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mardi 15 avril 2025

Miss Tattoo T01 L'héritière

Mais un bon deal valant mieux qu’un long et coûteux procès…


Ce tome constitue la première moitié d’un diptyque, d’une série centrée sur un nouveau personnage apparu pour la première fois dans les deux derniers tomes de la précédente série de l’auteur, Caroline Baldwin : Caroline Baldwin T18 - Half-blood (2018) & Caroline Baldwin - T19 - les faucons (2020), ainsi que dans le hors-série Caroline Baldwin, Miss Tattoo (2020). Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les crayonnés et les couleurs, et par Elisabetta Barletta pour les dessins. Cyrielle Zurbrügg a servi d’inspiration et de modèle pour le personnage principal. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Le récit s’apprécie mieux en ayant une connaissance des tomes 18 & 19 précités.


Au cimetière de Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal, par une belle journée ensoleillée, une femme blonde en robe verte d’été se repère avec un plan dans la main. Elle finit par trouver la tombe qu’elle recherche : celle de Caroline Baldwin. Dans un costume classique, Gary Scott se tient devant la stèle en attendant. Vanina Lao présente ses excuses : elle est en retard, malgré le plan fourni par Scott, elle s’est perdue dans ce labyrinthe. Il lui demande si elle a fait bon voyage. Elle répond par l’affirmative et ils se recueillent un instant en mémoire de la défunte. Puis Scott reprend la parole, il se demande ce qui a finalement décidé Lao à venir, le besoin de changer de vie dit-elle. Il lui tend les clés de la maison de Caroline, la demi-sœur de Vanina : la maison est à elle à présent, il a lui aussi besoin de changer de vie. Elle s’y rend avec son sac de voyage et pénètre à l’intérieur : tout est sens dessus-dessous. La maison a été fouillée de fond en comble et il y règne un désordre indescriptible.



Le téléphone sonne, un modèle filaire : Vanina Lao répond et un interlocuteur anonyme la menace violemment en exigeant qu’elle rende le dossier qu’elle leur a piqué, dans les vingt-quatre heures. Passé ce délai, elle sera morte. Alors qu’elle est encore sous le choc, la porte s’ouvre et l’inspecteur Philips pénètre à l’intérieur. Elle réagit immédiatement en indiquant qu’elle n’a pas ce qu’il recherche. Il se présente comme étant de la police, et un ami de Gary. Il lui propose de s’asseoir et de discuter. Après quelques échanges, il essaye de contacter Scott sur son portable, mais ce dernier ne répond pas. En continuant de discuter, les deux interlocuteurs en déduisent que l’état de la maison doit être lié au boulot de Caroline chez Wilson Investigation. Après avoir fait le tour de la maison, Philips propose à Vanina de l’emmener à New York, pour tirer cette affaire au clair ; elle accepte. Le lendemain, dans la mégapole, ils se présentent à la porte desdits bureaux : ils se heurtent à deux policiers qui leur interdisent le passage. Philips reconnaît un nouvel arrivant, Terry, un inspecteur qu’il connaît. Ce dernier accepte de les faire entrer et leur expose la situation. C’est le gardien qui a donné l’alerte ce matin : la porte des bureaux de Wilson avait été fracturée, quelqu’un avait vidé les armoires, emporté les disques durs externes, et surtout ils ont laissé un joli macchabée.


Dix-neuf albums pour la série Caroline Baldwin, personnage créé en 1996, deux albums supplémentaires (Double dames en 2021 et Le voyageur en 2023) et une fin en bonne et due forme… avec quelques questions laissées en suspens. Le scénariste change donc de personnage, tout en reprenant les fils de l’intrigue. Le lecteur hésite entre plus de la même ou quelque chose de différent : cela valait-il la peine de changer de personnage ? On change d’une héroïne brune et élancée pour une héroïne blonde et tatouée : la différence n’est pas criante, d’autant que la nouvelle subit plutôt les évènements, trimballée par l’inspecteur Philips qui fait son boulot avec une totale liberté, mais aussi une vraie compétence. L’histoire reprend le principe de ce cabinet d’investigation, avec un ou deux secrets de nature à déstabiliser les plus hauts niveaux de l’état américain, une conspiration dans laquelle Caroline Baldwin aurait pu se retrouver à son corps défendant, se comportant comme un éléphant dans un magasin de porcelaine pour mener son enquête. Elle aurait sans nul doute été plus dans l’action que Vanina Lao. Enfin, Taymans a quasiment dessiné cet album : il en a fait le découpage et les crayonnés, confiant la finition des dessins à une dessinatrice, comme il avait confié les dessins définitifs de Le voyageur à Nico van de Walle.



Bon voilà donc un album qui semble s’apparenter à une nouvelle aventure de Caroline Baldwin qui ne dit pas son nom. D’un autre côté, c’est bien le même auteur, il n’est guère surprenant qu’il crée un album dans la lignée des précédents. Son héroïne se trouve impliquée dans une affaire de chantage concernant des documents susceptibles de nuire à la réélection du président des États-Unis, dans un plan organisé par son concurrent. Ce dernier est légèrement empâté, avec une étrange chevelure blonde alambiquée, il joue au golf, et ses subalternes l’appellent gouverneur Duck, un nom qui sonne étrangement au départ, jusqu’au moment où le lecteur fait le lien avec un prénom qui est à la fois celui d’un canard (Duck) et celui du quarante-cinquième président des États-Unis. Mais voilà que la situation se complique avec l’implication du cabinet Wilson Investigation, et celle de Gary Scott, l’ancien compagnon de Caroline par intermittence, et également agent du FBI. Le lecteur apprécie l’expérience consommée avec laquelle l’auteur met à profit la mythologie propre à ce pays, avec également une sombre histoire du suicide collectif des membres d’une secte, évoquant des affaires réelles similaires.


Pour autant, le lecteur remarque également les différences significatives avec la série précédente, et elles vont plus loin que la couleur des cheveux et la présence de tatouage, ou encore une paire de lunettes. Pour commencer, Vanina Loa ne mène pas l’enquête : ce n’est pas son métier, à la différence de Caroline Baldwin. Ensuite, elle ne semble pas souffrir de symptômes dépressifs, peut-être que l’auteur lui-même a laissé derrière lui quelques-uns de ses propres démons. En revanche, elle est tout aussi à l’aise que Caroline avec la nudité, et l’auteur a conservé cette caractéristique avec une scène de douche, qui permet d’admirer l’intégralité des tatouages de Miss Tatttoo. Pour autant, la dessinatrice dispose de sa personnalité propre pour les traits de contour, avec une sensibilité différente de celle de Taymans, ce qui donne une allure moins sexy à ce passage, plus prosaïque. En effet, Barletta utilise des traits de contours moins épurés, plus fins et plus appliqués, aboutissant à un rendu plus minutieux pour les personnages, parfois proche de celui de Taymans pour quelques éléments de décors. En fonction de ses goûts, le lecteur peut trouver le visage des personnages un peu trop littéral, ou apprécier ce rendu descriptif plus proche du réel. La page de garde de l’ouvrage comprend une photographie de Cyrielle Zurbrügg ce qui permet de constater la ressemblance du personnage dessiné avec son modèle.



La narration visuelle repose sur une documentation concrète et des dessins descriptifs et réalistes. Le lecteur peut avoir l’assurance de la vraisemblable de la représentation du cimetière de Notre-Dame-des-Neiges, des rues de New York, de la Maison Blanche, d’un restaurant asiatique en entresol, ou encore d’un motel en pleine cambrousse, et d’un lodge isolé dans une zone naturelle sauvage. D’un côté, les dessins de Barletta comprennent plus d’éléments que ceux de Taymans ; de l’autre, ce dernier donnait une meilleure sensation des grands espaces naturels. Quoi qu’il en soit, les dessins donnent à voir concrètement les environnements et les différents éléments comme les aménagements intérieurs, les ameublements, les accessoires variés. Grâce à cela, le lecteur peut croire que la maison de Caroline Baldwin était effectivement encore équipée d’un poste de téléphone filaire, le saccage consécutif à la fouille est patent, il ne manque rien à l’équipement de pêche de Philips, les enseignes avec idéogrammes chinois apportent un cachet authentique au quartier asiatique de New York, la scène de décollage d’hélicoptère sur la pelouse de la Maison Blanche semble provenir des informations télévisées, il fait bon rouler dans les routes de basse montagne dans la région de Denver, etc. Le talent de metteur en scène et de découpage d’André Taymans fait son effet et Barletta sait s’adapter pour compléter les esquisses en les respectant et en en gardant l’esprit. La campagne de financement participatif de l’album offrait la possibilité d’acquérir en plus un album souple collector en tirage limité reprenant l’intégralité du storyboard d’André Taymans.


