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mardi 28 janvier 2025

Wika T03 Wika et la gloire de Pan

La destruction créatrice. Telle est la loi des cycles.


Ce tome est le dernier d’une trilogie indépendante de toute autre, constituant une histoire complète ; il faut avoir commencé par le premier tome Wika - Tome 01: Wika et la fureur d'Obéron (2014) et le second Wika - Tome 02: Wika et les Fées noires (2016), avant celui-ci. Sa parution originale date de 2019. Il a été réalisé par Olivier Ledroit pour le scénario, les dialogues, les dessins et les couleurs, d’après des personnages créés par lui-même et Thomas Day. Il comprend quatre-vingt-douze pages de bande dessinée. L’artiste est également connu pour avoir illustré les cinq premiers tomes des Chroniques de la Lune noire (de 1989 à 1992, scénario de François Marcela-Froideval), et la série Requiem (scénario de Pat Mills). Il s’ouvre avec une carte sur deux pages, au dos de la couverture et la page en vis-à-vis, présentant le royaume elfique, le monde de Pan, la forêt de l’oubli, les territoires Gobelins, l’archipel des périls, la mer du serpent, la chaîne des montagnes de fer, le royaume Nain, etc.


Il était une fois, en un temps où les astres s’émouvaient encore de la tristesse des innocents, un roi qui venait de perdre sa reine, mortellement déchirée par la venue au monde de leur seul mâle héritier… Observez les larmes de Wotan. Contemplez sa fille Titania, son fils Obéron. Observez l’innocent matricide, le prince destiné à unir les peuples du monde de Pan. Douze fées majeures vont se pencher sur son berceau en bois de rose et ronce de noyer. Miriam, Bleuwen, Babel, Promethea, Morrigwen, Niahm, la jeune et verte Eire, Quenote, Hether Nephentess, Nausicaan Carabas, Nicodème. Chacune d’elles apporte une pièce de la future armure princière. Le casque, le plastron, les jambières… Les pièces articulées qui protègent le bras, de l’épaule jusqu’au poignet. Mais… silence, maintenant. Écoutez ce froissement dans l’air. Deux ailes noires et lourdes approchent. Noir plumage. Noirs présages.



C’est au tour de Megg d’offrir son présent au nouveau-né. Elle explique : Cette armure, pour le prince Obéron, tant qu’elle lui permettra d’unir les peuples comme le chanvre de la corde serre en poing le fagot, elle le protégera de toutes les blessures de sang. Tant qu’il respectera le serment forgé en elle, cette armure sera sa meilleure alliée pour faire prospérer la paix dans le jardin du monde. Elle lui garantira protection et peut-être même invincibilité. Cette armure et sa magie annoncent l’or des champs de blé. Les ventres ronds comme la lune à son acmé. Les fruits des bois, des vignes et des vergers. Le poisson, les troupeaux, la volaille et le gibier. Mais s’il utilise cette armure pour la guerre, la suprématie ou la vengeance, son orichalque se changera en plomb et, par les voies du sang, se retournera contre lui. L’armure le maudira. Dix ans d’abord : elle le démangera comme morsures d’araignées. Dix ans de plus, elle le rongera comme l’acide sur la peau d’un nouveau-né. Dix ans encore, et l’art noir de Megg le dévorera.


C’est le dernier tiers de l’histoire et le lecteur a anticipé avec facilité son déroulé : un assaut massif de Wika et ses troupes, contre Obéron et ses armées, à Avalon. En effet, c’est exactement la trame du récit. Il se dit également qu’il s’est préparé à la démesure de la narration visuelle, car à l’évidence l’artiste ne peut pas faire plus riche que dans le tome précédent. Quelle preuve de bêtise incommensurable : Olivier Ledroit peut faire plus, peut pulvériser ses propres records… et il le fait. Pour commencer, le lecteur relève que Thomas Day n’a pas participé ni au scénario, ni aux dialogues. D’une certaine manière, ça se voit : l’artiste privilégie des cartouches de texte plus majestueux et plus pesants. Il apporte également des nouveautés dans le découpage des planches, susceptibles de prendre certains lecteurs à rebrousse-poil. En effet, il convient de tourner la bande dessinée d’un quart de tour pour lire les pages 8 & 9, 10 & 11, 12 & 13, 14 & 15, 16 & 17, 18 & 19, 20 & 21, 22 & 23. Chacun de ces couples de pages forme une composition occupant les deux planches en vis-à-vis, se lisant à la verticale, c’est-à-dire en format portrait. Il y a une raison narrative : Pan s’exprime dans cette séquence, et ses dimensions justifient ce format et cette orientation inhabituels. Le lecteur découvre une seconde surprise pendant la bataille d’Avalon : deux pages se déplient, et les pages soixante-trois à soixante-six forment une unique composition, équivalent à quatre pages successives en enfilade. Une scène grandiose, titanesque même.



