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jeudi 26 juin 2025

Divine: Vie(s) de Sarah Bernhardt

Chacun de mes pas me rapproche de mon idéal !


Ce tome constitue une biographie de Sarah Bernhardt (1844-1923). Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Eddy Simon pour le scénario, et par Marie Avril pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-huit pages de bande dessinée. Il se termine avec une photographie de l’actrice, et un article de trois pages, intitulé Sarah Bernhardt chronologie, retraçant rapidement des moments emblématiques de la vie de l’actrice, agrémenté d’une petite photographie d’elle dans son rôle de Fedora. Ces auteurs ont également réalisé l’adaptation du roman de Saphia Azzedine : Confidences à Allah (2015).


Acte I L’insoumise. En 1847, à la campagne, de part et d’autre d’une étroite rivière, son cousin incite Sarah à sauter par-dessus, en la houspillant, lui disant qu’il parie qu’elle n’osera jamais, parce qu’elle est une trouillarde de fille. De son côté, l’enfant se convainc elle-même qu’elle va y arriver, et elle finit par prendre son élan pour sauter. Un peu plus tard, Camille et Sarah se trouvent devant la mère du premier. Celle-ci exige qu’ils lui expliquent ce qui s’est passé. Sarah dit que c’est de la faute de son cousin si elle a les genoux écorchés et si ses habits sont sales, c’est Camille qui l’a provoquée. Sa tante la sermonne : Une jeune citadine ne doit pas se comporter comme une vulgaire campagnarde, ce n’est pas convenable ! Sarah rétorque vivement qu’elle recommencera quand même, si on la défie encore. Et elle fera toute sa vie ce qu’elle a envie de faire ! Quand même !



Le cinq janvier 1871, pendant le siège de Paris, Sarah Bernhardt travaille comme infirmière auprès des blessés. Alors qu’elle panse un soldat alité, une autre infirmière vient la chercher pour lui indiquer qu’un certain comte de Kératry qui se dit être le nouveau préfet de police demande à la voir. Pour sortir, elle traverse les différentes pièces du théâtre transformé en hôpital, tout en maugréant : Maudite engeance que la guerre… Une fois dehors, elle retrouve le préfet : Émile de Kératry. Celui-ci commente la cargaison de la charrette qui est en train d’être déchargée : Comme promis, même si cela ne s’est pas fait sans mal, voilà la livraison de vivres, vins, biscuits, café œufs… Sarah lui répond que cela devrait permettre de nourrir ses blessés pendant quelque temps, et elle demande les dernières nouvelles du front des horreurs. Il lui répond d’abord des banalités, puis à la demande de la jeune femme, il rentre dans le détail : En vérité la situation n’est guère brillante. Depuis la reddition de l’empereur, c’est la déroute : chaque jour, les troupes françaises battent en retraite et perdent du terrain sous la férocité des assauts de l’armée prussienne. Léon Gambetta et son gouvernement de défense nationale tentent bien d’organiser la résistance au nord de la Loire, mais la cause…. Semble bel et bien perdue ! Il conclut : Paris sera sans doute très bientôt une forteresse assiégée par les bataillons de Von Bismarck. Il suggère à Sarah de rejoindre sa famille en Normandie, personne ne l’en blâmera. Elle répond avec fougue : Jamais de la vie !


Dans l’inconscient collectif, Sarah Bernhardt est restée comme une actrice de légende, et pour ceux qui en ont déjà entendu parler, également comme une actrice ayant connu le succès aux États-Unis, ayant su faire fructifier son image, et étant enterrée au cimetière du Père-Lachaise. Les autrices font des choix dans leur approche biographique. De débuter par une courte scène de sa jeune enfance pour montrer un caractère bien trempé et une détermination en réaction à son cousin qui lui dit qu’elle est incapable de faire quelque chose : c’est sûr elle ne se laissera plus jamais dicter sa conduite, ou imposer des limites. Puis le récit passe de 1847 à 1871, en omettant une phase de la vie de Sarah, celle où la police des mœurs la classe parmi les dames galantes, où elle mène une vie de demi-mondaine entretenue par des clients généreux. Autre parti pris : évoquer plutôt sa vie privée que la pratique de son art, que ce soit son apprentissage ou ses performances. Pour autant, cette biographie montre comment cette dame mène sa vie, majoritairement sur le plan professionnel. En fonction de ses attentes, le lecteur peut se trouver quelque peu décontenancé par cette approche, surtout s’il venait pour une facette particulière telle sa vie mondaine, ou ses qualités d’actrice. D’un autre côté, il constate que le récit est d’une grande richesse, abordant de nombreuses facettes d’une vie particulièrement remplie, que ce soit en rencontres, en voyages, ou en entreprises professionnelles. Il n’y avait pas la place de tout mettre.



