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mardi 2 février 2021

Malpasset (causes et effets d'une catastrophe)

Que Fréjus renaisse !

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2014. Elle a été réalisée par Éric Corbeyran pour le scénario et par Horne Perreard pour le dessin, l'encrage et les nuances de gris.

Toulon en janvier 1960, un monsieur se présente dans un pressing avec des draps encore pliés. L'employé s'en étonne car ils semblent parfaitement propres : il explique qu'il les a retrouvés dans une armoire et que lorsque la vague est passée, la boue s'est infiltrée partout. Les draps se trouvaient dans une armoire au premier étage et quand la vague a déferlé, elle a emporté tout ce qui se trouvait au rez-de-chaussée et inondé tout ce qui était à l'étage, mais personne n'est mort. À Fréjus dans le Var le 2 décembre 1959, tout le monde est confortablement installé dans son lit ou autour d'un dîner, devant son poste de radio ou la télé. À 21h13, le barrage cède libérant une vague de 60 mètres de haut. 50 millions de mètres cubes d'eau se déversent d'un seul coup dans la vallée, projetant des rochers, de la terre et des énormes blocs de béton, arrachant les arbres, anéantissant les habitations, emportant tout sur leur passage. Dix kilomètres séparent Fréjus du barrage. La vague met 25 minutes pour les parcourir avant de se jeter dans la mer. 450 personnes trouvent la mort cette nuit-là, dont près d'un tiers sont des enfants. Au matin on ne dénombre pas moins de 4.000 sinistrés. Aucune famille n'est épargnée. Tout le monde a perdu quelqu'un.

Georges Sénéquier est né en 1929 et il a eu 30 ans le 30 décembre 1959, le lendemain de la rupture du barrage. À l'époque, il était technicien de la Défense Nationale. Il travaillait à l'usine de torpilles de Saint Tropez. Il était également conseiller municipal depuis peu. Pour lui et toute l'équipe municipale, Malpasset a été leur baptême du feu. Il était revenu chez lui assez tard le 02 décembre 1959, sa fille de 4 ans dormait déjà. Après le dîner, il révisait ses cours pour un examen à passer, et il a entendu comme le bruit apporté par le mistral de dizaines de trains qui passaient en même temps. Après ce boucan, la lumière s'est éteinte, il n'y avait plus d'électricité. L'énorme grondement qu'ils entendaient avec sa femme était celui de l'eau qui déferlait. Leur maison était sur une butte que l'eau a contournée. Quand il est sorti après le passage de la vague, tout avait disparu autour de la butte, tout avait été emporté. En 1959, Simone Infantolino avait 12 ans, et elle vivait avec ses parents et ses deux frères dans la vallée du Reyran. Les deux frères avaient été punis et avaient dû aller se coucher. Son père dormait aussi épuisé par sa journée de travail. La maison abritait également un frère et une belle-sœur et leurs deux filles. À un moment donné, elle a entendu un bruit incroyable, énorme affreux et il s'est rapproché.



En choisissant cette bande dessinée, il est probable que le lecteur en connaisse déjà le sujet : le 2 décembre 1959, des précipitations intenses font monter l'eau de la retenue du barrage de Malpasset, au-dessus du niveau maximum, et entraîne sa rupture. Une vague de plusieurs millions de mètres cubes d'eau déferle vers la mer, s'abattant sur des habitations isolées et sur Fréjus. Les faits sont relatés en 5 pages en noir & blanc avec des nuances de gris, par des dessins en plan large (des cases de la largeur de la page) ne mettant en scène aucun être humain. Les cartouches de texte sont concis et factuels, apportant des informations très synthétiques. Le chapitre 1 commence en page 12, et le mode narratif change : au temps présent (2014 parution de l'ouvrage, ou un peu avant), un premier témoin (Georges Sénéquier, 30 ans au moment des faits) s'adresse à un interlocuteur, comme s'il s'adressait en direct au lecteur, et fait part de ses souvenirs de cette nuit-là. Tout l'ouvrage est conçu ainsi : sur la base d'entretiens, ou plutôt de recueil de souvenirs, sans que l'intervieweur ne pose de questions, sans son intervention. C'est donc un dispositif très particulier, reposant essentiellement sur des cadrages plan poitrine du témoin, parfois un peu plus larges, régulièrement plus serrés. Tout l'art de l'artiste est de donner vie à ces individus, par le biais des expressions de visage, de la posture, accompagnées occasionnellement d'un geste de la main. Horne Perreard s'en sort très bien. Par la force des choses, les témoins de l'époque ont maintenant tous dépassé les 60 ans. Les cadrages permettent de se focaliser sur leur visage, de voir le calme qui vient avec l'âge, mais aussi les émotions qui prennent le dessus accompagnant un souvenir particulier, une souffrance encore vivante. Le lecteur éprouve la sensation que ces survivants s'adressent directement à lui, qu'il les écoute assis à côté ou en face d'eux. Dans la postface, le scénariste explique qu'après avoir entendu ces différentes personnes, il ne pouvait plus simplement raconter les faits comme une reconstitution, que la parole de ces personnes devait primer sur tout. Cette façon de raconter s'avère parfaitement adaptée et le lecteur sent son cœur se serrer régulièrement.

