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jeudi 14 août 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 4 - Sill Valt

Le mort ne saisit pas le vif, mais il reste à ses côtés.


Ce tome est le quatrième d’une tétralogie qui constitue le deuxième cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant paru après le troisième. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 3 - La Fée Sanctus (2012) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Delaby (1961-2014) pour les dessins et Sébastien Girard pour les couleurs des planches un à trente-trois, et Jérémy Petiqueux pour les dessins et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs des planches trente-quatre à cinquante-quatre. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021. Le tome s’ouvre avec une introduction d’une page dans laquelle le scénariste évoque le décès de son ami Philippe Delaby et les conditions de réalisation de la fin de cet album, repris par son apprenti Delaby.

Ils devaient se rencontrer au village de Perk. Le lieu était bien choisi, à l’écart des routes, oublié des cartes et des hommes. Subsistait des temps meilleurs une auberge vers laquelle le Guinea Lord dirigea sa monture. Il n’était pas le premier, on l’attendait… Elle l’attendait. Saavarda, la Mater Obscura, qui règne sur les Moriganes. Guinea Lord chevauche son destrier noir sous la pluie, accompagné d’un de ses chiens noirs. Il pénètre à l’intérieur de l’auberge et il remet la tête de la Fée Sanctus à la Sorcière. Répondant à une question, il affirme qu’il est certain qu’il s’agit bien de Sanctus. Saavarda vérifie en lui ordonnant de jeter la tête dans le feu de la cheminée : elle explique que les fées résistent aux flammes. Dans l’âtre, la tête se consume. La Morigane se montre sans pitié : elle dit au chevalier qu’il a fait erreur, et que décidément elle ne peut pas compter sur lui. Elle continue : Il n’est pas digne de l’armure qu’il porte. Elle lui intime de la déposer à ses pieds, Sylhia, sa servante, viendra la récupérer. Elle sort à l’extérieur et demande à Sylhia de la débarrasser de la présence de Guinea Lord et de détruire son armure. Le molosse la fixe en montrant les dents.


Sylhia est entrée à l’intérieur de l’auberge et elle demande à Guinea Lord si elle peut venir se chauffer près de lui. Elle est trempée, cela fait deux jours qu’elle galope avec sa maîtresse sans s’arrêter. Elle lui suggère d’enlever son armure et de se reposer lui aussi. Il sort son épée de son fourreau, et l’enfonce dans le ventre de la servante, la transperçant. Il exprime à haute voix ses remarques : Se reposer ? Dans un silence éternel ? Alors que le corps sans vie de Sylhia gît sur le sol, il poursuit son soliloque : Il comprend la déception de sa maîtresse, sa colère, qui est la sienne aussi. Mais il avait une mission et il l’accomplira. Même s’il se retrouve seul pour y croire encore. Et ce n’est pas une servante qui l’empêchera de trouver la Fée Sanctus, ni elle ni personne. Le corps déformé de Sylhia se ranime et elle l’attaque.

L’introduction de Jean Dufaux rendant hommage à son ami défunt s’avère touchante et éclairante : sur leur amitié, sur ce que cette histoire contenait de leur propre relation, sur le thème du père incarné par Sill Valt, sur la transmission de Sill Valt au bénéfice de Seamus, devenant une réflexion de celle de Delaby vers Petiqueux. Les enfants grandiront, la vie continue, le mort ne saisit pas le vif, mais il reste à ses côtés. Il termine par une anecdote sur la relation charnelle entre Sill Valt et la Dame à l’Hermine, et la façon très physique de représenter la scène, choisie par Philippe. Après avoir retourné la question à plusieurs reprises dans son esprit, toute réticence fond pour le lecteur. Les auteurs ont voulu que le récit soit achevé. C’est une façon de parachever l’œuvre de Philippe Delaby, de lui rendre hommage, d’assurer la parution de ses dernières planches. Le scénariste a remanié la fin de son récit pour donner plus de place à Sill Valt, personnage devenant pour partie une émanation du dessinateur décédé. Les vingt-et-une dernières planches sont réalisées par son apprenti, assurant ainsi une continuité artistique, légitimant le successeur. Ayant lu le cycle des Sudenne paru avant, le lecteur sait que ce sera également l’occasion de revoir certains personnages une dernière fois : Guinea Lord, et vraisemblablement une autre Morigane, ce qui correspond à la fois à la dynamique des trois premiers tomes, à la fois au fait qu’elle n’est pas présente par la suite.


Le lecteur découvre la première planche et c’est un festin graphique. La mise en couleurs s’inscrit dans une approche réaliste, très discrètement rehaussée pour souligner une ambiance. Dans la première case, le ciel d’orage est magnifique. La couleur orangée diffusée par le feu dans l’âtre apporte une chaleur qui contraste avec la froideur des sentiments, et qui rappelle également la lave du tome précédent. Alors que Sill Valt arrête sa monture en bordure d’un fleuve marquant la frontière du Nothurland, de maigres rayons de soleil transpercent la couverture nuageuse, pour un effet magnifique. Puis viennent les quelques touches de vert sur le flanc des montagnes, faisant ressortir par contraste la stérilité des roches. Alors que Seamus séjourne dans la ville portuaire de Finlach, une vue d’une rue dans une ambiance nocturne offre une lisibilité impeccable grâce à la minutie et l’intelligence de la mise en couleurs. Cette dernière établit une ambiance très particulière dans les différentes pièces du château de la Dame à l’Hermine, comme si le fin voile de la lumière naturelle menaçait de céder à chaque instant sous les ténèbres. Le lecteur a retenu que le changement de dessinateur et de metteur en couleurs s’effectue de la planche trente-trois à la planche trente-quatre. La transition s’effectue sans solution de continuité, avec peut-être une nuance dorée un peu plus appuyée par endroit.