Hé bien oui, il y en a encore plus que dans les tomes précédents, sur le plan visuel. La force de la narration visuelle réside dans cette débauche de formes, dans ce fourmillement de détails, dans ces planches et ces cases bourrées à craquer d’informations visuelles, à une échelle obsessionnelle. Olivier Ledroit croit en la puissance de conviction qui réside dans le fait de montrer les choses, de les rendre concrètes et explicites pour le lecteur. Il n’y a qu’à voir la multitude d’étendards et d’oriflammes sur la couverture, la minutie avec laquelle sont représentées les ailes des aéronefs et leurs nervures. Puis le lecteur retrouve une nouvelle personne sur le trône, le nouveau-né Obéron, avec une profusion de dentelles, de roses, des fées chacune avec leur robe différente, sans oublier la magnifique Dame blanche derrière. Il n’en reste pas moins surpris par la multitude de fées assistant à la remise des pièces de la future armure princière par les douze fées majeures : une scène scintillant de toutes ces ailes diaphanes. Au fil des pages, il va se repaître, se délecter, se goinfrer, se pâmer devant la richesse des illustrations : les zones couvertes d’arbres et de racines traversées par Wika et Haggis, les branches déformées des arbres aux alentours de la cabane de Megg, les innombrables globes de l’atelier du maître ingénieur des Kobols, c’est-à-dire maître Henson (un hommage à Jim Henson, 1936-1990), l’arrivée des armées des nains, la beauté des surfaces miroir du palais d’Obéron, l’incroyable finesse des surfaces ouvragées de son armure, l’arrivée d’une nuée d’innombrables corbeaux, etc. Et encore tout cela pâlit à la découverte de ce panorama de quatre planches côte à côte pour l’assaut aérien et terrestre d’Avalon : quel attaque dantesque et démesurée.


Et ces doubles pages à lire à la verticale ? Dès le spectacle des huit et neuf, le lecteur prend la mesure du défi que s’est lancé le créateur : rendre compte de la présence d’une entité divine par un dispositif faisant basculer la narration visuelle dans un mode conceptuel, c’est-à-dire en faisant ressentir cette présence, un chatoiement d’énergie en flux, un scintillement d’astres, des arabesques dorées, des formes entre concret et abstrait, un autre monde, un autre plan d’existence, plus spirituel que charnel. Intercalés avec ces moments, la narration de la bataille sur le plan de la réalité physique, tirant parti de la dimension de la double page, pour mettre en œuvre des découpages audacieux et innovants, faisant écho à ceux du plan spirituel. Ce dispositif narratif semble évoquer la formule : Comme en haut, ainsi en bas ; comme en bas, ainsi en haut. Formule extraite de La Table d’émeraude, texte célèbre de la littérature alchimique et hermétique, une formule allégorique et obscure. Son attention ainsi attirée par cette touche occultiste et ésotérique, le lecteur relève ce conseil donné à Wika : Fais ce que tu voudras sera le tout de ta loi. Il s’agit d’un autre précepte relevant de l’occultisme, extrait de la Thelema d’Aleister Crowley (1875-1947).



Il est aussi possible de lire ce troisième tome comme la fin d’une histoire de fées, assez classique, magnifiée par la narration visuelle d’une puissance incommensurable. La jeune Fée Wika, tout juste adulte se retrouve à la tête d’une armée unifiant tous les peuples opprimés par le tyran. L’action de ce dernier se constate à la fois dans des attaques d’extermination dans lesquelles il est prêt à sacrifier sa propre progéniture, et est également évoquée par la souffrance et le dénuement des habitants de la capitale. Le lecteur est donc pris par surprise quand Pan fait part à Wika, de son jugement sur le tyran : Obéron a commis des actes terribles, certes, mais aussi accompli des choses extraordinaires. Il a été un grand destructeur, tout comme son père, tout comme elle. Sa vie n’a pas été un jardin de délices. Il demande à Wika si elle croit qu’il a moins souffert qu’elle. De fait, le lecteur peut le voir physiquement ravagé, alors que le roi a pleinement conscience qu’il doit sa déchéance corporelle à ses propres actions. En parallèle, les forces qui se rangent derrière Wika, la placent dans le rôle d’une meneuse, d’un symbole derrière lequel se ranger, d’une guerrière qui se battra en duel contre le puissant monarque. Il s’agit donc d’une alliance d’intérêts, Megg allant jusqu’à attirer l’attention de Wika sur ce qu’elle va devoir sacrifier, celle-ci ayant déjà payé un lourd tribut. Son héroïsme se teinte de jusqu’au-boutisme. Lors d’une discussion, Rage lui déclare qu’il ne veut pas triompher, il veut se venger. Elle, elle veut triompher, sans illusion sur le fait qu’elle y laissera la vie, un sacerdoce morbide. Les interventions de Pan semblent au départ un deus ex machina bien pratique, en commençant par ressusciter un personnage, et par apparaître comme un dieu au-dessus de tout. Pourtant sa déclaration sur Obéron modifie l’idée que le lecteur s’en est fait : de figure paternelle inaccessible et omnisciente, il passe à la manifestation d’un principe vital, nourri par des touches d’ésotérisme de circonstance, et par la croyance que la vie est une succession de cycles. Il conçoit la destruction d’Yggdrasil comme une phase de ce cycle : L’ancien monde devait être détruit pour qu’advienne un nouvel âge. La destruction créatrice. Telle est la loi des cycles.


