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mardi 10 mars 2026

Un flip coca !

Pourquoi vouloir toujours tout savoir ?


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1991. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il commence par une introduction rédigée par l’écrivain J.M.G. Le Clézio qui raconte qu’il a connu le bédéaste sur le chemin de l’école où ils conduisaient l’un Anne, l’autre Amy. Il explique que quand il a lu ses premiers albums il lui a semblé qu’ils avaient habité la même maison qu’ils avaient connu les mêmes gens, et qu’ils avaient découvert la vie en même temps, à travers ces rues bizarres du quartier Arson, près de la Manufacture des Tabacs, sur les quais entre les ballots de liège et les barils d’huile. Il raconte que ce sont ces premières impressions, qui font que la bande dessinée, tout d’un coup, est plus simple et plus facile, et qu’on y entre comme si on faisait partie des dessins. Et puis on découvre d’autres choses, le mystère, peut-être, le temps, la solitude, la peur de changer ou de vieillir, le désir d’échapper, d’être un autre, et en même temps l’attachement pour tout ce qu’on a connu depuis l’enfance, c’est-à-dire la poésie, celle-là même que fait, d’une toute autre façon, un autre niçois qui s’appelle Daniel Biga (1940-, poète).


Les hirondelles font exister le ciel… C’est Betty qui le dit… Leur vol fait comme une écriture, une écriture qui s’efface. Betty dit aussi que nous c’est pareil. Que nous dessinons nous aussi, quand on bouge. Betty aime les écritures des hirondelles. Elle aime aussi leurs musiques, leurs danses, leurs voyages. Quelque part sur une grande place, les gens discutent en petit groupe, se croisent, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une jeune femme seule au milieu, tous les autres s’étant éloignés. Un homme joue au flipper. Une fillette danse. Un disque tourne sur une platine. Une boule de flipper roule. Un couple fait l’amour. Des acteurs jouent une pièce sur une scène.



Le jeudi à Nice à 20h15, une jeune femme quitte Betty en acceptant son rendez-vous, le lendemain matin à dix heures. Betty rentre chez elle où elle est accueillie par sa fille Élée courant vers elle à bras ouvert, et par Julia plus réservée. Dans la cabine de contrôle, Emmanuel se plaint avec les autres techniciens de la musique que jouent ceux qu’ils enregistrent. Marion les rejoint et regrettant qu’Emmanuel s’en va encore ce week-end, ce dernier constatant qu’elle est jalouse. À Nice à 20h50, les trois femmes sont à table, et Betty dit que dans dix jours exactement elle sera à Naples. Julia prend la parole : la jeune mère trépigne… Mais ce n’est pas pour Naples… C’est pour sa danse… Pour ces instants de création où Betty enfante sur un fil… Mais pour le cas où elle aurait le temps d’y jeter un coup d’œil… Julia pourrait lui parler de Naples… C’était il y a vingt-cinq ans à peu près… Elle, par chance elle l’a découverte par la mer… En plein été, au soleil de deux heures, et son paquebot venait de Gênes au retour d’Amérique du Sud, un merveilleux paquebot italien… Bref, la splendeur, l’explosion de la lumière sur les îles tremblant de joie dans leurs propres reflets, et une heure après… Dès le quai la misère hurlante, et chantante, les gosses mendiants, les gosses piqueurs de valises… Un opéra splendide et fou où se chantait, se dansait l’interminable fin de leur vieux monde…


Le lecteur se trouve vite déconcerté par la structure narrative utilisée par le bédéaste, lui dont les bandes dessinées sont toujours immédiatement accessibles. Il se trouve face à une forme de juxtaposition de cases passant d’un sujet à un autre : ces badauds sur une place, cette jeune femme à la longue chevelure, le joueur de flipper, la petite fille qui s’appelle Évée (pour Éléonore), puis le repas à table et les évocations d’un voyage à Naples, puis une danse, puis un viol dans une rue sombre de New York, puis… Cette fragmentation atteint son point culminant en planche vingt-quatre, composée de six cases, deux se déroulant à Nice, une à New York, une à Paris, une Beyrouth, une à Naples. C’est la seule et unique case se déroulant à Beyrouth. Il y a aura bien une case dont le cartouche précise qu’elle se situe à Kaboul, mais sans lien apparent. Pour New York, il semble bien qu’il s’agisse de l’amorce d’un nouveau viol. Le lecteur reconnaît les personnages dans les deux autres cases, même si le fil ténu avec la chanteuse blonde semble ne mener nulle part en particulier. Déroutant.