Le créateur de l’héroïne Caroline Baldwin et de sa série revient avec un nouvel album avec un personnage secondaire assumant le premier rôle : Miss Tattoo, inspirée par Cyrielle Zurbrügg. Le lecteur retrouve de nombreux éléments de la série originale, à commencer par une intrigue policière nourrie par des éléments d’actualité, dans le territoire américain, mettant à profit aussi bien ses grands espaces naturels que le potentiel d’un complot politique. Il apprécie la qualité de la narration visuelle en termes de découpage et de plan de prises de vue réalisés par André Taymans, il s’adapte rapidement aux dessins d’Elisabetta Barletta. Un polar divertissant avec quelques clins d’œil savoureux à des faits bien réels, comme l’art des affaires.



lundi 1 mai 2023

Caroline Baldwin - Le voyageur

La rivière est un terrain neutre. Les ennemis viennent y boire ensemble.


Ce tome constitue un prélude à la série Caroline Baldwin (20 tomes de 1996 à 2022) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lue avant ou même de connaître. Il contient une histoire complète. Sa parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario et par Nico van de Walle pour les dessins et les couleurs.
Il y a quelques années de cela, alors que Caroline Baldwin était une adolescente, son grand-père l’emmène pour une balade de quinze jours en forêt. Ils partent de la petite ville où réside Robert Baldwin. Ce dernier a emprunté un canoë à son voisin. Il est en train de le fixer sur le toit de sa voiture, et le voisin lui intime d’essayer, cette fois, de lui ramener en un seul morceau. Son interlocuteur lui demande ce qu’il insinue, car la rivière n’a aucun secret pour lui. Il se demande s’il n’essaierait pas de faire peur à Caroline. Il termine en indiquant que s’ils ne sont pas de retour d’ici quinze jours, son voisin pourra commencer à s’inquiéter. Enfin, Caroline et son grand-père sont installés dans la voiture et le voyage peut commencer. Elle se montre un peu rétive : quinze jours de balade en forêt, franchement ça craint ? N’auraient-ils pas, pour une fois, pu aller en Floride comme tout le monde ? Il lui répond qu’il est assez buriné comme ça et qu’il n’a pas besoin d’aller se faire rôtir la couenne comme un vieux phoque. Caroline trouve le temps long en voiture : son grand-père lui répond que ça ne fait qu’une heure qu’ils roulent, et elle décide de piquer un somme. Elle se réveille une fois la nuit tombée.


Le grand-père s’enfonce dans un chemin de terre, et il gare sa voiture à quelque distance de son chalet. Caroline trouve que c’est juste une vieille bicoque, sans charme. Robert Baldwin sort la clef, ouvre la porte et lui offre de pénétrer à l’intérieur : une très grande pièce avec un aménagement rustique tout en bois. Puis il lui demande d’aller chercher quelques bûches sur le côté du chalet : rien de tel qu’une bonne flambée pour réchauffer l’atmosphère ! Caroline sort et se met à chercher des branches mortes au pied des sapins alentours. Elle entend un craquement et se retourne vivement en demandant : il y a quelqu’un ? Personne ne répond. Une main s’abat sur son épaule, lui causant une frayeur : son grand-père qui lui explique que les bûches se trouvent remisées sous un auvent. Elle lui explique qu’elle a cru voir quelqu’un qui l’observait, qu’elle a entendu des branches craquer. Il lui répond qu’elle risque d’en entendre d’autres des craquements de branches, des milliers même ici, car la forêt ça vit. Ils rentrent quelques bûches ensemble et il lui sert le dîner qu’il a préparé. Cette fois-ci Caroline voit passer une silhouette indistincte devant la fenêtre. Robert Baldwin se lève et va ouvrir la porte : deux gardes du parc s’apprêtaient à toquer. Ils viennent leur demander s'ils ont vu quelque chose de particulier, et les avertir qu'une météorite est tombée récemment et que des chasseurs de météorite rôdent.



André Taymans a réalisé seize albums de cette série à un rythme régulier de 1996 à 2012, puis il a effectué une pause pour des raisons diverses. Il est revenu à son héroïne de prédilection en 2017, et a réalisé les albums dix-sept à dix-neuf, puis un album hors-série intitulé Double Dame, avec sa fille Johanna pour le scénario. Avec le présent tome, il s’agit d’un album qu’il a numéroté zéro et dont il a confié, pour la première fois, le dessin à un autre artiste. Ni l’année, ni l’âge de Caroline ne sont précisés. Le lecteur note qu’il n’y a pas de téléphones portables, et que la demoiselle ne doit pas être adulte. Il retrouve une trame assez classique pour la série : une enquête sur des agissements probablement criminels, et une histoire qui se déroule sur un voyage, ici une randonnée canadienne typique, à savoir une descente de rivière dans une immense forêt, peut-être un parc national. Le crime n’est pas avéré, mais potentiel : des chasseurs météorites qui comptent bien mettre la main sur la roche tombée du ciel, avant les autorités pour en tirer des substantiels profits en toute illégalité. N’étant pas encore devenue une enquêtrice pour une grande agence ou à son compte, l’héroïne se retrouve mêlée à cette histoire parce qu’elle est au mauvais endroit au mauvais moment.


Le lecteur habitué de la série craint, dans un premier temps, que le changement de dessinateur obère d’autant le plaisir de lecture, la capacité à rendre compte d’une région sauvage, visitée par le scénariste, mais pas forcément par l’artiste. Dès la première page, il constate que les dessins présentent une sensibilité un peu différente de celle de Taymans : un niveau de détails plus élevé, avec une volonté descriptive plus précise, par exemple dans les maisons et la voiture, ou encore la cabane du grand-père ne s’en trouve que plus consistante et réelle que ce soient ses façades extérieures ou l’aménagement de la grande pièce principale. Une façon de représenter la nature de manière moins épurée, avec un apport des couleurs plus important pour renforcer les volumes et les reliefs. Ce choix fonctionne très bien : l’impression d’espace et de profondeur de la forêt, l’implantation des sapins sur les pentes de la montagne, la couleur de la rivière qui transcrit bien sa fluidité et qui reflète les couleurs environnantes, dont l’eau aurait peut-être pu être plus transparente, l’orignal massif sortant de la rivière, ou encore le terrible feu de forêt. Le lecteur retrouve bien la sensation de randonnée à laquelle Taymans l’avait habitué.



La différence de sensibilité la plus significative se trouve dans la représentation des personnages. La représentation des silhouettes revient dans un registre plus réaliste, moins épuré, pour une sensation plus naturaliste, ce qui donne plus de vraisemblance à ce qui est raconté. D’un autre côté, les expressions de visage peuvent parfois se faire légèrement appuyée pour mieux faire passer l’état d’esprit intérieur du personnage, en particulier les réactions un peu plus vives de Caroline, ou le mysticisme de la vieille aveugle Shipiss. Le lecteur peut se dire que c’est une phase différente de la vie de l’héroïne et que sa façon à elle de percevoir la réalité et de la ressentir était différente, ce que traduisent les dessins. Le lecteur retrouve toute son empathie pour cette demoiselle entière, même si parfois un peu boudeuse, pour ce grand-père bien vaillant, anticipant avec plaisir ces deux semaines dans la nature avec la tranquillité de glisser sur la rivière en canoë, et l’épreuve physique lors des portages. Comme dans une autre histoire de cette série, il s’attache moins à l’intrigue qu’à ce séjour au Canada.


