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jeudi 25 septembre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 3 - Regina obscura

Une enfant pure qui croit que l’amour est au cœur du mal…


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 2 - Inferno (2019) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Béatrice Tillier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Une grande bataille avait opposé les forces du nouveau maître du royaume, Elgar prince des marches, au bâtard, Vivien des Aguries, qui lui disputait le pouvoir. Le sort des armes avait tranché en faveur de ce dernier. Aussi, rien ne semblait devoir arrêter sa marche victorieuse vers le trône. N’étaient certaines rumeurs qui se propageaient autour d’un obstacle inattendu, une apparition comme surgie des enfers, et qui était sujette à diverses interprétations. De cela, il était question partout, même sous la tente royale… Messire Destours de France résume la situation : Après leur victoire, s’emparer du trône devenait une formalité. Il continue : Il semble que cela devienne plus compliqué, s’agit-il de cette Tête Noire dont on leur rabat les oreilles depuis deux jours ? Il souhaite savoir de qui il s’agit : d’un sorcier, ou simplement d’une légende ? Un général lui répond qu’ici il est sur des terres où les légendes façonnent les hommes et leur destin. Il ajoute qu’une personne saura peut-être le convaincre de la réalité des menaces qui pèsent sur leurs armées. Il demande à Vivien de laisser entrer Dame Ceylan. Celle-ci pénètre seule dans la tente, sa fille Oriane préférant atteindre dehors.



Vivien rejoint Oriane à l’extérieur, et il constate qu’elle a coupé ses cheveux. Elle lui explique que c’était le prix à payer pour retrouver Tête Noire, mais que, hélas, il leur a échappé, à sa mère et elle. Sous la tente, Dame Ceylan raconte qui est Tête Noire : Une sorcière tendit un piège à Tête Noire. Elle se sacrifia, l’entraînant dans la mort. Ils furent enterrés ensemble, noués l’un à l’autre. C’était une erreur. Elles auraient dû brûler son corps. Il aurait disparu définitivement. En réponse à une question, elle reconnait qu’elle a partagé la vie de Tête Noire pendant un moment, elle était sa victime consentante, elle a eu la faiblesse de l’aimer. Elle l’ajoute qu’il l’a épargnée, il y avait une circonstance particulière à cela, elle était enceinte… d’une fille nommée Oriane. À l’extérieur, celle-ci continue de raconter ce qui s’est passé à Vivien : un démon a ramené Tête Noire à la vie, et ce démon il le connaît : c’est la reine Jamaniel. Il se souvient qu’elle était également présente quand la folie s’est emparée de sa tête, le poussant à tuer le roi Brendam. Oriane continue : la reine veille sur son fils, Elgar, et si Tête Noire se trouve à leur côté pour les combattre, la jeune fille craint que de nombreux sacrifices soient encore nécessaires.


Mine de rien la situation s’est complexifiée en un rien de temps (enfin, en deux tomes) : certes Vivien est clairement le héros de ce cycle, avec Oriane qui est également un personnage principal, mais dont il est difficile de dire si elle se situe dans le camp du bien ou du mal. Car les auteurs conservent cette dichotomie morale, Vivien dans le camp du bien, et la sorcière dragon (ou le démon) Mour y Gahnn dans le camp du mal, manipulant de manière sadique la reine Jamaniel, prenant plaisir à faire mourir des êtres humains, rêvant de revanche contre les Moriganes. Dans le même temps, il semblait évident que Tête Noire serait dans le camp des méchants, surtout au vu de son apparence, et de l’absence de toute empathie lorsqu’il fait tuer des êtres humains. Mais… De même, il est évident que le roi Elgar est prêt à sacrifier de nombreux êtres humains pour régner, même s’il doit s’en prendre à sa propre mère. Mais… À nouveau, un personnage, le démon Cryptos, énonce cette maxime présente dans chaque cycle de la série : L’amour est au cœur du mal… Et il ajoute : Alors que c’est le contraire. Le mal est au cœur de l’amour. Et le mal a plusieurs visages. De fait, à plusieurs reprises des personnages, ceux de la jeune génération, refusent de mettre à mort leur ennemi, convaincus de la présence de l’amour au cœur du mal. En prenant un peu de recul ou en constatant les conséquences de ces choix, le lecteur peut voir que le Mal est au cœur du bien.



Avec Béatrice Tellier, c’est l’assurance de voyager dans un monde merveilleux, des lieux réenchantés, quel que soit l’âge ou le cynisme du lecteur. Ce phénomène de réenchantement du monde se produit grâce à deux caractéristiques. La première saute aux yeux dans chaque case : la minutie de la représentation de chaque élément. Il ne fait nul doute que l’artiste les a vus, a eu tout loisir de les observer, vraisemblablement de les toucher. Le lecteur peut lire cette bande dessinée uniquement pour le plaisir de regarder et de détailler les costumes : les tuniques des soldats autour des feux de camps au-dessus desquels sont suspendues les marmites, la tunique plus ouvragée de Vivien avec les broderie, la cape très enveloppante avec capuche d’Oriane, la fine ceinture de Dame Ceylan, l’épaisse cape de Tête Noire avec sa fourrure noire sur les épaules et le liseré noir en bas, la petite tête métallique de bouc pour tenir en place la pointe de la barbe d’un serviteur, la somptueuse robe verte de la reine Jamaniel, les gantelets matelassés d’Odric, les coiffes matelassées des chevaliers, le collier fin et élégant d’Oriane, les casques et les gorgerons des soldats de la reine, la tenue d’apparat de Tobias alors qu’il est sacré roi, etc. Et quelle couronne soit dit en passant.


Le lecteur peut refaire une nouvelle lecture pour prêter attention aux accessoires. Il prend le temps de s’immerger dans chaque lieu et de s’y promener. Se tenir près des soldats autour de la chaleur des braséros et de leur lumière dispersant l’humidité. Le dallage humide de la route menant à l’entrée du château de Dame Ceylan, avec la pierre suintante du cénotaphe érigée en mémoire de Tête Noire. L’immense nef de la cathédrale où se trouve Mour y Gahnn, avec les toiles de larmes et la lumière verdâtre. La sorte de puits autour duquel se tiennent les sorcières. L’escalier en colimaçon dans lequel Tête Noire et Oriane affrontent les gardes de la reine. L’inoubliable chevauchée calme dans la lande jaunie, avec cette nuée de feuilles de sang indiquant le chemin, jusqu’au dolmen. Parce que ces planches ne se limitent pas à une merveilleuse collection de jolis dessins, elles racontent également l’histoire avec des moments et des mises en scène mémorables. Vivien découvrant qu’Oriane a sacrifié sa chevelure, à la lueur d’une nuée étirée de minuscules fées lumineuses, Odric passant par le fil de l’épée la demi-douzaine de serviteurs restés au château de Dame Ceylan sous l’emprise de Tête Noire, un moment proprement révulsant. Le même Tête Noire pulvérisant le cénotaphe qui lui est consacré pour y plonger la main, prendre le cœur qui s’y trouve et l’écraser dans son poing (alors qu’il s’agit du sien). Oriane découvrant le cadavre des enfants placés sous la protection des chevaliers, et qui ont été massacrés. L’inoubliable couronnement funeste. Etc. Ainsi que des moments fugaces d’une grande sensibilité, tel le jeune garçon Arawann réconfortant Oriane en lui tenant la main, et en lui disant que : Rien n’est facile, pour personne.



Totalement sous le charme formidable de la narration visuelle, l’horizon d’attente du lecteur se satisferait d’un scénario solide et classique. D’ailleurs, au début, il se dit que le scénariste joue beaucoup avec le caractère arbitraire des événements, ce qui induit des conséquences renversantes pour certains personnages, et des retournements de positionnement soudains et radicaux. Dans le même temps, il perçoit que ces changements de situations découlent de manière organique de ce principe de Yin et de Yang : le bien au cœur du mal et le mal au cœur du bien. Et puis… Le récit charrie bien d’autres considérations ou thématiques dans son intrigue même, plutôt que dans de longs discours ou dans des dialogues d’exposition. À l’évidence, il y a la soif de pouvoir d’Elgar, prêt à tout pour régner sans égal ni obstacle, quel que soit le prix à payer. De manière plus incidente, il y a la relation Mère / Enfant : entre Oriane et Dame Ceylan, entre Elgar et la reine Jamaniel. Et d’autres relations familiales comme Père / Fille (Tête Noire & Oriane), frères (Elgar & Vivien). Et peut-être même incestueuse.


