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lundi 29 juillet 2024

Le Chant des Asturies (4)

Pour les enfants, on fait ce qu’on a à faire.


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, il fait suite à Le Chant des Asturies (3) (2019) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition en version originale, date de 2023. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2024. Il comprend deux cent trente-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris.


Quelque part dans les montagnes dans la région de Montecorvo, en période hivernale, un groupe de quatre rebelles avancent sur un chemin entre les champs : ils voient Jorobín s’avancer vers eux. Le paysan les informe que don Dimas, un marchand de bétails, est au bar du village, il joue aux cartes avec un de ses hommes de confiance, un tueur qui s’appelle Isacio. Il leur conseille de faire attention à lui. Le matin même, Isacio a vendu de nombreuses vaches à la foire, il a sur lui quinze milles pesetas. Jorobín est sûr de lui. Les camarades lui donnent de l’argent pour le remercier de cette information : le paysan ajoute que le fermier et son garde du corps seront ronds comme des queues de pelle. Les quatre rebelles se disputent : certains contents de l’aubaine, d’autres qui aurait préféré aller abattre du charbon dans la mine. Ils continuent leur chemin, ayant décidé de s’en tenir au plan initial. Arrivés devant le bar et avant d’y entrer, ils se concertent une ultime fois : ils entrent, le meneur prend la parole sans tourner autour du pot, et dans dix minutes ils seront en train de remonter dans la montagne, il n’y a pas à être nerveux. À l’intérieur, le marchand joue aux cartes avec son homme de confiance et deux militaires. Ils discutent sur des toreros. Les quatre rebelles s’installent au comptoir et demandent un verre de vin chacun. Un militaire les interpelle et le meneur répond qu’ils sont des commerciaux qui ne font que passer.



Le militaire retourne à sa partie et prévient son collègue en chuchotant, lui demandant de prendre son fusil. Puis il renverse la table pour que le marchand se protège derrière et la fusillade se déclenche soudainement. Les militaires tombent sous les balles, ainsi que le garde du corps, un rebelle gît au sol, mort. Les trois autres repartent avec l’argent et remontent dans la montagne. Dans la caserne Conde Duque à Madrid, le juge informe que le conseil de guerre reprend sa séance, contre les gardes qui ont participé à la révolte du cinq octobre. Il donne la parole au procureur. Celui-ci se lance : dans un instant, il présentera les preuves qui accusent l’un des meneurs de la révolution manquée. Des preuves qui l’obligent à réclamer une condamnation exemplaire pour un officier de la Garde d’Assaut : le lieutenant Maximo Moreno. Tel que les membres du jury peuvent le voir, arborant ses médailles, le lieutenant a conspiré contre la République et a organisé les milices socialistes de Madrid. Il est interrompu par l’avocat de la défense. Mais le juge lui redonne la parole pour qu’il continue. Le lieutenant Moreno a été associé depuis 1938 au recrutement et à la formation des Jeunesses Socialistes.


Dernier tome, et tout est déjà joué : la Révolution a échoué, les rebelles sont traqués, jugés, emprisonnés, exécutés, l’ordre établi revient en force. S’il dispose de connaissances sur cette période historique dans cette région du monde, le lecteur a déjà anticipé le fond de ce quatrième tome. En effet, comme dans le précédent, l’auteur s’attache aux rebelles fuyards, aux militants jugés, aux êtres humains dont les convictions n’ont pas permis de changer l’état du monde, qui se retrouvent au mieux à revenir à leur servitude antérieure, ou au pire humiliés, exterminés. Le bilan s’avère déprimant, pour tout le monde. Le lecteur retrouve exactement ce qui fait la saveur des trois tomes précédents. Une narration visuelle privilégiant la spontanéité de formes pas toujours affinées, avec quelques dialogues d’exposition appuyés, et même des têtes avec un texte explicatif à côté, quand le petit marquis présente les individus s’étant réfugiés dans la montagne et avec qui il partage des hébergements de fortune. Le temps est venu pour les uns et les autres d’accepter ou de se résigner à l’échec cuisant de la Révolution, à un retour à la normalité de l’exploitation capitaliste à laquelle ils n’ont pas échappé, voire encore plus humiliante par le fait qu’ils sont à la merci de patrons pouvant leur interdire l’accès à tout emploi dans la région. Les idéaux n’ont pas suffi pour faire triompher une simple justice sociale.



Comme dans le tome précédent, l’auteur fait en sorte d’exposer plusieurs points de vue, en mettant en scène des situations vécues par des individus dans des positions sociales très différentes. L’empathie du lecteur est tout acquise pour les ouvriers et les prolétaires qui se sont révoltés contre une exploitation capitaliste crasse. Cela le place dans une position un peu déséquilibrée où il ressent l’injustice de les voir punis pour leurs actions, tout en se souvenant bien des visuels dans lesquels ils tiraient sur l’armée, ils tuaient des êtres humains remplissant leur fonction de soldat, ou bien même ils exécutaient froidement des individus sans défense comme un curé. La première séquence montre les rebelles réfugiés dans la montagne, abattre froidement un riche marchand et des soldats, pour dépouiller le premier, avec des dessins un peu bruts de décoffrage qui pourraient presque en devenir comiques, à ceci près que le lecteur ressent bien que ces hommes soient aux abois, acculés. Il se rend compte que l’auteur lui fait retourner sa veste, puisque dans la deuxième séquence, le lecteur prend fait et cause pour un lieutenant de l’armée régulière en uniforme, jugé pour trahison, un quadragénaire vaguement bedonnant. Puis il grimace en voyant les deux parties d’une foule lors de l’inauguration de la statue consacrée au défunt marquis de Montecorvo del Camino : d’un côté les prolétaires qui sont contraints d’accepter cet hommage à cet homme qui incarne l’exploitation capitaliste, de l’autre ceux qui sont déjà en train de discuter comment relancer les affaires après son décès, dans les deux cas aucun sentiment pour le défunt, que des réactions au symbole qu’il représente. Par sa mise en scène et sa direction d’acteurs, le dessinateur sait faire croire à la réalité des uns des autres : trois femmes se retrouvant à vivre ensemble dans un village et accueillant un orphelin puis un autre, des prolétaires qui ne se connaissaient pas obligés de vivre ensemble à la dure, un jeune homme discutant football avec son bourreau sur l’échafaud, un brigadier seul face à un groupe de mineurs en grève, etc.


