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mercredi 29 octobre 2025

Le cœur couronné T03 Le fou de la Sorbonne

Puisqu’il s’agit de hâter l’avènement de la civilisation magique en liquidant les concepts rationnels de l’ancienne société…


Ce tome est le second d’une trilogie portant le titre de : Le cœur couronné. Il fait suite à La folle du Sacré-Cœur (1992) et à Le piège de l’irrationnel (1993) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre l’histoire. Son édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Mœbius pour les dessins, avec des couleurs réalisées par Scarlet Smulkowski. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Deux copines, Chantal et Patsy, se hâtent vers la Sorbonne pour participer au recueil de souvenirs sur Alain Mangel, captés par un reporter télé. En marchant trop vite, Patsy perd une de ses baskets. Elle s’arrête pour se rechausser, Chantal s’allume une cigarette, et elle se rend compte que son chien Emmanuel Kant fait sa crotte sur le trottoir. Elle explique à sa copine qu’elle n’a pas pu le purger à cause de ses hémorroïdes. Rechaussée, Patsy part en avant pour aller leur en révéler de belles sur Mangel, ils vont en frémir devant leur télé. Elle arrive et essaye de se frayer un chemin parmi les curieux, pendant que le journaliste résume que voilà déjà deux mois que le professeur Mangel, distingué professeur et membre éminent de cette université, est tombé aux mains des narco-trafiquants colombiens. Il continue : La France entière s’angoisse au sujet de ce rapt incroyable, on craint le pire ! Il explique que l’émission va maintenant passer à un portrait de ce malheureux spécialiste de Heidegger, en interviewant ses proches, quelques-uns de ses élèves, un collègue, et pour commencer madame Myra Atasembé, son ex-épouse. Celle-ci commence : Il n’y a strictement rien à dire sur Alain Mangel, les philosophes n’ont rien d’êtres humains, ce sont des géants mentaux et des nains émotionnels. Elle continue : Elle a vécu vingt-cinq ans avec lui sans jamais trouver la moindre trace d’humanité, à part une pyramide d’idées coiffant un corps exsangue infoutu de la féconder.



Myra Atasembé poursuit sa diatribe : Les meubles d’Alain Mangel, qu’elle a récupérés lors du divorce, en disent peut-être plus long sur son compte, ils sont chez elle avec ses livres et ses toiles préférés. Pour la modique somme de vingt francs, les spectateurs sont conviés à venir les visiter. Le journaliste l’interrompt et donne la parole à Patsy qui ne sait qu’émettre des petits cris aigus. Dans une grande clairière située au beau milieu de la jungle colombienne, Alain Mangel, allongé sur un drap de plage, est en train de faire l’amour avec Elizabeth enceinte de lui, pendant l’avatar de ses pulsions refoulées s’expose nu au soleil, en s’extasiant sur le lieu : quel Paradis. Il estime que c’est la première fois qu’il n’existe aucune différence entre lui et Mangel, ce dernier en l’acceptant enfin consent à jouir de l’existence. Le philosophe parle à haute voix : toute sa vie, il a cru que Proust avait raison lorsqu’il affirmait que l’amour met à nu. Le désespoir de l’incommunicabilité, à présent il se trouve grotesque. Tout est mystère, rien n’est absence. L’ectoplasme continue : il faut se garder de confondre cœur et sexe. La seule chose vraie qui vaille d’être aimée est la liberté.


Mais que peut-il encore bien arriver à ce pauvre professeur universitaire de philosophie ? Ah oui ! Sa compagne doit accoucher du prochain messie, si son père arrive à survivre au fait d’avoir été enlevé par des narco-trafiquants. Les auteurs poursuivent dans la droite lignée des aventures rocambolesques précédentes, baignant dans l’exagération, flirtant avec l’absurde. Le lecteur retrouve donc la dimension aventures d’action avec dès la quatrième planche une attaque de chasseurs bombardiers de l’AIAS (Armée Internationale Anti-Stupéfiants) pour accomplir à tout prix une mission sacrée : anéantir le nid de narco-trafiquants malfaisants en Colombie. S’en suit une fuite en Jeep, avec Elizabeth et Alain nus à l’arrière, conduits par eux trafiquants en treillis militaire. Également au programme : une marche dans la jungle en suivant un tatou, l’ascension d’un pic rocheux sur d’étroites marches taillées à même la roche, un guépard (semi) apprivoisé, un déplacement de liane en liane, une grande réception (mais pas un banquet) pour honorer le retour à Paris, avec même un entartage. Entremêlé à ces péripéties, le lecteur retrouve également la dimension religieuse : l’aboutissement de la gestation d’un (potentiel) nouveau messie, l’avènement de Jesusa, le christ androgyne, une variation sur la cène, et même deux authentiques résurrections, chacune d’un genre différent.



Dans la postface de l’édition intégrale, Philippe Peter explicite le contexte de la réalisation de ce dernier tome de la trilogie. Il attire l’attention sur le fait qu’il s’est écoulé cinq ans entre le tome deux et le trois, et que pour se motiver, l’artiste a puisé son inspiration dans sa découverte des mangas, accessibles à l’époque. Il développe son propos en expliquant que Mœbius a retenu l’efficacité des cases, tout en transposant cette approche dans un format d’album européen. Il relève en particulier la différence de taille flagrante entre les cases de ce tome, et celles des tomes précédents. En effet, le lecteur dénombre environ une douzaine de cases par page. Il fait également l’expérience de phylactères plus nombreux, et plus bavards, non pas dans le sens où ils sont plus copieux, mais où ils sont en grande quantité, s’approchant plus d’échanges de banalités que d’exposés philosophiques ou de déclarations construites. Cela donne un goût plus commun aux personnages, leur comportement ordinaire les rapprochant du lecteur, voire ce dernier les considérant avec un soupçon de supériorité. Les dimensions plus petites des cases n’enlèvent rien à la clarté de chaque dessin, à la concision de l’expression visuelle, sans jamais s’apparenter à de l’économie. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut être plus sensible aux moments énormes : des champs de cocaïne en train de brûler sous l’effet de l’explosion d’un missile tiré par un chasseur, des guérilléros s’agenouillant devant le Christ-Marie, un banquet disposé comme une variation de la cène une vieille indienne élevant un lézard sous le soleil pour faire miroiter ses rayons sur les écailles, un serpent s’enroulant autour des épaules d’un homme tétanisé par la peur, un aigle fondant des cieux sur un rat, une veillée mortuaire dans une grotte des entartages, etc.


D’une manière analogue, le lecteur peut également être sensible à la mise en scène, ou au jeu des acteurs, dans des séquences très ordinaires. Un chien en train de faire ses besoins sur le trottoir, un père tenant ses jeunes enfants dans les bras, deux jeunes filles gloussant comme de vraies dindes devant un micro, un vieil homme allongé sur un lit d’hôpital, un cinquantenaire très inquiet à l’idée de ce que l’on veut lui faire boire, un jeune garçon jouant avec une figurine de Spider-Man (et le scénariste ironisant sur sa préférence pour Silver Surfer, ce qui fait référence au comics réalisé par Mœbius avec Stan Lee), un groupe d’enfants jouant dans un parc, etc. Sans s’en rendre compte, le lecteur trouve chaque situation aussi plausible que vraisemblable, quelle que soit sa nature, même hautement improbable. Il ressent inconsciemment l’état d’esprit détendu de la narration, qui ne se prend pas au sérieux, une comédie pétillante, mettant en scène la lutte entre le rationnel et l’émotionnel.



Sans surprise de la part de deux créateurs expérimentés, ils parviennent à mener à bien leur intrigue, à aboutir à un dénouement satisfaisant, à la fois pour l’intrigue, à la fois pour les thématiques. Le lecteur découvre ainsi ce qu’il advient d’Alain Mangel (ou de Zacharie Mangelowsky) et Elizabeth, le terme de la grossesse de cette dernière, le destin peu commun de Rosaura. Il semble que Mouhamad / Joseph disparaisse en cours de route, ayant épuisé son utilité dans le récit. Le lecteur peut regretter que la vieille clocharde du Sacré-Cœur ne soit pas de retour avec son chien Anubis. Il s’amuse à voir que les philosophes ont cédé la place au mysticisme et aux pratiques chamaniques d’une vieille Indienne, même si le scénariste trouve l’occasion de mettre en scène un personnage tournant en dérision Alain Finkielkraut. Il intègre également un zeste de psychanalyse dans les relations entre Rosaura et son père, ou dans celles entre Alain Mangel et son propre fils.