Au-delà de ces thèmes apparents, le lecteur discerne également celui des générations qui se succèdent. Le scénariste avait annoncé dans l’introduction du Cycle Les chevaliers du Pardon, que la série avait évolué : À l’origine il était dans ses intentions de raconter une histoire de famille, une lutte tout intérieure entre le bien et le mal. Puis il découvrit avec étonnement qu’une autre carte se déployait devant lui et que, dans chacun de ses plis, se cachait une légende, un conte noir et or. La carte était celle des landes perdues, chaque pli un cycle. Ainsi au sein du présent cycle, le lecteur peut voir se déployer plusieurs générations, chacune avec ses réactions propres. Les grands adultes apparaissent figés dans leur objectif propre, avec un comportement cristallisé. Les plus jeunes (la génération d’Oriane et Vivien) agissent conformément à leurs idéaux, dérogeant aux idées préétablies, avec la fluidité de l’adaptation. De ce point de vue, la réaction du jeune garçon Arawann marque le lecteur : la future génération voit les précédentes à l’œuvre et elle apprend d’elles, d’abord par imitation, puis par réaction. Dans le même temps, le rôle joué par le démon Cryptos montre également que certaines choses ne changent jamais, qu’il y a une continuité d’une époque à l‘autre.


Deux créateurs au summum de leur art : une intrigue aussi manichéenne que complexe, une narration visuelle qui réenchante le monde, riche, élégante, sophistiquée et immédiatement accessible. Une aventure merveilleuse et cruelle, une épopée de genre Médiéval fantastique, insufflant une vie et une originalité comme jamais dans les conventions. Le bien est cœur du mal ; le mal est au cœur du bien.



jeudi 11 septembre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 2 - Inferno

Ne tombe jamais amoureux d’une apparence.


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 1 - Tête noire (2015) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Béatrice Tillier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Brynia les avait convoqués. Et toutes les sorcières répondirent à son appel car elles devinaient qu’entre nuit et jour, une lueur nouvelle venait de naître, une lueur qui changeait certaines prédictions. Alors Brynia les mit en garde, reconnaissant qu’elle perdait de son influence à la cour du roi Brendam. Ses pouvoirs diminuaient, une force nouvelle se levait, une force contre laquelle elle serait bientôt incapable de résister. Une solution radicale s’imposait, qui demandait de rompre le pacte ancien afin de le ramener à la vie. Dans les ruines de ce château, à l’extrémité d’un promontoire, dans une ambiance lumineuse cramoisie, les sorcières poussent les hauts cris, s’opposant au projet de ramener Tête Noire à la vie, cette abomination. Parmi elle, une jeune prend la parole : elle estime que Brynia ne leur dit pas toute la vérité. Elle continue : plusieurs d’entre elles ont pu vérifier qu’un jeune chevalier vient de rejoindre la cour et que ce chevalier possède l’image sacrée, l’Inferno Flamina. Celui qui porte cette image sera leur guide, leur champion. Elle termine : peut-être que ce n’est pas à lui que Brynia songeait. Si c’est le cas, la jeune sorcière craint que l’ancienne n’aille au-devant de grandes déceptions.



Brynia et la jeune sorcière continuent de s’opposer. Finalement elle annonce son nom et elle explique que quand elle était enfant, sa mère, qui était laide et difforme la craignait déjà. Pour amadouer sa fille, la mère déposa au pied de son lit, un jouet merveilleux qu’avait créé pour elle l’enfant Pip, l’esprit malin des jeux et des divertissements. Un jouet dont elle s’empara aussitôt ! Un fitchell. Et le fitchell lui obéit. Elle en saisit un dans le feu et le déchaîne contre Brynia. Une enfant s’avance vers la jeune sorcière pour lui indiquer que Brynia a une sœur dont elles peuvent craindre la vengeance. Le temps passa. Et puis un matin, un grand cri de douleur éclata dans les parties secrètes, souterraines du château. On venait de trouver le corps de Brynia, la sorcière. La reine Jamaniel se rend dans la chambre de la sorcière qui a maintenant l’apparence d’un grand dragon. Elle demande à ce dernier qui a osé tuer Brynia. La sorcière répond qu’il s’agit de ses propres semblables, les sorcières. Elle explique que ces dernières ne veulent pas du fils de Jamaniel sur le trône. C’est l’autre, le bâtard qu’elles suivent, qu’elles espèrent placer sur le trône. C’est lui qui portera leurs couleurs, la marque, l’Inferno Flamina ! Il continue en lui demandant si elle est prête à prendre de grands risques pour que le roi se détourne de son fils illégitime et redonne sa préférence à Elgar.


Le lecteur entame ce deuxième tome du cycle et il se rend compte qu’il attend tout : la narration visuelle extraordinaire, l’intrigue à la fois pleine de convention du genre fantastique médiéval avec un roi et une reine à la fois originale dans les rapports de force mis en jeu et les personnages à la fois ballottés par des antagonismes séculaires à la fois désirant une vie propre. Et puis, il y a la mythologie de la série. Par la force des choses, le cycle portant leur nom, il sait qu’il va retrouver les sorcières, c’est-à-dire les Moriganes. À la réflexion, il n’en a pas tant vue que ça dans les deux autres cycles, et pas plus de deux à la fois. Voilà que dans la première scène, il assiste à une réunion de sorcières, un coven qui en réunit huit, et il y en a encore une autre, celle qui conseille la reine Jamaniel, étant sous sa forme de dragon. Le lecteur ne s’attend pas forcément à la présence d’un personnage majeur du cycle Les chevaliers du pardon : cela donne immédiatement une très grande profondeur à l’intrigue. Il se souvient du positionnement de ce personnage singulier par rapport au bien et au mal dans le cycle précédent, et il en est réduit à échafauder des conjectures quant à ses motivations dans le temps présent du récit, à essayer de concilier ses actions avec ce qu’elle deviendra par la suite. Enfin, il retrouve également avec grand plaisir un artefact apparu dans le cycle précédent : le fitchell, utilisé ici avec libéralité et une efficacité mortelle.



Une étrange silhouette qui sort de décombres rocheux ou en bois, au milieu de roches gravées de symboles : nul doute qu’il s’agit de Tête Noire, annoncé par le titre du premier tome du présent cycle, sur le plan visuel peut-être des excroissances crâniennes un peu trop spectaculaires, mais peut-être aussi qu’elles seront explicitées dans le récit. Il est en effet beaucoup question de cet individu mystérieux à la légende effrayante ; cependant il n’apparaît que tardivement dans le tome. Le lecteur peut donc laisser son apparence de côté, et savourer tout à loisir la beauté exquise des planches. Il est saisi par l’ambiance lumineuse très particulière de la scène d’ouverture : des teintes de rouge corail, rouge coquelicot, pourpre, rouille, Tomette, rehaussées par une lumière d’abord orangée, puis jaune venant du brasero autour duquel sont rassemblées les Moriganes, une ambiance surnaturelle mettant en valeur les pouvoirs des sorcières. La scène suivante est teintée de bleu-vert et de jaune : la première couleur assortie à la robe de Jamaniel, la seconde rappelant la lueur émanant des sorcières. Puis vient un vert plus clair pour l’herbe et les frondaisons, complémentant les teintes mordorées de la chevelure d’Oriane. Etc. De prime abord, la mise en couleur semble principalement naturaliste, avec une réflexion sophistiquée quant à la conception de chaque scène pour qu’elle bénéficie de sa propre palette. Inconsciemment, le lecteur se rend compte que plusieurs teintes se répondent d’une séquence à une autre, instaurant ainsi un lien thématique entre différents éléments, puis il perçoit que certains couleurs recèlent également une composante symbolique.


Le lecteur sait par avance qu’il va découvrir des visuels splendides, des compositions à couper le souffle par leur propriété quasi tactile, par la qualité tangible de ce qui est représenté. Il a conscience du niveau d’exigence que cela induit sur son horizon d’attente, et dans le même temps il a toute confiance que l’artiste dépassera ses espérances., et… Les planches le comblent. Il anticipe le plaisir de tourner chaque page pour faire une nouvelle découverte qui lui en mettra plein les yeux, ou plutôt qui lui laissera des souvenirs impérissables. Les arabesques crépitantes décrites lors de la première utilisation du fitchell, la forme de dragon de la sorcière qui emprunte élégamment à l’esthétique japonaise, le dallage hexagonale de la grande salle du château de dame Ceylan, les boucles d’oreille finement ouvragées de cette dernière, la manière dont Jamaniel s’essuie la commissure des lèvres après avoir vomi un flot de matière immonde sur Odrix, la forme torturée des arbres dans la forêt, la longue cape rouge du roi Elgar, la marmite sur le foyer au centre de la pièce unique de la cabane du passeur Irié, les énormes néréals évoluant juste sous la surface de l’eau, les vaguelettes autour des rochers émergeant de l’eau, la délicatesse du tressage du panier et les lanières en cuir pour le porter, etc. Chaque case a bénéficié d’un investissement méticuleux, chaque page porte la narration grâce à de savantes compositions, chaque lieu, chaque accessoire, chaque personnage présente une des détails lui donnant une identité propre et une matérialité telle que le lecteur pourrait le toucher. Un délice de lecture de bout en bout.



