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jeudi 8 septembre 2022

Capricorne T13 Rêve en cage

La liberté d’être qui je suis !


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 12 (2007) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2008 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario et les dessins, et par Isabelle Cochet pour les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14, c’est-à-dire le troisième cycle.


Après une longue marche dans la neige, Capricorne a atteint une cabane au sommet d’un fjord. Il a sorti une bouteille de son sac et en a bu une longue rasade. Il s’est endormi face à une fenêtre avec cinq rangées de quatre carreaux chacune. D’habitude, il n’aime pas raconter ses rêves, mais celui-ci avait l’air si… singulier. Dans un rêve, l’inconscient nous envoie des messages cryptés en événement, rencontres et échanges de toutes sortes. Mais cette fois-ci, il avait l’impression que certains éléments venaient de l’extérieur ! Cependant, l’inconscient sait des choses que la conscience éveillée ignore totalement. En tout cas, il ne s’attendait pas à ce que, dès le départ, quelqu’un l’embrasse sur la joue. Capricorne se retrouve dans un immense parc magnifiquement aménagé, et une silhouette avec capuchon rouge lui dépose une bise sur la joue, puis part en courant. Il reprend ses esprits et se lance à sa suite, tout en se demandant ce qu’est ce jardin. Il n’a pas conscience d’être en train de rêver, et donc que son environnement peut changer à tout instant. Il se rend compte qu’il est toujours en train de courir derrière la silhouette encapuchonnée, dans un égout. La silhouette a disparu et il se retrouve devant le spectre des trois vieilles femmes qu’il avait rencontrées à son arrivée à New York.



En les voyant, Capricorne cherche les cartes du destin dans ses poches : il ne les a plus. Les trois vieilles lui répondent qu’ils les ont empruntées pour jouer. Il leur demande qui sont ces Ils, mais elles ont déjà disparu, et il voit passer la silhouette en rouge à l’extrémité du tunnel. Il la suit et il débouche dans le jardin, devant un plateau d’échec à taille humaine, sur lequel se trouvent des pièces, manipulées par Dahmaloch et l’Homme aux mains tatouées, ayant une stature de géant de plusieurs mètres de haut. Il ne comprend pas leur présence, puisqu’ils sont prisonniers de la pierre d’éternité. Il prend conscience qu’il est en train de rêver, et il se dit que le symbole de l’échiquier avec deux entités représentant le bien et le mal se disputant son âme, est un peu pauvre. Il monte sur l’échiquier, et les pièces s’éparpillent. Il se rend compte qu’il a un peu grandi, mais qu’il reste encore beaucoup plus petit que les deux joueurs. L’Homme aux mains tatouées lui fait remarquer un couteau ensanglanté dans l’herbe. Dahmaloch lui fait observer qu’il peut suivre les traces de sang, ce que Capricorne fait. Il arrive en vue d’un groupe d’individus : il s’agit de mentors, tous morts quand l’engin infernal à l’intérieur de leur corps a déployé les pics qui les ont transpercés.


Après les trois albums précédents, le lecteur s’ait qu’il va retrouver Capricorne pour une nouvelle étape au cours de son voyage de retour vers New York, tout en se demandant quel sera le thème de cet épisode, ainsi que le formalisme que l’artiste va s’imposer. La première planche montre la tête de Capricorne en gros plan endormi par-dessus le quadrillage des cases pour la partie supérieure de la planche, et intégré dans le même quadrillage pour la partie en bas à droite. Cela le renvoie à la couverture décomposée en cinq bandes de quatre cases, Capricorne agrippant les bordures de cases comme les barreaux d’une cage, une silhouette avec un manteau rouge courant en bas. Effectivement, chaque page est découpée suivant cette grille séparant vingt cases de même taille. Pour autant, l’artiste a choisi de ne pas représenter vingt images différentes, à raison d’une par case. Il utilise rigoureusement ce découpage très rigide de la planche 1 à la planche 43, avec une certaine souplesse dans sa mise en œuvre. À plusieurs reprises, un unique et même dessin peut se retrouver découpé sur plusieurs cases contigües. Par exemple, il peut occuper les deux premières bandes, et être partitionné en huit cases par la trame de bordures noires. En effet, l’artiste a choisi un fond de page noir, plutôt que blanc comme il est d’usage dans les bandes dessinées. Il joue également sur l’ordre de lecture des cases qui ne se fait pas forcément par bande de gauche à droite, puis celle située en dessous. À plusieurs reprises, le lecteur lit la première case d’une bande, puis passe à la première case de la bande située immédiatement en dessous, puis il revient à la deuxième case de la bande supérieure, et passe à la deuxième case de la bande située en dessous. La composition peut également induire une lecture bande par bande de haut en bas, sauf les cases situées dans la dernière colonne, celles-ci se lisant en dernier de haut en bas. Il peut aussi réaliser un dessin en pleine page, décomposé en vingt cases par la trame immuable, et remplacer la portion isolée dans une ou plusieurs cases, par un dessin avec un autre point de vue, ou un autre angle de prise de vue.