Comme dans les tomes précédents, l’art de conteur du bédéiste fait voyager le lecteur dans des endroits variés : les montagnes, des villages, des habitations isolées, un tribunal, la place d’un village, un stade de football, une prison pour hommes, un train, une plage, une mine de charbon, un monastère abandonné, etc. Chaque lieu est rendu concret et unique par des détails bien choisis et authentiques. Il sait mettre en scène et rendre plausibles des moments inoubliables : cette fusillade dans une auberge, Tristán Valdivia racontant des histoires aux rebelles à la viellée, un enfant mangeant enfin à sa faim, un médecin contraint et forcé par une femme en colère à examiner un enfant, la colère silencieuse d’une foule suite à une exécution capitale en public, une fusillade entre rebelles et soldats sur une plage, une femme d’une soixantaine d’années recevant des fuyards chez elle, leur servant le café et leur demandant la raison pour laquelle ils ont fait la révolution. Que ce soient des personnages qu’il a suivi depuis le début, ou des inconnus, le lecteur ressent une réelle empathie pour eux, s’inquiétant de leur sort, indigné ou révolté par l’injustice qu’ils subissent, certains jusqu’à la mort.



En fonction de ses attentes, le lecteur peut ressentir de l’étonnement à ce que l’auteur passe de la grève générale à la Révolution insurrectionnelle, puis à la débande, sans montrer l’éphémère République socialiste asturienne, proclamée dans la ville d’Oviedo. Le propos de la bande dessinée réside ailleurs : dans ce qu’il advient de ceux qui ont fait cette Révolution. Pour autant, le récit continue de mettre en scène la réalité historique et le sort de ces rebelles. De séquence en séquence, le lecteur relève plusieurs situations : à commencer par participer à l’animation des Jeunesses Socialistes qui constitue un élément de preuve de la culpabilité d’un lieutenant accusé. L’inauguration de la statue commémorative du marquis célèbre l’oppresseur capitaliste : le lecteur y voit le fait que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, ainsi qu’une humiliation cruelle de ceux qui se sont révoltés. L’exécution des meneurs revient à punir les responsables, mais aussi réduire à néant la révolte qu’ils portaient en eux et à servir d’exemple pour ceux qui seraient tentés d’essayer à leur tour. Le jeune condamné à la peine capitale évoque son espoir passé de jouer au football en professionnel : ce qu’il redoute par-dessus tout c’est qu’on se méprenne sur son équipe favorite, une métaphore de l’instrumentalisation mensongère de son engagement politique. Etc.


Le lecteur constate que l’auteur ne s’arrête pas à montrer comment la répression poursuit son œuvre, légitimée par le retour à l’ordre établi et voulant exterminer tous les rebelles. Alors qu’une nouvelle grève éclate, un brigadier se retrouve à aller parlementer seul face au meneur des grévistes. Ce dernier lui fait observer que pour l’instant, c’est les militaires qui commandent. Mais si les grévistes discutent entre eux, peut-être qu’ils remettront le bazar comme en octobre. Peut-être que cette nuit le brigadier va aller se coucher au Cercle Catholique et demain matin il se réveillera dans une commune socialiste. Et s’il s’enfuit à la capitale, en deux jours ils le retrouveront et ils lui règleront son compte. Plus tard une dame d’une soixante d’années demande à Apolonio pourquoi ils l’ont fait la révolution. Le mineur lui répond qu’il a une fille qui s’appelle Isolina. Il ne sait pas de quelle façon ce qu’il a fait pourra servir à sa fille, mais… Quelque chose dans sa tête lui disait qu’il doit le faire pour sa gamine. Personne ne savait exactement ce qu’ils allaient faire, pas même le bon Dieu. Tout mettre sens dessus dessous, virer le patron, dynamiter la cathédrale. Ils ont embarqué des gens avec eux, des gens qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais croisés dans sa vie. Ce qu’il veut, c’est que sa fille ait un avenir. Qu’elle ne subisse pas tout ce qu’il a dû subir. Pour les enfants, on fait ce qu’on a à faire. Elle ne le mérite pas sa fille, de mener la vie misérable que sa mère et lui ont vécu. Une belle profession de foi.


Comment tout cela peut-il finir ? L’Histoire a déjà répondu à cette question, et l’auteur s’y tient. Sa narration visuelle conserve toutes ses qualités : une apparence de spontanéité, un sens impressionnant du bon dosage d’informations visuelles, et du choix le plus pertinent, des êtres humains plausibles et touchants, des moments inoubliables. Le choix narratif est de se focaliser sur les rebelles, d’origines différentes, avec des situations différentes, allant de fuyard à prisonnier, et de montrer comment la société établie panse ses plaies et les réduit à néant, perpétrant ainsi l’injustice sociale. Le lecteur redoute de découvrir comment tout cela peut finir pour Apolonio, sa fille Isolina et Tristán Valdivia. D’un côté le retour à la normale est accablant, de l’autre ces individus ont agi comme leurs convictions les incitaient. Un personnage indique qu’il a vécu comme il avait envie, ou comme on l’a laissé, ça dépend de comment on voit les choses.



lundi 15 juillet 2024

Le Chant des Asturies (3)

Le monde se voit différemment en fonction d’où on se trouve.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie, il fait suite à Le Chant des Asturies (2) (2017) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition en version originale, date de 2019. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2024. Il comprend deux cent trente-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris.


La guerre civile bat son plein dans les artères de la capitale de région : les rebelles tirent et se replient, les soldats du bataillon marocain leur tirent dessus et les repoussent, de nombreux combattants tombent sous les balles, plusieurs constructions sont la proie des flammes. Le canon tonne dans certaines rues. Un général indique à son second d’envoyer un message à la garnison installée dans la capitale : leur dire de résister trois jours de plus, leur dire que c’est un ordre du général López Ochos. Trois jours et tout sera terminé. Les rebelles évacuent leurs blessés sur des brancards de fortune, sous le regard de la population civile. Les échanges de tirs nourris reprennent. Des avions militaires survolent la ville. Dans une rue pas encore reconquise par l’armée, un homme avec un bandage sur l’œil droit s’adresse à des rebelles en train de piller une librairie. Il leur annonce que le Comité Socialiste a été dissout. Le Deuxième Comité Révolutionnaire a pris le commandement des milices ouvrières. Il leur demande de l’écouter et de ne pas céder au pillage. Un rebelle se retourne et lui répond : il lui intime de se taire et de prendre tout ce qu’il peut avant l’arrivée des Arabes. Le socialiste laisse choir son drapeau, et repart avec les bras chargés de livres.