Ce dispositif très rigoureux ne s'avère ni figé, ni pesant. Les auteurs ont également réalisé une sorte de prologue ou d'interlude pour chacun des 3 chapitres : le prologue montrant le barrage et le parcours de la vague, la présentation de Jean-Paul Vieu qui a réalisé les photographies de la catastrophe, la présentation d'Yvon Allamand adolescent et pompiste occasionnel à la station-service de son père. Ces passages font sens permettant d'élargir un peu le propos, avec des dessins qui semblent parfois un peu léger, mais qui donnent à voir une reconstitution historique soignée en particulier pour les voitures et les trains. Par ailleurs, les témoignages sont nombreux et les intervenants avaient des âges différents au moment de la catastrophe : Annie Brodin (8 ans), Pierre Trujillo (1 jour), Denise Laugier (13 ans), Michel Ruby (8 ans), Louis Infantolino (15 ans), Fernand Martini (artisan électricien), Daniel Castelli (11 ans), Huguette Epuron (31 ans), Alfred Bertini (30 ans, employé de mairie), Michèle Guillermin (14 ans, en pensionnat), Irène Jodar (19 ans, avec un fiancé). Au fil des propos, il revient plusieurs éléments communs comme le bruit de la vague titanesque ou la coupure d'électricité. Le choix de la narration n'étant pas une reconstitution ou une mise en situation, les auteurs font apparaître ces éléments communs par le biais d'une image, celles-ci pouvant se répéter lors d'un autre témoignage. Ainsi il apparaît des leitmotivs visuels comme une onomatopée pour le bruit de la vague, les phylactères vides, les couvertures, l'ampoule éteinte, le barrage rempli à ras-bord, les tuiles de toit, la locomotive, le pupitre vide, le panneau H pour Hôpital, l'arbre nu, le camion de pompier avec la grande échelle, les petites maisons de Monopoly.


S'intercalant avec les plans rapprochés des survivants et les leitmotivs visuels, les auteurs intègrent sporadiquement des cases représentant la situation : les arènes de Fréjus intactes, une tombe de deux frères morts dans l'inondation, des canisses, un hélicoptère survolant la retenue d'eau, une vue aérienne le lendemain de la catastrophe, des maisons en ruine, des rues recouvertes de boue, des ruines du barrage, un verger de pêchers, etc. En début du chapitre 2, Alfred Bertini explique quelques-unes des particularités du barrage et de sa construction. Dans le chapitre 3, Georges Sénéquier évoque la gestion de la crise dans les jours, les semaines et les mois qui ont suivi la rupture du barrage, toujours sous cette forme de témoignage lors d'un entretien. Ainsi, les auteurs apportent des éléments de contexte, revenant sur la construction du barrage, sur l'activité économique de la région, sur la prise en charge des sinistrés. Ils réalisent un ouvrage qui n'est pas une enquête, pas une reconstruction des faits, pas un reportage des décennies plus tard. Ils ont conçu un format qui donne la parole aux survivants, qui permet à la fois de prendre du recul, les années ayant passé, à la fois de faire passer le traumatisme inimaginable vécu par ces personnes. Cela constitue à la fois un devoir de mémoire, à la fois une forme de thérapie pour des individus marqués à vie. En creux se dessine des vies bouleversées par une catastrophe arbitraire, l'impossibilité pour certains de faire leur deuil, ainsi qu'une autre époque. Avec le recul, il apparaît par exemple qu'il n'y avait aucun dispositif d'accompagnement psychologique. Le lecteur a du mal à contenir ses émotions, que ce soit pour des souvenirs atroces (la jeune femme regardant depuis son balcon la vague engloutir des automobilistes qu'elle ne peut pas prévenir), ou incongrus (un homme sorti pour comprendre ce qui se passe et qui voit son voisin partir à la chasse). Il se dit que le plus horrible reste implicite : tous ces êtres humains qui sont morts dans des conditions effroyables.


