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jeudi 15 août 2024

Meutes : Lune Rouge T02

Car c’est ce qu’il y a encore de plus simple : combattre, résister.


Ce tome est la deuxième partie du diptyque formé avec Meutes - Tome 01: Lune Rouge (2015). Sa publication originelle date de 2016. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Olivier Boiscommun pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée. Précédemment, le scénariste avait réalisé une série consacrée aux vampires : Rapaces (1998-2006, quatre tomes) avec Enrico Marini.


Paris en pleine journée, sous une lumière jaunâtre, Oblast marche avec Oscar à ses côtés. Il lui explique la situation : La ville appartient au jeune garçon, mais ils ne le savent pas. Ils se croient libres, ils sont fiers de leurs jugements, de leurs envolées lyriques, de leurs apartés. Vieille civilisation noble et guerrière, peuple qui s’oublie mais sauvé, à chaque fois, par ses grands hommes. Mais où sont les grands hommes d’antan ? Les membres de la meute les ont-ils dévorés, anéantis ? La meute s’est-elle trompée dans ses choix ? Il y eut un temps où leurs chasses ravageaient le continent. Ce fut sans doute une erreur… Les hommes vivent d’illusions. Ils se croient libres et égaux, débarrassés de l’ancien régime et de ses injustices. Ils prônent la fraternité mais se déchirent encore et toujours pour accéder au pouvoir, ses mirages et ses ritournelles. Il suffit de regarder le joli manège des hommes au sommet de l’état. Oblast éprouve à leur égard une certaine pitié, car il les devine tellement fragiles, tellement inquiets. Il continue : Il y a un temps qu’Oscar n’a pas connu. Cette grande peur des manants quand passaient leurs carrosses. Ils reculaient dans l’ombre alors qu’ils leur lançaient des piécettes. Cette peur cimentait les races. L’homme continue ses explications : il faut qu’Oscar comprenne quelle place les manants occupent à leurs côtés. Leur caste et celle des manants sont les deux bouts de la tenaille qui déchirent leurs proies.



Leurs déambulations les ont menés devant un fleuriste : Marie tend un bouquet à Oblast qui la remercie et s’excuse car il a subi quelques désagréments qui l’ont distrait de ses occupations quotidiennes. Firast, un sans-abri qui se tient derrière la fleuriste, s’enquiert de ces soucis. Le seigneur le rassure : il y a mis bon ordre, enfin il l’espère. Il change de sujet car il va avoir besoin de ses services : la fête de Loup Blanc, le XVIe, se prépare pour la fin de ce mois. Ils termineront par des aumônes données aux gens de Firast, dans les jardins attenant à la chapelle. Il fera nuit, ils ne devraient pas être dérangés. Il demande à Firast de veiller à écarter les quelques curieux qui s’attardent toujours dans ces moments-là. Marie toise Oscar, sachant que c’est lui qui sera fêté. Oblast confirme qu’ils ont de la chance, car ce jeune homme apportera un sang neuf à la confrérie. C’est pourquoi cette fête ne sera pas comme les autres : elle inaugure des temps nouveaux qu’il devine glorieux. Aussi, il a décidé d’avancer la grande chasse qui doit suivre. Il charge Firast de trouver un gibier de premier choix. La traque durera deux nuits, ce qui est exceptionnel.


En entamant ce second tome, le lecteur est prêt : Oblast va céder la place à son successeur, le jeune Oscar, et Otis va voir ses capacités révélées. Oui et non : tout commence avec cette déambulation au cours de laquelle le responsable de la confrérie évoque son importance à son jeune successeur qui ne dispose ni de l’expérience, ni de la culture nécessaire pour tout saisir. Le lecteur ressent que le scénariste a imaginé un monde de grande ampleur, largement plus étoffé que la présente histoire. En vrac : l’historique de la relation entre cette confrérie dominante et les laissés pour compte de la société, la rivalité entre deux branches différentes au sein de la meute (Lune rouge & Lune blanche), les trois lois de la meute (rejeter toute forme de trans-errance, ne jamais faire couler le sang de l’un des frères, imposer l’hostie rouge qui est l’emblème de la meute), et puis d’autres questions comme la source de leur richesse, les autres rituels, la nature profonde de la mère de Régis (entre remarques premier degré, et sous-entendus potentiels). Au vu de ce champ des possibles, le lecteur reste sur sa faim à la dernière page, l’inspectrice Pelegrini n’ayant pas eu l’occasion de coincer le commissaire Lodermann comme elle projette de le faire avec Cerdan en page cinquante-trois, la question de la succession restant entière entre la Lune rouge et la Lune blanche, sans même prendre en compte ce qu’implique ce que Daïki Ephrat a fait à Oscar.