Cette biographie est racontée du point de vue de l’intéressée, amenant ainsi le lecteur à prendre fait et cause pour elle, à pouvoir découvrir ses motivations, ses réactions émotionnelles, la conception et la réalisation de ses projets, ses convictions et comment elle les met en pratique. En effet, il s’agit d’une vie riche et dense. Bernhardt se dévoue comme infirmière pour les blessés du siège de Paris pendant la guerre franco-allemande de 1870. Elle ira jouer pour les poilus au parc de Commercy dans la Meuse le dix mai 1916. Elle se fera même emmener au plus près des tranchées alors que son nom figure sur la liste des otages que les Allemands veulent capturer. Elle fera plusieurs voyages, d’abord à Londres en 1878, puis à Louisville aux États-Unis, traversant les étendues sauvages en train. Là encore, le lecteur peut se trouver surpris que les autrices ne développent pas plus cette odyssée, tout en comprenant qu’il aurait fallu y consacrer un tome entier. Au cours de sa vie et de sa carrière, elle va rencontrer ou travailler avec de nombreuses personnalités : Léon Gambetta (1838-1882), Victor Hugo (1/802-1885), Mounet -Sully (1841-1916, acteur de théâtre), Louise Abbema (1853-1927, peintre, graveuse, illustratrice, sculptrice), Oscar Wilde (1854-1900), Alfons Mucha (1861-1939), Edmond Rostand (1868-1918), sans même parler de ses amants ou d’autres auteurs de théâtre.


L’illustration de couverture attire l’œil, mettant en avant le monde intérieur qui emplit l’esprit de cette créatrice. Puis le lecteur découvre celle en pleine page servant d’annonce de l’acte I, avec le titre L’insoumise. Il va ainsi admirer une douzaine, pour les trois actes, l’entracte, et des tableaux intermédiaires : L’insoumise, L’étoile, Memento Mori, L’indomptable, Barnum, L’aventurière, Fantasque, La muse, Je me quitte, L’impératrice, One of us. La dessinatrice reprend le principe des affiches pour une composition simple mettant en valeur l’actrice dans une situation exotique ou métaphorique, ce qui constitue un écho à la fois à ses rôles, à la fois à la phase de sa vie. Vient ensuite la première scène de narration séquentielle proprement dite : le lecteur découvre les traits de contours fins et fragiles, esquissant rapidement les formes, la représentation étant réalisée ensuite en couleur directe. Cela donne un ressenti assez complexe, entre simplicité des formes, évidence des situations, et nuances émotionnelles apportées par les couleurs. Le lecteur passe ainsi de l’insouciance teintée de l’intense gravité de l’enfance, à l’horreur des cadavres sur le champ de bataille enneigé, à des dialogues de personnages sur fond uni comme sur une scène sans décor.



Les épisodes de la vie de Sarah Bernhardt se révèlent d’une grande richesse, au point que leur contenu en vient à éclipser le reste. Toutefois, s’il y prête attention, le lecteur voit que la dessinatrice met en œuvre de nombreuses techniques narratives variées, ce qui enrichit encore le récit. Quelques exemples : page neuf, une planche silencieuse, dans laquelle Sarah se regarde en passant dans un miroir, évoquant l’importance de son apparence pour son métier d’actrice. Page quatorze : le théâtre des opérations, la scène du théâtre se trouvant devant la scène de bataille. Les superbes paysages de montagne lors d’un voyage en train, une composition en double page de représentations théâtrales avec pour fond chaque livret faisant apparaître le titre et l’auteur, deux spectres semblant flotter autour de Sarah dans la rue par un temps brumeux pour évoquer l’incertitude de l’identité de son père, Sarah promenant son improbable ménagerie dans les rues de Londres, des coupures de presse retraçant les moments les plus improbables de sa première tournée aux États-Unis, un fac-similé d’affiche de Gismonda par Alfons Mucha, et quelques moments de représentations en particulier Bernhardt dans le costume de l’Aiglon pour la tirade de Flambeau.


