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mercredi 10 janvier 2024

L'Incroyable histoire du sexe livre 2 : de l'Afrique à l'Asie

Quand la société est de droit féminin, l’ordre est souple et les femmes ne dominent pas.


Ce tome est le second d’un diptyque, la première partie étant L'Incroyable histoire du sexe livre 1 : en Occident (2017). Sa première édition date de 2020. Il a été réalisé par Philippe Brenot (psychiatre, anthropologue, thérapeute de couple) pour le scénario, par Laetitia Coryn (bédéiste) pour les dessins. Les dialogues ont été coécrits par les deux. La mise en couleur a été réalisée par Isabelle Lebeau. Cette seconde partie compte cent-cinquante-six pages de bande dessinée, pour sept chapitres.


Inde, la civilisation de l’amour. Au début du troisième millénaire avant J.-C., l’humanité s’organise autour des rives de grands fleuves – l’Euphrate, le Nil et l’Indus – où émergent de grandes cités comme Harappa, et Mohenjo-Daro. À l’image de beaucoup d’autres cultures, le dieu premier est un dieu du Soleil, Surya, qui donne naissance à la divine trinité, le Trimurti : Brahma, Vishnou, Shiva. Selo, la légende, Shiva, dieu phallique tout-puissant, est le créateur de l’Univers. La nuit et l’océan occupaient tous les espaces. Sur les eaux flottait un géant, Vishnou. Tandis qu’il méditait, Vishnou vit fondre sur lui, du fond des ténèbres, un être incandescent de lumière. Brahma l’âme du monde. Les deux dieux se querellaient dans la nuit infinie lorsque jaillit de l’océan un immense phallus de feu qui se mit à grandir de façon gigantesque. Stupéfaits, Brahma et Vishnou le regardèrent monter comme une tour sans fin dont ils ne pouvaient estimer l’immensité. Ils se transformèrent alors en leurs avatars pour tenter d’atteindre ses extrémités et prendre la mesure de cette énormité phallique. Brahma, le jars, planant dans les airs, Vishnou, la tortue, fouillant les entrailles de la mer, sans que l’un ou l‘autre ne puisse atteindre l’extrémité du phallus géant d’où sortit Shiva, la force suprême de l’Univers. Brahma et Vishnou ne purent que se prosterner pour adorer Shiva, le grand créateur.



Moyen-Orient, mille et un sexes – Le judaïsme. Dans le texte fondateur des trois grands monothéismes, le sexe et l’amour surgissent dès les premières lignes avec le trio inaugural : l’homme, la femme et la tentation (le serpent). Au fil des siècles, différentes lectures ont tenté de gommer la représentation des pulsions, mais le sexe y est naturellement présent, comme dans beaucoup d’autres textes anciens fondateurs du judaïsme : la Torah, le Talmud, le Lévitique, le Deutéronome… Après la désobéissance d’Adam et Ève et l’exil du Jardin d’Éden, la Genèse explique que Dieu punit l’humanité par le Déluge dont seuls Noé et sa famille sont sauvés. Noé plante une vigne, devient viticulteur, s’enivre de son vin et s’endort nu sous sa tente. Le texte précise que Cham, son plus jeune fils, vit la nudité de son père, puis appela ses frères, qui couvrirent Noé de leur manteau. Lorsque Noé se réveilla de son ivresse, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet (Genèse 9:20-27). Plus loin dans la Genèse (19:32), le vin est un puissant allié de la libération des pulsions. Fuite de Sodome par Loth et sa famille. Deux anges viennent les avertir : Fuyez ! Abandonnez tout ! Et ne vous retournez pas ! La femme de Loth se retournant est changée en statue de sel, une façon d’avouer ses péchés.


Le premier tome racontait l’histoire de la sexualité en Europe, et plus précisément en France depuis l’homo sapiens jusqu’à nos jours. Le lecteur salue l’ambition de raconter cette même évolution dans sept autres pays, régions ou continents en un seul chapitre comprenant entre treize et vingt-cinq pages : l’Inde, le Moyen-Orient, l’Afrique, la Chine, le Japon, le continent Américain. Du coup, chaque chapitre est découpé en courts sous-chapitres, de une à quatre pages, avec quelques exceptions comme celui consacré aux Milles et une nuits qui compte neuf pages. Par exemple pour le chapitre consacré à l’Océanie amour et vahinés, les titres des sous-chapitres sont les suivants : origine de l’humanité, la défloration rituelle, les initiations sexuelles, les particularismes sexuels, les écorchures érotiques, le mariage communautaire, le drame de la magie amoureuse, le sperme initiatique, le fantasme vahiné, l’amour missionnaire. Comme dans le premier tome, l’exposé se focalise sur les pratiques sexuelles, avec une richesse remarquable dans la diversité. L’auteur évoque aussi bien des éléments culturels classiques, que des d’autres méconnus. Le lecteur retrouve ainsi des informations sur le Kamasutra, sur les mutilations sexuelles, la sexualité de Mao Zedong, l’art de l’estampe érotique et le fête de la fertilité au Japon, etc. Parmi ceux moins connus : les différentes étapes du rituel de mariage d’un maharadja, érotisme préféministe des Heian, les écorchures érotiques en Océanie, les Hopis agressifs en amour, etc.



À plusieurs reprises, l’auteur revient sur des clichés pour les remettre dans leur contexte, et, le cas échant, dissiper un malentendu ou contrebalancer une idée toute faite. Par exemple, il met en scène l’origine de l’appellation de la position du missionnaire dans le chapitre consacré à l’Océanie. Il revient sur le contenu de l’ouvrage des Milles et une nuits, qui a été expurgé de ce qui est trop intime, immoral ou inconvenant par les tenants d’un Islam rigoureux. La part cachée des Milles et Une nuits parlent d’amour physique, d’homosexualité, d’infidélité, de vengeance et d’exécutions sommaires. Mais aussi de voyeurisme, de fétichisme, d’exhibitionnisme, d’inceste, de pédophilie, de nécrophilie, de zoophilie… Dans le même ordre d’idée, il aborde également la fausse réputation des geishas. La geisha allie le summum du raffinement (coiffure, maquillage), de l’élégance (kimono et sandales surélevées), et de la culture, c’est une véritable artiste. Dès l’âge de treize ans, la novice apprend l’art de la conversation, de la musique, de la danse et du maintien. Elle cultive le mystère et l’érotisme, laisse deviner ses sentiments même si elle ne les éprouve pas. Méticuleusement drapée, la geisha ne laisse entrevoir qu’une partie de sa nuque, ce délicat triangle fardé de blanc, à l’arrière du cou, qui attire tous les regards. La séduction commence là, à la manière qu’a une femme d’entrouvrir le col de son kimono. Mais rares sont celles qui s’adonnent à la prostitution, synonyme de déshonneur et de perte du titre de geisha.


Du fait de la composition de l’ouvrage, la narration visuelle se trouve encore plus soumise au texte que dans le tome un, usant de mise en situation pour incarner l’exposé, et pour apporter des touches humoristiques. L’artiste met à profit les possibilités comiques de la bande dessinée : exagération des expressions des visages pour un effet comique de comédie, jeu sur la taille des attributs sexuels pour jouer sur l’ironie, mise en situation de l’acte sexuel avec réaction décalée pour générer une prise de recul du lecteur, utilisation élégante d’anachronismes pour établir un rapport de comparaison avec l’époque contemporaine, mise à profit de la licence artistique pour créer des objets ou des parures mirifiques (avec une mention spéciale pour le cheval d’un Amérindien appartenant à une des tribus des plaines). Progressivement, le lecteur prend également conscience que les dessins assurent une fonction descriptive très consistante, et pas seulement de rapides esquisses de clichés visuels prêts à l’emploi. L’artiste aménage la densité de ce qu’elle représente en fonction du texte, dans un mouvement de vases communicants, beaucoup de texte et un dessin épuré, peu de texte et un dessin avec de nombreux détails. Ainsi, le lecteur peut voyager dans chacune des régions ou dans les payas évoqués, grâce à l’investissement important pour représenter les décors d’époque et les costumes correspondants également à cette époque. Lors du chapitre consacré au Japon, elle prend visiblement plaisir à imiter les caractéristiques visuelles des estampes dans la manière de dessiner les êtres humains.



Le lecteur constate rapidement que ce second tome comprend régulièrement des représentations d’amour physique plus explicites que dans le premier, en particulier avec de nombreux phallus dressés, et quelques gros plans de pénétrations, là aussi en cohérence avec l’époque évoquée, ce qui ne concerne pas seulement lesdites estampes. À chaque fois, ce choix de montrer se trouve en cohérence avec l’exposé, ne serait-ce que pour le Kamasutra, mais aussi le Manuel de la chambre à coucher en Chine, L’oreiller de Yoshiwara (un guide des quarante-huit positions japonaises de l’amour, avec un très beau rendu en silhouettes), ou encore cette légende des îles Trobirand (en Mélanésie) qui veut qu’à l’origine les humains avaient un sexe si long que, allongé dans son lit, un homme pouvait pénétrer une femme à plus de cent mètres. De chapitre en chapitre, de nombreuses pratiques diverses et variées sont passées en revue, et illustrées, souvent inattendues, l’introduction d’une cordelette (à l’aide d’une tige en ivoire) et ressortie comme un écouvillon dans le pénis du maharadja préparé pour son mariage, à la lutte amoureuse la nuit des noces au Rwanda.