Une fin titanesque surpassant en puissance et en démesure, les deux premiers tomes. Une surenchère de détails concrets et de mises en page allant plus loin (une construction sur une quadruple page). Olivier Ledroit pousse le bouchon le plus loin possible, à la fois pour rendre le plus tangible possible ce monde féérique, le donner à voir dans toute sa richesse, à la fois pour faire honneur à son éclat. Il clôt son intrigue sur une trame très classique, nourrie par des contes et légendes, tout en parlant de vocation, d’investissement total, de rébellion, de l’ordre des choses. Un conte aussi munificent que bouleversant.



mardi 14 janvier 2025

Wika T02 Wika et les Fées noires

Tout règne est un jeu de stratégie. Il y a des pièces sur l’échiquier.


Ce tome est le second d’une trilogie indépendante de toute autre, constituant une histoire complète ; il faut avoir le premier tome avant Wika - Tome 01: Wika et la fureur d'Obéron (2014). Sa parution originale date de 2016. Il a été réalisé par Thomas Day pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante pages de bande dessinée. L’artiste est également connu pour avoir illustré les cinq premiers tomes des Chroniques de la Lune noire (de 1989 à 1992, scénario de François Marcela-Froideval), et la série Requiem (scénario de Pat Mills). Il s’ouvre avec une carte sur deux pages, au dos de la couverture et la page en vis-à-vis, présentant le royaume elfique, le monde Pan, la forêt de l’oubli, les territoires Gobelins, l’archipel des périls, la mer du serpent, la chaîne des montagnes de fer, le royaume Nain, etc.


Il était une fois, il n’y a pas si longtemps, dans un monde secret où les vœux s’exauçaient encore – le monde de Pan -, un roi qui attendait son fils, de retour d’une bataille aussi inutile que cruelle. Où rien n’avait été gagné et presque tout avait été perdu… On raconte beaucoup de choses sur le roi Wotan, comment il a conquis le pays des glaces au nord, la Forêt de l’oubli au sud, l’archipel du rêve à l’ouest. Mais jamais personne n’osera parler en sa présence du prince Obéron, de ce fils né dans le sang, béni par les fées majeures et résolument indigne d’une telle grâce. Et si on ne parle jamais d’Obéron au roi, c’est parce que le prince est né en tuant sa mère, au terme d’un accouchement si long que l’épuisement a consumé la reine, la plongeant dans le Sidh comme s’enfonce la racine de l’Yggdrasil dans les reins du monde. Si on ne parle jamais d’Obéron au roi, c’est aussi à cause de Titania…



Le roi Wotan se tient en majesté sur son trône, avec plusieurs fées se tenant sur les marches. Le prince Obéron entre dans la gigantesque salle du trône. Les fées commentent : Le prince est de retour, Claymore Grimm est mort, Le roi est furieux… Le roi ordonne d’une voix de stentor à tout le monde de sortir : Il veut parler à son fils, à cette engeance, seul. Habité par la colère, il exige de savoir comment son fils a pu se conduire ainsi avec sa propre sœur. Obéron répond plein d’assurance et de défiance qu’il ne s’agit pas de sa sœur, mais de sa sœur jumelle, la parfaite moitié de ce qu’ils étaient et ne seront plus jamais. Wotan reprend la parole : il reproche à son fils qu’il ne doit pas se présenter devant lui le roi, dans cette armure, pas après ce qu’il a fait à sa fille. Il continue : Obéron ne peut pas utiliser le pouvoir de son armure pour nourrir ses désirs, détruire les siens. Obéron répond que jusqu’alors il n’avait porté cette armure que pour conquérir des terres qui n’ont jamais été celles des Elfes, Ondines à l’ouest, Géants au nord, Djinns au sud, terrassés, massacrés pour le roi. Ce dernier rétorque : La paix par la conquête, une paix durable ! Les fées majeures ont offert cette armure à Obéron, pour unifier le monde de Pan, pas le briser en mille morceaux ! Wotan estime qu’il aurait dû noyer Obéron enfant, dès la première bête qu’il a torturée. Aujourd’hui sa fin va être nettement plus salissante.


D’un côté, le récit suit la ligne directrice prévisible : Wika Grimm va monter en puissance, en triomphant d’une succession d’épreuves, jusqu’à être en mesure d’affronter le grand méchant, pardon, Obéron, elle va connaître une terrible défaite avant de revenir encore plus forte, pour triompher. Elle va bénéficier de l’aide d’autres rebelles à l’ordre établi, sans oublier d’entrer en possession de ses pleins pouvoirs extraordinaires et de quelques armes bien pratiques. Et quelque part dans tout ça, il y a un prix à payer. De son côté, le dessinateur donne à voir le monde des Fées dans toute sa démesure et ses couleurs séduisantes. Le roi Wotan Siège sur son trône, dans une ambiance dorée, avec des rais de lumière. La présence d’Obéron fait passer de doré à argenté, avec une sensation glaciale à l’unisson de ses intentions meurtrières, allant jusqu’à une blancheur éclatante, aveuglante, blessante et stérile. À bord du vaisseau Anticythère, Wika est entourée tantôt de noir, tantôt d’un bleu teinté de violet, pour évoquer les Fées noires et la profondeur des abysses. Puis des teintes vertes apparaissent, évoquant les paysages naturels du Sanctuaire, comprenant des lambeaux de blanc, comme en écho de ceux d’Obéron. Un peu plus tard, elle baigne dans une lumière rose évoquant sa défunte mère, et se dégradant à nouveau vers le blanc, pour rejoindre la Dame blanche, liant ainsi les deux faces d’une même pièce.



