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mercredi 3 juin 2026

Le pépère

Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Emmanuel Moynot pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il s’ouvre avec une préface de Pascal Rabaté, évoquant l’art de l’auteur. Il écrit ainsi que : Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. Moynot creuse dans l’esprit humain pour traquer la noirceur : la drôle, la tragique, la pathétique.


Bordeaux, place Saint-Michel, dimanche matin. Constant veille. Constant est un tenant de l’ordre. Ce clochard déambule, il regarde les gens attablés à une terrasse. Ce couple vêtu de rouge… Le cendrier sur leur table est bleu, alors que celui sur la table d’à côté est rouge. Pas admissible, il faut y remédier. D’autorité, l’homme procède à une substitution. Il continue à déambuler, et il passe devant l’étal d’un disquaire avec ses produits dans des bacs à l’extérieur. Cet homme, là-bas, qui fouille dans les cartons de disques… Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon. Constant passe derrière le Pépère et le pousse dans le dos, le faisant tomber à terre. Puis il fait une croix avec ses deux index pour conjurer le sort contre ce démon. Une femme de haute taille intervient, saisissant le clochard par le bras pour le faire déguerpir. Constant s’en va après avoir fait un second signe de croix avec les deux index, en traitant Vanessa de succube et de sorcière. Pépère se relève et il récupère le disque qu’il a lâché, que lui tend un autre passant. Il est déçu ; il y a un éclat sur le vinyle et la pochette est pliée en plus. La femme rétorque que ce n’est qu’une galette toute moisie à deux balles, il y en a trois mille autres sur la place. Il la reprend : c’est le numéro sept des Variétés par la fanfare de l’armée de l’air ! Ça fait des années qu’il le cherche, il a tous les autres. Il s’en va un peu attristé, le disque sous le bras, sous le regard amusé de Vanessa.



Le pépère rentre chez lui, et range ses courses dans les placards de la cuisine. Dans le même temps, il repense à sa première fois : ce n’était pas vraiment sa faute. Enfin, ce n’était pas intentionnel… Il ne l’avait pas prévu, quoi… Son père a vécu toute sa vie ici, comme son grand-père avant lui. Maintenant, c’est chez lui. On pourrait dire que c’est ça qui a tout déclenché, si on veut trouver des raisons. Le destin a frappé à sa porte, ce jour-là, en 75-76… quand il dit frappé, c’est façon de parler. Il a une sonnette, quand même. On est en ville, ici. La femme qui a sonné se présente : madame Patoulet, de l’agence régionale pour la valorisation immobilière concertée. Elle lui demande s’il est le propriétaire. Il reprend par l’affirmative. Elle reprend : ils contactent les propriétaires du quartier parce que l’agence qu’elle représente a de grands projets d’aménagement et de revalorisation pour le secteur. Elle a déjà parlé avec certains de ses voisins et elle aimerait en discuter avec lui, s’il a quelques minutes. Il bafouille deux mots. Elle continue à dérouler son boniment : Ah, c’est très gentil… C’est assez vieillot, chez lui. De la part d’un jeune homme dynamique, elle s’attendait à autre chose !


Hé bin, une couverture qui ne paye pas de mine, avec ce vieil homme empâté, un cabas défraîchi à la main, les lunettes sur le bout du nez, des grosses godasses informes, et un air éteint, avec un motif de carrelage d’un autre âge, et un motif de papier peint passé de mode depuis plusieurs décennies. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une tâche de sang qui macule le mur, apportant une touche sinistre et morbide. Un feuilletage rapide montre des couleurs ternes et cafardeuses que le soleil ne perce jamais. De temps à autre, une couleur prend un ton un peu plus vif, en particulier l’eau du bocal des poissons, ou les flammes d’un incendie, les hauts de Vanessa, une carte bleue, ou encore les bégonias du petit jardin de la maisonnette de ville du Pépère. Une petite vie étriquée, avec les soirées devant la télé et le chat sur les genoux (enfin pendant quelques années, parce que cette bestiole finit par être trop exigeante). Au fur et à mesure le personnage principal évoque des phases de sa vie, effectuant le constat d’une limitation ou d’un arrêt dans sa vie sociale. Le décès de sa mère est évoqué alors qu’il range ses courses. La mort de son père, alors qu’il se rend au travail au bureau de poste, sa fiancée Nicole Baroux alors qu’il rentre chez lui et se prépare un thé. À chaque fois, le souvenir est raconté sans image de retour dans le passé, déjà totalement effacé de sa mémoire.