Dans un premier temps le lecteur éprouve un peu une sensation de catalogue du fait de l’ampleur de chaque région ou pays couvert en un seul chapitre, entre recueil d’anecdotes rapides, faits culturels structurants, éléments historiques majeurs. Puis, il se produit le même effet que dans le tome un : la somme des parties dessine progressivement un tout, une approche holistique morcelée à travers ces différentes régions du globe. Il apparaît également des points de comparaison. Le plus flagrant se trouve dans l’origine du monde et des êtres humains : avec le dieu-soleil Surya en Inde, Mumbere l’ancêtre fondateur (fils de l’orgasme) en Afrique, l’œuf cosmique et le géant Pangu en Chine, Izanagi-no-Mikoto & Izanami-no-Mikoto au Japon, le volcan, les deux sœurs et les jeunes filles vierge aux îles Trobriand. En considérant la narration visuelle de chacun de ces mythes, le lecteur se rend compte qu’elle combine une approche respectueuse du texte, avec un humour bon enfant, dépourvu de raillerie ou de moquerie, dans un équilibre sophistiqué. De mythe en mythe, le texte met en évidence les invariants, souvent la domination masculine, et les exceptions, comme la famille matrilinéaire ou les femmes comme premières créatures humaines dans les îles Trobriand.


Au cours de ce tome, le lecteur passe par plusieurs phases. Tout d’abord le plaisir de retrouver la verve de la narration visuelle : agréable à l’œil, savamment dosée par rapport au texte, conçue en phase avec l’exposé, réussissant à le complémenter, donnant à voir sa dimension humaine, grâce à des personnages vivants, de l’humour visuel, et quelques anachronismes révélateurs. Dans le même temps, il se réjouit de pouvoir comparer le développement de la sexualité française, avec celle d’autres régions du monde. Puis il se dit que la pagination de chaque chapitre est trop faible pour pouvoir rendre compte d’un sujet d’une telle ampleur, même si chaque chapitre s’avère très riche. Progressivement, il fait l’expérience de la complémentarité des chapitres entre eux, aboutissant à cet effet de prise de recul par rapport à la France, chaque facette contribuant à construire une vision très complète sur le sujet à partir de tous ces points de vue. Édifiant et fascinant.



mardi 9 janvier 2024

La boulonichon

Le fils de Mike Tyson et de Joey Starr. Après un combat à mort à l’arme blanche rouillée.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre, de nature semi-autobiographique. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Evemarie, pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il comprend cent-quatorze pages de bande dessinée. Cette même année, l’autrice a également réalisé Les dents longues avec Courty au scénario, une parodie de conte. Le tome commence avec un avant-propos d’une page, rédigé par la docteure Hortense Mineur, cancérologue, radiothérapeute à la clinique Tivoli à Bordeaux.


Le radioréveil se déclenche : c’est la chanson Boule de flipper, de Corynne Charby. Clémentine Fonzarelli se lève pendant que son conjoint Arthur reste un peu au lit, encore sous le coup de la violence de ce réveil. Elle va prendre sa douche, et elle sent comme une boule au nichon dans le sein gauche. Elle décide de prendre rendez-vous avec son généraliste. Lors de la consultation, celui-ci lui confirme ce qu’elle a détecté par elle-même, et il lui prescrit de façon illisible une mammographie et une échographie. C’est parti pour le Nichon Tour, bientôt dans le labo le plus proche ! Clémentine se rend dans le centre de radiologie, imagerie et analyse de son quartier, tout en constatant que la devanture n’a rien de discret. La secrétaire l’admoneste parce qu’elle a cinq minutes d’avance, parce qu’elle n’a pas apporté ses précédents clichés, même si c’est la première fois. Elle va s’assoir à côté des autres personnes en train de patienter, et elle demande à son voisin, un homme avec une jambe dans le plâtre, s’il vient lui aussi pour une boule au nichon.



Vient son tour de passer : la radiologue se montre encore moins aimable, donnant des ordres de manière sèche et péremptoire. Se déshabiller, attacher ses cheveux, se placer sur l’appareil, ne pas bouger attendre que le médecin passe, en la reprenant parce que Clémentine a fait un bon mot, s’assoir, sans se rhabiller. Au bout d’une demi-heure d’attente sur une chaise, elle revient pour lui ordonner de se rhabiller et de se dépêcher car elles vont faire une échographie. Clémentine est maintenant allongée sur la table, la docteure penchée sur elle en faisant l’échographie qu’elle commente : la patiente a une boule au nichon, ce qui étonne modérément Clémentine. La docteure continue : c’est peut-être très grave… ou peut-être pas. Il va falloir qu’elles se revoient pour qu’elle prélève une carotte de la boule au nichon. Clémentine demande : une carotte ? La docteure précise : non pas une carotte, une biopsie. Sa patiente reprend : une carotte bio ? L’explication continue : un prélèvement dans le nichon pour en extraire une carotte à analyser, en fait. Clémentine reprend un rendez-vous chez son médecin traitant pour lui expliquer que la radiologue veut une carotte. Il lui indique d’aller voir le docteur Loche, c’est sa spécialité. Clémentine pouffe du fait du nom du spécialiste. Après son départ, le médecin appelle son collègue pour lui indiquer qu’il lui envoie une nouvelle patiente et que son nom l’a bien fait marrer. La nuit au lit, elle n’arrive pas à s’endormir. Arthur lui demande si elle flippe. Elle répond que pas du tout, en riant trop fort et nerveusement. Il répond que le moment n’est pas venu, mais qu’ils reparleront de son mécanisme de défense par le rire, des fois ça fait un peu peur.


Dans son avant-propos, la docteure Hortense Mineur commente l’intention de l’autrice : l’idée d’Evemarie était de raconter ce parcours dans ce drôle de monde surréaliste dans lequel on tombe sans le savoir. Cet accident de vie dans lequel elle bascule sans rien avoir demandé à personne l’entraîne sur un chemin jalonné de moments tour à tour injustes, violents ou cocasses. Il réveille des questionnements auxquels elle n’avait jamais pensé. Elle prend alors le parti d’en rire ou au moins d’en sourire, comme un moyen thérapeutique d’abord puis comme le choix de rester du côté de la vie. En effet, le lecteur constate que la narration est en cohérence avec la couverture et que l’humour est de mise. Il apparaît dès la première page avec le traumatisme (très relatif) de se réveiller avec ce tube de 1987, une scie qui s’incruste dans la tête, mais aussi ce à quoi Clémentine va être confrontée, secouée dans tous les sens. Le lecteur relève quelques autres références culturelles bien senties pour leur décalage par rapport à la situation : James Brown pour ses chansons entraînantes et joyeuses, Space oddity (1969) de David Bowie (1947-2016) alors que Clémentine est sous l’emprise d’un anesthésiant, ou encore Mike Tyson et Joey Starr pour évoquer l’état de son sein après la chimiothérapie. Il est impossible de résister aux enfantillages de Clémentine, qu’elle soit dans le déni, la colère, le marchandage ou la dépression.



L’autrice manie la dérision avec une réelle sensibilité que ce soit son affection pour son personnage, ou son empathie pour sa situation. Elle met en œuvre plusieurs formes de comique. Cela commence par les dialogues : Clémentine indique à son médecin qu’elle a une boule au nichon, celui la palpe et lui dit qu’elle a une boule au nichon, et elle lui fait remarquer qu’elle vient de lui dire. Outre les jeux de réparties moqueuses, sarcastiques ou ironiques, il y a aussi le comportement des uns et des autres : l’appréhension de Clémentine où elle freine des talons pour ne pas avancer, ou alors elle avance le dos exagérément courbé, l’autoritarisme de la radiologue qui entend que sa patiente obéisse au doigt et à l’œil, la secrétaire à l’accueil qui parle sur un ton doucereux avec des petits cœurs ou des petites fleurs en bordure de phylactère, les yeux exorbités d’incrédulité du docteur Zlip en réaction à la familiarité de Clémentine qui trouve qu’il ressemble à un copain, le manque de discrétion, voire son absence absolue, de la pharmacienne pour le soutien-gorge post opératoire, le caractère sérieux et revêche d’une autre docteure (au point que Clémentine lui demande ironiquement d’où lui vient son air enjoué), etc. L’artiste intègre également des gags visuels : l’affiche sur un mur pour promouvoir le Nichon Tour, les deux seins écrasés lors de la radio initiale, les danseuses en costume de festival de Rio à l’entrée du cabinet du docteur Philippe Barbier, Clémentine en tenue léopard avec fausse fourrure, le pied sur le capot de son coupé sport en train de faire s’envoler des billets de banque avec sa main, la douleur causée par un papillon se posant sur le teeshirt de Clémentine au niveau du sein traité, etc.


