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mardi 28 janvier 2025

Wika T03 Wika et la gloire de Pan

La destruction créatrice. Telle est la loi des cycles.


Ce tome est le dernier d’une trilogie indépendante de toute autre, constituant une histoire complète ; il faut avoir commencé par le premier tome Wika - Tome 01: Wika et la fureur d'Obéron (2014) et le second Wika - Tome 02: Wika et les Fées noires (2016), avant celui-ci. Sa parution originale date de 2019. Il a été réalisé par Olivier Ledroit pour le scénario, les dialogues, les dessins et les couleurs, d’après des personnages créés par lui-même et Thomas Day. Il comprend quatre-vingt-douze pages de bande dessinée. L’artiste est également connu pour avoir illustré les cinq premiers tomes des Chroniques de la Lune noire (de 1989 à 1992, scénario de François Marcela-Froideval), et la série Requiem (scénario de Pat Mills). Il s’ouvre avec une carte sur deux pages, au dos de la couverture et la page en vis-à-vis, présentant le royaume elfique, le monde de Pan, la forêt de l’oubli, les territoires Gobelins, l’archipel des périls, la mer du serpent, la chaîne des montagnes de fer, le royaume Nain, etc.


Il était une fois, en un temps où les astres s’émouvaient encore de la tristesse des innocents, un roi qui venait de perdre sa reine, mortellement déchirée par la venue au monde de leur seul mâle héritier… Observez les larmes de Wotan. Contemplez sa fille Titania, son fils Obéron. Observez l’innocent matricide, le prince destiné à unir les peuples du monde de Pan. Douze fées majeures vont se pencher sur son berceau en bois de rose et ronce de noyer. Miriam, Bleuwen, Babel, Promethea, Morrigwen, Niahm, la jeune et verte Eire, Quenote, Hether Nephentess, Nausicaan Carabas, Nicodème. Chacune d’elles apporte une pièce de la future armure princière. Le casque, le plastron, les jambières… Les pièces articulées qui protègent le bras, de l’épaule jusqu’au poignet. Mais… silence, maintenant. Écoutez ce froissement dans l’air. Deux ailes noires et lourdes approchent. Noir plumage. Noirs présages.



C’est au tour de Megg d’offrir son présent au nouveau-né. Elle explique : Cette armure, pour le prince Obéron, tant qu’elle lui permettra d’unir les peuples comme le chanvre de la corde serre en poing le fagot, elle le protégera de toutes les blessures de sang. Tant qu’il respectera le serment forgé en elle, cette armure sera sa meilleure alliée pour faire prospérer la paix dans le jardin du monde. Elle lui garantira protection et peut-être même invincibilité. Cette armure et sa magie annoncent l’or des champs de blé. Les ventres ronds comme la lune à son acmé. Les fruits des bois, des vignes et des vergers. Le poisson, les troupeaux, la volaille et le gibier. Mais s’il utilise cette armure pour la guerre, la suprématie ou la vengeance, son orichalque se changera en plomb et, par les voies du sang, se retournera contre lui. L’armure le maudira. Dix ans d’abord : elle le démangera comme morsures d’araignées. Dix ans de plus, elle le rongera comme l’acide sur la peau d’un nouveau-né. Dix ans encore, et l’art noir de Megg le dévorera.