Totalement transporté par la narration visuelle, le lecteur retrouve les conventions d’un récit de type médiéval fantastique, tout en ayant conscience de l’originalité de l’intrigue, à la fois opposition du bien contre le mal, manigances pour écarter un héritier du trône, en faveur d’un tyran manipulé par sa mère, elle-même manipulée par une sorcière impitoyable la considérant comme un simple pion sur un échiquier. Le scénariste continue de jouer avec le principe du Yin et du Yang, c’est-à-dire la présence de l’un à l’intérieur de l’autre et réciproquement. Alors que les stéréotypes de ce genre voudraient que les camps du bien et du mal soient clairement identifiés dans une dichotomie nette, le lecteur se retrouve vite à douter. Il comprend facilement que Oriane et Vivien sont les héros, au sens positif du terme, et qu’ils sont pris dans un jeu de pouvoir qui les dépasse, entre les sorcières, le clan du roi Brendam, ou plutôt de son épouse Jamaniel, ou plutôt celui de cette Morigane ayant atteint le stade de dragon… Mais au sein même de chaque communauté différentes stratégies se confrontent, au point qu’une partie des sorcières mettent en œuvre la même que celle de Jamaniel et de son maître. La fin justifie les moyens : les unes comme les autres voient en la résurrection du terrible Tête Noire la possibilité de prendre le dessus sur l’autre camp, avec la conscience aigüe que cet individu échappera selon toute vraisemblance à leur contrôle et se montrera à nouveau impitoyable et sanguinaire. Les auteurs montrent avec clarté qu’il ne saurait être question de légitimité quand chacun ne défend que ses intérêts personnels alimentés par une soif de pouvoir, où les autres vivants deviennent des pions ou des dommages collatéraux dont la vie est dépourvue de valeur.


Béatrice Tillier et Jean Dufaux se montrent extraordinaires pour raconter une histoire de fantastique médiéval, mettant en œuvre toutes les conventions du genre, avec une élégance et une créativité hors pair. La narration visuelle immerge le lecteur dans un monde pleinement réalisé, enchanteur et inquiétant. L’intrique continue de développer la mythologie de la série, tout en jouant sur l’ambiguïté des moyens d’action des uns et des autres, pour ceux qui sont en position choisir. Magistral.



jeudi 28 août 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 1 - Tête noire

Les manants se taisent quand les rois décident.


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui constitue le premier cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant paru après le deuxième et le troisième. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Béatrice Tillier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Au royaume de Tête Noire se trouve une forêt qu’il vaut mieux éviter. Certes, si on la traverse, on gagne une journée de marche vers le château du roi Brendam. C’est du moins ce qui se disait, mais rien ne semblait moins sûr quand on se retrouve devant les eaux trompeuses d’un marécage qu’il semble impossible de contourner. Le jeune Vivien et son serviteur Gus ont ignoré la sagesse populaire et préféré gagner une journée de marche. Ils s’arrêtent devant une mare plus importante, et un sifflement se fait entendre. Vivien se rend compte qu’une flèche vient de se planter dans sa cuisse gauche. Son cheval se cabre et le jeune homme tombe dans l’eau. Il demande l’aide de Gus et il relève la tête pour voir celui-ci brandir son épée au-dessus de sa tête, et le tuer. Deux hommes bien mis s’approchent et félicitent Gus. Celui vêtu d’une tenue cramoisie fait observer qu’il ne devait pas y avoir de témoin à l’assassinat, et il enfonce sa propre lame dans le ventre de Gus qui s’effondre à son tour dans l’eau du marais : les corps disparaissent très vite dans ces eaux traîtresses.



Juste après leur départ, la jeune Oriane et son garde sortent de leur cachette dans les bois. Elle s’empresse de tirer Vivien de l’eau, avec l’aide de l’homme. Elle le trouve beau, trop beau pour mourir aussi misérablement. Elle l’embrasse sur la bouche, sous le regard réprobateur de son serviteur. Vivien revient à la vie, et crache l’eau présente dans ses poumons. Puis les deux sauveteurs emmènent le jeune homme car il a besoin de soins. Il y avait au cœur de la forêt, une demeure où nul ne pouvait se vanter de s’y être arrêter, même quelques instants. Et c’était probablement mieux ainsi. À découvrir l’apparition macabre qui se pressait à l’entrée du domaine, on pouvait deviner que personne n’y était le bienvenu. Les habitants des lieux ne semblaient guère s’en soucier. Par ailleurs, leur attention se portait sur un événement imprévu qui paraissait fortement inquiéter la maîtresse des lieux… Dame Ceylan écoute ce que lui raconte le garde et demande si Oriane sait au moins qui est ce garçon. Son interlocuteur lui répond qu’elle finira bien par l’apprendre car elle ne quitte pas sa chambre, elle lui administre ses maudites potions que sa mère lui a appris à concocter. Le jeune homme a repris conscience, et allongé sur le lit, il accepte bien volontiers le breuvage que lui tend Oriane, qui explique qu’elle est fille de sorcière. Elle lui demande s’il souffre encore et il répond que oui à la cuisse là où la flèche l’a frappé. Elle enlève les draps pour le soigner.


Nouveau cycle de la série, même environnement, personnages différents. Le scénariste a conçu chaque cycle en les situant à une époque différente. Le lecteur éprouve la sensation de se lancer dans une lecture complètement différente, sans personnages connus au préalable, avec quelques éléments déjà présents dans les cycles Sioban et Les chevaliers du Pardon. En découvrant le nom du présent cycle, il sait sans aucun doute possible que les Sorcières en question sont les Moriganes présentes dans les deux autres. Il retrouve également les conventions propres au genre Médiéval fantastique : l’époque, les tenues, évoquant le bas moyen-âge. Et dans le registre fantastique : des pouvoirs aux contours indéfinis pour les sorcières. Pour le reste, du fait de l’époque du récit, il ne saurait être question des Sudenne ou des autres personnages déjà connus puisqu’ils ne sont pas encore nés. En fonction des composantes qui lui ont plu ou qui l’ont marqué, le lecteur peut regretter de ne pas tomber au détour d’une case sur un fitchell ou un masque de Vysald. En revanche, il retrouve la propension du scénariste à égrainer les noms des personnages comme bon lui semble, c’est-à-dire que le lecteur doit se fier à sa mémoire visuelle pour les identifier, car ils ne sont que très rarement nommés, et souvent assez loin dans la pagination. Enfin, il retrouve une intrigue liée au pouvoir temporel et à des relations familiales.



Béatrice Tillier !!! Le lecteur éprouve une hâte intense de retrouver ses planches, en collaboration avec Dufaux, au souvenir de leur trilogie Le bois des vierges (2008 à 2013). La magie opère dès la première page : des dessins finement ouvragés, d’une grande richesse. L’artiste utilise un trait de détourage des plus fins et délicats, d’une grande précision. Réalisant elle-même ses couleurs, elle entremêle les traits de contour et la couleur directe aboutissant à des dessins enchanteurs. Dès la première case, le lecteur tombe sous le charme : une forêt, des silhouettes en contrejour, une lumière blafarde, des troncs d’arbres dénudés, un sol incroyablement moussu, une eau totalement immobile. C’est à la fois une transcription de la beauté de la nature, et une vision personnelle. Avec l’intervention de la jeune femme, le lecteur note inconsciemment que l’herbe est devenue imperceptiblement plus verte. Puis dans une case de la hauteur de la page, il visualise à la fois la forêt, le chemin que le trio doit parcourir pour retourner au château, qu’il devine au fond de la partie supérieure de la case. Il se rend compte que la composition est ainsi faite que les personnages montent du bas sombre de la case pour se diriger vers le haut plus lumineux. Une demi-douzaine de planches plus loin, il prend conscience qu’il peut comparer avec le château du roi Brendam : pas tout à fait la même qualité de brume, des abords plus rocheux, une forêt avec une faune plus présente. Chaque lieu devient un enchantement, un paysage exhalant sa personnalité propre : la campagne verdoyante où se trouve une auberge, le lac à proximité d’un plus petit château avec ses nénuphars, la grève étroite au pied d’une falaise, avec un port constitué de quelques habitations, etc. Il se souvient que le scénariste avait déclaré vouloir rendre hommage à l’Écosse, et il comprend qu’il en découvre l’interprétation de cette artiste, habitée par le fluide des contes et légendes.