Puis le lecteur fait connaissance avec Vanessa, l’autre personnage principal du récit. Une femme plus jeune que le pépère, peut-être la trentaine ou le début de la quarantaine. Une femme au visage un peu dur, à la silhouette longiligne et ferme. Dans un premier temps, le lecteur hésite un peu sur sa beauté : des tatouages relativement discrets, des cheveux avec un peu de piquant, des tenues aguicheuses teintées d’un peu de vulgarité. Au fil des chapitres la mettant en scène, sa personnalité se dessine progressivement : une forme de séduction animale avec une vitalité animale… et une vraie vulgarité qui se marie bien avec d’autres traits de sa personnalité comme la cupidité, la vénalité, la violence, le manque d’empathie, et un rapport à la sexualité très primaire. Elle passe de relations toxiques avec Hassan, à une relation profitable avec Sacha qui a du poil aux fesses, tout aussi intéressée, une belle association de sociopathes. Côté Pépère, il y a la gentille Rosa Sanchez, agréable de sa personne, et décrite par Pépère : une fille de Républicains espagnols, beaucoup de caractère mais pas beaucoup de plomb dans la tête. Ensuite la galerie d’affreux s’étoffe : la voisine agressive avec son chat à pedigree, son collègue de bureau libidineux et frustré. Finalement c’est l’indéchiffrable clochard Constant qui semble encore le plus normal.


Bon, c’est vrai que cette réalité n’est pas très engageante, avec ces environnements vaguement cafardeux, plutôt ternes et gris, blafards, éteints et indistincts. Toutefois, ces sensations sont surtout imputables à la colorisation faite sciemment. S’il y prête attention, le lecteur peur reconnaître plusieurs éléments typiquement bordelais à commencer par la place Saint-Michel et son clocher-tour. De séquence en séquence, le lecteur peut sentir son regard s’attarder sur un vieux poste TSF ou la pochette d’un album de Paul McCartney, la fente d’une boîte aux lettres dans une porte d’entrée, l’apparition de maître Capello (Jacques Capelovici, 1922-2011) à la télévision, le pavage d’une rue, un pont ferroviaire à structure métallique, un modèle de bouilloire antédiluvien (ou peu s’en faut), le motif léopard rose du top de Vanessa, les packs de bière dans les rayonnages d’une supérette, les magnifiques nageoires d’un Combattant, les petits cœurs colorés venant égayer le revêtement gris d’une voie semi-piétonne, les bandes colorées des épaisses semelles de tongs, etc. De nombreux menus détails, bien présents dans les dessins apportant une consistance peu commune à chaque endroit, à des objets banals du quotidien. Chaque bande se lit avec aisance et naturel, donnant l’impression d’une plausibilité parfaite, d’une évidence irréfutable, de la normalité du quotidien. Alors que s’il s’arrête pour y penser ne serait-ce qu’un instant, le lecteur se rend compte qu’il passe d’un moment clé comme la démarcheuse immobilière foulant distraitement du pied les bégonias du Pépère, à des garnements se rinçant l’œil en regardant des ébats dans une camionnette, en passant par le pépère en train de creuser une tombe de fortune dans sa cave. Tout à fait normal tout ça…



Une banalité sans éclat et morne, dépourvue de tout attrait et de tout plaisir… sauf pour quelques taches de couleur : les yeux verts du chat, les nageoires du Combattant. Finalement la vie animale semble plus vraie que celle des humains. Pourtant, s’ils incarnent une métaphore, son sens n’apparaît pas avec évidence. Le lecteur découvre progressivement qu’il plonge dans un polar ou un thriller, accompagnant un tueur en série… au rythme pépère… et une femme de mauvaise vie, et pas seulement pour sa liberté sexuelle parfois tarifée. Un polar ? Il n’y a pas d’enquête à proprement parler, même si l’on découvre un coupable caché en fin d’histoire. Les crimes ne servent pas de commentaire ou de révélateur d’une condition sociale. Une comédie dramatique ? Oui, il y a un peu de cela, servie bien noire, et en même temps il est possible de tout prendre au premier degré, et de se trouver dégouté par ces affreux, sales et méchants. Du cynisme ? Pas vraiment non plus, plutôt du pragmatisme, des individus faisant avec ce que la vie leur a servi à la naissance, sans se soucier de son prochain, car la société le leur rend bien. Une étude mœurs ? Déjà plus : des individus solidement campés, avec une touche d’exagération, un soupçon de caricature… Le dosage est parfait : le lecteur peut tout à fait croire que ces individus existent en l’état, qu’il n’y a pas d’exagération, juste un regard honnête avec du recul. Oui, il est possible de vivre sans se préoccuper de son prochain, dans un quotidien vécu machinalement, sans réelle implication émotionnelle, un jour après l’autre. Une fois de temps en temps, on s’offre un petit extra, zigouiller une personne comme ça pour se passer les nerfs, sans rien y mettre de vraiment personnel, et sans que cela n’émeuve personne, ne suscite de réaction, la police étant totalement absente de ces pages. En contrepoint, il est également possible de vivre au jour le jour sans emploi, de petites magouilles et menus larcins, en s’envoyant en l’air de temps en temps avec ou sans psychotrope (avec de préférence) sans conséquence ou répercussion non plus. Cette farce macabre devient alors une étude de mœurs, un révélateur de la condition humaine, de la banalité de la monstruosité.