Au vu de l’âge présumé de Caroline, l’auteur évite de lui faire consommer de l’alcool comme elle le fera plus tard dans sa vie. En revanche, il réemploie un dispositif narratif déjà vu dans la série initiale : le rêve. Le lecteur se souvient encore de celui du tome dix-neuf. Il retrouve également un finale semblable à celui du tome seize, qui détonnait déjà par rapport au reste de la série. De la page vingt-huit à la page trente-trois, Caroline est prises dans les affres d’un cauchemar qui s’avère prémonitoire, c’est-à-dire une première touche de surnaturel. Elle se réveille avec un anneau qui a été glissé dans son sac de couchage, comme par enchantement, c’est-à-dire une deuxième touche de surnaturel. Le finale s’avère encore plus explicite sur ce plan, le lecteur ne pouvant même pas attribuer l’existence de ce monstre à l’esprit embrumé de Caroline, car elle est en pleine possession de ses moyens, sans avoir consommé quelque produit psychotrope que ce soit. Le lecteur se dit alors que le scénariste s’est contenté d’une intrigue linéaire et un peu mince, pour fournir une trame de fond à cette randonnée en forêt.



Le lecteur remarque également que Robert Baldwin évoque le fait que sa petite-fille a du sang indien dans les veines. Le comportement de celle-ci laisse supposer qu’elle n’a jamais eu l’occasion de s’aventurer dans des zones sauvages pour plusieurs jours. La vieille dame aveugle appartient à une tribu des Premières Nations, et qu’elle évoque des légendes autochtones, en particulier celle des coureurs des bois, et celle du Voyageur. Le lecteur peut alors considérer l’anneau comme une alliance, une proposition pour Caroline d’embrasser son héritage indien. Avec ce point de vue en tête, le rêve prend alors tout son sens, ainsi que le finale qui n’appartient alors plus au registre de la science-fiction, mais à celui de la métaphore. Dans ce tome, l’auteur indique ce qui aurait pu être pour son personnage si les circonstances et ses convictions ne l’avaient pas conduites à vers d’autres valeurs. Le lecteur fidèle depuis le début de la série peut y voir l’explication de quelques passages où l’intuition de Caroline s’avérait remarquable.


Un tome zéro pour une série débutée en 1996 et ayant subi quelques avanies de parution : une façon de tirer sur la corde ? Pas vraiment : le scénariste reste bien aux commandes de sa série, et il ne donne pas dans la nostalgie. Le fait qu’il ne dessine pas cette aventure aurait tendance à refroidir le lecteur de longue date. L’intrigue s’avère assez mince. En revanche, le dessinateur réalise des planches en cohérence avec l’esprit de la série, sans rien sacrifier de sa personnalité graphique. La randonnée est immersive et de qualité. Progressivement, le lecteur se rend compte que l’enjeu du récit ne se trouve pas dans la chasse à la météorite, mais dans des situations au cours desquelles Caroline Baldwin dispose de l’occasion d’assumer son héritage culturel.



mardi 25 janvier 2022

Double dames

Pourquoi c'est toujours moi Watson ?


Ce tome s'intercale entre La conjuration de bohême (2012, tome 16 de la série) et Caroline Baldwin T17: Narco tango (2017). Il contient une histoire complète qui peut être appréciée sans aucune connaissance préalable des aventures de Caroline Baldwin ou de celles de Roxane Leduc. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et les couleurs, avec sa fille Johanna coscénariste. Il se termine avec un texte d'un page où l'auteur explique la genèse de l'album, et la reproduction des crayonnés de 2 pages n'ayant pas été retenues dans l'histoire finale.


Dans une auberge en Haute-Savoie, par un bel après-midi de printemps, Roxane Leduc regarde le paysage depuis le balcon de sa chambre. Elle entend son portable émettre un bip : elle rentre dans sa chambre, met de l'eau à chauffer dans la bouilloire électrique, puis sort son téléphone de son sac. Il s'agit d'un message de Caroline Baldwin lui annonçant qu'elle doit retarder son départ de Montréal et qu'elle l'appelle demain. Roxane se sert son thé, et va bouquiner sur son lit. Le lendemain, elle petit-déjeune tranquille toute seule à la table de l'auberge, puis sort pour se rendre à son rendez-vous à 10h00 devant l'église de Bellevaux. Tout en conduisant, elle vérifie dans sa tête qu'elle a bien tout : raquettes, pique-nique. Elle arrive sur place avec seulement sept minutes de retard.



Comme convenu, Roxane Leduc retrouve Carlos Menez devant l'église. Il lui explique que son père ne se sent pas très bien et qu'ils ont décidé d'écourter leur séjour. Néanmoins, il la dédommage pour cette journée perdue, parce que lui non plus ne va pas effectuer la randonnée : ce ne serait pas raisonnable de laisser son père seul même quelques heures. Elle souhaite un prompt rétablissement à Félix Marchand le père de son client, et elle décide d'effectuer la randonnée seule, pas de raison que la balade soit perdu pour tout le monde. Elle avance d'un bon pas en raquette dans la neige, et remarque qu'elle n'est pas la seule à profiter de la journée. Un peu plus loin, elle s'arrête discrètement car elle vient d'apercevoir le même Carlos Mendes en raquette, arrêté, observant droit devant lui quelque chose avec ses jumelles. Elle se cache derrière un arbre pour l'épier. Son téléphone sonne : elle répond et Caroline Baldwin lui indique qu'elle se trouve à l'aéroport de Dorval où tous les avions sont cloués au sol suite à une gigantesque tempête de neige. Elles sont coupées : Roxane raccroche et constate que Carlos en a profité pour mettre les voiles. Elle poursuit sa randonnée, alors qu'il l'épie à son insu, caché derrière un arbre. Une fois rentrée à l'auberge, Roxane revêt une robe et descend manger. L'aubergiste lui demande si elle veut une table seule ou si elle attend ses deux clients, ce qui la déconcerte car elle était persuadée qu'ils étaient partis. Elles vont demander au patron Olivier en cuisine qui confirme qu'il ne savait pas que les argentins sont partis. Deux policiers arrivent à ce moment-là et leur apprenne la mort de Félix Marchand dont le cadavre a été retrouvé.


La série Caroline Baldwin s'est achevée en 2020 avec Caroline Baldwin T19 - Les faucons. Dans sa postface, l'auteur explique qu'il avait souhaité donner une fin à son personnage, et qu'il lui restait quelques projets d'histoire, a priori une demi-douzaine, commencées, mais pas finalisées, qui s'intercalent entre des albums déjà parus. Le lecteur comprend mieux le nom de la maison d'édition : éditions du tiroir, en espérant qu'il ne s'agit pas des fonds de tiroir. André Taymans explique donc qu'il avait mis en chantier la présente histoire, en 2012, qui devait être racontée de deux points de vue différents, celui de Roxane Leduc, et celui de Caroline Baldwin. Elle a été retravaillée sous la forme d'un album unique. La quatrième de couverture comporte un court texte du scénariste Rodolphe replaçant dans son contexte, l'apparition du personnage Caroline Baldwin. En 1996, il y avait peu d'héroïnes : à l'époque, elle représente donc une nouveauté dans le club très privé des héros masculins. En plus, il s'agit d'une jeune femme moderne, faite de contradictions, de forces et de faiblesses, d'énergie et de fêlures, une beauté sans artifice. Du fait de la genèse un peu particulière de cette histoire, Caroline Baldwin n'apparaît que dans 2 cases dans la planche 10 et elle ne devient le personnage principal qu'à partir de la planche 31 dans ce récit qui en compte 44.



Qu'il ait déjà lu tous les tomes de la série principale ou qu'il découvre l'héroïne ou même l'auteur, le lecteur relève vite les caractéristiques de la narration. Le récit est situé dans les environs de la commune de Bellevaux en Haute-Savoie, et l'auteur connaît manifestement les lieux, et peut-être même l'auberge dans laquelle séjourne Roxane Leduc. Le lecteur peut donc se projeter dans ces lieux et se sentir comme un hôte profitant de la chambre, de son lit, de sa salle de bain, et même de sa bouilloire, dans la salle à manger pour prendre son petit-déjeuner avec Roxane, et même passer en cuisine quand elle suit la patronne qui va interroger son mari. Les traits de contour sont un peu épais, donnant ainsi plus de consistance à chaque élément, et le niveau de détails élevé assure une description immersive. Il en va de même pour les scènes en extérieur : les rues de Bellevaux, le lac de Vallon, et la randonnée en forêt. Il est fort vraisemblable que Taymans lui-même se soit adonné aux raquettes dans cette forêt. Cela donne lieu à une sympathique balade de 3 pages dans la neige, au milieu des sapins, avec une belle vue sur le lac de Vallon.