C’est le dernier tiers de l’histoire et le lecteur a anticipé avec facilité son déroulé : un assaut massif de Wika et ses troupes, contre Obéron et ses armées, à Avalon. En effet, c’est exactement la trame du récit. Il se dit également qu’il s’est préparé à la démesure de la narration visuelle, car à l’évidence l’artiste ne peut pas faire plus riche que dans le tome précédent. Quelle preuve de bêtise incommensurable : Olivier Ledroit peut faire plus, peut pulvériser ses propres records… et il le fait. Pour commencer, le lecteur relève que Thomas Day n’a pas participé ni au scénario, ni aux dialogues. D’une certaine manière, ça se voit : l’artiste privilégie des cartouches de texte plus majestueux et plus pesants. Il apporte également des nouveautés dans le découpage des planches, susceptibles de prendre certains lecteurs à rebrousse-poil. En effet, il convient de tourner la bande dessinée d’un quart de tour pour lire les pages 8 & 9, 10 & 11, 12 & 13, 14 & 15, 16 & 17, 18 & 19, 20 & 21, 22 & 23. Chacun de ces couples de pages forme une composition occupant les deux planches en vis-à-vis, se lisant à la verticale, c’est-à-dire en format portrait. Il y a une raison narrative : Pan s’exprime dans cette séquence, et ses dimensions justifient ce format et cette orientation inhabituels. Le lecteur découvre une seconde surprise pendant la bataille d’Avalon : deux pages se déplient, et les pages soixante-trois à soixante-six forment une unique composition, équivalent à quatre pages successives en enfilade. Une scène grandiose, titanesque même.



Hé bien oui, il y en a encore plus que dans les tomes précédents, sur le plan visuel. La force de la narration visuelle réside dans cette débauche de formes, dans ce fourmillement de détails, dans ces planches et ces cases bourrées à craquer d’informations visuelles, à une échelle obsessionnelle. Olivier Ledroit croit en la puissance de conviction qui réside dans le fait de montrer les choses, de les rendre concrètes et explicites pour le lecteur. Il n’y a qu’à voir la multitude d’étendards et d’oriflammes sur la couverture, la minutie avec laquelle sont représentées les ailes des aéronefs et leurs nervures. Puis le lecteur retrouve une nouvelle personne sur le trône, le nouveau-né Obéron, avec une profusion de dentelles, de roses, des fées chacune avec leur robe différente, sans oublier la magnifique Dame blanche derrière. Il n’en reste pas moins surpris par la multitude de fées assistant à la remise des pièces de la future armure princière par les douze fées majeures : une scène scintillant de toutes ces ailes diaphanes. Au fil des pages, il va se repaître, se délecter, se goinfrer, se pâmer devant la richesse des illustrations : les zones couvertes d’arbres et de racines traversées par Wika et Haggis, les branches déformées des arbres aux alentours de la cabane de Megg, les innombrables globes de l’atelier du maître ingénieur des Kobols, c’est-à-dire maître Henson (un hommage à Jim Henson, 1936-1990), l’arrivée des armées des nains, la beauté des surfaces miroir du palais d’Obéron, l’incroyable finesse des surfaces ouvragées de son armure, l’arrivée d’une nuée d’innombrables corbeaux, etc. Et encore tout cela pâlit à la découverte de ce panorama de quatre planches côte à côte pour l’assaut aérien et terrestre d’Avalon : quel attaque dantesque et démesurée.


Et ces doubles pages à lire à la verticale ? Dès le spectacle des huit et neuf, le lecteur prend la mesure du défi que s’est lancé le créateur : rendre compte de la présence d’une entité divine par un dispositif faisant basculer la narration visuelle dans un mode conceptuel, c’est-à-dire en faisant ressentir cette présence, un chatoiement d’énergie en flux, un scintillement d’astres, des arabesques dorées, des formes entre concret et abstrait, un autre monde, un autre plan d’existence, plus spirituel que charnel. Intercalés avec ces moments, la narration de la bataille sur le plan de la réalité physique, tirant parti de la dimension de la double page, pour mettre en œuvre des découpages audacieux et innovants, faisant écho à ceux du plan spirituel. Ce dispositif narratif semble évoquer la formule : Comme en haut, ainsi en bas ; comme en bas, ainsi en haut. Formule extraite de La Table d’émeraude, texte célèbre de la littérature alchimique et hermétique, une formule allégorique et obscure. Son attention ainsi attirée par cette touche occultiste et ésotérique, le lecteur relève ce conseil donné à Wika : Fais ce que tu voudras sera le tout de ta loi. Il s’agit d’un autre précepte relevant de l’occultisme, extrait de la Thelema d’Aleister Crowley (1875-1947).



