, à commencer par Sylvain. Son allure mollassonne, sa propension à rechercher et retrouver des sensations douillettes comme se vautrer dans le canapé, se mettre sous la couette pour manger des Chocapic dans un bol à son nom en regardant le clip de la chanson, se promener sans hâte dans un chemin de forêt, regarder par la fenêtre pour laisser son regard se perdre, contempler le lent mouvement des bulles dans une lampe à lave, s’enfermer dans la salle de bains, se remettre sous la couette, etc. À la vue de ces comportements, le lecteur ressent toute la déprime qui l’habite. La narration visuelle raconte également les réactions des personnes qu’il côtoie, et montre les différents environnements. En surface, les dessins semblent doux, simplifiés, superficiels, un peu comme vu par les yeux d’un personnage anesthésié par sa déprime. Toutefois, le lecteur ressent les bienfaits du dépaysement, de la balade : l’arrêt dans un troquet banal où on est sûr de ce qu’on y trouvera, la sensation des grands sapins et de la balade en montagne, la présence immuable des sommets enneigés, le sanctuaire inviolable de la salle de bains, le caractère impersonnel et fonctionnel des allées d’un supermarché, etc. L’artiste sait rendre avec force et conviction la familiarité de ces lieux, leur caractère pérenne et rassurant.



D’un côté, le lecteur ne parvient pas à réprimer son investissement émotionnel initial dans le personnage principal, un pur réflexe pavlovien généré par les habitudes de la bande dessinée. De l’autre côté… Ce petit regard en arrière dans la salle du bistrot… Ce moment de pose dans l’embrasure de la porte de la maison de ses parents… Ces lunettes de soleil en permanence… Cette nouvelle coiffure à la Billy Idol, ce futal en cuir, ces conversations maniérées et artificielles avec son agent, sa boucle d’oreille, etc. Et même ce patronyme : Fardot… Pour Fardeau ? Sylvain est un acteur, c’est son métier, comme une seconde peau. Il accuse le coup de la suppression de son personnage dans la série télé, de son licenciement, et il cherche une suite, à créer le prochain épisode de sa vie. Les deux premiers couplets de la chanson de Billy Idol semblent décrire sa situation dans la vie à ce moment : sans plus d’espoir, un mauvais rêve de plus pourrait le faire chuter, il est facile de tromper, de taquiner, difficile de se libérer, il a passé tellement de temps à croire à tous ces mensonges, pour faire perdurer le rêve, maintenant, ça le rend triste, ça le met en colère contre la vérité pour avoir aimé ce qu’il était. L’autrice semble sans pitié envers Sylvain : un être humain en manque de reconnaissance par les autres, cherchant à retrouver sa place sous les lumières du spectacle, à bénéficier d’un autre quart d’heure de gloire, à se faire remarquer par n’importe quel artifice à sa portée… pourvu que ce ne soit pas trop fatiguant, plutôt dans l’apparence que dans l’effort, comme en atteste son projet de livre abandonné après l’écriture de quatre phrases. Certes, la souffrance de l’acteur est bien réelle, mais son degré de fainéantise, son manque de gratitude pour sa famille, son objectif unique d’être reconnu ou remarqué, tout va dans le même sens, celui du jugement que l’autrice porte sur lui. Et puis, il surjoue très mal son propre rôle, avec une théâtralité de pacotille, une forme égocentrisme qui neutralise toute empathie, qui le rend aveugle à la situation d’autrui, comme si les autres n’étaient pour lui que de mauvais acteurs dans sa propre vie, à peine des figurants bon marché le tirant vers le bas, vers leur insignifiance.


