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lundi 29 juillet 2024

Le Chant des Asturies (4)

Pour les enfants, on fait ce qu’on a à faire.


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, il fait suite à Le Chant des Asturies (3) (2019) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition en version originale, date de 2023. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2024. Il comprend deux cent trente-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris.


Quelque part dans les montagnes dans la région de Montecorvo, en période hivernale, un groupe de quatre rebelles avancent sur un chemin entre les champs : ils voient Jorobín s’avancer vers eux. Le paysan les informe que don Dimas, un marchand de bétails, est au bar du village, il joue aux cartes avec un de ses hommes de confiance, un tueur qui s’appelle Isacio. Il leur conseille de faire attention à lui. Le matin même, Isacio a vendu de nombreuses vaches à la foire, il a sur lui quinze milles pesetas. Jorobín est sûr de lui. Les camarades lui donnent de l’argent pour le remercier de cette information : le paysan ajoute que le fermier et son garde du corps seront ronds comme des queues de pelle. Les quatre rebelles se disputent : certains contents de l’aubaine, d’autres qui aurait préféré aller abattre du charbon dans la mine. Ils continuent leur chemin, ayant décidé de s’en tenir au plan initial. Arrivés devant le bar et avant d’y entrer, ils se concertent une ultime fois : ils entrent, le meneur prend la parole sans tourner autour du pot, et dans dix minutes ils seront en train de remonter dans la montagne, il n’y a pas à être nerveux. À l’intérieur, le marchand joue aux cartes avec son homme de confiance et deux militaires. Ils discutent sur des toreros. Les quatre rebelles s’installent au comptoir et demandent un verre de vin chacun. Un militaire les interpelle et le meneur répond qu’ils sont des commerciaux qui ne font que passer.



Le militaire retourne à sa partie et prévient son collègue en chuchotant, lui demandant de prendre son fusil. Puis il renverse la table pour que le marchand se protège derrière et la fusillade se déclenche soudainement. Les militaires tombent sous les balles, ainsi que le garde du corps, un rebelle gît au sol, mort. Les trois autres repartent avec l’argent et remontent dans la montagne. Dans la caserne Conde Duque à Madrid, le juge informe que le conseil de guerre reprend sa séance, contre les gardes qui ont participé à la révolte du cinq octobre. Il donne la parole au procureur. Celui-ci se lance : dans un instant, il présentera les preuves qui accusent l’un des meneurs de la révolution manquée. Des preuves qui l’obligent à réclamer une condamnation exemplaire pour un officier de la Garde d’Assaut : le lieutenant Maximo Moreno. Tel que les membres du jury peuvent le voir, arborant ses médailles, le lieutenant a conspiré contre la République et a organisé les milices socialistes de Madrid. Il est interrompu par l’avocat de la défense. Mais le juge lui redonne la parole pour qu’il continue. Le lieutenant Moreno a été associé depuis 1938 au recrutement et à la formation des Jeunesses Socialistes.


Dernier tome, et tout est déjà joué : la Révolution a échoué, les rebelles sont traqués, jugés, emprisonnés, exécutés, l’ordre établi revient en force. S’il dispose de connaissances sur cette période historique dans cette région du monde, le lecteur a déjà anticipé le fond de ce quatrième tome. En effet, comme dans le précédent, l’auteur s’attache aux rebelles fuyards, aux militants jugés, aux êtres humains dont les convictions n’ont pas permis de changer l’état du monde, qui se retrouvent au mieux à revenir à leur servitude antérieure, ou au pire humiliés, exterminés. Le bilan s’avère déprimant, pour tout le monde. Le lecteur retrouve exactement ce qui fait la saveur des trois tomes précédents. Une narration visuelle privilégiant la spontanéité de formes pas toujours affinées, avec quelques dialogues d’exposition appuyés, et même des têtes avec un texte explicatif à côté, quand le petit marquis présente les individus s’étant réfugiés dans la montagne et avec qui il partage des hébergements de fortune. Le temps est venu pour les uns et les autres d’accepter ou de se résigner à l’échec cuisant de la Révolution, à un retour à la normalité de l’exploitation capitaliste à laquelle ils n’ont pas échappé, voire encore plus humiliante par le fait qu’ils sont à la merci de patrons pouvant leur interdire l’accès à tout emploi dans la région. Les idéaux n’ont pas suffi pour faire triompher une simple justice sociale.



