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lundi 21 avril 2025

Carla

Écraser son prochain pour exister ! Et c’est pareil à tous les niveaux, ici, comme ailleurs !


Ce tome contient six histoires mettant en scène Carla une conductrice de taxi. Son édition originale date de 1993. Il a bénéficié d’une réédition soignée en 2024. Il a été réalisé par Jacques Lob (1932-1990) pour le scénario, et par Edmond Baudoin pour les dessins, et les couleurs de la deuxième histoire. Il compte soixante-quatorze pages de bande dessinée, plus deux pour l’introduction. Celle-ci a été réalisée par Baudoin seul, après le décès du scénariste : il parle du cancer du défunt, et d’avoir écrit le dernier scénario après, avec une touche de prétention puisque Carla tue la mort.


C’est à l’heure où l’ombre chasse la grisaille pour servir d’écrin aux lumières de la ville… Carla tourne la clé de contact. La Mercedes démarre en douceur et pénètre dans la nuit. À l’horizon, le soleil disparait, noyé dans l’horizon… Dans la rue, Gil hèle son taxi. Vingt heures quarante-cinq, à l’angle de l’avenue Philip-Robin et du boulevard Ghilmetti. Carla arrête sa Mercedes et le prend en charge. Il lui demande de le conduire à l’aéroport, et il ajoute qu’il est très pressé. Après quelques minutes, il demande à la conductrice si elle ne pourrait pas aller un peu plus vite, il est vraiment très pressé. Elle lui demande à quelle heure est son avion : il répond qu’il faut absolument qu’il soit là-bas avant la demie ! Une fois sur place, elle souhaite savoir où elle doit le déposer : il explique que c’est la Tansaerial, de le laisser au départ. À 21h27, elle le dépose, il lui tend plusieurs billets et s’en va en courant sans récupérer sa monnaie, il n’en a pas le temps. Il arrive à la porte d’embarquement, mais trop tard, il voit l’avion de sa bien-aimée Trilby s’envoler. Il retourne à son point de dépose, complètement démuni, et Carla lui propose de le ramener, sa monnaie servira à payer la course. Elle constate qu’il a dû arriver trop tard, et après quelques banalités, il lui raconte son histoire.



C’est un samedi soir à l’atmosphère bruyante et survoltée dans la grande ville. Un aveugle s’engage pour traverser une grande avenue à une heure de pointe, se faisant klaxonner de toute part. Les conducteurs se mettent à l’insulter. Il se retrouve vite au milieu du carrefour, cerné de voitures aux conducteurs énervés. Une femme arrive et s’interpose : Maggie hèle le taxi de Carla, y prend place avec Gil, en grillant la politesse à un client qui s’apprêtait à y monter. Elle donne l’adresse : 23 rue des Robiaux, c’est dans la zone Est, près de la Tour brûlée. Le couple se dispute sur la banquette arrière : Alex estime qu’il n’aurait pas écouter Maggie car il ne voulait pas sortir, et elle lui reproche de vouloir se remettre à vivre comme avant. Carla pense à la Tour brûlée : elle devait être l’un des édifices les plus prestigieux de la ville. Mais certains durent y voir un symbole trop voyant du capitalisme triomphant. Un gigantesque incendie d’origine criminelle mit fin en une nuit à ce rêve de pierre et de métal. La tour n’est plus maintenant qu’un immense squelette noirci dominant la ville. Sa désolation sert de repaire, dit-on, à des individus peu fréquentables.


Comme l’indique la préface, ce recueil regroupe des histoires parmi les dernières de Jacques Lob qui avait déjà travaillé avec Georges Pichard pour Blanche Épiphanie, avec Philippe Druillet pour Lone Sloane, avec Jijé pour Jerry Spring, avec Gotlib et Jean Solé pour Superdupont, avec Jean-Marc Rochette pour Transperceneige, et d’autres, sa carrière de scénariste ayant débuté en 1963. La carrière du dessinateur s’avère plus récente, ayant commencé au début des années 1980. Le lecteur commence par découvrir l’introduction : une forme de narration très libre tirant vers le texte agrémenté d’illustrations, avec également des personnages parlant dans des phylactères. Puis arrivent les histoires : une narration visuelle en noir & blanc, avec des cases sagement alignées en bande. Les traits et les ombrages sont épais, établissant une atmosphère nocturne. Les dessins se situent dans un registre descriptif, avec une approche réaliste, souvent teintée d’expressionnisme, avec quelques touches d’impressionnisme à d’autres moments. De son côté, le scénariste concocte des histoires sur une même trame : Carla prend en charge une ou deux personnes dans son taxi. Ils communiquent ensemble et elle fait connaissance d’une partie de sa vie, se retrouvant impliquée émotionnellement dans les enjeux du moment de son passager. À chaque fois, elle découvre un pan de son passé, plus ou moins éloigné. Chaque récit se conclut sur une fin en bonne et due forme, parfois teintée de justice poétique.