Il est aussi possible de lire ce troisième tome comme la fin d’une histoire de fées, assez classique, magnifiée par la narration visuelle d’une puissance incommensurable. La jeune Fée Wika, tout juste adulte se retrouve à la tête d’une armée unifiant tous les peuples opprimés par le tyran. L’action de ce dernier se constate à la fois dans des attaques d’extermination dans lesquelles il est prêt à sacrifier sa propre progéniture, et est également évoquée par la souffrance et le dénuement des habitants de la capitale. Le lecteur est donc pris par surprise quand Pan fait part à Wika, de son jugement sur le tyran : Obéron a commis des actes terribles, certes, mais aussi accompli des choses extraordinaires. Il a été un grand destructeur, tout comme son père, tout comme elle. Sa vie n’a pas été un jardin de délices. Il demande à Wika si elle croit qu’il a moins souffert qu’elle. De fait, le lecteur peut le voir physiquement ravagé, alors que le roi a pleinement conscience qu’il doit sa déchéance corporelle à ses propres actions. En parallèle, les forces qui se rangent derrière Wika, la placent dans le rôle d’une meneuse, d’un symbole derrière lequel se ranger, d’une guerrière qui se battra en duel contre le puissant monarque. Il s’agit donc d’une alliance d’intérêts, Megg allant jusqu’à attirer l’attention de Wika sur ce qu’elle va devoir sacrifier, celle-ci ayant déjà payé un lourd tribut. Son héroïsme se teinte de jusqu’au-boutisme. Lors d’une discussion, Rage lui déclare qu’il ne veut pas triompher, il veut se venger. Elle, elle veut triompher, sans illusion sur le fait qu’elle y laissera la vie, un sacerdoce morbide. Les interventions de Pan semblent au départ un deus ex machina bien pratique, en commençant par ressusciter un personnage, et par apparaître comme un dieu au-dessus de tout. Pourtant sa déclaration sur Obéron modifie l’idée que le lecteur s’en est fait : de figure paternelle inaccessible et omnisciente, il passe à la manifestation d’un principe vital, nourri par des touches d’ésotérisme de circonstance, et par la croyance que la vie est une succession de cycles. Il conçoit la destruction d’Yggdrasil comme une phase de ce cycle : L’ancien monde devait être détruit pour qu’advienne un nouvel âge. La destruction créatrice. Telle est la loi des cycles.


Une fin titanesque surpassant en puissance et en démesure, les deux premiers tomes. Une surenchère de détails concrets et de mises en page allant plus loin (une construction sur une quadruple page). Olivier Ledroit pousse le bouchon le plus loin possible, à la fois pour rendre le plus tangible possible ce monde féérique, le donner à voir dans toute sa richesse, à la fois pour faire honneur à son éclat. Il clôt son intrigue sur une trame très classique, nourrie par des contes et légendes, tout en parlant de vocation, d’investissement total, de rébellion, de l’ordre des choses. Un conte aussi munificent que bouleversant.



mardi 14 janvier 2025

Wika T02 Wika et les Fées noires

Tout règne est un jeu de stratégie. Il y a des pièces sur l’échiquier.


Ce tome est le second d’une trilogie indépendante de toute autre, constituant une histoire complète ; il faut avoir le premier tome avant Wika - Tome 01: Wika et la fureur d'Obéron (2014). Sa parution originale date de 2016. Il a été réalisé par Thomas Day pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante pages de bande dessinée. L’artiste est également connu pour avoir illustré les cinq premiers tomes des Chroniques de la Lune noire (de 1989 à 1992, scénario de François Marcela-Froideval), et la série Requiem (scénario de Pat Mills). Il s’ouvre avec une carte sur deux pages, au dos de la couverture et la page en vis-à-vis, présentant le royaume elfique, le monde Pan, la forêt de l’oubli, les territoires Gobelins, l’archipel des périls, la mer du serpent, la chaîne des montagnes de fer, le royaume Nain, etc.