À San Pedro de los Arcos, en périphérie de la capitale, le canon tonne également, une estafette apporte l’ordre du général López Ochos : occuper la gare ferroviaire. Le commandant répond qu’on les bombarde depuis l’église située devant eux, qu’Ochos ne peut pas savoir ce dont ils doivent s’occuper, et il donne l’ordre à ses soldats de déloger l’église. Le combat reprend. Un rebelle manie la mitrailleuse, et se rend compte qu’ils manqueront de munitions d’ici midi. Il ordonne à son amie Aida de s’en aller. Elle refuse car elle aussi sert la révolution. Un tir plus précis fait éclater le crâne du rebelle sous les yeux de sa fiancée qui se tient devant lui. L’officier russe Ivanov approche avec son pistolet encore fumant, le sourire aux lèvres. La nuit, tous les tirs ont cessé : chaque soldat dort son coin, indépendamment de son camp. Toujours en costume cravate, monté à cheval, Tristán Valdivia, le petit marquis, arrive dans une ville située sur le chemin menant à Montecorvo. Il décide de rendre sa liberté à sa monture, en le comparant au petit cheval volant d’un poème de Piotr Erchov. Le cheval part au trot et Tristán Valdivia se remet en marche, les mains dans les poches. Une voiture le dépasse, et elle s’arrête un peu plus loin. Le passager à l’avant lui fait demande où il va et lui dit de monter à l’arrière. À côté de lui, se trouve un homme qui fait partie de ceux qui ont monté cette Révolution qui est en train de tomber à l’eau.


Étrange : le lecteur se souvient de la fin du tome deux, et il en était sorti avec l’impression que la Révolution avait fait long feu. Mais non, les combats font toujours rage. Comme dans le tome précédent, l’artiste réalise de dessins qui peuvent un peu dérouter : des traits de contour fins, une précision fluctuante en fonction de ce qui est représenté avec des éléments pouvant apparaître naïfs dans leur degré de simplification, mais aussi certaines représentations très travaillées, dans le détail ou dans la sensation. De temps à autre, le recours à des traits plus épais, plus charbonneux, apportant une grande consistance à l’élément correspondant. Le dessinateur continue à montrer crûment la réalité de ces champs de bataille urbains. Le jeune homme dont la moitié de la tête est emportée par une balle sous les yeux de sa fiancée, l’officier russe marchant avec assurance et une satisfaction d’avoir abattu un rebelle. Un bataillon de Marocains bien ordonnés qui arment leur fusil dans un bel ensemble et qui font feu tous en même temps, étant sûrs de tuer les fuyards présents dans la rue. Les cadavres en pleine rue. Puis, quand la reddition prend effet, des scènes terrifiantes : un soldat se tenant devant un peloton d’exécution très professionnel dans leur mission. Le monstrueux officier russe, une force de la nature, accomplissant les basses besognes les plus viles, sans état d’âme.



Le lecteur ressort de ces affrontements, assez éprouvé par les rebelles dont les meneurs se font exterminer, alors que leur cause était juste et qu’elle l’est toujours, les troupes marocaines faisant subir à la population espagnole ce que l’armée leur a fait subir dans leur pays, les missions d’élimination, les morts des deux côtés en pleine jeunesse. Le pire reste à venir : la Révolution a échoué, les perdants doivent payer. À commencer par les prisonniers, hommes ou femmes. Les vainqueurs écrivent l’Histoire, et ils disposent de tous les droits sur les vaincus, pour rétablir l’ordre et la sécurité, et s’assurer de faire passer le goût de recommencer aux meneurs, ainsi que celui de les imiter aux suiveurs. La torture. Un journaliste est arrêté en pleine rue pour avoir indiqué qu’il rapporterait les faits dans son journal. Il est amené au poste, et Ivanov s’occupe lui : le journaliste est assis et ligoté sur une chaise, et l’officier russe le frappe pour qu’il avoue. Les dessins restent dans un registre rapide avec un bon degré de simplification. La violence des coups et les blessures sont figurées par des taches d’encre et des mouchetis. Le lecteur ressent pleinement la souffrance physique, ainsi que la résignation grandissante au fur et à mesure que le journaliste comprend le caractère létal de la situation. En termes narratifs, l’auteur sait faire encore plus efficace et horrible sans rien montrer. Un groupe de prisonniers masculins : l’un d’eux est ramené par ses tortionnaires et jeté parmi les autres, complètement prostré et muet. Le nouveau prisonnier comprend qu’il a été émasculé dans des conditions barbares. Tout aussi insoutenable : même dispositif du retour d’un être humain ayant subi des violences atroces, il s’agit cette fois d’une femme, jetée également parmi un groupe de prisonnières. Isolina se penche vers elle pour lui apporter un peu de réconfort, alors qu’Emilia la supplie que plus jamais ça ne se reproduise, sans qu’aucune torture ne soit représentée.


La Révolution a bel et bien échoué : le temps est venu de l’épuration dans ce qu’elle a de plus ignoble, jusqu’à la vengeance, voire l’extermination, sous des formes très diverses. Le récit continue de suivre trois personnages principaux : Isolina, son père mineur Apolonio, et Tristán Valdivia, fils du marquis propriétaire des mines de Montecorvo. Le récit passe de scènes urbaines pour les combats et les prisons, à des scènes champêtres alors que le petit marquis et le mineur marchent pour rejoindre le petit village de Montecorvo. Comme dans le tome précédent, le dessinateur surprend régulièrement le lecteur. Ce dernier voit bien que l’artiste doit abattre beaucoup de pages, et qu’il a opté pour des dessins à l’apparence assez brute, des contours pas peaufinés, des visages aux traits simplifiés, des traits à l’apparence plus ou moins assurée, des représentations éloignées du photoréalisme. Dans le même temps, régulièrement, une séquence surprend par la nature et la précision des informations visuelles qu’elle apporte, par l’environnement : des vues en élévation d’une ville, d’un village, un modèle de véhicule, un pont métallique, une usine, une scène de foule complexe, une milice à vélo, des activités rurales anodines, un huis clos étouffant dans une petite maison de campagne, etc. De même, l’artiste fait usage de nombreux outils graphiques diverses : dessins en pleine page ou en double page, séquences silencieuses, cases dépourvues de bordure, gouttières entre les cases noires au lieu du blanc habituel, ombres chinoises, onomatopées renforcées pour le bruit des bottes, deux fac-similés de une du journal Le Modéré, pluie battante dans des cases de la hauteur de la page, exagérations pour un effet horrifique, etc.



