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jeudi 10 août 2023

Danthrakon T03/3: Le marmiton bienheureux

La magie vient de l’essence même de tout ce qui est vivant, beau, de l’amour et de l’art.


Ce tome fait suite à Danthrakon - vol. 02/3: Lyreleï la fantasque (2020). Il s’agit d’une trilogie dont les trois tomes forment une histoire complète. La première parution date de 2020. Il a été réalisé par Christophe Arleston pour le scénario, Olivier Boiscommun pour les dessins et Florence Torta qui remplace Claude Guth pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Au large de Kompiam, l’archipel de Fragonos constitue un petit état autonome. Certains y sont soucieux de ne pas contrarier leurs puissants voisins, alors que d’autres tiennent à affirmer leur indépendance. Au sein de l’assemblée des mages de Fragonos, les avis sont partagés. Unboudfröh explique la situation : leurs collègues mages de Kompiam veulent tout simplement les dépouiller. Il s’oppose donc à sa collègue Cetredöh qui voudrait qu’ils se laissent faire. Elle exprime l’évidence : les mages de Kompiam sont beaucoup plus puissants qu’eux. Son interlocuteur ne l’entend pas de cette oreille : la lettre de leurs collègues est une insulte. Sous prétexte qu’ils ont perdu la plupart des leurs, ils exigent que Fragonos leur remette tous les ouvrages de leur fameuse bibliothèque, et qu’ils s’engagent à chercher avec eux le Danthrakon. Jamais ! Cetredöh continue : que peuvent-ils y faire ? Une guerre contre la souveraine chambre des arts occultes est perdue d’avance. Unboudfröh rétorque qu’alors ils se battront jusqu’à la mort. Bonace, le propriétaire du salon Serein intervient : il propose qu’ils ne se laissent pas emporter par leurs passions, et d’aller en discuter autour d’un bon thé dans son établissement. Le salon Serein est un lieu assez particulier. On y sert les thés les plus rares, les pâtisseries les plus fines, mais surtout, les fuffs y pullulent, à la recherche de gratouillis, de caresses et de miettes de gâteaux. Bonace, le propriétaire, avait constaté à quel point la présence câline de ces petites bêtes pouvait apaiser la plus vive des colères. Personne ne peut résister à un fuff quémandant des cajoleries.



Les mages de Fragonos se détendent et parviennent à formuler une proposition acceptable : il n’y aurait pas de mal à ce qu’ils autorisent Kompiam à envoyer des copistes dans leur bibliothèque, tant qu’ils n’emportent pas les livres. Cela semble une solution raisonnable. Dans le port de Fragonos, Lyreleï, Nuwan, Garman et Tinpuz débarque de leur petite embarcation. Le marmiton demande à la sorcière ce qu’ils font là. Elle répond sèchement qu’elle n’a rien à expliquer à un grimoire sur pattes. Il refuse d’aller plus loin avant d’avoir parlé à Lerëh. Elle accède à sa demande, et il demande à la jeune fille comment faire pour chasser sa mère. Cette dernière met un terme brutal à la conversation et elle accepte de s’expliquer : elle compte extraire le Danthrakon de l’enveloppe corporelle de Nuwan, et le remettre sur du papier. Ainsi, elle récupère son bien, et lui en sera en débarrassé. Une fois en possession du grimoire, elle pourra se forger une autre enveloppe, sa fille et lui pourront faire ce que bon leur semble. Nuwan répond qu’il n’a toujours pas confiance en elle.


Des jeunes gens amoureux, un artefact magique, des adultes plein de convoitise, et une gentille bestiole toute mignonne : c’est parti pour l’aventure. Les uns et les autres continuent de vouloir posséder le Danthrakon pour faire usage de son pouvoir. En consultant la page de garde, le lecteur note que la coloriste Claude Guth a cédé sa place à Florence Torta. Celle-ci se conforme à la palette de couleurs du premier : des couleurs ensoleillées et gaies, assez chaudes, bleu, jaune orange, une jolie aventure. Elle aussi ajoute des reliefs et quelques textures avec les couleurs, rehaussant le niveau des informations visuelles des planches. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver qu’elle se retrouve parfois à court de techniques pour habiller certains décors ou certains fonds de case : le sol de la la large rue devant le salon Serein, les effets irisés sur la mer, les effets spéciaux de magie sont un peu moins riches que dans les tomes précédents. Lorsque le dessinateur s’affranchit de représenter quelques arrière-plans que ce soit dans les cases (par exemple pages 22, 42, 46, 47), la coloriste se retrouve un peu démunie pour compenser. Il est possible que l’artiste ait disposé de moins de temps pour réaliser les planches de cet album et que, par voie de conséquence, certains bâtiments, certaines formes soient représentées avec moins de détails. Des bâtiments en ombre chinoise avec uniquement le contour délimité, des décorations intérieures assez simples, des paysages un peu moins inventifs.