Comme dans le tome précédent, l’auteur fait en sorte d’exposer plusieurs points de vue, en mettant en scène des situations vécues par des individus dans des positions sociales très différentes. L’empathie du lecteur est tout acquise pour les ouvriers et les prolétaires qui se sont révoltés contre une exploitation capitaliste crasse. Cela le place dans une position un peu déséquilibrée où il ressent l’injustice de les voir punis pour leurs actions, tout en se souvenant bien des visuels dans lesquels ils tiraient sur l’armée, ils tuaient des êtres humains remplissant leur fonction de soldat, ou bien même ils exécutaient froidement des individus sans défense comme un curé. La première séquence montre les rebelles réfugiés dans la montagne, abattre froidement un riche marchand et des soldats, pour dépouiller le premier, avec des dessins un peu bruts de décoffrage qui pourraient presque en devenir comiques, à ceci près que le lecteur ressent bien que ces hommes soient aux abois, acculés. Il se rend compte que l’auteur lui fait retourner sa veste, puisque dans la deuxième séquence, le lecteur prend fait et cause pour un lieutenant de l’armée régulière en uniforme, jugé pour trahison, un quadragénaire vaguement bedonnant. Puis il grimace en voyant les deux parties d’une foule lors de l’inauguration de la statue consacrée au défunt marquis de Montecorvo del Camino : d’un côté les prolétaires qui sont contraints d’accepter cet hommage à cet homme qui incarne l’exploitation capitaliste, de l’autre ceux qui sont déjà en train de discuter comment relancer les affaires après son décès, dans les deux cas aucun sentiment pour le défunt, que des réactions au symbole qu’il représente. Par sa mise en scène et sa direction d’acteurs, le dessinateur sait faire croire à la réalité des uns des autres : trois femmes se retrouvant à vivre ensemble dans un village et accueillant un orphelin puis un autre, des prolétaires qui ne se connaissaient pas obligés de vivre ensemble à la dure, un jeune homme discutant football avec son bourreau sur l’échafaud, un brigadier seul face à un groupe de mineurs en grève, etc.


Comme dans les tomes précédents, l’art de conteur du bédéiste fait voyager le lecteur dans des endroits variés : les montagnes, des villages, des habitations isolées, un tribunal, la place d’un village, un stade de football, une prison pour hommes, un train, une plage, une mine de charbon, un monastère abandonné, etc. Chaque lieu est rendu concret et unique par des détails bien choisis et authentiques. Il sait mettre en scène et rendre plausibles des moments inoubliables : cette fusillade dans une auberge, Tristán Valdivia racontant des histoires aux rebelles à la viellée, un enfant mangeant enfin à sa faim, un médecin contraint et forcé par une femme en colère à examiner un enfant, la colère silencieuse d’une foule suite à une exécution capitale en public, une fusillade entre rebelles et soldats sur une plage, une femme d’une soixantaine d’années recevant des fuyards chez elle, leur servant le café et leur demandant la raison pour laquelle ils ont fait la révolution. Que ce soient des personnages qu’il a suivi depuis le début, ou des inconnus, le lecteur ressent une réelle empathie pour eux, s’inquiétant de leur sort, indigné ou révolté par l’injustice qu’ils subissent, certains jusqu’à la mort.



En fonction de ses attentes, le lecteur peut ressentir de l’étonnement à ce que l’auteur passe de la grève générale à la Révolution insurrectionnelle, puis à la débande, sans montrer l’éphémère République socialiste asturienne, proclamée dans la ville d’Oviedo. Le propos de la bande dessinée réside ailleurs : dans ce qu’il advient de ceux qui ont fait cette Révolution. Pour autant, le récit continue de mettre en scène la réalité historique et le sort de ces rebelles. De séquence en séquence, le lecteur relève plusieurs situations : à commencer par participer à l’animation des Jeunesses Socialistes qui constitue un élément de preuve de la culpabilité d’un lieutenant accusé. L’inauguration de la statue commémorative du marquis célèbre l’oppresseur capitaliste : le lecteur y voit le fait que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, ainsi qu’une humiliation cruelle de ceux qui se sont révoltés. L’exécution des meneurs revient à punir les responsables, mais aussi réduire à néant la révolte qu’ils portaient en eux et à servir d’exemple pour ceux qui seraient tentés d’essayer à leur tour. Le jeune condamné à la peine capitale évoque son espoir passé de jouer au football en professionnel : ce qu’il redoute par-dessus tout c’est qu’on se méprenne sur son équipe favorite, une métaphore de l’instrumentalisation mensongère de son engagement politique. Etc.