Le talent de Philippe Delaby saute aux yeux du lecteur dès la première planche : une première case dans un paysage rocailleux avec la silhouette de Guinea Lord et de son chien qui avance. Une deuxième case avec quelques maisons en pierre dans un hameau, et une voie en terre battue. La silhouette de Saavarda en train de se réchauffer devant le feu de cheminée. Tout est parfait. Un travail extraordinaire pour transmettre l’effet de chaque texture : d’un tronc d’arbre, de bornes en pierre, des toits en chaume, de la boue gorgée d’eau, du bois des bancs dans la salle de l’auberge. Le lecteur se délecte tout du long. Le soin apporté à faire apparaître à leur place les accessoires dans l’auberge. Les éléments si particuliers de l’armure de Guinea Lord, la tenue des trois mercenaires chargés de retrouver Sanctus, la tunique et le manteau de Seamus, les hommes estropiés attendant en vain devant le château de la Dame à l’Hermine, le costume cuir et chaîne de Perkrok avec son fouet, la décoration dudit château. L’artiste réalise également des plans larges pour mettre en valeur des paysages, inspirés de l’Écosse en conservant son caractère sauvage : la lande désolée pour arriver au village, la rive rendue sinistre au bord de la rivière marquant la frontière avec le Nothurland et des arches rocheuses déchiquetées, les arbres dénudés aux formes presque acérées aux abords de l’auberge où Seamus s’est arrêté, la vision du port de Finlach dans le lointain, etc. L’artiste combine une approche descriptive détaillée avec une sensibilité particulière. Le lecteur retient de nombreux moments mémorables outre ceux déjà cités, comme Guinea Lord découvrant la carcasse éventrée de son chien, le Fitchell déchiquetant la gorge d’un mercenaire, les toiles s’accrochant partout dans le château de la Dame à l’Hermine (des fils faits de larmes), et bien sûr la fameuse scène entre Sill Valt et son hôtesse.


Les pages réalisées par Jérémy peuvent sembler un peu moins intenses, dans le niveau de détail, dans leur sensibilité, dans les plans de prise de vue, tout en s’avérant d’une grande qualité. Il respecte parfaitement les éléments visuels créés par son mentor, ses dessins s’inscrivent dans le même registre pictural, et ils sont parfaitement complétés par la mise en couleurs, assurant une continuité remarquable avec le reste, faisant honneur au scénario. Le lecteur n’entretenait aucun doute sur le fait que l’auteur terminerait son cycle de manière satisfaisante, apportant les réponses attendues sur Guinea Lord et sur Sanctus, assurant le lien avec le cycle de Sioban. Il éprouve effectivement le plaisir de retrouver la statue dénudée découverte à la fin du tome un, et l’apparition d’un personnage du cycle suivant. Il découvre l’issue de la relation entre Seamus et Sanctus. Une Morigane succombe de manière définitive dans ce tome, comme dans les précédents. La vérité est révélée sur Guinea Lord, en particulier son identité, et comme le laisse présager le titre Sill Valt est à l’honneur. Les auteurs mettent en scène des individus accomplissant leur devoir, en l’occurrence Sill Valt et Seamus, un thème présent depuis le début de la série. Ils donnent à voir une version radicale d’une femme fatale, les hommes n’ayant pas été à la hauteur finissant estropiés à vie, et elle révélant sa vraie nature comme une métaphore des séductrices abusant de leurs charmes. En filigrane, le lecteur peut discerner le thème de la relation père-fils entre Sill Valt et Seamus même s’il ne s’agit pas d’un lien familial, avec une variation pour la relation entre Seamus et Sanctus, et de manière surprenante entre la Morigane et un autre personnage.

Une fin de cycle en apothéose : une narration visuelle d’une intensité formidable, malheureusement interrompue par le décès de l’artiste. Le lecteur comprend parfaitement les choix du scénariste quant à l’achèvement de cet album et se trouve satisfait de pouvoir découvrir les dernières planches de Delaby ainsi que la fin de l’histoire. Un cycle prenant, riche en surprise, visuellement formidable, avec des thèmes personnels. Du grand art.


jeudi 31 juillet 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 3 - La Fée Sanctus

Et l’enfant, confiante, ferma les yeux. Et s’endormit.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie qui constitue le deuxième cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant paru après le troisième. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 2 - Le Guinea Lord (2008) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2012. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Delaby (1961-2014) pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Un petit navire à une unique voile arrive en vue de l’île de Scarfa. À son bord, Guinea Lord, son assistant et deux marins. Il est déjà venu : il sait que c’est ici que vit la Mater Obscura, Saavarda, qui commande à toutes les Moriganes. Il débarque sur l’étroite plage cernée de hautes falaises verticales, en ordonnant que personne ne le suive. Il s’engage sur l’étroit sentier rocheux dont un passage est jonché de squelettes humains à même le sol. Il arrive à la fin du chemin : une porte en pierre se fond avec la falaise, avec deux lettres en rouge sur un cercle : IF. Le chevalier noir identifie immédiatement le sigle : Inferno Flamina ! C’est son signe, celui des Enfers. Il appuie dessus et la porte s’ouvre. Il pénètre à l’intérieur et prend une torche enflammée sur un support mural. La porte se referme avec fracas derrière lui.