Voilà un ouvrage qui ne ressemble à aucun autre. Dans un premier temps, le lecteur peut avoir des doutes a priori sur un ouvrage de plus sur le sujet, sur le format très austère en apparence de la narration. Il ne faut que quelques pages pour se rendre compte de l'incroyable intelligence émotionnelle et du respect total que représente ce mode de narratif relatant la parole des survivants. Tout aussi rapidement, ses réserves s'envolent quant aux dessins : l'artiste est totalement au service du projet, sachant insuffler de la vie et de l'émotion dans chaque témoin, avec une densité d'informations visuelles et d'interaction avec les mots, qu'un simple feuilletage ne permet pas de soupçonner. Une réussite extraordinaire.



lundi 16 avril 2018

Le quatrième mur

Personne ne quitte ce monde vivant.

Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre. Cette bande dessinée est l'adaptation du roman du même nom de Sorj Chalandon : Le quatrième mur (2013), prix Goncourt des Lycéens 2013 et choix des Libraires 2015. Il a été adapté en bande dessinée par Éric Corbeyran (scénario) et Horne Perreard (dessins). il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, avec des nuances de gris.

Dans l'introduction de 2 pages, un homme en costume se tient sur une scène et présente Antigone, avec les mots de Jean Anouilh. Chapitre 1 - Georges participe à une manifestation en faveur de la Palestine, dans les rues de Paris, en avril 1974. À côté de lui marche Samuel Akounis, un pacifiste juif grec de Salonique. Sam demande à Georges de ne pas clamer haut et fort n'importe quel slogan. Georges a rencontré Sam la première fois, alors que ce dernier donnait une conférence à la Fac de Jussieu, sur l'opposition à la dictature des colonels dans son pays (1967-1974). Il raconte, entre autres, comment une représentation d'Ubu Roi (d'Alfed Jarry, 1896) a provoqué son emprisonnement arbitraire, parce qu'il en était le metteur en scène.

Le groupe gauchiste auquel appartient Georges perd de sa vigueur et il se retrouve un peu désorienté. Par contre il continue à fréquenter Sam. Ce dernier lui parle de la pièce Antigone, écrite par Jean Anouilh en 1944 : Antigone. Il lui parle de la petite maigre, de ses parents juifs, de la notion de quatrième mur (ce mur virtuel qui sépare les acteurs des spectateurs au théâtre), de Joseph Boczov. Il lui apprend le sens des mots et à faire la différence entre une dictature et la démocratie qui existe en France. Georges se marie avec Aurore, et ils ont une fille qu'ils appellent Louise. Samuel Akounis tombe malade, et il parle du projet qu'il a initié, à Georges : faire jouer Antigone à proximité de la ligne verte (frontière de 1967), dans la zone frontalière du Liban et de la Palestine.



Si le lecteur n'a jamais entendu parler du livre original de Sorj Chalandon, il ne se rendra pas forcément compte qu'il s'agit d'une adaptation. Cela veut dire qu'Éric Corbeyran a bien fait son travail, en sachant transcrire les spécificités de l'écriture d'un roman, avec les particularités narratives d'une bande dessinée. Le pari était risqué parce que l'intrigue ne repose pas sur des aventures ou sur des rebondissements étonnants, mais souvent sur des échanges de points de vue au cours de discussions. Or les dialogues ne sont pas souvent des séquences présentant un grand intérêt visuel. Afin de conserver une narration fluide, le scénariste a choisi de mettre en scène les passages avec des déplacements, ou des actions particulières (par exemple une manifestation), et d'insérer les réflexions de Georges sous forme de cellule de texte.