Il était une fois, il n’y a pas si longtemps, dans un monde secret où les vœux s’exauçaient encore – le monde de Pan -, un roi qui attendait son fils, de retour d’une bataille aussi inutile que cruelle. Où rien n’avait été gagné et presque tout avait été perdu… On raconte beaucoup de choses sur le roi Wotan, comment il a conquis le pays des glaces au nord, la Forêt de l’oubli au sud, l’archipel du rêve à l’ouest. Mais jamais personne n’osera parler en sa présence du prince Obéron, de ce fils né dans le sang, béni par les fées majeures et résolument indigne d’une telle grâce. Et si on ne parle jamais d’Obéron au roi, c’est parce que le prince est né en tuant sa mère, au terme d’un accouchement si long que l’épuisement a consumé la reine, la plongeant dans le Sidh comme s’enfonce la racine de l’Yggdrasil dans les reins du monde. Si on ne parle jamais d’Obéron au roi, c’est aussi à cause de Titania…



Le roi Wotan se tient en majesté sur son trône, avec plusieurs fées se tenant sur les marches. Le prince Obéron entre dans la gigantesque salle du trône. Les fées commentent : Le prince est de retour, Claymore Grimm est mort, Le roi est furieux… Le roi ordonne d’une voix de stentor à tout le monde de sortir : Il veut parler à son fils, à cette engeance, seul. Habité par la colère, il exige de savoir comment son fils a pu se conduire ainsi avec sa propre sœur. Obéron répond plein d’assurance et de défiance qu’il ne s’agit pas de sa sœur, mais de sa sœur jumelle, la parfaite moitié de ce qu’ils étaient et ne seront plus jamais. Wotan reprend la parole : il reproche à son fils qu’il ne doit pas se présenter devant lui le roi, dans cette armure, pas après ce qu’il a fait à sa fille. Il continue : Obéron ne peut pas utiliser le pouvoir de son armure pour nourrir ses désirs, détruire les siens. Obéron répond que jusqu’alors il n’avait porté cette armure que pour conquérir des terres qui n’ont jamais été celles des Elfes, Ondines à l’ouest, Géants au nord, Djinns au sud, terrassés, massacrés pour le roi. Ce dernier rétorque : La paix par la conquête, une paix durable ! Les fées majeures ont offert cette armure à Obéron, pour unifier le monde de Pan, pas le briser en mille morceaux ! Wotan estime qu’il aurait dû noyer Obéron enfant, dès la première bête qu’il a torturée. Aujourd’hui sa fin va être nettement plus salissante.


D’un côté, le récit suit la ligne directrice prévisible : Wika Grimm va monter en puissance, en triomphant d’une succession d’épreuves, jusqu’à être en mesure d’affronter le grand méchant, pardon, Obéron, elle va connaître une terrible défaite avant de revenir encore plus forte, pour triompher. Elle va bénéficier de l’aide d’autres rebelles à l’ordre établi, sans oublier d’entrer en possession de ses pleins pouvoirs extraordinaires et de quelques armes bien pratiques. Et quelque part dans tout ça, il y a un prix à payer. De son côté, le dessinateur donne à voir le monde des Fées dans toute sa démesure et ses couleurs séduisantes. Le roi Wotan Siège sur son trône, dans une ambiance dorée, avec des rais de lumière. La présence d’Obéron fait passer de doré à argenté, avec une sensation glaciale à l’unisson de ses intentions meurtrières, allant jusqu’à une blancheur éclatante, aveuglante, blessante et stérile. À bord du vaisseau Anticythère, Wika est entourée tantôt de noir, tantôt d’un bleu teinté de violet, pour évoquer les Fées noires et la profondeur des abysses. Puis des teintes vertes apparaissent, évoquant les paysages naturels du Sanctuaire, comprenant des lambeaux de blanc, comme en écho de ceux d’Obéron. Un peu plus tard, elle baigne dans une lumière rose évoquant sa défunte mère, et se dégradant à nouveau vers le blanc, pour rejoindre la Dame blanche, liant ainsi les deux faces d’une même pièce.