Non seulement il s’impose un cadre de découpage contraignant, mais en plus l’auteur consacre un album entier à un rêve, c’est-à-dire une histoire imaginaire pour le personnage principal, dans une histoire imaginaire racontée au lecteur. Un truc qui ne compte pas, pour le dire brutalement. Certes, la narration visuelle s’avère de haute volée : la silhouette avec sa cape rouge, le jeu avec le découpage en vingt cases et la façon de les utiliser en rebattant l’ordre de lecture des cases tout en conservant une lisibilité sans difficulté. Comme à son habitude, l’artiste prend grand soin de donner une dimension visuelle à sa narration : les différentes parties du parc chacune avec leur végétation, le passage dans les égouts, le plateau d’échec géant, la scène sur un navire à voile, celle dans la maison de famille des Parris, Capricorne entrant dans une cathédrale ou parcourant un labyrinthe. Le dessinateur ne se cache pas derrière le nombre de cases : il prend le temps de représenter chaque élément, personnage ou décor, avec un bon niveau de détails que ce soit l’aménagement des différentes parties du parc, le navire dans une vue du dessus inclinée, ou la façade extérieure de la cathédrale et ses arches à l’intérieur, ou encore des vues aériennes du jardin quand Capricorne le survole en volant.


Bon, un rêve du personnage principal, pas de quoi s’exciter, une histoire qui ne compte pas. En fait, il n’en est rien : à la surprise du lecteur, le scénariste plonge au cœur de la mythologie de sa série, en mettant Capricorne au centre d’une manière très habile. Il donne une forte consistance à ce rêve, en le dessinant comme une aventure normale. Le lecteur ne s’en offusque pas, préférant cette approche à une suite de visions éthérées à faible teneur en intrigue. La dimension onirique est présente par des éléments qui ne sont pas rationnels : la silhouette en rouge, des transitions abruptes, comme traverser une haie de jardin pour se retrouver sur le navire en plein océan. Le lecteur sourit en voyant le spectre des nornes dans les égouts de New York. Il s’amuse de la présence de Dahmaloch et de l’Homme aux mains tatoués. Il se dit que le couteau ensanglanté initie une enquête et s’apprête à guetter les indices. Puis il prend conscience que le scénariste effectue une démarche qu’il n’imaginait pas : rappeler des faits passés en donnant tous les éléments de contexte. Les cartes du destin confiés par les nornes, Ted Sharp l’homme de main de Jeremy Darkthorne et les circonstances de sa mort, la dette de Dahmaloch vis-à-vis de Capricorne, les mentors embrochés de l’intérieur par les pics d’un engin infernal, le rôle de Preston Theroux & Tom Flanagan, Jefferson Grannitt le fils du commandant du camp d’internement où Capricorne était prisonnier, Fay O’Hara et son ombrelle, Mordor Gott un dieu qui est mort pour Capricorne.