En entamant ce tome, le lecteur est partagé entre ce qu’il sait déjà de ces événements historiques, ce qu’i souhaite pour les principaux personnages, et ce qui se passe vraiment dans ces pages. Isolina, Apolonio et Tristán Valdivia continuent d’évoluer, subissant les événements qui les dépassent et qui les meurtrissent. Sans phylactère explicatif, l’auteur sait montrer ce qui se passe dans la tête de chacun d’entre eux : le refus de se soumettre à l’état de victime sans défense pour la jeune femme, le constat de plus en plus manifeste de sa condition d’oppressé pour le mineur ainsi que de son comportement de classe, la réalité de l’oppression capitaliste dans ce qu’elle a de plus abjecte pour le petit marquis. Dans le même temps, l’auteur continue de montrer la Révolution et les conséquences de son échec sous de nombreuses facettes. Il y a bien sûr l’abattement d’avoir perdu pour les rebelles, et la satisfaction de l’ordre rétabli pour le gouvernement et la majeure partie de la population civile. Il y a également toutes les lâchetés ordinaires : dénoncer ses voisins qui ont fait partie des rebelles, s’acharner sur les perdants, ne pas oublier se servir en passant en pillant quel que soit son camp, abuser des faibles, torturer avec l’excuse d’agir sur ordre, exécuter froidement un autre être humain sans une once d’empathie comme on extermine un nuisible, etc. Régulièrement, l’auteur met en scène un moment à la fois évident, à la fois imprévisible. Des sœurs enjoignant un rebelle de prier, et celui-ci s’exécutant avec une prière tellement personnelle que les religieuses en restent coites. Un soldat arabe faisant la leçon à un autre soldat arabe détrousseur de cadavres, et celui-ci lui expliquant comment il en est arrivé là. Un parlementaire comprenant très bien ce que l’exécution des meneurs entraînera comme morts dans le peuple, et assumant le choix de le faire. Un vieil homme aveugle acceptant de vivre dans une maison à l’écart de la ville pour ne pas causer de tort à sa famille. Un mineur prenant conscience que le mode de fonctionnement du système capitaliste favorise toujours les propriétaires des outils de production. Une scène de combat à mort entre deux personnes d’une vingtaine de pages, d’une intensité éprouvante. Dans ce contexte, chaque acte de gentillesse, chaque moment d’empathie, chaque preuve de solidarité prend des proportions à couper le souffle, l’auteur montrant par là-même où se situent ses convictions.


La Révolution a échoué : le temps est venu d’en payer le prix. Les vainqueurs ont la main lourde, et les vaincus souffrent et meurent. L’auteur réalise une narration visuelle vive et immédiate, avec une sensation de spontanéité, tout en mettant à profit toutes les possibilités graphiques qu’offre la bande dessinée. Les personnages principaux encaissent des coups dans cette période de bouleversements violents. Les différentes facettes de la société réagissent chacune à leur manière : le monde se voit différemment en fonction d’où on se trouve. Poignant et universel.



lundi 1 juillet 2024

Le chant des Asturies (2)

Cette histoire de Révolution, c’est mauvais pour le commerce.


Ce tome fait suite à Le Chant des Asturies (1) (2015) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition en version originale, date de 2017. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2023. Il comprend deux cent quarante-six pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris. Il se termine avec un dossier de six pages : images d’un passé industriel et révolutionnaire, c’est-à-dire des photographies des ruines d’Oviedo après le passage des mineurs, les mines de Pozo Polio à Mieres, la construction d’un chevalement, la cathédrale d’Oviedo (des statues arrachées et couchées sur le sol), une équipe de mineurs devant l’entrée de la mine de l’Entregu, le chevalement de la mine Pozu Espinos et l’entrée de la mine de Grupo Mariana à Mieres, un groupe de mineurs, des femmes et enfants des houillères, des gardes d’assaut en plein combat sur la plage de Gijón, un autre groupe de mineurs.


Les rebelles de l’UHP (Unios Hermanos Proletarios) ont réquisitionné des véhicules, et armés ils se dirigent vers la ville d’Oviedo. À bord d’une voiture, Apolonio discute avec sa fille Isolina :il est fâché contre Tristán Valdivia qu’il a invité sous son toit, sans savoir qu’il était le fils du marquis Amadeo Valdivia. Il n’en veut pas à sa fille, mais s’il revoit ce Tristán, il le tuera. Pendant ce temps, le marquis et son fils arrivent aux portes d’Oviedo : ils doivent s’arrêter pour un contrôle de sécurité à un barrage de police. Amadeo Valdivia se fait connaître, et le policier l’autorise à passer. Ils pénètrent en ville et le marquis constate : pas d’explosions, ni de tirs, on n’entend rien. Il continue : Y a-t-il quelque chose qui fait plus peur qu’une ville silencieuse. Ils arrivent devant l’immeuble dans lequel il est propriétaire d’un appartement. Il indique à son fils qu’il n’a pas pris d’argent, ni d’actions, mais il a les clés de l’appartement de la capitale, cela fait des années qu’il n’est pas venu. Il continue : la mère de Tristán aimait beaucoup cette maison, lui il la déteste, la maison et toute cette ville. Il ne sait pas pourquoi.


Amadeo Valdivia s’assoit et il téléphone au gouverneur. Il veut savoir ce qu’il peut bien se passer. Le gouverneur répond que oui, dans les bassins miniers il y a eu des émeutes, mais ce sont des foyers isolés. Il est ravi que le marquis soit en sécurité, et il espère régler cela bientôt. Il n’y a pas à s’inquiéter, la Garde civile prendra le contrôle de la situation. Toutefois alors qu’il prononce ces paroles rassurantes, un militaire vient lui apporter les dernières nouvelles : la caserne de Mieres est tombée, au moins quarante morts, ils ont détruit le siège du syndicat catholique à Aller, la communication avec la caserne de Moreda est perdue, il n’y a pas non plus de nouvelles du poste de Carborana. Et ça continue : les casernes de Laviana et El Entrego ont sauté, toutes les communications sont perdues. Le gouverneur se reprend et termine la conversation avec le marquis en indiquant que la police et la Garde civile sont en alerte, il n’y a pas de quoi se préoccuper.


Les mineurs de la vallée de Montecorvo de Camino se sont armés et se dirigent vers Oviedo, la capitale de la région. Qu’il connaisse l’histoire de cette révolution ou non, le lecteur sait ou se doute que le temps des affrontements armés est venu. Pages douze et treize, il voit des hommes à terre, des soldats morts, la preuve visible des premiers morts, même s’ils restent anonymes, comme des personnes couchées par terre. Page seize, il en va autrement : un rebelle atteint un soldat en pleine tête, ce mort reste anonyme. S’en suivent des échanges de coups de feu en pleine rue, vus d’assez loin. Page vingt-sept, un mineur tire à bout portant sur la tête d’un soldat qui s’est rendu, de dos : l’horreur mortelle devient plus concrète. Page deux-cent-trente-quatre, un des personnages principaux est abattu par un tireur d’élite, et sa tête éclate. Ce dessin en pleine page achève de rendre la mort dans ces affrontements, très concrète et très personnelle. Ce sont des êtres humains qui meurent, qui s’entretuent, d’un côté pour faire la révolution, de l’autre pour défendre l’ordre établi. Entre temps, d’autres échanges de coups de feu ont eu lieu, des tirs au canon, un lancer de grenade, etc. D’autres scènes sont tout autant accablantes : l’exécution d’un curé à qui les rebelles ont fait creuser sa propre tombe et qui sait pertinemment quel sera son sort, ou encore un corbeau qui énuclée un cadavre à terre.



