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lundi 15 janvier 2024

Les parfums du pouvoir T02 Secrets de famille

Mais l’inexpérience n’est pas une excuse.


Ce tome fait suite à Les parfums du pouvoir - Tome 1: Le piège indonésien (2020). Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Éric Corbeyran & Christian Mot pour le scénario, par Fabio Iacomelli pour les dessins, par Jean-Paul Fernandez pour la couleur, et l’illustration de couverture a été réalisée par Aurélien Morinière. L’album compte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Canne, devant la plage, à l’intérieur d’une des grandes salles du Majestic, un responsable de la Maison Destainville s’adresse aux dizaines de personnes installées à des tables rondes. Il commence par dire Merci à toutes et à tous d’avoir répondu aussi nombreux à leur invitation ! Il connait personnellement la plupart d’entre eux, car ce n’est pas la première fois que la Maison Destainville leur présente un parfum d’exception. Il sait qu’une même passion anime les colonnes de leurs magazines, les plateaux de leurs émissions et les pages de leurs blogs. Il sait que les enseignes qu’ils représentent ont toujours été fidèles à la Maison Destainville… Et il espère qu’une fois encore ils partageront son excitation pour la naissance de ce nouveau bébé ! Ce dernier né n’est rien de moins que le nouveau pilier de l’offre olfactive de la marque. Ils ont de grandes ambitions pour lui ! Afin qu’il puisse exister pleinement, Destainville va investir fortement, car il répond aux attentes de la jeunesse. Et notamment de la jeunesse asiatique, dont chacun sait que la demande est chaque année plus importante ! Tout à l’heure, Marie Denoyelle, la responsable marketing, et Max Guang, le créateur, viendront leur dire quelques mots. Mais pour l’instant place au superbe film publicitaire réalisé par l’agence Astéroïde !



Après la diffusion du film publicitaire montrant des jeunes femmes nues humant la fragrance de Grain d’Azur, Max Guang prend la parole pour présenter sa composition de parfum : Le vétiver et la lavande sont deux plantes qui se développent à des milliers de kilomètres de distance l’une de l’autre. La première pousse dans les zones tropicales du globe. On l’appelle Khus Khus dans certaines régions de l’Inde. C’est une racine boisée, épicée, racée… Il l’a choisie comme note de cœur pour sa subtilité. La seconde abonde en Provence, à deux pas de chez la Maison Capella. C’est son éclat qui l’a conduit à l’utiliser comme note de tête. Le mariage de la lavande et du vétiver est improbable et pourtant, comme ils pourront s’en rendre compte, il est la définition même de l’harmonie. Quant à l’ambre gris, il s’agit d’un produit rare. On ne peut pas le cultiver. On ne peut qu’en rêver ou avoir la chance de tomber dessus. Grâce à la maison Capella, il a eu le privilège de travailler cette matière exceptionnelle dont l’intensité et la chaleur ramènent à l’animalité. Cet ambre gris, il l’a choisi comme note de fond de Grain d’Azur. Après son intervention, Marie Denoyelle reprend la parole pour inviter les participants à déguster le délicieux cocktail dînatoire que propose Potel & Chabot.


En entamant ce deuxième tome, le lecteur sait exactement ce qu’il va y trouver, dans la droite lignée du premier. Une lecture de genre : une riche famille propriétaire d’une grosse entreprise, dirigée par le père vieillissant, avec des alliances et des intrigues, des coups en traître pour être calife à la place du calife, et des moments difficiles pour l’entreprise. En effet, la santé du patriarche s’avère vacillante, les ambitions de sa progéniture et la concurrence produisent les conflits correspondant aux conventions du genre : les tractations pour promouvoir son produit, le réseautage pour faire aboutir des propositions et emporter des contrats sur la concurrence, les tensions et les emportements et autre fâcheries au sein de la fratrie, les histoires de famille et les rancœurs, les secrets de famille et les non-dits, le luxe et la débauche, un comportement de classe dominante vis-à-vis de simples employés, et une forme de traditionalisme un peu réactionnaire et protectionniste. Ces facettes se trouvent exacerbées par le changement d’artiste, le nouveau dessinateur réalisant des images plus propres sur elles, avec une sorte d’élégance glacée, évoquant les magazines people.



De ce point de vue, le lecteur éprouve une forme de contentement immédiat, avec un produit conforme à son horizon d’attente. Dans le même temps, la première page atteste qu’il y a plus qu’une recette éprouvée réalisée par des artisans qui viendraient cachetonner. La première case occupe un tiers de la hauteur de la page, et toute sa largeur : une magnifique vue du Majestic, de sa plage, et des immeubles du front de mer en arrière-plan. S’il y est sensible, le lecteur peut remarquer la qualité de la précision dans la représentation des différents bâtiments : la promenade du front de mer avec les parasols et les tables de restauration protégées par un petit toit pyramidal, la façade caractéristique de l’hôtel Carlton, la luxueuse villa de la famille Capella, son immense salon, sa belle terrasse, sa piscine, une vue de la vieille ville de Grasse avec l’église Saint-Laurent-de-Magagnosc, la belle terrasse d’un café à Grasse, la piste d’atterrissage de l’aéroport de Nice-Côte d’Azur et l’intérieur, différents bureau de la Maison Capella, le laboratoire du nez Noël Debruge, la plage de Nice et ses bâtiments de front de mer, les usines Capella et leurs extracteurs, etc. La précision des dessins fait parfois penser à l’usage d’un logiciel de modélisation pour un rendu clinique et précis. Une fois son attention attirée par les détails et la finesse d’exécution, le lecteur note les bateaux dans la marina de Cannes, les petits fours impeccablement alignés dans une perspective, le modèle de la Mercedes décapotable, les bandes jaunes et noires pour délimiter les circulations dans l’usine, la 2CV sur l’autoroute, les différentes œuvres d’art au mur chez les Capella, le modèle réduit de voilier sur le manteau de leur cheminée, le tableau d’Henri Matisse dans la salle de réunion du comité de direction. Il se rend compte que l’artiste représente avec la même minutie les différentes fleurs : patchouli, pavot, rose centifolia.


Dans ce monde décrit avec un œil froid auquel aucun détail n’échappe, les personnages se détachent comme étant plus vivants, même s’ils sont représentés dans un registre esthétique similaire, avec le même souci de la précision pour les tenues vestimentaires, une direction d’acteur naturaliste avec parfois des poses un peu étudiées, un travail très sophistiqué sur la mise en couleurs pour ajouter un peu de relief et de teinte sur les visages et les mains. L’effet produit peut ne pas être du goût de tout le monde, un peu froid, au point que la séduction des trois jeunes mannequins du spot de pub pour le parfum Grain d’Azur apparaît artificielle et elles apparaissent trop parfaites, trop cambrées dans leur façon de bouger pour être vraiment séduisantes, neutralisant toute forme d’érotisme. Les auteurs se montrent assez facétieux et même moqueurs dans ce passage, le flacon surgissant de l’océan, bien dressé vers le ciel pour une métaphore dont la finesse fait défaut. Ces caractéristiques visuelles induisent que les comportements sont aussi factices que l’apparente beauté de surface et les comportements très policés qui ne parviennent pas à faire illusion quant aux motivations profondes intéressées et égoïstes.



C’est donc reparti pour une lutte intestine afin de s’approprier la place laissée vacante par le patriarche. Les coscénaristes ont ainsi construit leur récit, que le lecteur prend parti pour Pierre-Jean Capella, le seul héritier qui semble avoir vraiment à cœur les intérêts de l’entreprise familiale, avant les siens, et qui tente d’aider son paternel de manière désintéressée, par comparaison avec les autres membres de la famille surtout focalisés sur leur propre intérêt. Toutefois, ce fils fait l’aveu à son épouse Victoria qu’il se trouve lâche : finalement le potentiel retour de son père constitue la solution de facilité dans laquelle il n’a pas à s’imposer face à ses frères et sœurs. Il se voit contraint de fouiller un peu dans la vie privée de son père et il découvre des choses qu’il ne soupçonnait que ce soit sur sa vie privée, ou sur les petits (et parfois gros) arrangements qui ont permis de d’étouffer des affaires scabreuses pour le bien du développement de la maison Capella. Paul Capella explique à sa bru Victoria que : En l’absence de nouvelles Terræ Incognitæ à conquérir, le business est devenu la seule aventure moderne qui vaille le coup d’être vécue, un chef d’entreprise se doit d’être un véritable aventurier. Le lecteur constate avec Pierre-Jean qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs.