En effet ce dernier tome est placé sous le signe de l‘avènement d’un prophète et peut-être d’un messie. Les auteurs mettent en scène à leur manière la naissance du prophète (toutefois il ne s’agit pas d’une immaculée conception), une résurrection, une variation sur la cène, autant d’éléments issus de la tradition catholique. Cependant, ils donnent la préférence, au travers des personnages principaux, à une expérience mystique, nourrie à la fois par des personnages littéralement illuminés par leur foi inébranlable, à la fois par des breuvages aux propriétés psychotropes, comme la décoction de Cipo (force, composante mâle) et de Mariri (lumière, composante femelle). Ainsi Alain Mangel traverse un processus de révélation qui le transforme sur le plan spirituel, et plus inattendu, sur le plan physique. Ainsi transfiguré, il ridiculise les valeurs de l’individu qu’il était, se livrant à un jeu de massacre dans l’institution de la Sorbonne. Le personnage principal éprouve la sensation de pouvoir ainsi accéder à une nouvelle normalité, dans laquelle l’émotionnel retrouve la place primordiale, passant ainsi à côté d’une évidence incarnée par son fils, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de normalité. Quand l’amour existe, le miracle apparaît.


Une conclusion en bonne et due forme pour une aventure hautement rocambolesque, aussi bien dans ses péripéties que dans son voyage spirituel. En surface, l’artiste change de registre avec des cases plus petites et plus nombreuses par page, tout en étant toujours aussi remarquables de clarté et de qualité narrative. Le scénariste persiste et signe dans ce voyage mêlant trafic de drogue en Colombie et voyage initiatique vers une résurrection. Le lecteur peut en sortir aussi bien amusé par une verve très cohérente, que troublé par cette remise en cause d’une société cartésienne, dans laquelle l’émotion vraie fait défaut. Quand l’amour existe, le miracle apparaît.



mercredi 15 octobre 2025

Le cœur couronné, T02 Le piège de l'irrationnel

Tu es en train de réaliser ton rêve, non ? Te départir de ton identité !


Ce tome est le second d’une trilogie portant le titre de : Le cœur couronné. Il fait suite à La folle du Sacré-Cœur (1992) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre l’histoire. Son édition originale date de 1993. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Mœbius pour les dessins, avec des couleurs réalisées par Scarlet Smulkowski. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. La trilogie se termine avec Le fou de la Sorbonne (1998).


Alain Mangel a loué une villa à Deauville, où il subvient aux besoins de sa jeune compagne Elizabeth qui est enceinte de lui, de Mouhammad qui se fait appeler Saint Joseph, et de Rosanna Galvez, fille d’un baron de la drogue colombien. Il vient d’aller acheter des sandwichs et des boissons et il leur apporte sur la plage. Tout en marchant i s’interroge sur l’amour : ils l’aiment bien sûr, mais qu’entend-on juste par aimer ? Oh… Tous l’aiment, bien sûr ! Certes… Mais qu’entend-on au juste par aimer ? […] Dans ce même vocable convergent tant charité que convoitise, désir égoïste qu’abnégation sans réserve, dans une apothéose du souci de soi-même et du souci d’autrui poussé à son paroxysme. Mais en dépit de ces oppositions dramatiques, l’amour reste don de soi ! Offrande… Aux côtés de ce professeur de philosophie, se tient le spectre incarnant toute la partie refoulée de sa personnalité. Ce spectre répond qu’il n’est offrande qui ne trahisse un besoin tyrannique de manipuler l’autre pour le posséder. Il continue : tout don est prédateur dans son essence, et tous les agissements de l’individu sont avant tout lucratifs. Ce cynisme laisse Alain pantois : oui, l’existence à jamais renouvelée s’impose à lui avec toute la pesanteur d’un contrat irésiliable. Il se force à aimer puisqu’immergé, submergé dans l’horreur d’être, il en vient à penser comme Sartre que Exister, c’est se boire sans soif. Le spectre répond que pour Alain, la souffrance amoureuse n’est qu’une manière sournoise d’être heureux.



Alain et le spectre arrivent auprès des trois jeunes gens. Alain Mangel fait un état des lieux de la situation : il a toujours voulu répudier ce monde, sans jamais y parvenir, et aujourd’hui c’est le monde qui le répudie, jamais plus il ne le laissera lui revenir. Alain continue : il est désormais le complice d’un drogué assassin de deux aides-soignants, de la fille d’un gangster colombien qui se prend pour la concubine du Seigneur, et il a engrossé cette pauvre folle qui s’imagine qu’elle va donner le jour à un prophète. Lequel pourrait se révéler être un mongolien, étant donné ses problèmes génétiques passés. Ce à quoi le spectre répond que le philosophe est en train de réaliser son rêve : se départir de son identité. Le philosophe se concentre sur les jeunes gens et il leur tend les victuailles. Mouhammad prend deux sandwichs. Elizabeth lui fait une longue liste de courses : des ortolans, du fromage, du foie gras et du caviar, un bon kilo, plus deux bouteilles de champagne. Eux vont aller se baigner, puis ils l’attendront à la maison. Elle ajoute enfin : du chocolat, et un grand gâteau plein de crème chantilly.


Ce tome commence immédiatement après la fin du premier, et le personnage principal présente sa version des faits en résumé dans les planches deux et trois. Le lecteur se souvient que tout avait commencé dans un amphithéâtre de la Sorbonne, avec un professeur d’université et une jeune femme qui est amoureuse de lui et qui veut qu’il lui fasse un enfant. Viennent se greffer une fille de narco-trafiquant colombien, et un une jeune arabe avec un pistolet, ainsi que des graves problèmes de digestion. L’histoire se poursuit dans la même veine avec des éléments religieux, des réflexions philosophiques et des événements sortant de l’ordinaire. Elizabeth est censée accoucher d’un nouveau prophète, Rosanna est considérée comme la réincarnation de la vierge Marie et elle se proclame comme le Christ androgyne, et Mouhammad se fait appeler Saint Joseph. Ils évoquent régulièrement la foi et Dieu. Alain Mangel, Zacharie Mangelowsky de son vrai nom, subit un baptême très particulier et très charnel, réalisé par eux trois. Il doit également retourner à la basilique du Sacré-Cœur pour dérober la fiole des saintes huiles, et il tombe en pleine réunion d’une convention œcuménique. Sans oublier la vieille clocharde et son chien, déjà apparus dans le premier tome qui pose une question redoutable : Où est Dieu ? à laquelle le représentant de chaque religion propose une réponse différente et exclusive des autres.



Rien que dans cette dimension religieuse, le lecteur retrouve toute l’outrance du scénariste, qui s’éloigne de manière significative d’un réalisme plausible, pour lui préférer une veine de comédie mêlée d’absurde. Il n’y a qu’à voir le jeu d’acteur dramatique de la clocharde qui se proclame être Dieu devant tous les représentants religieux. Les auteurs font montre d’un solide sens humoristique s’exprimant sous différentes formes comiques. Alors que la carte de crédit du professeur est refusée parce que son compte en banque est vide, Elizabeth le tance vertement, en lui expliquant qu’il suffit de s’en remettre à la providence divine. Cela donne lieu à une scène de choix de chevaux pour parier dans un PMU, à base d’analyse ésotérique des noms des canassons : un moment d’anthologie entre absurde et pseudo-mysticisme. Le dessinateur participe lui aussi à la narration humoristique et iconoclaste. Il s’amuse bien avec les onomatopées de bruitage quand Mangel se retrouve en urgence aux toilettes pour déféquer, sans oublier les feuilles de papier toilette qu’il sème derrière lui parce qu’Elizabeth le sort de force des WC et ne lui laisse pas le temps de remonter son pantalon. Il s’amuse tout autant avec les émotions qui passent sur le visage de Mangel et les mimiques correspondantes. Le jeu d’acteur du spectre devient de plus en plus expressif. Et rien de cela ne prépare le lecteur à la scène finale de quatorze pages qui mêle les protagonistes, avec un gang de narcotrafiquants, les services secrets colombiens, un commando de la DEA (Drug Enforcement Administration), avec un enlèvement en zodiac, un hélicoptère, un sous-marin, un groupe de trois autres hélicoptères et un avion !