L'histoire commence tranquillement, découlant totalement du lieu et des personnages : Roxane Leduc est guide de montagne pour des randonnées, et elle va retrouver ses clients. Le récit passe en mode enquête quand la police survient dans l'auberge pour informer le patron qu'un de ses clients a été repêché dans le lac de Vallon il y a une heure à peine. Tout naturellement, Leduc en parle au petit déjeuner avec le vieux Grégoire, un ancien du village venu s'en jeter un derrière la cravate. La scène est naturaliste, avec Roxane prenant le soleil sur la terrasse et sans exagération sur l'homme âgé. Le récit passe en mode aventure de manière tout aussi organique : le vieux Grégoire a repéré une activité nocturne près du lac du Vallon. Le scénariste met à profit un fait réel : un glissement de terrain survenu en 1943, qui a emporté neuf granges, cinq fermes, deux scieries et des maisons des hameaux avoisinants dont celui de l’Éconduit. À partir de là, les conventions de genre s'immiscent dans le récit : la jeune femme qui n'hésite pas à aller voir par elle-même de nuit au bord du lac, l'inspecteur pas très doué, en tout cas moins que Roxane, cette dernière qui se dit que le plus efficace est de plonger à son tour dans le lac, de nuit bien sûr et toute seule. Le lecteur retrouve bien le principe rappelé par Rodolphe : une héroïne, femme normale, qui se retrouve dans une histoire dangereuse et qui se montre courageuse au point de se mettre en danger de manière imprudente.



Effectivement, le lecteur relève d'autres conventions de genre assez marquées : la chronologie des faits fort opportune, les personnages principaux qui décident de prendre l'initiative sans en référer à la police, et une concomitance de circonstances assez extraordinaire pour que deux fils narratifs culminent exactement au même moment, avec un ou deux hasards très heureux. Il se dit que c'est lié à la transformation d'une histoire condensée de 2 albums en 1, et des caractéristiques de l'écriture de l'auteur. S'il a lu la série, il remarque qu'il n'a pas la place de réaliser des séquences muettes de marche ou de découverte, à l'exception d'une (planche 25) quand Roxane explore le fond du lac en tenue de plongée). Il sourit en voyant la même Roxane allongée sur le lit de sa chambre d'hôtel, identiques à celle de Caroline dans d'autres albums. Il sourit franchement de l'incongruité de la planche 11 où Roxane est train de se changer pour enfiler une robe plus habillée, ce qui donne l'occasion à l'artiste de la représenter en sous-vêtement bas, culotte et soutien-gorge, un peu en décalage avec la situation et le respect montré par ailleurs aux héroïnes qui mènent la danse par leurs compétences et leur courage. D'ailleurs, le lecteur de longue date ne peut pas s'empêcher de chercher les éléments de la continuité (légère) de la série. Il retrouve l'amitié entre Roxane et Caroline, le fait que cette dernière réside au Canada. En revanche il n'est fait mention nulle part de son traitement médicamenteux.


Impossible de résister à une aventure de plus pour le lecteur qui a suivi la série régulière de Caroline Baldwin : l'occasion est trop belle de retrouver cette jeune femme au caractère pas toujours commode. La narration visuelle s'avère très roborative, avec sa qualité descriptive, les environnements montrés concrets et réalistes, la sensation de se trouver dans cette région de France, et la présence des personnages. L'intrigue s'avère un cran en dessous s'appuyant un peu trop sur des conventions de genre mises en scène au premier degré. Une aventure sympathique.



samedi 10 octobre 2020

Caroline Baldwin, Miss Tattoo

Fascination


Cet ouvrage a été publié en 2020 à l'occasion de la sortie de Caroline Baldwin T19 - Les Faucons d'André Taymans. Il s'agit d'un hors-série consacré au personnage de Miss Tattoo qui apparaît dans les 18 & 19 de ladite série. Il s'agit d'une enquête réalisée pas Anne Matheys, d'après les archives de Taymans pour le projet de film Half-Blood consacré à Caroline Baldwin, dont le tournage avait commencé en janvier 2013 à Bangkok. La première édition de cet ouvrage a bénéficié d'un tirage comprenant un ex-libris numéroté de 1 à 1000, et signé par André Taymans. Il s'agit d'un dessin représentant Miss Tattoo, allongée nue.

L'ouvrage s'ouvre avec un dessin en pleine page de Jessica Blandy nue, avec ses sandales, en train de lire. La page suivante comprend une photographie occupant les deux tiers inférieurs, avec l'actrice Carole Weyers, Cyrielle Zurbrügg et André Taymans, à Bangkok. Au-dessus, court un texte rédigé par Anne Matheys, l'autrice qui a rédigé les introductions pour les quatre tomes de l'intégrale de la série. Elle explique que pour ce faire, elle a demandé l'accès aux archives personnelles d'André Taymans, et qu'elle était passée à côté de quelque chose, ou plutôt de quelqu'un. C'est en lisant les tomes 18 & 19 de la série Caroline Baldwin qu'elle a réalisé l'importance de Miss Tattoo, et qu'elle a fait le lien avec des photographies du tournage de 2013 qu'elle avait vues sans y prêter d'attention. Sur la page de droite, se trouve un autre nu de Caroline qui a reposé son livre et semble s'être endormie, toujours dans la même tenue d'Ève. Page suivante : trois nouvelles photographies en teinte sépia, avec le même trio de Carole, Cyrielle et André. Le texte de Matheys continue. Elle indique que le script du film coécrit par Taymans et Thierry Bourcy ne faisait aucune mention de Miss Tattoo. Or il en va tout autrement dans les tomes 18 & 19. Le dessin en pleine page sur la droite est consacré à Miss Tattoo / Madame Jow, et montre son dos nu, avec une représentation détaillée de son magnifique tatouage : les branches d'un arbre, avec deux oiseaux.

Dans la page suivante, le lecteur découvre une photographie sépia avec Carole de plein pied au premier plan, et Cyrielle, également de plein pied au second plan. Anne explique qu'elle s'est alors replongée dans les archives et a compulsé le millier de photographies issues du tournage, ainsi que les nombreuses heures de rush correspondante. Elle précise que son enquête n'est pas rigoureuse : elle rend plutôt compte de ce qui se dégage de ces archives, sans la version de Taymans qui a préféré lui laisser raconter une sorte de fiction. Sur la page de droite, Miss Tattoo est allongée nue sur un drap de couleur foncée.


Le tome 19 laisse planer un avenir incertain sur l'avenir potentiel de la série Caroline Baldwin, tout en annonçant quand même un probable tome à venir. S'il a lu les 18 & 19, le lecteur a pu faire le constat par lui-même du rôle très important du personnage de Miss Tattoo dans ce diptyque. En fonction de son degré d'implication dans la série, il peut s'en tenir à cette histoire en 2 parties sans rien rater en ne lisant pas le présent hors-série, ou bien se dire qu'il lui faut absolument en savoir plus sur cet intrigant personnage. Le tome 19 montrait de manière explicite que Miss Tattoo est effectivement inspirée d'un être humain réel : Cyrielle Zurbrügg dont le nom figure sur la couverture du présent ouvrage, à côté de celui du créateur de Caroline Baldwin. Le lecteur croit l'autrice sur parole quand elle dit que Cyrielle a dû faire une forte impression sur l'auteur, car les pages de la série montrent un personnage très important, volant même la vedette à Caroline dans le 19, voire devenant son héritière spirituelle, la remplaçant dans le cœur de celui qui pourrait se voir comme l'avatar de l'auteur, et occupant une place prépondérante dans la deuxième moitié dudit tome. Le texte en dit plus sur les circonstances de la rencontre entre Taymans et Zurbrügg lors de la recherche d'un bar à filles où tourner une séquence du film, ainsi que sur son intégration potentielle au scénario, sans toutefois s'aventurer sur le terrain de la vie privée de l'auteur. Le lecteur curieux en apprend un peu plus sur cette suissesse ayant fait une impression aussi forte sur l'auteur.