Par comparaison avec le premier tome, le lecteur fait le constat que les intrigues familiales gagnent en substance, car elles peuvent s’appuyer sur ce qui a été exposé et établi dans le premier tome. Chaque stratégie et chaque alliance obligent les personnes concernées à accepter des compromis, à transiger avec la morale et avec ses principes. La pureté ne résiste pas à l’aventure capitaliste, mais d’un autre côté l’ambition personnelle et les compromissions qui l’accompagnent se retrouvent au service de l’entreprise familiale, lui fournissent l’énergie requise pour affronter les difficultés et croître. Dans ce tome, les auteurs intègrent également plus d’aspects techniques relevant de l’industrie des parfums : la promotion d’un produit, le rôle des consultants indépendants intermédiaires entre certaines marques et certains parfumeurs, l’art de composer un parfum selon Edmond Roudnitska (1905-1996), la note de tête et la note de cœur, la note de fond, le jus, la concrète (pâte correspondant au parfum à l’état solide). Dans le premier tome, ils évoquaient la question des parfums de synthèse, dans celui-ci ils mettent en scène une culture locale de la rose Centifolia, et l’enjeu de revenir à des méthodes traditionnelles.


Le lecteur s’attendait à une suite prévisible, dans la lignée du tome un. Dans un premier temps, il peut être un peu déconcerté par le nouveau dessinateur, avec des images très propres et une apparence très lisse, mettant en œuvre un nombre certains de clichés chic dans la représentation des personnages et des milieux dans lesquels ils évoluent. Progressivement, il apprécie la précision méticuleuse des représentations, leur consistante, le comportement adulte des personnages et leur faillibilité, la tension grandissante dans leurs affrontements feutrés et leur pragmatisme. L’intrigue et sa narration gagnent en consistance et en nuance.



lundi 1 janvier 2024

Les parfums du pouvoir T01 Le piège indonésien

FiFi award du meilleur flacon… Il n’y a pas de quoi pavoiser non plus !


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Il est initialement paru sous le titre de La maison des fragrances en 2020. Il a été réédité sous le titre de Les parfums du pouvoir en 2022, à l’occasion de la sortie du tome 2. Il a été réalisé par Christophe Mot & Éric Corbeyran pour le scénario, par Piotr Kowlaski pour les dessins, Cyril Saint-Blancat pour les couleurs, et Viktor Kalvachev pour la saisissante couverture de l’édition de 2020. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Quelque part sous les tropiques, sur une plage paradisiaque, un homme, en tong avec une chemisette hawaïenne grande ouverte, lance un bâton, et son chien Fidji s’élance pour aller le chercher. Au lieu de le prendre dans sa gueule, il se met à gratter le sable, et il déterre un bloc gris. Ernesto le félicite. Il rentre chez lui avec ce beau bloc d’ambre gris et il téléphone à son commanditaire. Il lui annonce qu’il s’agit d’un bloc de cinq kilos et demi, ça faisait longtemps que Fidji n’avait pas déniché un bloc d’ambre gris de cette taille. Il annonce le prix : quarante mille euros. Son interlocuteur s’exclame : tout ça pour du vomi de cachalot. Il faudra que Ernesto lui explique un jour comment il dépense tout cet argent dans son coin perdu au bout du monde. Il ajoute qu’il sera payé dès réception de sa facture, comme d’habitude, et qu’il peut garder le bloc au frais pour le moment. Il préviendra Ernesto quand il en aura besoin. Ernesto raccroche, et il enveloppe le bloc dans un chiffon, puis va le ranger dans un réfrigérateur qui en contient déjà une quinzaine. Puis il s’allume une cigarette roulée à la main et va la savourer confortablement calé dans un fauteuil à bascule sur sa véranda.



La nuit à Monaco dans un palace, une escort-girl frappe à la porte d’une chambre. Y ayant été invitée, elle rentre à l’intérieur où l’attend un vieil homme avec un masque blanc dissimulant son identité, appréciant qu’elle soit à l’heure. Le petit supplément de la professionnelle est sur la table de nuit avec son cadeau habituel. Ils passent au lit, où elle le chevauche dans la position de l’Andromaque, et elle s’active. Claude Capella fait un malaise, et la dame appelle les secours. Au sein du laboratoire de la maison Capella, Ester Capella fait sentir à deux laborantins la nouvelle préparation. Ils commentent : bouquet de rose et de jasmin sur fond oriental légèrement vanillé. Le technicien continue : on le croirait poudré, mais paradoxalement ça reste très frais, vaguement ambré. La technicienne poursuit : un peu épicé aussi par une caresse de gingembre et de patchouli. Noël Debruge, le parfumeur de la maison Capella, entre dans le laboratoire, demandant à Ester ce qu’elle fait là. Elle explique qu’elle s’occupe de la commande Chambleau, et elle lui fait sentir la préparation. Il se montre très critique : un vrai jardin botanique là-dedans. Il estime qu’il faudra encore quelques milliers d’essais et ça devrait être pas mal. Il lui demande si elle a une idée du prix du marché pour la rose Centifolia. Avec un montant pareil, elle ne pourra en mettre que 0,001%, voire moins. Autant dire rien.


Une magnifique couverture, pour la première édition, avec des couleurs chaudes et une composition sophistiquée : cette femme dans un flacon, le sol décoré par les trajectoires d’avion de ligne, et une assemblée d’hommes et de femmes de l’ombre en arrière-plan. Par comparaison, la couverture de l’édition de 2022 apparaît bien sage, même si elle est plus explicite. Il ne faut pas longtemps au lecteur pour saisir le genre du récit, même s’il n’a pas lu le texte de la quatrième de couverture. Les auteurs racontent une saga familiale, avec comme élément original le fait que leur fortune provient de l’industrie du parfum. Corbeyran est familier du genre, que ce soit comme scénariste seul avec la série Châteaux Bordeaux avec le dessinateur Espé, ou en collaboration avec une autre scénariste pour la série Le maître chocolatier avec la coscénariste Bénedicte Gourdon et le dessinateur Chetville (Denis Mérezette). Les conventions du genre règnent en maître : une riche famille, des coups bas entre eux, le patriarche grand entrepreneur ayant fondé l’entreprise qui se retrouve écarté des affaires, les enfants qui se disputent pour la succession, les épouses et époux plus ou moins fiables, les petits-enfants qui n’ont pas la place d’exister, le scandale public, les menaces économiques pouvant provoquer la chute du chiffre d’affaires de l’entreprise, et la ruine de la famille, sans omettre les lieux luxueux et les voyages au bout du monde.



L’artiste avait déjà travaillé avec Éric Corbeyran, en particulier sur la série Badlands et avec Joe Casey pour la série Sex. Il réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif avec un niveau de détails élevé et des traits de contours fins, parfois un peu cassants, parfois un peu secs, ce qui apporte une petite impression de dureté en cohérence avec la dureté du monde des affaires. Il impressionne le lecteur en se montrant très investi dans la représentation des environnements quelle qu’en soit la nature : le calme de la plage tropicale déserte avec ses palmiers, le flux et le reflux de la mer, la cuisine bien équipée d’Ernesto avec ses nombreux ustensiles, l’aménagement très confortable et un peu impersonnel de la chambre d’hôtel de luxe où se déroulent les ébats, la grande villa des Capella à Châteauneuf-Grasse, avec sa piscine, son luxueux salon avec baie vitrée donnant sur la piscine, la somptueuse salle Wagram à Paris où se déroule la cérémonie de distribution de prix de la parfumerie française, les bureaux de la direction de la parfumerie Capella et sa grande salle de réunion, la chambre d’hôpital de Claude Capella, un cours de golf, la plantation d’aloès pour récolter le calambac (bois de oud), etc. En outre, le dessinateur est amené à représenter plus éléments spécifiques à l’industrie de la parfumerie, ce qu’il fait sur la base de solides références : un laboratoire de développement, plusieurs zones d’une usine de production à Grasse avec ses fûts, et ladite plantation. Éventuellement, le lecteur peut rester un peu sur sa faim concernant l’art des flacons, car il n’en est pas question et ils ne sont pas montrés.


Kowalski impressionne l’évidence discrète de ses dessins et de sa narration visuelle, sans qu’une case ne pète plus qu’une autre, sans dessin démonstratif. Pour autant chaque personnage est visuellement pleinement incarné, facile à identifier sans être caricatural. De même, chacun porte une tenue vestimentaire en accord avec son âge et sa position sociale. La direction d’acteur est en cohérence avec la personnalité de chacun. Le lecteur se trouve tout naturellement transporté dans chaque scène de manière organique : tranquille et détendu sous les tropiques, assez impatient alors que l’escort-girl commence à faire usage de son charme et de ses compétences professionnelles, en pleine empathie avec le nez Noël Debruge qui voit une jeune femme commençant à lui expliquer son métier, et en même temps courroucé comme ladite jeune femme de se voir ainsi traitée de haut, conscient de l’opération de séduction à laquelle se livre Christian Capella pour essayer de rentrer dans les bonnes grâces de la fratrie, les tensions entre les différents membres de la famille Capella (Pierre-Jean, Christian, Hortense, Dominique) alors qu’il faut envisager la succession de leur père Claude Capella dans le coma à l’hôpital, que chacun a son propre objectif qu’il ne souhaite pas rendre public, et sa stratégie, tout en professant n’avoir que l’intérêt commun de l’entreprise à l’esprit (un beau jeu de sous-entendus et mimiques de façade), ou encore les informations livrées par le comptable Victor à Pierre-Jean Capella, en se retrouvant dans l’obligation d’expliciter ce qu’il a découvert, et de rappeler que son poste clé au sein de l’entreprise depuis des décennies fait de lui le dépositaire de quelques secrets sensibles.