Le lecteur observe la même approche composite, dans un premier temps pour les dessins : cette vue de dessus en oblique sur de petites silhouettes comme posées sur un fond blanc, ce petit visage aux traits fortement contrastés en bas à droite de la case, la représentation réaliste et détaillée de la table de jeu du flipper, l’effet de déformation du reflet de la même table sur la surface sphérique de la bille, les représentations des personnages majoritairement au pinceau parfois rehaussées à la plume, et cette extraordinaire scène de danse de la planche trente-six à la planche quarante-et-un. Cette expression corporelle peut évoquer au lecteur une bande dessinée ultérieur du même artiste Le Corps collectif : Danser l'invisible (2019) avec Jeanne Alechinsky, chorégraphe et danseuse, un hommage à Nadia Vadori-Gauthier chorégraphe et à son groupe de danse appelé Corps Collectif, une représentation magique de la danse moderne. Pour revenir à la bande dessinée, cette variété de modes graphiques peut ajouter à la sensation de morcellement de certaines parties de la narration. Pour autant, elle ne produit pas de solution de continuité, le lecteur retrouvant la sensibilité et la personnalité de l’artiste dans chacun.



Les dessins d’êtres humains portent le sceau du sens de l’observation et de l’empathie du dessinateur. En les regardant, le lecteur peut ressentir leur état d’esprit, se faire une idée de leur émotion. Dans ce petit dessin d’une enfant, il voit toute l’intensité qu’on peut avoir à cet âge lorsque l’on dit quelque chose d’important, auquel on souhaite que son interlocuteur ou son auditoire accorde toute leur attention, avec le même engagement. Il se produit un effet fort différent en regardant le visage tout ridé de Julia : une sorte de masque qui s’est formé avec les années, les décennies, et pourtant la force vitale intacte est perceptible lorsqu’elle parle. Le lecteur se trouve saisit par le regard fixe de Marion, les traits lisses de la jeune femme, sa coupe de cheveux courts, son étrange absence d’expression, qui se trouve expliquée plus tard par son addiction. Il éprouve une grande horreur et une compassion sans limite pour la jeune femme qui se fait violer, réalisant à la fin de cette séquence que son visage reste invisible couvert par ses cheveux ou masqué par l’ombre pour indiquer l’absence de sa personnalité dans les yeux des criminels. Par comparaison, il est impressionné par l’assurance de la jeune femme blonde qui vient apporter une cassette à Emmanuel, ce qui se confirme dans une scène suivante où elle repousse une avance avec une autorité définitive. Il lui faut un peu de temps pour se rendre compte que le visage de Betty / Béatrice se dérobe. Peut-être en prend-il conscience en planche dix-sept avec un cadrage bizarre où les jambes de sa fille en train de danser sur la plage empêche de voir ledit visage. Ou bien enfin en planche quarante-deux où elle se tient face au lecteur.