Avec cette déambulation inaugurale, le lecteur retrouve ce qui fait la personnalité de la narration graphique de cette série. Il est frappé par l’ambiance lumineuse si particulière : entre jaune et vert, laissant flotter une incertitude quant au moment de la journée, nimbant tout d’un voile d’irréalité. Le lecteur en vient à se demander s’il s’agit d’une forme de vue subjective, comme si la perception de l’environnement était altérée par des capacités surnaturelles… de nature féline par exemple. L’artiste continue de mêler des détourages avec un trait très fin à l’encre, et la technique de la couleur directe pour représenter des éléments visuels. La première page comprend deux cases de la largeur de la page, la première consacrée à une vue en élévation d’une bonne partie de Paris. La mise en couleurs rend compte des toits parisiens des arbres, d’une zone sous les nuages, avec une précision qui n’a d’égale que la justesse de l’impression donnée. Ainsi le lecteur prend le temps d’admirer les fleurs en particulier les roses rouges de Marie, la rue parisienne visible à travers la vitrine du café où Otis et sa mère prennent un café, les taches de lumière vive créées par l’éclairage de la salle de boxe, les murs de pierre éclairés par la lumière de l’âtre dans la chambre du Daïki Ephrat, le sang coulant le long des jambes de Régis sous la douche, la fontaine des Innocents, l’aménagement du parc du Daïki Ephrat, la vision nocturne des artères illuminées de Paris, les rues de Paris sous une couleur carmine, et bien sûr les différents éclairages de la Lune dans le ciel.


Alors que les dialogues peuvent être assez denses, le dessinateur conçoit des prises de vue qui évitent les successions de champ et contrechamp, pour montrer ce que font les personnages, leurs déplacements ou leurs activités. De même, il investit le temps nécessaire pour représenter les arrière-plans dans toutes les cases, ce qui enrichit la sensation d’immersion lors de la lecture. Le lecteur apprécie de pouvoir ainsi se projeter dans des endroits consistants, bien décrits, de nature diverse : de grandes avenues parisiennes, avec un passage par l’Hôtel de Matignon où il est possible de reconnaître le Président et le Premier Ministre, la place de la Madeleine avec ses fleuristes, le restaurant chic dans lequel se trouvent Otis et sa mère, le jardin des Tuileries, la chambre du Daïki Ephrat, la très grande chapelle dans laquelle se déroule la cérémonie, avec la crypte dans laquelle Oscar est enchaîné, etc. Le lecteur se rend compte que le dessinateur joue un peu avec le registre de représentation des personnages : très réaliste, avec parfois l’accent mis sur l’éclairage pour rendre un visage plus romanesque, ou glissant vers une convention de genre, par exemple l’allure très théâtrale du comte Danielli, aristocrate de la vieille Europe.



Avec ces caractéristiques graphiques, la narration visuelle fait bien comprendre au lecteur que les familles de la confrérie considèrent le monde avec un point de vue d’individus à part de la société civile des simples êtres humains, une position privilégiée et dominante, qu’ils évoluent dans un monde en décalage avec celui du commun des mortels. Tout en entremêlant plusieurs fils narratifs, le scénariste mène à bien le fil narratif principal, intégrant l’explication de la notion de Lune rouge qui donne son nom à ce diptyque. Otis Keller ressent les forces qui sont à l’œuvre en elle, sans pouvoir les contrôler, sans pouvoir les identifier. Elle reçoit en héritage des capacités héritées de son milieu familial, en totale contradiction avec la tradition familiale, ce qui ne fait pas sens pour elle. Le lecteur peut y voir une métaphore des transformations de l’adolescence, ainsi qu’une forme de dissonance cognitive puisqu’elle doit encore remettre en question les évidences et certitudes assénées par sa mère, et se constater qu’elles sont erronées.


En parallèle, son petit frère Oscar n’a d’autre possibilité que d’accepter de participer à la cérémonie au cours de laquelle il doit prendre la place d’Oblast, sans pouvoir concevoir ce que cela signifie, un rite initiatique qui le fera passer de l’enfance à l’adolescence. Dans le même temps, le scénariste dévoile ce que représente le Daïki Ephrat dans une scène explicative consistante. Son fils également voit sa voie déterminée par celle de son père, par l’histoire de celui-ci. Tout naturellement, le lecteur compare ce qui arrive à chacun de ces trois jeunes gens, les points communs, et les différences. Il reste encore six pages dans lesquelles l’inspectrice Pelegrini peut mener l’enquête sur les circonstances de la mort de l’inspecteur Azedian : une autre intrigue secondaire qui ne connaît pas sa conclusion dans ce tome. Le lecteur remarque encore que le scénariste insère quelques références culturelles à des œuvres qui lui sont chères et dont il s’est probablement inspiré à des degrés divers : un personnage s’appelant Cerdan et pratiquant la boxe (une référence à Marcel Cerdan, 1916-1949), les différentes incarnations de l’inspecteur Maigret à l’écran (Jean Gabin, Bruno Kremer, ou encore Jean-Paul Belmondo dans L’aîné des Ferchaux, 1963, de Jean-Pierre Melville).