Le présent ouvrage de 34 pages comprend donc également des photographies. Certaines s'apparentent à des instants de travail, montrant donc le trio de Cyrielle Carole et André en repérage dans les rues de Bangkok, ou en train de manger, et une ou deux sur un set de tournage. Elles sont majoritairement en noir & blanc, ou en simili sépia. Leur taille va de deux tiers de la page, à un simple petit insert dans une page. Elles viennent compléter celles que le lecteur avait déjà pu regarder dans l'introduction du dernier recueil de l'intégrale Caroline Baldwin Intégrale T4: Volumes 13 à 16, et vraisemblablement faire regretter que ce projet de film ne soit jamais arrivé au bout. Il y a également une dizaine de photographies issues d'un plateau de tournage proprement dit : la scène où Caroline Baldwin fait la connaissance de Madame Jow dans son bar à filles. Le lecteur peut apprécier la ressemblance d'ambiance avec la scène équivalente dans la bande dessinée, tout en notant quelques différences. Carole Weyers porte la petite robe noire caractéristique du personnage, et les sandales à talon, et Cyrielle Zurbrügg porte la même robe que dans la bande dessinée avec le chapeau à large bord. Il y a aussi une photographie d'elle assise sur les marches d'un temple bouddhique, comme dans la BD, et une montrant le tatouage sur son dos nu.



Cet ouvrage contient également de nombreux dessins de Caroline et madame Jow. En plus de l'ex-libris, il y a 3 dessins en pleine page consacrés à Caroline, et 12 en pleine page consacrés à Miss Tattoo. Le lecteur retrouve donc Caroline dans une de ses positions habituelles : allongée nue sur un lit, avec ses sandales, en train de lire. Il peut retrouver un dessin similaire en plus petit dans la page en face de la deuxième de couverture des intégrales. Ceux consacrés à Jow mettent en valeur ses tatouages, ou les rondeurs de son corps nu. Anne Matheys fait observer que cette focalisation sur les tatouages est une nouveauté dans l'œuvre de l'auteur, sous-entendant qu'il a été convaincu par ceux de Cyrielle. Le lecteur peut donc se faire une idée assez précise des tatouages que s'était fait faire cette femme et qui ornait son corps en 2013. Il constate qu'il s’agit de dessins très détaillés, et que les thèmes sont originaux, que ce soit le biplan ou celui de l'arbre. L'auteur donne un sens à ce dernier dans le tome 19 de la série quand madame Jow explique que chaque feuille de cet arbre de vie représente une personne qu'elle a aimée. Chaque feuille a une histoire. Elle demande alors à caroline : où est ton arbre ? Où sont tes feuilles ? Indéniablement la nudité du personnage représenté leur apporte une dimension érotique, de nature sensuelle, plutôt que de nature sexuelle. Il n'y a pas d'acte sexuel sous-entendu, simplement un moment de détente pour une personne à l'aise dans la nudité, avec peut-être une touche de séduction dans certains dessins. André Taymans les réalise dans un registre proche de la ligne claire, avec une mise en couleurs sobre, sans effets 3D qui auraient été mal venus. Il n'y a pas de hiatus entre ces représentations pouvant évoquer une approche graphique tout public, et la nature de ce qui est représenté parce que la dimension sexuelle n'est pas présente.


Le lecteur découvre également de nombreux croquis et esquisses consacré à madame Jow et réalisé sur ce que Taymans avait sous la main : feuille de dessin (dans ce cas-là, ce sont souvent des cases des albums 18 & 19 à l'état de crayonné), feuille d'addition de restaurant, feuille de carnet d'hôtel, menu de restaurant. Le lecteur est alors libre d'imaginer s'il s'agit d'un dessin fait en observant le modèle sur un lit, ou si l'artiste s'exerce à la représenter dans les positions nécessaires pour la bande dessinée, d'après ses souvenirs, ou en l'observant en face de lui en attendant leur plat, ou un moyen de transport. À nouveau le texte ne vient pas révéler s'il y a eu idylle ou pas, ou plus si affinité. Cela intéressera donc surtout un lecteur fortement impliqué dans la série, pour découvrir comment l'auteur construit une case, comment il effectue des recherches pour les postures de ses personnages en fonction de la nature de la séquence, comment il s'exerce à capturer la personnalité d'une femme qu'il côtoie.


Avec ce hors-série, le lecteur obtient la confirmation qu'André Taymans a été sous le charme de Cyrielle Zurbrügg, ce qui l'a conduit à en faire un personnage dans sa série consacrée à Caroline Baldwin, et peut-être qui sait à lui consacrer d'autres albums dans un avenir indéterminé. Anne Matheys a choisi de ne pas trop en dire, de ne pas empiéter sur la vie privée de l'auteur, tout en en révélant un peu sur cette suissesse à la vie qui sort de l'ordinaire. Le lecteur en vient à se demander d'ailleurs ce qu'elle a pu devenir depuis. Miss Tattoo s'adresse à des lecteurs fortement impliqués dans la série, voulant en savoir plus, tout en sachant bien qu'il ne s'agit pas d'une bande dessinée, mais d'un ouvrage hommage réalisé par un créateur à sa muse.


 


samedi 3 octobre 2020

Caroline Baldwin T19 : Les Faucons

J'ai déjà rencontré des têtes de mules, mais là…

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin T18: T18 - Half-blood (2018), les deux formant une histoire complète. Sa première parution date de 2020. Il est l'œuvre d'André Taymans, créateur du personnage, scénariste, dessinateur, encreur et coloriste. L'auteur a complété ce diptyque avec un hors-série : Caroline Baldwin, Miss Tattoo : Avec un ex-libris (2020) en collaboration avec Cyrielle Zurbrügg et Anne Matheys.

Caroline Baldwin se trouve à Vientiane au Laos. Elle est en train de siroter une bière dans un café. L'agent Num du bureau des narcotiques y pénètre, la salue en se déclarant soulagé de l'avoir enfin retrouvée, et s'assoit à sa table. Il entame la conversation en lui révélant plusieurs informations. Il avait passé un marché avec Jeremy Wilson pour obtenir des informations sur le trafic de Ya Ba, avec pour objectif de faire coffrer un gros trafiquant appelé Keo Tak. Baldwin se rend compte que ces informations l'intéressent et elle demande à en savoir plus. Num lui propose de sortir et de marcher dans la rue pour limiter les risques d'être écoutés. Baldwin souhaite savoir comment Jeremy était lié avec le trafiquant Keo Tak. Num lâche le morceau : Jeremy a une demi-sœur, née des amours du père Wilson et d'une laotienne pendant la guerre. Cette femme a épousé Keo Tak. En arrivant à Vientiane, Jeremy s'est montré aussi peu discret que Caroline en posant des questions à tout le monde, ce qui a occasionné sa perte. Num suggère à Caroline de retourner avec lui à Bangkok : elle décline sa proposition car elle a encore à faire au Laos. Ils se séparent et elle rentre à pied vers son hôtel.

À quelques mètres de la porte de son hôtel, un individu surprend Caroline Baldwin par derrière et lui applique un chiffon sur la bouche, imbibé d'un produit qui la plonge dans l'inconscience. L'un des kidnappeurs charge Caroline inanimée à l'arrière de son véhicule utilitaire sport et s'en va. Le second rentre dans l'hôtel pour aller fouiller sa chambre. Une fois à l'intérieur, il se dit qu'il va commencer par la salle de bain. Mal lui en prend, car madame Jow est en train de se délasser dans un bain, et elle lui tire dessus, lui logeant une balle en pleine tête, le tuant net. Elle l'identifie tout de suite comme étant un sbire de Keo Tak. Elle comprend qu'elle doit mettre les voiles : elle rassemble ses affaires dans son sac et s'en va. Pendant ce temps-là, le ravisseur est sorti de la ville. Il répond à un appel en conduisant : il indique que le colis est chargé, et qu'il lui reste à récupérer Tsin. Il arrête son véhicule dans les bois, à côté d'un temple désaffecté. Il appelle Tsin qui ne répond pas, et pour cause son téléphone sonne dans le vide sur son cadavre. Lassé, il retourne à sa voiture, et constate que Caroline Baldwin n'est plus  l'arrière, qu'elle lui a faussé compagnie.