Éric Corbeyran et Horne Perreard avaient déjà travaillé ensemble sur une adaptation d'un roman de Frantz Kafka : La métamorphose (2009). Ce dessinateur réalise donc des dessins en noir & blanc qu'il habille avec nuances de gris, comme appliquées à l'aquarelle. Par cette méthode, il peut donner l'impression de textures sur les murs ou d'autres éléments de décor, évitant un effet trop lisse ou trop nu. Il rend aussi ainsi compte des ombres portées par les sources de lumière. Cela donne l'impression de pages assez denses d'un point de vue graphique. En y regardant de plus près, le lecteur peut avoir l'impression que les traits encrés s'apparentent à des esquisses, L'artiste s'attachant plus à capturer l'impression générale du moment pour en conserver la spontanéité, qu'à se montrer le plus précis possible, ou le plus descriptif possible. Ce choix graphique donne une forme d'allant à la narration visuelle, évitant une forme trop pesante. De temps à autre, Horne passe plus de temps pour une vue plus éloignée comme celle d'une foule lors d'une manifestation, ou la vue d'ensemble de l'amphithéâtre de Jussieu, ou encore une vue globale d'un quartier de Paris.



Au fil des pages, le lecteur peut se projeter dans chaque environnement qu'il s'agisse du petit appartement de Georges, de la chambre d'hôpital de Sam, ou des différents lieux au Liban et en Palestine. Les dessins ne constituent pas un reportage journalistique sur l'état du Liban, encore moins une balade touristique. Cela n'empêche pas le lecteur de pouvoir observer l'ampleur des dégâts occasionnés par la guerre, ou d'être sous le charme des paysages intacts en dehors des villes. Cette approche graphique conserve également la spontanéité des personnages. Horne leur donne des silhouettes toutes un peu similaires, à savoir fines. Le lecteur constate qu'il sait les représenter dans des postures de tous les jours, effectuant des gestes normaux. Il utilise régulièrement des plans taille pour les discussions ce qui permet de faire apparaître une bonne partie de la posture des interlocuteurs. Le lecteur observe que les visages comportent souvent 2 gros traits pour les sourcils, et un point pour chaque œil. En outre, les visages sont parfois un peu plus gros que ne le voudrait l'exactitude des proportions anatomiques. Cela permet de mieux faire passer les émotions sur les visages en les rendant plus importants et plus expressifs. Ainsi le lecteur perçoit mieux l'état d'esprit de l'interlocuteur.

Horne se montre tout aussi expressif dans les scènes sortant de la banalité du quotidien. Il sait montrer la ferveur d'une foule en train de manifester, la douleur d'un corps torturé, la faiblesse d'un malade alité, la tension de Georges quand son guide lui confie un pistolet, la tension des acteurs quand Georges les rencontre pour la première fois. Par le biais des cases, le lecteur peut observer la précarité et le dénuement dans certains quartiers de Beyrouth. Le lecteur se laisse donc facilement emporter dans l'histoire par les dessins simples en apparence, mais remplissant leur fonction avec un vrai savoir-faire. Il apprécie de lire une vraie bande dessinée, et pas une transposition réalisée à la va-vite en recopiant des gros pavés de texte du roman, avec des images trop figées. Éric Corbeyran est un scénariste de bandes dessinées prolifique qui maîtrise son mode d'expression, auteur de séries comme Le régulateur avec Éric et Marc Moreno, Châteaux Bordeaux avec Espé, Le chant des Stryges avec Richard Mérineau & Merlet. Ici il s'efface derrière le roman originel de Sorj Chalandon.