En même temps, il ne s’agit pas de l’humour du désespoir, et le personnage principal a bel et bien décidé de rester du côté de la vie. Le lecteur suit donc son parcours de santé, depuis le moment où elle détecte par elle-même cette boule dans son sein gauche, jusqu’à la fin de son traitement, avec la perspective des visites de contrôles régulières, et d’une mammographie à la rentrée. Le parcours s’avère long : la première visite chez le généraliste, la radio, l’échographie, la mammographie, la ponction, les résultats de la biopsie, l’oncologue, etc. Il y a des phases de déprime, compensées par le soutien de son conjoint, et par une nouvelle méthode de gestion du stress (la cookies thérapie, ça vient des States), les personnels soignants plus ou moins aimables, plus ou moins dans l’empathie, les petits tracas matériels (Clémentine présentant sa carte vitale déchiquetée et se retrouvant à expliquer à une secrétaire dubitative que c’est son chien qui l’a mangée… pour de vrai), l’essaye du soutien-gorge post opératoire (pas tout à fait à la bonne taille), ou encore les effets secondaires de l’anesthésiant au réveil (Clémentine insultant tout le personnel soignant, sans faire de détail), etc.



Le lecteur éprouve immédiatement une sympathie sincère pour Clémentine, cette femme qui affronte un véritable parcours du combattant, bien décidée à franchir toutes les épreuves, même s’il lui arrive de manquer de courage à une ou deux occasions, en particulier quand elle comprend qu’elle ne pourra pas éviter la chimiothérapie. Il se reconnait immédiatement dans ses réactions, que ce soient ses moments d’inquiétude, le fait d’être dépassée par les explication médicales du médecin, l’exaspération face à des proches exprimant leur sollicitude en rajoutant à ses propres angoisses. Il en vient rapidement à l’admirer. Certes, l’autrice évoque ce parcours avec du recul, ce qui n’enlève rien à sa capacité à en parler avec humour, et ce qui donne encore plus de force au caractère de Clémentine capable de faire preuve de cet humour en temps réel. Il l’admire également pour savoir prendre avec philosophie les meurtrissures de sa poitrine au fur et à mesure des traitements, que ce soit l’inflammation qui fait qu’elle a un sein plus grand que l’autre, les ecchymoses, ou encore les rayons qui lui font bronzer un seul sein.


Évoquer le parcours de soin d’une femme atteinte d’un cancer du sein : pas très folichon a priori. À la lecture, l’expérience s’avère tout à fait différente : une verve très drôle, sans moquerie, sans humiliation de la patiente, au contraire une empathie du début jusqu’à la fin. Une narration visuelle basée sur un découpage de quatre cases par page (deux bandes de deux cases), avec quelques dessins en pleine page : un rythme régulier, des personnages dans un registre comique mesuré, des trouvailles visuelles, un respect des personnes. Le lecteur ressort avec le sourire aux lèvres, conscient que l’état de santé de Clémentine nécessite des contrôles réguliers, satisfait de l’avoir accompagnée tout du long, et de savoir en quoi consistent les différentes phases du soin. Un témoignage adulte qui fait du bien à la santé.



lundi 8 janvier 2024

La vilaine Lulu

Toutes ces aventures ont été tirées de faits réels.


Ce tome regroupe les vingt-quatre historiettes consacrées au personnage de la vilaine Lulu. Cet ouvrage été publié pour la première fois en 1967 chez Claude Tchou, éditeur. La présente édition date de 2010. Ces histoires ont été réalisées par Yves Saint-Laurent (1936-2008), pour le scénario et les dessins, un des plus célèbres grands couturiers français, créateur de collections de haute couture. Chaque récit comporte entre deux et six pages, en bichromie, c’est-à-dire noir & blanc et rouge.


Il était une fois une petite fille. Elle s’appelait la vilaine Lulu. Son papa avait un nom : Yves Saint-Laurent. Il décida de mettre sa vie en images et de la raconter. Voici son histoire, cher public, en espérant qu’elle plaira. Présentation du personnage : les différentes parties dessinées qui composent Lulu, à savoir ses bas noirs, sa culotte blanche, sa jupe rouge, son canotier avec ruban rouge, son teeshirt et son visage souriant. Je m’appelle Lulu, deux pages : la vilaine Lulu se présente, en compagnie de son rat blanc. Elle évoque son gros rat blanc qu’elle appelle sa poupée, son bébé, son gros rat. Elle explique qu’elle aime beaucoup faire de vilains gestes, tout en relevant sa jupe et montrant sa culotte. Sa gouvernante renchérit que tout est prétexte pour elle à faire de vilains gestes. Lulu ne peut pas la supporter car elle l’irrite beaucoup. La gouvernante est grande et maigre et c’est elle qui emmène Lulu au jardin. Les deux expressions favorites de la fillette sont Schmuck et Pluck. Elle dort avec son gros rat blanc dans un linge brodé à son chiffre, c’est très chic. Sa bonne lui porte son petit déjeuner au lit. Puis Lulu fait quelques mouvements d’assouplissement et des vilains gestes. Elle fume dans son fauteuil. Elle lit Play Girl et elle apprend des choses.



Lulu à l’école, deux pages : la vilaine Lulu s’en va à l’école et elle est furieuse. Elle grommelle sur le chemin. La perspective de l’école ne la réjouit en rien. La maîtresse la salue lors de son arrivée dans la cour, mais Lulu ne répond pas à son salut. Elle s’assoit à sa table et s’exclame : Quel ennui ! Elle refuse de travailler, jette ses livres à terre, chantonne pendant les cours (Un jour mon prince viendra, un jour il me dira mon gros rat), se révèle de plus en plus odieuse. La maîtresse n’en peut plus. La vilaine Lulu s’avance menaçante, la traite de fille publique ribaude. Les enfants, gênés dans leur travail, hurlent. La vilaine Lulu déchire leurs livres et leurs cahiers. Elle sort le gros rat blanc de son cartable, et celui-ci mord une fillette. Panique chez les enfants, et la maîtresse, fille de gendarme, considère qu’elle est déshonorée. Enfin, c’est l’heure de la récréation et tout le monde sort s’amuser gentiment. Un jeudi de la vilaine Lulu, quatre pages : Les Tuileries, beau jardin de Paris, rempli de joyeuses bandes enfantines et d’heureuses mamans. C’est le printemps : sereine la vilaine Lulu va au jardin avec sa gouvernante. Elle cueille les fleurs des plates-bandes, piétine les bordures, saute à la corde allègrement, participe à une ronde d’enfants, rôde autour des mamans, entraîne ses petites amies et les excite contre un pauvre bébé.


Un tour par une encyclopédie en ligne permet d’apprendre que l’ouvrage a été écrit et dessiné dans les années 1950. Yves Saint-Laurent travaillait alors chez Christian Dior. Il racontait qu’ils étaient jeunes, qu’ils s’amusaient beaucoup. Souvent, après six heures, un collaborateur de Dior (Jean-Pierre Frère) se déguisait. Un soir, il avait remonté ses pantalons jusqu’aux genoux. Le couturier se souvient, il portait de longues chaussettes noires. Dans la cabine des mannequins, il avait trouvé un jupon de tulle rouge et un chapeau de gondolier. Tout petit, presque inquiétant avec son air têtu et rusé, le collaborateur l’avait impressionné et Saint-Laurent lui avait dit : Tu es la vilaine Lulu. L’article continue en expliquant que l’ouvrage met en scène masturbation, tortures, pédophilie, meurtres et dépression latente, et a fait scandale à l’époque. Dix ans plus tard, Françoise Sagan a convaincu son auteur de publier les aventures de la vilaine Lulu en album. Le lecteur s’interroge sur ce qu’il va découvrir. En l’occurrence, il lit des aventures courtes, entre deux et six pages, de ce qui semble être une petite fille turbulente et provocatrice à l’âge incertain, avec une narration visuelle composée de représentations très simplifiés, le plus souvent disposés en bande de la largeur des pages en vis-à-vis, une forme parfois infantile, parfois esthétique, avec un texte régulièrement redondant, indiquant ce que représente l’image.



Ainsi le lecteur voit Lulu se livrer à de nombreuses activités : Lulu à l’école, un jeudi de la vilaine Lulu au jardin des Tuileries, Lulu admire sa propre personne, Lulu exerce le métier de masseuse pour enfants, Lulu développe une relation amoureuse avec un sapeur-pompier, Lulu interprète Le lac des cygnes sur scène, Lulu profite de la plage à Deauville, Lulu vend des poulaines dans un restaurant à thème médiéval, une Lulu-manie se propage dans la population, Lulu devient infirmière, Lulu passe par une phase de déprime sévère, Lulu choisit une robe de couturier pour participer à la présentation des ravissantes débutantes au palais de Chaillot, Lulu joue au bazar de la charité avec des copines, Lulu se met à la colle avec un individu responsable d’un réseau de commerce de traite de blanches mineures, Lulu part en colonie de vacances, Lulu devient une artiste moderne conceptuelle à succès, Lulu passe un nouvel après-midi au jardin des Tuileries, Lulu distribue des œufs de Pâques pourris, Lulu se met en ménage avec un sexagénaire riche. En effet, le lecteur ne peut que constater que cette jeune fille n’est pas recommandable, ni un modèle à suivre. Elle va jusqu’à incendier une cabane de jardin dans laquelle elle a enfermé des copines, les laissant périr dans les flammes, à en conduire sciemment une autre au suicide, et à participer dans le trafic de jeunes filles blanches mineures vers un pays du Moyen-Orient, en toute connaissance de cause, sans aucun remord, par pur caprice, ou pour sa satisfaction personnelle.