Le lecteur n’en attendait pas tant : l’énigme du couteau ensanglanté et la remarque d’un protagoniste incitent Capricorne à considérer certains éléments de son rêve comme des indices dans une enquête. À cela s’ajoutent des symboles évidents : la silhouette avec un chaperon rouge qui guide Capricorne au travers de son paysage onirique, comme le lapin guide l’héroïne dans Les Aventures d'Alice au pays des merveilles (1865) de Lewis Carroll (1832-1898), le labyrinthe dans lequel Capricorne doit avancer, ou encore l’intervention de d’une version enfant de Capricorne et d’une version troisième âge. Derrière ces aventures oniriques, l’inconscient du héros est au travail, effectuant des rapprochements par association d’idées. À deux ou trois reprises, le lecteur effectue lui-même des associations supplémentaires. Il voit les mentors réciter leur mantra : Nous luttons contre la fatalité ; L’être humain est libre de choisir ; Rien n’est écrit ; Rien n’est déterminé d’avance. Par réflexe, il se souvient automatiquement de Capricorne déclarant à Patrick dans le tome 11 : Finalement les choses n’arrivent peut-être pas par hasard. Le symbolisme prend également une dimension visuelle quand Dahmaloch décide de quitter le jardin en passant par-dessus l’une des barres noires qui séparent deux rangées de cases : il sort de la page. Capricorne en fait autant en passant à son tour par-dessus le rebord dans la page, et dans la planche suivante, la numéro 37, il a quitté la grille régulière de vingt cases pour un découpage biseauté. En fin, de tome, il quitte le jardin en s’envolant, introduisant la troisième dimension, en s’élevant au-dessus de la grille, en passant en 3D.


Voilà un tome des plus singuliers : le lecteur s’attend à un nouvel arrêt dans le voyage, et une contrainte formelle différente. Cette dernière est bien présente : respecter un quadrillage de cinq bandes comprenant quatre cases chacune. Toutefois, l’artiste s’accommode de ce découpage régulier et rigide, en se montrant inventif quant aux façons de l’appliquer sans respecter l’ordre de lecture implicite des cases. Un tome consacré à un rêve de Capricorne : pas sûr que ça apporte autre chose qu’une respiration inventive sur le plan visuel. Tout faux : le lecteur découvre la mise en scène du travail de l’inconscient du héros, avec des dessins descriptifs et figuratifs, et en même temps un processus de compréhension qui fonctionne sur la base d’observations, et de déductions basées sur l’intuition. Très fort. Un divertissement de haut vol qui ramène la série en plein cœur de sa mythologie, l’auteur se montrant attentionné vis-à-vis du lecteur pour être sûr qu’il ne se perde pas.



mardi 9 août 2022

Capricorne, tome 11 : Patrick

Dans une image, chacun voit ce qu’il veut.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 10 - Les Chinois (2005) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2006 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14, c’est-à-dire le troisième cycle.


Quelque part dans la campagne, les arbres et l’herbe sont bien verts. Patrick est en train de fleurir une tombe. Rectangle noir. Il dépose un bouquet et un pot de fleurs sur la tombe de son frère Erik. Puis il va ranger son arrosoir dans sa carriole qu’il tire pour rentrer chez lui. Une fois entré, il entend une voix faible le héler. Il s’approche du lit où est allongé Capricorne et il lui remonte le drap, tout en constatant avec satisfaction qu’il est réveillé. Il se présente et lui explique qu’il l’a trouvé sur la route à quelques kilomètres d’ici. Quelqu’un a tiré sur capricorne : la balle a traversé son épaule. Il n’y a pas eu trop de dégâts, mais il a perdu pas mal de sang. Pour l’instant, il a surtout besoin de reprendre des forces. Patrick va lui préparer un bouillon chaud. Son hôte parvient à se présenter : Brent Parris. Patrick sort, et le convalescent ferme les yeux.