Le lecteur retrouve tout ce qui fait les caractéristiques de la série depuis le début. La première séquence montre Num en train de fournir un gros paquet d'informations à Caroline Baldwin. C'est une des marque de fabrique de l'auteur dans cette série : le moment où les personnages s'assoient (ou parfois, comme ici, marchent) et fournissent des renseignements en quantité importante. Pour cette séquence-ci, la transmission d'explications dure 3 pages, dans une prise de vue vivante, grâce à la représentation détaillée du bar en arrière-plan, puis de la rue avec ses façades de petits immeubles, les voitures, les piétons, un moine bouddhiste dans le fond d'une case, etc. Comme d'habitude, le lecteur éprouve la sensation d'être sur place, dans un environnement plausible et réaliste, représenté d'après repérages. Elle est complétée par 3 autres scènes d'explication. Pages 20 & 21 Caroline discute dans un fauteuil en osier avec Neng, personnage qu'elle avait rencontré dans Caroline Baldwin, tome 8 : La Lagune (2002), scène très relaxante sur la pelouse d'un jardin. Pages 37 à 40, Gary Scott s'entretient avec Jack et un autre, dans l'arrière-salle du bar d'Alain, scène rendue moins statique par des dessins montrant des moments du passé. Enfin pages 42 & 43, Scott s'entretient avec madame Jow, pour une dernière explication à Bangkok, dans un temple bouddhique, où le lecteur peut apprécier à la fois l'intérêt de l'artiste pour les différents éléments d'architecture, et son admiration pour le modèle ayant servi pour madame Jow.

Le lecteur retrouve également le plaisir touristique indissociable de cette série, grâce à des dessins descriptifs documentés, des traits de contour à la fois assurés et modulés pour rendre compte de l'irrégularité des matériaux. Il peut ainsi se projeter dans le bar à Vientiane en regrettant de ne pas pouvoir s'assoir à la table de Caroline pour partager une bière, marcher dans un quartier résidentiel de cette même ville, effectuer une balade de nuit dans la jungle au milieu de cette végétation exotique, se poser devant une cabane sur pilotis au bord du Mekong, assister à un enterrement sous la pluie dans un vaste cimetière enherbé, se balader dans un temple bouddhique. Taymans se montre un guide attentionné et visiblement très impliqué dans la découverte et la représentation de ces sites, ce qui transparaît dans l'attention portée aux dessins. Le lecteur retrouve bien sûr Caroline Baldwin fidèle à son caractère de tête de mule, sachant apprécier l'alcool (mais sans abus pour ce tome), ne se laissant jamais en imposer, et ne sachant pas renoncer. Elle porte sa fameuse petite robe noire dans la première séquence : le lecteur est en territoire familier, contenté par toutes ces caractéristiques récurrentes, rasséréné et curieux de connaître le dénouement de cette histoire. Il retrouve également la propension du scénariste à donner une importance relative à certains détails, comme le fait que Caroline jetait tous les médicaments de son traitement à la fin du tome précédent, et que finalement ça n'a aucune importance.

Sous réserve qu'il ne se formalise pas sur les scènes explicatives copieuses et sur l'omission de la mise au rebut des médicaments, le lecteur plonge dans une aventure qui apporte toutes les explications attendues quant à l'imbroglio au milieu duquel s'est retrouvée son héroïne préférée, avec son lot de péripéties, et son lot de surprises, puisqu'il est question du propre père de Caroline Baldwin. Une fin satisfaisante de l'intrigue commencée dans le tome précédent, avec une narration visuelle toujours aussi entraînante, attentionnée attestant de l'amour que l'auteur porte aux lieux visités et aux personnages comme Caroline et madame Jow.


ATTENTION : la suite de ce commentaire comprend des divulgâcheurs de premier ordre.

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Le lecteur avait bien assimilé que cette histoire était destinée à la base à servir de scénario pour un film dont le tournage a commencé mais n'a jamais été terminé, avec l'actrice Carole Weyers dans le rôle de Caroline Baldwin. Au cours du tournage, l'auteur a fait la connaissance de Cyrielle Zurbrügg à qui il a souhaité donner une plus grande place dans l'histoire, et qui fait l'objet d'un hors-série. Avec cette idée en tête, le lecteur comprend mieux le tournant inattendu que prend l'histoire. Pour autant, il n'est pas préparé au passage onirique qui court de la planche 21 à la planche 32, débutant par 5 pages muettes avec une mise en couleurs dans les tons brun et noir, virant progressivement à l'orange et blanc. Caroline Baldwin est sous l'emprise de la drogue Ya Ba et son esprit ramène à la surface des souvenirs les mêlant à une interprétation inconsciente. Le lecteur comprend à demi-mots ce qui est en train de se jouer, en particulier quand Caroline se retrouve face à madame Jow faisant l'amour à Gary Scott : le message est clair. Il se sent pris d'une bouffée de nostalgie à l'évocation de trois ou quatre aventures passées, évocation reposant sur des visuels dont il se souvient parfaitement, que ce soit le casque de cosmonaute du premier tome, la course sur le pont, la pile de carcasses de voitures dans une casse, ou encore la chute dans une crevasse en montagne, sous la neige. L'évocation de ces moments repose sur ces images mémorables, et fonctionne parfaitement sans même avoir besoin de se souvenir de l'intrigue associée, ou du numéro de l'album correspondant. La dernière séquence entérine la sensation éprouvée par le lecteur : un au revoir à Caroline, peut-être un adieu, seul l'avenir le dira. Madame Jow t'a supplantée dans le cœur de Gary Scott qu'il est alors possible de voir comme l'avatar de l'auteur.

Ce dix-neuvième tome s'avère donc doublement émouvant. Le lecteur découvre avec curiosité et plaisir le dénouement de cette histoire mêlant trafic de drogue et enjeux personnels, dans des environnements toujours aussi bien rendus, permettant de s'y promener à loisir. Il comprend en cours de route que le récit contient un enjeu supplémentaire inattendu porteur d'une forme de tristesse douce, une page qui se tourne, sans certitude de retour.






mardi 15 septembre 2020

Caroline Baldwin T18 : Half-blood

 

Je vais prendre quatre satés de poulet, et deux portions de Kaho Pad Kaï.


Ce tome fait suite à Caroline Baldwin T17: Narco tango (2017) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. La première édition date de 2018. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Cette aventure comprend 42 planches. Il s'agit de la première partie d'un diptyque.

Quelques jours avant Noël, à New York, Caroline Baldwin a rendez-vous avec martin Wilson, le patron de Wilson Investigations, dans l'échoppe d'un barbier. Quand elle y pénètre, il n'y a que le barbier et Wilson. Ce dernier lui assure que Gaetano se montre muet comme une tombe. Puis il lui explique ce qu'il attend d'elle, en quoi la mission qu'il lui confie justifie que cette discussion n'ait pas lieu dans les bureaux de l'entreprise. Son médecin lui a donné 6 mois à vivre, sauf s'il peut bénéficier d'une greffe de moelle osseuse. Or il ne connaît qu'un seul donneur compatible : son fils Jeremy. Malheureusement ce dernier est parti il y a trois mois pour Bangkok, sans donner signe de vie depuis. Martin Wilson demande à Caroline Baldwin de lui ramener son fils au plus vite. Il sait qu'elle comprend sa situation car elle-même suit un traitement depuis plusieurs années, pour sa séropositivité. Elle part dès le lendemain et se retrouve dans une chambre d'hôtel à Bangkok en Thaïlande, avec comme seul indice une photographie de Jeremy Wilson. Alors qu'elle sirote un verre de whisky sur son lit en culotte et soutien-gorge du fait de la chaleur, le téléphone sonne. La réception l'informe qu'un monsieur Wu l'attend au River Café. Caroline Baldwin enfile sa petite robe noire et ses nu-pieds à talon et se rend au rendez-vous.

Caroline Baldwin arrive sur la grande terrasse du River Café, et une serveuse l'accompagne jusqu'à la table où l'attend monsieur Wu. Il la salue, lui offre un verre et constate que monsieur Wilson ne lui avait pas menti : sa collaboratrice est ravissante. Il lui explique qu'il connaît Wilson depuis une dizaine d'années et qu'il est son correspondant en Asie, que Wilson l'a chargé de lui apporter toute l'aide possible. Il demande à Caroline ce dont elle dispose. Il lui demande si elle peut lui faire parvenir la photographie par courriel, ce qu'elle accepte. De retour à sa chambre d'hôtel, Caroline Baldwin prend encore un verre de whisky pour avaler ses médicaments. Le lendemain, elle n'a qu'une seule possibilité d'action : faire le tour des hôtels en présentant la photographie de Jeremy et en demandent à la réception si quelqu'un l'a vu. Au bout de deux journées harassantes, elle n'a obtenu que des réponses négatives, et elle ne peut pas s'empêcher de penser que dans trois jours c'est Noël.