Comme pour le premier tome, le lecteur peut ressentir une forme d’appréhension à se plonger dans un contexte historique dont il ne connaît pas grand-chose, et qui risque d’être chargé en informations. Toutefois dès les premières pages, il retrouve les caractéristiques de narration : des dessins lisibles au premier coup d’œil, des personnages aux traits simplifiés et un peu exagérés, des informations données par les dialogues de manière fluide, une lecture agréable, jamais pesante. Comme dans le premier tome, l’artiste réalise sa reconstitution historique sans en avoir l’air. Le premier dessin occupe une double page, et le lecteur peut voir trois véhicules d’époque, un paysage typique de la région avec une maison, son jardin potager, les arbres et les prés, et même une vache en ombre chinoise. Tout au long de ce deuxième tome, le lecteur apprécie de découvrir les bâtiments de la ville Oviedo : immeubles bourgeois, restaurant de quartier, usine d’armes, prison, bâtiment du Conseil de gouvernement de la Principauté des Asturies, la cathédrale San Salvador, le théâtre détruit par un incendie, etc. Dans une séquence hors Oviedo, le lecteur peut voir le bâtiment abritant le ministère de la Guerre, où Francisco Franco Bahamonde (1892-1975) a rendez-vous avec le ministre.


De la même manière, le lecteur peut être sensible aux détails figurant dans une case ou dans une autre : le style des meubles dans l’appartement du marquis de Montecorvo, un modèle de lampe de bureau, le téléphone mural avec un cornet à porter à l’oreille, l’uniforme des gardes civiles, l’aube du prêtre, la nappe à carreaux du restaurant, la forme du micro du journaliste radio, le fauteuil roulant de la grand-mère Florencia, le porte-voix métallique, la poupée et le landau de la petite fille Margarita, etc. Page six, il voit un exemple plus marqué de la manière dont l’artiste peut jouer avec les proportions quand les deux voitures de la case du bas semblent un peu trop grandes par rapport au bâtiment au premier plan à gauche dans cette image. Cet usage peut également se retrouver dans quelques expressions de visage de manière sporadique. S’il y prête attention, il constate que l’artiste utilise des mises en pages diversifiées : un dessin en double page pour commencer, des travelling avant jusqu’à un gros plan sur un visage, un personnage en pied sur un fond blanc pour faire ressortir sa fragilité ou son incongruité, des gouttières noires au lieu d’être blanche pour signifier un moment horrible ou une scène qui se déroule la nuit, des pages sans dialogue ni texte d’aucune sorte, des découpages en trois bandes de trois cases, ou deux bandes de deux cases, ou trois cases de la largeur de la page, quelques dessins en pleine page, une discussion de nuit entre deux soldats représentés uniquement en ombre chinoise, une statuette de la vierge jetée par la fenêtre et représentée à six moments de la chute sur une page banche sans bordure, etc. Page cent-dix, Isolina est accoudée au balcon regardant le vide et répondant à la page suivante avec Tristán accoudé à un autre balcon ailleurs dans la ville regardant également dans le vide. Page deux-cent-douze et deux-cent-treize, un oiseau vient se poser sur la rambarde à côté de Tristán regardant dans le vide, évoquant une scène du tome un, où lui et Isolda contemplent un oiseau s’envolant librement.



La révolution est en marche : d’un côté les mineurs qui se soulèvent et qui marchent armés vers la capitale de la province, de l’autre les policiers et les militaires qui doivent rétablir l’ordre, au milieu des civils malmenés dans leur quotidien. L’auteur ne fait aucun angélisme, ni ne pare les uns ou les autres de romantisme. Les révoltés ont récupéré des armes à feu qu’ils utilisent pour détruire et pour tuer, dernier et seul recours pour faire entendre leur voix, leurs revendications, leur souffrance d’individus exploités. Les forces de l’ordre répondent en conséquence, et contre-attaquent pour mater les fauteurs de trouble. Le scénariste fait dire à certains des premiers qu’ils ne savent pas trop ce qu’il adviendra après la destrution, étant partis pour combattre, mais sans plan établi. Il met en scène les limites d’une gouvernance par différents comités d’autant de syndicats. Lors d’une discussion nocturne entre deux révoltés, il met en lumière leur attachement et leur préférence pour leur vallée, pour leur village, pour leur pâté de maison, pour leur famille très proche, à chaque fois en indiquant que ceux en dehors de ce périmètre de plus en plus restreint ne méritent ni leur amitié, ni leur confiance, c’est-à-dire en les excluant. Côté ordre établi, les individus armés de montrent tout aussi sans pitié, tuant ceux qu’ils considèrent des ennemis, sans s’interroger sur les causes de la révolte. Les combats sont montrés comme étant meurtriers, sans pitié, tuant des êtres humains. Le scénariste n’oublie pas le rôle des femmes, qu’elles soient armées et combattantes comme Isolda, ou resté à effectuer les tâches à la ferme. Il évoque aussi ceux qui préfèrent se mettre au vert en attendant que ça passe, pour revenir après en toute sécurité.


Le lecteur s’attend peut-être à suivre une série d’affrontements, menant à la prise de lieux stratégiques, à la mise à bas des institutions, et à leur remplacement par des comités ou organes révolutionnaires. Il peut alors se trouver déstabilisé de découvrir que la majeure partie de ce tome comprend des échanges dans des situations inattendues. Côté rebelle : Apolonio et Isolina réquisitionnent et occupent un appartement bourgeois où logent toujours Elvira, son père Pompilio et sa grand-mère Florencia, sa fille Margarita, discutant avec de leurs actions révolutionnaires, mais aussi du quotidien. Ce qui aboutit à un contraste saisissant entre la vie des familles de mineurs et celles de ces petits bourgeois. De l’autre côté, Amadeo Valdivia et son fils Tristán échangent avec le gouverneur de province, dépassé par les événements, les subissant pendant que les gradés militaires gèrent la situation au moins pire. Par la finesse de la narration, il apparaît que la conscience de Tristán Valdivia, exalté par une idée de la justice sociale, ne lui permet pas de rester du côté des nantis. De son côté, Apolonio fait le constat de ce qu’il a à perdre par la révolution, et remet en cause son action préférant rentrer chez lui.