Orienté par l’introduction de Baudoin, le lecteur commence à chercher des signes de la présence de la mort dans chaque histoire. L’amoureux qui essaye de rallier l’aéroport avant que sa compagne ne reparte pour les États-Unis : la mort y est bien présente. Alex l’aveugle qui a recouvré la vue : la mort est prête à entrer en scène. Un gugusse à l’allure inquiétante qui a pris place sur la banquette arrière : Carla craint pour sa vie et il y aura un mort et même deux au cours du récit. Le vieux monsieur avec la fillette : la mort pèse lourdement sur leur vie. L’architecte de la tour 2000 : plusieurs morts à déplorer. Le dernier récit, celui écrit par Baudoin : le passager pris en charge s’appelle la Muerte. Le lecteur risque-t-il la dépression ? Il dispose du point de vue de Carla dans chaque récit : elle fait preuve d’empathie de compassion, et de sollicitude, s’inquiétant pour un de ses passagers dont elle soupçonne qu’il a l’intention de suicider. Elle constitue le point d’ancrage du lecteur : une jeune femme, peut-être la trentaine, à la fois riche des quinze mille ou vingt mille clients qu’elle a pu charger, à la fois intriguée par chaque personne prenant place dans son taxi au cours de ces six histoires, sans être blasée, faisant montre d’une curiosité naturelle pour chaque vie, chaque drame, sans cynisme ou fatalisme. Elle se montre bienveillante, même pour le type inquiétant au visage bandé, à l’écoute de l’amoureux abandonné, rapportant la cane que l’aveugle a oublié dans son taxi, désolé pour le vieux monsieur de la tournure que prend sa relation avec la fillette, couchant avec un de ses clients. Il n’y a que dans le récit écrit par Baudoin où elle se montre impitoyable.


Le lecteur se trouve impliqué dans chaque histoire personnelle. Le scénariste utilise une forme assez écrite : une intrigue avec un début, un développement et une fin, des individus avec leur personnalité, leurs motivations. Il utilise aussi bien les dialogues, que les commentaires dans des cartouches de texte, et des monologues d’exposition. Il met systématiquement en œuvre le dispositif de prise en charge d’un client par Carla dans son taxi, avec des variations à chaque fois : un client unique, un couple amoureux, une fillette et un homme qui pourrait être son grand-père. Il use de sa liberté de conteur pour varier les situations, ainsi que les décors : ceux-ci changent quand les personnages racontent leur histoire car elle se déroule en dehors de l’habitacle, et Carla elle-même n’est pas cantonnée à son véhicule, elle peut rentrer chez elle, prendre l’air en rase campagne en revenant de l’aéroport, sortir se dégourdir les jambes sur le trottoir, monter les étages de la Tour brûlée, sortir de son véhicule au beau milieu de nulle part. en outre ces histoires bénéficient d’une narration visuelle peu commune.



Dans cette phase de sa carrière, Edmond Baudoin s’en tient encore à une forme classique de cases rectangulaires dotées d’une bordure, et alignées en bande. Il reste encore assez proche du réel pour la représentation d’éléments concrets comme les voitures ou les immeubles, respectant leurs formes, leur allure générale et leur proportion. Dans le même temps, il joue déjà avec les outils : des lignes épaisses au pinceau, ou bien des traits très fins, des aplats de noirs aux contours fluides pouvant donner la sensation que les ambiances nocturnes projettent des ombres mouvantes, jusqu’à parfois générer des motifs abstraits, jouant parfois avec des textures entre traits très secs et effets estompées. Dans la seconde histoire, il utilise la couleur pendant trois pages pour matérialiser le fait que le personnage a recouvré la vue. Il joue avec les traits du visage de Carla, les coups de pinceau pour les lèvres et pour le pourtour des yeux devenant de plus en plus épais, donnant des allures de masque tribal conceptuel au visage de la conductrice. Régulièrement, le lecteur peut détecter une influence picturale : des contrastes poussés au maximum entre les surfaces noires et les blanches comme le faisait Frank Miller dans Sin City, des ondulations en fond de case comme dans un tableau de Van Gogh, une onomatopée à base d’une longue suite ondulante de lettres U dans le noir du ciel, des visages proches du pop’art, une ou deux cases abstraites ne prenant un sens figuratif que replacées dans le contexte de la suite de cases, des motifs géométriques, des épures évoquant le minimalisme d’Alex Toth, etc. L’artiste réalise ses dessins de manière à ce qu’ils expriment l’état d’esprit de Carla ou de ses passagers, la réalité telle qu’ils la ressentent.


Jacques Lob met en scène une jeune femme exerçant un métier d’homme pour l’époque, indépendante, sans attache (il n’est jamais fait mention d’une famille ou même d’amis), à l’aise avec sa forme de solitude, satisfaite de son métier. Elle se lie facilement avec ses clients, du moins ceux qui sont mis en scène, sans crainte, sans a priori, sans ressenti négatifs d’infériorité ou de supériorité. Elle fait preuve d’une empathie constructive, conservant une distance normale, sans réduire ses interlocuteurs à un simple sujet d’étude, sans vampiriser leurs émotions, ou s’identifier à eux. Les situations dramatiques évoquent la séparation lorsque la relation amoureuse est déséquilibrée, la dépendance affective de celui qui est quitté, l’impossibilité de d’envisager un avenir commun satisfaisant et épanouissant, la peur découlant du risque d’agression physique, la culpabilité insupportable réelle ou imaginaire. Pour la cinquième histoire, il met en scène un architecte dont la réalisation professionnelle a été sabotée par des entreprises malhonnêtes : une situation intenable dans laquelle un individu doit endosser une partie de la responsabilité des malfaçons dont il n’est aucunement responsable et qui entachent son travail. Pour finir, Baudoin écrit un récit qui peut se lire comme un hommage au scénariste emporté par la maladie. Autant de thèmes adultes et sensibles.