Sauf que la narration graphique emporte tout sur passage, comme pour le premier tome. Le roi siège sur son trône : le lecteur prend le temps de regarder cette illustration en pleine page, débordant sur la page en vis-à-vis à gauche. Son attention se porte sur les différentes parties de l’armure et leurs ornementations. Son regard est également attiré par la belle barbe blanche assortie aux épaulettes en fourrure (ça doit être le contraire), la couronne, l’immense lance ouvragée d’apparat, et le regard courroucé du roi. Il détaille également les arabesques décorant chaque marche du trône, les murs sur la page de gauche, avec la reprise du motif des yeux déjà présent dans le tome un. Il détaille les fées à proximité du trône, chacune différente, et le motif de leurs ailes. Il note la présence de minuscules fées cristallines voletant un peu partout. Il s’apprête à tourner la page, jetant un dernier regard et distinguant ainsi un motif qui avait pu lui échapper : les ailes déployées de Wotan lui-même. Alors, bien sûr, il peut se dire que cette profusion d’informations visuelles et cette minutie ne bénéficient qu’à cette double page d’ouverture, tout en se rappelant les pages du premier tome, et en sachant pertinemment qu’il va en prendre plein la vue tout du long. Les planches deux et trois sont également construites avec un décor sur la double page et des cases en insert dans le tier inférieur. La composition coupe à nouveau le souffle : les raies de lumière tissant une trame avec les gigantesques piliers et l’entrelacs sophistiqué des motifs au sol.


Chaque fois qu’il tourne une page, le lecteur sait qu’il va découvrir un nouveau spectacle, aussi somptueux que celui qu’il vient de quitter. Page cinq, il découvre des éclairs se déchaînant depuis l’intérieur d’une haute tour qui vole en éclat. Pages six et sept, l’artiste se démène pour montrer la puissance des énergies libérées et leurs ondes de choc. Page neuf, il adopte une construction de page mettant en valeur Wika dans une case en demi-lune en partie supérieure, et dans un cercle en partie inférieure, avec les Fées noires au milieu. Les pages dix et onze disposent de deux colonnes de cases, avec une grande case centrale à cheval sur les deux pages. La page douze se compose de cinq cases de la largeur de la page, et la page treize commence par une case de la hauteur de la page pour la plongée du vaisseau Anticythère dans les profondeurs. Etc. C’est une vraie merveille de construction de planche, chacune créée sur mesure pour le moment qu’elle décrit et qu’elle raconte.



Le lecteur peut tout aussi bien s’attacher à tel ou tel détail, à nouveau page après page. L’étrange visage de la petite fée fou du roi sur la deuxième marche permettant d’accéder au trône. La fontaine en forme de masque avec les yeux qui pleurent derrière le trône. Les joyaux de la couronne de Wotan assortis à ceux de sa ceinture. Le dragon steampunk au service d’Obéron. Les dents des engrenages dans la salle d’observation du palais d’Obéron. Les chausses à pointe recourbée de Perch Pich Joad, roi des lutins. La flute traversière de Hamelin. La crosse du pistolet de Wika. Ou encore les tenues un peu osées que lui concoctent les trois Fées noires. Car les auteurs insèrent quelques touches d’humour bienvenues, dans ce registre impossible de ne pas mentionner le cadeau de Gwynette à Wika. Quel que soit son état d’esprit initial, le lecteur se retrouve vite subjugué par une telle profusion d’éléments visuels, par une telle inventivité présente dans chaque détail, sans aucune baisse d’attention de la part de l’artiste. Ce dernier l’emporte dans un monde très tangible, intégralement développé. Cela fait toute la différence par rapport à une narration visuelle réutilisant des clichés prêts à l’emploi devenus insipides à force d’usage. Même un lecteur peu convaincu par le principe d’un monde féérique finit par s’y retrouver en immersion totale, dépaysé par l’exotisme, à la fois émerveillé par l’imaginaire foisonnant, à la fois sur le qui-vive dans ces environnements trop beaux.