Un petit polar pour passer le temps ? Une petite bouffée de banalité terne pour mieux apprécier le relief de sa propre vie ? Après tout pourquoi pas, ça ne se refuse pas, si ça peut faire passer le temps. Ainsi mis en confiance, le lecteur entame cette histoire en sécurité, un simple divertissement sans danger. Ouais, ben, c’est quand même bien fait, avec ces environnements très consistants, à la banalité palpable, à l’ordinaire totalement convainquant, ces personnages communs qui rappellent que tout individu est normal jusqu’à ce qu’on apprenne à le connaître, ce quotidien répétitif qui recèle des moments totalement inconcevables et pourtant totalement logiques. Mince, dans quoi on a mis les pieds ? Il n’y en a pas un pour racheter l’autre, et le jeu de massacre feutré prend des proportions irrésistibles. Des individus pleinement conscients du mal qui habite chacun de nous, l’ayant accepté, vivant très bien avec et le laissant s’exprimer de temps à autre. Une horreur totale, assez normale somme toute.



mardi 3 février 2026

Abîmes

Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée.


Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose.



Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron.


Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent.



Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre.


Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages…



Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait.


Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience.


Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.



mardi 4 février 2025

Les Météores : Histoires de ceux qui ne font que passer

On essaie tous de faire de notre mieux. C’est le plus important, non ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son format est à l’italienne, avec des dimensions de demi-format d’une bande dessinée franco-belge traditionnelle. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par J.C. Deveney pour le scénario, et par Tommy Redolfi pour les dessins et les couleurs. Il comprend trois-cent-dix pages de bande dessinée.


Elijah et Leblond, deux amis adolescents skaters, se tiennent sur un pont au-dessus d’une autoroute de deux fois quatre voies, regardant les véhicules passer en contrebas. Le premier raconte à son pote que quand il était petit, son père l’emmenait ici pour regarder les bagnoles, c’était leur sortie du samedi… Enfin jusqu’à ce qu’il se barre. Cela fait réfléchir Leblond qui pensait que son beau-père était pénible. Elijah continue : c’est clair qu’il rouillait sévère, regarder filer des voitures pendant une heure, y avait plus excitant. Il pense que son père ne faisait pas ça parce qu’il pensait déjà à se tailler, même sans ça il les aurait quittés. En vrai, il pense que son père espérait qu’il se passe un truc. Un accident, un crash, quelque chose qui changerait de l’ordinaire. En plus, il suffit de pas grand-chose pour que ça arrive ! Un caillou, un bout de métal… N’importe quoi qui tombe du pont. On imagine : le pare-brise qui explose, la bagnole qui vrille et qui va en fracasser d’autres ! Le pur feu d’artifice ! En même temps un accident, ça dure jamais. Ils continuent à discuter, se disant que le vrai frisson serait de traverser avec leur planche. Leblond finit sa bouteille, la jette par-dessus le grillage, et ils partent sur leur planche. Dans l’espace, un météore poursuit sa trajectoire, dans le vide.



Hollie, aide-soignante, attend le bus dans le froid et la neige. Elle voit arriver un homme fort et de grande stature. Il s’assoit à côté d’elle dans l’abribus, en laissant une place vide entre eux. Floyd prend la parole : il s’excuse, car il ne la reconnaît pas, c’est parce qu’il a des blancs des fois. Il continue : il croise des gens, il discute et puis, pffuiit, ça s’en va. Elle le rassure : ils ne se sont jamais croisés. Il reprend la parole : Gary dit que ce n’est pas la peine qu’il raconte tout ça à tout le monde. Mais Floyd trouve que c’est mieux de dire ce qui est vrai. Elle acquiesce, surtout qu’il n’y a pas de honte à avoir, les blancs, c’est des choses qui arrivent. Il se présente et donne son nom, elle donne le sien. Il lui demande si c’est la première fois qu’elle attend le 34 de 05h46. Elle indique que oui, d’habitude elle prend sa voiture, mais elle est tombée en panne hier. Floyd se lève et dit qu’il aime bien quand la neige tombe, parce on ne sait pas si c’est elle qui descend ou si c’est soi qui monte. Hollie se souvient de son fils Elijah enfant faisant une boule de neige. Le bus arrive, la radio diffuse une chanson de Rufus Wainwright, Going to a town. Cette même chanson est diffusée par le poste dans la chambre de Casey, une jeune femme. Elle se lève et appelle son chien Chuck. Elle sort sous la neige et continue de l’appeler. Elle découvre quatre chiens sauvages qui se mettent à aboyer contre elle. Elle rentre se mettre à l’abri.