En fonction de sa familiarité avec la vie de l’actrice, le lecteur en découvre de belles. Il voit se dessiner le portrait d’une artiste ambitieuse. Il constate par l’intermédiaire de son succès et des louanges dressées par des personnalités de référence, que ses qualités d’actrice sont remarquables, voire exceptionnelles. Les autrices montrent un être humain animé par la passion du théâtre, veillant à rester indépendante, et maître de ses choix. En creux, apparaît sa capacité à faire sa promotion, par des décisions innovantes : le recours à la photographie, l’image choc comme dormir dans son cercueil, la présence d’esprit de s’attacher les services d’Alfons Mucha, et même l’apparition de produits dérivés, parfois initiés par elle, parfois par des profiteurs avec le sens du commerce. Elle apparaît comme une artiste faisant ses preuves dans des pièces de moindre importance, dans des classiques, puis dans des œuvres contemporaines, certaines engagées, implication qui se retrouve dans son soutien de Louise Michel (1830-1905) militante anarchiste, et du capitaine Alfred Dreyfus (1859-1935) accusé à tort d’être un espion au service de l’Empire allemand. Le point de vue narratif est intentionnellement partie prenante pour la Divine, sans regard critique : tout en étant conscient de ce choix, le lecteur éprouve une admiration pour une artiste aussi formidable dans son art, dans ses convictions, dans son énergie pour entreprendre, dans sa démesure.


Quelle put bien être la vie de Sarah Bernhardt pour passer à la postérité ? Les autrices racontent une démarche artistique incroyable, une existence débordant de succès et de prises de risque, une vie personnelle tout aussi riche. La narration visuelle rend compte de cette diversité avec une élégance légère et pleine d’émotions. Les pages se tournent toutes seules, et le lecteur termine l’ouvrage surpris par la densité de ce qu’il a vécu. Tourbillonnant.



mercredi 18 avril 2018

Les Voleurs d'empires, tome 2

Vous avez introduit la folie dans la maison, madame.

Ce tome fait suite à Les voleurs d'empires qu'il faut avoir lu avant. il s'agit d'une série indépendante de toute autre, terminée en 7 tomes. Elle a bénéficié d'une réédition en intégrale : Voleurs d'empires. Ce tome est initialement paru en 1995, avec un scénario de Jean Dufaux, des dessins et des couleurs réalisés par Martin Jamar. Ces 2 auteurs ont également collaboré sur une autre série en 6 tomes : Double Masque.

Le tome s'ouvre le 16 septembre 1870, avec un dessin en pleine page et un texte évoquant l'invasion de la France par les Prussiens, après le désastre de Sedan. La scène suivante se passe à Paris dans un salon bourgeois où un couple prend son petit déjeuner, servi par 3 employés de maison, dans une pièce spacieuse richement ornementée de plantes vertes. Ils sont interrompus par maître Rognard qui vient leur parler de leur fille. Madame Froidecoeur, responsable de la pension dans laquelle elle se trouve, leur conseille de la faire revenir chez eux en cette période de trouble. La missive était accompagnée d'une bague portant un sceau qui n'est pas celui de a famille. Le père congédie maître Rognard en lui indiquant qu'il a à réfléchir. Puis il se tourne vers sa femme pour l'agonir de remontrances, quant à leur fille dégénérée.