Le lecteur se dit qu’avec une narration visuelle d’une telle intensité, le scénariste peut dérouler une intrigue éculée, elle paraîtra quand même entraînante. Or il découvre que l’auteur fait la part belle à la dimension visuelle, tout en intégrant des petits plus. Il ne se contente pas de suivre servilement Wika, en l’affichant à toutes les pages. Il ouvre ce chapitre avec un autre personnage, pour donner une profondeur sur plusieurs générations, pour donner la pleine mesure de l’ambition d’Obéron et mettre en lumière le prix qu’il est prêt à payer. Le lecteur sourit en voyant les trois Fées noires donner chacune un présent à Wika, telles des marraines à la petite princesse… mais il y a un prix à payer, un engagement à long terme qui va à l’encontre des valeurs de Wika. Un peu plus loin, Obéron expose son plan à la Dame blanche, comme le premier méchant d’opérette venu. Là encore, il se joue plus que ce que voit le lecteur. Le tyran teste la justesse de son plan à l’aune des réactions de sa compagne… pendant que le scénariste endort le lecteur en lui révélant ce qui va se passer, alors qu’Obéron a déjà préparé les deux coups suivants… qui ne sont révélés ni à la Dame blanche… ni au lecteur. Un peu plus loin, c’est le retour à la vie d’un personnage secondaire que le lecteur avait vu bel et bien mort sous les assauts de l’ennemi. Par ailleurs, si les terres du Sanctuaire forment une terre d’asile bien pratique, et que la présence d’Yggdrasil (et Ratatosk) relèvent de la mythologie basique, le lecteur ne s’attendait pas forcément à ce que le scénariste évoque le Sidh.


Le lecteur entame le tome deux avec la conviction de savoir par avance ce qui va se passer dans l’intrigue, et c’est le cas. En revanche, il a oublié l’intensité de la narration visuelle, son inventivité et sa solidité, un travail aussi minutieux constituant une force de persuasion prodigieuse. Histoire de fées dans un pays magique, certainement, avant tout un monde qui existe dans les moindres détails, avec une cohérence parfaite et une qualité d’immersion totale. Or l’intrigue s’avère plus étoffée que ne le laisse supposer sa trame très classique, que ce soit par l’épaisseur des personnages, leurs motivations et les stratégies en place. Magique !



mardi 31 décembre 2024

Wika T01 Wika et la fureur d'Obéron

L’enchantement du monde s’épuise.


Ce tome est le premier d’une trilogie indépendante de toute autre, constituant une histoire complète. Sa parution originale date de 2014. Il a été réalisé par Thomas Day pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante pages de bande dessinée. L’artiste est également connu pour avoir illustré les cinq premiers tomes des Chroniques de la Lune noire (de 1989 à 1992, scénario de François Marcela-Froideval), et la série Requiem (scénario de Pat Mills). Il s’ouvre avec une carte sur deux pages, au dos de la couverture et la page en vis-à-vis, présentant le royaume elfique, le monde Pan, la forêt de l’oubli, les territoires Gobelins, l’archipel des périls, la mer du serpent, la chaîne des montagnes de fer, le royaume Nain, etc. Puis vient un texte introductif de deux pages, rédigé par Pierre Dubois, elficologue, en mars 2014. Il y développe le fait que ce récit soit un opéra en grimoire, un opéra Pan, pas comme les autres : un opéra-théâtre sur grand écran en abîme, entre les entrelacs élégants, broderies fines et titaniesques, les rostres cornus et anguleux, acier et roses, magie et sorcellerie, dents cruelles et lèvres sensuelles, clins d’œil, rapières et mousqueteries, chevalerie à vapeur, cimiers et gibus…


Il était une fois, il n’y a pas si longtemps, dans un royaume à jamais ignoré des hommes – le monde de Pan – une fée du nom de Titania, épouse du duc de Claymore Grimm, mère de la petite Wika Grimm, à peine âgée de neuf ans… Mais le bonheur apparent de la duchesse, scellé d’un baiser, n’est qu’une illusion. Dans le silence des lèvres jointes, Titania sait sa famille menacée, sans doute condamnée. Des ombres progressent depuis le Sud, depuis la capitale, Avalon. Le prince Obéron a levé la flotte royale, plus de cent vaisseaux de guerre. L’ost blanc approche. Castelgrimm, depuis des générations et des générations, c’est la demeure des maîtres d’armes du royaume des Elfes. De père en fils, les ducs se sont succédé à la cour pour apprendre aux membres de la famille royale l’usage des armes : épée, hache mousquet canon, engins de siège. Maintes fois attaqué par des ennemis étrangers, jamais Castelgrimm n'est tombé.