Des dessins très faciles à lire, des pages qui se tournent rapidement, une forme de vacuité dans l’intrigue, et un personnage au comportement irritant particulièrement égocentré, autant de caractéristiques de surface qui font que le lecteur ressort avec un sentiment peut-être mitigé. Dans le même temps, une justesse et une sensibilité parfaites pour dresser le portrait de cet acteur dont le personnage vient de mourir dans la série télé. Une banalité des lieux à la plausibilité peu commune, tout en conservant leur caractère et les sensations qu’ils procurent, un personnage énigmatique avec ses lunettes de soleil et son absence de traits du visage, et en même temps un comportement et des attitudes des plus éloquents. Le lecteur ressent pleinement son état émotionnel, son objectif et sa manière bien à lui pour y arriver en tant que partisan du moindre effort. Le lecteur reconnaît bien cette tentation d’estimer que le monde lui doit quelque chose, une forme de reconnaissance de son mérite d’exister, de ses qualités. Familier.



mardi 21 juin 2022

Ulysse Nobody

Être quelqu’un


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Gérard Mordillat pour le scénario, Sébastien Gnaedig pour les dessins, Francesca & Christian Durieux pour les couleurs. Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs, comportant 140 pages.


Ulysse ne s’appelait pas Nobody. Ni Ulysse d’ailleurs. C’était son nom d’acteur. Le nom du personnage qu’il avait créé pour son one-man-show. Son pseudo. Sa marque. Nobody comme un slogan. En cette veille de Noël, Nobody avait droit à une heure d’antenne, de 23 heures à minuit, sur Radio Plus. C’est la nuit de Noël au Havre, Ulysse Nobody se rend à la station de radio pour animer son émission. Il entre le bâtiment salue Mustapha, le vigile à la réception. Il lui souhaite un joyeux Noël. Il entre dans le studio d’enregistrement et s’installe : il enlève son manteau, pose la bouteille de vin qu’il a acheté sur la table, avec un verre. Au signal de l’animateur précédent, il salue ses auditeurs et commence à raconter son premier conte de Noël. C’est la nuit de Noël. Un pauvre petit garçon atteint de la tuberculose se désespère de n’avoir pu applaudir le clown Boum Boum avant de mourir. Mais à minuit moins une, le clown entre dans la chambre de l’enfant… Et l’enfant meurt dans ses bras, le visage rayonnant de bonheur. Noël triste. Il enchaîne avec deux autres contes tout aussi tristes, et il se fait virer par le vigile sur les ordres de Solange Chausson-Bernstein, la présidente de la station.



Ulysse Nobody se rend alors à son troquet favori, où il est accueilli par ses potes comédiens qui le félicitent pour ses Noël tristes et le plaignent d’avoir perdu son emploi. Ils boivent des coups et papotent. Ulysse leur propose que chacun écrive sa bonne résolution pour l’année à venir sur un papier à cigarette, puis l’enflamme et de verser les cendres dans un verre avant de le boire. Sur le sien, il écrit : être quelqu’un. Le lendemain, il se présente à l’accueil de la station de Radio Plus. Il est décidé à présenter ses excuses à madame Chausson-Bernstein, à s’aplatir devant elle, à battre sa coulpe, à promettre que plus jamais, non plus jamais, il le jure, il ne ferait une telle émission comme Noël triste, qu’il avait bu, que les fêtes le poussaient à la neurasthénie. Il salue Mustapha et demande à voir la directrice, mais celui-ci lui répond qu’il n’est plus accepté, qu’il ne peut pas l’autoriser à monter. Il rentre chez lui et il écrit une longue lettre d’excuse à la directrice. Il termine en lui souhaitant une bonne année. Il sort dehors et se rend dans un théâtre pour proposer à son propriétaire de d’y créer la saison deux de son one-man-show. L’autre lui répond qu’il ferme son établissement le soir-même et qu’il sera remplacé par un magasin bio dans dix jours. Ulysse Nobody ressort un peu abattu et il va rendre visite à son père. C’est sa nouvelle compagne qui lui ouvre, juste vêtue d’une serviette de bain. La discussion s’engage entre lui et son père qui lui reproche de continuer à gâcher son talent avec des bêtises.