La narration peut déconcerter : des allers-retours très fréquents d’un endroit à l’autre, Nice, New York, Paris, Beyrouth, Naples, des voyages, des personnages apparaissant le temps d’une séquence. Certes, le récit déroule une histoire facile à cerner : le voyage de Betty / Béatrice à Naples, sa relation avec sa fille Éléonore, sa relation amoureuse épisodique avec Emmanuel qui vit à Paris, sa rencontre avec Giorgio à Naples, et cette rencontre initiale avec le narrateur. Et donc ces apartés ou ces pas de côté avec Julia (peut-être la mère de Betty), Éléonore sa fille, Marion amoureuse d’Emmanuel, les badauds sur la place, l’agression sexuelle à New York, le questionnement sur l’engagement personnel dans le théâtre, l’effet distractif de la poitrine de Chantal, le masque dans la fête, etc. Le lecteur y voit une forme de juxtaposition : d’un côté ce qui se passe dans l’histoire principale, et par intermittence ce qui se passe ailleurs. Ce procédé peut être utilisé pour faire apparaître la nature arbitraire de la vie (Pourquoi ça arrive à l’un plutôt qu’à l’autre ?) en fonction des hasards de la naissance, de la personnalité. Il peut également être utilisé pour montrer sciemment quelque chose qui n’a rien à voir avec le fil directeur de l’intrigue : un moment de fugue de l’esprit d’un personnage ou de l’auteur… Encore que tout provient de l’esprit de l’auteur et que personne ne dispose de la faculté d’imaginer quelque chose de totalement sans rapport avec le fil conducteur, à partir de rien. Il est donc plus probable que sciemment ou inconsciemment Baudoin établit des parallèles. Ainsi l’histoire atroce de la jeune femme violée se déroule en contrepoint avec les relations sexuelles de Betty, pointant du doigt l’horreur du comportement mâle, alors que des relations saines sont possibles. Dans le même temps une personne âgée arrose ses fleurs à Beyrouth, sans avoir aucunement conscience de ce qui arrive dans cette ruelle de New York, indifférent à cette horreur ignoble et aux autres qui se commettent concomitamment quelque part sur la planète. Le lecteur ressent que l’histoire présente comme point focal le personnage de Betty, sa façon d’exprimer les émotions par le théâtre, et plus encore par la danse, absorbant inconsciemment ce qui se passe autour d’elle, et le retranscrivant dans ses mouvements chorégraphiés. Elle ne perçoit pas ces autres fragments de vie, et dans le même temps ils façonnent le monde qu’elle ressent.


Le lecteur familier avec l’œuvre d’Edmond Baudoin ne s’attend pas à éprouver des hésitations à la lecture d’une de ses bandes dessinées, à se trouver en difficulté de compréhension. Il retrouve sa narration visuelle déjà unique, tellement personnelle, tellement sensible, expressive et inventive, donnant une vie pleine et entière à chaque personnage. Il découvre rapidement le fil directeur de l’histoire : une femme artiste, actrice et danseuse, exprimant des émotions et des ressentis au travers de son art, se nourrissant de ses relations amoureuses, familiales et amicales. Petit à petit, le lecteur perçoit l’intention de l’auteur : donner à voir la multiplicité du quotidien, des vies, leurs différences, la force du désir masculin et les horreurs qui l’accompagnent, y compris pour les hommes, la part prépondérante d’arbitraire dans chaque vie. Envoûtant.



mercredi 8 janvier 2025

Le Caravage T02 La grâce

L’extase reste l’extase, d’où qu’elle surgisse.


Ce tome est la seconde moitié d’un diptyque, faisant suite à Le Caravage T01 La palette et l'épée (2015). Ce tome est initialement paru en 2018. Il a été réalisé par Milo Manara pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs, assisté de Simona Manara pour les couleurs, la traduction a été réalisée par Aurore Schimd. Il comprend cinquante-six pages de bande dessinée.


1606, une nuit d’été, non loin de Rome dans un camp de saltimbanques. La communauté est réunie autour du feu, en train d’écouter deux musiciens et de regarder une adolescente dansant avec vivacité. Une matrone imposante remarque une petite charrette tirée par un unique cheval en train de passer le pont. Le conducteur les salue : elle reconnaît le vieux Lanzi, et elle lui demande ce qu’il veut. Il descend de sa charrette et il retire le drap de son chargement, indiquant que c’est l’homme couché qui a besoin d’aide, il est blessé et il ne va pas bien. La matrone dit qu’il doit être recherché par la garde. Lanzi indique qu’elle a raison, il a beaucoup de fièvre. Il ajoute qu’il sait qu’elle peut le guérir. Il lui confie quelques écus, ainsi que l’épée dont l’homme ne se sépare jamais. Elle accepte, Ursus l’homme fort vient prendre Michelangelo Merisi toujours inconscient, et il l’emmène pour l’allonger dans la couchette d’une des roulottes. Une femme se penche sur lui pour l’examiner : elle le reconnaît, c’est un grand artiste. Elle constate que la blessure est purulente, sûrement provoquée par une lame infectée, il faut la nettoyer ou il mourra. La matrone décide qu’il faudrait de la poudre d’argent, et il est décidé d’envoyer Ipazia pour en chercher à l’aube.