Un titre déconcertant : il annonce des météores, et en effet dans les pages huit à dix, le lecteur peut avoir un premier aperçu de l’approche d’un météore dont il ne fait nul doute qu’il fonce sur la Terre. Dans le même temps, le titre évoque des individus qui ne font que passer, et cela ne semble pas s’appliquer au météore, mais à des êtres humains, peut-être ceux qui passent par la ville. Cette dernière n’est jamais nommée, et le lecteur en vient à supposer qu’il s’agit d’une ville de faible importance en nombre d’habitants. Elle compte toutefois un magasin de meubles à monter soi-même dénommé Aeki, enseigne que le lecteur identifie facilement en lisant ce nom de droite à gauche. Il commence par faire connaissance avec les deux skaters… qui ne sont pas nommés. Il faudra attendre la page cinquante pour les revoir avec deux autres potes, et commencer à relever un nom, mais pas tous. Ils zonent avec deux adolescentes. Bref, le lecteur finit par identifier Dawn (brune à lunettes), Elijah (afro-américain), Leblond (fumeur) et Jess (jeune fille pas compliquée). Mollie et Floyd se présentent l’un à l’autre, avec un physique plus facilement mémorisable. De la même manière, il faut un peu de temps pour mettre un nom sur le visage de l’employée d’Aeki : Casey. Encore plus de pages avant de croiser le prénom de son collègue revêche : Sammy. Charlie est appelée par son nom dès sa première apparition. À contrario, le lecteur voit Floyd parler de Gary, bien avant qu’il ne fasse son apparition, et c’est le seul personnage à être doté d’un nom de famille, Hansom. Quelques seconds rôles peu nombreux dont le couple formé par Linda et Don (professeur), sans oublier la jeune manager chez Aeki.



Le lecteur se retrouve un peu déconcerté par cette absence de nom de famille, car les dessins peuvent parfois lui sembler sommaires, laissant planer un doute sur l’identité de tel ou tel personnage à deux ou trois reprises. En outre, les dialogues s’avèrent brefs et concis, sans aucune bulle de pensée, ou cartouche de texte avec une voix intérieure. La couverture peut donner une impression d’image dense en informations visuelles, et complexe en composition, en particulier dans l’usage des couleurs. Il en va de même avec la première planche. La perception du lecteur se modifie un peu par la suite, devenant sensible à une approche plus épurée, dans les formes, dans le choix des détails signifiants. Les dessins ne donnent pas l’impression d’être plus simples, ou simplistes, plutôt plus focalisés sur un point d’attention central. Tout se joue dans les impressions du lecteur. L’impression d’un récit taiseux : l’ouvrage compte quatre-vingt-dix pages silencieuses, dépourvues de tout mot, une forme de minimalisme, et en même temps une confiance dans le fait que les images se suffisent à elles-mêmes pour raconter. Une dizaine de personnages avec un rôle significatif, à la fois une belle distribution, à la fois l’impression de rester dans un cercle assez fermé. Des images parfois très dépouillées : dans le même temps, elles font sens, et les auteurs mettent à profit la forte pagination de leur ouvrage pour prendre le temps de raconter certains moments et de focaliser leur regard sur un geste, une attitude ou accessoire.


Une fois passée la première apparition du météore, en noir & blanc pour un contraste maximal, le récit revient à des situations banales du quotidien : attendre le bus au petit matin, se souvenir de la première boule de neige de son fils, s’enquérir de son chien, aider un homme âgé ayant perdu en autonomie, regarder un oiseau voler, subir les récriminations d’un collègue contre la direction dans le vestiaire, zoner avec des potes avec la flemme de faire du skate, échanger des banalités au comptoir dans un café, ressentir pleinement la banalité de la solitude, etc. La narration visuelle s’avère respectueuse et attentive. La mise en couleur joue sur quelques teintes, souvent sombres sans être vraiment ternes. Le lecteur ressent de la sympathie pour ces individus normaux, vivant leur quotidien avec un mélange de courage et de résignation, une ténacité tout ce qu’il y a de plus mécanique, qui pourtant génère un sentiment de respect et d’empathie chez le lecteur, car il reconnaît bien cette saveur du quotidien qui n’apporte que la même chose, sans plus de réel goût, tout en étant réconfortant par sa prédictibilité.