Le lecteur lit une histoire par une histoire, pas très sûr de disposer des références culturelles contextuelles de l’époque. Il rétablit sans peine que le jeudi de l’époque correspond au mercredi des enfants d’aujourd’hui. En revanche, le dessin en double page, intitulé Bonjour glou glou, est qualifié d’hommage à un auteur que Saint-Laurent aime tendrement et qu’il admire, sans qu’il soit possible de l’identifier uniquement par ces mots. Deux gags tournent autour des poulaines (une chaussure de forme allongée avec une pointe, portée au moyen-âge) : faut-il y voir une allusion à une mode passagère des années 1950 ? Il n’est pas très sûr non plus de l’âge qu’il doit accorder à cette vilaine Lulu. Au départ, il s’agit sans aucun doute possible d’une petite fille pré-pubère, à la silhouette disgracieuse ou peut-être encore enfantine, que sa tenue favorite contribue à enlaidir : les bas noirs, le large jupon rouge, le canotier déplacé. Elle montre régulièrement ses fesses, voire son pubis glabre. Elle joue au parc avec des petites filles. Étrangement ses parents n’apparaissent dans aucune histoire. Dans Un beau métier, son apparence reste inchangée, mais les mères de famille se comportent avec elle comme s’il s’agissait d’une adulte exerçant le métier de masseuse. Dans Bonne histoire de poulaines, elle est propriétaire d’un restaurant qu’elle dirige en salle. Dans Du Schmuck et du Pluck, elle est philosophe existentialiste à succès. Mais dans la dernière histoire, cette petite fille pré-pubère se laisse entretenir à dessein par un vieux riche, et dort dans son lit.



La couverture promet un mélange de dessins enfantins, en particulier la représentation de la vilaine Lulu, et de conception de page artistique. En effet, la majeure partie des personnages sont représentés à base de détourage par un trait encré d’épaisseur régulière, assez fin, des formes simplifiées relevant d’une vision enfantine. Dans le même temps, cela n’empêche pas certaines cases et certaines histoires de présenter une forte densité d’informations visuelles. Au cours de l’histoire sur la traite des fillettes, l’artiste commence par un dessin en double page, la vision en légère élévation d’une rue avec des maisons de ville à un ou deux étages, et une trentaine de personnages se désolant de la disparation de leur enfant. Puis viennent une partie de poker entre Lulu et Monsieur Totor, ce dernier assis dans un fauteuil entouré de greluches, son voilier à quai, le recrutement des fillettes attirées par des sucres d’orge tendus par Lulu, un voyage à fond de cale, un repas copieux à l’arrivée, la teinte de leurs cheveux en rouge, la projection d’un film sur leur futur papa et son harem, l’arrivée dans un désert de pacotille avec des chameaux et des tenues légères pour les filles. Le lecteur prête une attention particulière aux tenues vestimentaires : elles sont variées tout en étant également représentées de manière simpliste. Il reconnaît une robe à lamé, une robe à plaquette métallique de Dior. Il prend le temps d’admirer la centaine de variations de costumes de Lulu sur les deux premières et deux dernières pages, avec même une Lulu Batman.


L’inventivité du créateur ressort aussi régulièrement dans la mise en page. Il se départit régulièrement du découpage en quatre bandes de cases, de la largeur de deux pages, pour des constructions plus aventureuses. Dans les pages quatre et cinq, Lulu est représentée sept fois, avec un vêtement supplémentaire, de gauche à droite dans une sorte de danse. Il y a onze dessins en double page, avec une composition sophistiquée, assurant une lecture guidée et facile. Plusieurs histoires sont racontées sous la forme de dessins mis côte à côte sans bordure de case, avec jusqu’à une cinquantaine de dessins de Lulu. L’artiste fait usage de perspectives forcées, de cases en forme de cœur, de représentations tirant vers une forme iconique, de représentations naïves, de juxtaposition pour des éléments existant dans le même moment, de successions de cases pour décomposer une action, de cases sans arrière-plan, de décors sophistiqués en fonction de la séquence. Sous des dehors souvent frustes, il met à profit les possibilités variées de composition pour une narration visuelle.


Le lecteur ressort un peu déconcerté de ces vingt-quatre courtes histoires d’une fillette malpolie, se comportant parfois comme une adulte. Il comprend que la morale ait réprouvé un tel personnage enfantin immoral à une époque où la bande dessinée était destinée à la jeunesse. En fonction de sa sensibilité, il apprécie plus ou moins le mode de représentation appartenant à l’enfance, et les histoires se terminant souvent par une pirouette parce que l’auteur est arrivé à la dernière case de la page. D’un autre côté, il peut être sensible à l’irrévérence et la provocation de ces aventures, encore politiquement incorrectes aujourd’hui, désacralisant l’enfance, mettant en scène des abominations. Un défouloir pervers contre l’image idéalisée de l’enfance.



jeudi 4 janvier 2024

Conquistador T03

Chacun croyait en ses chances. Chacun croyait en ses dieux.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie formant une histoire complète ; il fait suite à Conquistador, tome 2 (2012). Sa première édition date de 2013. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Xavier pour les dessins et Jean-Jacques Chagnaud pour les couleurs. Il s’agit de la même équipe de créateurs qui a réalisé la série en huit tomes : Croisade parus de 2007 et 2014. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée.


Hernán Cortés et ses troupes avançaient de nuit comme de jour à travers la jungle et Cortés qui tenait l’expédition, parvint à tenir ses troupes jusqu’au croisement d’Axtupal. Là, une halte fut décidée car une rencontre était prévue avec des guetteurs du village voisin. Ceux-ci lui parlèrent d’une tribu qui s’était révoltée contre l’empereur Moctezuma. Les Hiburas. Ces Indiens sont à deux jours de marche vers l’ouest. Leur village a été détruit par les soldats de Moctezuma. Il se sont réfugiés dans la jungle autour de Cempa. D’après l’Indien, Cortés pourrait les rallier à sa cause, ce sont de grands guerriers. La Malinche s’approche et prend part à la discussion en s’adressant à Cortés : son peuple ne veut pas avouer à Cortés la grande déception qui est la sienne devant certains agissements de ses semblables. Peu de temps après le départ du conquistador, Moctezuma a reçu l’un des siens, un traître à sa cause.



À Tenochtitlan, Don Velázquez de Cuellar se présente à Moctezuma, siégeant sur son trône. Il appartient aux troupes commandées par Panfilo de Narvaez. Ils sont envoyés par le roi d’Espagne pour dire la vérité à l’empereur, sur un homme qu’il a reçu ici-même. Il parle d’Hernán Cortés, rebelle à son roi et qui ne parle pas en son nom. Cortés qu’ils sont prêts à combattre aux côtés des Indiens si Moctezuma le désire. Cortés qu’ils peuvent coucher sur l’autel des sacrifices car il ne sera pas même un souvenir pour l’Espagne. Moctezuma apprécie ces paroles franches et directes. Il se lève, tout en ajoutant que son interlocuteur ne lui apprend rien sur la traîtrise dont peuvent témoigner les Espagnols. Il va lui montrer. Il avance dans son palais, et il indique qu’ils vont passer par la salle des esclaves, des hommes et des femmes appartenant aux tribus qui n’ont pas reconnu son autorité. Ils continuent à s’enfoncer plus profondément dans les sous-sols, et l’empereur poursuit son propos. Il va montrer à son hôte, une jeune femme qui appartient à Cortés. Il ne l’a pas tuée car elle lui a dérobé un objet qui lui est très précieux et qu’il veut récupérer. Il ne l’a pas soumise à la torture car il veut qu’elle agisse de son plein gré, qu’elle se repente. C’est ainsi seulement que le dieu acceptera d’oublier les injures reçues. Il demande à Diego Velázquez de Cuéllar de convaincre la capitaine Catalina Guerero de restituer la croix à l’effigie de Txlaka. Le conquistador s’exécute et commence par demander à Guerero enchaînée au mur, ce qu’est cette croix.