Sauf que la narration graphique emporte tout sur passage, comme pour le premier tome. Le roi siège sur son trône : le lecteur prend le temps de regarder cette illustration en pleine page, débordant sur la page en vis-à-vis à gauche. Son attention se porte sur les différentes parties de l’armure et leurs ornementations. Son regard est également attiré par la belle barbe blanche assortie aux épaulettes en fourrure (ça doit être le contraire), la couronne, l’immense lance ouvragée d’apparat, et le regard courroucé du roi. Il détaille également les arabesques décorant chaque marche du trône, les murs sur la page de gauche, avec la reprise du motif des yeux déjà présent dans le tome un. Il détaille les fées à proximité du trône, chacune différente, et le motif de leurs ailes. Il note la présence de minuscules fées cristallines voletant un peu partout. Il s’apprête à tourner la page, jetant un dernier regard et distinguant ainsi un motif qui avait pu lui échapper : les ailes déployées de Wotan lui-même. Alors, bien sûr, il peut se dire que cette profusion d’informations visuelles et cette minutie ne bénéficient qu’à cette double page d’ouverture, tout en se rappelant les pages du premier tome, et en sachant pertinemment qu’il va en prendre plein la vue tout du long. Les planches deux et trois sont également construites avec un décor sur la double page et des cases en insert dans le tier inférieur. La composition coupe à nouveau le souffle : les raies de lumière tissant une trame avec les gigantesques piliers et l’entrelacs sophistiqué des motifs au sol.


Chaque fois qu’il tourne une page, le lecteur sait qu’il va découvrir un nouveau spectacle, aussi somptueux que celui qu’il vient de quitter. Page cinq, il découvre des éclairs se déchaînant depuis l’intérieur d’une haute tour qui vole en éclat. Pages six et sept, l’artiste se démène pour montrer la puissance des énergies libérées et leurs ondes de choc. Page neuf, il adopte une construction de page mettant en valeur Wika dans une case en demi-lune en partie supérieure, et dans un cercle en partie inférieure, avec les Fées noires au milieu. Les pages dix et onze disposent de deux colonnes de cases, avec une grande case centrale à cheval sur les deux pages. La page douze se compose de cinq cases de la largeur de la page, et la page treize commence par une case de la hauteur de la page pour la plongée du vaisseau Anticythère dans les profondeurs. Etc. C’est une vraie merveille de construction de planche, chacune créée sur mesure pour le moment qu’elle décrit et qu’elle raconte.



Le lecteur peut tout aussi bien s’attacher à tel ou tel détail, à nouveau page après page. L’étrange visage de la petite fée fou du roi sur la deuxième marche permettant d’accéder au trône. La fontaine en forme de masque avec les yeux qui pleurent derrière le trône. Les joyaux de la couronne de Wotan assortis à ceux de sa ceinture. Le dragon steampunk au service d’Obéron. Les dents des engrenages dans la salle d’observation du palais d’Obéron. Les chausses à pointe recourbée de Perch Pich Joad, roi des lutins. La flute traversière de Hamelin. La crosse du pistolet de Wika. Ou encore les tenues un peu osées que lui concoctent les trois Fées noires. Car les auteurs insèrent quelques touches d’humour bienvenues, dans ce registre impossible de ne pas mentionner le cadeau de Gwynette à Wika. Quel que soit son état d’esprit initial, le lecteur se retrouve vite subjugué par une telle profusion d’éléments visuels, par une telle inventivité présente dans chaque détail, sans aucune baisse d’attention de la part de l’artiste. Ce dernier l’emporte dans un monde très tangible, intégralement développé. Cela fait toute la différence par rapport à une narration visuelle réutilisant des clichés prêts à l’emploi devenus insipides à force d’usage. Même un lecteur peu convaincu par le principe d’un monde féérique finit par s’y retrouver en immersion totale, dépaysé par l’exotisme, à la fois émerveillé par l’imaginaire foisonnant, à la fois sur le qui-vive dans ces environnements trop beaux.


Le lecteur se dit qu’avec une narration visuelle d’une telle intensité, le scénariste peut dérouler une intrigue éculée, elle paraîtra quand même entraînante. Or il découvre que l’auteur fait la part belle à la dimension visuelle, tout en intégrant des petits plus. Il ne se contente pas de suivre servilement Wika, en l’affichant à toutes les pages. Il ouvre ce chapitre avec un autre personnage, pour donner une profondeur sur plusieurs générations, pour donner la pleine mesure de l’ambition d’Obéron et mettre en lumière le prix qu’il est prêt à payer. Le lecteur sourit en voyant les trois Fées noires donner chacune un présent à Wika, telles des marraines à la petite princesse… mais il y a un prix à payer, un engagement à long terme qui va à l’encontre des valeurs de Wika. Un peu plus loin, Obéron expose son plan à la Dame blanche, comme le premier méchant d’opérette venu. Là encore, il se joue plus que ce que voit le lecteur. Le tyran teste la justesse de son plan à l’aune des réactions de sa compagne… pendant que le scénariste endort le lecteur en lui révélant ce qui va se passer, alors qu’Obéron a déjà préparé les deux coups suivants… qui ne sont révélés ni à la Dame blanche… ni au lecteur. Un peu plus loin, c’est le retour à la vie d’un personnage secondaire que le lecteur avait vu bel et bien mort sous les assauts de l’ennemi. Par ailleurs, si les terres du Sanctuaire forment une terre d’asile bien pratique, et que la présence d’Yggdrasil (et Ratatosk) relèvent de la mythologie basique, le lecteur ne s’attendait pas forcément à ce que le scénariste évoque le Sidh.