S’éclairant avec la torche, Guinea Lord descend l’escalier taillé à même la roche. Il débouche dans une grande pièce circulaire, où l’attend une jeune femme en robe rouge. Elle lui indique qu’il peut jeter sa torche, il n’en aura plus besoin. Elles l’attendaient. Elle s’appelle Brigga, elle est chargée de le conduire auprès de leur mère à tous. Elle lui tend une coupe en lui intimant de boire son contenu. Elle contient du Chill, qui tue toute âme craintive ou chétive. Toute âme qui se berce d’illusions comme la bonté ou la charité, ces brimborions dont vivent les faibles. Il répond qu’il n’a pas d’âme, à la place il porte le fer et le bronze. Il boit et il se retrouve dans une mer de lave. Il est interpellé par Saavarda qui le tance car elle l’avait chargée de ramener la fée Sanctus. Il explique qu’il a failli : un sortilège lui a coupé le chemin. Elle lui répond sèchement : Faiblesse ! C’est qu’en lui subsiste encore une trace d’humanité. Une tache issue de son enfance. Cette enfance pendant laquelle vivait encore son père. Garde-t-il un souvenir de lui ? Il répond que non, mais elle décide de le punir. Il est englouti dans la mer de flammes. Après avoir enduré son châtiment, il frappe à la porte de la salle du trône.


Petit à petit, la mythologie de la série prend forme. Lorsqu’est mentionné la Mater Obscura qui commande à toute les Moriganes, le lecteur retient son nom, Saavarda, se disant qu’il la rencontrera vraisemblablement dans le cycle précédent Les sorcières, dessiné par Béatrice Tillier. De la même manière, il retient le nom de Brigga, et il se dit qu’il aurait bien aimé apprendre le nom de la sorcière blonde qui se tient également aux côtés de Saavarda. Il constate que le jeu de Fitchell continue de prendre de l’importance, ce qui l’amène à subodorer qu’il y a une histoire derrière. Les Chevaliers du Pardon refont appel au démon Cryptos, là encore il est probable qu’il existe une histoire racontant comment il s’est ainsi retrouvé prisonnier. Le sort d’Eïrell laisse supposer que son embrigadement correspond à un rituel séculaire, vraisemblablement le même qui amené Guinea Lord à son apparence actuelle. Le combat contre le Braghen amène à penser que les créatures fantastiques sont en voie de disparition et donc qu’elles seront beaucoup plus présentes dans le cycle Les sorcières. Il est vraisemblable également que leur extinction progressive soit en corrélation directe avec l’arrivée de la foi chrétienne en ces contrées. Tous ces éléments contribuent à donner la sensation au lecteur de s’immerger dans un monde palpable et pleinement développé, dont les racines s’enfoncent dans une riche histoire. L’artiste continue de faire coexister visuellement ces éléments fantastiques avec ceux normaux, en les représentant avec le même niveau de réalisme et de détails.



Quelle superbe couverture ! Cette femme au port altier, avec cette coiffe improbable, gothique à souhait, et ce maquillage tribal discret : la reine de Blanche Neige en plus mortelle. Et ces horreurs sculptées dans le métal, dans la veine de Hans Ruedi Giger (1940-2014). Comme les précédents tomes de ce cycle, celui-ci offre un spectacle merveilleux et fantastique à chaque scène : la muraille rocheuse battue par les flots, la mer de lave, le grand mur aveugle de l’église où se déroule le rituel d’initiation de Seamus, les paysages naturels traversés par le cavalier en mission, puis le marais par lequel il doit passer, la forêt de Mildwynn, le château du même domaine. Peut-être que la sensibilité du lecteur ressent que chaque endroit présente une consistance un peu plus soutenue que dans le précédent tome : cela peut être attribué au changement de coloriste. Bérengère Marquebreucq adopte une approche tenant plus de la couleur directe. Le lecteur peut le constater dans certains arrière-plans vides de traits encrés et présentant des camaïeux rappelant l’environnement où se déroule la séquence. Par exemple, dans la planche treize, elle évoque la frondaison des arbres dans les quatre cases de la bande inférieure. Lorsque Seamus arrive sur une plage, sous une pluie battante, la coloriste apporte des textures aux falaises, aux vagues, aux nuages, dans une approche réaliste, orientée pour l’ambiance : le lecteur sent l’humidité s’insinuer en lui rien qu’à regarder la page. Plus loin, sur la lande à l’approche de la Chapelle renversée, elle applique un effet de brume avec parcimonie, estompant des endroits précis, ajoutant un discret voile à d’autres, un véritable travail d’orfèvre.


