Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Abel. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Abel. Afficher tous les articles

mercredi 22 juillet 2026

Les fils d'El Topo

La boue ne souille pas la pureté de la fleur.


Ce récit constitue la suite du film El Topo, datant de 1970, réalisé par Alejandro Jodorowsky, qu’il n’est pas nécessaire d’avoir visionné avant. Il est initialement paru sous la forme de trois tomes : Caïn en 2016, Abel en 2019, AbelCaïn en 2022. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par José Ladrönn pour les dessins et les couleurs. L’intégrale compte deux cent vingt-six planches de bande dessinée.


Un homme d’une soixantaine d’années, d’allure pauvre, conduit trois enfants dans un défilé rocheux très étroit, en les appelant ses crabes. Il leur raconte l’histoire d’El Topo : il fut un bandit qui, ouvrant les portes de son cœur, devint un saint, à même d’accomplir de grands miracles. À son époque obscure, il eut un fils Caïn qu’il abandonna enfant. Devenu adulte, Caïn chercha El Topo. Le trouva. Voulut le tuer. Mais comme son père était devenu un saint, il ne le put. Faisant face à son père, il lui indiqua qu’il Il ne peut pas tuer son maître, mais il peut tuer son fils, et le père ne pourra pas l’en empêcher, alors que le saint a fini de creuser le tunnel pour délivrer les monstres, ceux-ci vont l’écraser. Dans le petit village d’à côté, les monstres, des individus handicapés, arrivent dans la grande rue, où ils sont attendus par les habitants bien décidés à les tuer. En effet, ils ouvrent le feu, faisant un massacre, sauf pour le Saint. Celui-ci se fait tirer dessus, ce qui n’a aucun effet, et il énonce : Œil pour œil, dent pour dent. Il se saisit d’une arme à feu sur le sol et commence à tirer à son tour. Une fois tout le monde mort, il dit : Que la richesse revienne aux seuls saints ! Qu’explose ce monde imparfait ! Alors, pour châtier ces porcs, le Saint provoqua un cataclysme qui recouvrit le pays d’une croûte aride.



Le vieil homme continue à raconter l’histoire du saint au bénéfice des enfants, tout en cheminant : Il proscrit ensuite toutes les armes à feu, tolérant seulement les armes blanches. Quand naquit Abel, son second fils. Pour empêcher que Caïn n’assassine son demi-frère, il interdit à quiconque de lui parler et de le regarder sous peine de mort. Ainsi condamné à ne pas exister, Caïn devint un paria. Enfin, le Saint s’assit en position du lotus et s’immola par le feu, en disant : Mourir n’est pas mourir, je reviendrai. Une fois son corps enterré et recouvert de pierres, des abeilles vinrent s’y installer et y produisirent du miel. Autour de la tombe d’El Topo, couverte du miel de milliers d’abeilles, des menhirs d’or surgirent des entrailles de la terre, et un profond fossé se forma autour. Restés en hauteur le vieil homme et les enfants observent des bandits hypocrites déguisés en maîtres spirituels venir rendre hommage au Saint, car c’est aujourd’hui son anniversaire. Il ajoute : rendre hommage non pas au Saint, mais à l’or. Il mit un signe sur Caïn pour que quiconque le trouverait ne le tuât point. Genèse IV-151. Plusieurs processions convergent vers l’île aux menhirs d’or, avec les étendards respectifs de leur religion, et des statues du Saint. Après plusieurs essais, c’est au tour d’un prêtre barbu portant une aube blanche, une cape et une mitre violettes de tenter le passage sur un chemin de pierres flottant dans le vide. Il échoue, car personne ne trompe le Saint, et il chute plusieurs dizaines de mètres plus bas dans l’acide.


C’est du Jodorowsky pur jus, avec violences, cruauté, épreuves sadiques, avilissement… et un excellent dessinateur. Le lecteur se rend compte que la présentation d’El Topo fait par le vieil homme fournit toutes les informations nécessaires pour comprendre l’intrigue, pour ceux qui n’ont pas vu le film, et qui se sont contentés de la lecture d’une synthèse de son synopsis dans un site en ligne. Au vu de l’ambiance de début du récit, le lecteur pourrait être tenté d’effectuer un rapprochement avec une autre série du même scénariste : Juan Solo, quatre tomes parus de 1995 à 1999, illustrés par Georges Bess. Une histoire avec cette imagerie de pistolero dans une région montagneuse d’Amérique Centrale, de rédemption, et d’accession à une forme (exotique) de sainteté. L’humanité exprime avec force toute sa bassesse, que ce soit l’esprit de vengeance qui anime le Saint, la manière dont sa colère s’exprime, et la vénalité des différentes congrégations attirées par l’or. Le dessinateur impressionne dès les premières pages par un trait clair, des couleurs naturalistes, une forte implication visible dans les décors très tangibles et les tenues vestimentaires. Un investissement dans les scènes de foule avec la volonté de représenter tout le monde, un symbole différent pour chaque religion, et un découpage en trois bandes comme exigé par le scénariste.