Les deux grands félins Shannon et Grey observent l’attaque de Castelgrimm : l’heure n’est pas encore venue où ils interviendront. Le duc est en train d’haranguer ses troupes : Elfes des Hautes-Terres, Elfes de l’orage, l’ennemi approche, des elfes comme eux, des soldats de Wotan, ils ont été dupés par le prince. Il continue : Ils obéissent à un monstre, à un fou sanguinaire, et il faut maintenant les tuer. Pas de quartier, pas de prisonniers ! Pour Titania ! Pour Wika ! Pour l’honneur de Wotan ! Enfin, le duc de Castelgrimm défie Obéron, qu’il qualifie de prince dégénéré. Dans leur gigantesque aéronef, Rowena indique à Obéron ses exigences : elle veut se battre comme au temps où ils luttaient contre les Géants de glace, au Nord. Son époux répond : Que de nouvelles terres conquises pour son père, sans aucun remerciement en retour ! Et la colère des fées majeures qui gonfle comme le jabot d’un infâme dindon. Elle reprend la parole : Elle veut se battre, elle veut qu’il lui laisse la petite, elle veut sentir son sang couler dans sa gorge.


Pas facile de donner vie à un univers féérique : un genre littéraire très codifié, très contraint, nécessitant de mettre en œuvre de nombreuses conventions limitantes, à commencer par de mignonnes créatures avec des ailes, de la magie plus ou moins jolie, et la mise en scène d’une mythologie maintes fois utilisée. D’un côté, s’il connaît déjà Olivier Ledroit, le lecteur sait qu’il va en prendre plein les mirettes. De l’autre, s’il n’a jamais rien lu de lui, il lui suffit d’un coup d’œil sur l’illustration de couverture pour constater que l’artiste appartient à la catégorie de ceux qui en font plutôt trop que pas assez. En feuilletant rapidement le tome, il se rend compte que les pages intérieures sont à l’image de la couverture, même densité d’informations visuelles. Très impressionnant. Il lui suffit de prendre le temps de détailler l’illustration de couverture pour prendre la mesure de l’investissement de l’artiste, de sa puissance créatrice : la beauté de la tenue du duc, Claymore, de la robe de Titania, du vêtement du bébé, la sculpture du mur devant lequel ils se tiennent, en particulier le frontispice au-dessus de leurs têtes, les deux joyaux en forme d’œil de part et d’autre, la démesure de l’épée du duc, les ondulations de la chevelure flamboyante de la duchesse, et bien sûr la beauté saisissante de leurs ailes de fées.



L’intrigue : du très classique, un gros méchant (Obéron) assoiffé de pouvoir absolu fait exterminer tous ceux qui s’opposent à lui, tous ceux qui sont susceptibles de s’opposer à lui à moyen ou long terme, et tous ceux qui disposent d’un pouvoir susceptible de lui nuire. Au fur et à mesure de l’augmentation de son pouvoir, il peut s’attaquer à des ennemis plus puissants. Ainsi la famille de Wika a été éradiquée, et la jeune fille n’a pas conscience de sa lignée, ni même de sa nature de fée. Elle grandit dans une ferme isolée, et elle finit par arriver en ville, à Avalon, alors que son pouvoir ne s’est pas encore déclaré. D’un côté, Obéron prend conscience de sa réapparition et il demande à ses sbires de l’exterminer. De l’autre côté, les pouvoirs de Wika se manifestent et elle va devoir apprendre à les maîtriser… Et ce n’est pas tout. Le scénariste sait nourrir son intrigue avec d’autres éléments, en particulier Wika représente un enjeu pour d’autres factions que celle d’Obéron. C’est ainsi que Wika Grimm va rencontrer ses marraines, enfin c’est le nom qui leur est donné, un clin d’œil aux contes classiques. En outre, le scénariste met en œuvre un principe d’équilibre : à la beauté indicible des fées répond une noirceur aussi intense, dans un système de balance.