Le lecteur constate que l’auteur ne s’arrête pas à montrer comment la répression poursuit son œuvre, légitimée par le retour à l’ordre établi et voulant exterminer tous les rebelles. Alors qu’une nouvelle grève éclate, un brigadier se retrouve à aller parlementer seul face au meneur des grévistes. Ce dernier lui fait observer que pour l’instant, c’est les militaires qui commandent. Mais si les grévistes discutent entre eux, peut-être qu’ils remettront le bazar comme en octobre. Peut-être que cette nuit le brigadier va aller se coucher au Cercle Catholique et demain matin il se réveillera dans une commune socialiste. Et s’il s’enfuit à la capitale, en deux jours ils le retrouveront et ils lui règleront son compte. Plus tard une dame d’une soixante d’années demande à Apolonio pourquoi ils l’ont fait la révolution. Le mineur lui répond qu’il a une fille qui s’appelle Isolina. Il ne sait pas de quelle façon ce qu’il a fait pourra servir à sa fille, mais… Quelque chose dans sa tête lui disait qu’il doit le faire pour sa gamine. Personne ne savait exactement ce qu’ils allaient faire, pas même le bon Dieu. Tout mettre sens dessus dessous, virer le patron, dynamiter la cathédrale. Ils ont embarqué des gens avec eux, des gens qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais croisés dans sa vie. Ce qu’il veut, c’est que sa fille ait un avenir. Qu’elle ne subisse pas tout ce qu’il a dû subir. Pour les enfants, on fait ce qu’on a à faire. Elle ne le mérite pas sa fille, de mener la vie misérable que sa mère et lui ont vécu. Une belle profession de foi.


Comment tout cela peut-il finir ? L’Histoire a déjà répondu à cette question, et l’auteur s’y tient. Sa narration visuelle conserve toutes ses qualités : une apparence de spontanéité, un sens impressionnant du bon dosage d’informations visuelles, et du choix le plus pertinent, des êtres humains plausibles et touchants, des moments inoubliables. Le choix narratif est de se focaliser sur les rebelles, d’origines différentes, avec des situations différentes, allant de fuyard à prisonnier, et de montrer comment la société établie panse ses plaies et les réduit à néant, perpétrant ainsi l’injustice sociale. Le lecteur redoute de découvrir comment tout cela peut finir pour Apolonio, sa fille Isolina et Tristán Valdivia. D’un côté le retour à la normale est accablant, de l’autre ces individus ont agi comme leurs convictions les incitaient. Un personnage indique qu’il a vécu comme il avait envie, ou comme on l’a laissé, ça dépend de comment on voit les choses.



lundi 15 juillet 2024

Le Chant des Asturies (3)

Le monde se voit différemment en fonction d’où on se trouve.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie, il fait suite à Le Chant des Asturies (2) (2017) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition en version originale, date de 2019. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2024. Il comprend deux cent trente-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris.


La guerre civile bat son plein dans les artères de la capitale de région : les rebelles tirent et se replient, les soldats du bataillon marocain leur tirent dessus et les repoussent, de nombreux combattants tombent sous les balles, plusieurs constructions sont la proie des flammes. Le canon tonne dans certaines rues. Un général indique à son second d’envoyer un message à la garnison installée dans la capitale : leur dire de résister trois jours de plus, leur dire que c’est un ordre du général López Ochos. Trois jours et tout sera terminé. Les rebelles évacuent leurs blessés sur des brancards de fortune, sous le regard de la population civile. Les échanges de tirs nourris reprennent. Des avions militaires survolent la ville. Dans une rue pas encore reconquise par l’armée, un homme avec un bandage sur l’œil droit s’adresse à des rebelles en train de piller une librairie. Il leur annonce que le Comité Socialiste a été dissout. Le Deuxième Comité Révolutionnaire a pris le commandement des milices ouvrières. Il leur demande de l’écouter et de ne pas céder au pillage. Un rebelle se retourne et lui répond : il lui intime de se taire et de prendre tout ce qu’il peut avant l’arrivée des Arabes. Le socialiste laisse choir son drapeau, et repart avec les bras chargés de livres.