En fonction de ses préférences, le goût du lecteur le porte plutôt vers la reconstitution historique, vers les éléments de Fantasy ou vers l’horreur. À chaque fois bien mis en valeur, complété par la coloriste, l’artiste réalise des visuels frappant l’imagination par leur justesse, leur plausibilité ou leur inventivité. Dans le premier registre, il se délecte de la tenue des Chevaliers du Pardon, de celle des soldats réguliers, des harnachements des chevaux, des tenues différentes du noble et de ses vassaux à Mildwynn, de l’aménagement du château, de ses meubles, etc. Dans la seconde catégorie, la Mater Obscura en impose par son visage semblant dépourvu de peau, Guinea Lord apparaît toujours aussi formidable, le démon Cryptos se montre aussi facétieux que dangereux, le Braghen fait peur à voir, une sorte d’humanoïde géant cornu. Enfin le lecteur se souvient que la dimension horrifique avait gagné du terrain dans le tome précédent, et il se prépare à quelques visions traumatisantes à souhait. L’artiste sait y faire. Tout commence avec la découverte de l’état des novices qui ont échoué à l’initiation. Sous un certain angle, Eïrell n’est pas mieux loti lorsqu’il se montre à Seamus pour une confrontation jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ou encore les cadavres des combattants qui ont succombé aux attaques du Braghen, pendant sa traque.



Le lecteur prend conscience qu’il ne sait pas forcément vers quoi se dirige l’intrigue. À la suite des tomes précédents, il se doute qu’il peut s’attendre à la traque d’une ou deux Moriganes, aussi bien par les Chevaliers du Pardon que par Guinea Lord, et il espère en apprendre plus sur les Chevaliers du Pardon. Il constate que le scénariste a conçu une structure plus complexe, qui ne permet de savoir quelle importance il donnera à telle ou telle sous-intrigue ou telle composante, ni laquelle il mènera à son terme dans ce tome ou le suivant. Il aménage ainsi un savant suspense, l’histoire pouvant aussi bien s’attacher à l’un ou l’autre des personnages principaux (Still Valt, Seamus, Eïrell, Sanctus), qu’à des personnages secondaires (Hellawas, Scarfa, le seigneur Dogann), consacrer plus de pages à la chasse aux sorcières, ou bien à un élément inattendu (comme la traque du Braghen), ou encore revenir à un élément qui avait pu paraître secondaire (une nouvelle partie de Fitchell à haut risque, magnifiquement mise en images). Une fois la dernière page lue, il se rend compte qu’il n’a presque pas été fait mention des Sudenne, ni de la statue découverte par Seamus dans le tome un.


Dans les situations des personnages, le lecteur peut également percevoir des thèmes de nature diverse. L’ordre des Chevaliers du Pardon continue d’apparaître comme régi par le dogme de la chrétienté. Leur lutte contre les Moriganes s’apparente à l’Église catholique supplantant les croyances locales païennes, voire les exterminant, comme la traque et l’extermination du Braghen. Toutefois, cette comparaison trouve ses limites avec le rituel d’initiation des novices, étonnamment arbitraire, et aux conséquences dévastatrices pour ceux qui y échouent : la métaphore ne semble pas très parlante, quant au hasard qui préside à l’épreuve (choisir une coupe parmi trois que rien ne distingue). De même la capacité surnaturelle de Seamus de survivre à presque toutes les blessures relève plus du domaine magique que de celui de la Foi (sauf à y voir une variante de la Foi qui déplace les montagnes). Le lecteur se rappelle la possible métaphore des Moriganes, qui sont des sorcières, c’est-à-dire des femmes libres ayant fait la démarche de s’affranchir des diktats de cette société patriarcale. Avec cette idée en tête, il voit le sort d’Eïrell comme la conséquence de sa corruption par une Morigane, sa virilité a été asservie et déchaînée au nom de la féminité rebelle. Même son appétit pour l’argent n’a pas été assez fort pour qu’il échappe à son sort, comme en témoigne la pièce d’or seul vestige auprès des cendres de son cadavre. Il s’interroge également sur le sens à donner aux actions de la fée Sanctus. Brigga dit d’elle : Sanctus connaît les secrets des Moriganes, elle partage le même héritage, elle peut leur nuire gravement. Faut-il la considérer comme une traîtresse à son propre clan, à son propre genre ?


Artiste exceptionnel, coloriste incroyable, scénariste inventif : ils élèvent ce cycle bien au-dessus des conventions parfois un peu étriquées du genre Fantasy, pour un récit à la narration visuelle enchanteresse, plein de surprises. Le lecteur est aussi bien pris par l’intrigue au premier degré, par les visuels magnifiques, et par les thèmes sous-jacents nombreux et dépassant le manichéisme. Formidable.



jeudi 17 juillet 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 2 T02 Le Guinea Lord

L’Amour n’est qu’un leurre, une faiblesse, un collier de chien autour de nos illusions…