Un deuxième tome dense et prometteur, une intrigue principale riche et bien menée, mais pas tout à fait conclue. La narration visuelle semble teintée de la vison subjective des personnages de la confrérie, avec une ambiance lumineuse très particulière et fascinante, des environnements très palpables, et des plans de prise de vue très vivants. Le lecteur en ressort à la fois ravi par le contexte de cette série, à la fois un peu marri qu’il ne semble pas qu’un deuxième cycle voit le jour.



jeudi 1 août 2024

Meutes : Lune Rouge T01

L’horreur, c’est le chaos. Et ça ne se définit pas le chaos…


Ce tome est le premier d’un diptyque ; la seconde moitié étant Meutes : Lune Rouge 2/2 (2016). Sa première édition date de 2015. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Olivier Boiscommun pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée. Précédemment, le scénariste avait réalisé une série consacrée aux vampires : Rapaces (1998-2003, quatre tomes) avec Enrico Marini.


Paris, le cabinet d’un dentiste dans un immeuble haussmannien bourgeois, il constate que les canines d’Otis Keller sont des puissantes, bien développées, de véritables outils, comme les autres membres de sa famille. Il dirait presque qu’il s’agit de dents de vampire, intéressant pour un dentiste. L’adolescente s’inquiète de savoir si ça la rend laide ; il répond qu’elle n’en est pas encore à mordre le cou de ses soupirants, et puis rien ne pourra la rendre laide. Elle sera comme sa mère : une beauté que le temps n’atteint pas, une beauté qui ne craint pas les rides. En revanche, il faudra qu’elle fasse vérifier ces tiraillements qu’elle sent dans sa mâchoire, et qu’elle prévienne son médecin de famille si cela s’aggrave. Elle répond qu’elle déteste le docteur Grandjean. Mais ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’elle déteste tous les amis de son père, surtout ceux avec qui il partage ses chasses, ces maudites chasses qui l’éloignent régulièrement pendant quelques jours. En quoi son instinct ne la trompe pas, elle devine les zones d’ombre qui entourent son père. Des ombres qui s’approchent parfois dangereusement. Dans un restaurant, le garagiste Van Esse vient trouver M. Keller et lui indique que c’est cent mille euros pas moins, une somme qui ne devrait pas lui poser de problèmes. Le garagiste s’en va, ses affaires ne sont guère brillantes mais il se dit que la chance lui sourit. Enfin. En quoi il se trompe lourdement.



Orson Keller prend son portable et appelle Oblast, pour lui dire qu’il va avoir besoin de ses services. Après que son interlocuteur l’a rassuré sur sa protection, Keller lui expose la situation : le propriétaire du garage a trouvé de petites traces de sang dans le coffre de la voiture. Oblast se souvient : mauvaise chasse, manque de chance. Keller continue : ce n’était pas grand-chose, mais en fouillant le coffre leur homme est tombé sur un bout de papier, une facture, avec un nom dessus, celui de Becker. Cela a pour effet d’alarmer Oblast qui demande l’adresse de Van Esse. Le soir-même, dans une banlieue, le garagiste arrive à son pavillon : il entend l’aboiement des chiens, qui se mue en cri de souffrance, avant de s’éteindre. Il ouvre la porte de son garage et il découvre leurs cadavres ensanglantés. Le lendemain, Oblast appelle Keller pour lui conformer que son problème est réglé. Il lui demande également comment se porte son épouse, ainsi que leur fils Oscar, car le temps de son initiation approche. Dans l’après-midi, Mme Keller emmène son fils Oscar et sa fille Otis voir un film de loup garou, avec Régis un copain d’Otis. Cette dernière indique à sa mère qu’elle prendra une rangée vers le fond avec Régis.


Pas de mystère dans la réalité des événements : le mot Meute du titre évoque une troupe de chiens ou de personnes acharnées, la Lune rouge en fond atteste de son pouvoir, un doute passe furtivement avec la remarque du médecin sur les canines de vampire, puis il est évacué par le film sur les loups garous. Les auteurs ne font donc pas mystère de ce qui se trame réellement dans la famille Keller, et de quel genre de meute est responsable Oblast. Cela neutralise de fait tout effet de surprise, ou de révélation. De la même manière, le fait que la première séquence soit consacrée à Otis, la fille de la famille, indique d’entrée de jeu que la passation traditionnelle d’un père à son fils va capoter et qu’Otis va faire exception, ou que ça se finira mal pour elle. Les auteurs prennent le risque de situer leur récit à l’époque contemporaine, avec téléphones portables, dans un milieu urbain, ce qui rend plus difficile la discrétion pour ces créatures surnaturelles qui doivent observer le plus grand secret. La narration visuelle sort des clichés habituels dans les bandes dessinées d’horreur avec des couleurs pastel, des traits de contour discrets et fins, conservant la sensation que la majeure partie des dessins sont en couleur directe. Lorsqu’ils apparaissent pour la première fois, le lecteur constate que les loups garous présentent une apparence plutôt élancée, plus humaine que bestiale, avec quand même de grandes griffes, et bien sûr de grandes canines.