Le lecteur entame le tome deux avec la conviction de savoir par avance ce qui va se passer dans l’intrigue, et c’est le cas. En revanche, il a oublié l’intensité de la narration visuelle, son inventivité et sa solidité, un travail aussi minutieux constituant une force de persuasion prodigieuse. Histoire de fées dans un pays magique, certainement, avant tout un monde qui existe dans les moindres détails, avec une cohérence parfaite et une qualité d’immersion totale. Or l’intrigue s’avère plus étoffée que ne le laisse supposer sa trame très classique, que ce soit par l’épaisseur des personnages, leurs motivations et les stratégies en place. Magique !



jeudi 24 août 2023

Les Maléfices du Danthrakon T01 La diva des pics

Ils préfèrent la passion partie du cœur, au par cœur de la partition.


Ce tome constitue une suite de la trilogie Danthrakon T01 Grimoire glouton (2019), Danthrakon T02 Lyreleï la fantasque (2020), Danthrakon T03 Le marmiton bienheureux (2020), consacrée à Lerëh & Nuwan, qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant pour saisir toutes les aspects de la présente histoire. Sa première parution date de 2022. Il a été réalisé par Christophe Arleston & Olivier Gay pour le scénario, par Olivier Boiscommun pour les dessins, et par Claude Guth pour la mise en couleurs. Il compte cinquante pages de bande dessinée.


Karyelle, un joli nom pour une cité perchée sur un pic montagneux. Pourtant, la ville est surnommée Carie-du-Ciel, en raison des réseaux de grottes, de tunnels et d’habitations troglodytes qui abritent les moins favorisés. Son opéra en plein air jouit depuis toujours d’une formidable réputation. Parmi les habitués, le merveilleux baron Sigle-Hume, et l’archimage Modrevol. En ce moment la cantatrice Ptolomelle est en train de donner un récital, accompagnée de sa sœur Meliandre à la harpe, chantant : Ah, amour contrarié, ah, ironie cruelle, qui pour donc aimer la pauvre Ptolomelle. Les spectateurs sont enchantés, près à aimer la pauvre Ptolomelle. Le baron la trouve boul-ver-si-fiante, et il demande à l’archimage comment elle s’appelle. Ce à quoi son interlocuteur répond que s’il en croit les paroles, elle se prénomme Ptolomelle. Sigle-Hume demande alors à Modrevol d’inviter la soprano à sa réception ce soir.



Après le récital, les deux sœurs se retrouvent dans leur chambre, les petits oiseaux blancs voletant gracieusement autour de la cantatrice, et la harpiste s’entraînant sur son instrument. Meliandre énonce à haute voix son constat : le public adore sa sœur car elle a plus qu’une voix magnifique, elle sait les faire vibrer. Alors qu’elle a beau jouer à la perfection, elle ne les touche pas, c’est comme si elle était transparente. Son tempo était excellent, ses notes impeccables. Alors que Ptolomelle a accroché son contre-ut et personne n’a entendu. Sa sœur confirme qu’ils préfèrent la passion partie du cœur, au par cœur de la partition. On toque à la porte : un laquais vient apporter un message de son maître l’archimage Modrevol. Il l’énonce : La belle Ptolomelle et sa sœur sont cordialement invitées à la réception qu’il donne ce soir en son manoir. Postscriptum : elle doit veiller à ce que ses oiseaux se soient soulagés avant. Meliandre comprend que cette dernière partie est un ajout du laquais, ce qu’il confirme, c’est son métier. La cantatrice répond qu’elle vient, la harpiste décline l’invitation car elle a du solfège à réviser. Le laquais sort, un autre individu fait son entrée : Brusus. Ptolomelle fait sortir sa sœur en prétextant qu’il s’agit d’un admirateur. Dès qu’elle est sortie, le visiteur change d’attitude : il malmène la soprano et l’informe que le chef a fait enlever ses parents. Ce soir, pendant la réception, elle devra laisser une fenêtre ouverte pour qu’ils puissent y réaliser un cambriolage. Les soirées de l’archimage sur le rocher sont toujours un succès. Le tout-Carie-du-Ciel se bat pour pouvoir y assister.


Le texte de la quatrième de couverture précise qu’il s’agit d’une histoire complète en un tome. Celui-ci commence par un texte introductif de deux pages expliquant l’origine du Danthrakon telle que le lecteur a pu la découvrir dans l’histoire de Lerëh et Nuwan. Il précise également que La seule certitude à son sujet est qu’il est sensible à la beauté, à l’art. en présence d’un ou d’une virtuose, il exulte et se laisse aller à sa vraie nature, […] c’est son histoire, et les étonnantes aventures survenues à ceux qui l’ont eu entre les mains, qui sont racontées ici… Le lecteur est fort aise de retrouver les créateurs du récit initial. Il se dit que Arleston a souhaité travailler avec un coscénariste vraisemblablement par manque de temps. Il est tout aussi rassuré de voir le retour du coloriste initial, s’il a trouvé un peu en deçà, la prestation de sa remplaçante dans le tome trois. De fait, le lecteur retrouve la palette de couleurs vives et chaudes, très agréables à l’œil. Le soin méticuleux apporté à suivre chaque forme détourée, aussi fine soit-elle, la capacité à habiller les fonds de case vides avec des camaïeux à base de dégradés consistants, les effets spéciaux efficaces et à bon escient, par exemple les notes de musique pour les mélopées chantées. Son travail complémente les dessins avec une pertinence telle que le lecteur éprouve la sensation que les couleurs auraient pu être posées par l’artiste lui-même.