Comme dans le premier tome, Mœbius gère la narration visuelle de main de maître. Il rationnalise la représentation des décors, les dessinant très régulièrement, dans plus du trois quarts des cases, et s’en affranchissant quand la scène se focalise sur le dialogue des personnages, tout en mettant en œuvre une direction d’acteurs organique et expressive. Majoritairement, ce deuxième tome reste dans un monde assez réel, et l’artiste emmène ainsi le lecteur dans des lieux ordinaires : à la plage avec les baigneurs et ceux qui bronzent, au supermarché pour faire les courses, dans un troquet pour parier sur les chevaux, sur l’emmarchement de la basilique du Sacré-Cœur, à l’intérieur de cet édifice religieux, dans les rues chaudes de Pigalle. Il s’éloigne un peu de l’ordinaire avec la décoration intérieure de la chambre de Rosanna Galvez, transformée en une sorte de chapelle à sa gloire. Il se déchaîne avec la prise de vue de l’affrontement entre les différentes factions pour déterminer qui parviendra à enlever la fille du narcotrafiquant. Un très grand moment de scène d’action, qui fait repenser aux autres séquences rendues plausibles par la narration visuelle, malgré leur caractère énorme.



Le voyage d’éveil d’Alain Mangel continue. Comme dans le tome précédent, il cite quelques philosophes : Edmund Husserl (1859-1938), Martin Heidegger (1889-1976), Épictète (50-125 ou 130), Carl Gustav Jung (1875-1961). Il se retrouve confronté aux convictions religieuses du trio qu’il a pris en charge, et au doute. Il se trouve pris dans un mouvement de balancier entre les croire sur parole, ou les considérer comme de doux dingues animés par une ferveur religieuse. Il est mis face à des événements improbables, survenant comme s’il y avait un dessein divin, et qu’Elizabeth sait comment accéder à la compréhension de certaines bribes. Il reste également déchiré entre les choix qu’il a fait pour mener sa carrière de professeur de philosophie en université avec la discipline à laquelle il s’est astreint, et la responsabilité qu’il ressent vis-à-vis d’Elizabeth qu’il a mise enceinte. Ses émotions refoulées s’incarnent dans un jeune homme aux oreilles pointues qui lui enjoint de céder à ses pulsions, qu’elles soient de nature sexuelle, ou qu’elles relèvent d’une forme d’instinct de survie égocentré.


Dans le même temps, le spectre incarnant ses pulsions refoulées fait observer à Alain Mangel que ce dernier est en train de réaliser son rêve : se départir de son identité. Dans sa démarche philosophique, le professeur fait enfin l’expérience d’une autre vie, avec d’autres valeurs, d’autres objectifs. Il vit l’expérience de remettre en cause ses principes et ses convictions intimes patiemment construites sur le long terme. Il glisse du rationnel vers l’émotion. Au fil de ce second tome, le personnage principal se retrouve à s’attacher à l’autre, pour annihiler la souffrance d’être lui-même, à essayer de pardonner en secret, de donner de l’amour, pour finir par le recevoir en retour, à remettre en cause la croyance invétérée en la toute-puissance de la causalité, à accepter que tous les fantasmes qu’il a refoulés lui appartiennent encore, que tout jugement de valeur n’est qu’illusion, ainsi que toute opinion sur autrui, etc. Le lecteur ressent que l’auteur lui-même a progressé sur ce même chemin, sûrement de manière plus prosaïque (sans les hélicoptères), se posant ces questions, s’interrogeant sur ces alternatives.


Une quête spirituelle, une profonde remise en question de ses valeurs et de son mode de vie, des interrogations sur le sens de la vie et sa recherche. Et aussi, une aventure hors du commun, un professeur de philosophie se trouvant impliqué, voire responsables de trois jeunes adultes illuminés, entre synchronicité et absurde. Une narration visuelle de haute volée, rendant tout plausible et évident, quel que soit le degré de folie. Un voyage essentiel qui ne se prend pas au sérieux. Comme le résume le personnage principal dans la dernière page : Où ces rebondissements vont-ils le mener ? En quoi va-t-il devoir encore se transformer ? Qu’est que la folie ? Serait-il possible que Dieu existe ?



mercredi 1 octobre 2025

Le Cœur couronné T01 La Folle du Sacré-Cœur

La raison, c’est la perdition !


Ce tome est le premier d’une trilogie portant le titre d’ensemble de : Le cœur couronné. Son édition originale date de 1992. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Mœbius pour les dessins, avec des couleurs réalisées par Florence Breton, Daniel Cacouault, Zoran Janjetov. Il comprend soixante-dix pages de bande dessinée. Les deux autres tomes sont Le piège de l’irrationnel (1993), Le fou de la Sorbonne (1998).


Sur la place devant la Sorbonne, deux amies discutent. Elles constatent que l’amphithéâtre est bourré, c’est la preuve que Mangel fait un tabac. Elles sortent et remarquent l’allure d’Elizabeth, une autre étudiante, tout de violet vêtu. Chantal, la rousse est outrée par l’esprit moutonnier des autres étudiants qui s’habillent également en violet, comme le professeur lui-même. Elles rentrent à la suite dans le café où les étudiants se sont installés. Devant tous les autres, Chantal soulève son long manteau noir et sa robe rouge laissant voir à tout le monde sa culotte violette, ses bas violets et ses porte-jarretelles. Elizabeth lui dit qu’elle est complètement idiote. Chantal se retourne et découvre son soutien-gorge, également violet. Les garçons trouvent le spectacle à leur goût. Son amie fait sortir Chantal en la tirant par le bras. Les jeunes hommes exigent de voir les sous-vêtements d’une autre jeune fille, également violets, puis ceux de d’Elizabeth, également violets.



Le soir, Alain Mangel fête son anniversaire dans son vaste appartement, en présence de son épouse Myra, et de plusieurs amis, et quelques étudiants. Sa femme apporte le gâteau, et il propose qu’ils soufflent tous les bougies en même temps. Elizabeth lui fait une bise sur la joue en le félicitant, car elle estime que c’est le début d’une nouvelle vie pour lui, elle l’a lu dans les tarots, une nouvelle vie libre et pleine de merveilles. Myra prend la parole : avant de découper ce gâteau, elle a une grosse surprise à faire à son époux. Il prend le paquet, et déchire le papier cadeau : il constate qu’il tient dans ses mains, les papiers du divorce. Myra reprend la parole : Bon ! Ce n’est pas si catastrophique ! Alain peut être satisfait… Il lui suffit de signer ces papiers pour se libérer d’elle. Il n’a jamais quitté une femme de son propre chef ! Il se contente de faire en sorte qu’on le quitte ! Elle est sa troisième épouse. Et la troisième à le quitter ! Selon les propres théories du non-agir du professeur, il s’interdit de balancer le moindre citron à la poubelle, même lorsqu’il en a exprimé tout le jus… Il tend la main et ouvre les doigts et le fruit sec obéit aux lois de la pesanteur. Exigeant le silence, elle poursuit : ils sont une grande famille… D’accord ! Le père touche à la perfection… D’accord ! Mais la mère, elle, n’a jamais eu sa place ! Myra n’a jamais été la femme du professeur Mangel durant ce quart de siècle, mais seulement sa fille… Une parmi tout le troupeau de ses brebis violettes !