Le charme de cette bande dessinée opère d’abord visuellement : cette belle avenue, avec ce bel immeuble haussmannien, une lumière un peu terne dans ce paysage d’automne comme en attestent les feuilles qui virevoltent au vent. La lumière jaune discrètement teintée de vert crée une atmosphère vaguement irréelle dans le cabinet du dentiste. Deux pages plus loin, le lecteur admire également la façade de l’immeuble depuis lequel Oblast répond à l’appel de M. Keller. La salle obscure du cinéma ne l’est pas tant que ça, mais les images fluctuantes sur l’écran apportent une touche fantastique aux spectateurs dans leurs fauteuils. Ainsi de séquence en séquence, le lecteur prend le temps de regarder les immeubles et les maisons, les extérieurs et les intérieurs en laissant l’ambiance lumineuse agir sur son état d’esprit. Le lycée d’Otis et Line dans une lumière aux reflets jaune et vert, le roux des feuilles d’automne qui fait ressortir le pelage blanc du chien-loup qui suit Otis Keller dans la rue, le vert des pelouses du jardin du Luxembourg en harmonie avec le roux de l’automne, la forme étrange des nuages dans le ciel pour laisser la Lune briller, le bleu givré d’une vitrine mettant en scène le petit chaperon rouge et le loup, les teintes impitoyables de bleu, rouge et gris lors de la chasse dans les bois, le bleu de minuit dans les étages en sous-sol du parking sous le garage de Van Essel.


Dans chacun de ces environnements solidement représentés, les personnages s’écartent également des représentations conventionnelles des récits d’horreur. Otis Keller dispose d’une morphologie normale, sans exagération de ses rondeurs, avec des expressions de visage de son âge, une certaine assurance dans ses gestes et ses postures, en cohérence avec sa façon de prendre l’initiative dans ses relations avec Régis, style grand romantique timide, pas très dégourdi comme le dit Line, la copine d’Otis. Oscar, le petit frère, apparaît comme un jeune garçon blond, un peu fade, ce qui renforce la présomption qu’il n’est pas prêt pour l’initiation. L’artiste sacrifie aux représentations stéréotypées des hommes de la meute : des beaux hommes élancés, avec une touche aristocratique dans le maintien et les tenues vestimentaires. Cette direction d’acteurs aboutit à des personnages plus nuancés, que ce soit Otis, Line et Régis, ou même des seconds rôles comme les trois voyous de rue quand leur agressivité leur fait défaut face au regard insistant d’Orson Keller.



Régulièrement, le lecteur se rend compte que l’aspect peut-être un peu doux des dessins, sans être fade, permet à l’artiste de faire passer des moments singuliers. Pendant le film, Otis et Régis en viennent à s’embrasser et voilà qu’une image de loup garou sauvage sur l’écran déclenche un mouvement impulsif irrépressible chez l’adolescente : elle mord son ami. La perte de sa virginité donne également lieu à un comportement pour le moins inattendu, dont certains éléments visuels viennent en écho à la morsure précédente. Le dessinateur emmène le lecteur ailleurs dans un glissement visuel vers le conte avec la devanture consacrée au petit chaperon rouge, une page silencieuse envoûtante. La première chasse déstabilise avec la vision d’une dizaine d’hommes nus prêts à courir dans les bois, puis par l’apparence très humaine des loups garous, l’horreur venant de l’utilisation de touches carmin. La narration visuelle continue de surprendre le lecteur, avec ces représentations très prosaïques d’un parking souterrain, puis la beauté architecturale de bâtiments en bord de Seine.


Dans la mesure où la couverture annonce une série en deux tomes, le lecteur en déduit qu’un certain nombre d’éléments de l’intrigue seront réglés en peu de temps : l’initiation d’Oscar, la place d’Otis dans la meute, le sort de Froman (le loup garou plus massif que les autres), le sort de l’aïeul, l’enquête du commissaire Pelegrini, ce qu’il adviendra du pauvre Régis, etc. Il prend donc les éléments de l’intrigue au premier degré : l’existence d’une famille jouissant de passe-droits au sein de la société, une société secrète devenue experte dans l’élimination de toute preuve de son existence, le goût du sang et le recours à l’assassinat. En effet ce premier tome raconte une histoire très concrète, une aventure, une variation sur le mythe de la créature du loup garou, sans qu’il soit possible de savoir à ce stade quel en sera le degré d’originalité.


Un premier tome à la narration visuelle très séduisante, proposant une approche différente du récit de loup garou, avec de très beaux visuels de Paris, et des moments fort surprenants. En arrière-plan, le chef de meute prépare sa succession, tout en parant au plus pressé pour éviter qu’un inspecteur de police un peu plus futé ne découvre leur existence. Intriguant.



lundi 15 janvier 2024

Les parfums du pouvoir T02 Secrets de famille

Mais l’inexpérience n’est pas une excuse.