C’est bien beau de partir faire la révolution, et tout à fait compréhensible comme ultime recours contre une oppression systémique (l’exploitation capitaliste) : le temps est venu d’en faire l’expérience concrète. L’auteur montre cette expérience pragmatique : la lutte armée des révoltés s’exerçant contre les structures en place, la défense de l’ordre par la police et l’armée. La narration visuelle s’avère facile à lire tout en étant très consistante et diversifiée, faisant œuvre de reconstitution historique, montrant des êtres humains pris dans ces combats armés, ainsi que les rencontres entre des individus que la structure de la société n’aurait jamais fait se rencontrer normalement.



lundi 17 juin 2024

Le Chant des Asturies (1)

Il y avait leur droit à réclamer la justice.


Ce tome est le premier d’une tétralogie indépendante de tout autre. Sa première édition en version originale, date de 2015. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2023. Il comprend deux cent dix-huit pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris. Il s’ouvre avec une préface de deux pages, rédigée par Jesús Alonso Carballés, professeur de civilisation de l’Espagne contemporaine, historien à l’université Bordeaux Montaigne.


1909. l’Espagne, ce vieil empire où un monarque inutile règne sur vingt millions de mendiants, se vide de son sang en Afrique. Pour atténuer le fiasco du Maroc, le président Maura décrète le service militaire obligatoire. La Semaine Tragique éclate à Barcelone. Huit ans plus tard, la vie des classes travailleuses est toujours aussi misérable, et l’été s’annonce asphyxiant : en août 1917, les hommes et les femmes investissent la rue et lancent une grève générale révolutionnaire. Le général Burguete et sa moustache gominée se mobilisent en pleine canicule pour chasser ces animaux nuisibles – comme il appelait lui-même les mineurs. La République est proclamée le 14 avril 1939 : Alfonso XIII fait ses bagages et s’enfuit au volant de sa Duesenberg après avoir lancé quelques phrases célèbres qui allaient entrer dans l’Histoire. Mais lors du printemps républicain, la violence éclate : le nouveau Gouvernement est inauguré par un affrontement entre ouvriers et policiers à Guipízcoa, et une grève massive à Séville. En fin d’année, une autre grève en Estrémadure se solde par le lynchage de quatre gardes civils, accusés d’avoir assassiné un paysan à Castilblanco. Et quatre jours plus tard, la Benemerita réprime dans le feu et le sang une manifestation à la Rioja, laissant derrière elle une douzaine de morts et une trentaine de blessés. 1932. Des vents troubles soufflent au début de la nouvelle année : une insurrection anarchiste éclate dans la région de l’Alt Llobregat, en Catalogne. Une fois la révolte réprimée, les leaders syndicaux sont envoyés en exil, en Guinée sur un cargo. À l’été 1932, la température continue de grimper. En janvier 1933 a lieu la tragédie de Casas Viejas, où les forces du gouvernement assassinent de sang-froid vingt-deux personnes. Ce même mois, un autre moustachu inquiétant apparaît sur la scène européenne : Adolf Hitler arrive au pouvoir en Allemagne.


En novembre, se déroulent des élections générales en Espagne : les républicains d’Azaña et les partis de gauche s’effondrent, et la droite catholique s’empare du pouvoir. À Noël 1933, à Madrid, Tristán Valdivia quitte la ville et repart dans le nord, à Montecorvo de Camino, sa ville natale où son père est le marquis et un riche homme d’affaires, propriétaire de mines. Parmi les mineurs se trouve Apolonio, homme solidement charpenté, respecté de tous, père de la jeune Isolina qui travaille chez le marquis.



Le lecteur sait qu’il s’embarque pour une reconstitution historique de grande envergure, quatre tomes de plus de deux cents pages chacun, et peut-être une partie de l’histoire de l’Espagne qu’il méconnait totalement. L’introduction de l’historien permet de disposer d’un contexte global et d’un cadre sur l’importance de cette révolution, et ces conséquences réelles. Il écrit : L’auteur réussit à reconstituer l’histoire de la Commune des Asturies. Zapico le fait avec un objectif manifeste : Sauver la mémoire et l’identité des protagonistes d’une révolution oubliée, des personnages et des événements réels sont habilement mélangés avec d’autres nés de son imagination. Alonso Carballés conclut : L’auteur plonge ainsi le lecteur dans une majestueuse recréation historique qui se déroule dans un temps et un espace réel mais aussi affectifs, entre dénonciation des injustices séculaires et nostalgie des solidarités ouvrières passées.


À son tour, le bédéiste met en place le contexte historique en trois pages, deux de six cases et une de cinq cases, à partir de 1909 (L’Espagne, ce vieil empire où un monarque inutile règne sur vingt millions de mendiants, se vide de son sang en Afrique) jusqu’aux élections de novembre 1933 (les élections générales en Espagne : les républicains d’Azaña et les partis de gauche s’effondrent, et la droite catholique s’empare du pouvoir). Le lecteur a ainsi pu disposer de repères nécessaires et suffisants pour comprendre l’environnement politique. Il fait alors connaissance avec Tristán Valdivia, le fils du Marquis, puis au chapitre II avec Apolonio mineur. Il plonge donc dans un roman choral, avec deux personnages principaux, et plusieurs autres dont l’importance varie en fonction des événements : d’autres mineurs, chacun avec leur caractère et leur position familiale, Isolina la fille d’Apolonio, le Marquis de Montecorvo père de Tristán, Ordoñez le responsable du journal La Noticia. L’artiste donne une identité visuelle facilement reconnaissable à chaque personnage, avec un trait de contour un peu épais, un degré de simplification et une forme de visage parfois un peu exagérée. Il met en œuvre une direction d’acteurs, de type naturaliste, avec un œil pour les postures. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut apprécier le regard des hommes à la terrasse d’un café regardant passer une belle voiture, la confiance en lui qui émane de la silhouette assurée d’Apolonio, le choc traumatique d’Olegario ayant assisté à l’exécution de sa mule par l’ingénieur, Isolina vexée en découvrant la cachoterie de Tristán, Apolonio laissant ses émotions s’exprimer sous l’effet de l’alcool, le Marquis sincèrement et profondément pris de court par la haine visible sur le visage des mineurs, etc.