Une collection de six nouvelles à la narration personnelle, grâce aux dessins aux traits épais et souples, montrant une ville et des individus entre environnements concrets et manifestations de leurs états d’esprit, dans un noir & blanc très organique, propice aux ressentis et à l’empathie. Le scénariste met en scène une jeune femme bien dans sa peau et dans son métier de conductrice de taxi, interagissant avec des clients en proie à une tragédie, comme un avatar bienveillant du lecteur. Touchant.



mardi 9 août 2022

Capricorne, tome 11 : Patrick

Dans une image, chacun voit ce qu’il veut.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 10 - Les Chinois (2005) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2006 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14, c’est-à-dire le troisième cycle.


Quelque part dans la campagne, les arbres et l’herbe sont bien verts. Patrick est en train de fleurir une tombe. Rectangle noir. Il dépose un bouquet et un pot de fleurs sur la tombe de son frère Erik. Puis il va ranger son arrosoir dans sa carriole qu’il tire pour rentrer chez lui. Une fois entré, il entend une voix faible le héler. Il s’approche du lit où est allongé Capricorne et il lui remonte le drap, tout en constatant avec satisfaction qu’il est réveillé. Il se présente et lui explique qu’il l’a trouvé sur la route à quelques kilomètres d’ici. Quelqu’un a tiré sur capricorne : la balle a traversé son épaule. Il n’y a pas eu trop de dégâts, mais il a perdu pas mal de sang. Pour l’instant, il a surtout besoin de reprendre des forces. Patrick va lui préparer un bouillon chaud. Son hôte parvient à se présenter : Brent Parris. Patrick sort, et le convalescent ferme les yeux.



Le soir, Patrick est de retour avec le bouillon chaud qu’il fait avaler à Brent en le lui donnant à la cuillère. Il lui demande ce qu’il s’est passé. Le blessé répond qu’il croyait connaître les gens, mais qu’il s’est trompé sur toute la ligne. Il avait débarqué dans un hameau où régnait une sale ambiance. Il n’a pas voulu intervenir, mais dans les rares relations qu’il a eues avec ces gens, il s’y est très mal pris. Il ne sait pas juger son prochain, et avec les enfants il est lamentable. D’où le trou dans son épaule. Sa propre bêtise ! Brent a conscience qu’il se vidait de son sang sur la route et qu’il allait devoir affronter la mort. Seule sa perte de conscience l’a sauvé de la peur panique qui l’envahissait, la peur de mourir seul. Patrick l’a écouté, et il lui suggère de dormir un peu, en sortant de la chambre. Brent ferme les yeux. Il rêve d’une silhouette avec une tête enflammée qui pointe un index vers lui. Le matin, il est réveillé par Patrick qui lui apporte un petit déjeuner chaud, au lit. Brent commence à raconter son rêve bizarre, mais sa voix vient à s’éteindre. Il la retrouve rapidement, et son hôte suppose que c’est peut-être une conséquence de l’accident. Brent propose que Patrick parle de lui. Ce dernier répond que ça fait quelques années que les gens ont du mal à le supporter, et que lui ne les supporte plus du tout. Alors il est venu s’installer ici, un peu à l’écart. Il continue : l’imperméable de Brent est fichu. Il en a vidé les poches avant de le jeter. Il en tend le contenu au convalescent : des cartes et des feuillets avec l’histoire que Miriam Ery avait écrite. Il se dit qu’il pourra la lire pour recouvrer ses souvenirs. Enfin, il peut se lever et aller jusqu’au salon. Il remarque des peluches sur le canapé.


Deuxième tome consacré à une nouvelle étape sur le long retour de Capricorne vers New York. Après le drame de l’histoire précédente, le lecteur ne sait pas trop à quoi s’attendre. Il comprend rapidement qu’il s’agit de la phase de convalescence du héros, après s’être fait tirer dessus par un enfant. Il va donc séjourner quelque temps dans cette maison, avec Patrick pour unique compagnie. Deuxième histoire de type drame, encore plus intimiste que le précédent puisque tout se déroule entre Patrick et Brent Parris. Le lecteur se retrouve très loin des récits d’aventure du premier et du deuxième cycle. Dans un premier temps, il s’amuse même à relever les remarques qui relèvent d’un constat introspectif, ou sur la maturité de l’individu. Cette remarque de Capricorne qui croyait les connaître les gens et qui a fait l’expérience qu’il s’est trompé sur toute la ligne, qu’il ne sait pas juger son prochain. S’il est sensible à ce genre de remarques, il en relève d’autres comme : tôt ou tard, on doit s’avouer ses défauts. C’est quand on prend conscience de nos limites et de celles imposées par la société, et qu’on les assume, qu’on devient adulte. Mais gare à ceux qui perdent jusqu’au dernier fragment de leur âme d’enfant. Dans une image, chacun voit ce qu’il veut. C’est en perdant nos parents que nous cessons d’être des enfants. Etc. Les deux personnages ne sont pas en train de faire un point sur le développement personnel : il ne s’agit pas pour eux de se résigner, ils sont dans la phase d’acceptation. Ils ont appris à se connaître.