C’est du pur Jodorowsky : il faut avoir le cœur bien accroché et se préparer aux outrances en tout genre. Transposer le mythe d’Abel & Caïn dans une zone désertique, peut-être du Mexique ou d’Amérique centrale à la fin XIXe siècle ou début XXe, et l’adapter à sa sauce, en y ajoutant ses idiosyncrasies, pourquoi pas. C’est donc parti pour une version très personnelle avec le Saint (père des deux frères) à l’allure de bonze chinois, et Caïn tout habillé de cuir noir. Dès la planche quatre, c’est une hécatombe, une boucherie sanguinolente, avec du sang rouge et pas orange, le massacre d’un groupe d’infirmes ! Puis on passe à règlement de compte à OK Corral, avec le Saint transpercé par les balles qui abat tous les habitants avec un fusil, et force effusion de sang, pour finir par une sorte d’explosion de grande ampleur qui pulvérise la roche. Planche six, un mini éclair provenant du Saint zèbre l’air pour imprimer la marque infâmante sur le front de Caïn. Page sept une immolation par le feu, le dessinateur montrant un homme assis en tailleur renversant le contenu d’un calice sur sa tête et mettant le feu à l’huile. Quelques pages plus loin, un crâne entièrement nettoyé par l’acide flotte en grimaçant. Plus loin encore, l’avant-bras droit d’un homme se pétrifie, puis tout son corps se change en statue. Le premier viol survient avant la page trente. Les horreurs vont crescendo en cruauté et en nombre dans les deux tomes suivants. Le dessinateur a leur cœur bien accroché et il représente tout de manière descriptive et explicite, sans intention voyeuriste, plutôt une volonté de rendre compte sans ciller, de regarder les horreurs en face, pour représenter du concret, dans tout ce que ces événements présentent d’outrancier.


Au cours de ces trois albums, le scénariste intègre de nombreux thèmes et une riche imagerie hétérogène, dans une intrigue facile à suivre, qui peut paraître délirante par moments. Le dessinateur épate de bout en bout également par sa capacité à tout représenter. Caïn et Abel vont chacun traverser leurs propres épreuves, se croiser à plusieurs reprises. L’artiste transcrit avec le même naturel la ferveur religieuse bien simulée, l’étranger qui arrive dans un village dans un style western des plus purs, un spectacle de marionnettes, un jeu de piñata en forme de vache, une traversée du désert avec une roulotte en suivant un rapace, un desperado régalé par quatre aveugles en plein désert également, des individus évoquant des Mormons essayant de déflorer une vierge sur la place publique devant le village réuni, la traversée d’une forêt dont les arbres sont tous morts évoquant le bois dormant du conte, des nuées de papillons blancs, le passage par un temple-casino, les flammes de l’enfer se déchaînant sur Terre, etc. Il donne aussi bien à voir les exactions les plus cruelles que les moments à forte teneur en spiritualité, en représentant tout au premier degré et en faisant en sorte que chacun de ces éléments hétéroclites existent sans solution de continuité. Régulièrement le scénariste lui fait entièrement confiance lors de planches dépourvues de texte et de mots, laissant la narration visuelle raconter à elle seule.



Régulièrement le lecteur marque une pause dans sa lecture en disant que ça fait beaucoup, c’est trop même. Les auteurs mettent en scène les pires facettes de l’humanité : la colère, l’hypocrisie, la convoitise, l’appât de l’or, la violence, des viols immondes, des mutilations, des tortures, la cruauté, le sadisme, l’addiction au jeu, la vengeance, etc. Il relève également les symboles et les références mythologiques et ésotériques : le chiffre sept (pour le sept menhirs d’or), la pétrification, une vierge déposée sur un autel, la marque de Caïn dans une causalité inversée (elle est apposée sur front avant qu’il n’ait commis le crime de fratricide), un visage sur un linge évoquant le suaire de Turin, des papillons blancs évoquant la sainteté de la défunte, un personnage s’appelant Lilith (mais elle mange des bananes, pas des pommes, ah non aucun rapport), traverser une forêt d’épines, déchaîner les flammes de l’enfer, Abel se battant en duel contre un géant comme David contre Goliath, Abel endossant la tenue en cuir de Caïn, Caïn soignant des malades ce qui revêt le caractère de miracle pour la foule, et plein d’autres encore. Que faire de tout ça ?