Rendu participatif grâce à la narration visuelle sachant transcrire les détails des lieux et les nuances des caractères et des émotions, le lecteur observe les membres de la famille Capella, conscient des conventions du genre petites manipulations en famille pour mettre la main sur la direction de la société familiale. Cette trame bien balisée est enrichie par les éléments spécifiques à la parfumerie, bien présents sans être très techniques : l’ambre gris, le nez, les captifs, la mise en concurrence par le biais d’appel d’offre lancé par des grandes marques, le choix technique entre matières naturelles et produits de synthèse, le budget à investir dans la recherche et le développement, le caractère stratégique des approvisionnements, sans oublier le voyage dans un pays exotique pour négocier avec un fournisseur prometteur. En filigrane, transparait l’exigence capitaliste qui est de faire du chiffre d’affaires, de conclure des marchés, d’assurer l’avenir de l’entreprise, déconnecté d’une ambition créative en matière de parfum, tout étant ramené à la dimension économique. L’enjeu de la gouvernance de l’entreprise, plus que de la responsabilité, balance entre une question d’ego et une question de profit personnel, assorti de prestige, les compétences se situant sur le plan de la stratégie et des positionnements industriels, sans rapport avec le savoir-faire de composer un parfum. Une vision très matérialiste et concrète, dépourvue de dimension artistique.


D’un côté, le lecteur peut se dire qu’il a va découvrir un produit assez formaté, d’une famille ou d’un clan régnant sur une grande entreprise, et s’alliant ou s’opposant pour la succession du patriarche, alors que la société doit affronter des moments cruciaux pour son développement et même sa survie. D’un autre côté, même s’agit bien de ce genre, la narration visuelle révèle une solidité impressionnante, et un rendu parlant des nuances, et l’intrigue adopte un ton plutôt pragmatique que romantique, ce qui en fait un récit adulte et dur.



mercredi 12 mai 2021

Le Maître Chocolatier - Tome 3 - La Plantation

Goûtez-moi ce Forastero du Venezuela.


Ce tome fait suite à Le Maître Chocolatier - tome 2 - La Concurrence (2020). Comme il s'agit d'une trilogie, il vaut mieux avoir commencé par le premier tome et les avoir lus dans l'ordre. La première édition date de 2021. Il est coécrit par Éric Corbeyran et Bénédicte Gourdon, dessiné et encré par Chetville (Denis Mérezette), avec une mise en couleurs réalisée par Mikl. Il s'agit d'une bande dessinée comptant 62 planches.


Dans l'atelier de la boutique Bar à Chocolat, Manon est en train de préparer des pralinés : faire fondre le chocolat, le verser dans un moule, gratter le surplus, chasser les bulles, évacuer le trop-plein de chocolat, racler et mettre au frigo, caraméliser les fruits secs, remplir les coques avec, replacer au frigo, refermer les coques, enfin démouler les petits carrés. Manon est très satisfaite du résultat obtenu, et Alexis Carret la félicite mais elle voit bien qu'il n'est pas entièrement convaincu. En fait, il lui indique qu'il faut passer à des outils plus professionnels comme le cadre, la guitare et la fontaine à chocolat. Il ajoute qu'il est à la recherche d'une idée innovante qui leur permettrait de se démarquer de la concurrence, autre que les pralinés, les ganaches, les tablettes et même les sculptures. Pour lui, le chocolat, c'est le goût pas la forme. Le goût, il n'y a que cela pour se différencier des autres, le goût uniquement. Il ressent avec acuité qu'ils ne maîtrisent aucun des facteurs essentiels qui déterminent ce qui sort de leur boutique. Ils sont tributaires des fournisseurs qui leur proposent leur palette de produits. Mais finalement, ils sont toujours dépendants de choix qui sont faits par d'autres. Pour eux, l'idéal serait de rencontrer des producteurs, d'échanger avec eux, de discuter des particularités de leurs fèves, de leur façon de cultiver les cacaoyers, de leur environnement, du terroir, etc., de visiter l'un des 45 pays producteurs de cacao. Ils se rendent compte que ni l'un ni l'autre n'a jamais voyagé.


Le même soir, Clémence rentre chez elle à pied en tenant sa fille Ahinoa par la main. Elle entend quelqu'un qui l'appelle par son prénom : Karen se tient dans l'ombre d'une porte cochère, avec un œil au beurre noir. Elle a quelque chose à lui dire à propos de Ben. Le lendemain, en Côte d'Ivoire, Édouard Carret et son adjoint Walter visitent une plantation de cacaoyers. Le premier interpelle un enfant avec un plateau de cabosses sur la tête, et lui fait observer qu'il en a laissé une sur l'arbre où il vient de les cueillir. L'enfant répond qu'elle n'est pas tout à fait assez mûre. Le responsable de la cueillette vient à son aide en expliquant qu'effectivement elle serait trop amère. Walter insiste et donne l'ordre de la cueillir, en sachant que de toute façon, en usine ils ajouteront 80% de sucre pour faire passer l'amertume. Une heure plus tard, Walter au volant de la voiture les a ramenés à Abidjan. Édouard remarque qu'ils ne se dirigent pas vers l'hôtel : effectivement Walter l'emmène dans la rue des prostituées car ils ont une après-midi de libre et ils peuvent en profiter pour passer du bon temps. Le même jour à Bruxelles, Clémence est installée dans l'un des fauteuils du salon d'Alexis et lui rapporte ce que Karen lui a expliqué. Benjamin Crespin, leur associé, est séquestré par les hommes de main de monsieur Logan, et il est vraisemblable qu'il ait trempé dans des affaires louches. Alexis a du mal à en croire ses oreilles et est prêt à mettre en doute la parole d'une droguée.



Quel plaisir de retrouver ces personnages ! Manon est toujours agréable et souriante, contente d'apprendre, de faire, de s'investir dans une relation constructive avec Alexis. Le dessinateur représente une jeune femme alerte, souriante, habillée simplement. Alexis Carret continue d'aller de l'avant avec son entreprise. Il ne s'agit plus pour lui de simplement exercer son art, mais aussi de faire vivre sa boutique. Les coscénaristes savent faire apparaître sa motivation plus profonde avec son projet de faire mieux que des bons chocolats, mieux que la concurrence, en proposant des produits d'exception. Clémence apparaît un peu plus âgée que Manon, avec des gestes plus en retenue, des expressions de visage plus mûres, marquées par l'inquiétude, des tenues plus sophistiquées. Benjamin Crespin est toujours aussi séduisant, avec un petit air enjôleur, mais aussi un visage plus dur quand il est poussé dans ses retranchements par Alexis. Alors qu'il pouvait trouver que les personnages n'étaient pas très développés dans les 2 premiers tomes, le lecteur se rend compte qu'ils ont chacun leur caractère. Ils n'ont jamais été interchangeables, mais ici, c'est aussi une évidence que leur comportement est dicté par leur personnalité, et qu'ils ne sont pas juste unidimensionnels.


L'image de couverture annonce explicitement que le personnage principal va se rendre dans une plantation de cacaoyers. C'est bien sur l'occasion d'en apprendre plus sur cette composante de l'industrie des chocolats belges. Dans les deux premiers tomes, le lecteur avait également l'impression que les auteurs se contentaient d'une vulgarisation superficielle un peu légère sur la chaîne de production. Il se rend compte qu'il n'avait peut-être pas tout à fait bien mesuré la réalité des informations qui étaient présentes. Il s'en rend mieux compte avec la scène d'ouverture au cours de laquelle Manon prépare des pralines. En un peu plus d'une page, il a tout suivi, de manière claire, avec une complémentarité exemplaire entre texte concis, et images montrant clairement le travail. Il retrouve la même qualité de vulgarisation lors de la visite de la plantation du professeur. D'un côté, c'est toujours présenté de manière simple et un peu gentille. D'un autre côté, il s'agit de 5 pages allant de l'irrigation des cacaoyers dans le verger, à au séchage lent des fèves après fermentation, avec un tri à la main avant expédition. En outre, il a droit à un petit complément quand Alexis se rend chez le torréfacteur installé à Avignon, avec deux pages d'explication supplémentaire. Pendant la séquence de visite du verger, le lecteur apprécie à nouveau la qualité de la mise en images de Chetville. Il est évident que les 3 auteurs se sont coordonnés, et que l'artiste a effectué un sérieux travail de recherche de références. Le lecteur accompagne Alexis et Benjamin dans ce tour du propriétaire, en écoutant avec intérêt leur guide Bao Ngoc, tout en regardant autour de lui, et observant les réactions de deux acheteurs potentiels.