Le lecteur entame ce troisième tome avec deux attentes en tête : la narration visuelle pour l’emmener dans la jungle et dans la cité monumentale de Tenochtitlan, la suite de l’intrigue car le récit en analepse a rejoint et dépassé le point de départ du tome un. Le plaisir du voyage est présent dès la première page, avec une superbe vision de la jungle. La complémentarité et la fusion entre dessin encré et mise en couleurs s’avère épatante, comme si elle était le fruit d’un seul et même artiste. Le dessinateur sait évoquer des formes particulières pour les arbres, même s’il n’est pas possible d’en identifier l’essence, et le coloriste réalise un camaïeu très soigné qui évoque le feuillage, avec le jeu de la lumière, les reliefs, l’impression de végétation dense et luxuriante, et un éclairage assombri par cette densité. Dès la deuxième planche, le lecteur est gâté par une vision des pyramides aztèques à degré, avec ces escaliers vertigineux, et quelques brasiers apportant une touche sinistre. Dans la troisième planche, les murs de la salle du trône sont ornés de nombreuses sculptures et reliefs sculptés, dont les détails ressortent grâce aux nuances de gris. Puis vient une immense pièce avec de fragiles échafaudages de bois où s’affairent les esclaves. La mise en couleur vient accentuer la profondeur de champ et souligner les différents plans de cette très grande case. Le lecteur sent bien que les artistes n’œuvrent pas à une reconstitution historique fidèle, plutôt à une évocation bénéficiant de la liberté donnée par la licence artistique tout en s’appuyant sur la réalité historique, un exercice d’équilibriste parfaitement maîtrisé. Le lecteur savoure ensuite une vue générale d’un village sur pilotis en pleine jungle, un enclos à la délimitation singulière pour un duel brutal, une vue générale de Tenochtitlan, des marches dans la jungle aussi bien dans la végétation dense, qu’en terrain découvert, ou encore en pataugeant dans un bras peu profond du fleuve, pour terminer sur une magnifique vue de zone de chutes d’eau en format paysage.



Le dessinateur soigne tout autant la narration proprement dite, toujours sur la base de pages découpées en cases rectangulaires. Il utilise aussi bien des cases de la largeur de la page pour des paysages panoramiques ou des scènes avec de nombreux personnages, que des cases de la hauteur de la page pour permettre de voir loin ou pour mettre en valeur la présence de del Royo pendant le duel, et des cases disposées en bandes pour le découpage d’une action. À nouveau, la coordination entre dessinateur et coloriste génère une gestion remarquable des arrière-plans, ceux-ci contenant plus ou moins d’informations visuelles dessinées avec des traits encrés, ou la couleur se chargeant d’effectuer le rappel de l’environnement par l’impression qu’il a laissée dans l’esprit du lecteur. Le lecteur ressent que le phénomène d’immersion dans cet environnement fonctionne à plein, grâce aux paysages, et aussi aux personnages, à la mise en scène.


L’artiste crée des visages et des statures immédiatement assimilables par l’œil du lecteur, en jouant de certains stéréotypes visuels. Le visage angélique des rares personnages féminins et leur silhouette parfaite, que ce soit la Malinche, ou Tzilli qui apparaît plus jeune. Les tenues des Indiens qui contrastent avec les armures des Espagnols, le lecteur plaignant ces derniers de devoir porter un tel attirail pour leur protection dans un environnement chaud et humide. Le lecteur éprouve de la curiosité en suivant Moctezuma pour découvrir où il va conduire Velzaquez de Cuellar. Il sourit en voyant Hernando del Royo échapper de peu à un piège digne d’Indiana Jones en pleine jungle. Il se sent beaucoup plus tendu alors que del Royo affronte une montagne de muscle en combat singulier, uniquement armé d’un bouclier, au cours d’un affrontement parfaitement mis en scène, grâce un plan de prise de vue permettant de suivre chaque attaque, chaque parade, chaque déplacement. La curiosité anime le lecteur alors que l’étrange prêtre Barbo Bezan procède à sa mise en scène pour impressionner Cortés et ses troupes. Il est pris par surprise lorsque Catalina Guerera saisit une occasion pour attaquer d’abord un gradé espagnol la retenant captive, puis tout aussi soudainement une jeune femme sans défense.



Le scénariste gère l’alternance des fils narratifs et des différents personnages avec habileté, imprimant ainsi un rythme de lecture vif, en passant de l’un à l’autre avec des séquences assez courtes. Comme le dessinateur, il accommode la réalité historique à sa sauce, entre respect des grands événements et petits arrangements avec les personnages historiques et les personnages créés pour son récit. D’un côté, il introduit deux nouveaux personnages historiques : Diego Velázquez de Cuéllar (1465-1524), un conquistador espagnol qui accompagnait Cortés, et la Malinche (1500-1529 ou 1550), une Amérindienne d'origine nahua, une esclave offerte à Cortés en 1519. De l’autre côté, le lecteur retrouve Hernando del Royo avec ses pouvoirs acquis par l’ingestion de racines et ses rares compagnons encore en vie, et il découvre le prêtre Barbo Bezan (qui succède à Oczu), assisté par le tout aussi bizarre Zampero. Les événements historiques suivent leur cours dans les grandes lignes, pendant que les personnages de fiction vivent leurs aventures. Catilina Guerero saisit la première occasion que se présente pour recouvrer sa liberté. Hernando del Royo prend conscience que la prophétie de Pipa, la fille du régisseur du domaine de son père en Espagne, s’accomplit : pour survivre il est devenu un monstre, il a pris un autre nom, un nom gravé dans sa chair, le nom d’un monstre. En trame de fond, le thème de la confrontation des cultures continue de courir, bien résumé dans la dernière page : Chacun croyait en ses chances, chacun croyait en ses dieux. D’un côté, la conquête militaire des colons ne s’accomplit pas comme ils l’avaient planifiée, et même il n’y a pas d’unité parmi les Espagnols. De l’autre côté, Hernando del Royo conserve les valeurs de son éducation espagnole, en même temps que sa conscience s’ouvre aux réalités géographiques du territoire sur lequel il se trouve, et leur incidence sur la civilisation des êtres humains qui le peuplent.


Le lecteur se trouve tout de suite emporté par la narration visuelle, ce dosage parfait entre traits encrés et couleurs, entre ce qui est décrit et ce qui est évoqué, voyant des personnages animés par la conquête ou le conflit, habités par des convictions morales fortes. Le récit reste dans le registre de l’aventure historique, un numéro d’équilibriste entre les grands événements avérés et les petits aménagements avec la réalité historique, pour une dramaturgie prenante et exaltante. Envoutant.



mercredi 3 janvier 2024

Meschugge: Le Labyrinthe du fou

Alors le voyage à travers l’arbre de vie s’achèvera.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. L’édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Christian Højgaard pour les dessins et par Benni Bødker pour le scénario. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc avec des nuances de gris. Elle comprend cent-quarante pages de bande dessinée.


Des bourrasques, un ciel plombé de lourds nuages sombres. Une voix : Il dit, aucun homme n’est bon. Dans un village en Russie, des paysans ont formé une file d’attente pour pouvoir pénétrer dans une maison en bois. Les premiers dans la file papotent : c’est la cadette des Schornstein qui se trouve à l’intérieur, elle porte un lourd secret. Elle sort accompagnée par son père. Le secrétaire du Tsadik fait entrer les membres de la famille qui attendaient. Ils avancent jusqu’à se tenir devant un enfant avec un drap sur la tête et les épaules. Il est en transe et il récite des paroles mystiques : quiconque pense avoir le destin d’un autre et non le sien périra et sera condamné. En 1905, à Copenhague, un repas d’une famille bourgeoise juive. Nathansen, une jeune femme indépendante, effectue le service à table. Sa sœur, ses tantes, ses parents et son grand-père font quelques remarques en passant sur de bons partis. Elle prend congé avant la fin du repas, et répond à sa mère en lui disant qu’elle ne reviendra pas vivre à la maison. Nathansen est tout à ses réflexions, marchant d’un bon pas.



Tout en marchant, Nathansen se dit que sa Mame est une vraie commère. Son Papa est complètement perdu dans son monde, et Amalie se comporte en backfisch gâtée. Quand toute la famille est réunie autour de la table le vendredi soir, elle a l’impression de suffoquer. Mais Mame avait raison comme toujours, elle aurait dû prendre le tram, au lieu de marcher là où les larges avenues laissent place aux rues sales, et où les rues deviennent des ruelles encore plus crasseuses. Elle n’est plus seule. Partout, elle entend leurs voix., leurs rires gras, leurs bruits d’animaux. Ils lui crient après dans des langages qu’elle ne comprend pas. Non loin d’elle, quelqu’un appelle à l’aide. Et il y a du sang sur les pavés. Elle court d’arrière-cour en arrière-cour, jusqu’à ce qu’elle ne puisse pas aller plus loin. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’issue. Nahtansen se réfugie dans un petit cabanon en bois au fond d’une cour, avec deux compartiments. Un bras armé d’un long couteau de boucher s’abat sur la porte du compartiment de gauche, et la fait voler en éclat, alors qu’elle se tient dans le compartiment de droite. Un cri horrible déchire l’air et Nathansen rouvre les yeux. Elle comprend que quelqu’un est caché juste à côté. Elle peut voir un regard terrifié à travers une fente entre les lattes. Le couteau s’abat une nouvelle fois et traverse la fine planche, la blessant à la main gauche qu’elle avait appuyée dessus. Elle se tient la main en se retenant de faire le moindre bruit. Quelque temps plus tard, un jeune garçon lui tend la main, en lui demandant si elle a besoin d’un coup de main. Il se présente, il s’appelle Ahron. Il l’emmène à l’écart du cabanon, de la porte de gauche complètement défoncée, avec du sang s’écoulant de cet espace.