S’il lit ce tome dans l’intégrale en noir & blanc, le lecteur regrette de ne pas pouvoir profiter de la couleur, tout en appréciant le fort contraste entre noir & blanc. Il se souvient également peut-être de l’introduction d’Antoine Maurel qui évoquait les défis graphiques que le créateur s’impose. Ça commence par ce rectangle noir qui est à cheval par-dessus une partie des cases deux et trois de la page qui en compte quatre, chacune de la largeur de la page. Il se souvient que l’artiste lui avait déjà fait un coup semblable avec un chat dans le tome Capricorne, tome 5 : Le Secret (2000). Dans ce tome, le dispositif est similaire, utilisé avec parcimonie, amenant à la révélation du dessin complet, qui apporte de la profondeur à ces cinq images superposées aux cases à l’horizontale, à de nombreuses pages d’intervalle. Le lecteur constate rapidement que l’artiste s’est fixé comme défi de n’utiliser que des cases de la largeur de la page, entre quatre et neuf par page, avec l’exception d’un dessin en pleine page en planche 24. Cette contrainte qu’il s’impose présente un degré élevé, avec le défi d’imaginer des prises de vue qui tirent profit de ces cases en écran très large. De temps à autre, l’artiste se contente d’un élément dessiné en milieu de case, ou bien d’un côté ou de l’autre, sur fond blanc ou sur fond noir, laissant le reste de la case vide de toute information visuelle. Ces cases sont conçues pour obtenir un effet vis-à-vis du personnage ou de son action. L’artiste introduit de la variété à deux autres reprises : un dessin en pleine page en planche 6 qui est découpé en cinq bandes de quatre cases de taille identique, et en planche 37 un dessin occupant toute la page sauf la bande inférieure, artificiellement découpé en six cases de la largeur de la page.


À l’exception de la planche découpée en vingt cases et de celle avec un dessin en pleine page, le créateur s’en tient à son dispositif de cases de la largeur de la page. Le lecteur constate que le niveau de détails descriptifs est élevé, presque au même niveau que le tome précédent. Andreas fait en sorte d’ancrer son tête-à-tête dans une réalité concrète et palpable. Il n’y a que lors de la discussion de nuit que le noir vient remplacer les arrière-plans, pour créer une atmosphère propice aux confidences, et aussi aux regrets, à la tristesse. Le dessinateur en profite pour passer en mode gravure avec des lignes parallèles serrées, évoquant également un peu le travail de Bernie Wrightson. De fait, lorsque l’effet de cases de la largeur de la page est intégré par le lecteur, il en vient à l’oublier, la qualité de la narration visuelle reprenant le dessus. L’auteur resserre encore sa mise en scène avec cette discussion en tête-à-tête dans la pénombre nocturne, avec juste un feu de cheminé. Pendant vingt pages, Patrick et Brent se parlent doucement, avec des souvenirs, des silences. Le premier fait la lecture au second, le récit écrit par Miriam Ery, puis il se lance dans des confidences. Alors que la représentation des émotions dans le tome précédent n’était pas entièrement convaincante, ici l’artiste trouve le juste équilibre entre sa façon de simplifier les traits de visage et une forme de sobriété dans la direction d’acteurs. Alors même que la scène est statique et incite le lecteur à se concentrer sur l’histoire dans l’histoire, celle lue par Patrick, il se rend compte qu’il observe également ces deux hommes assis dans leur fauteuil avec une forme de tendresse, un peu plus forte que de la simple empathie.



Le dialogue mêle ce texte imbibé de la mythologie de la série, et l’émotion qui étreint de plus en plus Patrick qui le lit. D’un côté, il est ravi que Brent Parris explicite ce qu’est un Capricorne : un individu lié à la ville de New York, qu’il protège à sa façon. Il apprend la raison pour laquelle Dahmaloch se sent lié à Capricorne. Il note dans un coin les deux nouveaux personnages de la mythologie : le corsaire Preston Theroux et Tom Flanagan. Dans le même temps, il voit l’effet que cette histoire produit sur Patrick qui la lit. Il est touché par l’émotion qui s’empare de lui. Après coup, il se rend compte que ce passage montre un personnage ému par une histoire dans l’histoire, comme lui lecteur est ému en lisant l’histoire de Patrick, une élégante mise en abîme. Il est également touché par les moments pendant lesquels Brent perd sa voix : comme si s’exprimer devient une épreuve impossible à surmonter, ou comme si une force supérieure lui impose le silence. Il voit aussi deux hommes qui ne sont pas dans l’action, qui ne se connaissent pas, dont l’un malade est le débiteur de l’autre qui l’héberge et le soigne. Deux hommes calmes et posés qui ont conscience de leur propre malaise et du malaise de l’autre, qui prennent du recul, sans savoir comment débloquer leur situation de souffrance émotionnelle, sans savoir comment aider l’autre, ou au moins le soutenir. Il reste quelques phrases un peu gauches, mais le processus mis en scène bénéficie d’une sensibilité honnête et juste qui emporte l’empathie du lecteur.


Dans un premier temps, le lecteur comprend qu’il s’agit d’une autre étape sur le chemin du retour de Capricorne, un autre drame. Puis il constate le défi visuel : raconter une histoire avec uniquement des cases de la largeur de la page. L’artiste est assez aguerri pour tirer profit de cette contrainte qu’il s’impose lui-même, avec une variété de plans que le lecteur n’aurait pas cru possible. Il ne pensait pas que l’album serait constitué pour moitié d’une discussion au coin du feu entre les deux personnages. Il se laisse prendre au jeu, et ressent que le créateur a réussi son pari : l’un et l’autre sont conscients de leurs défauts, et ils parviennent à communiquer sur un plan émotionnel, à passer d’une phase de résignation à une phase d’acceptation. Du grand art.



jeudi 21 juillet 2022

Capricorne - Tome 10 - Les Chinois

Les histoires de famille, ce n’est jamais simple.