Alors qu’il pouvait craindre un ouvrage dans lequel le didactisme prenne le pas sur la dimension humaine, le lecteur fait rapidement l’expérience d’un véritable roman, de grande ampleur. L’auteur met à profit ses talents de narrateur visuel avec une aisance née d’années de pratique. Le lecteur observe qu’il sait doser la densité d’informations visuelles avec élégance, et qu’il s’investit fortement pour représenter les environnements avec une grande régularité, aussi bien dans les scènes en extérieur, qu’en intérieur. De page en page, le lecteur absorbe les descriptions de manière organique : la campagne, les mines, les maisons modestes des mineurs, le siège du journal, la luxueuse demeure du marquis, la salle d’opéra, un café, le village, l’église, etc. Les qualités de metteur en scène apparaissent également en creux, avec une grande variété de plans : le voyage en train quasi silencieux de Madrid à Montecorvo, la montée d’une cage et la descente simultanée d’une autre en colonne sur une page dans le puits de mine, les scènes du quotidien comme d’étendre le linge, les métaphores visuelles (un chat essayant d’attraper des oiseaux près d’une vasque), les trois fac-similés de première page du journal La Noticia, la brutalité de la violence (le lecteur n’est pas près d’oublier le coup de masse asséné sur la nuque de la mule), les scènes de foule avec des dizaines de personnages, le désarroi de Tristán Valdivia qui ne sait plus comment se comporter, etc.


Au début, il semble acquis que Tristán Valdivia correspond au rôle du gentil, qu’il en va de même pour Apolonio, et que le marquis incarne l’odieux capitaliste profiteur dénué de toute morale, de toute empathie pour les mineurs. Ces trois personnages incarnent chacun une facette différente de l’Espagne, entre oisifs, ouvriers et propriétaires. Le lecteur s’aperçoit rapidement qu’ils ne sont pas faits d’un seul bloc. Le jeune homme, surnommé petit marquis, mène une vie oisive, avec une forme d’autodestruction en par la cigarette et l’alcool. De fait, le mineur se conduit en meneur d’hommes, mû par une forme de solidarité, et imposant ses décisions par la force chaque fois qu’il veut des résultats. Le Marquis ne semble avoir que ses intérêts en tête, la préservation de sa marge et de ses bénéfices, aux dépens des mineurs. De manière inattendue, au cours d’une conversation avec des investisseurs, il apparaît qu’il est attaché à son pays et à sa région, quitte à passer à côté d’affaires juteuses, et qu’il espère que son fils finira par se rapprocher de lui, qu’il éprouve une véritable affection pour son fils, étant prêt à le soutenir dans la voie qu’il choisira quelle qu’elle soit. Le parcours de vie du Marquis ne l’a jamais amené à considérer les mineurs et leurs familles comme des êtres humains, par ignorance, sans mauvaises intentions.



La situation sociale et politique de l’Espagne à cette époque et dans cette région se trouve pleinement incarnée au travers de ces personnages, de leur vie, de leurs interactions, de leurs actions. Le lecteur perçoit les principaux personnages comme autant de facettes de cette société. Il ne peut que s’indigner des conditions de vie des mineurs, tout en constatant avec Apolonio les comportements brutaux et méchants de certains. Il éprouve pus de difficultés à entendre le raisonnement purement économique du monde des affaires. Il hésite entre l’inéluctabilité de cet ordre du monde, les ouvriers ne pouvant pas lutter à armes égales contre le patronat. Il ressent de l’empathie pour chacun de ces êtres humains qui souffrent, quelle que soit leur position sociale. Il est également convaincu que ça ne peut pas continuer comme ça. Il partage les constats d’Apolonio : les mineurs vivent comme des animaux et ils sont traités comme des animaux, que l’oppression du puissant a une limite, qu’ils ne peuvent pas mourir de faim en silence, avoir honte face à sa propre famille ou mourir dans un puits les yeux fermés, au-delà des droits de la Compagnie à les exploiter ou du Gouvernement à les soumettre, il y a leur droit à réclamer la justice. Leur droit à se rebeller contre tout et contre tout le monde.


Un projet ambitieux : reconstituer le déroulement de la Commune des Asturies, en exposant le contexte socio-politique, les enjeux. Donner à voir ce moment historique au travers de la vie de personnages. Ce premier tome apparaît comme une réussite éclatante : une narration visuelle riche et facile à lire, des individus complexes portant en eux leurs contradictions, sans être animés par une idéologie prête à l’emploi. Une évocation incarnée sur laquelle le souffle de la révolution se fait sentir, avec toute la violence qu’elle peut contenir.



mardi 15 octobre 2019

Caroline Baldwin, Tome 11 : Etat de Siège

Tu te souviens de la crise indienne de 1990 ?

Ce tome fait suite à
Caroline Baldwin, tome 10 : Mortelle thérapie (2004) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 2005 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T3: Volumes 9 à 12. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel.

Dans la librairie Stephan à Beyrouth, un homme en veste noire (tenant à la main un exemplaire de L'ombre de Jaïpur) en rejoint un autre avec une veste blanche. L'homme en noir indique que c'est pour demain : le touriste doit visiter le site de Baalbek le lendemain matin. Dans l'ancienne Héliopolis, entre les temples de Bacchus, Jupiter et Vénus, s'étant écarté du reste du groupe de touristes, un touriste roux est assailli par l'individu blond en veste blanche qui l'assassine en lui tranchant la gorge. Puis il prend une photographie du cadavre. Depuis le bar de son hôtel, le blond appelle son contact et lui indique qu'il a rempli sa part du contrat. Il sort alors de l'hôtel et va jeter un bouquet de roses dans la mer. À Beloeil dans la banlieue de Montréal, Caroline Baldwin emménage dans le pavillon qu'elle vient d'acheter, avec Gary Scott, agent du FBI. Ce dernier l'informe qu'il doit repartir le jour même car le bureau l'a appelé pour une mission de quelques jours à la frontière américaine. Le soir même, Rachel (une cousine) vient sonner à sa porte. Elle souhaite engager Caroline en tant que détective privée, pour qu'elle retrouve son fils Jérémie.

Rachel explique que son fils Jérémie (15 ans) est en révolte contre l'ordre établi, qu'il sèche les cours, qu'il a disparu depuis 6 jours. Elle a déclaré sa disparition à la police tribale qui estime que c'est de son âge et que ça lui passera. Caroline accepte de le retrouver. Le lendemain, alors qu'elle s'apprête à partir avec Rachel pour aller enquêter, Caroline Baldwin est abordée devant chez elle par Nohad Yared, une femme qui souhaite l'engager pour retrouver son père. Baldwin indique qu'elle est déjà sur une autre affaire. En faisant route vers la ville de Québec, Rachel donne plus d'informations à Caroline. Elle évoque la crise indienne de 1990 : blocus de chemins de fer en Ontario, blocus routier au Québec, la crise d'Oka (du 11 juillet au 26 septembre 1990) et le blocage de la circulation au pont Honoré-Mercier (reliant la réserve autochtone de Kahnawake à Montréal). Rachel sait que son fils fréquente assidûment des individus militant pour une insurrection violente. En outre, les affaires indiennes ont lancé une enquête sur ces agissements.