Le récit s’ouvre avec une séquence où un maître spirituel profère des paroles cryptiques évoquant l’inéluctabilité du destin, et une tombe dans les airs. Le lecteur ne sait pas trop quoi faire de cette séquence de quatre pages, si ce n’est que le récit s’ouvre sous le signe du mysticisme. La séquence suivante commence avec un repas de famille dans un appartement bourgeois, mettant en avant une jeune femme, moins de trente ans, ayant choisi de vivre dans son propre appartement, de travailler comme secrétaire pour le magistrat de police Kingo, dans le commissariat de la ville. Et voilà qu’elle se trouve au mauvais endroit, au mauvais moment, manquant de peu de se faire assassiner par un tueur en série qui s’en prend aux prostituées du ghetto de Copenhague. De fait, le récit prend la forme d’un roman policier, une enquête sur cette série de meurtres commis sur des prostituées, avec un étrange élément rituel qui correspond aux Sephiroth de l’arbre de vie de la Cabale. Le métier de Nathansen la rend légitime à enquêter, ainsi que sa confession juive, ce qui la rend plus proche de la communauté hébraïque que ne peuvent l’être les inspecteurs et les agents de police. Sa condition féminine l’amène à considérer les victimes comme des êtres humains à part entière, même si elle ressent une forme de répulsion car elles n’appartiennent pas au même monde, à la même classe sociale, et les prostituées ont à l’évidence renoncé à toute valeur morale.



Ce récit réalise une reconstitution historique de différentes façons. Tout commence avec le titre : il s’agit d’un mot de yiddish, une langue germanique dans laquelle ont été incorporés des mots de vocabulaire hébreu et slave, parlée par plus de la moitié des Juifs avant la première mondiale. Le mot servant de titre signifie : dingue, cinglé, ou comme le dit le grand-père de l’héroïne aliéné, dément. Les personnages d’origine juive font usage de cette langue, l’auteur intégrant de nombreux mots et indiquant en bas page leur signification : Schumes (rumeurs), Tsadik (maître spirituel), Blintzes (blinis, galettes épaisses), Gehakte leber (pâté de foie haché), Bobe (grand-mère), Mame (maman), Pisher (voyous), Patzer (grand béta), Geystig krank (malade mental), Shtum (silence), Shikse (prostituée), Zaide (grand-père),Dibbuk (mauvais esprit), Schnorer (profiteur), Nafka (prostituée), Tsitkes (pitié), Khokhem (intelligent), Bubbleleh (ma chérie), Briderlekh (frère), Khurbm (destruction), Rishes (horreur). Les auteurs mettent en scène les habitants du ghetto de Copenhague : des immigrés juifs provenant de différents pays, ainsi que l’organisation des activités illicites chapeautées par les garçons bouchers, en particulier la prostitution. Ils évoquent les pogroms en Russie, promènent leur héroïne dans une galerie de l’évolution, font mention de la modernité de la morgue de Paris, etc.


Cette reconstitution historique se fait également par le biais de la narration visuelle. Christian Højgaard utilise des traits de contour un peu gras, assez souple, avec quelques traits secs pour apporter un peu de dureté en cohérence avec la nature du récit, et des aplats de noir parfois copieux, aux formes irrégulières, pouvant parfois sembler comme des piquants ou des bords déchirés. Il gère le niveau de détails avec une grande habileté, souvent élevé, parfois simplifié lorsque l’action nécessite d’induire une lecture plus rapide. Le lecteur prend régulièrement le temps de regarder les robes des dames et leurs bottines, les tenues des habitants du ghetto, les habits plus chics des citoyens bourgeois, en particulier du magistrat, les uniformes des policiers, les robes plus simples et révélatrices des prostituées, les uniformes des prisonnières, les tabliers maculés des garçons bouchers et leurs couvre-chefs, sans oublier leurs grands couteaux. L’artiste se montre tout aussi consciencieux dans la représentation des décors, en particulier l’architecture et les bâtiments de Copenhague, que ce soient les beaux quartiers, ou ceux miséreux du ghetto. Le lecteur éprouve la sensation de se promener dans la ville aux côtés de Nathansen.



L’héroïne prend vie grâce à ses expressions de visage, son langage corporel, qui lui sont spécifiques. Le lecteur voit une jeune femme d’un peu moins de trente ans, capable de tenir tête aux hommes, de faire face aux habitants du ghetto, de sentir le danger et de s’enfuir ou de s’en écarter, d’exprimer toute la gamme des émotions, du dédain à l’effroi, de la terreur à la détermination farouche. Il observe également les réactions de ses interlocuteurs : l’entrain de ses proches de la famille mêlé d’un air un peu comminatoire pour lui faire entendre raison sur le fait de trouver un beau parti, la supériorité élégante du magistrat Kingo vis-à-vis de cette simple secrétaire, le défi farouche des habitants du ghetto qui ne la reconnaissent pas comme une des leurs, la gentillesse savante du professeur Moritz Altschul, la vivacité défiante et inquiète du jeune garçon Ahron, l’agressivité des garçons bouchers, l’air dépravé des prostituées, etc. En même temps, le scénario montre avec différentes scènes qu’aucune de ces personnes n’est d’un seul tenant, et qu’elles présentent d’autres facettes, ne serait-ce que lorsque Nathansen s’intéresse au parcours de vie de chacune des victimes.


L’intrigue se déroule comme une véritable enquête dans un polar, c’est-à-dire qu’elle s’avère indissociable du milieu historique et géographique dans lequel elle se déroule, qu’elle amène le personnage principal à croiser, rencontrer des personnes de différents horizons sociaux, à discuter avec eux, du magistrat aux policiers ripoux, des prostituées aux garçons bouches, etc. La situation professionnelle de Nathansen légitime qu’elle soit amenée à enquêter, en l’occurrence sur ordre de son chef, et qu’elle ait accès à des informations confidentielles, le fait de travailler pour un magistrat. Son milieu familial la rend également légitime, à la fois par sa culture juive, et par sa conscience de l’existence de la tradition ésotérique de sa religion, ainsi que la possibilité d’en savoir plus en interrogeant son père. L’enquête progresse alors avec un cheminement plausible qui ne requiert pas beaucoup de suspension consentie d’incrédulité, le lecteur restant ouvert à d’autres possibilités. Le scénariste instaure un jeu avec le lecteur : la possibilité que Nathansen soit psychologiquement un peu fragile et impressionnable, l’éventualité d’un élément surnaturel ou ésotérique, ou encore un autre individu peut-être atteint de démence. Il lève le doute à la fin du récit. En filigrane, le lecteur peut voir Nathansen gagner en assurance, épreuve après épreuve, faisant preuve d’une résilience certaine, tout en accusant le coup après un traumatisme, par exemple de s’être trouvée à quelques centimètres d’une femme en train d’être sauvagement poignardée.


Le titre de l’ouvrage emploie un mot tiré du yiddish, et le récit tient cette promesse, se déroulant dans le ghetto de Copenhague au début du vingtième siècle, avec une enquête au milieu d’une population d’émigrés juifs. La narration visuelle s’avère très agréable, avec des dessins aux contours assez souples et vivants, et un niveau de précision constituant une solide reconstitution historique. L’enquête progresse de manière organique, sans coup de génie ou de coïncidence trop belle pour être vraie, servant de révélateur à des facettes de cette société-là, et de mise à l’épreuve de l’héroïne qui révèle progressivement sa force de caractère. Un bon polar.



mardi 2 janvier 2024

Africa Dreams T03 Ce bon monsieur Stanley

Et qu’en est-il des accusations portées contre le roi des Belges ?


Ce tome est le troisième d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Il fait suite à Africa Dreams 2 Dix volontaires sont arrivés enchaînés (2012) qu’il faut avoir lu avant. Sa parution originale date de 2013. Il a été coscénarisé par Maryse & François Charles, dessiné et mis en couleurs par Frédéric Bihel. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


En 1903, un jeune reporter en pantalon de golf arrive à bicyclette devant la porte du vaste cottage de Henry Morton Stanley, dans le Surrey. Il manie le heurtoir et pénètre dans le salon de l’explorateur. Il lui demande ce qu’il pense de toutes les exactions commises au Congo. Dans son fauteuil roulant, devant l’âtre, son hôte lui répond que bien sûr il déplore que cette contrée soit devenue un tel cabinet des horreurs. Mais apporter les bienfaits de la civilisation en si peu de temps à un immense pays comme le Congo ne pouvait se faire sans bavure. Beaucoup de ces malheureux Nègres indolents et peu résistants au travail ont payé de leur vie la modernisation de leur pays. Mais il ne faut pas oublier non plus qu’un tiers des colons blancs qui ont vécu là-bas ont succombé aux maladies tropicales. Il suffit de le regarder : il a survécu, mais à quel prix ! On est obligé de lui administrer régulièrement de la strychnine, de l’ammoniaque, de l’éther… Le jeune reporter roux continue : Qu’en est-il des accusations portées contre le roi des Belges ?