Tout du long de ce troisième tome, le lecteur apprécie la qualité de la narration visuelle, épaté par son évidence et son humilité discrète. De temps en temps, il ralentit sa lecture pour mieux apprécier une case, sans forcément sans rendre compte. Chetville donne l'impression de réaliser des dessins faciles, à la lisibilité immédiate, sans rien de remarquable. Pourtant sous un dehors tellement classique qu'il en est presque académique, il réalise une narration visuelle d'une grande qualité. L'artiste promène le lecteur dans des lieux très différents qui semblent tous plausibles, cohérents, conformes à la réalité, sans le vernis clinquant d'une brochure de tourisme : le laboratoire de cuisine au-dessus de la boutique de chocolat, la plantation de cacaoyers en Côte d'Ivoire avec les enfants en train de travailler, l'immeuble mal entretenu où est séquestré Ben, le pavillon de luxe de la famille Carret, la superbe vue depuis le balcon de la chambre d'hôtel à Hô Chi Minh-ville, la plantation artisanale du professeur, le restaurant très convivial à Bên Tre, les deux pages (40 & 41) de tourisme au Vietnam, et bien sûr les rues de Bruxelles. S'il le souhaite, le lecteur peut prendre le temps de regarder plus dans le détail ces passages, et il éprouve la sensation de faire un tourisme calme qui ne se focalise pas sur une liste d'éléments spectaculaires à voir à tout prix, mais plus sur des lieux de vie.


Le lecteur se rend compte que sa réaction est identique concernant le scénario : sympathique, peut-être un peu mièvre par moment. Il prend conscience qu'il a confondu gentillesse et fadeur. Certes, les personnages ont tendance à se montrer prévenant les uns envers les autres, et à affronter les difficultés avec un optimisme certain. Mais quand même, les coscénaristes savent se servir des conventions du récit de genre Aventure, mettant en scène une séquestration, une opération de libération un peu légère, des casseurs de vitrine, deux passages à tabac (une victime finissant à l'hôpital), l'assassinat d'une personne dans son lit, un enlèvement en pleine rue, un chantage et même l'explosion d'un bateau de plaisance. On est loin d'un récit florianesque et aseptisé. À bien y regarder, il est également possible de relever une ou deux remarques économiques, et même une de nature politique. Comme dans le tome précédent, les auteurs glissent une petite pique sur l'industrie agro-alimentaire qui n'a à l'esprit que les bénéfices, sans aucune considération pour le goût (on rajoutera du sucre), ni pour la main d'œuvre employée (des enfants). En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut se retrouver fort surpris du traitement très pragmatique du personnage du professeur qui s'est fait justice lui-même et qui est présenté sous un jour positif, de l'usurier qui n'est pas puni, ou encore du régime communiste liberticide, mais assurant une forme de bien-être de ses citoyens, décidément pas un récit naïf.


Ayant lu les deux premiers tomes, le lecteur est acquis d'avance au travail des auteurs pour le troisième, s'apprêtant à un récit sympathique, et vaguement peinard. Il retrouve le grand professionnalisme de Chetville dont les pages sont si évidentes et claires, qu'il pourrait passer à côté de leur richesse et de leur maitrise. Il prend conscience, que loin de se reposer sur leurs lauriers, les coscénaristes maintiennent les qualités de leur narration : relations entre des personnages adultes, dimension vulgarisatrice sur le chocolat, aventures avec des risques réels et des conséquences, et pragmatisme intégrant le principe de réalité par opposition à des idéaux purs et plus adolescents. Le récit révèle également des saveurs inattendues grâce à l'effet cumulatif des éléments déjà présentés dans les tomes précédents.



mardi 2 février 2021

Malpasset (causes et effets d'une catastrophe)

Que Fréjus renaisse !

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2014. Elle a été réalisée par Éric Corbeyran pour le scénario et par Horne Perreard pour le dessin, l'encrage et les nuances de gris.

Toulon en janvier 1960, un monsieur se présente dans un pressing avec des draps encore pliés. L'employé s'en étonne car ils semblent parfaitement propres : il explique qu'il les a retrouvés dans une armoire et que lorsque la vague est passée, la boue s'est infiltrée partout. Les draps se trouvaient dans une armoire au premier étage et quand la vague a déferlé, elle a emporté tout ce qui se trouvait au rez-de-chaussée et inondé tout ce qui était à l'étage, mais personne n'est mort. À Fréjus dans le Var le 2 décembre 1959, tout le monde est confortablement installé dans son lit ou autour d'un dîner, devant son poste de radio ou la télé. À 21h13, le barrage cède libérant une vague de 60 mètres de haut. 50 millions de mètres cubes d'eau se déversent d'un seul coup dans la vallée, projetant des rochers, de la terre et des énormes blocs de béton, arrachant les arbres, anéantissant les habitations, emportant tout sur leur passage. Dix kilomètres séparent Fréjus du barrage. La vague met 25 minutes pour les parcourir avant de se jeter dans la mer. 450 personnes trouvent la mort cette nuit-là, dont près d'un tiers sont des enfants. Au matin on ne dénombre pas moins de 4.000 sinistrés. Aucune famille n'est épargnée. Tout le monde a perdu quelqu'un.

Georges Sénéquier est né en 1929 et il a eu 30 ans le 30 décembre 1959, le lendemain de la rupture du barrage. À l'époque, il était technicien de la Défense Nationale. Il travaillait à l'usine de torpilles de Saint Tropez. Il était également conseiller municipal depuis peu. Pour lui et toute l'équipe municipale, Malpasset a été leur baptême du feu. Il était revenu chez lui assez tard le 02 décembre 1959, sa fille de 4 ans dormait déjà. Après le dîner, il révisait ses cours pour un examen à passer, et il a entendu comme le bruit apporté par le mistral de dizaines de trains qui passaient en même temps. Après ce boucan, la lumière s'est éteinte, il n'y avait plus d'électricité. L'énorme grondement qu'ils entendaient avec sa femme était celui de l'eau qui déferlait. Leur maison était sur une butte que l'eau a contournée. Quand il est sorti après le passage de la vague, tout avait disparu autour de la butte, tout avait été emporté. En 1959, Simone Infantolino avait 12 ans, et elle vivait avec ses parents et ses deux frères dans la vallée du Reyran. Les deux frères avaient été punis et avaient dû aller se coucher. Son père dormait aussi épuisé par sa journée de travail. La maison abritait également un frère et une belle-sœur et leurs deux filles. À un moment donné, elle a entendu un bruit incroyable, énorme affreux et il s'est rapproché.



En choisissant cette bande dessinée, il est probable que le lecteur en connaisse déjà le sujet : le 2 décembre 1959, des précipitations intenses font monter l'eau de la retenue du barrage de Malpasset, au-dessus du niveau maximum, et entraîne sa rupture. Une vague de plusieurs millions de mètres cubes d'eau déferle vers la mer, s'abattant sur des habitations isolées et sur Fréjus. Les faits sont relatés en 5 pages en noir & blanc avec des nuances de gris, par des dessins en plan large (des cases de la largeur de la page) ne mettant en scène aucun être humain. Les cartouches de texte sont concis et factuels, apportant des informations très synthétiques. Le chapitre 1 commence en page 12, et le mode narratif change : au temps présent (2014 parution de l'ouvrage, ou un peu avant), un premier témoin (Georges Sénéquier, 30 ans au moment des faits) s'adresse à un interlocuteur, comme s'il s'adressait en direct au lecteur, et fait part de ses souvenirs de cette nuit-là. Tout l'ouvrage est conçu ainsi : sur la base d'entretiens, ou plutôt de recueil de souvenirs, sans que l'intervieweur ne pose de questions, sans son intervention. C'est donc un dispositif très particulier, reposant essentiellement sur des cadrages plan poitrine du témoin, parfois un peu plus larges, régulièrement plus serrés. Tout l'art de l'artiste est de donner vie à ces individus, par le biais des expressions de visage, de la posture, accompagnées occasionnellement d'un geste de la main. Horne Perreard s'en sort très bien. Par la force des choses, les témoins de l'époque ont maintenant tous dépassé les 60 ans. Les cadrages permettent de se focaliser sur leur visage, de voir le calme qui vient avec l'âge, mais aussi les émotions qui prennent le dessus accompagnant un souvenir particulier, une souffrance encore vivante. Le lecteur éprouve la sensation que ces survivants s'adressent directement à lui, qu'il les écoute assis à côté ou en face d'eux. Dans la postface, le scénariste explique qu'après avoir entendu ces différentes personnes, il ne pouvait plus simplement raconter les faits comme une reconstitution, que la parole de ces personnes devait primer sur tout. Cette façon de raconter s'avère parfaitement adaptée et le lecteur sent son cœur se serrer régulièrement.