Ce tome fait suite à Les parfums du pouvoir - Tome 1: Le piège indonésien (2020). Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Éric Corbeyran & Christian Mot pour le scénario, par Fabio Iacomelli pour les dessins, par Jean-Paul Fernandez pour la couleur, et l’illustration de couverture a été réalisée par Aurélien Morinière. L’album compte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Canne, devant la plage, à l’intérieur d’une des grandes salles du Majestic, un responsable de la Maison Destainville s’adresse aux dizaines de personnes installées à des tables rondes. Il commence par dire Merci à toutes et à tous d’avoir répondu aussi nombreux à leur invitation ! Il connait personnellement la plupart d’entre eux, car ce n’est pas la première fois que la Maison Destainville leur présente un parfum d’exception. Il sait qu’une même passion anime les colonnes de leurs magazines, les plateaux de leurs émissions et les pages de leurs blogs. Il sait que les enseignes qu’ils représentent ont toujours été fidèles à la Maison Destainville… Et il espère qu’une fois encore ils partageront son excitation pour la naissance de ce nouveau bébé ! Ce dernier né n’est rien de moins que le nouveau pilier de l’offre olfactive de la marque. Ils ont de grandes ambitions pour lui ! Afin qu’il puisse exister pleinement, Destainville va investir fortement, car il répond aux attentes de la jeunesse. Et notamment de la jeunesse asiatique, dont chacun sait que la demande est chaque année plus importante ! Tout à l’heure, Marie Denoyelle, la responsable marketing, et Max Guang, le créateur, viendront leur dire quelques mots. Mais pour l’instant place au superbe film publicitaire réalisé par l’agence Astéroïde !



Après la diffusion du film publicitaire montrant des jeunes femmes nues humant la fragrance de Grain d’Azur, Max Guang prend la parole pour présenter sa composition de parfum : Le vétiver et la lavande sont deux plantes qui se développent à des milliers de kilomètres de distance l’une de l’autre. La première pousse dans les zones tropicales du globe. On l’appelle Khus Khus dans certaines régions de l’Inde. C’est une racine boisée, épicée, racée… Il l’a choisie comme note de cœur pour sa subtilité. La seconde abonde en Provence, à deux pas de chez la Maison Capella. C’est son éclat qui l’a conduit à l’utiliser comme note de tête. Le mariage de la lavande et du vétiver est improbable et pourtant, comme ils pourront s’en rendre compte, il est la définition même de l’harmonie. Quant à l’ambre gris, il s’agit d’un produit rare. On ne peut pas le cultiver. On ne peut qu’en rêver ou avoir la chance de tomber dessus. Grâce à la maison Capella, il a eu le privilège de travailler cette matière exceptionnelle dont l’intensité et la chaleur ramènent à l’animalité. Cet ambre gris, il l’a choisi comme note de fond de Grain d’Azur. Après son intervention, Marie Denoyelle reprend la parole pour inviter les participants à déguster le délicieux cocktail dînatoire que propose Potel & Chabot.


En entamant ce deuxième tome, le lecteur sait exactement ce qu’il va y trouver, dans la droite lignée du premier. Une lecture de genre : une riche famille propriétaire d’une grosse entreprise, dirigée par le père vieillissant, avec des alliances et des intrigues, des coups en traître pour être calife à la place du calife, et des moments difficiles pour l’entreprise. En effet, la santé du patriarche s’avère vacillante, les ambitions de sa progéniture et la concurrence produisent les conflits correspondant aux conventions du genre : les tractations pour promouvoir son produit, le réseautage pour faire aboutir des propositions et emporter des contrats sur la concurrence, les tensions et les emportements et autre fâcheries au sein de la fratrie, les histoires de famille et les rancœurs, les secrets de famille et les non-dits, le luxe et la débauche, un comportement de classe dominante vis-à-vis de simples employés, et une forme de traditionalisme un peu réactionnaire et protectionniste. Ces facettes se trouvent exacerbées par le changement d’artiste, le nouveau dessinateur réalisant des images plus propres sur elles, avec une sorte d’élégance glacée, évoquant les magazines people.



De ce point de vue, le lecteur éprouve une forme de contentement immédiat, avec un produit conforme à son horizon d’attente. Dans le même temps, la première page atteste qu’il y a plus qu’une recette éprouvée réalisée par des artisans qui viendraient cachetonner. La première case occupe un tiers de la hauteur de la page, et toute sa largeur : une magnifique vue du Majestic, de sa plage, et des immeubles du front de mer en arrière-plan. S’il y est sensible, le lecteur peut remarquer la qualité de la précision dans la représentation des différents bâtiments : la promenade du front de mer avec les parasols et les tables de restauration protégées par un petit toit pyramidal, la façade caractéristique de l’hôtel Carlton, la luxueuse villa de la famille Capella, son immense salon, sa belle terrasse, sa piscine, une vue de la vieille ville de Grasse avec l’église Saint-Laurent-de-Magagnosc, la belle terrasse d’un café à Grasse, la piste d’atterrissage de l’aéroport de Nice-Côte d’Azur et l’intérieur, différents bureau de la Maison Capella, le laboratoire du nez Noël Debruge, la plage de Nice et ses bâtiments de front de mer, les usines Capella et leurs extracteurs, etc. La précision des dessins fait parfois penser à l’usage d’un logiciel de modélisation pour un rendu clinique et précis. Une fois son attention attirée par les détails et la finesse d’exécution, le lecteur note les bateaux dans la marina de Cannes, les petits fours impeccablement alignés dans une perspective, le modèle de la Mercedes décapotable, les bandes jaunes et noires pour délimiter les circulations dans l’usine, la 2CV sur l’autoroute, les différentes œuvres d’art au mur chez les Capella, le modèle réduit de voilier sur le manteau de leur cheminée, le tableau d’Henri Matisse dans la salle de réunion du comité de direction. Il se rend compte que l’artiste représente avec la même minutie les différentes fleurs : patchouli, pavot, rose centifolia.