Par la force des choses, le seul nom de Gérard Mordillat confère un caractère d’événement à cette bande dessinée, car c’est un romancier, un poète et un réalisateur de grande renommée. Il est fort probable qu’avant même d’entamer cette bande dessinée, le lecteur sache de quoi il retourne : un acteur sans emploi qui est recruté pour être le candidat du Parti Fasciste Français aux élections législatives dans l’Aisne. Cet a priori fixe son horizon d’attente. Dès la première séquence, il découvre une narration visuelle très facile à lire : des contours détourés par un trait fin pour les personnages, une simplification des silhouettes et des visages, les doigts représentés sans phalanges. Ce n’est pas une simplification pour rendre le dessin accessible à des lecteurs enfants, mais elle confère une douceur à chaque personnage, une forme d’accessibilité qui ne porte pas de jugement de valeur sur l’individu, pas de distinction de traitement entre Ulysse, ses copains, les autres membres du Parti Fasciste Français (PFF), pas de bons contre des méchants, juste des êtres humains dans leur banalité, mais aussi leur particularité. Ulysse est un bonhomme un peu rondouillard, au regard souvent triste, la tête un peu baissée en avant comme une forme de résignation face au destin, aux épreuves de la vie qui lui sont rarement favorables. Fabio semble être un trentenaire ou un jeune quadragénaire, gentil et prévenant, sans agressivité particulière, sans volonté de nuire, avec une sollicitude réelle pour Ulysse et ses problèmes. Monsieur Maréchal, le président du PFF, est plus âgé, avec un visage un peu plus fermé, mais tout autant honnête. Marilyn semble être un peu plus dure dans ses positions, sans être non plus agressive.



L’apparence simple des personnages n’empêche pas qu’ils disposent chacun d’une garde-robe adaptée à leur personnalité, à leur position sociale. Le lecteur peut observer la différence en le costume bon marché de Nobody au début avec son foulard dans l’ouverture de sa chemise, et le costume trois pièces beaucoup plus chic avec une cravate lorsqu’il monte à la tribune lors de la campagne. Il sourit en détaillant la tenue de Marilyn en accord avec son caractère. Le lecteur remarque que l’artiste gère la représentation des décors et des arrière-plans de manière un peu différente. Le dessinateur leur donne plus de consistance qu’aux personnages, avec un niveau de détail supérieur : la grande roue en page 3, les façades d’immeuble dans les scènes en extérieur urbain, l’intérieur du studio de radio, les tableaux accrochés aux murs du troquet, l’intérieur de la petite salle de théâtre, la vue depuis la terrasse de la maison du père d’Ulysse, les différents sites remarquables du Havre, la façade de la gare de Lille Europe, la magnifique vue extérieure d’un château propriété d’un sympathisant du PFF, le pavillon de Marilyn, un plateau télé plus vrai que nature avec son pupitre de régie, une halle au marché sous la pluie, etc. Sans oublier la sculpture monumentale UP#3 des artistes Sabona Lang & Daniel Baumann, installée sur la plage du Havre à l’occasion des cinq cents de la cité en 2017.


Grâce à la douceur des dessins, le lecteur s’immerge tranquillement dans le récit, à la suite de ce monsieur vraisemblablement quadragénaire, pas très bien dans sa peau, au point de mettre en l’air sa carrière, ou tout du moins de perdre son seul travail, dans un contexte professionnel peu favorable. Il le regarde exprimer une forme d’amertume qui ne dit pas son nom, essuyer les refus polis les uns après les autres, le suivant un peu plus humiliant que le précédent. La direction d’acteur se situe dans un registre naturaliste, correspondant à des adultes déjà installés dans la vie, de manière un peu précaire pour certains. Puis il se présente une opportunité de mettre à profit ses compétences d’acteur pour incarner un candidat d’un parti politique sulfureux. Ulysse Nobody semble faire siennes ces valeurs discutables. L’auteur développe des argumentaires par la bouche de ses personnages pour rendre cette éventualité quasiment plausible. Le lecteur assiste à une performance d’acteur posé quand Nobody réalise un discours devant une assemblée de plusieurs centaines de personnes, se déroulant sur cinq pages. Il voit Fabio, celui qui a recruté Nobody, expliquer la stratégie de campagne, en des termes simples, dénotant un vrai savoir-faire en la matière. Le récit se poursuit jusqu’aux résultats de l’élection législative, et les conséquences pour Ulysse Nobody. Il y a quelques piques bien senties : la manière de rendre le fascisme acceptable aux yeux d’une partie du public, l’attrait du salaire mensuel d’un député, les candidats qui doivent acheter et payer le kit de campagne (17.000€), un meeting qui dégénère en campagne, Ulysse gêné par les convictions antisémites et racistes d’un sympathisant, la nécessité de se prêter à l’exercice d’enregistrer des pastilles vidéo pour internet sans grand rapport avec le programme électoral, etc. Bien sûr, il y a le principe même de créer un candidat de toutes pièces, à partir d’un acteur. Mais finalement la charge contre un parti d’extrême droite bien connu se cantonne à donner le nom de Maréchal à son président (comme Marion) et au cynisme des professionnels de la politique.