Ce dispositif très rigoureux ne s'avère ni figé, ni pesant. Les auteurs ont également réalisé une sorte de prologue ou d'interlude pour chacun des 3 chapitres : le prologue montrant le barrage et le parcours de la vague, la présentation de Jean-Paul Vieu qui a réalisé les photographies de la catastrophe, la présentation d'Yvon Allamand adolescent et pompiste occasionnel à la station-service de son père. Ces passages font sens permettant d'élargir un peu le propos, avec des dessins qui semblent parfois un peu léger, mais qui donnent à voir une reconstitution historique soignée en particulier pour les voitures et les trains. Par ailleurs, les témoignages sont nombreux et les intervenants avaient des âges différents au moment de la catastrophe : Annie Brodin (8 ans), Pierre Trujillo (1 jour), Denise Laugier (13 ans), Michel Ruby (8 ans), Louis Infantolino (15 ans), Fernand Martini (artisan électricien), Daniel Castelli (11 ans), Huguette Epuron (31 ans), Alfred Bertini (30 ans, employé de mairie), Michèle Guillermin (14 ans, en pensionnat), Irène Jodar (19 ans, avec un fiancé). Au fil des propos, il revient plusieurs éléments communs comme le bruit de la vague titanesque ou la coupure d'électricité. Le choix de la narration n'étant pas une reconstitution ou une mise en situation, les auteurs font apparaître ces éléments communs par le biais d'une image, celles-ci pouvant se répéter lors d'un autre témoignage. Ainsi il apparaît des leitmotivs visuels comme une onomatopée pour le bruit de la vague, les phylactères vides, les couvertures, l'ampoule éteinte, le barrage rempli à ras-bord, les tuiles de toit, la locomotive, le pupitre vide, le panneau H pour Hôpital, l'arbre nu, le camion de pompier avec la grande échelle, les petites maisons de Monopoly.


S'intercalant avec les plans rapprochés des survivants et les leitmotivs visuels, les auteurs intègrent sporadiquement des cases représentant la situation : les arènes de Fréjus intactes, une tombe de deux frères morts dans l'inondation, des canisses, un hélicoptère survolant la retenue d'eau, une vue aérienne le lendemain de la catastrophe, des maisons en ruine, des rues recouvertes de boue, des ruines du barrage, un verger de pêchers, etc. En début du chapitre 2, Alfred Bertini explique quelques-unes des particularités du barrage et de sa construction. Dans le chapitre 3, Georges Sénéquier évoque la gestion de la crise dans les jours, les semaines et les mois qui ont suivi la rupture du barrage, toujours sous cette forme de témoignage lors d'un entretien. Ainsi, les auteurs apportent des éléments de contexte, revenant sur la construction du barrage, sur l'activité économique de la région, sur la prise en charge des sinistrés. Ils réalisent un ouvrage qui n'est pas une enquête, pas une reconstruction des faits, pas un reportage des décennies plus tard. Ils ont conçu un format qui donne la parole aux survivants, qui permet à la fois de prendre du recul, les années ayant passé, à la fois de faire passer le traumatisme inimaginable vécu par ces personnes. Cela constitue à la fois un devoir de mémoire, à la fois une forme de thérapie pour des individus marqués à vie. En creux se dessine des vies bouleversées par une catastrophe arbitraire, l'impossibilité pour certains de faire leur deuil, ainsi qu'une autre époque. Avec le recul, il apparaît par exemple qu'il n'y avait aucun dispositif d'accompagnement psychologique. Le lecteur a du mal à contenir ses émotions, que ce soit pour des souvenirs atroces (la jeune femme regardant depuis son balcon la vague engloutir des automobilistes qu'elle ne peut pas prévenir), ou incongrus (un homme sorti pour comprendre ce qui se passe et qui voit son voisin partir à la chasse). Il se dit que le plus horrible reste implicite : tous ces êtres humains qui sont morts dans des conditions effroyables.


Voilà un ouvrage qui ne ressemble à aucun autre. Dans un premier temps, le lecteur peut avoir des doutes a priori sur un ouvrage de plus sur le sujet, sur le format très austère en apparence de la narration. Il ne faut que quelques pages pour se rendre compte de l'incroyable intelligence émotionnelle et du respect total que représente ce mode de narratif relatant la parole des survivants. Tout aussi rapidement, ses réserves s'envolent quant aux dessins : l'artiste est totalement au service du projet, sachant insuffler de la vie et de l'émotion dans chaque témoin, avec une densité d'informations visuelles et d'interaction avec les mots, qu'un simple feuilletage ne permet pas de soupçonner. Une réussite extraordinaire.



mardi 9 juin 2020

Le Maître Chocolatier - tome 2 - La Concurrence

Forastero, Criollo, Trinitario

Ce tome fait suite à Le Maître Chocolatier - tome 1 - La Boutique (2019) qu'il faut avoir lu avant. La première édition date de 2020. Il est coécrit par Éric Corbeyran et Bénédicte Gourdon, dessiné et encré par Chetville (Denis Mérezette), avec une mise en couleurs réalisée par Mikl. Il se termine par une chronique chocolatière de 3 pages par la maison Darricau, sur l'utilisation de l'huile palme, et par 3 pages présentant la recette des ganaches Vibrato de la maison Darricau.


Paul Cuypers travaille pour Cacao de Flandre, une entreprise d'import de cacao. Il reçoit un coup de fil de son beau-frère Walter, le bras droit d'Édouard Carret président de la société Honest et père d'Alexis. Walter demande à Paul d'égarer la commande de cacao d'Alexis Carret, de faire en sorte qu'elle ne lui parvienne qu'après les fêtes de Noël. Paul Cuypers accepte tout en faisant le lien de parenté entre Alexis et le patron de Walter. Walter raccroche et rentre en réunion de conseil d'administration où Édouard Carret présente un bilan. Il évoque la progression du chiffre d'affaires, l'effort à fournir sur les barres et les boites, l'objectif de l'année (passer de la quatrième place mondiale à la troisième), et augmenter la part des intérimaires pour diminuer la masse salariale et alléger les bilans. Il conclut en indiquant que Walter et lui prennent l'avion l'après-midi même pour la Côte d'Ivoire afin de négocier les tarifs d'achat. Walter et lui rentrent chacun chez eux pour finir leur valise. À la maison, en terminant sa valise, Édouard a une discussion acide avec sa femme Sophie sur le manque d'ambition de son fils Alexis.

Pendant ce temps-là, Alexis Carret travaille dans son magasin : il apprend à Manon ce qu'est une ganache et comment la faire, en langage des signes : mélange de chocolat et de matière grasse liquide, origine du mot ganache, ajout d'un parfum, de sucre liquide. À la fin de la journée, il l'invite à dîner, ce qu'elle accepte. Le soir, Benjamin Crespin s'est rendu au night-club Le Pharaon : il y a rendez-vous avec monsieur Logan dans son bureau, l'individu auprès duquel il a contracté un emprunt. Monsieur Logan explique qu'il va falloir rembourser plus vite, et qu'il n'y a qu'une seule chose qui l'intéresse : son profit. Mitch raccompagne Crespjn par l'entrée de service, en passant par le salon où attendent les call-girls. Crespin s'arrête un instant pour en saluer une qu'il a reconnue : Karen, une ancienne amie. Elle est en train de fumer un produit psychotrope à l'aide d'un narguilé. Mitch saisit Crespin par l'épaule pour le faire accélérer et Crespin traverse une longue cour encombrée de déchets jusqu'à parvenir à la cabane de surveillance adossée au mur d'enceinte. Il réveille Momo le gardien et sort dans la rue. Manon et Alexis rentrent de leur dîner en tramway, et elle l'invite à prendre un dernier verre chez elle.


Le lecteur revient pour le deuxième tome, à la fois pour les personnages, pour l'intrigue, pour Bruxelles et pour le chocolat. Bénédicte Gourdon & Éric Corbeyran avaient créé des personnages sympathiques, avec leurs qualités et leurs défauts. Alexis Carret continue à gagner en épaisseur, gentil et prêt à partager son savoir avec Manon, en pleine déprime en apprenant la perte de sa commande de couverture, agressif et amer face à son père et Walter, prêt à demander de l'aide quand il ne sait pas faire, un peu crédule. Comme dans le premier tome, Chetville dirige ses acteurs dans un registre naturaliste pour les postures et les expressions de visage. Lors du repas de Noël, (planches 34 & 35), le lecteur peut lire la colère sur le visage d'Alexis, mais avec une expression de visage très porche de celle de son père. Le lecteur peut y voir un mimétisme entre père & fils, comme parfois un soupçon de manque de nuance pour les visages. Cela n'empêche pas les protagonistes, Alexis et les autres, d'être très vivants. Le lecteur retrouve leur apparence spécifique : la jeunesse et l'entrain naturel de Manon et Léa (à comparer avec celui tout professionnel de Léna de Fombelle), l'exigence agressive de monsieur Logan, le sérieux empesé d'Édouard Carret, le sourire enjôleur de Benjamin Crespin, l'énergie positive de Clémence. Chetville apporte un grand soin aux costumes : tenues professionnelles pour Paul Cuypers, Alexis Carret et Manon quand ils préparent des ganaches dans le laboratoire, costume strict pour Édouard Carret et Walter, tenue décontractée pour Alexis quand il sort boire un verre avec Benjamin et Clémence, tenues différentes en fonction des occasions pour cette dernière, etc. Le lecteur mesure toute la capacité de Chetville à insuffler de la vie dans un personnage avec la première apparition de Karen. Il lui suffit de 5 cases (planche 10) pour définir les nuances de sa personnalité, avec ses postures et son visage, sans aucune exagération. Il retrouve également l'utilisation du langage des signes employé par Alexis et Manon pour communiquer et représenté avec fidélité.