Ce tome est le second d’une tétralogie qui constitue le deuxième cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant parus après le troisième. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 1 - Moriganes (2004) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Delaby (1961-2014) pour les dessins, et Jérémy Petiqueux pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Le responsable des Chevaliers du Pardon s’adresse à sa congrégation. Il informe ses frères, il les met en garde : des temps mauvais les attendent. Le Guinea Lord a quitté son repaire pour partir en chasse. Le responsable ordonne à tous les Chevaliers du Pardon de s’écarter de son chemin. Le Guinea Lord appartient au diable. Il est invincible. De son côté, le Guinea Lord chevauche accompagné de trois chiens noirs. Il pénètre dans les ruines d’un château où l’attendent quatre guerriers en armure, qui ont eux aussi mis pied à terre. Guinea Lord ordonne à ses chiens de se mettre en position assise. Il s’adresse ensuite aux quatre hommes et leur demande ce qu’ils ont à lui apprendre. L’un d’eux prend la parole : La Morigane que recherche Guinea Lord, vient d’aborder par le sud. Leur maître, le seigneur de Galway, lui offre l’hospitalité. Si Guinea Lord le désire il peut se joindre à eux pour la recevoir. Le chevalier noir leur répond que si la Morigane a décidé de s’aventurer sur ces terres, c’est pour s’entendre avec lui et lui seul. Il permettra cependant au Seigneur de Galway de les servir, le reste ne leur incombe point.



L’un des guerriers prend la mouche à cette déclaration condescendante. Il s’apprête à sortir son épée de son fourreau. Guinea Lord lui demande si le seigneur Galway sera de taille à l’affronter. Puis il demande lequel des quatre va l’affronter le premier. Le plus calme répond qu’ils ne sont pas venus ici pour l’affronter, ils sont venus pour l’aider à rencontrer la Morigane. Le plus belliqueux sort le poignard glissé dans sa manche, mais il est arrêté dans son geste par un autre qui lui fait observer la carapace qui protège Guinea Lord. Ce dernier leur intime de remonter à cheval, sauf celui qui voulait l’agresser. Il ajoute que ses chiens ont faim, et ces derniers se jettent sur l’homme. Un autre s’avance en commençant à dégainer son épée, et Guinea Lord le décapite d’un coup de hache vif et net.


Le lecteur se trouvait un peu dans l’expectative à l’issue du premier tome : Sill Valt avait accompli une mission avec ses hommes, et parmi eux le novice Seamus. Ce cycle porte le nom des Chevaliers du Pardon, cependant leur ordre ne fait pas l’objet d’une description ou d’une explication. Dans celui-ci, le lecteur retrouve les éléments constitutifs de la série : les Sorcières (appelées Moriganes), le très mystérieux masque de Vysald, le cygne noir, l’arbre de Vérité avec son feuillage si remarquable, le sang qui fait des bulles. Il retrouve également des éléments nouveaux intégrés dans le tome précédent comme le jeu de Fitchell (sur lequel il en apprend plus), et le Chill. En revanche, nulle mention n’ait faite des Sudenne ou de la statue qu’avait découvert Seamus. Le scénariste relie entre eux plusieurs fils comme le sort de la Morigane appelée Mornoir, le devenir de la jeune fille sauvée par Seamus, et la présence d’autres Moriganes. Les auteurs font intervenir un nouveau personnage : le Guinea Lord. Le lecteur s’interroge sur ce nom : le Seigneur Guinée, ou faut-il y voir une correspondance avec le terme Guinea Pig (cochon d’Inde, ou cobaye), ou Guinea Fowl (pintade). Quoi qu’il en soit, l’artiste se lâche pour créer visuellement ce personnage imposant. Sa première apparition se fait sur la couverture : casque à cornes démesurées, heaume ne laissant rien voir de son visage, carapace ou armure massive, tête de mort sur le torse avec les chaînes, gantelets particulièrement épais, cape déchirée. Mortel.



Le lecteur voit ensuite Guinea Lord chevaucher dans la première planche (il n’a rien d’un cochon d’inde) : il comprend alors que son armure est noire. Pour être sûr qu’il comprenne bien le principe le coloriste l’a doté d’un destrier également noir, ainsi que les trois chiens, seules les cornes de son heaume sont rougeoyantes, ainsi que les fentes dans son casque et son armure. Il tient un étendard dont l’inscription ressemble à IF. À chacune de ses apparitions, son aspect massif et sa grande taille sont mis en évidence par comparaison aux autres personnes présentes dans la scène. Il en impose rien que par sa présence, son immobilisme et ses propos. L’artiste joue à fond la carte des conventions visuelles de récit de genre, avec un sérieux et une implication qui les rendent efficaces et percutantes. Le lecteur se délecte des ruines du château, d’un amas de crânes humains au fond d’un puits, des grandes tentures rouges du lit à baldaquin masquant son occupante, du cygne noir sur une pièce d’eau entrevue à travers le feuillage, de l’apparition du démon Cryptos dans le feu, de la Morigane dans sa forme serpentine hideuse, du duel à l’épée dans une zone naturelle herbue, etc. C’est un vrai délice de pouvoir ainsi s’immerger dans un environnement de Fantasy médiévale, aussi consistant et concret. Le coloriste réalise une mise en couleurs de type naturaliste, que l’on peut quasiment toucher, avec des nuances de teintes venant compléter les contours encrés, comme de la couleur directe. Il dose avec soin les effets spéciaux ce qui les rend d’autant plus saisissants, que ce soit le lac qui a pris une teinte de sang, ou le cercle de flammes magiques autour de la cabane de la vieille aveugle Luchorpain.