Comme l’indique la couverture, le récit est tout autant raconté par les dialogues et cartouches d’exposition que par la narration visuelle. L’apport d’Olivier Ledroit est primordial, pour donner de la consistance à ces personnages, à leurs particularités physiques, au monde dans lequel ils évoluent, à la féérie, à la magie. D’une certaine manière tout commence avec la carte du monde, encore que ce genre de document existe dans de nombreuses bandes dessinées. Puis vient l’adoubement de Pierre Dubois, elficologue reconnu. La planche Un reprend l’illustration de couverture. Les planches deux & trois offrent une case panoramique occupant la moitié supérieure de la double page, et quatre cases en-dessous. Le lecteur en prend à nouveau plein les yeux : dans cette case tout en largeur, il commence par voir les pentes herbues à proximité du château Castelgrimm, les feuilles orangées virevoltant au vent indiquant l’automne, et les sapins évoquant une région montagneuse. D’ailleurs dans la partie droite de l’illustration, il peut les apercevoir dans le lointain. L’imposante bâtisse est construite au bord d’un grand lac ou d’un large cours d’eau, un mélange d’architecture médiévale, de château de la renaissance, et de nombreuses tourelles élancées, quelques éléments de nature mécanique, une touche de gothique pour des pointes acérées : le lecteur prend son temps pour la détailler. Après coup, il se rend compte que le ciel est constellé d’étranges aéronefs à voiles, et d’explosions rendues petites par la distance. Il prend conscience que les fumées s’élevant du château correspondent à un incendie causé par l’affrontement.



Au fil du récit, le lecteur va ainsi se retrouver dans des endroits représentés avec une minutie obsessionnelle ce qui leur donne une consistance peu commune, des lieux palpables, tangibles, conçus dans le détail, des créations originales et complexes. Complètement ébloui, le lecteur contemple émerveillé les voiles diaphanes de l’aéronef d’Obéron, la chambre somptueuse de Titania, la lande fantastique où Wika est abandonnée, la découverte d’Avalon la capitale du royaume elfique d’abord dans une double page, puis avec un dessin central en double page, puis tout du long du séjour de Wika. L’artiste entremêle des éléments moyenâgeux avec des éléments Renaissance, des constructions terrestres avec des navires, le bois avec un peu de métal, une symphonie baroque d’une grande magnificence, d’une richesse inouïe, un plaisir rare de lecteur. Il s’investit tout autant dans ses personnages, dans leurs costumes, leurs accessoires, leur apparence globale. La narration visuelle comprend également sa part d’humour : le lecteur sourit de bon cœur en découvrant un petit groupe de harceleurs de rue, trois petits cochons (en fait ils sont assez gros et anthropomorphes). Tout autant qu’il peut frémir en se retrouvant face à face au répugnant Kabulguen. Il prend plaisir à regarder les sept enfants loups d’Obéron avec leur touche steampunk et gothique : Rage (le chef de meute), Scrooge (le rapace), Evann (aussi futée que dangereuse), Gorm (le vorace), Sati (la perverse), Shamain (qui prie la mort), Defoe (le vil). Il s’arrête dans sa lecture en découvrant Titania radiante de lumière en planche trente. Il frémit en voyant le sort réservé à Bran, l’illustrateur mettant en scène la noirceur avec la même intensité que le merveilleux.


Une histoire de fées, avec tous les clichés associés à ce genre. Certes, toutefois, les auteurs possèdent une verve et un talent hors du commun. Le scénariste construit son récit sur la trame classique de l’orpheline qui ignore tout de son héritage et qui va devoir faire face à des adultes qui veulent l’exterminer, et certains qui voient en elle une opportunité d’une nature différente. La magnificence de la narration visuelle fait exister ce monde à un niveau extraordinaire, donnant à voir un monde pleinement réalisé, d’une consistance palpable, d’une richesse incroyable, aussi merveilleux qu’il peut être terrifiant. Une expérience de lecture réellement féérique.