En milieu de tome, le lecteur se retrouve spectateur d’une scène saisissante : des villageois en procession sur un chemin, se rendent à l’extrémité d’une falaise et se laissent choir dans le vide. D’un côté, cela lui rappelle la mise en scène d’une procession funéraire dans le dernier tome du cycle Sioban. De l’autre côté, il prend conscience que ce sombre événement se déroule en fonction de la géographie du lieu, le comportement des villageois découlant pour partie de leur environnement. Par ailleurs, l’artiste fait preuve de la même minutie pour les scènes d’intérieur : le lecteur éprouve la sensation de voir s’exprimer la personnalité des habitants des lieux dans la manière dont ils les ont aménagés. La chambre chaude d’Oriane, la chambre maritale froide de la reine et du roi, l’auberge plus impersonnelle dans laquelle s’arrête Vivien, les pièces du château de Tobias un peu trop grandes pour le peu de personnes qui y vivent, la petite chaumière sur la grève plus familiale. Le lecteur apprécie tout autant l’investissement de l’artiste dans la création et la représentation des vêtements, avec des tenues très différentes entre les nobles et les simples paysans ou pêcheurs. C’est un rare délice que de pouvoir ainsi se projeter dans un monde pleinement réalisé, dans des endroits concrets qui donnent l’assurance de se poursuivre au-delà de la bordure de la case, de côtoyer et de faire la connaissance d’êtres humains avec chacun leur propre personnalité, tant par leur physionomie, leur tenue, leurs gestes.



Bien sûr, le scénario embrasse les conventions de genre : une jeune sorcière très mignonne et pleine de vie qui sauve un beau jeune homme qui s’avère être le fils caché du roi, le fils légitime qui cherche à protéger sa position par tous les moyens… Et il les dépasse d’entrée de jeu : le jeune homme a pleinement conscience que l’amulette que lui a remis son père constitue un signe de reconnaissance, mais implique également un changement de statut qu’il ne souhaite pas forcément. Le roi Brendam comprend immédiatement qui est le jeune homme, et il n’éprouve aucune envie de devoir renouer avec des éléments de son passé qu’il a sciemment laissés derrière lui. La reine qui nourrit ses propres ambitions et poursuit des objectifs personnels, tout en instrumentalisant son fils. La construction du scénario s’avère élégante et habile : un savant équilibre entre le candide en la personne de Vivien, des séquences permettant au lecteur de picorer des éléments du passé de ci de là. Tout cela fait que les schémas de confrontation classiques dépassent la dichotomie entre le bien et le mal, et le lecteur sent bien qu’il doit voir chaque personnage autrement que dans une opposition binaire. Il ressent pleinement que chacun a ses envies et ses projets, et que tout autant chacun est façonné par le passé, le sien, comme celui de sa famille ou de sa communauté. En fonction de sa sensibilité, il peut y percevoir comme un écho d’un des thèmes majeurs du cycle de Sioban : le principe du Yin et du Yang, le bien est cœur du mal et réciproquement. Il retrouve des questionnements similaires. Emprise ? Répétition des schémas familiaux ? Déterminisme sans échappatoire ? Destin plus fort que les sentiments et les émotions ? Haine et amour sont comme pelures d’oignon qui se détachent mal l’une de l’autre.


Une couverture splendide, les pages intérieures étant du même niveau exquis de qualité graphique. L’artiste soigne chaque case, méticuleusement, donnant à voir et même à toucher un monde quasi tactile. Le lecteur se retrouve en immersion totale aux côtés des personnages qui existent comme rarement. Le scénariste repart sur un récit entièrement nouveau, conté avec une rare élégance. En filigrane, les thèmes récurrents des autres cycles courent et pèsent sur les personnages. Fascinant.



jeudi 14 août 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 4 - Sill Valt

Le mort ne saisit pas le vif, mais il reste à ses côtés.


Ce tome est le quatrième d’une tétralogie qui constitue le deuxième cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant paru après le troisième. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 3 - La Fée Sanctus (2012) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Delaby (1961-2014) pour les dessins et Sébastien Girard pour les couleurs des planches un à trente-trois, et Jérémy Petiqueux pour les dessins et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs des planches trente-quatre à cinquante-quatre. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021. Le tome s’ouvre avec une introduction d’une page dans laquelle le scénariste évoque le décès de son ami Philippe Delaby et les conditions de réalisation de la fin de cet album, repris par son apprenti Delaby.

Ils devaient se rencontrer au village de Perk. Le lieu était bien choisi, à l’écart des routes, oublié des cartes et des hommes. Subsistait des temps meilleurs une auberge vers laquelle le Guinea Lord dirigea sa monture. Il n’était pas le premier, on l’attendait… Elle l’attendait. Saavarda, la Mater Obscura, qui règne sur les Moriganes. Guinea Lord chevauche son destrier noir sous la pluie, accompagné d’un de ses chiens noirs. Il pénètre à l’intérieur de l’auberge et il remet la tête de la Fée Sanctus à la Sorcière. Répondant à une question, il affirme qu’il est certain qu’il s’agit bien de Sanctus. Saavarda vérifie en lui ordonnant de jeter la tête dans le feu de la cheminée : elle explique que les fées résistent aux flammes. Dans l’âtre, la tête se consume. La Morigane se montre sans pitié : elle dit au chevalier qu’il a fait erreur, et que décidément elle ne peut pas compter sur lui. Elle continue : Il n’est pas digne de l’armure qu’il porte. Elle lui intime de la déposer à ses pieds, Sylhia, sa servante, viendra la récupérer. Elle sort à l’extérieur et demande à Sylhia de la débarrasser de la présence de Guinea Lord et de détruire son armure. Le molosse la fixe en montrant les dents.


Sylhia est entrée à l’intérieur de l’auberge et elle demande à Guinea Lord si elle peut venir se chauffer près de lui. Elle est trempée, cela fait deux jours qu’elle galope avec sa maîtresse sans s’arrêter. Elle lui suggère d’enlever son armure et de se reposer lui aussi. Il sort son épée de son fourreau, et l’enfonce dans le ventre de la servante, la transperçant. Il exprime à haute voix ses remarques : Se reposer ? Dans un silence éternel ? Alors que le corps sans vie de Sylhia gît sur le sol, il poursuit son soliloque : Il comprend la déception de sa maîtresse, sa colère, qui est la sienne aussi. Mais il avait une mission et il l’accomplira. Même s’il se retrouve seul pour y croire encore. Et ce n’est pas une servante qui l’empêchera de trouver la Fée Sanctus, ni elle ni personne. Le corps déformé de Sylhia se ranime et elle l’attaque.

L’introduction de Jean Dufaux rendant hommage à son ami défunt s’avère touchante et éclairante : sur leur amitié, sur ce que cette histoire contenait de leur propre relation, sur le thème du père incarné par Sill Valt, sur la transmission de Sill Valt au bénéfice de Seamus, devenant une réflexion de celle de Delaby vers Petiqueux. Les enfants grandiront, la vie continue, le mort ne saisit pas le vif, mais il reste à ses côtés. Il termine par une anecdote sur la relation charnelle entre Sill Valt et la Dame à l’Hermine, et la façon très physique de représenter la scène, choisie par Philippe. Après avoir retourné la question à plusieurs reprises dans son esprit, toute réticence fond pour le lecteur. Les auteurs ont voulu que le récit soit achevé. C’est une façon de parachever l’œuvre de Philippe Delaby, de lui rendre hommage, d’assurer la parution de ses dernières planches. Le scénariste a remanié la fin de son récit pour donner plus de place à Sill Valt, personnage devenant pour partie une émanation du dessinateur décédé. Les vingt-et-une dernières planches sont réalisées par son apprenti, assurant ainsi une continuité artistique, légitimant le successeur. Ayant lu le cycle des Sudenne paru avant, le lecteur sait que ce sera également l’occasion de revoir certains personnages une dernière fois : Guinea Lord, et vraisemblablement une autre Morigane, ce qui correspond à la fois à la dynamique des trois premiers tomes, à la fois au fait qu’elle n’est pas présente par la suite.


Le lecteur découvre la première planche et c’est un festin graphique. La mise en couleurs s’inscrit dans une approche réaliste, très discrètement rehaussée pour souligner une ambiance. Dans la première case, le ciel d’orage est magnifique. La couleur orangée diffusée par le feu dans l’âtre apporte une chaleur qui contraste avec la froideur des sentiments, et qui rappelle également la lave du tome précédent. Alors que Sill Valt arrête sa monture en bordure d’un fleuve marquant la frontière du Nothurland, de maigres rayons de soleil transpercent la couverture nuageuse, pour un effet magnifique. Puis viennent les quelques touches de vert sur le flanc des montagnes, faisant ressortir par contraste la stérilité des roches. Alors que Seamus séjourne dans la ville portuaire de Finlach, une vue d’une rue dans une ambiance nocturne offre une lisibilité impeccable grâce à la minutie et l’intelligence de la mise en couleurs. Cette dernière établit une ambiance très particulière dans les différentes pièces du château de la Dame à l’Hermine, comme si le fin voile de la lumière naturelle menaçait de céder à chaque instant sous les ténèbres. Le lecteur a retenu que le changement de dessinateur et de metteur en couleurs s’effectue de la planche trente-trois à la planche trente-quatre. La transition s’effectue sans solution de continuité, avec peut-être une nuance dorée un peu plus appuyée par endroit.