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 9 : Le Passage (2003) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2005 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14.


Le château de l’empire du Concept s’est effondré. Capricorne s’en retourne chez lui, à New York. Mais plus aucun téléphone, aucun télégraphe et aucun appareil se servant des ondes électroniques hertziennes ne fonctionne. Il ne peut contacter ni Ash, ni Astor à New York : il est devenu impossible d’envoyer un message d’un point à un autre sans s’y rendre en personne. À pied. Il a décidé de rejoindre la côte atlantique afin d’y prendre un bateau qui le ramènera chez lui. Le voyage est long, très long, et une fois de plus il va falloir qu’il trouve un abri pour la nuit. Tout à coup, un coup de feu retentit dans cette zone agricole légèrement arborée. Capricorne monte une petite pente pour aller saluer l’homme qui vient de tirer : Konrad Duroux, grand-père de la famille. Celui-ci lui indique qu’il surveille que les Chinois n’approchent pas et qu’il fait feu chaque fois qu’il en aperçoit un. Capricorne se le tient pour dit et continue sa route. Il arrive à la ferme de la famille Galluron où il est accueilli par le père Simon, son épouse Monique et leur fille Flore. Ils lui offrent le repas du soir et lui proposent de dormir dans la chambre d’ami.



Pendant que Monique nourrit la jeune Flore, Simon et Capricorne font faire un tour dehors à la nuit tombante. Le mari lui explique que ça fait deux ans qu’ils se sont installés là, pour élever sa fille. Il écrit des articles pour des magazines, mais depuis la débâcle, c’est l’incertitude totale. Ici ce serait le calme plat s’il n’y avait pas le vieux Duroux et ses Chinois, quelqu’un qui tire des coups de feu de temps à autre, ayant blessé Christophe Duroux il y a quelques mois. Simon rentre dans la maison, pendant que son invité reste un peu dehors. Il va se promener et arrive non loin de la ferme des Duroux, regardant les fenêtres éclairées par les lumières. Dans sa mansarde éclairée, Christophe discute avec Trocadéro qui lui dit de guérir, et qui lui promet de revenir le lendemain. Capricorne fait demi-tour et retourne à la ferme des Galluron. Dans une autre maison en contrebas de la colline qu’il descend, une vielle femme avec un fichu l’observe dans la pénombre. Le soleil rayonne : Capricorne s’est levé et il s’étire au soleil. Il part se promener. Entendant le bruit d’un moteur, il se retourne et s’écarte vivement, pour se mettre hors de la trajectoire d’un tracteur fonçant à toute allure, conduit par Luc Duroux. Son père Henri Duroux arrive à pied, une fourche sur l’épaule et il salue l’étranger en lui demandant s’il va rester longtemps. Il reprend son chemin pour rentre, ayant entendu l’appel de son épouse Louise.


Dans l’introduction du tome trois de l’intégrale, Antoine Maurel indique que l’auteur n’avait qu’une idée générale du chemin du retour de son héros, après l’écroulement du Concept, et qu’il a découvert la nature de chaque étape au fur et à mesure de leur écriture. Cela ne se ressent pas à la lecture, mis à part le fait qu’il s’agit d’une histoire complète en un tome, un drame au sein de deux familles, sans beaucoup de lien avec les deux cycles précédents. Capricorne évoque la chute du Concept, les conséquences sur la société, et sa volonté de retourner à New York pour retrouver ses deux amis Astor et Ash Gray qui n’apparaissent pas dans ces pages, ni aucun autre personnage récurrent… sauf peut-être une. Il est victime d’un malaise dans un champ, le couchant par terre, peut-être de même nature que d’autres malaises précédents, ou peut-être pas. Le récit s’apparente donc à la présence d’un étranger dans une toute petite communauté, trois personnes pour la famille Galluron, sept pour la famille Duroux, et deux personnages secondaires. Le lecteur relève vite des détails qui clochent, dont sourd un malaise impalpable : cette histoire fantasque de Chinois, la déliquescence de la société en particulier de la technologie après la chute du Concept, Konrad portant son fusil en continu, l’hostilité sourde des Duroux face à l’étranger, Trocadéro un individu anthropomorphe avec une tête de chat. Drame familial ? Drame fantastique ? Secret caché ? Impossible de savoir d’entrée de jeu, mais quelque chose ne va pas.



Le lecteur se retrouve donc la position de Capricorne : arriver dans un endroit inconnu, sans rien en savoir, rencontrer des personnes et établir un contact amical ou désagréable, observer les réactions des uns et des autres pour se faire une idée, essayer de capter une partie des non-dits. Les dessins dégagent une impression générale un peu décalée : une représentation détaillée, mais empreinte d’une forme de légère exagération ou simplification dans les visages, dans les silhouettes, dans les habits. D’un côté, l’artiste réalise des dessins descriptifs plutôt de nature réaliste ; de l’autre un détail par-ci, un autre par-là sortent la description d’un domaine de type photographique : la chevelure et la barbe noires ébène indécoiffable de Capricorne, les traits un peu trop épais pour les rides de Konrad Duroux, la coiffure rigide de Monique, les rayures géométriques de la chemise de Konrad qui ne suivent pas les plis, la tête trop grosse, ses yeux trop ronds et l’absence d’épaule du jeune enfant Momo, ainsi que son pull trop grand et sa salopette trop large, la bouche trop large de Robert, une expression enfantine passant sur le visage d’un adulte, les orthèses trop rudimentaires et sans possibilité de suivre le mouvement de la rotule de Christophe, etc. Ce ne sont que des détails qui n’obèrent en rien la qualité de la narration, toutefois ils attirent assez l’œil pour que la tonalité de la narration ne soit pas celle d’un mélodrame réaliste.