De la même manière, l’artiste donne l’impression d’avoir bénéficié du temps nécessaire pour peaufiner chaque page. Le lecteur commence par se délecter de cette magnifique couverture avec ce ciel aux superbes dégradés, les deux sœurs en train de se produire pour le Danthrakon, et les petits oiseaux blancs entre colombe et moineau, ceux-là même qui suivent Ptolomelle partout, entre poésie visuelle et gag, avec derrière cette cité troglodyte fantastique qui évoque par certains aspects celle de Kompiam, elle aussi construite à flanc de montagne, mais un peu moins abrupte. La première page du récit offre une autre vue de cette cité remarquable, en particulier de sa grande scène en surplomb avec ses colonnes et ses gradins. Par la suite, le lecteur prend le temps d’admirer la vue du ciel de la propriété de l’archimage, plusieurs pièces de sa demeure comme la salle aux miroirs déformants, le zoo personnel, et bien sûr l‘immense bibliothèque où repose le précieux volume du Danthrakon, puis les fragiles passerelles en bois pour relier différents points de la cité, les passages dans les cavernes (un vrai labyrinthe menant au royaume secret des voleurs), la balancelle au-dessus du vide, et une dernière vision de Karyelle cette fois-ci en direction de la mer.


Olivier Boiscommun est tout aussi en forme, en verve même pour les personnages, qu’il s’agisse d’anonymes dans la foule (par exemple les spectateurs applaudissant au récital de Ptolomelle), ou des premiers et des seconds rôles. La soprano dispose d’une superbe silhouette élancée, d’un joli minois expressif, que ce soit quand elle fait œuvre de séduction, quand elle est sous l’emprise de la boisson, de la peur, ou sous le coup d’une décision irrévocable. Le physique de Méliandre s’avère très similaire à celui de sa sœur, mais son langage corporel diffère montrant qu’elle est aussi introspective que sa sœur peut être expansive. Difficile de résister à son désappointement quand elle tente de se faire consoler en se serrant contre un beau garde : elle s’adresse à lui en lui demandant de ne rien dire, de la serrer contre lui, car il paraît que ça aide en cas de souffrance intérieure. Bon. Constat : en réalité, c’est assez inconfortable. Arnulf, le jeune garde, fait montre d’une certaine assurance avec une touche raisonnable de virilité, tout en se montrant parfois un peu boudeur quand une personne de plus se moque encore de sa coiffure, ou quand il est dépassé par les initiatives de l’une ou l’autre sœur. Le lecteur finit même par compatir avec Brusus, l’homme de main qui bouscule et fait chanter Ptolomelle, car il se retrouve lui aussi dépassé plus souvent qu’à son tour avec un air désemparé très parlant sur son visage et dans sa posture corporelle. Chaque personnage dispose de sa tenue vestimentaire spécifique avec de nombreux détails, en phase avec sa personnalité et sa position sociale.



Le dessinateur est tout aussi en verve pour les scènes d’action que ce soit la tentative pour récupérer le Danthrakon qui s’est envolé dans la bibliothèque, l’équipe de ménage qui constate les dégâts après la réception chez l’archimage, Ptolomelle en train d’utiliser son pouvoir vocal, l’inondation dans les passages troglodytes, ou encore le combat aérien final. Les coscénaristes semblent avoir pris grand plaisir à imaginer cette aventure, et ils savent le communiquer au lecteur. Difficile de résister à l’exubérance de la cantatrice, à la résignation de Méliandre au fait d’être émotionnellement handicapée, ou encore à la bravoure contrariée du garde Arnulf. Ils concoctent également des réparties qui font mouche, à base d’ironie et cynisme de bon aloi (qui ne semble ni artificiel, ni forcé). Ils ont le sens de la formule, par exemple : ils préfèrent la passion partie du cœur, au par cœur de la partition. De la moquerie, avec par exemple une caricature de critique d’art : Magnifique tableau ! Quelle œuvre ! Et cette tache ! Un éclair de génie qui vient transcender comme un cri primal la vision transréelle de la multiplicité des émotions opaques d’une société hermétique à ses sens. Bouleversant, tripal. Ou encore un retour au principe de réalité, par exemple : Même les plus terribles des nuits finissent par laisser place au jour. Qui n’est pas toujours mieux, d’ailleurs. Ils n’en oublient pas leur intrigue pour autant : le Danthrakon donnant des pouvoirs à Ptolomelle, un chantage avec l’enlèvement des parents, une introspection sur l’atrophie émotionnelle de Méliandre, et une histoire d’amour un peu contrariée dans laquelle l’homme n'a pas l’initiative.