Le talent de Philippe Delaby saute aux yeux du lecteur dès la première planche : une première case dans un paysage rocailleux avec la silhouette de Guinea Lord et de son chien qui avance. Une deuxième case avec quelques maisons en pierre dans un hameau, et une voie en terre battue. La silhouette de Saavarda en train de se réchauffer devant le feu de cheminée. Tout est parfait. Un travail extraordinaire pour transmettre l’effet de chaque texture : d’un tronc d’arbre, de bornes en pierre, des toits en chaume, de la boue gorgée d’eau, du bois des bancs dans la salle de l’auberge. Le lecteur se délecte tout du long. Le soin apporté à faire apparaître à leur place les accessoires dans l’auberge. Les éléments si particuliers de l’armure de Guinea Lord, la tenue des trois mercenaires chargés de retrouver Sanctus, la tunique et le manteau de Seamus, les hommes estropiés attendant en vain devant le château de la Dame à l’Hermine, le costume cuir et chaîne de Perkrok avec son fouet, la décoration dudit château. L’artiste réalise également des plans larges pour mettre en valeur des paysages, inspirés de l’Écosse en conservant son caractère sauvage : la lande désolée pour arriver au village, la rive rendue sinistre au bord de la rivière marquant la frontière avec le Nothurland et des arches rocheuses déchiquetées, les arbres dénudés aux formes presque acérées aux abords de l’auberge où Seamus s’est arrêté, la vision du port de Finlach dans le lointain, etc. L’artiste combine une approche descriptive détaillée avec une sensibilité particulière. Le lecteur retient de nombreux moments mémorables outre ceux déjà cités, comme Guinea Lord découvrant la carcasse éventrée de son chien, le Fitchell déchiquetant la gorge d’un mercenaire, les toiles s’accrochant partout dans le château de la Dame à l’Hermine (des fils faits de larmes), et bien sûr la fameuse scène entre Sill Valt et son hôtesse.


Les pages réalisées par Jérémy peuvent sembler un peu moins intenses, dans le niveau de détail, dans leur sensibilité, dans les plans de prise de vue, tout en s’avérant d’une grande qualité. Il respecte parfaitement les éléments visuels créés par son mentor, ses dessins s’inscrivent dans le même registre pictural, et ils sont parfaitement complétés par la mise en couleurs, assurant une continuité remarquable avec le reste, faisant honneur au scénario. Le lecteur n’entretenait aucun doute sur le fait que l’auteur terminerait son cycle de manière satisfaisante, apportant les réponses attendues sur Guinea Lord et sur Sanctus, assurant le lien avec le cycle de Sioban. Il éprouve effectivement le plaisir de retrouver la statue dénudée découverte à la fin du tome un, et l’apparition d’un personnage du cycle suivant. Il découvre l’issue de la relation entre Seamus et Sanctus. Une Morigane succombe de manière définitive dans ce tome, comme dans les précédents. La vérité est révélée sur Guinea Lord, en particulier son identité, et comme le laisse présager le titre Sill Valt est à l’honneur. Les auteurs mettent en scène des individus accomplissant leur devoir, en l’occurrence Sill Valt et Seamus, un thème présent depuis le début de la série. Ils donnent à voir une version radicale d’une femme fatale, les hommes n’ayant pas été à la hauteur finissant estropiés à vie, et elle révélant sa vraie nature comme une métaphore des séductrices abusant de leurs charmes. En filigrane, le lecteur peut discerner le thème de la relation père-fils entre Sill Valt et Seamus même s’il ne s’agit pas d’un lien familial, avec une variation pour la relation entre Seamus et Sanctus, et de manière surprenante entre la Morigane et un autre personnage.

Une fin de cycle en apothéose : une narration visuelle d’une intensité formidable, malheureusement interrompue par le décès de l’artiste. Le lecteur comprend parfaitement les choix du scénariste quant à l’achèvement de cet album et se trouve satisfait de pouvoir découvrir les dernières planches de Delaby ainsi que la fin de l’histoire. Un cycle prenant, riche en surprise, visuellement formidable, avec des thèmes personnels. Du grand art.


jeudi 31 juillet 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 3 - La Fée Sanctus

Et l’enfant, confiante, ferma les yeux. Et s’endormit.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie qui constitue le deuxième cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant paru après le troisième. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 2 - Le Guinea Lord (2008) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2012. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Delaby (1961-2014) pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Un petit navire à une unique voile arrive en vue de l’île de Scarfa. À son bord, Guinea Lord, son assistant et deux marins. Il est déjà venu : il sait que c’est ici que vit la Mater Obscura, Saavarda, qui commande à toutes les Moriganes. Il débarque sur l’étroite plage cernée de hautes falaises verticales, en ordonnant que personne ne le suive. Il s’engage sur l’étroit sentier rocheux dont un passage est jonché de squelettes humains à même le sol. Il arrive à la fin du chemin : une porte en pierre se fond avec la falaise, avec deux lettres en rouge sur un cercle : IF. Le chevalier noir identifie immédiatement le sigle : Inferno Flamina ! C’est son signe, celui des Enfers. Il appuie dessus et la porte s’ouvre. Il pénètre à l’intérieur et prend une torche enflammée sur un support mural. La porte se referme avec fracas derrière lui.



S’éclairant avec la torche, Guinea Lord descend l’escalier taillé à même la roche. Il débouche dans une grande pièce circulaire, où l’attend une jeune femme en robe rouge. Elle lui indique qu’il peut jeter sa torche, il n’en aura plus besoin. Elles l’attendaient. Elle s’appelle Brigga, elle est chargée de le conduire auprès de leur mère à tous. Elle lui tend une coupe en lui intimant de boire son contenu. Elle contient du Chill, qui tue toute âme craintive ou chétive. Toute âme qui se berce d’illusions comme la bonté ou la charité, ces brimborions dont vivent les faibles. Il répond qu’il n’a pas d’âme, à la place il porte le fer et le bronze. Il boit et il se retrouve dans une mer de lave. Il est interpellé par Saavarda qui le tance car elle l’avait chargée de ramener la fée Sanctus. Il explique qu’il a failli : un sortilège lui a coupé le chemin. Elle lui répond sèchement : Faiblesse ! C’est qu’en lui subsiste encore une trace d’humanité. Une tache issue de son enfance. Cette enfance pendant laquelle vivait encore son père. Garde-t-il un souvenir de lui ? Il répond que non, mais elle décide de le punir. Il est englouti dans la mer de flammes. Après avoir enduré son châtiment, il frappe à la porte de la salle du trône.


Petit à petit, la mythologie de la série prend forme. Lorsqu’est mentionné la Mater Obscura qui commande à toute les Moriganes, le lecteur retient son nom, Saavarda, se disant qu’il la rencontrera vraisemblablement dans le cycle précédent Les sorcières, dessiné par Béatrice Tillier. De la même manière, il retient le nom de Brigga, et il se dit qu’il aurait bien aimé apprendre le nom de la sorcière blonde qui se tient également aux côtés de Saavarda. Il constate que le jeu de Fitchell continue de prendre de l’importance, ce qui l’amène à subodorer qu’il y a une histoire derrière. Les Chevaliers du Pardon refont appel au démon Cryptos, là encore il est probable qu’il existe une histoire racontant comment il s’est ainsi retrouvé prisonnier. Le sort d’Eïrell laisse supposer que son embrigadement correspond à un rituel séculaire, vraisemblablement le même qui amené Guinea Lord à son apparence actuelle. Le combat contre le Braghen amène à penser que les créatures fantastiques sont en voie de disparition et donc qu’elles seront beaucoup plus présentes dans le cycle Les sorcières. Il est vraisemblable également que leur extinction progressive soit en corrélation directe avec l’arrivée de la foi chrétienne en ces contrées. Tous ces éléments contribuent à donner la sensation au lecteur de s’immerger dans un monde palpable et pleinement développé, dont les racines s’enfoncent dans une riche histoire. L’artiste continue de faire coexister visuellement ces éléments fantastiques avec ceux normaux, en les représentant avec le même niveau de réalisme et de détails.