Dans le contexte de cette vie normale et sans éclat, les événements sortant de l’ordinaire apparaissent pour ce qu’ils sont : la conséquence inéluctable de tous les événements précédents, dont il n’y a donc pas raison de s’étonner, un engourdissement gagnant chaque individu ayant intégré inconsciemment que c’est l’ordre immuable des choses. Du coup, un licenciement, un incendie volontaire, des informations alarmantes sur la progression du météore s’avèrent dénués d’effet sur l’instant présent, sur la suite, une progression inéluctable qui pourrait presqu’être prédite, un enchaînement de causalités préétabli. À l’évidence, l’état mental de Floyd n’ira pas en s’améliorant, et Gary ne pourra pas toujours s’occuper de lui. Le mode de management d’Aeki apparaît pour ce qu’il est : des techniques pour flatter les employés, les motiver par un esprit d’équipe artificiel dans la mesure où il ne repose que sur eux, sans aucune implication des actionnaires sans visage. Le lecteur repense à la citation de Raymond Carver en exergue : Plus de destin. Juste un enchaînement de petits faits qui n’ont d’autre sens que celui qu’on veut bien leur donner. Une vie machinale, sans objet. La vie de tout le monde. Un autre personnage résume la dynamique de la vie : On essaie tous de faire de notre mieux, c’est le plus important, non ?


Pourtant, le comportement des personnages ne relève pas de la neurasthénie. Une forme de fluide passe dans ces vies, de principe vital, que le lecteur n’arrive pas tout à fait à identifier. Il revient au titre et à ce météore qui approche : finalement cette menace sur la survie de la Terre et de l’espèce humaine ne change pas grand-chose au quotidien, voire dans un moment atroce un personnage prend conscience que l’entreprise Aeki a pris ses dispositions pour fourguer le maximum de camelote avant que son établissement situé dans la zone d’impact ne soit détruit. Le lecteur repense également à Elijah parlant de son père : en fait il pense que son père espérait qu’il se passe un truc. Les personnages du récit ont dépassé ce stade : ils n’attendent plus rien, ils sont persuadés que leur vie va lentement se dégrader, grignotée par l’entropie. Ils ne s’y sont pas résignés : ils ont accepté cet état de fait, et s’y sont adaptés, vivent en cohérence avec cette vision de l’existence.



Page quatre-vingt-douze, Hollie arrive chez Maggie pour lui prodiguer des soins, effectuer une prise de sang. La vieille dame lui dit qu’elle aime les livres qui ne se contentent pas de raconter une histoire avec un début et une fin. Ceux qui ressemblent à la vie. Ou qui essaient en tout cas. Dans la vie, il n’y a pas de personnages principaux et de personnages secondaires. On a tous notre rôle à jouer. Tous notre importance. Le lecteur comprend que les auteurs effectuent une déclaration d’intention sur leur propre ouvrage et même une profession de foi personnelle. Il repense alors au sous-titre Ceux qui ne font que passer. Bien sûr cela désigne les individus qui risquent de périr lors de l’impact de la météorite. En prenant un peu de recul, cela désigne également tous les individus croisés par Floyd, car la mémoire de celui-ci n’est pas fiable, et il oublie les gens qu’il croise. Le lecteur peut se dire qu’il en va de même pour lui : de nombreuses connaissances, ou collègues, ou anonymes dans les transports en commun ou dans les voitures du flux de circulation, autant de personnes qui ne font que passer dans sa vie. À la lumière de ce point de vue, il prend conscience de ce qui fait le cœur du récit : ce n’est pas l’intrigue secondaire de la météorite qui n’occupe que très peu de pages. Les météores sont également les personnes que l’on croise, qui passent dans notre vie. Ceux qui ne font que passer sont l’essence même de la vie de chaque individu.


Étrange titre, accouplé à un sous-titre énigmatique, une couverture qui dit très peu du contenu. Narration semblant parfois minimaliste que ce soit par les silences des personnages ou par des cases épurées. Pour autant, point de déprime ou de misérabilisme, de solitude rongeant l’âme. Le récit se déroule très tranquillement, même si des événements surviennent. Le lecteur sent qu’il reste immergé grâce à un sentiment diffus qu’il éprouve pour les personnages… jusqu’à ce qu’il prenne conscience des différents niveaux de sens de l’expression : Ceux qui ne font que passer. Émouvant.