En entamant cette trilogie, le lecteur ne sait pas trop à quoi s’attendre. À l’évidence, cette bande dessinée sera différente de la collaboration la plus célèbre de ces deux créateurs : L’Incal, et toutes les séries dérivées. Il présume qu’il ne doit pas s’attendre à une bande dessinée religieuse, plutôt spirituelle, voire franchement mystique et ésotérique. En effet, le début le désarçonne : un contexte contemporain à la création de la bande dessinée dans les années 1990, une action qui se passe dans un Paris très concret, localisé et réaliste. Une crise de la quarantaine (ou de la cinquantaine), avec un psychodrame digne d’un roman, ou plutôt d’une pièce de boulevard puisque l’épouse a décidé d’humilier son mari devant tous les invités à l’occasion de son anniversaire. Elle va même plus loin avec un discours accusateur pour une vengeance mesquine. Pour couronner le tout, elle annonce à tout le monde qu’elle a collectionné les amants, et elle se dirige dans la chambre maritale avec Daouda, son amant du moment, pour des ébats particulièrement sonores. Une étudiante commente après coup : Il paraît que sa femme se serait enfermée dans sa chambre pour se faire sauter par un noir, et qu’elle aurait chanté comme une vraie baleine à bosse en prenant son pied. Les auteurs ont choisi de faire raconter ce passage a posteriori, sans rien montrer. Pour ces deux premières scènes, le dessin de Mœbius est élégant, léger, avec quelques expressions de visages un peu exagérées, entre mannequin de mode pour certaines jeunes femmes, et actrices de boulevard pour d’autres.



Loin de la science-fiction de Mœbius, le lecteur plonge dans une comédie dramatique, un psychodrame, avec quelques moments outrés comme les ébats dans la chambre à coucher en pleine fête d’anniversaire, ou encore la séquence de préliminaires dans un confessionnal, le rapport sexuel dans un champ au pied d’un pylône électrique de nuit, sous la pluie. La première planche se compose d’un dessin en pleine page mettant en valeur la façade de la Sorbonne vue depuis la place, avec un peu de recul par rapport à la place Victor Cousin, avec une mise en couleurs de type naturaliste, les tons gris étant un peu appuyé pour les plots en béton et les dalles de trottoir au premier plan. Pour la fête d’anniversaire, le coloriste insiste sur les tons mordorés pour la chaleur humaine, remplissant ainsi les fonds de cases lorsque le dessinateur les laisse vide et se focalise sur les personnages. Par la suite, le lecteur peut remarquer que les différents coloristes jouent avec de discrètes exagérations passagères pour renforcer une ambiance ou pour une touche expressionniste de nature émotionnelle. Par exemple : la couleur bois qui domine la séquence dans l’amphithéâtre, une nuance de mauve qui s’insinue dans chaque forme lorsque le professeur revient chez lui après que son ex-femme ait vidé la maison de ses meubles, les murs du salon qui deviennent entièrement jaunes alors que l’incarnation de l’inconscient de Mangel se déchaîne sur Elizabeth, le violet qui s’impose dans l’enceinte du Sacré-Cœur, le bleu électrique transpercé de raies rouges dans la chambre d’hôtel, le vert qui habite Mangel et son côté animal lors du rapport sexuel sous la pluie, etc. Par moment, le lecteur peut ressentir des rémanences de l’influence psychédélique des années 1960 (ainsi que des limitations techniques de l’époque), sans verser dans les excès expérimentaux qui y sont associés.


Sans surprise, la narration visuelle est d’une clarté exemplaire, intéressante, rendant chaque scène plausible, apportant une réelle vitalité dans chaque personnage. Les cases impressionnent par leur évidence et leur lisibilité, quel que soit le niveau de densité d’informations visuelles. L’artiste rend avec un naturel extraordinaire aussi bien deux jeunes femmes se promenant dans la rue, au milieu des passants se dirigeant chacun vers leur destination ordinaire, les expressions moqueuses des étudiants dans l’amphithéâtre raillant le professeur cocu, le désarroi total de Mangel découvrant que son ex-épouse a totalement vidé sa maison, le même professeur assis seul à même le sol, en tailleur pour méditer, un petit chien hargneux s’en prenant au bas de pantalon de Mangel, un prêtre assoupi sur une chaise dans la basilique, la banalité d’une femme dont l’attention est attirée par le physique d’un jeune homme en sortant d’une bouche de métro, etc. Et puis… Le scénario comporte également son lot de moments d’action : la tête de cerf avec ses cornes de cocu en train de brûler sur le bureau de l’amphithéâtre, un monsieur se déplaçant avec un pistolet muni d’un silencieux, avec à chaque fois une prise de vue expressive et parlante, avec l’art et la manière de mettre en avant le bon élément en toute élégance, par exemple le silencieux qui déborde du bord de la case. Et puis…



Le scénariste met en scène un homme d’une quarantaine ou d’une cinquantaine d’années, un professeur de philosophie qui se heurte à des expériences de vie qui mettent à bas sa vision de la réalité, ses principes moraux. Mœbius s’en donne alors à cœur joie avec la vitalité sexuelle, et avec un individu incarnant le côté animal du professeur, toutes ses pulsions refoulées. Impossible de ne pas penser à un avatar déformé de l’auteur lui-même. En l’occurrence, le vrai nom du personnage central est Zacharie Mangelowsky, d’origine, juive, circoncis, religion évoquée dans un texte, par une visite à un rabbin, par la circoncision, avec la présence d’une ménorah, qu’il est possible de rattacher aux origines de Jodorowsky. Dans le même temps, ce dernier fait bien les choses : son personnage cite trois philosophes à savoir Ernst Jünger (1895-1998), Emmanuel Levinas (1905-1995), Martin Heidegger (1889-1976). En conséquence de quoi, le lecteur n’est guère surpris lorsque la comédie dramatique effectue un tournant vers la psychanalyse avec l’avatar des pulsions refoulées de Mangel, vers le mysticisme avec des visons prophétiques pour Elizabeth, et vers l’ésotérisme avec l’évocation de l’histoire d’Elizabeth et Zacharie, tirée de l’Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (1, 5-25). Le récit brasse alors des thèmes très divers, parmi lesquels le lecteur peut en reconnaître certains récurrents dans l’œuvre du scénariste : la conception d’un enfant au destin extraordinaire (la procréation, la gestation, la grossesse), l’acte psychanalytique de tuer le père, la relation au religieux, la femme comme incarnation de la tentation, l’imposture et la tartufferie. Étrangement, Jodorowsky ne soumet pas son personnage à des épreuves physiques atroces le faisant souffrir au plus intime de sa chair. En lieu de cela, le pauvre Alain Mangel perd à deux reprises le contrôle de ses sphincters, une forme de déchéance physique des plus humiliantes, rendue encore plus indigne par la forte odeur.


Le lecteur n’attendait pas forcément le duo Mœbius & Jodorowsky dans une comédie dramatique, fut-elle teintée d’ésotérisme. Il plonge dans un récit très naturaliste et contemporain des années 1990, avec tromperie et coucheries. La narration visuelle se place dans un registre descriptif sans esbrouffe, d’une lisibilité parfaite, totalement convaincante. En cours de route, le personnage principal doit se confronter à ce que la discipline et la méditation lui ont permis de refouler au plus profond de lui-même, à un mélange de révélation spirituelle, de pulsion animale sexuelle, et de destin menant à l’arrivée d’un nouveau messie. Vers une transfiguration.



jeudi 6 février 2025

Camus - Entre Justice et mère

Quel écrivain, dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ?


Ce tome contient une histoire complète, de nature biographique. Son édition originale date de 2013 Il a été réalisé par José Lenzini (auteur des livres : Derniers jours de la vie d’Albert Camus, Camus et l’Algérie) pour le scénario, et par Laurent Gnoni pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-trois pages de bande dessinée. Il se termine avec une liste des vingt ouvrages d’Albert Camus sous forme d’un petit dessin dans une case carrée et du titre situé au-dessus, avec une liste en bonne et due forme et les dates dans la colonne de gauche.