Quelle superbe couverture ! Cette femme au port altier, avec cette coiffe improbable, gothique à souhait, et ce maquillage tribal discret : la reine de Blanche Neige en plus mortelle. Et ces horreurs sculptées dans le métal, dans la veine de Hans Ruedi Giger (1940-2014). Comme les précédents tomes de ce cycle, celui-ci offre un spectacle merveilleux et fantastique à chaque scène : la muraille rocheuse battue par les flots, la mer de lave, le grand mur aveugle de l’église où se déroule le rituel d’initiation de Seamus, les paysages naturels traversés par le cavalier en mission, puis le marais par lequel il doit passer, la forêt de Mildwynn, le château du même domaine. Peut-être que la sensibilité du lecteur ressent que chaque endroit présente une consistance un peu plus soutenue que dans le précédent tome : cela peut être attribué au changement de coloriste. Bérengère Marquebreucq adopte une approche tenant plus de la couleur directe. Le lecteur peut le constater dans certains arrière-plans vides de traits encrés et présentant des camaïeux rappelant l’environnement où se déroule la séquence. Par exemple, dans la planche treize, elle évoque la frondaison des arbres dans les quatre cases de la bande inférieure. Lorsque Seamus arrive sur une plage, sous une pluie battante, la coloriste apporte des textures aux falaises, aux vagues, aux nuages, dans une approche réaliste, orientée pour l’ambiance : le lecteur sent l’humidité s’insinuer en lui rien qu’à regarder la page. Plus loin, sur la lande à l’approche de la Chapelle renversée, elle applique un effet de brume avec parcimonie, estompant des endroits précis, ajoutant un discret voile à d’autres, un véritable travail d’orfèvre.


En fonction de ses préférences, le goût du lecteur le porte plutôt vers la reconstitution historique, vers les éléments de Fantasy ou vers l’horreur. À chaque fois bien mis en valeur, complété par la coloriste, l’artiste réalise des visuels frappant l’imagination par leur justesse, leur plausibilité ou leur inventivité. Dans le premier registre, il se délecte de la tenue des Chevaliers du Pardon, de celle des soldats réguliers, des harnachements des chevaux, des tenues différentes du noble et de ses vassaux à Mildwynn, de l’aménagement du château, de ses meubles, etc. Dans la seconde catégorie, la Mater Obscura en impose par son visage semblant dépourvu de peau, Guinea Lord apparaît toujours aussi formidable, le démon Cryptos se montre aussi facétieux que dangereux, le Braghen fait peur à voir, une sorte d’humanoïde géant cornu. Enfin le lecteur se souvient que la dimension horrifique avait gagné du terrain dans le tome précédent, et il se prépare à quelques visions traumatisantes à souhait. L’artiste sait y faire. Tout commence avec la découverte de l’état des novices qui ont échoué à l’initiation. Sous un certain angle, Eïrell n’est pas mieux loti lorsqu’il se montre à Seamus pour une confrontation jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ou encore les cadavres des combattants qui ont succombé aux attaques du Braghen, pendant sa traque.



Le lecteur prend conscience qu’il ne sait pas forcément vers quoi se dirige l’intrigue. À la suite des tomes précédents, il se doute qu’il peut s’attendre à la traque d’une ou deux Moriganes, aussi bien par les Chevaliers du Pardon que par Guinea Lord, et il espère en apprendre plus sur les Chevaliers du Pardon. Il constate que le scénariste a conçu une structure plus complexe, qui ne permet de savoir quelle importance il donnera à telle ou telle sous-intrigue ou telle composante, ni laquelle il mènera à son terme dans ce tome ou le suivant. Il aménage ainsi un savant suspense, l’histoire pouvant aussi bien s’attacher à l’un ou l’autre des personnages principaux (Still Valt, Seamus, Eïrell, Sanctus), qu’à des personnages secondaires (Hellawas, Scarfa, le seigneur Dogann), consacrer plus de pages à la chasse aux sorcières, ou bien à un élément inattendu (comme la traque du Braghen), ou encore revenir à un élément qui avait pu paraître secondaire (une nouvelle partie de Fitchell à haut risque, magnifiquement mise en images). Une fois la dernière page lue, il se rend compte qu’il n’a presque pas été fait mention des Sudenne, ni de la statue découverte par Seamus dans le tome un.


Dans les situations des personnages, le lecteur peut également percevoir des thèmes de nature diverse. L’ordre des Chevaliers du Pardon continue d’apparaître comme régi par le dogme de la chrétienté. Leur lutte contre les Moriganes s’apparente à l’Église catholique supplantant les croyances locales païennes, voire les exterminant, comme la traque et l’extermination du Braghen. Toutefois, cette comparaison trouve ses limites avec le rituel d’initiation des novices, étonnamment arbitraire, et aux conséquences dévastatrices pour ceux qui y échouent : la métaphore ne semble pas très parlante, quant au hasard qui préside à l’épreuve (choisir une coupe parmi trois que rien ne distingue). De même la capacité surnaturelle de Seamus de survivre à presque toutes les blessures relève plus du domaine magique que de celui de la Foi (sauf à y voir une variante de la Foi qui déplace les montagnes). Le lecteur se rappelle la possible métaphore des Moriganes, qui sont des sorcières, c’est-à-dire des femmes libres ayant fait la démarche de s’affranchir des diktats de cette société patriarcale. Avec cette idée en tête, il voit le sort d’Eïrell comme la conséquence de sa corruption par une Morigane, sa virilité a été asservie et déchaînée au nom de la féminité rebelle. Même son appétit pour l’argent n’a pas été assez fort pour qu’il échappe à son sort, comme en témoigne la pièce d’or seul vestige auprès des cendres de son cadavre. Il s’interroge également sur le sens à donner aux actions de la fée Sanctus. Brigga dit d’elle : Sanctus connaît les secrets des Moriganes, elle partage le même héritage, elle peut leur nuire gravement. Faut-il la considérer comme une traîtresse à son propre clan, à son propre genre ?


Artiste exceptionnel, coloriste incroyable, scénariste inventif : ils élèvent ce cycle bien au-dessus des conventions parfois un peu étriquées du genre Fantasy, pour un récit à la narration visuelle enchanteresse, plein de surprises. Le lecteur est aussi bien pris par l’intrigue au premier degré, par les visuels magnifiques, et par les thèmes sous-jacents nombreux et dépassant le manichéisme. Formidable.



jeudi 17 juillet 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 2 T02 Le Guinea Lord

L’Amour n’est qu’un leurre, une faiblesse, un collier de chien autour de nos illusions…


Ce tome est le second d’une tétralogie qui constitue le deuxième cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant parus après le troisième. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 1 - Moriganes (2004) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Delaby (1961-2014) pour les dessins, et Jérémy Petiqueux pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Le responsable des Chevaliers du Pardon s’adresse à sa congrégation. Il informe ses frères, il les met en garde : des temps mauvais les attendent. Le Guinea Lord a quitté son repaire pour partir en chasse. Le responsable ordonne à tous les Chevaliers du Pardon de s’écarter de son chemin. Le Guinea Lord appartient au diable. Il est invincible. De son côté, le Guinea Lord chevauche accompagné de trois chiens noirs. Il pénètre dans les ruines d’un château où l’attendent quatre guerriers en armure, qui ont eux aussi mis pied à terre. Guinea Lord ordonne à ses chiens de se mettre en position assise. Il s’adresse ensuite aux quatre hommes et leur demande ce qu’ils ont à lui apprendre. L’un d’eux prend la parole : La Morigane que recherche Guinea Lord, vient d’aborder par le sud. Leur maître, le seigneur de Galway, lui offre l’hospitalité. Si Guinea Lord le désire il peut se joindre à eux pour la recevoir. Le chevalier noir leur répond que si la Morigane a décidé de s’aventurer sur ces terres, c’est pour s’entendre avec lui et lui seul. Il permettra cependant au Seigneur de Galway de les servir, le reste ne leur incombe point.



L’un des guerriers prend la mouche à cette déclaration condescendante. Il s’apprête à sortir son épée de son fourreau. Guinea Lord lui demande si le seigneur Galway sera de taille à l’affronter. Puis il demande lequel des quatre va l’affronter le premier. Le plus calme répond qu’ils ne sont pas venus ici pour l’affronter, ils sont venus pour l’aider à rencontrer la Morigane. Le plus belliqueux sort le poignard glissé dans sa manche, mais il est arrêté dans son geste par un autre qui lui fait observer la carapace qui protège Guinea Lord. Ce dernier leur intime de remonter à cheval, sauf celui qui voulait l’agresser. Il ajoute que ses chiens ont faim, et ces derniers se jettent sur l’homme. Un autre s’avance en commençant à dégainer son épée, et Guinea Lord le décapite d’un coup de hache vif et net.


Le lecteur se trouvait un peu dans l’expectative à l’issue du premier tome : Sill Valt avait accompli une mission avec ses hommes, et parmi eux le novice Seamus. Ce cycle porte le nom des Chevaliers du Pardon, cependant leur ordre ne fait pas l’objet d’une description ou d’une explication. Dans celui-ci, le lecteur retrouve les éléments constitutifs de la série : les Sorcières (appelées Moriganes), le très mystérieux masque de Vysald, le cygne noir, l’arbre de Vérité avec son feuillage si remarquable, le sang qui fait des bulles. Il retrouve également des éléments nouveaux intégrés dans le tome précédent comme le jeu de Fitchell (sur lequel il en apprend plus), et le Chill. En revanche, nulle mention n’ait faite des Sudenne ou de la statue qu’avait découvert Seamus. Le scénariste relie entre eux plusieurs fils comme le sort de la Morigane appelée Mornoir, le devenir de la jeune fille sauvée par Seamus, et la présence d’autres Moriganes. Les auteurs font intervenir un nouveau personnage : le Guinea Lord. Le lecteur s’interroge sur ce nom : le Seigneur Guinée, ou faut-il y voir une correspondance avec le terme Guinea Pig (cochon d’Inde, ou cobaye), ou Guinea Fowl (pintade). Quoi qu’il en soit, l’artiste se lâche pour créer visuellement ce personnage imposant. Sa première apparition se fait sur la couverture : casque à cornes démesurées, heaume ne laissant rien voir de son visage, carapace ou armure massive, tête de mort sur le torse avec les chaînes, gantelets particulièrement épais, cape déchirée. Mortel.