On peut s’offusquer du rôle dévolu aux femmes, entre vierge et péripatéticienne, et on peut constater que les hommes ne sont pas mieux lotis. Le Saint apparaît comme particulièrement intransigeant, un père imposant sa loi. Caïn fait preuve d’un égocentrisme exemplaire, dépourvu de toute empathie… ce qui peut également se voir comme la conséquence de sa malédiction qui le prive de tout contact avec autrui. Abel apparaît comme un saint… très vite déchu de sa position morale supérieure. Lilith est mue par la vénalité. La Vierge est aveuglée par l’amour. Les seconds rôles sont au mieux des victimes, au pire des individus sous l’emprise de leurs pulsions. Mais… Il y a bien une intrigue qui dépasse le seul suspense de savoir si Caïn tuera Abel ou non. Chacun à leur manière, les deux frères baignent dans le tourbillon de la vie, dans ce qu’elle peut avoir de plus arbitraire et violent. Leur cheminement les entraîne entre déchéance et rédemption. Le récit aboutit à une conclusion déstabilisante, quant à qui survit, comment, en ayant réalisé les efforts nécessaires pour progresser sur le plan spirituel. Le lecteur peut y voir un jugement personnel sur l’inanité de la vie moralement irréprochable, sur la nécessité d’avoir fait l’expérience des pires turpides de la condition humaine, sur la compréhension nécessaire pour accepter l’héritage du père.


Une trilogie formant une histoire qui se lit d’une traite, pouvant s’appréhender comme une lecture idiosyncrasique de l’histoire de Caïn & Abel. Une narration visuelle épatante de bout en bout, parfaitement au service du scénario, sachant lui donner forme dans toutes ses exubérances les plus outrancières, et tous ces détails les plus baroques. Une intrigue facile à suivre qui exhale toutes ses fragrances sous réserve que le lecteur se prête au jeu du thème de la spiritualité et de l’ésotérisme. Une profession de foi du scénariste, jusque dans la confiance qu’il accorde à un artiste remarquable.



mercredi 25 octobre 2023

L'Humanité de mes couilles

Où que tu ailles, tu emporteras ton malaise avec toi.


Ce tome constitue une histoire complète indépendante de toute autre, qui s’apprécie mieux avec une connaissance superficielle de la genèse biblique sous l’angle mythologique. Sa publication date de 2023. Il a été entièrement réalisé par Emmanuel Moynot, pour le scénario, les dessins et les couleurs, bédéiste également connu pour ses albums de Nestor Burma. Il comprend cinquante-trois pages de bande dessinée


À l’époque des hommes des cavernes, Adam est en train de se coudre un pagne avec un lien de cuir et une grosse aiguille. Il est très satisfait du résultat et il le revêt. Il va se présenter à sa mère assise dans la grotte, en lui annonçant qu’il a inventé un truc. Elle le calme direct en lui demandant d’y aller mollo sur les superlatifs et de lui montrer le truc. Il avance vers elle, disant qu’il trouve que ça lui va vachement bien. Elle répond du tac au tac, que c’est complètement idiot son truc, on ne voit plus son pénis. S’il croit que c’est avec son intellect qu’il va impressionner les gonzesses… Bref, il s’est planté. Elle lui demande d’aller cueillir des cailloux pour faire la purée de lézard. Il râle, parce qu’il en a marre de la purée de lézard. Elle lui rétorque qu’il n’a qu’à inventer l’arc et les flèches et alors ils pourront en reparler. Il sort ramasser des cailloux tout en marmonnant pour lui-même qu’un jour il inventera la religion et qu’on verra bien c’est qui qui rigole. Il se rend compte qu’Ève se tient devant lui : elle lui demande pourquoi il planque son pénis, s’il a rétréci ou s’il a chopé la chtouille. Il répond sèchement que les gonzesses n’y comprennent rien à la mode, et que si un jour il y a des grands couturiers, ce ne sera pas les femmes qui feront la tendance.