Quand le narrateur a appris la nouvelle, il a ressenti la nécessité d’écrire. Il a hésité. De l’eau a coulé sous les ponts depuis l’école Aumerat, depuis leurs virées au jardin d’Essai et aux Sablettes, depuis les matchs de foot au Champ-Vert ! Il a froissé plusieurs feuilles de papier sans pouvoir aller plus loin que les quelques mots du début. Albert, Bébert, Moustique ? Ils étaient si proche… Comment l’appeler sans être inconvenant ? L’enfance est loin et Albert a eu le prix Nobel, c’est quand même autre chose qu’un prix d’honneur de fin d’année ! Tiens le prix Nobel… Il pourrait commencer par ça, pourquoi pas ? Les copains et lui étaient tellement fiers quand Camus l’a eu ! Alors, il a ressorti une vieille machine à écrire, mais pas aussi vieille que leurs souvenirs de gosses, et il se met à lui parler avec ses mots écrits au fil de la mémoire partagée. Des lignes que Camus ne lira pas… Le jour est le 10 décembre 1957. Sous les ors et les brocarts de l’Hôtel de ville de Stockholm. Le narrateur imagine Camus… un goût âcre dans la bouche. Des gestes ankylosés par un engourdissement diffus. Tête lourde et tempes folles. Le souffle encore plus court qu’à l’issue de la récré. Il doit être blême. Au bord de l’évanouissement. Le doute oppresse une fois encore l’écrivain. Toujours ce vieux complexe face à un monde qui n’est pas le sien. Des flashs crépitent tels des soleils terribles. Comme il l’a dit à quelques proches, ce prix Nobel de littérature devait revenir à André Malraux. Albert n’a que quarante-trois ans. C’est un peu jeune. Et puis… son œuvre n’en est qu’à ses débuts. Une musique de cour retentit. Les applaudissements fusent dans un bruit de plage tourmentée. Impossible de se jeter à l’eau. Pourtant, il doit s’en souvenir, aux Sablettes, on y allait même par fortes vagues on y allait !



La guerre fait rage en Algérie. En ce moment de gloire, les pensées d’Albert Camus vont sûrement vers sa mère, là-bas, toujours silencieuse, résignée et digne dans sa pauvreté. Albert Camus entame son discours devant l’assemblée du prix Nobel : En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m’honorer, ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement.


Pas facile de restituer toutes les dimensions d’un tel homme que Albert Camus (1913-1960) : philosophe, écrivain, journaliste militant en particulier pendant la seconde guerre mondiale, romancier, dramaturge et novelliste, s’étant engagé en faveur des indépendantistes algériens, et ayant également dénoncé la barbarie de l’arme atomique utilisée sur Hiroshima et sur Nagasaki (comme rappelé dans le présent ouvrage). Le scénariste propose un point de vue original : celui d’un ancien copain et camarade de classe de l’auteur. Ce dispositif permet aux auteurs d’utiliser des mises en page sortant de l’ordinaire. Régulièrement, le lecteur découvre un page de texte avec des illustrations, le narrateur écrivant ses souvenirs ou ses ressentis et ses attentes vis-à-vis de Camus. Une vingtaine de pages s’apparentent à du texte illustré, et quelques-unes encore à un récitatif courant au fil de cases de bande dessinée. La page intitulée Épilogue correspond à une page de texte sans illustration et elle introduit la dernière partie de huit pages, consacrée à la déclaration relative à la préférence accordée à sa mère avant la justice. En page cinq, le lecteur découvre un titre : Discours de Suède, première partie. Il y a encore quatre extraits dudit discours, qui ouvrent chacune un nouveau chapitre dans la vie de l’auteur. Le lecteur voit alors Albert Camus à la tribune devant l’assemblée convoquée par l’Académie suédoise, avec des phylactères contenant des extraits authentiques de son discours.



D’une certaine manière, Albert Camus devient celui passé à la postérité, un peu après la moitié de l’ouvrage. Le scénariste a déjà consacré quatre ouvrages à cet écrivain, et il en présente la vie, faisant des choix sur les moments de sa vie retenus, et en intégrant plusieurs des convictions de Camus. Le lecteur plonge donc dans une présentation à la structure sophistiquée, plus ambitieuse qu’une reconstitution historique chronologique des faits. L’auteur accorde la moitié de la bande dessinée, à l’enfance d’Albert pour montrer d’où il vient, à la fois son histoire familiale, le contexte sociopolitique du milieu dans lequel il a grandi. La partie biographique commence avec la mère âgée de l’auteur se replongeant dans ses souvenirs, le pendant se trouvant dans l’épilogue qui est consacré à la phrase de l’auteur sur la défense de sa mère avant la justice. L’écrivain engagé naît en 1913 dans la campagne algérienne. Le lecteur ne s’attend pas forcément au dénuement qu’il voit : pas de voiture à l’époque mais une charrette, pas d’hôpital mais un médecin-colonel qui arrive après l’accouchement. L’emploi modeste du père : caviste dans une grande propriété vinicole, ce qui consiste à surveiller les vendanges en cours, veiller à la bonne marche des opérations dans un contexte colonial, avec un fond de racisme. Un voyage en train jusqu’à Alger en troisième classe du fait des faibles revenus du père. Un séjour chez la grand-mère qui compte chaque centime. L’opposition de cette dernière à ce que son petit-enfant continue des études car il doit travailler dès que possible pour améliorer les revenus de la famille. Etc.


Le lecteur a peut-être relevé l’emploi d’une palette de couleurs assez particulière sur la couverture, avec ce fond jaune et cette ombre carmin. L’artiste compose ses cases avec un mixte de figures détourées par un trait de contour, et d’autres éléments représentés en couleur directe. En outre il met régulièrement en œuvre une palette de couleur avec des compositions expressionnistes, plutôt que naturalistes. Il en va ainsi pour la scène de déplacement sous la pluie et d’accouchement dans la cuisine : des aplats de deux tons de jaune, d’orange, de bleu foncé, développant une ambiance entre isolement dans la nuit et chaleur humaine de solidarité. Au fil des séquences, le lecteur ressent cette sensibilité apportée par les couleurs : la robe majoritairement en aplat noir solide de la grand-mère, les fonds de case rouge alors que l’enfant Albert ressent de plein fouet la colère sourde de sa grand-mère, le blanc éclatant alors que l’enfant court dans les rues d’Alger pour exprimer la force de la lumière du soleil, le marron terne lors du séjour à l’hôpital, la superbe alliance d’un rouge carmin pour un tapis avec les rats noirs formant une svastika sur le cercle blanc comme allégorie de La peste, etc.



L’artiste sait rendre l’apparence d’Albert Camus. Il représente des personnages à la morphologie normale, sans exagération anatomique, en simplifiant leur représentation, moins de traits, tout en conservant leur humanité et leur capacité à susciter l’empathie chez le lecteur. Ce dernier sent la séduction graphique opérer sur lui : un équilibre parfait entre ce qui est montré et délimité par des traits de contour et ce qui est suggéré par les couleurs, sous-entendu et laissé à l’imagination. Il remarque la coordination étroite entre scénariste et artiste pour des mises en page pensées et imaginées spécifiquement en fonction de la scène. Il voit des trouvailles visuelles très expressives : des pages sans bordure avec des images se fondant l’une dans l’autre pour exprimer une continuité (par exemple dans les différentes tâches professionnelles de Lucien Auguste Camus), des cases de la largeur de la page pour un effet panoramique mettant en valeur la beauté des paysages algériens, des personnages dessinés par-dessus les cases d’une page pour indiquer qu’ils passent de l’une à l’autre lors de leur trajet, trois cases de la hauteur de la page pour conférer la sensation d’étroitesse de l’appartement de la grand-mère, une case se déployant comme une bande médiane sur deux pages en vis-à-vis avec les personnages représentés dans différentes positions, un fac-similé de une d’un journal, un champignon atomique avec un monceau de crânes à son pied, le visage de Camus en noir sur fond blanc dans la partie gauche de la planche s’opposant à celui de Sartre en contraste inversé (traits de contour blancs sur fond noir) pour marquer l’opposition irréconciliable, etc.