Dans son introduction, Antoine Maurel relève le fait que l’auteur s’est donné des défis de narration visuelle pour les tomes 10 à 14, plus formels que pour les précédents. Le lecteur est à l’aguet, sans trouver de mise en forme unificatrice. Il prend plaisir à trois pages dépourvues de texte, et deux sans phylactères uniquement avec le texte d’une lettre dans des cartouches entre les différentes bandes, sans lien de cause à effet entre les deux. Pour autant, il remarque également plusieurs effets de mise en page taillés sur mesure pour raconter visuellement une séquence, un moment. Cela commence par l’usage de cases de la largeur de la page pour mettre en valeur le paysage ouvert de la campagne. La planche deux commence par une case de la hauteur de la page, avec la petite silhouette de Konrad, deux cinquièmes de la hauteur étant occupés par le sol (terre et arbuste), le reste par le ciel. Le reste de cette planche se compose de douze cases (trois bandes de quatre cases) pour la discussion tendue entre Capricorne et Konrad. Il utilise cette disposition d’une case verticale sur la gauche également planche 23 pour une discussion entre Christophe et Trocadéro, cette fois-ci avec six cases les unes au-dessus des autres sur la partie droite. En planche 4, le lecteur remarque une bande de cinq cases en plan fixe sur la lucarne de la chambre de Christophe, une autre bande en plan fixe de cinq cases en planche 7 mais se terminant avec une sixième en gros plan. En planche 9, un autre plan fixe sur Christophe dans son lit, de trois cases de la largeur de la page parmi d’autres cases. En planche 15, dix cases, dont sept en plan fixe sur Simon recroquevillé dans son bureau.



Il n’y a donc pas une méthode de type découpage systématique dans plusieurs planches, mais une variété qui donne une saveur particulière à chaque séquence. L’artiste n’attire pas l’attention dessus, mais une demi-douzaine de découpages sont assez particuliers pour que le lecteur en ait conscience. Ainsi, en planche 17, il ne peut pas rater l’effet d’une page en gaufrier de trois bandes de trois cases de taille identique alors que Capricorne à terre plié en deux par la douleur se retrouve sous la menace d’un revolver tenu par Momo, un enfant d’une demi-douzaine d’années. Il ressent une forme de léger écho en planche 39 : trois bandes de cinq cases de taille identique, dont deux soudées. Il prend le temps de parcourir les deux pages muettes racontant la promenade nocturne de Monique, avec des cases saisissantes en ombre chinoise, et une chevelure avec un encrage minutieux à la Bernie Wrightson.


Andreas apporte un soin particulier à aller dans un niveau de détails élevé dans ses descriptions : un engin agricole, la forme très particulière du tracteur, les différents bâtiments de la ferme des Duroux, les ustensiles dans la cuisine de cette famille, les affaires de Christophe dans sa chambre, les affaires de Simon dans son bureau, le relief et les végétaux dans la campagne, les ustensiles dans la grande salle de la demeure d’Élisabeth, les tuiles de la toiture des Galluron. Ce niveau de détail donne une consistance concrète à l’histoire, un ancrage réel venant contrebalancer les quelques effets sur les personnages. La nature du récit repose sur la présence de l’étranger subodorant peu à peu des drames sous-jacents. Sa simple présence suffit pour rompre le fragile équilibre comme le battement d’aile de papillon. Capricorne ne joue pas le rôle d’un héros, mais simplement d’un élément extérieur dans une situation en équilibre instable. Le lecteur peut anticiper la nature du malaise et l’individu responsable. Il se retrouve un peu déstabilisé de voir que Capricorne n’a pas beaucoup d’influence sur les événements. Il se prend d‘amitié pour Christophe immobilisé dans son lit depuis sept mois, pour Simon mal dans sa peau sans savoir pourquoi, pour son épouse attentionnée sans être servile. Il prend Momo en pitié malgré sa cruauté envers le chat. Il se rend compte trop tard de l’impossibilité de retour à un état antérieur apaisé.


Après l’histoire de grande ampleur consacrée au Concept, le lecteur se demande bien dans quelle direction va aller la série. Il a une totale confiance dans l’auteur, et il se laisse mener par lui, profitant immédiatement de la narration visuelle variée et précise. Sans attente précise, il regarde Capricorne faire connaissance avec les membres des deux familles, discuter, sans pouvoir imaginer les méandres du drame qu’il ne peut que vaguement ressentir. L’auteur passe donc d’un complot planétaire à un drame familial d’une noirceur que le lecteur ne peut pas anticiper. Il sème des petites phrases révélatrices dans les dialogues qui annoncent les révélations sur le passé, chose dont le lecteur prend conscience après coup. Un épisode en décalage des précédents, une épreuve inattendue pour Capricorne, avec une légère de touche de fantastique qui peut être rationnalisée comme la manifestation de l’inconscient de deux personnages. Une histoire dramatique dont la narration visuelle tient à distance de certains personnages, alors que les situations et les dialogues engendrent l’empathie du lecteur pour d’autres.



vendredi 8 juin 2018

Figurec

Ce commentaire porte sur la bande dessinée. Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Il est initialement paru en 2007. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, entièrement réalisée par Christian de Metter qui a adapté le roman Figurec (2006) écrit par Fabrice Caro.