Les coscénaristes continuent de malmener leurs personnages et le lecteur ressent une forte empathie pour eux. Ils mettent en œuvre des ressorts de comédie dramatique : coup dur professionnel (la commande de couverture qui n'arrive pas et qui oblige à fermer boutique), l'incompréhension entre Manon et Alexis suite à un baiser mal interprété, l'opposition entre le père et le fils Carret et les tensions familiales qui en découlent, les prises de risque de Benjamin Crespin, le caractère un peu têtu de Clémence, l'émotivité de Manon, etc. D'un côté, il s'agit d'éléments très classiques ; de l'autre les personnages sont assez développés pour que ce ne soient pas que des artifices ou des clichés. Le dosage est parfois fragile, en particulier quand quelques personnages sont uniquement là pour causer du mal (le père Édouard Carret, Walter, monsieur Logan). Pourtant, même si la relation entre Manon et Alexis s'apparente à une bluette, le lecteur se sent émotionnellement impliqué parce qu'elle sonne juste. Il espère que tous s'en sortiront et que la boutique prospérera.


L'intrigue dégage le même parfum de récit très classique : rivalité familiale (Walter voulant couler Alexis pour prendre sa place de fils de la famille), association à risque avec un malfaiteur, concurrence déloyale, etc. Pour autant, le lecteur remet les pieds dans la discothèque et se retrouve avec crainte devant monsieur Logan très sûr de lui dans son fauteuil. Curieux, il fait connaissance avec Karen. Il suit Walter et Édouard Carret en Côte d'Ivoire, en profitant des dessins qui montrent une place de la ville d'Abidjan et un magnifique hôtel de luxe. Il sourit en voyant arriver Léna de Fombelle, magnifique jeune femme à la réussite insolente, ancienne gagnante de l'émission Master Chef : Chetville sait montrer tout son dynamisme carriériste. Il apprécie le cambriolage, simple et facile, avec une narration visuelle en phase, sans exagération dramatique. Il suit avec intérêt la présentation d'un projet d'exposition sur le chocolat. Il sourit franchement quand Benjamin Crespin explique comment il a fait pour pirater un ordinateur, à Alexis un peu crédule. L'explication réelle est moins romanesque, mais pas complètement crédible pour autant.

Comme dans le premier tome, le lecteur se rend que Chetville s'investit beaucoup pour représenter les différents lieux : l'installation industrielle de chocolat de Flandre (vue générale extérieure, et intérieur), la salle de réunion du conseil d'administration horriblement fonctionnelle, la belle demeure des Carret (vues extérieures et intérieures), le bureau de monsieur Logan, la salle d'attente des filles au night-club, le magasin d'Alexis (espace de vente et atelier), le modeste appartement d'Alexis, etc. Comme dans le premier tome, le lecteur constate qu'au fil des séquences, Chetville représente également plusieurs endroits de Bruxelles avec une grande fidélité réaliste. Le lecteur peut voir le quartier de Molenbeek, une commune de Bruxelles-Capitale, avec la boutique Carret implantée en vis-à-vis du canal et les rues quand Alexis court après Manon pour la rattraper, deux ou trois stations de tram avec les immeubles correspondants en arrière-plan, le café À la Mort Subite (rue Montagne-aux-Herbes Potagères) reproduit fidèlement, les galeries royales Saint-Hubert toujours magnifiques, le square de la Putterie. S'il n'y prête pas forcément attention parce que ces éléments de décors apparaissent naturellement en fond de case, le lecteur en prend pleinement conscience avec la planche 48 qui montre une vue de dessus de la Maison du Roi sur la Grand Place de Bruxelles, une vue magnifique, avec un niveau de détail incroyable.

Bénédicte Gourdon & Éric Corbeyran continuent également de parler chocolat. Ça commence par la leçon d'Alexis Carret pour Manon expliquer comment réaliser une ganache, et d'où vient le nom (du patois du sud-est de la France). Ça continue avec l'exposé d'Édouard Carret au conseil d'administration sur la stratégie de la multinationale. Le lecteur découvre ensuite les valeurs d'Alexis Carret lors du repas de Noël au cours duquel il donne son avis sur les pratiques des industriels que ce soit sur l'utilisation de l'huile de palme et les conséquences gustatives et écologiques, ou la façon de pressurer les agriculteurs ivoiriens. Cette dimension du récit est complétée par l'exposé de la maison Darricau sur la différence entre le beurre de cacao et l'huile de palme, ainsi que la modification de ce que recouvre l'appellation chocolat. Les plus curieux finissent en apprenant comment faire une ganache dans l'atelier de la maison Darricau.

Ce deuxième tome poursuit l'histoire d'Alexis Carret et des personnes auxquelles il est associé, soit par la famille, soit professionnellement, avec un dessin toujours aussi classique, et toujours aussi discrètement riche. Le lecteur peut parfois sourire de la narration un peu naïve ou gentille, mais il ne résiste pas longtemps à la sympathie des personnages, à la qualité de la narration visuelle, et aux parfums de chocolat.


mardi 30 juillet 2019

Le Maître Chocolatier - tome 1 - La Boutique

Zinneke-Pis

Ce tome est le premier d'une trilogie formant une histoire complète, indépendante de toute autre. Il est initialement paru en mars 2019, coécrit par Éric Corbeyran et Bénédicte Gourdon, dessiné et encré par Chetville (Denis Mérezette), avec une mise en couleurs réalisée par Mikl. Il se termine par un article de 4 pages sur le chocolat, rédigé par Jacques Pessis (journaliste, auteur et président du Club des croqueurs de chocolat), et par 2 pages de présentation des 4 principaux personnages.


Dans une boîte de nuit Bruxelloise, les clients s'éclatent sur la piste grâce au son d'un DJ. Un type costaud tire Benjamin Crespin par son épaule, pour lui dire que monsieur Morgan souhaite le voir incontinent. Il indique à Clémence, la jeune femme avec qui il danse, qu'il revient de suite. Dans une pièce au calme, monsieur Logan demande à Ben de le rembourser. Comme il en est incapable, Logan lui remet un papier avec la date ultime de remboursement du capital et des intérêts, et le type musclé envoie un coup de poing dans le ventre de Ben pour s'assurer qu'il a bien compris le message. Le lendemain matin, Bob, Lise et Manon arrive à l'atelier de la boutique de chocolat de monsieur Gérard Perdreaux, dans la Galerie de la Reine à Bruxelles. Alexis Carret est déjà au travail. Il distribue le travail entre Bob et Lise. Puis il explique ce qu'il attend de la stagiaire Manon, en langage des signes car elle a des troubles de l'audition et de la parole. Plus tard dans la matinée, monsieur Perdreaux vient pour saluer son équipe, indiquer que la vitrine est presque vide, et que le chocolat en forme de motif de masque africain connaît un grand succès. Il indique à Carret qu'il pourra reprendre ce motif à l'identique à Pâques l'année prochaine. Carret aurait bien aimé en proposer un autre, mais Perdreaux se fie au comportement routinier des clients.


Le soir venu, Alex félicite Manon pour la qualité de son travail. Dans la boutique, monsieur Perdreaux reçoit les compliments des clientes, en les prenant entièrement à son compte, sans évoquer son équipe dans l'atelier. Alexis Carret rentre chez lui en passant par la Grand-Place de Bruxelles, tout en pensant à ce qu'il apporte à la boutique de Perdreaux. Il rentre chez lui, nourrit son chat Ganache, et ouvre son courrier. Il y trouve une invitation à l'anniversaire des 25 ans de Clémence, une amie d'enfance. Il appelle sa mère qui l'invite pour le déjeuner Pascal. Le dimanche venu, il aide à mettre la table pendant que sa sœur va chercher son lapin de Pâques dans le jardin. À table, la discussion revient vite sur l'emploi d'Alex, son père souhaitant qu'il vienne travailler dans son entreprise, son gendre Walter abondant dans son sens. Le lendemain, Alexis prépare des chocolats pour offrir à Clémence, en y mettant tout son savoir pour les composer en hommage aux traits de caractère de son amie d'enfance.

Encore une nouvelle série écrite par Éric Corbeyran, et sur un thème lié à la gastronomie, comme une sorte de recette, celle de Château Bordeaux (avec Espé) appliquée à l'univers du chocolat. L'emballage (la couverture) est très réussi, avec le bandeau inférieur évoquant le papier gaufré des boîtes de chocolat. Le dessin est propre sur lui, annonçant déjà une romance, avec une autre possibilité de couple sur les côtés, et un beau décor en arrière-plan. En commençant la BD, le lecteur voit ses a priori confirmés. Chetville réalise des dessins descriptifs, dans une veine réaliste, faciles à lire, avec des personnages normaux bien faits de leur personne, sans être des top-modèles, évoluant dans des endroits bon chic bon genre, sans être luxueux. Chaque page contient entre 8 et 10 cases, sagement alignées avec leur bordure rectangulaire bien nette. Corbeyran & Gordon commencent par une scène inattendue dans une discothèque, avec un individu physiquement menacé car il n'a pas payé ses dettes : une mise en bouche intrigante avec un peu de suspense pour accrocher le lecteur. Puis on passe au personnage principal : sympathique jeune homme sans histoire, bien installé dans la vie, avec une âme de créateur, dans un milieu professionnel qui profite de lui. Néanmoins, il n'y a pas de personnage méchant à proprement parler, tout au plus des profiteurs. C'est très gentil tout ça.