Le lecteur voit ensuite Guinea Lord chevaucher dans la première planche (il n’a rien d’un cochon d’inde) : il comprend alors que son armure est noire. Pour être sûr qu’il comprenne bien le principe le coloriste l’a doté d’un destrier également noir, ainsi que les trois chiens, seules les cornes de son heaume sont rougeoyantes, ainsi que les fentes dans son casque et son armure. Il tient un étendard dont l’inscription ressemble à IF. À chacune de ses apparitions, son aspect massif et sa grande taille sont mis en évidence par comparaison aux autres personnes présentes dans la scène. Il en impose rien que par sa présence, son immobilisme et ses propos. L’artiste joue à fond la carte des conventions visuelles de récit de genre, avec un sérieux et une implication qui les rendent efficaces et percutantes. Le lecteur se délecte des ruines du château, d’un amas de crânes humains au fond d’un puits, des grandes tentures rouges du lit à baldaquin masquant son occupante, du cygne noir sur une pièce d’eau entrevue à travers le feuillage, de l’apparition du démon Cryptos dans le feu, de la Morigane dans sa forme serpentine hideuse, du duel à l’épée dans une zone naturelle herbue, etc. C’est un vrai délice de pouvoir ainsi s’immerger dans un environnement de Fantasy médiévale, aussi consistant et concret. Le coloriste réalise une mise en couleurs de type naturaliste, que l’on peut quasiment toucher, avec des nuances de teintes venant compléter les contours encrés, comme de la couleur directe. Il dose avec soin les effets spéciaux ce qui les rend d’autant plus saisissants, que ce soit le lac qui a pris une teinte de sang, ou le cercle de flammes magiques autour de la cabane de la vieille aveugle Luchorpain.


De fait, la narration visuelle donne corps au récit de manière extraordinaire. Les costumes donnent l’impression d’être plus vrais que nature : les plissements des tissus, la finesse des cottes de maille, la texture cuir des gantelets, les poils des fourrures, les différents types de ceinture, ou le gilet en peau de mouton, les robes en tissu grossier, les décorations sophistiquées sur les vêtements des plus riches. Le lecteur se sent également présent au même titre que les autres personnages dans les moments plus banals : regarder passer un cygne en se tenant sur le bord d’un lac avec une lumière discrètement teintée de la verdure environnante, participer à une cérémonie dans une église une lumière rougeoyante du feu dans un braséro, manger tranquillement avec les autres novices à la longue table en bois assis sur un banc dans la lumière encore un peu froide du matin, assister à une discussion entre une vieille aveugle et une jeune demoiselle dans une ambiance rendue grisâtre par la pluie, etc. Par ailleurs, les auteurs ont aménagé quelques scènes horrifiques du plus bel effet, où dessinateur et coloriste y mettent tout leur cœur, et leur talent. En planche vingt, une main couverte de pustules avec des ongles trop long relève la tête ensanglantée d’un jeune homme qui vient de faire une chute de plusieurs mètres de hauteur sur des rochers : atroce. En planche vingt-cinq, une douzaine de cochons teigneux et mal intentionnés s’avancent vers deux hommes, et le lecteur remercie les auteurs de ne pas lui montrer la suite. En planche vingt-sept, un homme vomit en jets violents, des pièces de monnaie : immonde. Le récit recèle encore une poignée de scènes tout aussi horrifiques.



Dès les premières pages, le lecteur ressent ce plaisir qu’il attendait : celui de retrouver les caractéristiques d’une série dont il a apprécié le ou les tomes précédents, une forme de confort correspondant à un environnement que l’on connaît. Il découvre que l’intrigue de ce deuxième tome repose sur une chasse à la Sorcière, l’élimination d’une Morigane, ou peut-être deux, comme dans le tome un. Cela donne une dynamique de course-poursuite, c’est-à-dire une tension narrative automatique. Il observe que le scénariste développe également des sous-intrigues dont il avait semé les prémices dans le tome un : la progression du personnage de Seamus, passant rapidement de novice au stade suivant, le devenir de la demoiselle qu’il a sauvée, la réalisation de la prophétie concernant Seamus. Il s’amuse d’ailleurs avec cette notion, puisque ce tome en contient deux nouvelles, une concernant la mission des Chevaliers du Pardon, mais énoncée par un démon (Faut-il le croire ?), une autre proférée par le masque de Sygvald, et particulièrement absconse (En réponse à la question de Luchorpain : Est-elle menacée ?, le masque répond : Par ce qu’elle était. Mais ce qu’elle est, un jour sera. Et ce qu’elle était alors, ne sera plus.)


Le lecteur a également gardé à l’esprit que les Moriganes peuvent être considérées comme une métaphore sur la condition féminine, sur les femmes qui se sont émancipées dans une société qui ne le prévoit pas. Il s’interroge alors sur le sens à donner au sort de Mornoir, enfermée dans un puits, et une fois libérée prête à tout pour assouvir un besoin de revanche, fusse-t-il par procuration. Il se pose la même question sur les choix effectués par Sanctus, par son sort, sachant qu’il est dit qu’elle est passée du côté de la Lumière. Est-ce à dire qu’elle a décidé de se conformer à la place qui lui est assignée par la société, comme si la condition de rebelle était réversible ? Il constate également que l’auteur se repose sur une nouvelle forme de dualité en opposant le caractère de deux novices, Seamus et Eïrell. Dans le même temps, il perçoit qu’ils sont mis en scène comme incarnant la nouvelle génération, pas seulement du fait de leur âge, mais aussi dans leur rapport différent aux Moriganes, deux possibilités d’évolution de la société vis-à-vis de ces sorcières.


Deuxième tome du deuxième cycle : le dessinateur et le coloriste donnent le meilleur d’eux-mêmes et c’est un régal délicieux de bout en bout, savoureux aussi bien dans la qualité quasi tactile de la représentation de ce monde, aussi bien dans les aspects de genre Fantasy médiévale, aussi bien dans des moments horrifiques répugnants. La direction générale de ce second cycle apparaît progressivement, à la fois pour la dynamique de l’intrigue (chasse à la Morigane), à la fois dans le développement de la mythologie spécifique de cette série, et aussi dans ses thèmes comme le non-conformisme et comment chaque nouvelle génération apportent des évolutions à la société. Passionnant.



jeudi 3 juillet 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 1 - Moriganes

Qu’importe leur âme en guenilles pourvu qu’elle se glisse sous des habits d’or !


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui constitue le deuxième cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant paru après le troisième du point de vue des dates. Son édition originale date de 2004. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Delaby (1961-2014) pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021. Le tome s’ouvre avec une introduction du scénariste rédigée en 2004, expliquant que le premier cycle a ouvert des voies de développement différentes de celles qu’il avait envisagées, et que le présente cycle des Chevaliers du Pardon sera complété par un autre se déroulant avant, intitulé les Sorcières, et envisageant l’éventualité de celui appelé les Sudenne.


Ils espéraient encore. Peut-être s’étaient-ils trompés ?… Cela semblait tellement improbable… Sill Valt s’était déplacé en personne. Mauvais signe. Qui prouvait combien était profonde leur inquiétude… Après avoir accosté, ils prirent l’ancienne route de Glen Sarrick. Puis la jetée qui mène au trou d’Orgast. Personne ne disait mot. Les cœurs étaient sombres. Une troupe de chevaliers du Pardon, menée par Valt a gagné le trou d’Orgast par navire, et a débarqué à terre. Ils découvrent dans l’eau, le cadavre du Chevalier Finch de Tafell, attaché à un pieu enfoncé dans la mer, avec les anneaux d’un serpent de mer enroulé autour de son corps. Le commandant constate que le serpent vit encore. Il ordonne que le poisson Nartag soit jeté à l’eau : le serpent ne résistera pas à l’appel du Nartag, mais il faut attendre qu’il déploie son aileron, en effet celui-ci est tranchant comme de l’acier. En effet, le serpent ne tarde pas à s’éveiller alléché par l’odeur du petit poisson et il déroule ses anneaux pour onduler dans l’eau.