En fonction de ses attentes et de son expérience de lecture des tomes précédents, le lecteur est plus ou moins enthousiaste à l'idée de se plonger dans celui-ci. Le principe de l'enquête est exposé en deux pages et dès la page 3, le lecteur se retrouve à Bangkok dans la chambre d'hôtel de Caroline qui est en petite tenue. En 3 pages, l'auteur a déjà casé plusieurs éléments constitutifs de la série : Caroline Baldwin comme enquêtrice, un rappel sur sa séropositivité, une belle vue de gratte-ciels de New York depuis la rue, la plastique de l'héroïne, et un voyage dans un autre pays. Le lecteur est vite rassuré : il ne s'agit pas d'évacuer ces repères attendus pour passer à autre chose. Caroline Baldwin mène l'enquête comme à son habitude : avec une méthode très basique. Elle ne dispose pas de capacités de déduction extraordinaires. Elle ne tabasse pas les criminels jusqu'à ce qu'ils crachent le morceau. Elle ne tombe pas par hasard sur des indices survenant bien opportunément. Sa séropositivité n'est pas juste évoquée en passant. Elle est à la fois un élément constitutif de sa personne qui fait que son chef lui confie cette mission et il en est question à un autre moment crucial du récit. S'il a lu la série depuis le début, le lecteur a pu déjà contempler à loisir le corps de Caroline dans des situations normales. Cela définit le rapport qu'elle a avec son corps, et pas juste un prétexte pour se rincer l'œil. Cela fait partie de sa personnalité et de sa séduction. D'ailleurs, elle enfile également sa robe noire pour un dîner. Cela ne devient pas non plus un costume emblématique car elle porte d'autres vêtements en fonction des conditions climatiques et de ses occupations du moment.

L'un des grands plaisirs de la série réside dans le fait de pouvoir voyager avec l'héroïne, non pas comme un touriste cochant au fur et à mesure les lieux remarquables dans son guide, mais en la suivant dans ses déplacements comme si le lecteur se trouvait à ses côtés l'accompagnant dans son enquête. André Taymans explique qu'il s'est appuyé sur les nombreux clichés de repérage pris sur place lors du début du tournage du film pour lequel il avait écrit le scénario Half-Blood, dans lequel l'héroïne était incarnée par l'actrice Carole Weyers, et qui fut partiellement tourné en janvier 2013 à Bangkok. Ces informations se trouvent dans la postface du récit. Même s'il ne connaît pas ses détails, le lecteur ressent très vite que les dessins et les planches l'emmènent dans des lieux concrets, qui ne sont pas juste plausibles, mais réalistes. Il s'assoit donc en face de monsieur Wu à une table du café doté d'une immense terrasse avec vue sur le fleuve Chao Phraya, sous la toile tendue haut au-dessus du sol pour protéger du soleil tout en laissant l'air circuler. Alors que Wu et Caroline discute, s'il fait attention, il voit les bateaux passer en arrière-plan, avec leur toit très typique. Lorsque Caroline Baldwin fait la tournée des hôtels, il peut parcourir rapidement les pages, sans prêter trop d'attention aux décors. Il peut aussi prendre le temps de savourer et regarder les vendeurs de rue, les tuk-tuk, le mélange d'architecture moderne et de façades traditionnelles, le bateau amarré le long du quai avec les pneus pour amortir, puis la lumière des néons quand Baldwin commence à faire le tour des bars à filles. Un peu plus tard, il regarde les terrasses de café désertées lors d'une séquence nocturne. Il découvre également les canaux (khlongs de Thonburi) à l'occasion d'une autre séquence. Les représentations de l'artiste sont toujours aussi impressionnantes de précision, de justesse, de lisibilité, sans jamais donner l'impression de froideur ou de traçage de photographie.



André Taymans continue de représenter les personnages avec le même degré de détails que les décors, ne simplifiant que la représentation des visages, en particulier les dents qui ne sont pas séparées, mais juste figurées par un espace blanc entre les lèves. Comme il est de coutume dans les bandes dessinées d'aventure, le visage des personnages féminins présente une apparence plus épurée que celui des personnages masculins. Cela n'enlève rien à leur personnalité. Caroline Baldwin a conservé sa silhouette fine et gracieuse, sa mèche caractéristique, ainsi que son regard souvent dur. Elle a recommencé à picoler et le lecteur peut lire une forme de tension dans ses postures, ainsi que la fatigue générée par la température et l'humidité. Ce niveau d'expressivité se fait très naturellement par les dessins, et incite le lecteur à regarder les autres personnages avec la même attention. Il est impressionné par l'assurance tranquille de monsieur Wu, visiblement à l'ide dans son environnement habituel. Il voit l'individu habitué à se faire obéir des femmes par une forme d'intimidation sous-jacente dans les postures du malotru qui aborde Caroline dans un bar à filles. Il lit une autre forme d'assurance, très troublante chez madame Jow, et cela ne le surprend pas quand l'auteur indique qu'il l'a dessiné d'après Cyrielle, une amie. Chaque personnage est individualisé, des seconds rôles jusqu'aux figurants, avec une direction d'acteur naturaliste, sans exagération spectaculaire pour compenser, car le rythme de la narration visuelle est assez rapide.

Le lecteur emboîte le pas à Caroline Baldwin qui est présente sur toutes les planches, sauf une. Effectivement le déroulement de l'enquête est inscrit dans le domaine du plausible, sans indice arrivant à point nommé, sans événement sortant du domaine réaliste. Il est question de la consommation de méthamphétamine (drogue de synthèse sympathicomimétique et psychoanaleptique) sous sa forme locale appelé ya ba. Dans la postface, l'auteur indique qu'il a repris le synopsis écrit pour le film, qu'il avait travaillé avec Thierry Bourcy (écrivain et scénariste). Il l'a donc réécrit pour le transformer en scénario de bande dessinée, aménageant certains passages, voire modifiant certaines parties. Effectivement à la lecture, il n'y a pas de ressenti d'adaptation ou de transposition faite à l'économie. Le rythme est fluide et naturel, sans bizarrerie. En refermant le tome, le lecteur se rend compte que la narration fluide s'accompagne d'une rapidité de lecture, tout en conservant une bonne densité narrative. Même si Caroline Baldwin avait déjà séjourné à Bangkok dans Caroline Baldwin, tome 8 : La Lagune (2002), il n'y a aucune sensation de redite. Le lecteur de longue date de la série retrouve toutes les composantes spécifiques, bien dosées, pour une intrigue dépaysante et bien équilibrée, un vrai plaisir. La dernière page comporte une mention de date : juillet 2012 - septembre 2018. Le lecteur compatit avec l'auteur qui a dû attendre 6 ans pour pouvoir achever son œuvre, et il attend avec impatience la deuxième partie de cette aventure.

C'est un vrai plaisir que de retrouver Caroline Baldwin dans ce dix-huitième tome. André Taymans est en pleine forme à la fois pour l'intrigue et pour la narration visuelle. Caroline Baldwin a toujours son caractère pas si facile, et ses démons intérieurs continuent de la faire souffrir. Un excellent album.



dimanche 16 août 2020

Caroline Baldwin T17: Narco tango

 Et qu'appelez-vous des dossiers sensibles ? Compromettants pour votre société ?


 Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 16 : La conjuration de bohème (2012) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 2017. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Cette aventure comprend 46 planches.