Peu impressionnée par sa répartie, Ève demande à Adam s’il veut faire du sexe. Elle va se coucher sur le dos dans l’herbe, dans la position du missionnaire, tout en lui indiquant qu’elle aimerait bien le faire à la normale une fois de temps en temps. Il répond qu’il évolue, qu’il n’a plus d’os pénien, et que le faire comme des bêtes ne lui occasionne plus d’érection. À l’entrée de la grotte, la mère d’Adam s’époumone à l’appeler. Il finit par l’entendre et il peste contre elle, ne pouvant pas être tranquille. Il décide que le jour où il va écrire ses mémoires, il va l’en évincer. Ève rentre chez ses parents, et sa mère lui fait la leçon parce qu’elle a encore été traîner avec l’autre demeuré. Elle leur répond qu’ils profitent bien d’être crétins maintenant parce que la préhistoire ne va pas durer pour toujours. Elle va trouver refuge dans les branches d’un arbre, où un serpent bleu vient lui prodiguer des conseils. La jeunesse, c’est le printemps de la vie ! C’est là qu’il faut cueillir les plus beaux fruits, se remplir du suc de l’existence pour ne pas finir comme un vieux pruneau tout fripé. Où qu’elle aille, elle emportera son malaise avec elle. Elle finit par suivre son conseil et croquer dans une pomme, ce qu’elle regrette immédiatement car elle n’est pas mûre. Elle est persuadée que l’herbe est plus verte ailleurs : il faut qu’elle s’en aille, et ainsi ses parents la laisseront tranquille.


Un titre qui claque bien et qui ne laisse pas place au doute : l’auteur ne va pas faire l’éloge des êtres humains. Il place son récit à la naissance de l’humanité, dans l’âge mythologique de la Genèse selon la Bible, dans une version quelque peu revue et corrigée. Il s’agit d’un album publié par l’éditeur Fluide Glacial, et le lecteur peut y reconnaître l’humour maison, un peu gras, souvent en-dessous de la ceinture, et aussi impertinent que pertinent et pénétrant. La première page propose un gag reposant sur un anachronisme, de la couture, filé par la suite avec l’évocation du métier à inventer de couturier, et de la mode qui sera certainement plus masculine que féminine. Par la suite, le lecteur sourit à l’emploi d’anachronismes qui abondent tout au long de l’album : la mention d’une pension alimentaire en retard, le régime végétarien, le rôle traditionnel de la femme voire rétrograde, les démarcheurs Vendeur Représentant Placier (VRP), le principe d’éduquer le palais (la gastronomie), les jours de la semaine, le fromage, la prospection les clients potentiels pour réaliser une étude de marché, le fait de parler face caméra, l’existence de la forêt primaire, etc.



L’auteur joue également sur les attendus du lecteur, en prenant à rebrousse-poil le déroulement de la Genèse tel qu’établi dans la Bible. Le lecteur sourit quand Abel explique la notion de sacrifier un bélier pour que ça lui porte chance : un détournement du sacrifice à Dieu, transformé en une croyance sans fondement sur le fonctionnement de la chance, une interprétation erronée d’une occurrence de corrélation, sans aucune causalité. Un peu plus loin, Adam reçoit l’étrange visite d’un individu à la peau noire, visiblement un Africain, ce qui l’amène à se mettre en colère, en demandant qu’on le laisse construire sa légende tranquille, et à se regarder le nombril en disant que, oui, il en a un ! Cette séquence intègre également une autre forme de dérision, cette fois-ci s’appliquant à l’Histoire, et dans ce cas particulier à l’histoire évolutive de la lignée humaine, contrastant fortement au récit de la Genèse. Dans une séquence, Caïn se met à inventer le concept de cité et de logements mitoyens, faisant ainsi ressortir le fait qu’Adam et ses parents habitent dans une caverne. Il est également question de mots de vocabulaires divergents entre les deux frères, prémices de la naissance des langues, et du mythe de la tour de Babel. Ou encore Abel s’est déjà installé comme éleveur, et Caïn comme agriculteur.