Dans ce monde décrit avec un œil froid auquel aucun détail n’échappe, les personnages se détachent comme étant plus vivants, même s’ils sont représentés dans un registre esthétique similaire, avec le même souci de la précision pour les tenues vestimentaires, une direction d’acteur naturaliste avec parfois des poses un peu étudiées, un travail très sophistiqué sur la mise en couleurs pour ajouter un peu de relief et de teinte sur les visages et les mains. L’effet produit peut ne pas être du goût de tout le monde, un peu froid, au point que la séduction des trois jeunes mannequins du spot de pub pour le parfum Grain d’Azur apparaît artificielle et elles apparaissent trop parfaites, trop cambrées dans leur façon de bouger pour être vraiment séduisantes, neutralisant toute forme d’érotisme. Les auteurs se montrent assez facétieux et même moqueurs dans ce passage, le flacon surgissant de l’océan, bien dressé vers le ciel pour une métaphore dont la finesse fait défaut. Ces caractéristiques visuelles induisent que les comportements sont aussi factices que l’apparente beauté de surface et les comportements très policés qui ne parviennent pas à faire illusion quant aux motivations profondes intéressées et égoïstes.



C’est donc reparti pour une lutte intestine afin de s’approprier la place laissée vacante par le patriarche. Les coscénaristes ont ainsi construit leur récit, que le lecteur prend parti pour Pierre-Jean Capella, le seul héritier qui semble avoir vraiment à cœur les intérêts de l’entreprise familiale, avant les siens, et qui tente d’aider son paternel de manière désintéressée, par comparaison avec les autres membres de la famille surtout focalisés sur leur propre intérêt. Toutefois, ce fils fait l’aveu à son épouse Victoria qu’il se trouve lâche : finalement le potentiel retour de son père constitue la solution de facilité dans laquelle il n’a pas à s’imposer face à ses frères et sœurs. Il se voit contraint de fouiller un peu dans la vie privée de son père et il découvre des choses qu’il ne soupçonnait que ce soit sur sa vie privée, ou sur les petits (et parfois gros) arrangements qui ont permis de d’étouffer des affaires scabreuses pour le bien du développement de la maison Capella. Paul Capella explique à sa bru Victoria que : En l’absence de nouvelles Terræ Incognitæ à conquérir, le business est devenu la seule aventure moderne qui vaille le coup d’être vécue, un chef d’entreprise se doit d’être un véritable aventurier. Le lecteur constate avec Pierre-Jean qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs.


Par comparaison avec le premier tome, le lecteur fait le constat que les intrigues familiales gagnent en substance, car elles peuvent s’appuyer sur ce qui a été exposé et établi dans le premier tome. Chaque stratégie et chaque alliance obligent les personnes concernées à accepter des compromis, à transiger avec la morale et avec ses principes. La pureté ne résiste pas à l’aventure capitaliste, mais d’un autre côté l’ambition personnelle et les compromissions qui l’accompagnent se retrouvent au service de l’entreprise familiale, lui fournissent l’énergie requise pour affronter les difficultés et croître. Dans ce tome, les auteurs intègrent également plus d’aspects techniques relevant de l’industrie des parfums : la promotion d’un produit, le rôle des consultants indépendants intermédiaires entre certaines marques et certains parfumeurs, l’art de composer un parfum selon Edmond Roudnitska (1905-1996), la note de tête et la note de cœur, la note de fond, le jus, la concrète (pâte correspondant au parfum à l’état solide). Dans le premier tome, ils évoquaient la question des parfums de synthèse, dans celui-ci ils mettent en scène une culture locale de la rose Centifolia, et l’enjeu de revenir à des méthodes traditionnelles.


Le lecteur s’attendait à une suite prévisible, dans la lignée du tome un. Dans un premier temps, il peut être un peu déconcerté par le nouveau dessinateur, avec des images très propres et une apparence très lisse, mettant en œuvre un nombre certains de clichés chic dans la représentation des personnages et des milieux dans lesquels ils évoluent. Progressivement, il apprécie la précision méticuleuse des représentations, leur consistante, le comportement adulte des personnages et leur faillibilité, la tension grandissante dans leurs affrontements feutrés et leur pragmatisme. L’intrigue et sa narration gagnent en consistance et en nuance.



lundi 1 janvier 2024

Les parfums du pouvoir T01 Le piège indonésien

FiFi award du meilleur flacon… Il n’y a pas de quoi pavoiser non plus !