Après une histoire en trois tomes, les auteurs ont opté pour des histoires complètes en un tome, avec l’adjonction d’un coscénariste. Le lecteur se rend compte qu’il en a pour son argent. Le dessinateur a retrouvé son niveau optimal, créant de magnifiques paysages, des personnages attachants, amusants, avec une réelle épaisseur, des scènes d’action bien mises en scène, une narration visuelle pleine d’entrain, où le plaisir de l’artiste se transmet au lecteur, avec une mise en couleurs sophistiquée et en phase. Les coscénaristes racontent une histoire avec une intrigue bien ficelée, des personnages bien développés, le sens du merveilleux, et une verve combinant humour sous différentes formes (Quoi ? Qu’est-ce qu’elle la coiffure d’Arnulf ?), et des personnages avec un caractère propre. Chouette, il y a un deuxième tome de cette série Les maléfices du Danthrakon, par les mêmes auteurs.



jeudi 10 août 2023

Danthrakon T03/3: Le marmiton bienheureux

La magie vient de l’essence même de tout ce qui est vivant, beau, de l’amour et de l’art.


Ce tome fait suite à Danthrakon - vol. 02/3: Lyreleï la fantasque (2020). Il s’agit d’une trilogie dont les trois tomes forment une histoire complète. La première parution date de 2020. Il a été réalisé par Christophe Arleston pour le scénario, Olivier Boiscommun pour les dessins et Florence Torta qui remplace Claude Guth pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Au large de Kompiam, l’archipel de Fragonos constitue un petit état autonome. Certains y sont soucieux de ne pas contrarier leurs puissants voisins, alors que d’autres tiennent à affirmer leur indépendance. Au sein de l’assemblée des mages de Fragonos, les avis sont partagés. Unboudfröh explique la situation : leurs collègues mages de Kompiam veulent tout simplement les dépouiller. Il s’oppose donc à sa collègue Cetredöh qui voudrait qu’ils se laissent faire. Elle exprime l’évidence : les mages de Kompiam sont beaucoup plus puissants qu’eux. Son interlocuteur ne l’entend pas de cette oreille : la lettre de leurs collègues est une insulte. Sous prétexte qu’ils ont perdu la plupart des leurs, ils exigent que Fragonos leur remette tous les ouvrages de leur fameuse bibliothèque, et qu’ils s’engagent à chercher avec eux le Danthrakon. Jamais ! Cetredöh continue : que peuvent-ils y faire ? Une guerre contre la souveraine chambre des arts occultes est perdue d’avance. Unboudfröh rétorque qu’alors ils se battront jusqu’à la mort. Bonace, le propriétaire du salon Serein intervient : il propose qu’ils ne se laissent pas emporter par leurs passions, et d’aller en discuter autour d’un bon thé dans son établissement. Le salon Serein est un lieu assez particulier. On y sert les thés les plus rares, les pâtisseries les plus fines, mais surtout, les fuffs y pullulent, à la recherche de gratouillis, de caresses et de miettes de gâteaux. Bonace, le propriétaire, avait constaté à quel point la présence câline de ces petites bêtes pouvait apaiser la plus vive des colères. Personne ne peut résister à un fuff quémandant des cajoleries.



Les mages de Fragonos se détendent et parviennent à formuler une proposition acceptable : il n’y aurait pas de mal à ce qu’ils autorisent Kompiam à envoyer des copistes dans leur bibliothèque, tant qu’ils n’emportent pas les livres. Cela semble une solution raisonnable. Dans le port de Fragonos, Lyreleï, Nuwan, Garman et Tinpuz débarque de leur petite embarcation. Le marmiton demande à la sorcière ce qu’ils font là. Elle répond sèchement qu’elle n’a rien à expliquer à un grimoire sur pattes. Il refuse d’aller plus loin avant d’avoir parlé à Lerëh. Elle accède à sa demande, et il demande à la jeune fille comment faire pour chasser sa mère. Cette dernière met un terme brutal à la conversation et elle accepte de s’expliquer : elle compte extraire le Danthrakon de l’enveloppe corporelle de Nuwan, et le remettre sur du papier. Ainsi, elle récupère son bien, et lui en sera en débarrassé. Une fois en possession du grimoire, elle pourra se forger une autre enveloppe, sa fille et lui pourront faire ce que bon leur semble. Nuwan répond qu’il n’a toujours pas confiance en elle.


Des jeunes gens amoureux, un artefact magique, des adultes plein de convoitise, et une gentille bestiole toute mignonne : c’est parti pour l’aventure. Les uns et les autres continuent de vouloir posséder le Danthrakon pour faire usage de son pouvoir. En consultant la page de garde, le lecteur note que la coloriste Claude Guth a cédé sa place à Florence Torta. Celle-ci se conforme à la palette de couleurs du premier : des couleurs ensoleillées et gaies, assez chaudes, bleu, jaune orange, une jolie aventure. Elle aussi ajoute des reliefs et quelques textures avec les couleurs, rehaussant le niveau des informations visuelles des planches. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver qu’elle se retrouve parfois à court de techniques pour habiller certains décors ou certains fonds de case : le sol de la la large rue devant le salon Serein, les effets irisés sur la mer, les effets spéciaux de magie sont un peu moins riches que dans les tomes précédents. Lorsque le dessinateur s’affranchit de représenter quelques arrière-plans que ce soit dans les cases (par exemple pages 22, 42, 46, 47), la coloriste se retrouve un peu démunie pour compenser. Il est possible que l’artiste ait disposé de moins de temps pour réaliser les planches de cet album et que, par voie de conséquence, certains bâtiments, certaines formes soient représentées avec moins de détails. Des bâtiments en ombre chinoise avec uniquement le contour délimité, des décorations intérieures assez simples, des paysages un peu moins inventifs.