Le lendemain, l’adolescente s’en va chercher la poudre d’argent, à cheval. Elle revient accompagnée par un carrosse tiré par deux chevaux. Arrivé au camp, il en descend la comtesse Colonna qui a tenu à venir en personne. Elle se rend au chevet du blessé et confirme son identité. Elle explique qu’elle a apporté tout le nécessaire. Elle ajoute qu’il faut le sauver, il s’agit du plus grand artiste de leur temps. Elle s’en remet à la troupe car elle les en sait capable. Elle sort de la roulotte en leur disant qu’elle sait qu’ils partent pour Naples. Elle s’est munie de tout ce qui lui faut pour peindre. Quand il ira mieux, s’il produisait des toiles, elle souhaite qu’ils les lui apportent à son palais de Naples. Elle les y attendra : ils font tout leur possible qu’il soit gracié, mais pour y parvenir, il faut de nouvelles toiles. Elle charge Ipazia de s’en occuper, car elle a l’air dégourdie. Quelques jours plus tard, Michelangelo est remis sur pied et il décide de peindre La cène à Emmaüs, avec Jésus que tous croyaient mort. Une fois son tableau achevé, il se recule, et il reprend un pinceau pour barbouiller de noir la fenêtre et son paysage, provoquant des cris d’effroi d’Ipizia. Elle ne comprend pas son geste : la fenêtre était si belle ! Il lui rétorque : Belle et inutile comme Ipizia ! Une bohémienne indique que la garde arrive !


La première page replonge directement le lecteur dans l’histoire, avec sa mise en couleur si particulière, et cette case occupant les deux tiers de la page pour montrer l’environnement. Simona et Milo Manara utilisent une teinte de gris déclinée en plusieurs nuances, avec une légère touche discrète de vert, une ambiance nocturne amalgamant une excellente visibilité avec une sensation de nuit. Cette ambiance unique se retrouve lors d’une nuit dans la roulotte avec une discrète touche violette, puis à bord d’un navire alors que Merisi est le témoin des souffrances des rameurs, et encore lors de la fuite de Malte en descendant un mur de rempart grâce à une corde accrochée à un créneau. Cette première case frappe également le lecteur par la beauté du paysage nocturne, par la finesse et la délicatesse du trait : une vue panoramique d’une chute d’eau, avec un village au sommet de la falaise, un pont en pierre avec trois arches, la végétation accrochée aux pentes escarpées, la petite chapelle ; les roulottes et le feu de camp avec la seule tache de couleur claire. Le lecteur découvre d’autres cases établissant un environnement, occupant les deux tiers d’une page : une vue de la baie de Naples et du Castel dell'Ovo en plein jour, les modèles contemplant le tableau achevé Les sept œuvres de Miséricorde, l’arrivé par la mer à La Valette à Malte avec sa forteresse, Le Caravage contemplant La décollation de Saint Jean-Baptiste, Michelangelo Merisi se morfondant au fond d’une oubliette, l’évasion nocturne de la forteresse de Malte, la balade dans une très vieille grotte appelée L’oreille de Dionysos, autant de visions mémorables.



Michelangelo étant sorti de Rome, sa vie offre plus de diversité en termes de localisations, et de situations. Le bédéiste représente des séances de peinture : choix de modèles pris directement dans l’entourage de l’artiste, c’est-à-dire des individus du peuple dénués de toute notoriété, installations de nature diverse pour réaliser les toiles, dans un palais de l’ordre de Malte, dans le logement même du peintre, ou bien en plein air dans le campement de saltimbanques, le dessinateur représentant à chaque fois les outils du peintre, et l’installation de la toile en fonction de ses dimensions. Le lecteur retrouve quelques séquences urbaines prenant le temps de regarder les constructions, les activités de rue (transport de marchandises variées, déambulation des anonymes de différentes strates de la société, passage d’un carrosse, déchargement de navires, raccommodage par un groupe de femmes installées sur des chaises, etc.), linge en train de sécher, monuments dans une perspective, etc. Il passe d’une veillée autour d’un feu de camp, à une adolescente équilibriste debout un pied sur la selle de deux chevaux, des soldats reluquant lubriquement une jeune femme se baignant nue dans une rivière, un repas chaleureux dans une taverne, une funambule, un voyage en galère, un duel à l’épée, un deuxième duel à l’épée, une balade funeste les pieds dans l’eau en bord de mer, etc.