La fille en question (surnommée la rousse par la suite) se trouve dans la pension et s'est aperçue de la disparition de sa bague (offerte par le cavalier squelette en début du premier tome). Elle se rassure en se disant qu'il lui reste toujours ses fleurs de peau, des médailles militaires qu'elle coud avec du fil sur les torses de ses victimes. Le jour même, un détachement de soldat arrive au pensionnat pour investir les lieux. Un fermier, leur reprochant d'avoir piétiné ses poules, est abattu sommairement sur le parterre devant l'entrée. Ce détachement est sous les ordres du commandant von W (son nom complet n'est pas donné) qui ordonne que le cadavre du fermier reste en l'état sans être déplacé, pour servir de rappel aux autres. Le commandant von W. explique à madame Froidecoeur qu'il réquisitionne son institution et qu'il entend être bien accueilli. Le soir même, lui et ses officiers dînent à la table de madame Froidecoeur qui leur offre ses terribles gâteaux pour conclure le repas.


Terriblement accroché par le premier tome, le lecteur revient avec plaisir pour découvrir la suite de ce récit au ton si particulier. Il a le plaisir de retrouver un certain nombre des personnages du premier, et de pouvoir ainsi déterminer quels sont les premiers rôles. Parmi eux figurent Nicolas d'Assas, Anaïs, Julien, Madeleine d'Espard, madame Froidecoeur, la rousse, et Jaumard. Jean Dufaux s'en tient à son approche initiale : leurs caractères n'apparaissent qu'au travers de leurs actes, sans dialogues explicatifs ou d'exposition. Le lecteur peut ainsi côtoyer madame Froidecoeur dans ce qu'elle a de professionnel et déterminé. Il voit agir et parler une personne à qui son métier tient à cœur, ainsi que le bien-être de ses pensionnaires. Il voit aussi une personne habituée à prendre des décisions drastiques pour assurer la survie de son institution. Le lecteur a une confirmation d'un trait de caractère mesquin quand elle fait tout pour éviter de manger ses gâteaux, car elle sait très bien qu'ils constituent une épreuve gustative pénible. Cette forme de narration a pour conséquence que le lecteur peut très bien ne s'intéresser qu'à l'intrigue, sans s'embarrasser de la dimension psychologique. S'il le souhaite, il peut aussi observer les personnages au travers de leurs actions et y voir une étude de caractère nuancée et cohérente. À ce titre, le comportement d'Anaïs révèle une jeune femme perspicace et déterminée, capable de faire des sacrifices, sans pour autant se prêter à n'importe quoi.

Madeleine d'Espard reste égale à elle-même telle qu'elle se dévoilait dans le premier tome, avec une habitude d'obtenir ce qu'elle veut, sans trop s'embarrasser des sentiments d'autrui. Le comportement de la rousse confirme une forme de psychose générée par un traumatisme important dont la nature est sous-entendue à plusieurs reprises. Face aux femmes, les personnages masculins apparaissent un peu fades, qu'il s'agisse de Nicolas d'Assas qui réagit surtout aux événements, de Julien plus virile mais pas plus réfléchi, ou de Jaumard, tout aussi intéressé à sauver sa peau, avec le moins de dégâts possibles. Le commandant von W. est dépeint comme un militaire suivant une ligne de conduite qu'il juge honorable, faisant régner l'ordre parmi ses troupes, et la soumission chez les vaincus, sans aller jusqu'à abuser de la situation.

Du point de vue de l'intrigue, le scénariste continue également sur sa lancée. Cette histoire continue de baigner dans la grande Histoire, avec l'évocation de faits historiques clairement datés et identifiés. Il est fait mention de l'arrivée de Léon Gambetta et d'Henri Rochefort (Victor Henri de Rochefort-Luçay) au pouvoir, du siège de Paris par les prussiens, du vol en ballon d'Armand-Barbès, de Gambetta, de l'enrôlement des volontaires dans l'armée, de la prise de Grenoble et Metz. Les auteurs évoquent ces événements historiques au travers de dialogues, mais aussi en leur consacrant des pages les montrant comme autant d'images fixant un moment significatifs, les dessins de Martin Jamar s'inscrivant dans une représentation concrète très détaillée. Ce choix narratif inscrit le récit dans l'Histoire, et il souligne que le destin de tous ces personnages dépend des soubresauts de l'Histoire. La place qui leur est accordée établit que leur histoire personnelle est le fruit de leur environnement et des bouleversements provoqués par la guerre et par les décisions des gouvernements. En cela, Jean Dufaux diminue la part héroïque de ses personnages, puisqu'ils n'ont pas beaucoup d'emprise sur ce qui leur arrive. Par contre, cela ne diminue pas leur dimension romantique.