Le soir, Patrick est de retour avec le bouillon chaud qu’il fait avaler à Brent en le lui donnant à la cuillère. Il lui demande ce qu’il s’est passé. Le blessé répond qu’il croyait connaître les gens, mais qu’il s’est trompé sur toute la ligne. Il avait débarqué dans un hameau où régnait une sale ambiance. Il n’a pas voulu intervenir, mais dans les rares relations qu’il a eues avec ces gens, il s’y est très mal pris. Il ne sait pas juger son prochain, et avec les enfants il est lamentable. D’où le trou dans son épaule. Sa propre bêtise ! Brent a conscience qu’il se vidait de son sang sur la route et qu’il allait devoir affronter la mort. Seule sa perte de conscience l’a sauvé de la peur panique qui l’envahissait, la peur de mourir seul. Patrick l’a écouté, et il lui suggère de dormir un peu, en sortant de la chambre. Brent ferme les yeux. Il rêve d’une silhouette avec une tête enflammée qui pointe un index vers lui. Le matin, il est réveillé par Patrick qui lui apporte un petit déjeuner chaud, au lit. Brent commence à raconter son rêve bizarre, mais sa voix vient à s’éteindre. Il la retrouve rapidement, et son hôte suppose que c’est peut-être une conséquence de l’accident. Brent propose que Patrick parle de lui. Ce dernier répond que ça fait quelques années que les gens ont du mal à le supporter, et que lui ne les supporte plus du tout. Alors il est venu s’installer ici, un peu à l’écart. Il continue : l’imperméable de Brent est fichu. Il en a vidé les poches avant de le jeter. Il en tend le contenu au convalescent : des cartes et des feuillets avec l’histoire que Miriam Ery avait écrite. Il se dit qu’il pourra la lire pour recouvrer ses souvenirs. Enfin, il peut se lever et aller jusqu’au salon. Il remarque des peluches sur le canapé.


Deuxième tome consacré à une nouvelle étape sur le long retour de Capricorne vers New York. Après le drame de l’histoire précédente, le lecteur ne sait pas trop à quoi s’attendre. Il comprend rapidement qu’il s’agit de la phase de convalescence du héros, après s’être fait tirer dessus par un enfant. Il va donc séjourner quelque temps dans cette maison, avec Patrick pour unique compagnie. Deuxième histoire de type drame, encore plus intimiste que le précédent puisque tout se déroule entre Patrick et Brent Parris. Le lecteur se retrouve très loin des récits d’aventure du premier et du deuxième cycle. Dans un premier temps, il s’amuse même à relever les remarques qui relèvent d’un constat introspectif, ou sur la maturité de l’individu. Cette remarque de Capricorne qui croyait les connaître les gens et qui a fait l’expérience qu’il s’est trompé sur toute la ligne, qu’il ne sait pas juger son prochain. S’il est sensible à ce genre de remarques, il en relève d’autres comme : tôt ou tard, on doit s’avouer ses défauts. C’est quand on prend conscience de nos limites et de celles imposées par la société, et qu’on les assume, qu’on devient adulte. Mais gare à ceux qui perdent jusqu’au dernier fragment de leur âme d’enfant. Dans une image, chacun voit ce qu’il veut. C’est en perdant nos parents que nous cessons d’être des enfants. Etc. Les deux personnages ne sont pas en train de faire un point sur le développement personnel : il ne s’agit pas pour eux de se résigner, ils sont dans la phase d’acceptation. Ils ont appris à se connaître.



S’il lit ce tome dans l’intégrale en noir & blanc, le lecteur regrette de ne pas pouvoir profiter de la couleur, tout en appréciant le fort contraste entre noir & blanc. Il se souvient également peut-être de l’introduction d’Antoine Maurel qui évoquait les défis graphiques que le créateur s’impose. Ça commence par ce rectangle noir qui est à cheval par-dessus une partie des cases deux et trois de la page qui en compte quatre, chacune de la largeur de la page. Il se souvient que l’artiste lui avait déjà fait un coup semblable avec un chat dans le tome Capricorne, tome 5 : Le Secret (2000). Dans ce tome, le dispositif est similaire, utilisé avec parcimonie, amenant à la révélation du dessin complet, qui apporte de la profondeur à ces cinq images superposées aux cases à l’horizontale, à de nombreuses pages d’intervalle. Le lecteur constate rapidement que l’artiste s’est fixé comme défi de n’utiliser que des cases de la largeur de la page, entre quatre et neuf par page, avec l’exception d’un dessin en pleine page en planche 24. Cette contrainte qu’il s’impose présente un degré élevé, avec le défi d’imaginer des prises de vue qui tirent profit de ces cases en écran très large. De temps à autre, l’artiste se contente d’un élément dessiné en milieu de case, ou bien d’un côté ou de l’autre, sur fond blanc ou sur fond noir, laissant le reste de la case vide de toute information visuelle. Ces cases sont conçues pour obtenir un effet vis-à-vis du personnage ou de son action. L’artiste introduit de la variété à deux autres reprises : un dessin en pleine page en planche 6 qui est découpé en cinq bandes de quatre cases de taille identique, et en planche 37 un dessin occupant toute la page sauf la bande inférieure, artificiellement découpé en six cases de la largeur de la page.