Le lecteur est amené à suivre un jeune homme d'une bonne vingtaine d'années, pendant plusieurs années, uniquement au travers de ce projet de représentation d'Antigone, au Liban. Dans le cadre contraint de la pagination de cette bande dessinée, Corbeyran ne peut pas expliciter toutes les références historiques, culturelles, religieuses et politiques. Il vaut mieux que le lecteur ait une vague idée de ce qu'est un druze ou un maronite, ou qu'il fasse preuve du courage nécessaire pour aller consulter une encyclopédie en ligne ou papier. Sinon, il éprouvera quelques difficultés à saisir les antagonismes ethniques et culturels que doit surmonter Georges pour tenir faire aboutir le projet initié par Sam. Par contre, le scénariste consacre du temps pour expliquer l'argument de la pièce Antigone de Jean Anouilh, rappeler le contexte de son écriture, et faire ressortir les rapports de force qui existent entre les personnages. De ce fait, même si le lecteur ne s'intéresse pas à la situation du Liban et de la Palestine au début des années 1980, il peut trouver son intérêt dans les tensions sous-jacentes qui font obstacle au projet.

Sorj Chalandon fut un journaliste pendant plus de 30 ans pour Libération (de 1973 à 2007) puis pour le Canard Enchaîné. À ce titre il a reçu le prix Albert Londres en 1988. Il est un écrivain auteur de plusieurs romans la plupart primés, Retour à Killybegs ayant reçu le Grand prix du roman de l'Académie Française, en 2011. Le lecteur suit les dernières étapes de l'organisation de cette représentation d'Antigone, en accompagnant Georges dans ses démarches. Il constate rapidement que chaque personnage a une histoire personnelle qui influe fortement sur ses décisions. L'auteur rend compte de la complexité de la situation, de l'engagement de Samuel Akounis et de son regard sur la vie. Il évoque le passé de ses parents, sous-entendant que leur histoire personnelle a exercé une forte incidence sur celle de leur fils. Ce passage et très rapide dans la bande dessinée, il est peut-être plus étayé dans le roman.



Éric Corbeyran a bien su conserver la dimension littéraire du roman, et les questions qui se posent au fur et à mesure de l'avancée du projet de Sam. Il n'y a pas que les difficultés de faire travailler ensemble des individus dont les peuples s'entredéchirent depuis des décennies. Le projet en lui-même soulève des questions quant à la motivation de Georges, quant à son engagement, quant à l'importance qu'il lui donne par rapport à celle accordée à sa femme et sa fille. En outre, Georges lui-même n'est pas un individu neutre, c'est un blanc, européen, avec une culture catholique, même s'il ne pratique pas cette religion. Il intervient au Liban pour faire aboutir un projet qui n'est pas le sien, pour apporter un moment de paix dans cette région du monde, comme si les communautés locales en étaient incapables par leurs propres moyens. Enfin, l'intrigue d'Antigone entre en résonance de bien des manières avec les personnes d'origine diverse qui doivent l'interpréter. Sorj Chalandon n'utilise pas la pièce de Jean Anouilh comme un vague prétexte culturel plaqué artificiellement. Il en mêle le thème à celui de son récit, pour une mise en abîme intelligente, pertinente et pénétrante. Le lecteur peut également voir une forme de mise en abîme entre Georges et Sam, et l'auteur lui-même dans la mesure où les deux premiers sont des metteurs en scène, fonction que remplit également l'écrivain.


Il est vraisemblable que cette bande dessinée n'apporte pas grand-chose à quelqu'un ayant déjà lu le roman. Pour un autre type de lecteur, il s'agit d'une vraie bande dessinée ambitieuse. Le lecteur peut facilement ressentir de l'empathie pour Georges, projeté dans une situation qu'il n'a pas souhaitée, même s'il dispose d'une personnalité et d'une histoire qui le rendent unique. Il apprécie l'intrigue au premier degré en se demandant ce qu'il adviendra du projet de représentation d'Antigone. Il observe ces individus normaux faire de leur mieux, essayer de s'adapter aux circonstances. Il ressent l'écho de l'intention de Jean Anouilh au travers de sa pièce et la nature universelle de ce thème, s'adressant directement au lecteur, en brisant le quatrième mur de manière métaphorique, plutôt que formelle.