Dans l'introduction du troisième tome de l'intégrale, Anne Matheys explique que pour concevoir son intrigue, André Taymans a reçu le soutien d'un agent secret canadien, et a du coup approfondi ses recherches sur l'histoire des indiens dans la société canadienne. Comme amorcé depuis plusieurs tomes, l'auteur souhaite raconter des histoires avec une intrigue plus sophistiquée et mieux documentée. Effectivement, Caroline Baldwin se retrouve impliquée dans une enquête sur une fugue. Il s'en suit une forme de course-poursuite (Baldwin traquant son neveu Jérémie) ce qui constitue une dynamique entraînante pour le récit, propice à de nombreux rebondissements, avec une implication émotionnelle immédiate, ne serait-ce que l'inquiétude de la mère pour son fils qui se met en danger, sans prendre conscience de la gravité de ses actes. L'artiste ne dramatise pas pour autant les gestes et postures de ses personnages, conservant une approche plus naturaliste que théâtrale, ce qui permet au lecteur adulte de plus facilement se projeter en eux. Il représente les différents acteurs avec une forme de simplification dans les contours et les traits de visage, rendant la lecture d'autant plus facile, sans pour autant sacrifier les détails, qu'il s'agisse de leur morphologie ou de leur tenue vestimentaire y compris quand il s'agit des uniformes de la police, auquel il ne manque aucun accessoire.


Accroché par le suspense de savoir si Caroline Baldwin réussira à tirer Jérémie de la mauvaise situation dans laquelle il s'est fourré, le lecteur plonge avec elle dans une intrigue qui se nourrit de la réalité historique de cet endroit du globe, et plus particulièrement du sort des Premières Nations au Canada. Comme à son habitude, l'auteur développe son histoire sur la base d'éléments bien réels. Ici, il s'agit de la gestion des indiens par le gouvernement canadien, par le bais du ministère des Affaires autochtones et du Nord Canada (Aboriginal Affairs and Northern Development Canada) qui est responsable des politiques liées aux peuples autochtones canadiens, c’est-à-dire les Premières Nations, les Inuits et les Métis, mais aussi de l'action militante d'indiens pour faire reconnaître leurs droits sur des territoires (la crise d'Oka). Le lecteur curieux peut aller se renseigner sur les faits et constater qu'André Taymans connaît son sujet. Ainsi l'histoire de cette bande dessinée est fondée sur des faits réels, des tensions entre plusieurs communautés. Cette dimension du récit est également alimentée par le soin apporté aux environnements décrits. Dans ce tome, l'artiste continue d'utiliser ses connaissances des lieux acquises lors de séjours touristiques. Toutefois, le lecteur n'éprouve pas la sensation de suivre un guide pour faire le tour de sites remarquables. La représentation des autoroutes, de la terrasse Dufferin à Québec, des rues de Québec, du château Frontenac, du Parc de Mont-Royal de Montréal sont impeccables et conformes à la réalité. Ce sont aussi les lieux que traverse ou longe Caroline Baldwin lors de ses déplacements. Ce n'est pas du tourisme pour caser des sites remarquables, c'est vraiment l'endroit où vit et évolue l'héroïne. Ce qui n'empêche pas le lecteur de profiter de la très belle perspective de la terrasse Dufferin ou d'admirer les façades du château Frontenac.

Au fur et à mesure des pages, le lecteur apprécie l'habileté narrative élégante de l'auteur. C'est tout naturellement que Caroline Baldwin se retrouve mêlée à cette affaire de fugue, par le biais de sa cousine Rachel. C'est tout naturel que Baldwin se sente concernée par cette histoire car elle est elle-même d'ascendance indienne et donc concernée par le traitement de ce peuple par le gouvernement canadien. Il se rend compte qu'André Taymans se montre tout aussi habile à intégrer des clins d'œil visuels discrets. Ça commence avec un tee-shirt et une casquette avec le logo de Batman. Ça continue avec la bande dessinée que tient l'homme à la veste noir : L'ombre de Jaïpur (1981) de Daniel Ceppi & Juan Martinez. S'il y prête attention, il constate également qu'un client de la librairie est en train de lire Blankets (2003) de Craig Thompson, et il reconnait le logo de la série Jonathan de Cosey. Planche 15, il est intrigué par 2 personnages en premier plan dans le hall de l'hôtel où Caroline Baldwin est en train de prendre une chambre. Dans la préface de l'intégrale, Anne Matheys explicite leur identité pour le lecteur néophyte : Albert Weinberg (1922-2011, un ami proche de Taymans) et sa création Dan Cooper (41 tomes). Ne pas identifier ces références n'enlève rien au plaisir de lecture, encore moins à la compréhension de l'histoire.


S'il l'avait oublié, le lecteur peut à nouveau admirer les qualités de la narration visuelle au travers de 6 planches muettes. Par exemple, le meurtre initial est raconté en 2 planches dépourvues de mot, pour une lisibilité exemplaire, et un impact émotionnel marquant. D'ailleurs, il ne s'aperçoit qu'à la fin de la dernière page qu'il a tout lu d'une traite, avec une facilité étonnante. Pour autant, le récit met en jeu une intrigue étoffée, des personnages adultes, un suspense bien construit. À la rigueur, il a peut-être tiqué sur 2 coïncidences un peu grosses : la présence de Gary Scott dans le même club où Caroline Baldwin a suivi Claude Fortier, la simultanéité des 2 enquêtes (celle sur le fils de Rachel, celle sur le père de Nohad Yared). Mais prises dans leur ensemble, les composantes de cette histoire font plus que simplement s'additionner. Elles s'intègrent dans un tout avec une précision extraordinaire. Elles constituent un polar de haute volée, avec des personnages incarnés, aux convictions, au caractère, et aux agissements modelés par leur histoire personnelle et leur appartenance socio-culturelle. L'intrigue trouve ses racines dans l'histoire de cette région du monde, mettant en lumière des tensions ethniques et politiques spécifiques, à l'opposée d'une polémique générique indépendante de l'environnement dans lequel elle se déroule. Les personnages sont soumis aux paramètres qui régissent la société dans laquelle ils évoluent de manière naturelle et évidente, malgré la complexité du contexte.

Quand il ouvre un nouveau tome de la série, le lecteur a des attentes très claires : il veut retrouver l'héroïne qu'il a appris à connaître et à apprécier, ainsi que les caractéristiques de la série (dessins descriptifs et découverte de lieux reproduits fidèlement), tout en lisant une nouvelle histoire qui ne donne pas l'impression de se répéter, et également un bon polar avec une enquête semi-réaliste. Avec cette première partie, André Taymans lui donne tout ça, sous la forme d'une bande dessinée qui se lit toute seule, tellement l'intégration des différentes composantes est élégante et harmonieuse.