À l’exception de la planche découpée en vingt cases et de celle avec un dessin en pleine page, le créateur s’en tient à son dispositif de cases de la largeur de la page. Le lecteur constate que le niveau de détails descriptifs est élevé, presque au même niveau que le tome précédent. Andreas fait en sorte d’ancrer son tête-à-tête dans une réalité concrète et palpable. Il n’y a que lors de la discussion de nuit que le noir vient remplacer les arrière-plans, pour créer une atmosphère propice aux confidences, et aussi aux regrets, à la tristesse. Le dessinateur en profite pour passer en mode gravure avec des lignes parallèles serrées, évoquant également un peu le travail de Bernie Wrightson. De fait, lorsque l’effet de cases de la largeur de la page est intégré par le lecteur, il en vient à l’oublier, la qualité de la narration visuelle reprenant le dessus. L’auteur resserre encore sa mise en scène avec cette discussion en tête-à-tête dans la pénombre nocturne, avec juste un feu de cheminé. Pendant vingt pages, Patrick et Brent se parlent doucement, avec des souvenirs, des silences. Le premier fait la lecture au second, le récit écrit par Miriam Ery, puis il se lance dans des confidences. Alors que la représentation des émotions dans le tome précédent n’était pas entièrement convaincante, ici l’artiste trouve le juste équilibre entre sa façon de simplifier les traits de visage et une forme de sobriété dans la direction d’acteurs. Alors même que la scène est statique et incite le lecteur à se concentrer sur l’histoire dans l’histoire, celle lue par Patrick, il se rend compte qu’il observe également ces deux hommes assis dans leur fauteuil avec une forme de tendresse, un peu plus forte que de la simple empathie.



Le dialogue mêle ce texte imbibé de la mythologie de la série, et l’émotion qui étreint de plus en plus Patrick qui le lit. D’un côté, il est ravi que Brent Parris explicite ce qu’est un Capricorne : un individu lié à la ville de New York, qu’il protège à sa façon. Il apprend la raison pour laquelle Dahmaloch se sent lié à Capricorne. Il note dans un coin les deux nouveaux personnages de la mythologie : le corsaire Preston Theroux et Tom Flanagan. Dans le même temps, il voit l’effet que cette histoire produit sur Patrick qui la lit. Il est touché par l’émotion qui s’empare de lui. Après coup, il se rend compte que ce passage montre un personnage ému par une histoire dans l’histoire, comme lui lecteur est ému en lisant l’histoire de Patrick, une élégante mise en abîme. Il est également touché par les moments pendant lesquels Brent perd sa voix : comme si s’exprimer devient une épreuve impossible à surmonter, ou comme si une force supérieure lui impose le silence. Il voit aussi deux hommes qui ne sont pas dans l’action, qui ne se connaissent pas, dont l’un malade est le débiteur de l’autre qui l’héberge et le soigne. Deux hommes calmes et posés qui ont conscience de leur propre malaise et du malaise de l’autre, qui prennent du recul, sans savoir comment débloquer leur situation de souffrance émotionnelle, sans savoir comment aider l’autre, ou au moins le soutenir. Il reste quelques phrases un peu gauches, mais le processus mis en scène bénéficie d’une sensibilité honnête et juste qui emporte l’empathie du lecteur.


Dans un premier temps, le lecteur comprend qu’il s’agit d’une autre étape sur le chemin du retour de Capricorne, un autre drame. Puis il constate le défi visuel : raconter une histoire avec uniquement des cases de la largeur de la page. L’artiste est assez aguerri pour tirer profit de cette contrainte qu’il s’impose lui-même, avec une variété de plans que le lecteur n’aurait pas cru possible. Il ne pensait pas que l’album serait constitué pour moitié d’une discussion au coin du feu entre les deux personnages. Il se laisse prendre au jeu, et ressent que le créateur a réussi son pari : l’un et l’autre sont conscients de leurs défauts, et ils parviennent à communiquer sur un plan émotionnel, à passer d’une phase de résignation à une phase d’acceptation. Du grand art.