Pour autant, les pages transportent le lecteur dans un monde de Fantasy toujours consistant et dépaysant. Parmi les paysages remarquables : une vue en élévation de l’archipel de Fragonos, les nappes et les chaises du salon Serein, le bazar dans l’atelier de Tinpuz, les poissons exotiques sous l’océan dans lequel se retrouve Lyreleï, la cité de Kompiam au temps jadis, le marché de Kompiam, la vieille masure dans le sixième monde, et bien sûr le magnifique plan final avec la petite embarcation volant au-dessus des flots en s’éloignant de l’archipel de Fragonos. L’artiste compose des plans de prise de vue toujours aussi limpide pour des scènes mémorables et complexes : les fuffs se jetant sur Lyreleï dans le salon Serein, Garman écrivant en mode ambidextre, les fuffs se mettant à agir de concert, Nuwan en pleine acte créateur pour une pâtisserie emplie d’amour (magnifique séquence), le navire des magiciens prenant son envol (pour le prestige), la bataille rangée sur le port de Fragonos, la magie reconstructrice à l’œuvre, maître Waïwo retrouvant toute sa superbe et laissant son autoritarisme s’exprimer. Comme dans les tomes précédents, les auteurs ont l’art et la manière d’utiliser les conventions propres au genre Fantasy en les mettant au service de leur récit, plutôt que de s’appuyer sur elles comme autant de clichés : la magie du verbe différente de celle du sang (mais où est passée celle des éléments ?), les créatures fantastiques, les paysages merveilleux, les possibilités de passer dans un autre monde grâce aux bottes de sept lieus, les décharges d’énergie magique, et les capacités inattendues de certains animaux (les abeilles ramenant leur ruche à sa place alors qu’elle avait emmenée par un marmiton).


Le récit s’avère d’autant plus agréable que le scénariste sait se montrer facétieux, avec un humour léger : les abeilles qui ramènent leur ruche, mais aussi la maîtrise des nœuds pour ligoter de Garman (acquise dans des ouvrages réprouvés par la morale), l’art de la diplomatie quand on négocie en position de faiblesse, les enfantillages de Tinpuz, l’autoritarisme de maître Waïwo, etc. Le lecteur éprouve une empathie sincère pour Nuwan, jeune homme gentil et dépassé par les événements qui sauve la situation grâce à son courage bien sûr, mais surtout par ses talents de pâtissier, pour Lerëh bien plus assurée, pour Garman pas si falot que ça, pour le pauvre propriétaire du navire réquisitionné par les mages de Kompiam (et qui se plaint avec les paroles de la chanson d’Éric Morena : Oh mon bateau, 1987), et même pour Lyreleï qui doit lutter contre une adversité contrariant chacune de ses initiatives (mais on ne peut qu’être admiratif de sa volonté et de sa constance). Tout comme la narration visuelle apporte une personnalité propre à ce monde et à ses habitants, les dialogues et l’intrigue tiennent à distance les lieux communs et les clichés.



En commençant cette aventure, le lecteur avait bien senti que le ton de l’histoire était plus léger que dramatique, et il n’est pas étonné de voir les héros gagner à la fin. Pour autant, le scénariste intègre dans son intrigue des éléments plus élaborés qu’une simple alternance de scènes d’action ou d’affrontement, et de scènes de comédie. Le lecteur voit bien la pression faite par les mages Kompiam sur ceux de Fragonos, allant prendre ce qu’ils veulent dans une démonstration répugnante d’exercice de la loi du plus fort. Bien évidemment, la gentillesse de Nuwan apparaît comme une force constructive, par opposition à la motivation égoïste de Lyreleï ou celle de l’inquisiteur Amutu qui ne sont que destructives. De manière plus subtile, le scénariste évoque l’effet calmant de caresser un animal, apaisant et permettant de plus facilement écouter l’autre. Les explications données sur la magie amènent au constat qu’elle est une fusion, une harmonie avec la nature. Elle vient de l’essence même de tout ce qui est vivant, beau, de l’amour et de l’art. En découpant entre magie du verbe et magie du sang, les mages ont dévoyé la quintessence de cette pulsion de l’univers. En arrière-plan, il évoque également la responsabilité des sachants, quel que soit leur domaine d’expertise, et la nécessité pour eux de l’assumer, de ne pas se désintéresser de l’usage qui est fait du savoir qu’ils ont formalisé et transmis.


Après une possible déception passagère sur quelques cases un peu moins denses, un peu moins flamboyantes, le lecteur se projette avec le même plaisir dans ce monde Fantasy, auprès de personnages sympathiques sans être lisses, pour découvrir la fin de l’histoire. Il apprécie toujours autant ce monde bien construit et pleinement réalisé, cette magie spectaculaire, ce conflit moins manichéen qu’il pourrait sembler. Il perçoit en filigrane des thèmes adultes classiques et bien mis en scène. Il sait qu’il continuera avec plaisir de découvrir les effets de ce grimoire magique dans la série Les Maléfices du Danthrakon, de Christophe Arleston, Olivier Gay et Olivier Boiscommun.