Il en va différemment pour le portrait dressé du personnage principal. Là encore, le lecteur présuppose qu’il va y a voir une forme de dénonciation d’un système économique qui contraint l’individu à tout accepter pour pouvoir disposer d’un travail et d’une rémunération. Mais non, le cœur de l’histoire n’est pas là non plus. Une fois l’ouvrage terminé, le lecteur le refeuillète rapidement depuis le début et il constate que les auteurs ont joué cartes sur table depuis le début. Le vœu d’Ulysse Nobody pour la nouvelle année est d’être quelqu’un. Lorsque Fabio lui expose ce qu’il aura à faire pendant la campagne, l’acteur lui demande s’il montera sur scène. Lorsqu’il doit réaliser des pastilles vidéo, il peut raconter ce qu’il souhaite. Lorsqu’il est approché par Fabio, il est immédiatement sous le charme de son discours qui flatte son ego. En bon acteur, il se prépare en se regardant dans le miroir, et lorsqu’il se retrouve opérateur d’une plateforme téléphonique de vente par correspondance, il regarde le miroir intégré au cubicule de travail. En fait, le protagoniste ne semble jamais souffrir du syndrome de l’imposteur : il est dans son élément en se donnant en spectacle, en interprétant. Il se nourrit du regard des autres, de capter leur attention, d’être le centre de leur attention. Le lecteur comprend alors qu’il s’agit du portrait sans concession d’un individu narcissique. Il voit comment un tel individu peut raconter des drames atroces le soir de Noël, ne pensant qu’à sa propre souffrance, sans penser un instant aux autres, aux conséquences d’un tel acte, comment son incapacité à trouver un emploi ne peut pas être entièrement imputable aux autres et au système économique. Il apparaît qu’il n’est pas un bon acteur, car il finit toujours par sortir de son rôle pour satisfaire son ego. Le lecteur voit un individu incapable d’aucune forme d’empathie, uniquement préoccupé de satisfaire son plaisir en mettant en scène son ego devant un public. Il ne connaît qu’un bref moment de lucidité quand son agent Mona lui demande s’il connaît l’effet Dunning-Kruger, un effet de sur-confiance quand les moins qualifiés dans un domaine surestiment leurs compétences. Les personnes incompétentes ne parviennent pas à se rendre compte de leur degré d’incompétence et tendent à se surestimer. Et surtout ils ne reconnaissent jamais la compétence de ceux qui la possèdent véritablement. Il se demande si elle parle de lui, et il abandonne cette hypothèse, convaincu qu’elle parle de tous les autres qui se trouvent meilleur acteur que lui.


Cette bande dessinée a été mise en avant comme une critique cinglante de l’imposture de certains candidats politiques, et de la manière dont l’extrême droite procède pour se rendre médiatiquement acceptable. Cette charge est bien présente, mais pas si implacable que ça. Cela conduit le lecteur à considérer autrement l’histoire, si facile d’accès, si simple à lire grâce à une narration visuelle douce et d’une lisibilité épatante. Il se retrouve alors partagé entre son empathie pour un être humain au chômage, sans perspective d’emploi, et son aversion pour ce même individu qui se révèle uniquement préoccupé par la possibilité de disposer d’un public dans une salle qui n’a d’autre choix que de l’écouter. Un portrait impitoyable de l’égocentrisme présent en chacun de nous.