De fait, la narration visuelle donne corps au récit de manière extraordinaire. Les costumes donnent l’impression d’être plus vrais que nature : les plissements des tissus, la finesse des cottes de maille, la texture cuir des gantelets, les poils des fourrures, les différents types de ceinture, ou le gilet en peau de mouton, les robes en tissu grossier, les décorations sophistiquées sur les vêtements des plus riches. Le lecteur se sent également présent au même titre que les autres personnages dans les moments plus banals : regarder passer un cygne en se tenant sur le bord d’un lac avec une lumière discrètement teintée de la verdure environnante, participer à une cérémonie dans une église une lumière rougeoyante du feu dans un braséro, manger tranquillement avec les autres novices à la longue table en bois assis sur un banc dans la lumière encore un peu froide du matin, assister à une discussion entre une vieille aveugle et une jeune demoiselle dans une ambiance rendue grisâtre par la pluie, etc. Par ailleurs, les auteurs ont aménagé quelques scènes horrifiques du plus bel effet, où dessinateur et coloriste y mettent tout leur cœur, et leur talent. En planche vingt, une main couverte de pustules avec des ongles trop long relève la tête ensanglantée d’un jeune homme qui vient de faire une chute de plusieurs mètres de hauteur sur des rochers : atroce. En planche vingt-cinq, une douzaine de cochons teigneux et mal intentionnés s’avancent vers deux hommes, et le lecteur remercie les auteurs de ne pas lui montrer la suite. En planche vingt-sept, un homme vomit en jets violents, des pièces de monnaie : immonde. Le récit recèle encore une poignée de scènes tout aussi horrifiques.



Dès les premières pages, le lecteur ressent ce plaisir qu’il attendait : celui de retrouver les caractéristiques d’une série dont il a apprécié le ou les tomes précédents, une forme de confort correspondant à un environnement que l’on connaît. Il découvre que l’intrigue de ce deuxième tome repose sur une chasse à la Sorcière, l’élimination d’une Morigane, ou peut-être deux, comme dans le tome un. Cela donne une dynamique de course-poursuite, c’est-à-dire une tension narrative automatique. Il observe que le scénariste développe également des sous-intrigues dont il avait semé les prémices dans le tome un : la progression du personnage de Seamus, passant rapidement de novice au stade suivant, le devenir de la demoiselle qu’il a sauvée, la réalisation de la prophétie concernant Seamus. Il s’amuse d’ailleurs avec cette notion, puisque ce tome en contient deux nouvelles, une concernant la mission des Chevaliers du Pardon, mais énoncée par un démon (Faut-il le croire ?), une autre proférée par le masque de Sygvald, et particulièrement absconse (En réponse à la question de Luchorpain : Est-elle menacée ?, le masque répond : Par ce qu’elle était. Mais ce qu’elle est, un jour sera. Et ce qu’elle était alors, ne sera plus.)


Le lecteur a également gardé à l’esprit que les Moriganes peuvent être considérées comme une métaphore sur la condition féminine, sur les femmes qui se sont émancipées dans une société qui ne le prévoit pas. Il s’interroge alors sur le sens à donner au sort de Mornoir, enfermée dans un puits, et une fois libérée prête à tout pour assouvir un besoin de revanche, fusse-t-il par procuration. Il se pose la même question sur les choix effectués par Sanctus, par son sort, sachant qu’il est dit qu’elle est passée du côté de la Lumière. Est-ce à dire qu’elle a décidé de se conformer à la place qui lui est assignée par la société, comme si la condition de rebelle était réversible ? Il constate également que l’auteur se repose sur une nouvelle forme de dualité en opposant le caractère de deux novices, Seamus et Eïrell. Dans le même temps, il perçoit qu’ils sont mis en scène comme incarnant la nouvelle génération, pas seulement du fait de leur âge, mais aussi dans leur rapport différent aux Moriganes, deux possibilités d’évolution de la société vis-à-vis de ces sorcières.


Deuxième tome du deuxième cycle : le dessinateur et le coloriste donnent le meilleur d’eux-mêmes et c’est un régal délicieux de bout en bout, savoureux aussi bien dans la qualité quasi tactile de la représentation de ce monde, aussi bien dans les aspects de genre Fantasy médiévale, aussi bien dans des moments horrifiques répugnants. La direction générale de ce second cycle apparaît progressivement, à la fois pour la dynamique de l’intrigue (chasse à la Morigane), à la fois dans le développement de la mythologie spécifique de cette série, et aussi dans ses thèmes comme le non-conformisme et comment chaque nouvelle génération apportent des évolutions à la société. Passionnant.



jeudi 3 juillet 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 1 - Moriganes

Qu’importe leur âme en guenilles pourvu qu’elle se glisse sous des habits d’or !


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui constitue le deuxième cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant paru après le troisième du point de vue des dates. Son édition originale date de 2004. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Delaby (1961-2014) pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021. Le tome s’ouvre avec une introduction du scénariste rédigée en 2004, expliquant que le premier cycle a ouvert des voies de développement différentes de celles qu’il avait envisagées, et que le présente cycle des Chevaliers du Pardon sera complété par un autre se déroulant avant, intitulé les Sorcières, et envisageant l’éventualité de celui appelé les Sudenne.