Le vieux Stanley s’emporte : Des calomnies, ce ne sont que des calomnies ! Il a bien connu sa Majesté. Un roi profondément humain, plein de discernement. Un grand visionnaire qui lui a fait l’honneur de lui accorder son amitié. Non, franchement, c’est une campagne diffamatoire menée par les grandes puissances européennes qui convoitent son Congo. Le jeune homme lui demande alors où en sont ses mémoires ? Est-ce qu’il y travaille toujours ? Stanley se déplace en fauteuil pour sortir à l’extérieur, tout en expliquant que cet endroit est propice à la méditation et au souvenir. Pour peu, il se retrouverait en Afrique. Une fois sortis, ils traversent une immense pelouse. Stanley reprend : il finira ses mémoires s’il lui en reste le temps car il a fait don de sa vie à son pays et à l’Afrique. Pour le moment, il en est à l’expédition Emin Pacha. Ils arrivent devant un grand étang, et Stanley se met debout pour le contempler : voici sa forêt d’Ituri, son fleuve Congo, et cet étang c’est son cher Stanley Pool. Il se souvient : c’est lors de l’expédition Emin Pacha, il y a seize ans qu’il l’a revue pour la dernière fois, cette huitième merveille du monde. Il enjoint son invité à fermer les yeux, pour imaginer un fleuve parfois si large qu’on distingue à peine son autre rive. En 1887, Stanley et ses hommes parviennent enfin au Stanley Pool. Cette expédition est la plus dure jamais menée en Afrique. Il répartit ses huit cents soldats et porteurs en deux colonnes. À la tête d’une force moins importante et plus mobile, il a l’espoir d’atteindre Emin Pacha plus rapidement et d’accomplir ainsi un sauvetage spectaculaire. Bientôt, les vivres se font rares, les porteurs trébuchent, tombent. Fort heureusement, ils parviennent en vue d’un village…


Une entrée en matière inattendue : une séquence après les faits car le temps présent du récit correspond à la fin des années 1880 et la décennie suivante. La présence de Henry Morton Stanley (1841-1904) coule de source puisque ce tome porte son nom, en revanche le petit reporter surprend avec ses culottes de golf, sa chevelure rousse et sa discrète houppette, bel hommage. En continuité avec les tomes précédents, la reconstitution historique met en scène des personnes réelles. Le lecteur retrouve, outre Henry Morton Stanley, le roi Léopold II (1835-1909), le révérend William Henry Sheppard (1865-1927, missionnaire presbytérien de l’Alabama), Edmund Dene Morel (1873-1924, journaliste), Roger Casement (1864-1916, diplomate britannique), tous apparus dans les tomes précédents. Dans celui-ci apparaissent le colonel Maximilien Strauch (1829-1911, conseiller du roi Léopold II), Mehmet Emin Pacha (1840-1892, médecin, naturaliste, explorateur, et gouverneur de la province d'Équatoria), Tippo Tip (1837-1905, marchand d’esclaves). Le récit suit le déroulement historique, la révélation publique progressive de la maltraitance des populations autochtones au Congo belge, mêlant esclavage sous forme de travaux forcés et tortures (coups de fouet, main coupée). En arrière-plan il est également question de la guerre des Mahdistes, conflit s’étant déroulé au Soudan entre 1881 et 1889, et qui a impliqué l’État Indépendant du Congo (EIC).



Comme dans le tome précédent, les auteurs alternent entre plusieurs personnages et plusieurs localisations. Tout d’abord l’introduction dans le Surrey. Puis le lac Pool Malebo (anciennement Stanley Pool), en 1887. Les serres royales du palais de Laeken, en présence du roi Leopold II et du colonel Straunch. En 1900, la palmeraie de M’Bayo avec Paul Delisle, Jenny sa belle-mère, Angèle et son boa. Les rives du lac Albert, pour la rencontre entre la troupe de Stanley et Emin Pacha. Le retour dans le village où se trouve Augustin Delisle qui accueille son fils Paul et son serviteur Niundo. Une autre séquence partant des rives du lac Albert, avec un voyage pour rejoindre le poste allemand de Bagamoyo en 1889. Le voyage d’Augustin et Paul Delisle pour rallier la mission du révérend Sheppard. Une courte séquence de deux pages dans le bureau de West African Mail, à Liverpool avec Bulldog (Morel) et Tiger (Casement). Un court trajet en automobile au départ du palais de Laeken pour le roi des Belges et Strauch. Un trajet en train pour se plonger dans la lecture du bulletin mensuel de colonisation comparée, publié par la société des chemins de fer, intitulé : La vérité sur le Congo, écrit en faveur de la politique du roi. Puis le château de Laeken, un retour à Liverpool, les serres royales, et enfin l’audition de Stanley à l’occasion d’une conférence de presse concernant la commission d’enquête pour la protection des indigènes du Congo.


Les auteurs mettent en scène des personnages historiques et des personnages de fiction. Le lecteur observe les uns et les autres pour appréhender leur caractère. Il n’est pas trompé par le qualificatif de Bon monsieur, appliqué à Stanley, car il a déjà pu apprécier ses méthodes dans les tomes précédents. Il ne parvient pas à éprouver de la compassion pour ce vieil homme cloué dans son fauteuil roulant : d’ailleurs la deuxième séquence lui rappelle immédiatement la brutalité du comportement de cet explorateur à l’encontre des Congolais, châtiment corporel d’une dureté pouvant occasionner la mort, sans une once de compassion ou d’empathie. Bien sûr, la réalisation de cette bande dessinée des décennies après les faits conforte des faits établis après coup, pour autant les auteurs citent les propos de Stanley dans lesquels ne se trouve aucune trace de remise en question, ni même une once de doute. Léopold II est montré sous un jour tout aussi critique (pleinement conscient des horreurs commises au Congo), aggravé encore par son goût pour les très jeunes femmes (une allusion à Blanche Delacroix, 1883-1948). Le regard du colonel Strauch est masqué par ses lunettes aux verres fumés, toujours raide et impassible. Par comparaison, les Congolais anonymes apparaissent plus humains dans leurs émotions, et plus fragiles étant traités comme des esclaves, à l’opposé d’un groupe ethnique sans identité individuelle. Paul, Augustin, Jenny, Morel et Casement font preuve d’empathie.



La beauté des planches s’exprime dès la première page : ce jeune homme sur sa bicyclette en train de monter une côte, sous la frondaison des arbres, avec des fleurs sauvages poussant au pied du mur de clôture. La belle porte en bois avec son heurtoir, permettant d’entrer dans la propriété. La vue en élévation montrant l’ampleur de ladite propriété et le parc, les bois. Tout du long, le lecteur sent qu’il ralentit sa lecture pour se délecter d’un paysage en extérieur ou en intérieur : le très grand salon richement décoré de la demeure, avec ses boiseries, sa cheminée, la tête de crocodile empaillée, ses statues, le tapis à motif, la peau de fauve en carpette, les tableaux accrochés au mur dont le portrait de Léopold II, les lourdes tentures, etc. Puis le lecteur prend le temps de parcourir la jungle avec les différentes essences d’arbres, de reprendre sa respiration après avoir traversé un pont de liane, d’admirer l’architecture des serres royales de Laeken, de profiter de la douceur de la nuit tombée sur la terrasse de la maison de brousse d’Augustin Delisle, de prendre conscience des dimensions du lac Albert, de voyager en train au départ de la gare du Nord à Paris, de faire quelques pas dans les rues de Liverpool, d’admirer encore une fois les palmiers des serres royales. La narration visuelle de ce tome confirme le niveau de qualité formidable constaté dans le précédent : que ce soit la conception visuelle du scénario, ou son exécution, le lecteur étant reconnaissant aux époux Charles d’avoir confié cette histoire à un tel artiste.


Les auteurs continuent d’évoquer la réalité de l’exploitation des ressources tant naturelles qu’humaines du territoire du Congo belge, et l’information progressive de l’opinion publique sur ces exactions. La construction du récit présente un équilibre parfait entre faits historiques et expérience à l’échelle humaine de ces réalités, avec une narration visuelle époustouflante pour son dosage entre description détaillée et évocation, un voyage édifiant.



lundi 1 janvier 2024

Les parfums du pouvoir T01 Le piège indonésien

FiFi award du meilleur flacon… Il n’y a pas de quoi pavoiser non plus !