Le lecteur sent bien que les auteurs brossent un portrait orienté d’Albert Camus. Du fait de la pagination, ils ont dû faire des choix : en particulier, ils ne s’appesantissent pas les rappels historiques, ils ne développent ni le contexte de la seconde guerre mondiale, ni celui de la guerre d’Algérie (1954-1962) dont il vaut mieux disposer d’une connaissance basique pour apprécier et comprendre la position de l’écrivain. De la même manière, ils évoquent les titres des ouvrages de l’écrivain, sans les présenter que ce soit leur intrigue, ou leur contenu philosophique. Là encore, une connaissance superficielle ajoute à la richesse de cette lecture. Ils ont choisi le point de vue familial et celui du contexte géographique, social et historique. Ils se tiennent à l’écart d’une narration de type Moments clés ayant défini à tout jamais la trajectoire de vie d’Albert Camus, se positionnant plutôt dans une optique montrant les conditions dans lesquelles se sont opérées son enfance et sa trajectoire de vie jusqu’à l’âge adulte, le lecteur étant libre d’en déduire comment se sont forgées ses convictions morales, et comment il a été conduit à s’engager dans certaines causes.


Impossible de présenter Albert Camus de façon complète dans un ouvrage de moins de cent-cinquante pages. Aussi, il apparaît que les auteurs ont choisi sciemment un point de vue, celui d’un ancien camarade de classe de l’écrivain, pour évoquer des composantes précises de la vie de l’auteur. La narration visuelle s’avère très agréable, avec des émotions portées par des compositions de couleurs, et une mise à profit de solutions visuelles variées. Le lecteur découvre la singularité du parcours de vie d’Albert Camus, en tant qu’homme de son temps, avec des origines qui lui sont propres, l’amenant à mieux comprendre ses choix d’auteur. Enrichissant.



jeudi 22 août 2024

Nietzsche : Se créer liberté

Quelle dose de vérité l’homme peut-il supporter ?


Ce tome contient une biographie du philosophe Friedrich Nietzsche (1844-1900) qui s’apprécie mieux avec une connaissance superficielle de son œuvre. La première édition date de 2010. Il a été réalisé par Maximilien Le Roy pour les dessins et l’adaptation, d’après le script cinématographique L’innocence du devenir, la vie de Frédéric Nietzsche, de Michel Onfray. Pour réaliser ce projet, le bédéiste a effectué un voyage en train à travers l’Allemagne, la Suisse et l’Italie, sur les traces du philosophe allemand.


Naumburg, en Allemagne, en 1896, Friedrich Nietzsche est confortablement installé dans une chaise longue sur la terrasse, les yeux ouverts droit devant lui, protégés par ses épais sourcils, comme des rappels de son épaisse moustache. Röcken, en Allemagne, en 1844, Karl-Ludwig Nietzsche joue du piano, écouté par son fils. Quelque temps a passé, les enfants jouent dans la cour sous le regard attentif de leur mère Franziska. Le père sort de la maison en titubant. Il se tient au bouton de la porte, mais la douleur au crâne est trop forte et il tombe au sol. Le trente juillet 1849, le père est allongé sur son lit de mort, veillé par son épouse ; leur jeune fils regarde le défunt avec calme et curiosité. Dans l’église, il éprouve la sensation que le monde est en noir et blanc et qu’une ombre menaçante vient le chercher, s’insinue dans son esprit. Un peu plus tard, le garçon raconte son cauchemar à sa mère : Papa a pris Joseph dans ses bras, puis il l’a emporté avec lui dans sa tombe. La maman lui conseille de ne plus y penser : c’est un mauvais rêve, un vilain cauchemar. Elle porte son fils sur le bras droit, et sa fille sur le bras gauche, et elle les emmène jouer dans le jardin. Le quatre janvier 1850, la famille se recueille devant un autre lit de mort. En 1851, le petit garçon commence à son tour à jouer du piano.



En 1853, la famille a déménagé à Porta. À l’école, Friedrich discute avec un camarade de classe de l’histoire de Mucius Scaevola, qui aurait mis sa main dans le feu pour montrer à ses ennemis qu’il n’a pas peur de la mort et de ce qu’ils pourront lui faire. Friedrich indique qu’il y croit, que ce n’est pas une fable. Pour lui, les Romains n’aimaient pas les fables, ils aimaient l’héroïsme, et puis la grandeur d’âme. Pour appuyer ses affirmations, il saisit un charbon dans le poêle. Le maitre intervient en lui disant qu’il n’a rien dans la tête. Un autre jour, par une belle après-midi, le maître emmène la classe se baigner dans la rivière proche. Quelque temps plus tard, le jeune Friedrich indique à sa mère qu’il ne voudrait pas lui faire de peine, mais il a bien réfléchi et il croit qu’il ne sera pas pasteur. Il croit toujours en Dieu, mais il préfèrerait être compositeur. Sa mère lui répond que ce n’est pas un métier, lui fait observer qu’il peut être pasteur et que rien ne l’empêchera de composer de la musique et d’en jouer en plus de sa charge. Elle le convainc de continuer ses études. Tout jeune homme, il prend l’habitude de se promener dans les bois, parfois assailli par un terrible mal de crâne.


Dans le court paragraphe de présentation de l’artiste, il est indiqué que Maximilien Le Roy s’est demandé deux ans durant comme effectuer la jonction entre l’univers de ce philosophe et le dessin, et que l’opportunité s’est présentée sous la forme du script de Michel Onfray. Il se retrouve ainsi sous la double pression de faire honneur à Nietzsche et de ne pas déformer la pensée d’Onfray au travers de la présentation du philosophe. Le lecteur s’interroge sur le dosage que le bédéiste va effectuer entre des faits purement biographiques et la présentation des concepts du philosophe. Mis à part la première page, la narration suit rigoureusement l’ordre chronologique de la naissance à la mort de Nietzsche. Elle le suit à chaque nouvelle étape : à partir de Röcken en 1844, puis Pforta en 1853, Bonn en 1868, Cologne, chez les Wagner à Tribschen en Suisse en 1870, dans le canton des Grisons en Suisse, à Bâle en février 1875, à Engadine en Suisse, à Naumburg en Allemagne, à Venise en mars 1880, un nouveau séjour à Naumburg, à Gênes en Italie, dans la pension de famille à Sils-Maria dans la Haute-Engadine en Suisse en août 1881, au théâtre Politeama à Gênes en novembre 1881, à Rome en avril 1882, à Sorrente en Italie, de nouveaux séjours à Venise, à Naumburg, à Sils-Maria, à Leipzig en Allemagne, à Nice en février 1888, à Turin en janvier 1889, et enfin dans une clinique psychiatrique de Bâle en Suisse. L’artiste a l’art et la manière de représenter chaque endroit en quelques traits, avec une ambiance lumineuse différente à chaque fois.



Le lecteur suit donc le philosophe dans ses pérégrinations au fur et à mesure de sa carrière. L’enjeu pour les auteurs réside dans le fait de faire s’incarner un individu qui pour la majorité se résume à un nom et une philosophie radicale, pas forcément accessible sans passeur, tout en étant toujours d’actualité. La première page permet de rattacher la suite à l’image retenue par la postérité : en particulier cette moustache si abondante. Suivent cinq pages silencieuses, où la narration est portée par les images. L’artiste montre quatre moments significatifs ou emblématiques dans la vie de Friedrich. Son père jouant du piano, et souffrant déjà de maux de tête, un signe annonciateur de ce qui attend son fils. La fascination du jeune garçon pour un papillon dans la cour. Le père chutant lourdement en sortant de la maison, et son lit de mort. Le dessinateur détoure les éléments graphiques par un trait fin, un peu tremblé, ajoutant des textures soit par l’encrage avec des zones irrégulières, soit avec des traits secs, ou encore des traces de crayon à papier. Il en découle une sensation assez organique, et directe, avec la capacité de saisir des moments fugaces. Il réussit ainsi un dosage élégant entre le descriptif et l’impression donnée. Par exemple, il réalise une vue globale et éloignée d’une ville dans le canton des Grisons en Suisse : le lecteur perçoit bien les maisons étalées dans la vallée, les montagnes aux pentes douces, les sapins. S’il regarde de plus près il constate que le détourage se fait par des traits rapides, non repassés ou lissés, que les maisons correspondent plus à une impression, habilement rehaussée par les touches de couleurs, qu’à une représentation minutieuse et fidèle.