D'ailleurs, la narration est tellement gentille que les pages se tournent toutes seules, et que le lecteur surprend en lui des réactions inattendues. Chetville représente des personnages presque insipides, et plutôt agréables, (sauf pour Gérard Perdeaux et monsieur Logan), mais tous aisément reconnaissables, différents les uns des autres, et sans insister sur leur diversité. Clémence est née à Madagascar, sans qu'elle ne soit présentée comme une caution de la diversité. Manon s'exprime par le langage des signes, sans non plus être réduite à la représentation d'une minorité, et le dessinateur sait montrer ses mouvements de mains pour parler. D'ailleurs, Alex s'exprime lui aussi en langage des signes, sans que cela ne soit monté en épingle, c'est juste normal. De scène en scène le lecteur se rend compte que sous des dehors simples, il s'attache à ces personnages normaux, dans leur tenue vestimentaire, leurs postures, leurs expressions de visage. Effectivement, monsieur Perdreaux est un petit peu hautain et méprisant, juste ce qu'il faut, c'est l'expression de sa position sociale, de son devoir de prendre des responsabilités en termes de ressources humaines ou de représentation de son commerce, rien de personnel. Effectivement, monsieur Logan est un peu caricatural dans sa posture de prêteur aux méthodes menaçantes, mais c'est avant tout un homme d'affaires. Effectivement, Benjamin Crespin est un charmeur qui n'inspire pas confiance mais qui est très agréable. En fait ce sont les dessins tout en retenue qui arrivent à faire passer ces ressentis, à rendre ces personnages plausibles.

Même s'il n'a pas prêté une grande attention à la couverture, le lecteur se projette dans les différents endroits représentés. La discothèque est impersonnelle au possible et le salon de monsieur Logan semble avoir été pioché dans un film. L'atelier de la boutique de monsieur Perdreaux est déjà plus crédible. Les différents appartements sont aménagés et meublés de manière différente, en fonction du statut social de son occupant. Il suffit de comparer le pavillon cossu de la famille Carret avec l'appartement plus dépouillé de Manon. En page 13, Alex Carret traverse la Place de Bruxelles et le lecteur se rend compte qu'il la reconnaît tout naturellement. En page 29, le lecteur peut également reconnaître l'architecture de la Galerie de la Reine à Bruxelles. Sans en avoir l'air, cette bande dessinée présente plusieurs quartiers de Bruxelles (un quai de canal, un immeuble de Markelbach, une rue de Molenbeek). L'artiste n'est en aucun démonstratif, ce qui n'empêche pas que la narration visuelle emmène le lecteur dans différents endroits de Bruxelles représentés avec soin. L'attention du lecteur s'éveillant graduellement, il est prêt pour noter les clins d'œil en page 43 & 44, où Benjamin et Alex flânent dans les allées d'un marché découvert et regardent une reproduction du navire de La Licorne, puis un fétiche Arumbaya.


Un phénomène similaire se produit concernant le scénario. Les personnages sont assez inoffensifs, mais ils ne sont pas dépourvus de personnalité. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que Benjamin aurait bien tort de ne pas profiter des opportunités qu'il sait créer, qu'Alex est un peu naïf et timoré, que Clémence est un peu manipulatrice voire cruelle dans sa relation avec Alex et Benjamin. Il n'y a que pour Manon qu'il réserve son jugement. Finalement, ces personnages sont moins superficiels qu'ils ne le paraissent de prime abord, moins cliché. L'histoire comprend bien sûr des scènes dédiées au chocolat et à la confection des chocolats. Là encore, le lecteur se dit que les auteurs se contentent de notions très superficielles, que ce soit lors de la description de l'atelier de la boutique Perdeaux, de la préparation des chocolats pour le cadeau de Clémence (finalement il n'y a qu'à rajouter un ou deux ingrédients de ci de là), du choix des chocolats pour la couverture, ou de l'usine de torréfaction. Corbeyran et Gourdon ne recourent pas au dispositif basique d'un professionnel exposant les informations techniques aux personnages, mais insèrent quelques touches techniques. Du coup, le lecteur peut à nouveau ressentir une impression de superficialité, mais s'il repense aux différents détails inclus, il se rend compte qu'il se produit un effet cumulatif : le terme de couverture, les différents pays producteurs de fève, la nature du métier de maître chocolatier, les moules, le conchage, l'apport de Rodolphe Lindt (1855-1909), et il y même un graphique radar pour représenter les caractéristiques du mélange choisi par Alex Carret, entre cacaoté, fruité, sucré, aromatique, grillé, acide, amer.

De la même manière, les coscénaristes développent au cours du récit la manière de monter une boutique à partir juste du savoir-faire d'Alexis Carret. Là encore, il ne s'agit pas de donner un cours magistral ou de suivre la notice explicative de la Chambre de Commerce, mais de suivre les personnages, au fur et à mesure des étapes. Dans un premier temps, le lecteur peut trouver que les auteurs ont la main un peu lourde avec le portrait de Gérard Perdreaux, méchant patron ramenant tout à lui, sans considération pour ses employés. La provenance des capitaux produit le même effet sur la perception que le lecteur a de monsieur Logan et de Benjamin Crespin. Mais le déroulé de l'histoire apporte des nuances, en particulier Ben n'ayant rien de manichéen dans sa conduite. L'angélisme du personnage d'Alex Carret est compensé par le déroulement des opérations aboutissant à l'ouverture de sa boutique. Il se lance bel et bien dans une entreprise capitaliste qui ne peut réussir que sous certaines conditions. C'est toute l'intelligence de la narration que de de savoir inclure des éléments comme le choix de l'emplacement de la nouvelle boutique ou la conception d'un produit emblématique. À nouveau, la lecture donne une impression de scènes faciles et évidentes, mais en fait les auteurs vont jusqu'à montrer les créations originales d'Alex Carret, du Inukshuk au Het Zinneke. Ce dernier élément vient également alimenter le décor belge, en plus des bâtiments représentés par Chetville et des mentions du Manneken-Pis ou du Mima Museum.

En découvrant la couverture de cet ouvrage sur les présentoirs, le lecteur se dit qu'il s'agit d'une simple déclinaison mercantile de la formule utilisée pour la série Château Bordeaux par Éric Corbeyran, scénariste très prolifique, de 14-18 avec Étienne Le Roux, à Le chant des Stryges avec Richard Guérineau & Isabelle Merlet. Les dessins de Chetville apparaissent comme très professionnels, mais aussi trop classiques, même si cet artiste a déjà une longue carrière derrière lui, par exemple la série Sienna avec Desberg et Fillmore. En fait, cette BD ressemble à une autre, comme un chocolat peut ressembler à un autre : il faut croquer dedans pour en goûter toutes les saveurs. Sous des dehors d'un récit trop classique, elle contient des parfums aux arômes délicats qui s'avèrent plaisants, lui donnent une identité unique, et restent à l'esprit du lecteur qui prend conscience progressivement de leur effet cumulatif.




lundi 16 avril 2018

Le quatrième mur

Personne ne quitte ce monde vivant.

Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre. Cette bande dessinée est l'adaptation du roman du même nom de Sorj Chalandon : Le quatrième mur (2013), prix Goncourt des Lycéens 2013 et choix des Libraires 2015. Il a été adapté en bande dessinée par Éric Corbeyran (scénario) et Horne Perreard (dessins). il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, avec des nuances de gris.

Dans l'introduction de 2 pages, un homme en costume se tient sur une scène et présente Antigone, avec les mots de Jean Anouilh. Chapitre 1 - Georges participe à une manifestation en faveur de la Palestine, dans les rues de Paris, en avril 1974. À côté de lui marche Samuel Akounis, un pacifiste juif grec de Salonique. Sam demande à Georges de ne pas clamer haut et fort n'importe quel slogan. Georges a rencontré Sam la première fois, alors que ce dernier donnait une conférence à la Fac de Jussieu, sur l'opposition à la dictature des colonels dans son pays (1967-1974). Il raconte, entre autres, comment une représentation d'Ubu Roi (d'Alfed Jarry, 1896) a provoqué son emprisonnement arbitraire, parce qu'il en était le metteur en scène.