Ils espéraient encore. Peut-être s’étaient-ils trompés ?… Cela semblait tellement improbable… Sill Valt s’était déplacé en personne. Mauvais signe. Qui prouvait combien était profonde leur inquiétude… Après avoir accosté, ils prirent l’ancienne route de Glen Sarrick. Puis la jetée qui mène au trou d’Orgast. Personne ne disait mot. Les cœurs étaient sombres. Une troupe de chevaliers du Pardon, menée par Valt a gagné le trou d’Orgast par navire, et a débarqué à terre. Ils découvrent dans l’eau, le cadavre du Chevalier Finch de Tafell, attaché à un pieu enfoncé dans la mer, avec les anneaux d’un serpent de mer enroulé autour de son corps. Le commandant constate que le serpent vit encore. Il ordonne que le poisson Nartag soit jeté à l’eau : le serpent ne résistera pas à l’appel du Nartag, mais il faut attendre qu’il déploie son aileron, en effet celui-ci est tranchant comme de l’acier. En effet, le serpent ne tarde pas à s’éveiller alléché par l’odeur du petit poisson et il déroule ses anneaux pour onduler dans l’eau.



Les chevaliers en profitent pour se pencher et récupérer le corps du défunt. Mais l’un d’eux fait tomber son épée courte dans l’eau, et le serpent l’entend aussitôt. Il se dresse soudainement hors de l’eau, de toute sa hauteur. Sill Valt dégaine sa propre épée, et parvient à trancher la tête du serpent alors qu’il enroule ses anneaux autour du jeune novice Eïrell. Valt ordonne alors que les chevaliers regardent dans la bouche de Finch de Tafell : sa langue a été arrachée. Le doute n’est plus permis : c’est l’œuvre d’une Sorcière. Il faut brûler le cadavre. Les Chevaliers du Pardon ne se sont pas rendus compte qu’un masque de Vysald gît au fond du lit de la rivière. Une main déformée vient le récupérer à leur insu. Une fois rentré dans le château, Sill Valt va rendre compte à Arawann, le grand maître de l'ordre des Chevaliers du Pardon. Il estime que la Sorcière les attendait et qu’elle voulait qu’ils retrouvent le corps de Tafell. Son interlocuteur estime qu’elle les provoque, qu’elle a tendu un piège et qu’elle sait qu’ils reviendront. Ils doivent se rendre à Glen Sarrick, commandé par les seigneurs de Dylfell.


Ces deux créateurs ont également collaboré pour les neuf premiers tomes de la série Murena, de 1997 à 2013. En fonction de ses goûts, le lecteur peut aussi bien venir pour le scénariste, pour l’artiste, ou encore parce qu’il avait été enchanté par le premier cycle et son monde. En découvrant l’introduction du scénariste, il comprend donc que l’écriture du premier cycle a modifié ses plans, l’incitant à imaginer celui-ci qui se déroule avant, puis un autre qui se déroule encore avant. Il retrouve des éléments : la région d’Eruin Duléa avec ses landes et ses châteaux forts, l’environnement évoquant l’époque médiévale avec des chevaliers, la présence de l’océan, avec une première séquence maritime. Il retrouve également des éléments plus spécifiques à la série, comme un mystérieux masque de Vysald aux propriétés qui restent à découvrir, ou la cérémonie du mariage avec du sang versé dans un ciboire (et son bouillonnement qui fait plus sens que dans le Cycle de Sioban), ainsi que l’arbre de vérité. En revanche les thématiques de ce premier tome semblent s’éloigner de celle du principe du Yin et du Yang, tout en promettant une histoire d’amour condamnée au tragique. Dès la première planche, le lecteur peut ressentir la différence de sensations générées par la narration visuelle : la séquence sur les flots perd en mystère (pas d’effet de brume) ce qu’elle gagne en réalisme.



En fonction de ses goûts, le lecteur peut éprouver plus d’appétence pour les formes encrées de Rosinski qui avait illustré le premier cycle, avant son changement de technique pour passer à la couleur directe, ou pour les dessins plus léchés de Delaby, plus réalistes en surface. À chaque page, le lecteur sent son regard s’attarder sur tel ou tel élément, saisi par sa beauté plastique : l’écume des vagues, le visage défiguré du Chevalier attaché au pieu, l’œil laiteux du serpent, la décoration d’un bouclier, la bouche ensanglantée du serpent, l’expression du masque de Vyslad, etc. Il peut se livrer à ce jeu pour chaque page sur des éléments aussi variés que l’architecture du château, la beauté d’un cygne sur un lac, le caractère macabre d’un crâne sur le manteau d’une cheminée, un gibet, le feuillage écarlate de l’arbre de la vérité, la majesté d’un rapace dans le ciel lourd de nuages, la beauté innocente de Diane de Hartwick dans sa robe de velours, la boue qui colle aux chausses, le sang qui bouillonne dans le ciboire, etc. Au fur et à mesure qu’il se fait mentalement cette liste, il se rend compte qu’il s’agit des mêmes éléments, ou très similaires, que ceux que Rosinski rendait tout aussi mémorables, c’est-à-dire des qualités picturales partagées par les deux artistes avec un rendu différent.