À San Pedro de los Arcos, en périphérie de la capitale, le canon tonne également, une estafette apporte l’ordre du général López Ochos : occuper la gare ferroviaire. Le commandant répond qu’on les bombarde depuis l’église située devant eux, qu’Ochos ne peut pas savoir ce dont ils doivent s’occuper, et il donne l’ordre à ses soldats de déloger l’église. Le combat reprend. Un rebelle manie la mitrailleuse, et se rend compte qu’ils manqueront de munitions d’ici midi. Il ordonne à son amie Aida de s’en aller. Elle refuse car elle aussi sert la révolution. Un tir plus précis fait éclater le crâne du rebelle sous les yeux de sa fiancée qui se tient devant lui. L’officier russe Ivanov approche avec son pistolet encore fumant, le sourire aux lèvres. La nuit, tous les tirs ont cessé : chaque soldat dort son coin, indépendamment de son camp. Toujours en costume cravate, monté à cheval, Tristán Valdivia, le petit marquis, arrive dans une ville située sur le chemin menant à Montecorvo. Il décide de rendre sa liberté à sa monture, en le comparant au petit cheval volant d’un poème de Piotr Erchov. Le cheval part au trot et Tristán Valdivia se remet en marche, les mains dans les poches. Une voiture le dépasse, et elle s’arrête un peu plus loin. Le passager à l’avant lui fait demande où il va et lui dit de monter à l’arrière. À côté de lui, se trouve un homme qui fait partie de ceux qui ont monté cette Révolution qui est en train de tomber à l’eau.


Étrange : le lecteur se souvient de la fin du tome deux, et il en était sorti avec l’impression que la Révolution avait fait long feu. Mais non, les combats font toujours rage. Comme dans le tome précédent, l’artiste réalise de dessins qui peuvent un peu dérouter : des traits de contour fins, une précision fluctuante en fonction de ce qui est représenté avec des éléments pouvant apparaître naïfs dans leur degré de simplification, mais aussi certaines représentations très travaillées, dans le détail ou dans la sensation. De temps à autre, le recours à des traits plus épais, plus charbonneux, apportant une grande consistance à l’élément correspondant. Le dessinateur continue à montrer crûment la réalité de ces champs de bataille urbains. Le jeune homme dont la moitié de la tête est emportée par une balle sous les yeux de sa fiancée, l’officier russe marchant avec assurance et une satisfaction d’avoir abattu un rebelle. Un bataillon de Marocains bien ordonnés qui arment leur fusil dans un bel ensemble et qui font feu tous en même temps, étant sûrs de tuer les fuyards présents dans la rue. Les cadavres en pleine rue. Puis, quand la reddition prend effet, des scènes terrifiantes : un soldat se tenant devant un peloton d’exécution très professionnel dans leur mission. Le monstrueux officier russe, une force de la nature, accomplissant les basses besognes les plus viles, sans état d’âme.



Le lecteur ressort de ces affrontements, assez éprouvé par les rebelles dont les meneurs se font exterminer, alors que leur cause était juste et qu’elle l’est toujours, les troupes marocaines faisant subir à la population espagnole ce que l’armée leur a fait subir dans leur pays, les missions d’élimination, les morts des deux côtés en pleine jeunesse. Le pire reste à venir : la Révolution a échoué, les perdants doivent payer. À commencer par les prisonniers, hommes ou femmes. Les vainqueurs écrivent l’Histoire, et ils disposent de tous les droits sur les vaincus, pour rétablir l’ordre et la sécurité, et s’assurer de faire passer le goût de recommencer aux meneurs, ainsi que celui de les imiter aux suiveurs. La torture. Un journaliste est arrêté en pleine rue pour avoir indiqué qu’il rapporterait les faits dans son journal. Il est amené au poste, et Ivanov s’occupe lui : le journaliste est assis et ligoté sur une chaise, et l’officier russe le frappe pour qu’il avoue. Les dessins restent dans un registre rapide avec un bon degré de simplification. La violence des coups et les blessures sont figurées par des taches d’encre et des mouchetis. Le lecteur ressent pleinement la souffrance physique, ainsi que la résignation grandissante au fur et à mesure que le journaliste comprend le caractère létal de la situation. En termes narratifs, l’auteur sait faire encore plus efficace et horrible sans rien montrer. Un groupe de prisonniers masculins : l’un d’eux est ramené par ses tortionnaires et jeté parmi les autres, complètement prostré et muet. Le nouveau prisonnier comprend qu’il a été émasculé dans des conditions barbares. Tout aussi insoutenable : même dispositif du retour d’un être humain ayant subi des violences atroces, il s’agit cette fois d’une femme, jetée également parmi un groupe de prisonnières. Isolina se penche vers elle pour lui apporter un peu de réconfort, alors qu’Emilia la supplie que plus jamais ça ne se reproduise, sans qu’aucune torture ne soit représentée.