Progressivement, il s’avère que le bédéiste met en œuvre de nombreuses techniques graphiques pour donner plusieurs dimensions à son récit. Il a pris le parti de montrer ses personnages, sans texte explicatif, laissant le lecteur comprendre par lui-même ce qui leur arrive, ou s’interrogeant sur le sens qu’il faut donner à un regard à une attitude. Il voit le père de Friedrich se prendre la tête entre les mains et chuter : il se doute qu’il s’agit d’une douleur fulgurante au cerveau, s’il est familier avec la santé du philosophe, il fait le lien avec ses violents maux de tête et ses troubles visuels. Tout du long de la bande dessinée, le motif des maux de tête revient régulièrement, toujours sous forme visuelle, le lecteur pouvant voir Nietzsche se tenant la tête entre les mains, ou prostré par la douleur. L’intensité de la crise peut également être soulignée par la mise en couleur : naturaliste, ou en noir & blanc pour montrer la perte de nuances, ou encore avec un envahissement des cases par le jaune avec un peu de rouge pour évoquer l’intensité de la souffrance. À d’autres moments, le lecteur peut se perdre en conjectures quant à ce que pense un personnage : dans la première planche quand Nietzsche regarde au loin, en page cinq quand la mère regarde ses enfants jouer. L’artiste utilise également d’autres types de changements de registres graphiques, par exemple en passant en noir & blanc en 1850 quand le frère de Friedrich meurt et qu’il rêve qu’une tombe s'ouvre rapidement et que mon père apparaît marchant dans son linceul, traverse l'église et revient bientôt avec un petit enfant dans les bras. Il peut recourir également à des éléments graphiques comme une portée de musique courant en arabesque d’une case à l’autre pour indiquer qu’un personnage joue du piano.



Dans un premier temps, le lecteur se trouve rassuré par cette narration très factuelle, les dessins montrant clairement chaque action, chaque situation. Toutefois il se rend compte que l’auteur fait usage de quelques raccourcis, s’appuyant sur la connaissance préalable du lecteur. Ainsi, en page dix, Friedrich se recueille devant un autre lit de mort, sans précision explicite de qui il s’agit, étant entendu que le lecteur doit en déduire par lui-même qu’il s’agit du petit frère. En page vingt et vingt-et-un, il se rend dans une maison de tolérance, dans deux pages dépourvues de mots ; le lecteur en fait une interprétation assez différente en fonction de ce qu’il sait de cet épisode au préalable. La page vingt-deux est également dépourvue de mots : Nietzsche entreprend la lecture de Le monde comme volonté et comme représentation (1818, Die Welt als Wille und Vorstellung), d’Arthur Schopenhauer (1788-1860), sans développement sur le fond de cet ouvrage, juste quelques observations de Nietzsche après coup. Sur le même plan, l’auteur ne précise pas toujours les noms des personnages, charge au lecteur d’être capable de replacer Heinrich Köselitz (1854-1918, Peter Gast) et Richard Wagner (1813-1883). Au vu de l’ampleur des ellipses, la relation entre le philosophe et le compositeur ne se devine qu’en pointillé. Il ne donne que le prénom de la petite Russe : Lou, à nouveau la compréhension du récit s’en trouve améliorée quand on sait qu’il s’agit de Lou Andreas-Salomé (1861-1937). Il en va de même avec la composition de la biographie.


Michel Onfray fait se relier des situations de la vie de Nietzsche avec des éléments de sa philosophie à venir. L’observation du papillon renvoie à une citation devenue célèbre, dans ses œuvres. Les principaux concepts du philosophe sont rapidement évoqués au fur et à mesure de sa vie, et de la rédaction de ses ouvrages : le rejet du dogme catholique, l’éternel retour, le surhumain, le chaos à porter en soi pour pouvoir donner naissance à une étoile dansante, etc. Le lecteur néophyte peut saisir le cheminement qui aboutit à ces notions, elles ne font toutefois pas l’objet d’un développement ou d’une explication. L’objectif de cette bande dessinée réside dans la mise en scène de la vie du philosophe, et la formulation chronologique de ses principales théories, pas dans un cours de philosophie présentant et expliquant la notion d’Éternel Retour par exemple. Le lecteur s’attache à cet homme taciturne et tourmenté, en souffrance chronique, qui se définit comme un sismographe d’émotions.


Se familiariser avec l’œuvre de Friedrich Nietzsche peut apparaître intimidant pour le néophyte. Cette bande dessinée a été adaptée d’un script écrit par Michel Onfray qui a consacré trois ouvrages au philosophe : La Sagesse tragique - Du bon usage de Nietzsche (2005), L'Innocence du devenir : La Vie de Frédéric Nietzsche (2008), Bestiaire nietzschéen : Les Animaux philosophiques (2014). Le bédéiste effectue un travail d’adaptation élégant et sophistiqué, aboutissant à une vraie bande dessinée, aérée, tout en tenant un propos dense. Cette lecture s’apprécie mieux avec un minimum de connaissance préalable sur Nietzsche ou en se référant, pendant ou après coup, à une encyclopédie.



mardi 13 juin 2023

Libres de penser: Dix femmes, dix vies philosophiques

La nature est un monde infini. Sa modestie est la quintessence d’une forme de beauté : l’Utsukushi.


Ce tome contient un exposé sur dix femmes philosophes. Il a été réalisé à partir d’une idée originale de Jean-Philippe Thivet, avec un scénario et des dialogues de Jérôme Vermer (agrégé de philosophie), Anne Idoux (agrégé d’histoire), Thivet et Marie Dubois, avec une adaptation en BD, des dessins, une mise en scène et des couleurs de Marie Dubois. Sa parution initiale date de 2023. Il comprend cent-soixante-sept pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction des quatre auteurs indiquant que ce livre est féministe dans le sens où il contribue à corriger un manque : celui de la place des femmes en philosophie. Il se termine avec une bibliographie commentée de dix pages sur les œuvres ou les mentions relatives à ces dix philosophes.


La nébulosité des énigmes dissimule un savoir. La dissiper laisse entrevoir la sagesse. Cléobuline, ou Eumétis (la Prudence), poétesse, philosophe, milieu du VIe siècle avant JC. La sagacité des femmes. Sa philosophie : se confronter aux énigmes ! Situées au carrefour des savoirs que l’on reçoit, questionne et façonne, elles aiguillonnent notre intelligence et exercent notre raisonnement. Là où ça se passe : les cités grecques. Époque archaïque entre 800 et 500 environ avant JC. Dans le monde grec, le banquet devient le haut lieu de la sociabilité et de la convivialité. L’élite des cités prend l’habitude de se retrouver autour d’un repas suivi d’un symposium où le vin et les paroles coulent à flots. Autour de l’an 1000 après JC, Plutarque met en scène un des banquets les plus fameux, celui des sept sages, survenu presque sept siècles plus tôt. Corinthe, vers 560 avant JC, venus de Grèce et d’Asie Mineure, sept sages se réunissent pour parler poésie, législation et philosophie. Cléobuline, une jeune adolescente, est la fille de Cléobule, un des sept sages. Et quand elle se joint à eux, ce n’est pas pour faire de la figuration. Sont présents Thalès, Pittacos, Bias, Cléobule, Anacharsis, Chilon et Solon. Elle participe au jeu des énigmes et trouve la solution à la première.



Pour atteindre l’extase, il faut mener une vie de philosophe. Hypatie d’Alexandrie, philosophe, mathématicienne et physicienne, née vers 355 et morte vers 415 à Alexandrie. La vie idéale des philosophes. Sa philosophie : chacun devrait aspirer à mener une vie de philosophe : là est la clé du bonheur et de la sagesse. Pour y parvenir, faire feu de tout bois et explorer l’immensité du champ des sciences en exerçant sa raison. Là où se passe : à Alexandrie dans l’empire d’Orient, face à l’empire d’Occident. Au tournant des IVe et Ve siècles, Alexandrie est une des villes les plus importantes de l’Empire romain. Épicentre intellectuel du bassin méditerranéen, elle est également un carrefour religieux où cohabitent païens (tenants d’un polythéisme hellénistique), juifs et chrétiens. Hypatie naît vers 355 à Alexandrie. Elle est la fille de Théon, le directeur de Mouseïon, un véritable centre universitaire dans lequel se trouve une des plus grandes bibliothèques de l’antiquité.