Le groupe gauchiste auquel appartient Georges perd de sa vigueur et il se retrouve un peu désorienté. Par contre il continue à fréquenter Sam. Ce dernier lui parle de la pièce Antigone, écrite par Jean Anouilh en 1944 : Antigone. Il lui parle de la petite maigre, de ses parents juifs, de la notion de quatrième mur (ce mur virtuel qui sépare les acteurs des spectateurs au théâtre), de Joseph Boczov. Il lui apprend le sens des mots et à faire la différence entre une dictature et la démocratie qui existe en France. Georges se marie avec Aurore, et ils ont une fille qu'ils appellent Louise. Samuel Akounis tombe malade, et il parle du projet qu'il a initié, à Georges : faire jouer Antigone à proximité de la ligne verte (frontière de 1967), dans la zone frontalière du Liban et de la Palestine.



Si le lecteur n'a jamais entendu parler du livre original de Sorj Chalandon, il ne se rendra pas forcément compte qu'il s'agit d'une adaptation. Cela veut dire qu'Éric Corbeyran a bien fait son travail, en sachant transcrire les spécificités de l'écriture d'un roman, avec les particularités narratives d'une bande dessinée. Le pari était risqué parce que l'intrigue ne repose pas sur des aventures ou sur des rebondissements étonnants, mais souvent sur des échanges de points de vue au cours de discussions. Or les dialogues ne sont pas souvent des séquences présentant un grand intérêt visuel. Afin de conserver une narration fluide, le scénariste a choisi de mettre en scène les passages avec des déplacements, ou des actions particulières (par exemple une manifestation), et d'insérer les réflexions de Georges sous forme de cellule de texte.

Éric Corbeyran et Horne Perreard avaient déjà travaillé ensemble sur une adaptation d'un roman de Frantz Kafka : La métamorphose (2009). Ce dessinateur réalise donc des dessins en noir & blanc qu'il habille avec nuances de gris, comme appliquées à l'aquarelle. Par cette méthode, il peut donner l'impression de textures sur les murs ou d'autres éléments de décor, évitant un effet trop lisse ou trop nu. Il rend aussi ainsi compte des ombres portées par les sources de lumière. Cela donne l'impression de pages assez denses d'un point de vue graphique. En y regardant de plus près, le lecteur peut avoir l'impression que les traits encrés s'apparentent à des esquisses, L'artiste s'attachant plus à capturer l'impression générale du moment pour en conserver la spontanéité, qu'à se montrer le plus précis possible, ou le plus descriptif possible. Ce choix graphique donne une forme d'allant à la narration visuelle, évitant une forme trop pesante. De temps à autre, Horne passe plus de temps pour une vue plus éloignée comme celle d'une foule lors d'une manifestation, ou la vue d'ensemble de l'amphithéâtre de Jussieu, ou encore une vue globale d'un quartier de Paris.



Au fil des pages, le lecteur peut se projeter dans chaque environnement qu'il s'agisse du petit appartement de Georges, de la chambre d'hôpital de Sam, ou des différents lieux au Liban et en Palestine. Les dessins ne constituent pas un reportage journalistique sur l'état du Liban, encore moins une balade touristique. Cela n'empêche pas le lecteur de pouvoir observer l'ampleur des dégâts occasionnés par la guerre, ou d'être sous le charme des paysages intacts en dehors des villes. Cette approche graphique conserve également la spontanéité des personnages. Horne leur donne des silhouettes toutes un peu similaires, à savoir fines. Le lecteur constate qu'il sait les représenter dans des postures de tous les jours, effectuant des gestes normaux. Il utilise régulièrement des plans taille pour les discussions ce qui permet de faire apparaître une bonne partie de la posture des interlocuteurs. Le lecteur observe que les visages comportent souvent 2 gros traits pour les sourcils, et un point pour chaque œil. En outre, les visages sont parfois un peu plus gros que ne le voudrait l'exactitude des proportions anatomiques. Cela permet de mieux faire passer les émotions sur les visages en les rendant plus importants et plus expressifs. Ainsi le lecteur perçoit mieux l'état d'esprit de l'interlocuteur.

Horne se montre tout aussi expressif dans les scènes sortant de la banalité du quotidien. Il sait montrer la ferveur d'une foule en train de manifester, la douleur d'un corps torturé, la faiblesse d'un malade alité, la tension de Georges quand son guide lui confie un pistolet, la tension des acteurs quand Georges les rencontre pour la première fois. Par le biais des cases, le lecteur peut observer la précarité et le dénuement dans certains quartiers de Beyrouth. Le lecteur se laisse donc facilement emporter dans l'histoire par les dessins simples en apparence, mais remplissant leur fonction avec un vrai savoir-faire. Il apprécie de lire une vraie bande dessinée, et pas une transposition réalisée à la va-vite en recopiant des gros pavés de texte du roman, avec des images trop figées. Éric Corbeyran est un scénariste de bandes dessinées prolifique qui maîtrise son mode d'expression, auteur de séries comme Le régulateur avec Éric et Marc Moreno, Châteaux Bordeaux avec Espé, Le chant des Stryges avec Richard Mérineau & Merlet. Ici il s'efface derrière le roman originel de Sorj Chalandon.



Le lecteur est amené à suivre un jeune homme d'une bonne vingtaine d'années, pendant plusieurs années, uniquement au travers de ce projet de représentation d'Antigone, au Liban. Dans le cadre contraint de la pagination de cette bande dessinée, Corbeyran ne peut pas expliciter toutes les références historiques, culturelles, religieuses et politiques. Il vaut mieux que le lecteur ait une vague idée de ce qu'est un druze ou un maronite, ou qu'il fasse preuve du courage nécessaire pour aller consulter une encyclopédie en ligne ou papier. Sinon, il éprouvera quelques difficultés à saisir les antagonismes ethniques et culturels que doit surmonter Georges pour tenir faire aboutir le projet initié par Sam. Par contre, le scénariste consacre du temps pour expliquer l'argument de la pièce Antigone de Jean Anouilh, rappeler le contexte de son écriture, et faire ressortir les rapports de force qui existent entre les personnages. De ce fait, même si le lecteur ne s'intéresse pas à la situation du Liban et de la Palestine au début des années 1980, il peut trouver son intérêt dans les tensions sous-jacentes qui font obstacle au projet.

Sorj Chalandon fut un journaliste pendant plus de 30 ans pour Libération (de 1973 à 2007) puis pour le Canard Enchaîné. À ce titre il a reçu le prix Albert Londres en 1988. Il est un écrivain auteur de plusieurs romans la plupart primés, Retour à Killybegs ayant reçu le Grand prix du roman de l'Académie Française, en 2011. Le lecteur suit les dernières étapes de l'organisation de cette représentation d'Antigone, en accompagnant Georges dans ses démarches. Il constate rapidement que chaque personnage a une histoire personnelle qui influe fortement sur ses décisions. L'auteur rend compte de la complexité de la situation, de l'engagement de Samuel Akounis et de son regard sur la vie. Il évoque le passé de ses parents, sous-entendant que leur histoire personnelle a exercé une forte incidence sur celle de leur fils. Ce passage et très rapide dans la bande dessinée, il est peut-être plus étayé dans le roman.



Éric Corbeyran a bien su conserver la dimension littéraire du roman, et les questions qui se posent au fur et à mesure de l'avancée du projet de Sam. Il n'y a pas que les difficultés de faire travailler ensemble des individus dont les peuples s'entredéchirent depuis des décennies. Le projet en lui-même soulève des questions quant à la motivation de Georges, quant à son engagement, quant à l'importance qu'il lui donne par rapport à celle accordée à sa femme et sa fille. En outre, Georges lui-même n'est pas un individu neutre, c'est un blanc, européen, avec une culture catholique, même s'il ne pratique pas cette religion. Il intervient au Liban pour faire aboutir un projet qui n'est pas le sien, pour apporter un moment de paix dans cette région du monde, comme si les communautés locales en étaient incapables par leurs propres moyens. Enfin, l'intrigue d'Antigone entre en résonance de bien des manières avec les personnes d'origine diverse qui doivent l'interpréter. Sorj Chalandon n'utilise pas la pièce de Jean Anouilh comme un vague prétexte culturel plaqué artificiellement. Il en mêle le thème à celui de son récit, pour une mise en abîme intelligente, pertinente et pénétrante. Le lecteur peut également voir une forme de mise en abîme entre Georges et Sam, et l'auteur lui-même dans la mesure où les deux premiers sont des metteurs en scène, fonction que remplit également l'écrivain.


Il est vraisemblable que cette bande dessinée n'apporte pas grand-chose à quelqu'un ayant déjà lu le roman. Pour un autre type de lecteur, il s'agit d'une vraie bande dessinée ambitieuse. Le lecteur peut facilement ressentir de l'empathie pour Georges, projeté dans une situation qu'il n'a pas souhaitée, même s'il dispose d'une personnalité et d'une histoire qui le rendent unique. Il apprécie l'intrigue au premier degré en se demandant ce qu'il adviendra du projet de représentation d'Antigone. Il observe ces individus normaux faire de leur mieux, essayer de s'adapter aux circonstances. Il ressent l'écho de l'intention de Jean Anouilh au travers de sa pièce et la nature universelle de ce thème, s'adressant directement au lecteur, en brisant le quatrième mur de manière métaphorique, plutôt que formelle.