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Il est initialement paru sous le titre de La maison des fragrances en 2020. Il a été réédité sous le titre de Les parfums du pouvoir en 2022, à l’occasion de la sortie du tome 2. Il a été réalisé par Christophe Mot & Éric Corbeyran pour le scénario, par Piotr Kowlaski pour les dessins, Cyril Saint-Blancat pour les couleurs, et Viktor Kalvachev pour la saisissante couverture de l’édition de 2020. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Quelque part sous les tropiques, sur une plage paradisiaque, un homme, en tong avec une chemisette hawaïenne grande ouverte, lance un bâton, et son chien Fidji s’élance pour aller le chercher. Au lieu de le prendre dans sa gueule, il se met à gratter le sable, et il déterre un bloc gris. Ernesto le félicite. Il rentre chez lui avec ce beau bloc d’ambre gris et il téléphone à son commanditaire. Il lui annonce qu’il s’agit d’un bloc de cinq kilos et demi, ça faisait longtemps que Fidji n’avait pas déniché un bloc d’ambre gris de cette taille. Il annonce le prix : quarante mille euros. Son interlocuteur s’exclame : tout ça pour du vomi de cachalot. Il faudra que Ernesto lui explique un jour comment il dépense tout cet argent dans son coin perdu au bout du monde. Il ajoute qu’il sera payé dès réception de sa facture, comme d’habitude, et qu’il peut garder le bloc au frais pour le moment. Il préviendra Ernesto quand il en aura besoin. Ernesto raccroche, et il enveloppe le bloc dans un chiffon, puis va le ranger dans un réfrigérateur qui en contient déjà une quinzaine. Puis il s’allume une cigarette roulée à la main et va la savourer confortablement calé dans un fauteuil à bascule sur sa véranda.



La nuit à Monaco dans un palace, une escort-girl frappe à la porte d’une chambre. Y ayant été invitée, elle rentre à l’intérieur où l’attend un vieil homme avec un masque blanc dissimulant son identité, appréciant qu’elle soit à l’heure. Le petit supplément de la professionnelle est sur la table de nuit avec son cadeau habituel. Ils passent au lit, où elle le chevauche dans la position de l’Andromaque, et elle s’active. Claude Capella fait un malaise, et la dame appelle les secours. Au sein du laboratoire de la maison Capella, Ester Capella fait sentir à deux laborantins la nouvelle préparation. Ils commentent : bouquet de rose et de jasmin sur fond oriental légèrement vanillé. Le technicien continue : on le croirait poudré, mais paradoxalement ça reste très frais, vaguement ambré. La technicienne poursuit : un peu épicé aussi par une caresse de gingembre et de patchouli. Noël Debruge, le parfumeur de la maison Capella, entre dans le laboratoire, demandant à Ester ce qu’elle fait là. Elle explique qu’elle s’occupe de la commande Chambleau, et elle lui fait sentir la préparation. Il se montre très critique : un vrai jardin botanique là-dedans. Il estime qu’il faudra encore quelques milliers d’essais et ça devrait être pas mal. Il lui demande si elle a une idée du prix du marché pour la rose Centifolia. Avec un montant pareil, elle ne pourra en mettre que 0,001%, voire moins. Autant dire rien.


Une magnifique couverture, pour la première édition, avec des couleurs chaudes et une composition sophistiquée : cette femme dans un flacon, le sol décoré par les trajectoires d’avion de ligne, et une assemblée d’hommes et de femmes de l’ombre en arrière-plan. Par comparaison, la couverture de l’édition de 2022 apparaît bien sage, même si elle est plus explicite. Il ne faut pas longtemps au lecteur pour saisir le genre du récit, même s’il n’a pas lu le texte de la quatrième de couverture. Les auteurs racontent une saga familiale, avec comme élément original le fait que leur fortune provient de l’industrie du parfum. Corbeyran est familier du genre, que ce soit comme scénariste seul avec la série Châteaux Bordeaux avec le dessinateur Espé, ou en collaboration avec une autre scénariste pour la série Le maître chocolatier avec la coscénariste Bénedicte Gourdon et le dessinateur Chetville (Denis Mérezette). Les conventions du genre règnent en maître : une riche famille, des coups bas entre eux, le patriarche grand entrepreneur ayant fondé l’entreprise qui se retrouve écarté des affaires, les enfants qui se disputent pour la succession, les épouses et époux plus ou moins fiables, les petits-enfants qui n’ont pas la place d’exister, le scandale public, les menaces économiques pouvant provoquer la chute du chiffre d’affaires de l’entreprise, et la ruine de la famille, sans omettre les lieux luxueux et les voyages au bout du monde.



L’artiste avait déjà travaillé avec Éric Corbeyran, en particulier sur la série Badlands et avec Joe Casey pour la série Sex. Il réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif avec un niveau de détails élevé et des traits de contours fins, parfois un peu cassants, parfois un peu secs, ce qui apporte une petite impression de dureté en cohérence avec la dureté du monde des affaires. Il impressionne le lecteur en se montrant très investi dans la représentation des environnements quelle qu’en soit la nature : le calme de la plage tropicale déserte avec ses palmiers, le flux et le reflux de la mer, la cuisine bien équipée d’Ernesto avec ses nombreux ustensiles, l’aménagement très confortable et un peu impersonnel de la chambre d’hôtel de luxe où se déroulent les ébats, la grande villa des Capella à Châteauneuf-Grasse, avec sa piscine, son luxueux salon avec baie vitrée donnant sur la piscine, la somptueuse salle Wagram à Paris où se déroule la cérémonie de distribution de prix de la parfumerie française, les bureaux de la direction de la parfumerie Capella et sa grande salle de réunion, la chambre d’hôpital de Claude Capella, un cours de golf, la plantation d’aloès pour récolter le calambac (bois de oud), etc. En outre, le dessinateur est amené à représenter plus éléments spécifiques à l’industrie de la parfumerie, ce qu’il fait sur la base de solides références : un laboratoire de développement, plusieurs zones d’une usine de production à Grasse avec ses fûts, et ladite plantation. Éventuellement, le lecteur peut rester un peu sur sa faim concernant l’art des flacons, car il n’en est pas question et ils ne sont pas montrés.


Kowalski impressionne l’évidence discrète de ses dessins et de sa narration visuelle, sans qu’une case ne pète plus qu’une autre, sans dessin démonstratif. Pour autant chaque personnage est visuellement pleinement incarné, facile à identifier sans être caricatural. De même, chacun porte une tenue vestimentaire en accord avec son âge et sa position sociale. La direction d’acteur est en cohérence avec la personnalité de chacun. Le lecteur se trouve tout naturellement transporté dans chaque scène de manière organique : tranquille et détendu sous les tropiques, assez impatient alors que l’escort-girl commence à faire usage de son charme et de ses compétences professionnelles, en pleine empathie avec le nez Noël Debruge qui voit une jeune femme commençant à lui expliquer son métier, et en même temps courroucé comme ladite jeune femme de se voir ainsi traitée de haut, conscient de l’opération de séduction à laquelle se livre Christian Capella pour essayer de rentrer dans les bonnes grâces de la fratrie, les tensions entre les différents membres de la famille Capella (Pierre-Jean, Christian, Hortense, Dominique) alors qu’il faut envisager la succession de leur père Claude Capella dans le coma à l’hôpital, que chacun a son propre objectif qu’il ne souhaite pas rendre public, et sa stratégie, tout en professant n’avoir que l’intérêt commun de l’entreprise à l’esprit (un beau jeu de sous-entendus et mimiques de façade), ou encore les informations livrées par le comptable Victor à Pierre-Jean Capella, en se retrouvant dans l’obligation d’expliciter ce qu’il a découvert, et de rappeler que son poste clé au sein de l’entreprise depuis des décennies fait de lui le dépositaire de quelques secrets sensibles.



Rendu participatif grâce à la narration visuelle sachant transcrire les détails des lieux et les nuances des caractères et des émotions, le lecteur observe les membres de la famille Capella, conscient des conventions du genre petites manipulations en famille pour mettre la main sur la direction de la société familiale. Cette trame bien balisée est enrichie par les éléments spécifiques à la parfumerie, bien présents sans être très techniques : l’ambre gris, le nez, les captifs, la mise en concurrence par le biais d’appel d’offre lancé par des grandes marques, le choix technique entre matières naturelles et produits de synthèse, le budget à investir dans la recherche et le développement, le caractère stratégique des approvisionnements, sans oublier le voyage dans un pays exotique pour négocier avec un fournisseur prometteur. En filigrane, transparait l’exigence capitaliste qui est de faire du chiffre d’affaires, de conclure des marchés, d’assurer l’avenir de l’entreprise, déconnecté d’une ambition créative en matière de parfum, tout étant ramené à la dimension économique. L’enjeu de la gouvernance de l’entreprise, plus que de la responsabilité, balance entre une question d’ego et une question de profit personnel, assorti de prestige, les compétences se situant sur le plan de la stratégie et des positionnements industriels, sans rapport avec le savoir-faire de composer un parfum. Une vision très matérialiste et concrète, dépourvue de dimension artistique.


D’un côté, le lecteur peut se dire qu’il a va découvrir un produit assez formaté, d’une famille ou d’un clan régnant sur une grande entreprise, et s’alliant ou s’opposant pour la succession du patriarche, alors que la société doit affronter des moments cruciaux pour son développement et même sa survie. D’un autre côté, même s’agit bien de ce genre, la narration visuelle révèle une solidité impressionnante, et un rendu parlant des nuances, et l’intrigue adopte un ton plutôt pragmatique que romantique, ce qui en fait un récit adulte et dur.