Dans le même temps, le rendu des dessins de Delaby apporte une saveur différente au récit. Cela fait sens d’un point de vue narratif, puisque ce cycle se déroule plusieurs années, voire décennies avant le précédent. Le travail sur la mise en couleurs atteint un haut degré de sophistication portant le réalisme à un niveau pouvant s’apparenter à de l’hyper-réalisme. Là encore, en fonction de sa sensibilité, le lecteur peut parfois purement et simplement s’arrêter sur une case pour savourer un rendu d’une nature quasi photographique saisissante : la texture d’une chevelure, l’acier d’une arme blanche qu’il a l’impression de pouvoir saisir et manier, les aspérités des pierres utilisées dans les bâtiments et les murs d’enceinte, le parement de la robe d’Aube, les gravures peintes sur les deux boules du jeu de Fitchell, la souplesse et la discrète iridescence de la peau de serpent, etc. L’œil du lecteur se trouve complètement sous le charme du dessin, établissant lui-même cette sensation de réalisme, et de temps en temps, il prend conscience qu’il projette de lui-même des choses qui n’y sont pas. Par exemple, il distingue clairement la végétation sur les bords du lac où Seamus observe les cygnes : pourtant quand il prend le temps de regarder, il se rend compte que l’artiste a aménagé de savants camaïeux de vert pour rendre cette impression de végétation. Il en va de même avec celle de lande, plus une impression qu’une réalité botanique. Cela ne diminue en rien la force de la narration visuelle ; cela vient plutôt l’alléger pour la rendre plus facilement lisible. De manière quasi surnaturelle, le dessinateur sait intégrer à ces représentations réalistes, les éléments fantastiques qui semblent parfaitement à leur place, tout en ressortant avec encore plus de force.



En commençant un nouveau cycle, le lecteur a bien conscience que les auteurs vont reprendre des éléments du précédents, et qu’ils vont en installer d’autres, en particulier une nouvelle situation de départ, puisque plusieurs décennies les séparent. De même, il sait qu’il se lance dans une histoire complète en quatre tomes, dont celui-ci ne constitue que le premier acte. L’enjeu apparaît assez rapidement : les Sorcières sont une race en voie d’extinction, toutefois, il en reste une particulièrement puissante, qualifiée de Morigane, qu’il convient d’annihiler car leur mode de vie repose sur le meurtre d’humains, avec vraisemblablement un goût particulier pour leur langue, à moins que leur arrachage n’ait une valeur rituelle. La structure de l’intrigue s’avère très linéaire : les Chevaliers du Pardon ont appris la présence d’une sorcière à Glen Sarrick, et ils s’y rendent pour l’exterminer. À la lecture, le récit peut apparaître comme étrangement dépourvu de tension à long terme : les Chevaliers progressent de manière pragmatique, jusqu’à leur objectif. D’un autre côté, il comprend d’autres éléments, comme autant de promesse pour l’histoire à l’échelle du cycle en entier. Le lecteur pourra être déconcerté par ce choix narratif.


Ainsi, le scénariste ne reprend pas le principe actif du premier cycle, c’est-à-dire la présence du bien dans le mal, et du mal dans le bien, à l’instar du Yin et du Yang. Comme Sioban, Seamus semble être sous le coup du destin et d’une prédestination, qui est révélée par une Sorcière emprisonnée à Sill Valt. Le lecteur prête une attention particulière à ce dernier puisque le dernier tome de ce cycle porte son nom : il agit comme un mentor quelque peu taiseux pour Seamus, et protecteur à sa manière, une forme de responsabilité vis-à-vis d’un jeune, assumée dans une forme quelque peu sévère. Dans ce cycle également, la question de l’amour entre deux êtres tient une place centrale dans l’intrigue, que ce soit à court terme avec la célébration du mariage entre Diane de Hartwick et Eryk de Dylfell, ou à moyen terme avec la prophétie concernant Seamus. Également au centre de ce récit, se trouve la figure féminine, identifiée pour certaines comme des Sorcières, se transformant en serpent (figure hautement symbolique dans la religion catholique). Le lecteur peut être tenté d’y voir une position misogyne : la femme comme créature malfaisante. Il peut aussi voir dans les Moriganes, un exemple de femmes refusant de se plier aux diktats de la société de l’époque, rejetant la place qui leur est imposée, ce qui les fait apparaitre comme des monstres aux yeux des personnes se conformant aux règles sociales, ce qui induit également des conséquences pour ceux qui côtoient ces rebelles. Il devient alors ironique de penser que les Chevaliers du Pardon reconnaissent la foi catholique comme étant la leur.


Un deuxième cycle bénéficiant des illustrations d’un artiste de renom, connu pour sa collaboration avec le même scénariste sur la série Murena. Une narration visuelle époustouflante, à la fois de réalisme, à la fois de souffle horrifique, pour une ambiance visuelle en continuité parfaite avec le premier cycle, sous une apparence différente. Une intrigue à la structure défiant les attentes du lecteur, fonctionnant comme la première partie d’une histoire qui se déroule sur quatre tomes. Envoûtant et tragique.