Au temps présent, Caroline Baldwin se promène dans les allées du parc Lafontaine à Montréal Elle s'assoit sur un banc, pose son sac à ses côtés. Elle en sort une paire de chaussures avec talon, et elle enlève les tennis plats qu'elle avait au pied, pour chausser les autres. Un homme s'approche d'elle et lui tend la main : ils dansent le tango dans l'allée, alors que les papillons volettent autour d'eux. Un mois plutôt, Caroline Baldwin se trouve dans une grande salle de réunion de Wilson Investigations, avec son patron et un dénommé Hubert qui représente l'entreprise Pharmaplano. Il explique la situation de de son entreprise, une des 10 plus importantes au niveau mondial dans le secteur du médicament. Un de leurs chercheurs, Juan Zalamea, n'a plus donné signe de vie depuis plus de quinze jours. L'entreprise le soupçonne d'être passé à la concurrence, en emportant avec lui les résultats de recherches expérimentales sur un nouveau principe actif. Hubert souhaite confier l'affaire à une société de détectives privés, plutôt qu'à la police pour ne pas alerter les actionnaires. Le parton de Wilson Investigations remet le dossier personnel de Juan Zalamea à Caroline Baldwin, ainsi qu'un double des clés de son appartement de fonction sur le plateau Mont-Royal.

Caroline Baldwin se rend à l'appartement de fonction. En poussant la porte, elle entend un bruit. Elle monte à l'étage avec précaution, son pistolet à la main. Elle découvre que c'est un chat qui a fait le bruit. Une fenêtre a été cassée : des personnes sont entrées par effraction et ont fouillé l'appartement avant elle. Elle décide de placer deux capteurs espions dans l'appartement au cas où quelqu'un déciderait de revenir. Le lendemain, elle se rend dans les locaux de Pharmaplano pour discuter avec les employés. Elle engage la conversation avec Susan, une laborantine qui a travaillé avec Juan Zalamea. Celle-ci ne sait rien de particulier, et leur conversation est interrompue par l'arrivée d'Hubert. Caroline Baldwin a juste le temps de poser une dernière question concernant les cours de tango de Juan Zalamea : Susan confirme qu'il en prenait toutes les semaines et qu'il s'entraînait tous les midis dans les allées du parc Lafontaine.


Au début des années 2010, André Taymans travaille sur d'autres projets que la série Caroline Baldwin : la participation à un clip pour le groupe Feel The Noizz (avec l'actrice Cendrine Ketels), un projet d'adaptation en film d'une histoire originale de Caroline Baldwin (avec l'actrice Caroline Weyers). Il décide également de quitter l'éditeur Casterman pour lequel la série n'est plus une priorité, et lui faut du temps pour récupérer les droits sur les 16 premiers albums, ce qui explique le délai de 5 ans entre le tome 16 et le tome 17, ainsi que le changement d'éditeur. Ce n'est pas un recommencement pour Caroline Baldwin, mais c'est un peu un nouveau départ. Le lecteur retrouve plusieurs éléments récurrents de la série. L'histoire se passe au Canada, à Montréal. Caroline Baldwin a toujours son caractère : elle ne se laisse pas intimider par Hubert. Elle ne s'en laisse pas conter par le joli inspecteur Victor Aznar. Elle porte à nouveau sa petite robe noire le temps d'une soirée. Elle retravaille pour Wilson Investigations. En revanche, ni l'inspecteur Phillips, ni l'agent Gary Scott ne sont de la partie, et il n'est pas question de sa séropositivité. Le lecteur retrouve également la fibre touristique de la série, toujours à Montréal. Il peut s'asseoir avec Caroline Baldwin sur un banc du parc Lafontaine, l'accompagner sur un trottoir avec des façades typiques de maison à deux étages avec l'escalier extérieur menant à l'appartement du premier étage, s'asseoir dans un restaurant spacieux, prendre un chocolat chaud dans le café Martin, monter à l'escalier de secours extérieur d'un immeuble en briques. Il ne s'agit donc pas d'un album dans lequel Caroline Baldwin part en randonnée dans la nature, mais d'un album urbain.

André Taymans a choisi de commencer son histoire en fait un mois après le début de l'intrigue proprement dit, la planche 1 se déroulant dans le parc Lafontaine, pour retourner un mois dans le passé dès la planche 2 et aboutir au temps présente de la planche 1 en atteignant la planche 22. C'est un moyen pour faire ressortir l'ambiance ensoleillée agréable du parc et l'entraînement inattendu au tango. Néanmoins cette scène aurait été tout aussi remarquable sans ce préambule. Le scénariste a construit son récit sur la dynamique d'une enquête policière : un homme a disparu et il faut le retrouver. Comme dans les autres tomes de la série, la progression de l'intrigue se fait un mode naturaliste, sans cascade incroyable, ou affrontement physique faisant appel à des combattants experts en arts martiaux. Caroline Baldwin se rend sur les lieux : l'appartement de Juan Zalamea, les locaux de Pharmaplano, ceux de son concurrent, et bien sûr au cours de tango fréquenté par le disparu. Elle parle avec les personnes intéressées : employeur, collègue de travail, et l'inspecteur Victor Aznar. Il n'y a que pour ce dernier que leur rencontre semble un peu téléphonée, une grosse ficelle, mais en fait cette coïncidence n'en est pas une et est expliquée par la suite. L'artiste a conservé une direction d'acteur de type naturaliste. Les personnages ont des morphologies normales, adoptent des postures d'adultes, et des expressions de visage mesurées comme il sied à des adultes. Du coup ça donne plus de conviction aux deux coups portés par Caroline (un coup de pied et un coup de poing) par comparaison. Bien sûr, Caroline Baldwin est toujours aussi élégante et séduisante dans sa petite robe noire.

Le lecteur se laisse donc emmener dans un parc, dans une très grande salle de réunion, content de retrouver une héroïne à laquelle il s'est attaché au fil des albums. Il regrette un peu l'absence des éléments plus personnels de la série, comme sa relation avec Gary Scott, ou la propension de Caroline à broyer du noir et à picoler un peu trop. Sa personnalité ne passe plus que dans la manière dont elle mène ses conversations, ce qui la rend un peu moins particulière. Finalement le lecteur la reconnaît plus dans son gabarit menu, et sa façon de s'habiller que dans ses actes ou ses paroles. Néanmoins, ce n'en est pas au point où elle pourrait être interchangeable avec n'importe qu'elle autre héroïne de polar. Le lecteur se rend vite compte que l'intrigue prime sur les autres dimensions du récit. Il en est un peu surpris car il se souvient qu'une des raisons de la mésentente d'André Taymans avec son précédent responsable éditorial était qu'il avait dû diminuer le degré contemplatif de sa série. Or cette histoire n'a pas grand-chose de contemplatif, les spécificités du tango n'étant pas du tout abordées, seule son origine argentine étant évoquée pour justifier que Juan Zalamea s'y adonne.

Le récit se focalise donc sur la recherche du disparu et le motif de sa disparition. Juan Zalamea est bien retrouvé par Caroline Baldwin, mais de manière presque fortuite, ce qui diminue d'autant l'impact de ce passage et son intérêt. Les motifs de sa disparition sont révélés au cours d'une discussion menée par Caroline Baldwin, générant une forme de satisfaction chez le lecteur de voir le travail de son héroïne ainsi récompensé. L'explication prend le lecteur au dépourvu, André Taymans recourant à un motif appartenant à un autre genre que celui habituel dans la série. D'un côté, l'origine de la drogue n'est pas si impossible que ça, mais de l'autre cela tire un peu le récit vers l'anticipation. Alors que l'ensemble du récit s'inscrit dans un réel très concret et plausible, la culture en sous-sol donne l'impression d'une représentation un peu naïve, à la fois dans l'installation, à la fois dans le faible nombre de personnes impliquées pour une opération d'une telle ampleur. Le lecteur en vient à se demander s'il n'est pas passé dans une autre série, si cette histoire correspond bien aux caractéristiques habituelles de la série Caroline Baldwin. Il sait peut-être que cette histoire était à la base un des deux scénarios écrits par André Taymans et proposés pour en faire un film. Il se demande si cette sensation de décalage par rapport aux albums précédents provient des 5 ans de pause de la série, de l'origine du scénario conçu pour un autre média, ou encore d'une évolution naturelle des goûts et des envies de l'auteur.

Impossible de résister à l'attrait du retour de Caroline Badlwin après 5 ans d'absence. Le lecteur mesure l'attachement qu'il a développé pour ce personnage, et pour les caractéristiques de la narration de son auteur. Il retrouve la fluidité de la narration visuelle, le naturel des personnages, l'attention portée aux décors détaillés et réalistes. Il est possible qu'il ne retrouve pas les autres sensations qu'il a associées avec la série au fil du temps : le caractère pas facile de Caroline Baldwin, sa forme de mélancolie, les moments plus contemplatifs.