Comme dans le premier tome, l’auteur met en scène l’artiste en train de peindre, incluant les tableaux correspondants dans une case, et en évoquant d’autres hors champ. La liste se révèle impressionnante : La mort de la vierge (1605-06), Le repas à Emmaüs (1606), Marie-Madeleine en extase (1606), Les sept œuvres de miséricorde (1607), La flagellation (1607), Portrait d’Antonio Martelli (1607/08), Portrait d’Alof de Vignancourt (1607), La décollation de saint Jean-Baptiste (1608), Amour endormi (1608), L’enterrement de sainte Lucie (1608), La résurrection de Lazare (1609), La nativité avec saint François et saint Laurent (1600), David et Goliath (1606-07), Le martyre de sainte Ursule (1610). Le lecteur peut voir un artiste tout entier consacré à son art, ayant conservé le sang chaud, trait de caractère également mis en avant dans la première moitié. Les convictions de Michelangelo Merisi continuent de le porter vers le peuple, à la fois comme public de ses œuvres, à la fois comme modèles pour les personnages de ses toiles. Il bénéficie de l’aide indirecte de la comtesse Colonna, subjuguée par ses toiles, œuvrant pour lui auprès des autorités afin qu’il puisse bénéficier d’une grâce pour son crime.



Le lecteur se délecte de cette biographie racontée avec délicatesse, émotion et une pointe de sensualité. Il ressent la fougue de l’artiste, sa volonté de se montrer naturaliste et parfois brutal. Il voit un homme habité par sa vocation, se donnant à son art, refusant de se cantonner à appliquer des recettes académiques, pour plutôt rechercher une forme de vérité et de réalisme. Ses tableaux combinent la douceur des couleurs et la violence de certains actes, une forme de version miroir de la vie du peintre telle qu’elle est montrée par le bédéiste. Le lecteur voit un artiste emporté dans une fuite en avant, tout en espérant un retour à la normale. Il doit se tenir à l’écart de Rome, et éviter les forces de l’ordre à sa poursuite. Mario lui fait observer qu’il pourrait s’établir à Naples en toute tranquillité et jouir de la vie. L’artiste lui répond que : Tout le monde le hait, lui-même compris. Il ajoute que : Il y a un démon en lui, qui l’’entraîne vers les ténèbres dès qu’il touche la lumière du doigt… La grâce ?! Il n’y croit plus ! Ils le veulent mort ! Ils finiront par le tuer ! Le lecteur voit un homme qui ne peut pas être en repos, qui porte un regard critique sur lui-même et qui se juge coupable. Cela le pousse à rechercher la grâce, celle très concrète de la justice pour pouvoir regagner Rome en honnête citoyen, et de cette grâce juridique il estime qu’il découlera une grâce spirituelle. Le lecteur se demande dans quelle mesure il peut faire le parallèle avec le bédéiste, lui-même artiste, si ses motivations profondes s’avèrent similaires à celles du peintre, s’il est lui aussi à la recherche d’une forme de grâce, esthétique bien sûr, peut-être spirituelle.


Deuxième moitié de la vie du Caravage selon Milo Manara : celui-ci a choisi avec soin les périodes qu’il souhaite aborder, et il fait un savant usage de l’ellipse pour se focaliser sur les événements biographiques les plus attestés, et prendre du recul quant à ceux qui font débat. Michelangelo Merisi apparaît comme un artiste avec une vision très claire et intense quant à ce qu’il souhaite faire apparaître dans ses œuvres, possédant une maîtrise technique exceptionnelle, confinant au génie. La bande dessinée diffuse une élégance incroyable, donnant la vie à ses personnages, reconstituant cette époque, et donnant à voir la passion et la souffrance du Caravage. Un souffle spirituel.