La Révolution a bel et bien échoué : le temps est venu de l’épuration dans ce qu’elle a de plus ignoble, jusqu’à la vengeance, voire l’extermination, sous des formes très diverses. Le récit continue de suivre trois personnages principaux : Isolina, son père mineur Apolonio, et Tristán Valdivia, fils du marquis propriétaire des mines de Montecorvo. Le récit passe de scènes urbaines pour les combats et les prisons, à des scènes champêtres alors que le petit marquis et le mineur marchent pour rejoindre le petit village de Montecorvo. Comme dans le tome précédent, le dessinateur surprend régulièrement le lecteur. Ce dernier voit bien que l’artiste doit abattre beaucoup de pages, et qu’il a opté pour des dessins à l’apparence assez brute, des contours pas peaufinés, des visages aux traits simplifiés, des traits à l’apparence plus ou moins assurée, des représentations éloignées du photoréalisme. Dans le même temps, régulièrement, une séquence surprend par la nature et la précision des informations visuelles qu’elle apporte, par l’environnement : des vues en élévation d’une ville, d’un village, un modèle de véhicule, un pont métallique, une usine, une scène de foule complexe, une milice à vélo, des activités rurales anodines, un huis clos étouffant dans une petite maison de campagne, etc. De même, l’artiste fait usage de nombreux outils graphiques diverses : dessins en pleine page ou en double page, séquences silencieuses, cases dépourvues de bordure, gouttières entre les cases noires au lieu du blanc habituel, ombres chinoises, onomatopées renforcées pour le bruit des bottes, deux fac-similés de une du journal Le Modéré, pluie battante dans des cases de la hauteur de la page, exagérations pour un effet horrifique, etc.



En entamant ce tome, le lecteur est partagé entre ce qu’il sait déjà de ces événements historiques, ce qu’i souhaite pour les principaux personnages, et ce qui se passe vraiment dans ces pages. Isolina, Apolonio et Tristán Valdivia continuent d’évoluer, subissant les événements qui les dépassent et qui les meurtrissent. Sans phylactère explicatif, l’auteur sait montrer ce qui se passe dans la tête de chacun d’entre eux : le refus de se soumettre à l’état de victime sans défense pour la jeune femme, le constat de plus en plus manifeste de sa condition d’oppressé pour le mineur ainsi que de son comportement de classe, la réalité de l’oppression capitaliste dans ce qu’elle a de plus abjecte pour le petit marquis. Dans le même temps, l’auteur continue de montrer la Révolution et les conséquences de son échec sous de nombreuses facettes. Il y a bien sûr l’abattement d’avoir perdu pour les rebelles, et la satisfaction de l’ordre rétabli pour le gouvernement et la majeure partie de la population civile. Il y a également toutes les lâchetés ordinaires : dénoncer ses voisins qui ont fait partie des rebelles, s’acharner sur les perdants, ne pas oublier se servir en passant en pillant quel que soit son camp, abuser des faibles, torturer avec l’excuse d’agir sur ordre, exécuter froidement un autre être humain sans une once d’empathie comme on extermine un nuisible, etc. Régulièrement, l’auteur met en scène un moment à la fois évident, à la fois imprévisible. Des sœurs enjoignant un rebelle de prier, et celui-ci s’exécutant avec une prière tellement personnelle que les religieuses en restent coites. Un soldat arabe faisant la leçon à un autre soldat arabe détrousseur de cadavres, et celui-ci lui expliquant comment il en est arrivé là. Un parlementaire comprenant très bien ce que l’exécution des meneurs entraînera comme morts dans le peuple, et assumant le choix de le faire. Un vieil homme aveugle acceptant de vivre dans une maison à l’écart de la ville pour ne pas causer de tort à sa famille. Un mineur prenant conscience que le mode de fonctionnement du système capitaliste favorise toujours les propriétaires des outils de production. Une scène de combat à mort entre deux personnes d’une vingtaine de pages, d’une intensité éprouvante. Dans ce contexte, chaque acte de gentillesse, chaque moment d’empathie, chaque preuve de solidarité prend des proportions à couper le souffle, l’auteur montrant par là-même où se situent ses convictions.


La Révolution a échoué : le temps est venu d’en payer le prix. Les vainqueurs ont la main lourde, et les vaincus souffrent et meurent. L’auteur réalise une narration visuelle vive et immédiate, avec une sensation de spontanéité, tout en mettant à profit toutes les possibilités graphiques qu’offre la bande dessinée. Les personnages principaux encaissent des coups dans cette période de bouleversements violents. Les différentes facettes de la société réagissent chacune à leur manière : le monde se voit différemment en fonction d’où on se trouve. Poignant et universel.