L'intrigue continue elle aussi d'avancer, mais d'une manière qui ne correspond pas à un récit d'aventures classiques. En termes de passage du temps, ce tome propose une durée assez courte, comme le précédent. En termes d'action, le lecteur assiste à une exécution de sang-froid à bout portant, à l'arrivée de la soldatesque, à une embuscade sur une route de nuit par des bandits de grand chemin, et à une explosion. Il ne s'agit donc pas d'un récit dans lequel le moteur serait l'aventure, mais il ne s'agit pas non plus d'une étude de mœurs sans action. Arrivé à l'issue de ce tome, le lecteur éprouve des difficultés à apprécier le chemin parcouru par l'intrigue. Cela tient au fait que cela reste un récit choral dont les scènes sont partagées entre une demi-douzaine de personnages. Jean Dufaux prend le temps de les montrer dans leur environnement, interagir entre eux, et prendre des décisions en réaction aux événements. Aussi, l'intrigue principale relative à la rousse n'avance pas beaucoup, voire pas du tout. Celle relative à Nicolas d'Assas n'avance guère plus, et la promesse des conséquences de la gifle de Julien à Madeleine d'Espard n'y trouve pas sa réalisation. Pourtant, chaque personnage se retrouve dans une situation bien différente à la fin du tome, avec des motivations qui s'étoffent et des relations qui gagnent en consistance.

En outre chaque séquence est conçue comme un drame miniature, servant l'intrigue et les personnages. L'introduction des parents de la rousse permet de les présenter et d'exposer leur position vis-à-vis de leur fille, tout en préparant la suite de l'histoire, avec la présence de la bague au sceau mystérieux. La recherche de la bague dans la chambre 27 permet de rappeler son importance symbolique pour la rousse, et d'établir un lien entre les fleurs de peau et les médailles du commandant von W. À leur tour, les médailles acquièrent le statut de symbole dans le cadre du récit, celui des conquêtes militaires, celles qui permettent de bâtir des empires, comme un écho d'un sens possible du titre de la série. Le premier repas des officiers prussiens à la table de madame Froidecoeur permet de jauger le rapport de force qui s'installe entre les occupants et la propriétaire, mais aussi d'établir un lien avec la rousse, par a présence d'un rat. Le lecteur y voit un autre symbole, celui du rongeur qui se nourrit du bien d'autrui. Ainsi chaque scène apporte des éléments narratifs de nature diverse variée à l'intrigue.

Étonnamment, Jean Dufaux glisse régulièrement quelques touches humoristiques dans son récit. Elles peuvent être évidentes, comme le gag récurrent sur la consistance des gâteaux qui les rend vraisemblablement impropres à la consommation, doublé d'une forme d'arroseur arrosé. Elles peuvent être plus discrètes comme l'incapacité de madame Froidecoeur à savoir quel titre donner au commandant von W. Le lecteur constate qu'elle l'appelle par différents titres de noblesse (conte, duc), puis par différents grades, sans réussir à trouver le bon qualificatif. Cela évoque la manière dont le capitaine Haddock affublait le responsable tibétain de la lamaserie dans Tintin au Tibet, mais en moins inventif en ce qui concerne madame Froidecoeur.