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Il est initialement paru sous le titre de La maison des fragrances en 2020. Il a été réédité sous le titre de Les parfums du pouvoir en 2022, à l’occasion de la sortie du tome 2. Il a été réalisé par Christophe Mot & Éric Corbeyran pour le scénario, par Piotr Kowlaski pour les dessins, Cyril Saint-Blancat pour les couleurs, et Viktor Kalvachev pour la saisissante couverture de l’édition de 2020. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Quelque part sous les tropiques, sur une plage paradisiaque, un homme, en tong avec une chemisette hawaïenne grande ouverte, lance un bâton, et son chien Fidji s’élance pour aller le chercher. Au lieu de le prendre dans sa gueule, il se met à gratter le sable, et il déterre un bloc gris. Ernesto le félicite. Il rentre chez lui avec ce beau bloc d’ambre gris et il téléphone à son commanditaire. Il lui annonce qu’il s’agit d’un bloc de cinq kilos et demi, ça faisait longtemps que Fidji n’avait pas déniché un bloc d’ambre gris de cette taille. Il annonce le prix : quarante mille euros. Son interlocuteur s’exclame : tout ça pour du vomi de cachalot. Il faudra que Ernesto lui explique un jour comment il dépense tout cet argent dans son coin perdu au bout du monde. Il ajoute qu’il sera payé dès réception de sa facture, comme d’habitude, et qu’il peut garder le bloc au frais pour le moment. Il préviendra Ernesto quand il en aura besoin. Ernesto raccroche, et il enveloppe le bloc dans un chiffon, puis va le ranger dans un réfrigérateur qui en contient déjà une quinzaine. Puis il s’allume une cigarette roulée à la main et va la savourer confortablement calé dans un fauteuil à bascule sur sa véranda.



La nuit à Monaco dans un palace, une escort-girl frappe à la porte d’une chambre. Y ayant été invitée, elle rentre à l’intérieur où l’attend un vieil homme avec un masque blanc dissimulant son identité, appréciant qu’elle soit à l’heure. Le petit supplément de la professionnelle est sur la table de nuit avec son cadeau habituel. Ils passent au lit, où elle le chevauche dans la position de l’Andromaque, et elle s’active. Claude Capella fait un malaise, et la dame appelle les secours. Au sein du laboratoire de la maison Capella, Ester Capella fait sentir à deux laborantins la nouvelle préparation. Ils commentent : bouquet de rose et de jasmin sur fond oriental légèrement vanillé. Le technicien continue : on le croirait poudré, mais paradoxalement ça reste très frais, vaguement ambré. La technicienne poursuit : un peu épicé aussi par une caresse de gingembre et de patchouli. Noël Debruge, le parfumeur de la maison Capella, entre dans le laboratoire, demandant à Ester ce qu’elle fait là. Elle explique qu’elle s’occupe de la commande Chambleau, et elle lui fait sentir la préparation. Il se montre très critique : un vrai jardin botanique là-dedans. Il estime qu’il faudra encore quelques milliers d’essais et ça devrait être pas mal. Il lui demande si elle a une idée du prix du marché pour la rose Centifolia. Avec un montant pareil, elle ne pourra en mettre que 0,001%, voire moins. Autant dire rien.


Une magnifique couverture, pour la première édition, avec des couleurs chaudes et une composition sophistiquée : cette femme dans un flacon, le sol décoré par les trajectoires d’avion de ligne, et une assemblée d’hommes et de femmes de l’ombre en arrière-plan. Par comparaison, la couverture de l’édition de 2022 apparaît bien sage, même si elle est plus explicite. Il ne faut pas longtemps au lecteur pour saisir le genre du récit, même s’il n’a pas lu le texte de la quatrième de couverture. Les auteurs racontent une saga familiale, avec comme élément original le fait que leur fortune provient de l’industrie du parfum. Corbeyran est familier du genre, que ce soit comme scénariste seul avec la série Châteaux Bordeaux avec le dessinateur Espé, ou en collaboration avec une autre scénariste pour la série Le maître chocolatier avec la coscénariste Bénedicte Gourdon et le dessinateur Chetville (Denis Mérezette). Les conventions du genre règnent en maître : une riche famille, des coups bas entre eux, le patriarche grand entrepreneur ayant fondé l’entreprise qui se retrouve écarté des affaires, les enfants qui se disputent pour la succession, les épouses et époux plus ou moins fiables, les petits-enfants qui n’ont pas la place d’exister, le scandale public, les menaces économiques pouvant provoquer la chute du chiffre d’affaires de l’entreprise, et la ruine de la famille, sans omettre les lieux luxueux et les voyages au bout du monde.