Comme l’annoncent les auteurs et la quatrième de couverture, cet ouvrage présente dix femmes qui ont été philosophes, ou qui ont vécu une vie philosophique : Cléobuline (vers -550), Hypatie d’Alexandrie (355-415), Sei Shônagon (966-1025), Hildegarde de Bingen (1098-1179), Christine de Pizan (1364-1430), Gabrielle Suchon (1631-1703), Louise Michel (1830-1905), Nathalie Sarraute (1900-1999), Simone de Beauvoir (1908-1986), Etty Hillesum (1914-1943). Chaque chapitre se déroule suivant la même structure. Pour commencer, une page de titre avec une grande illustration de la dame en question, son nom et une phrase évoquant son précepte phare. Par exemple pour Christine de Pizan : l’ordre est une noble vertu pour l’individu comme pour la société. Puis vient une page présentant la personne, qualité, dates de naissance et de mort, sa philosophie en une ou deux phrases, ses principales œuvres, la région du monde où elle a vécu, et le contexte géopolitique en deux ou trois phrases. Le lecteur assiste ensuite au déroulé de sa vie, en bande dessinée, avec une pagination oscillant entre dix et dix-huit pages. Il découvre alors son milieu familial, son origine sociale, les grandes phases de sa vie, émaillée de phases d’apprentissage et de formulation de ses idées, en lien direct avec ce qu’elle vit. Les auteurs synthétisent ces étapes dans le développement de sa pensée, par des phrases introduites par le terme de Leçon, cinq, six ou sept en fonction de la philosophe. Par exemple, pour Sei Shônagon : Leçon n° 1 : la nature est un monde infini. Sa modestie est la quintessence d’une forme de beauté : l’Utsukushi. Leçon n° 2 : du fait de son essence impermanente, le beau Utsukushi entre en résonance avec le bouddhisme et le taoïsme. Leçon n° 3 : la beauté liée au faste ou à un visage harmonieux engendre de l’admiration esthétique. Les détails du beau Utsukushi font battre le cœur. Leçon n° 4 : ce qui est Utsukushi suscite l’affection et un sentiment protecteur. Leçon n° 5 : le beau Utsukushi participe de l’Aware, une empathie envers les choses éphémères, teintée de mélancolie et de compassion. Leçon n° 6 : notre monde est en perpétuelle métamorphose. Le beau Utsukushi, lui, est intemporel.



Lorsqu’il découvre un ouvrage de ce type, le lecteur s’interroge sur la nature de la bande dessinée qu’il va découvrir, ainsi que sur le niveau de vulgarisation des entrées. À l’évidence, la narration visuelle va être entièrement assujettie à l’exposé, avec le risque d’avoir des illustrations figées, ou une suite de cases avec uniquement des têtes en train de parler. Effectivement, la bédéiste utilise régulièrement des cadrages allant du plan taille au gros plan, avec des personnages, souvent la philosophe, en train de parler. Ce mode de présentation fait sens au vu du besoin de présenter les idées. Pour autant, ce type de cases ne constituent pas la majorité, voire reste dans une proportion bien maîtrisée. De plus ces cases maintiennent l’apparence de la dame sous les yeux du lecteur qui continue de voir dans quelle époque elle évolue. L’artiste a choisi un mode de représentation tout public pour ses personnages, une apparence simplifiée et des expressions de visage un peu appuyées, ce qui leur insuffle un bon élan vital. En fonction de sa familiarité avec les unes et les autres, le lecteur peut également relever que Marie Dubois reproduit avec une bonne fidélité l’apparence des personnalités connues, par exemple pour Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre.


Certaines vies contiennent plus d’événements remarquables que d’autres, et la bédéiste adapte sa narration visuelle en conséquence. Cela saute aux yeux du lecteur avec la vie de Louise Michel : sa jeunesse durant laquelle elle a bénéficié d’une solide éducation, les cours qu’elle donne comme institutrice, son voyage en train pour monter à Paris, ses discours publics en tant que présidente du Comité de Vigilance des Citoyennes du 18e arrondissement, sa participation à la Commune de Paris, ses discours pour convaincre les soldats à Versailles, sa lutte sur les barricades, son séjour en prison suivi de son procès et sa traversée de l’océan Pacifique en navire à voiles pour rallier le bagne de Nouvelle Calédonie, son séjour dans la communauté canaque, le cortège funéraire de cent-vingt mille personnes pour accompagner son cercueil de la gare de Lyon au cimetière de Levallois-Perret. Le lecteur ne peut pas avoir l’assurance totale de l’exactitude visuelle historique de chaque objet, chaque lieu, cependant il peut en faire l’expérience quand il voit un dessin fait d’après une photographie. D’une manière générale, il se dit que la narration visuelle fait plus qu’établir une ambiance générale, et qu’elle est nourrie par des recherches de référence significatives.



Au fil des chapitres, le lecteur remarque également que la narration visuelle peut quitter le domaine représentatif pour utiliser d’autres registres. Ainsi pour celui consacré à Hypatie d’Alexandrie, il voit apparaître des étoiles : pour passer à un niveau conceptuel, la bédéiste fait usage de cette icône avec deux branches évoquant des bras, deux autres des jambes, deux points pour les yeux, un trait pour la bouche, ce qui permet de passer dans le monde des idées. Pour Christine de Pizan, l’opinion devient une tête habitant un nuage qui s’insinue partout. Pour Gabrielle Suchon, la page quatre-vingt-quinze comprend un schéma en trois colonnes, chacune pour un état différent de la femme (sacrement du mariage, état monastique, célibat volontaire). Dans le chapitre consacré à Nathalie Sarraute, le lecteur découvre une reproduction du tableau Les coquelicots (1873), de Claude Monet (1840-1926). Dans le dernier chapitre, celui consacré à Etty Hillesum, c’est un dessin reprenant la tristement célèbre photographie des voies ferrées menant à l’entrée du cap de concentration et d’extermination d’Auschwitz. Sans oublier le retour des étoiles dans plusieurs chapitres.


Dans la bibliographie commentée, les auteurs explicitent leurs choix. Par exemple concernant Cléobuline, ils indiquent que les très rares éléments biographiques proviennent d’auteurs de l’Antiquité postérieurs au VIe siècle avant JC. Pour Hypatie d’Alexandrie, ils indiquent que ce chapitre doit énormément au livre de référence qui lui a consacré Maria Dzielska, historienne, professeur d’histoire de la Rome antique à l’université Jagelonne de Cracovie. Le lecteur peut ainsi se faire une idée par lui-même, de la manière dont ils ont orienté lesdits choix. Il note également que chaque chapitre a été construit sur mesure pour la philosophe concernée. Par exemple, celui consacré à Sei Shônagon comprend de nombreuses citations de ses ouvrages pour illustrer le concept de Utsukushi, celui sur Louise Michel se focalise plus sur son engagement dans de grands mouvements historiques, celui sur Etty Hillesum sur sa vie personnelle. Il en découle une lecture rendue très agréable par la bienveillance des dessins, et la solidité de la narration visuelle, et par l’exposé de pensées philosophiques rendues plus vivantes par la mise en scène de ces femmes, rendues plus intelligibles en les contextualisant ainsi dans leur époque.


Rien ne remplace la lecture directe des textes des philosophes, de préférence agrémentée par une explication, ou accompagné par un guide. Pour autant, cet ouvrage remplit plus qu’une simple mission de vulgarisation ou de découverte. La bande dessinée s’avère très pertinente pour donner à voir les conditions de vie de chacune de ces femmes, leur époque, leur environnement, rendant ainsi plus intelligible leur point de vue. La présentation faite par les auteurs relie les idées à l’expérience de vie de chacune, avec habileté, exposant clairement leur philosophie, ou au moins une idée phare, comme issue d’une personne curieuse et immergée dans son époque.