C'est un grand plaisir que de retrouver les dessins méticuleux, soignés et précis de Martin Jamar. Le lecteur éprouve la sensation d'être 2 fois gagnant, à la fois la qualité de la description, à la fois pour la qualité de la narration. Comme dans le premier tome, Jean Dufaux n'a rien épargné à son dessinateur. À chaque séquence, celui-ci doit assurer l'authenticité de la reconstitution historique. Elle passe par les uniformes des soldats prussiens et français, par les modèles de canon et d'armes à feu, par la forme des médailles et les couleurs de leur ruban, mais aussi par les tenues vestimentaires de tous les personnages : les pensionnaires de Froidecoeur (jeunes femmes et jeunes hommes), les parents de la rousse, les cuisinières. Bien sûr, l'artiste se montre cohérent avec ceux qu'il a déjà montrés dans le tome précédent, ainsi que pour les pièces du pensionnat. Le lecteur retrouve le désordre de la chambre 27, l'aménagement cossu de la salle à manger du pensionnat, ou encore les bancs de la chapelle. Page 23, la cuisine est toujours aussi admirable, avec les ustensiles et les deux femmes occupées à préparer un repas. Il peut admirer le salon des parents de la rousse, avec sa myriade de plantes en pot, l'écurie du pensionnat.

Comme dans le tome précédent, le lecteur peut choisir de lire rapidement le récit, sans s'attarder sur les détails visuels. En effet, Martin Jamar prend soin de composer ses cases de manière à ce que le sujet principal en ressorte au premier coup d'œil. Pour reprendre l'exemple de la page se déroulant dans la cuisine, il est possible de comprendre d'un rapide coup d'œil où elle se déroule, puis de ne plus prêter attention qu'aux personnages, sans plus s'attarder sur la table ou la marmite. Ou alors, le lecteur peut préférer prendre le temps de savourer la page en regardant ce que l'une des cuisinières est en train d'éplucher, et où elle en est de sa tâche. Il en va de même lors de la scène du dîner, où le lecteur peut se contenter de reconnaître le lieu et sa fonction, ou bien d'observer la décoration, es tableaux aux murs, la pendule, les vases sur les guéridons avec leurs napperons, les reliefs du repas sur la table, la forme des chaises, etc. À bien y regarder, le lecteur se rend rapidement compte que la mise en couleurs participe à hiérarchiser les différents plans de chaque case, pour les rendre plus facilement lisibles. Dans tous les cas (rythme de lecture rapide ou posé), le lecteur éprouve la sensation de se plonger dans des environnements très substantiels et authentiques.

Martin Jamar représente beaucoup de scènes de dialogue, sans jamais que le lecteur n'ait l'impression de s'enfiler une suite de cases avec uniquement des têtes en train de parler. Pour commencer, chaque personnage dispose d'une identité graphique forte, le rendant immédiatement reconnaissable sans risque de confusion. Ensuite les spécificités de chaque vêtement ajoutent encore des informations visuelles. Enfin chacun présente des caractéristiques de posture qui participent également à leur conférer une personnalité. Le lecteur voit le poids des ans dans les positions adoptées par madame Froidecoeur. Il admire le maintien martial du commandant von W. Il se détend en voyant les postures plus relâchées et plus souples des jeunes gens.

L'artiste ne se limite à montrer des individus en train de parler. Jean Dufaux adopte une narration dense sans être étouffante, qui nécessite de montrer ce que font les personnages en même temps qu'ils échangent des propos. À nouveau, les compétences du dessinateur sont fortement sollicitées pour des tableaux de nature très différente. L'arrivée du détachement de soldat prussiens au pensionnant est imposante et protocolaire comme il se doit. Les minauderies de madame Froidecoeur pour essayer d'échapper à la consommation de ses gâteaux sonnent juste, tout en provoquant un sourire irrépressible sur les lèvres du lecteur. La confrontation entre jeunes hommes et soldats prussiens dans la chapelle dégage une tension pleine de suspense. La tentative de déshabillage d'Anaïs par Julien montre comment elle lui fait comprendre qu'il n'obtiendra rien, avec une retenue qui en impose. De même, sa manière de capter l'attention du soldat prussien qui a les clés de la chapelle reste digne en refusant toute forme de victimisation ou de réification, un moment tout en subtilité psychologique et en nuances émotionnelles qui passent par les dessins.


Ce deuxième tome permet au lecteur de mieux discerner la direction générale du récit, tout en conservant les grandes qualités du premier tome : reconstitution historique impeccable, dessins d'une grande richesse sans en devenir empesés, intrigue reposant sur une demi-douzaine de personnages, pleine de suspense avec une psychologie sous-jacente finaude.