L’artiste avait déjà travaillé avec Éric Corbeyran, en particulier sur la série Badlands et avec Joe Casey pour la série Sex. Il réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif avec un niveau de détails élevé et des traits de contours fins, parfois un peu cassants, parfois un peu secs, ce qui apporte une petite impression de dureté en cohérence avec la dureté du monde des affaires. Il impressionne le lecteur en se montrant très investi dans la représentation des environnements quelle qu’en soit la nature : le calme de la plage tropicale déserte avec ses palmiers, le flux et le reflux de la mer, la cuisine bien équipée d’Ernesto avec ses nombreux ustensiles, l’aménagement très confortable et un peu impersonnel de la chambre d’hôtel de luxe où se déroulent les ébats, la grande villa des Capella à Châteauneuf-Grasse, avec sa piscine, son luxueux salon avec baie vitrée donnant sur la piscine, la somptueuse salle Wagram à Paris où se déroule la cérémonie de distribution de prix de la parfumerie française, les bureaux de la direction de la parfumerie Capella et sa grande salle de réunion, la chambre d’hôpital de Claude Capella, un cours de golf, la plantation d’aloès pour récolter le calambac (bois de oud), etc. En outre, le dessinateur est amené à représenter plus éléments spécifiques à l’industrie de la parfumerie, ce qu’il fait sur la base de solides références : un laboratoire de développement, plusieurs zones d’une usine de production à Grasse avec ses fûts, et ladite plantation. Éventuellement, le lecteur peut rester un peu sur sa faim concernant l’art des flacons, car il n’en est pas question et ils ne sont pas montrés.


Kowalski impressionne l’évidence discrète de ses dessins et de sa narration visuelle, sans qu’une case ne pète plus qu’une autre, sans dessin démonstratif. Pour autant chaque personnage est visuellement pleinement incarné, facile à identifier sans être caricatural. De même, chacun porte une tenue vestimentaire en accord avec son âge et sa position sociale. La direction d’acteur est en cohérence avec la personnalité de chacun. Le lecteur se trouve tout naturellement transporté dans chaque scène de manière organique : tranquille et détendu sous les tropiques, assez impatient alors que l’escort-girl commence à faire usage de son charme et de ses compétences professionnelles, en pleine empathie avec le nez Noël Debruge qui voit une jeune femme commençant à lui expliquer son métier, et en même temps courroucé comme ladite jeune femme de se voir ainsi traitée de haut, conscient de l’opération de séduction à laquelle se livre Christian Capella pour essayer de rentrer dans les bonnes grâces de la fratrie, les tensions entre les différents membres de la famille Capella (Pierre-Jean, Christian, Hortense, Dominique) alors qu’il faut envisager la succession de leur père Claude Capella dans le coma à l’hôpital, que chacun a son propre objectif qu’il ne souhaite pas rendre public, et sa stratégie, tout en professant n’avoir que l’intérêt commun de l’entreprise à l’esprit (un beau jeu de sous-entendus et mimiques de façade), ou encore les informations livrées par le comptable Victor à Pierre-Jean Capella, en se retrouvant dans l’obligation d’expliciter ce qu’il a découvert, et de rappeler que son poste clé au sein de l’entreprise depuis des décennies fait de lui le dépositaire de quelques secrets sensibles.



Rendu participatif grâce à la narration visuelle sachant transcrire les détails des lieux et les nuances des caractères et des émotions, le lecteur observe les membres de la famille Capella, conscient des conventions du genre petites manipulations en famille pour mettre la main sur la direction de la société familiale. Cette trame bien balisée est enrichie par les éléments spécifiques à la parfumerie, bien présents sans être très techniques : l’ambre gris, le nez, les captifs, la mise en concurrence par le biais d’appel d’offre lancé par des grandes marques, le choix technique entre matières naturelles et produits de synthèse, le budget à investir dans la recherche et le développement, le caractère stratégique des approvisionnements, sans oublier le voyage dans un pays exotique pour négocier avec un fournisseur prometteur. En filigrane, transparait l’exigence capitaliste qui est de faire du chiffre d’affaires, de conclure des marchés, d’assurer l’avenir de l’entreprise, déconnecté d’une ambition créative en matière de parfum, tout étant ramené à la dimension économique. L’enjeu de la gouvernance de l’entreprise, plus que de la responsabilité, balance entre une question d’ego et une question de profit personnel, assorti de prestige, les compétences se situant sur le plan de la stratégie et des positionnements industriels, sans rapport avec le savoir-faire de composer un parfum. Une vision très matérialiste et concrète, dépourvue de dimension artistique.


D’un côté, le lecteur peut se dire qu’il a va découvrir un produit assez formaté, d’une famille ou d’un clan régnant sur une grande entreprise, et s’alliant ou s’opposant pour la succession du patriarche, alors que la société doit affronter des moments cruciaux pour son développement et même sa survie. D’un autre côté, même s’agit bien de ce genre, la narration visuelle révèle une solidité impressionnante, et un rendu parlant des nuances, et l’intrigue adopte un ton plutôt pragmatique que romantique, ce qui en fait un récit adulte et dur.