Le narrateur (son nom n'est pas indiqué) assiste à un enterrement, celui de Paul Giroud, une personne qu'il ne connaissait pas. Il trouve la cérémonie ratée, sans réelle émotion. Il y avait du monde, mais le curé n'était pas dans son meilleur jour. Il en a déjà assisté à de meilleurs. Le soir, il va manger chez un couple d'amis, Claire & Julien, chez qui il dîne 5 jours par semaine. Julien lui montre sa dernière acquisition vinylique : un 45 tours de Jeanne Mas dédicacé. Claire a préparé du lapin à la moutarde. Le narrateur avait fait la connaissance de Julien à l'occasion d'une brocante. Le lendemain, il va manger chez ses parents. Dans les 2 cas, il indique à ses interlocuteurs qu'il ne souhaite pas parler de sa pièce de théâtre dont l'écriture avance lentement. Comme d'habitude il ressent une pointe d'agacement en se comparant à son frère cadet (marié à Anna) qui a beaucoup mieux réussi dans la vie que lui. Peu de temps après il assiste à une messe d'enterrement et il a la surprise de repérer parmi les présents un individu un peu rondouillard avec une moustache fournie et une calvitie bien avancée, monsieur Bouvier.

À la fin de la cérémonie, Bouvier s'approche du narrateur, lui fait un clin d'œil et prononce un mot : Figurec. Le narrateur évoque le comportement étrange de cet individu avec Julien, en transformant la scène, la plaçant dans une boulangerie. Son ami n'est pas très inquiet. Lors de l'enterrement suivant, cette fois-ci pendant la mise en terre, Bouvier vient à nouveau trouver le narrateur, lui parle de Figurec et se fâche pensant que le narrateur simule l'incompréhension. Il en parle à nouveau à Claire et Julien. Quelques jours plus tard, il rencontre à nouveau Bouvier dans les allées d'un supermarché. Il l'aborde et s'excuse de son comportement. Bouvier comprend qu'il y a méprise, mais donne rendez-vous au narrateur le soir même dans un troquet. Là il évoque sa carrière de 30 ans chez Figurec, ainsi que la fondation de cette entreprise, il y a 200 ans, par Roquebrun, un dissident de la grande loge maçonnique.


A priori, c'est surtout le nom de l'auteur qui attire le lecteur vers cette bande dessinée. Christian de Metter est un bédéaste confirmé, ayant réalisé d'autres adaptations comme Shutter Island (2009) d'après le roman de Dennis Lehanne, et Piège nuptial (2012) d'après le roman de Douglas Kennedy, et des œuvres originales comme la série No Body (commencée en 2016). Il est vraisemblable que peu de lecteurs du roman de Fab Caro aient la curiosité de voir ce que ça donne sous forme de bande dessinée. De Metter réalise ses planches en conservant de légers crayonnés lui ayant servi à dégrossir le dessin dans la case, à assurer un bon niveau descriptif. Celui lui permet d'établir des contours un peu plus précis qu'à l'aquarelle, sans non plus donner une impression de dessins encrés peints, car la peinture écrase ces quelques traits de crayon. Il combine ainsi une apparence proche de la bande dessinée traditionnelle, avec un ressenti de spontanéité du fait de certaines formes un peu lâches. Il joue avec les possibilités de l'aquarelle en appliquant plusieurs couleurs dans une même surface, ce qui y amène à la fois de la texture et du relief, ainsi qu'un jeu sur la luminosité complexe. Pour une poignée de cases, l'artiste réduit le nombre de formes détourées au crayon pour une peinture plus impressionniste.

Les 2 tiers de la première page sont occupés par une seule case qui montre la partie supérieure des stèles d'un cimetière avec des croix dépassant de 3 tombes. Au fond le lecteur devine les personnes venues assister à la cérémonie. Le ciel bleu est à demi masqué par les nuages dont les bords deviennent progressivement gris. 2 pages plus loin, le lecteur découvre les étals d'une brocante sur le trottoir, puis au fil des séquences l'intérieur d'une église, l'appartement du narrateur, l'intérieur d'un café, une rue parisienne, un supermarché, un manège, etc. L'artiste a donc conservé une réelle dimension descriptive à ses dessins, montrant des décors variés et ben campés. S'il le souhaite, le lecteur peut également s'attarder sur quelques effets picturaux, que ce soit les verticales dans l'église qui ressortent à grands coups de pinceaux (page 7), ou la fluctuation des teintes d'un carrelage couleur terre (page 38). Lorsque la scène se passe dans un intérieur ou autour d'une table, de Metter prête la même attention aux accessoires : la présentation du lapin à la moutarde dans l''assiette (page 4), les reliefs du maigre repas du narrateur chez lui avec le pot de yaourt renversé dans son assiette (page 25) ou encore le bazar dans le tiroir de la cuisine de ses parents (page 41).