En cohérence avec l’époque et les personnages qu’il a choisis, l’artiste a fait le choix de les représenter nus tout du long de l’album avec une approche majoritairement réaliste, et donc des fesses, des poitrines et des pénis apparents, ce qui est même visible sur la couverture pour Adam. Cela ne fait pas de cette bande dessinée un ouvrage érotique ou pornographique, plutôt naturiste. Lorsque Ève et Adam s’accouplent, cela ne dure que le temps d’une unique case fort chaste. Le dessinateur montre des individus en bonne santé physique, les parents étant marqués par l’âge, les Africains (apparaissant dans une séquence) étant peut-être plus athlétiques. Les dessins s’inscrivent dans un registre descriptif et réaliste, avec un degré de détails de niveau moyen. L’artiste ne se contente pas de formes génériques, mais le degré de précision ne permet pas de reconnaître les essences de végétaux, par exemple. Il emploie un mélange de traits très fins pour des portions de contour, et de traits plus épais pour donner plus relief et de texture aux formes détourées. Le lecteur observe une belle variété dans les visages, dans les postures corporelles et dans les expressions de visage. Il voit passer des représentants de différentes espèces animales : le serpent bleu vil tentateur, un pauvre lapin qui finit le crâne éclaté sous une pierre, une girafe, une biche, un lézard, des moutons, deux aurochs, un poisson, un lion et une lionne, deux chiens et des chiots.



Le dessinateur réalise des décors qui donnent une impression de chaque lieu, sans les décrire dans le détail. Pour autant, les personnages évoluent dans des environnements diversifiés : des grottes (quelques-unes bénéficiant de peintures rupestres), des zones boisées avec même des arbres à liane, des collines permettant de voir loin, un mont avec des grottes, une savane, un champ de blé, une hutte en bois, un fleuve, une immense cité en pierre, et même un véritable jardin d’Éden. Le lecteur apprécie la fluidité de la narration visuelle et sa variété, avec des scènes mémorables : le serpent évoluant autour d’Ève assise sur une branche d’arbre, Caïn se prenant une mandale pour avoir tenté de tuer Abel encore nouveau-né, Adam tuant un lapin par surprise, les deux démarcheurs essayant de fourguer un balais présenté comme l’une des dernières innovations en matière d’entretien ménager, Abel s’adonnant à la peinture rupestre, Adam plongeant pour pêcher un poisson à main nue, deux lions en train d’observer des humains se recueillir sur un corps enseveli, l’incroyable cité en pierre, le principe de la géante de neuf mètres en train de se faire féconder.


En fonction de sa familiarité avec l’histoire d’Adam et Ève, le lecteur se rend compte que l’auteur n’en reste pas à une parodie moqueuse et sarcastique. En sous-entendu, il s’amuse également avec des questionnements divers. Cela commence dès la première page avec Adam en train de coudre : quel être humain a pu avoir cette idée, comment lui est-elle venue à l’esprit ? Ce type d’interrogation revient à l’esprit du lecteur en voyant les uns et les autres faire des essais de nourriture : Caïn très content de mâcher des feuilles de plante qui semblent le détendre, Adam ramenant un lion et Ève ne sachant pas comment le cuisiner. Abel s’allongeant sous un mouton pour boire le lait à même le pis. La famille d’Adam se demandant ce qu’il lui prend de ramener un poisson : comment a-t-il pu avoir l’idée que ça pouvait se manger ? Moynot s’amuse également à opposer la version de la genèse de l’humanité légèrement bronzée à la réalité de son origine en Afrique noire. La notion d’un dieu le père tout puissant avec un homme à la barbe blanche qui regarde silencieusement Abel, et la notion de premier homme puisque Adam a un nombril, et même une mère. Il montre Ève et Adam quittant la grotte familiale pour tenter de s’installer dans une maison. Dans la dernière séquence, il joue avec le principe d’une genèse alternative quand Adam raconte ce conte avec des hommes paresseux et une femme géante. Il joue avec la notion de péché originel lorsque Ève indique à Seth, un de ses fils, que quand son père et elle ne seront plus de ce monde, l’avenir de l’humanité reposera sur lui. Ce n’est donc plus l’acte de croquer dans la pomme qui pèse sur la condition humaine de tous les hommes à venir, mais les choix de Seth.


Un titre politiquement incorrect pour indiquer une relecture inconvenante et irrespectueuse de l’origine de l’humanité selon la Genèse. Une narration visuelle bien dosée entre pragmatisme et humour, pour une reconstitution entre naturalisme et fantaisie. Une suite de six chapitres entre quatre et seize pages, évoquant l’invention du pagne cousu, la naissance d’Abel, la chasse, le premier agriculteur et le premier éleveur, le principe du sacrifice pour s’attirer la chance, et une autre possibilité pour un récit des origines. L’auteur entremêle avec une habileté élégante mythologie et histoire, assaisonné de dérision et de sarcasme pour mieux remettre en question quelques notions fondatrices qui exigent beaucoup de crédulité, sans se montrer condescendant ou méprisant.