Les chevaliers en profitent pour se pencher et récupérer le corps du défunt. Mais l’un d’eux fait tomber son épée courte dans l’eau, et le serpent l’entend aussitôt. Il se dresse soudainement hors de l’eau, de toute sa hauteur. Sill Valt dégaine sa propre épée, et parvient à trancher la tête du serpent alors qu’il enroule ses anneaux autour du jeune novice Eïrell. Valt ordonne alors que les chevaliers regardent dans la bouche de Finch de Tafell : sa langue a été arrachée. Le doute n’est plus permis : c’est l’œuvre d’une Sorcière. Il faut brûler le cadavre. Les Chevaliers du Pardon ne se sont pas rendus compte qu’un masque de Vysald gît au fond du lit de la rivière. Une main déformée vient le récupérer à leur insu. Une fois rentré dans le château, Sill Valt va rendre compte à Arawann, le grand maître de l'ordre des Chevaliers du Pardon. Il estime que la Sorcière les attendait et qu’elle voulait qu’ils retrouvent le corps de Tafell. Son interlocuteur estime qu’elle les provoque, qu’elle a tendu un piège et qu’elle sait qu’ils reviendront. Ils doivent se rendre à Glen Sarrick, commandé par les seigneurs de Dylfell.


Ces deux créateurs ont également collaboré pour les neuf premiers tomes de la série Murena, de 1997 à 2013. En fonction de ses goûts, le lecteur peut aussi bien venir pour le scénariste, pour l’artiste, ou encore parce qu’il avait été enchanté par le premier cycle et son monde. En découvrant l’introduction du scénariste, il comprend donc que l’écriture du premier cycle a modifié ses plans, l’incitant à imaginer celui-ci qui se déroule avant, puis un autre qui se déroule encore avant. Il retrouve des éléments : la région d’Eruin Duléa avec ses landes et ses châteaux forts, l’environnement évoquant l’époque médiévale avec des chevaliers, la présence de l’océan, avec une première séquence maritime. Il retrouve également des éléments plus spécifiques à la série, comme un mystérieux masque de Vysald aux propriétés qui restent à découvrir, ou la cérémonie du mariage avec du sang versé dans un ciboire (et son bouillonnement qui fait plus sens que dans le Cycle de Sioban), ainsi que l’arbre de vérité. En revanche les thématiques de ce premier tome semblent s’éloigner de celle du principe du Yin et du Yang, tout en promettant une histoire d’amour condamnée au tragique. Dès la première planche, le lecteur peut ressentir la différence de sensations générées par la narration visuelle : la séquence sur les flots perd en mystère (pas d’effet de brume) ce qu’elle gagne en réalisme.



En fonction de ses goûts, le lecteur peut éprouver plus d’appétence pour les formes encrées de Rosinski qui avait illustré le premier cycle, avant son changement de technique pour passer à la couleur directe, ou pour les dessins plus léchés de Delaby, plus réalistes en surface. À chaque page, le lecteur sent son regard s’attarder sur tel ou tel élément, saisi par sa beauté plastique : l’écume des vagues, le visage défiguré du Chevalier attaché au pieu, l’œil laiteux du serpent, la décoration d’un bouclier, la bouche ensanglantée du serpent, l’expression du masque de Vyslad, etc. Il peut se livrer à ce jeu pour chaque page sur des éléments aussi variés que l’architecture du château, la beauté d’un cygne sur un lac, le caractère macabre d’un crâne sur le manteau d’une cheminée, un gibet, le feuillage écarlate de l’arbre de la vérité, la majesté d’un rapace dans le ciel lourd de nuages, la beauté innocente de Diane de Hartwick dans sa robe de velours, la boue qui colle aux chausses, le sang qui bouillonne dans le ciboire, etc. Au fur et à mesure qu’il se fait mentalement cette liste, il se rend compte qu’il s’agit des mêmes éléments, ou très similaires, que ceux que Rosinski rendait tout aussi mémorables, c’est-à-dire des qualités picturales partagées par les deux artistes avec un rendu différent.


Dans le même temps, le rendu des dessins de Delaby apporte une saveur différente au récit. Cela fait sens d’un point de vue narratif, puisque ce cycle se déroule plusieurs années, voire décennies avant le précédent. Le travail sur la mise en couleurs atteint un haut degré de sophistication portant le réalisme à un niveau pouvant s’apparenter à de l’hyper-réalisme. Là encore, en fonction de sa sensibilité, le lecteur peut parfois purement et simplement s’arrêter sur une case pour savourer un rendu d’une nature quasi photographique saisissante : la texture d’une chevelure, l’acier d’une arme blanche qu’il a l’impression de pouvoir saisir et manier, les aspérités des pierres utilisées dans les bâtiments et les murs d’enceinte, le parement de la robe d’Aube, les gravures peintes sur les deux boules du jeu de Fitchell, la souplesse et la discrète iridescence de la peau de serpent, etc. L’œil du lecteur se trouve complètement sous le charme du dessin, établissant lui-même cette sensation de réalisme, et de temps en temps, il prend conscience qu’il projette de lui-même des choses qui n’y sont pas. Par exemple, il distingue clairement la végétation sur les bords du lac où Seamus observe les cygnes : pourtant quand il prend le temps de regarder, il se rend compte que l’artiste a aménagé de savants camaïeux de vert pour rendre cette impression de végétation. Il en va de même avec celle de lande, plus une impression qu’une réalité botanique. Cela ne diminue en rien la force de la narration visuelle ; cela vient plutôt l’alléger pour la rendre plus facilement lisible. De manière quasi surnaturelle, le dessinateur sait intégrer à ces représentations réalistes, les éléments fantastiques qui semblent parfaitement à leur place, tout en ressortant avec encore plus de force.



En commençant un nouveau cycle, le lecteur a bien conscience que les auteurs vont reprendre des éléments du précédents, et qu’ils vont en installer d’autres, en particulier une nouvelle situation de départ, puisque plusieurs décennies les séparent. De même, il sait qu’il se lance dans une histoire complète en quatre tomes, dont celui-ci ne constitue que le premier acte. L’enjeu apparaît assez rapidement : les Sorcières sont une race en voie d’extinction, toutefois, il en reste une particulièrement puissante, qualifiée de Morigane, qu’il convient d’annihiler car leur mode de vie repose sur le meurtre d’humains, avec vraisemblablement un goût particulier pour leur langue, à moins que leur arrachage n’ait une valeur rituelle. La structure de l’intrigue s’avère très linéaire : les Chevaliers du Pardon ont appris la présence d’une sorcière à Glen Sarrick, et ils s’y rendent pour l’exterminer. À la lecture, le récit peut apparaître comme étrangement dépourvu de tension à long terme : les Chevaliers progressent de manière pragmatique, jusqu’à leur objectif. D’un autre côté, il comprend d’autres éléments, comme autant de promesse pour l’histoire à l’échelle du cycle en entier. Le lecteur pourra être déconcerté par ce choix narratif.


Ainsi, le scénariste ne reprend pas le principe actif du premier cycle, c’est-à-dire la présence du bien dans le mal, et du mal dans le bien, à l’instar du Yin et du Yang. Comme Sioban, Seamus semble être sous le coup du destin et d’une prédestination, qui est révélée par une Sorcière emprisonnée à Sill Valt. Le lecteur prête une attention particulière à ce dernier puisque le dernier tome de ce cycle porte son nom : il agit comme un mentor quelque peu taiseux pour Seamus, et protecteur à sa manière, une forme de responsabilité vis-à-vis d’un jeune, assumée dans une forme quelque peu sévère. Dans ce cycle également, la question de l’amour entre deux êtres tient une place centrale dans l’intrigue, que ce soit à court terme avec la célébration du mariage entre Diane de Hartwick et Eryk de Dylfell, ou à moyen terme avec la prophétie concernant Seamus. Également au centre de ce récit, se trouve la figure féminine, identifiée pour certaines comme des Sorcières, se transformant en serpent (figure hautement symbolique dans la religion catholique). Le lecteur peut être tenté d’y voir une position misogyne : la femme comme créature malfaisante. Il peut aussi voir dans les Moriganes, un exemple de femmes refusant de se plier aux diktats de la société de l’époque, rejetant la place qui leur est imposée, ce qui les fait apparaitre comme des monstres aux yeux des personnes se conformant aux règles sociales, ce qui induit également des conséquences pour ceux qui côtoient ces rebelles. Il devient alors ironique de penser que les Chevaliers du Pardon reconnaissent la foi catholique comme étant la leur.


Un deuxième cycle bénéficiant des illustrations d’un artiste de renom, connu pour sa collaboration avec le même scénariste sur la série Murena. Une narration visuelle époustouflante, à la fois de réalisme, à la fois de souffle horrifique, pour une ambiance visuelle en continuité parfaite avec le premier cycle, sous une apparence différente. Une intrigue à la structure défiant les attentes du lecteur, fonctionnant comme la première partie d’une histoire qui se déroule sur quatre tomes. Envoûtant et tragique.