En faisant la démarche d'adapter un roman, l'adaptateur se heurte à la difficulté de donner une apparence aux personnages et de rendre visuellement intéressants les dialogues souvent statiques. Le lecteur apprécie tout de suite la qualité du choix des acteurs, de leur apparence, de leur morphologie. Sous réserve qu'il ne s'en soit pas fait une autre idée à la lecture du roman, il découvre un individu d'une trentaine d'années, avec les cheveux en pétard. De Metter sait montrer les émotions du narrateur de manière naturelle, ainsi que son évolution physique très progressive au fil du récit. Le lecteur peut ainsi constater les conséquences psychologiques des épreuves et des révélations sur le narrateur, dans la manière dont il se laisse aller. Il est tout aussi happé par la personnalité graphique très cohérente de Bouvier, ce petit monsieur rondouillard, revêche, avec une touche de familiarité qui donne l'impression d'exister, de s'ouvrir progressivement, sans rien perdre de son côté abrasif, mais en retrouvant une attitude un peu plus constructive. Bien sûr, il tombe aussi sous le charme de Tania, l'employée de Figurec dont le narrateur achète des prestations de figuration participative à ses côtés. Les illustrations montrent une belle jeune femme naturelle, à la franche cordialité, à l'empathie sincère, à la chevelure vaporeuse dans la lumière du soleil, un très bel effet de l'aquarelle. Le lecteur se prend à croire à l'existence de ces individus au jeu d'acteur impeccable.

Ce casting intelligent est complété par une direction d'acteur très juste, ce qui fait que les scènes de dialogue s'élèvent au-dessus de l'enfilade de cases avec uniquement des têtes en train de parler. Le lecteur se retrouve assis aux côtés des personnages, à les observer en train de parler, comme il ferait avec des proches. Il ne résiste pas à la petite mine que fait Claire quand elle propose son lapin à la moutarde. Il sent toute la hargne de Bouvier quand il s'adresse au narrateur en lui disant de ne pas faire le délateur. Lorsque Bouvier s'installe à la table de café, le lecteur se retrouve à l'examiner comme s'il était le narrateur en prêtant attention à ses mimiques, à ses petits mouvements, en cherchant par là-même à capter des signaux qui permettraient de se faire une certitude sur sa sincérité, sur la confiance à lui accorder, sur la véracité de ce qu'il raconte. Il se retrouve entièrement sous le charme de Tania (Sylvie) quand elle accepte de prendre un verre avec lui (enfin, avec le narrateur) après sa prestation, regardant la douceur de son visage, la manière dont la lumière joue dans ses cheveux. Il est tout aussi attentif aux émotions qui passent sur le visage de Julien au fur et à mesure que sa relation avec Claire évolue et qu'il annonce les événements survenus, au narrateur, pas très attentif ceci dit. En ayant travaillé son casting, l'auteur a su rendre les personnages crédibles et proches du lecteur au point de les faire exister et d'impliquer le lecteur dans les différentes conversations.


Complètement impliqué dans les personnages, le lecteur se laisse emmener par l'intrigue. Il apprécie l'entrée en la matière, avec cet individu qui assiste aux enterrements d'inconnus et qui leur attribue un jugement de qualité. Il découvre la notion d'une société secrète où l'on peut louer des figurants pour enjoliver sa vie ou faire de la publicité subliminale pour un produit en le baladant dans son chariot. Il suit le narrateur utiliser ces services, en devenir dépendant, se prendre les pieds dans le tapis entre la réalité des comportements et la fiction mise en œuvre par ces figurants. Il est pris au dépourvu par la révélation finale que rien n'annonce. Au premier degré, l'intrigue part d'une idée originale et subversive, mais elle semble s'enfoncer dans un développement nécessitant un surcroît de suspension consentie d'incrédulité pour son dénouement. Dans le même temps, à la lumière de cette révélation, les thèmes développés gagnent en profondeur et en cruauté.

En soi, l'idée de pouvoir enjoliver sa vie avec des figurants est originale et déjà pessimiste. Cela revient à se dire que pour avoir une vie avec plus d'éclat, plus intéressante, il suffit d'une transaction financière, d'acheter des prestations tarifées. Mais le récit gagne encore en cruauté quand le narrateur recourt à cette entreprise, et finit par être contraint de douter de la nature d'autres personnes qu'il croise, avec lesquelles il interagit. Elle gagne encore un degré de cruauté quand le narrateur essaye d'établir un contact réel avec l'un des employés qu'il a engagé. Il apparaît alors que la relation entre le client et le prestataire est faussé à la fois pour le client qui peut en venir à croire aux déclarations du figurant au premier degré parce qu'elles comblent un besoin affectif, à la fois pour le figurant qui joue un rôle qui ne correspond pas à sa personnalité. La cruauté devient totale quand la confusion s'installe chez le narrateur et que les employés de Figurec s'apparentent finalement aux autres personnes de notre vie. Même si nos relations interpersonnelles ne se font pas dans le cadre d'un contrat tarifé, l'auteur les considère sous la forme d'une transaction lors de laquelle chaque individu est contraint de jouer un rôle social, l'obligeant à respecter un certain nombre de règles explicites et implicites, l'empêchant d'exprimer sa personnalité profonde, nécessitant de la filtrer.


À la lecture, la nature d'adaptation de cette bande dessinée ne se ressent pas, ou peu et elle peut s'apprécier pour elle-même. Christian de Metter réalise un travail époustouflant de création de personnages et de direction d'acteurs, les faisant exister avec une conviction épatante. Prise au premier degré l'intrigue bénéficie d'un point de départ original, et d'un déroulé chargé d'émotion, même si la fin semble sortir de (presque) nulle part. Néanmoins cette fin provoque un élargissement de la perspective des thèmes abordés, dressant un tableau très noir de la solitude, et de la nature profonde des relations interpersonnelles.