Pour autant, les pages transportent le lecteur dans un monde de Fantasy toujours consistant et dépaysant. Parmi les paysages remarquables : une vue en élévation de l’archipel de Fragonos, les nappes et les chaises du salon Serein, le bazar dans l’atelier de Tinpuz, les poissons exotiques sous l’océan dans lequel se retrouve Lyreleï, la cité de Kompiam au temps jadis, le marché de Kompiam, la vieille masure dans le sixième monde, et bien sûr le magnifique plan final avec la petite embarcation volant au-dessus des flots en s’éloignant de l’archipel de Fragonos. L’artiste compose des plans de prise de vue toujours aussi limpide pour des scènes mémorables et complexes : les fuffs se jetant sur Lyreleï dans le salon Serein, Garman écrivant en mode ambidextre, les fuffs se mettant à agir de concert, Nuwan en pleine acte créateur pour une pâtisserie emplie d’amour (magnifique séquence), le navire des magiciens prenant son envol (pour le prestige), la bataille rangée sur le port de Fragonos, la magie reconstructrice à l’œuvre, maître Waïwo retrouvant toute sa superbe et laissant son autoritarisme s’exprimer. Comme dans les tomes précédents, les auteurs ont l’art et la manière d’utiliser les conventions propres au genre Fantasy en les mettant au service de leur récit, plutôt que de s’appuyer sur elles comme autant de clichés : la magie du verbe différente de celle du sang (mais où est passée celle des éléments ?), les créatures fantastiques, les paysages merveilleux, les possibilités de passer dans un autre monde grâce aux bottes de sept lieus, les décharges d’énergie magique, et les capacités inattendues de certains animaux (les abeilles ramenant leur ruche à sa place alors qu’elle avait emmenée par un marmiton).


Le récit s’avère d’autant plus agréable que le scénariste sait se montrer facétieux, avec un humour léger : les abeilles qui ramènent leur ruche, mais aussi la maîtrise des nœuds pour ligoter de Garman (acquise dans des ouvrages réprouvés par la morale), l’art de la diplomatie quand on négocie en position de faiblesse, les enfantillages de Tinpuz, l’autoritarisme de maître Waïwo, etc. Le lecteur éprouve une empathie sincère pour Nuwan, jeune homme gentil et dépassé par les événements qui sauve la situation grâce à son courage bien sûr, mais surtout par ses talents de pâtissier, pour Lerëh bien plus assurée, pour Garman pas si falot que ça, pour le pauvre propriétaire du navire réquisitionné par les mages de Kompiam (et qui se plaint avec les paroles de la chanson d’Éric Morena : Oh mon bateau, 1987), et même pour Lyreleï qui doit lutter contre une adversité contrariant chacune de ses initiatives (mais on ne peut qu’être admiratif de sa volonté et de sa constance). Tout comme la narration visuelle apporte une personnalité propre à ce monde et à ses habitants, les dialogues et l’intrigue tiennent à distance les lieux communs et les clichés.



En commençant cette aventure, le lecteur avait bien senti que le ton de l’histoire était plus léger que dramatique, et il n’est pas étonné de voir les héros gagner à la fin. Pour autant, le scénariste intègre dans son intrigue des éléments plus élaborés qu’une simple alternance de scènes d’action ou d’affrontement, et de scènes de comédie. Le lecteur voit bien la pression faite par les mages Kompiam sur ceux de Fragonos, allant prendre ce qu’ils veulent dans une démonstration répugnante d’exercice de la loi du plus fort. Bien évidemment, la gentillesse de Nuwan apparaît comme une force constructive, par opposition à la motivation égoïste de Lyreleï ou celle de l’inquisiteur Amutu qui ne sont que destructives. De manière plus subtile, le scénariste évoque l’effet calmant de caresser un animal, apaisant et permettant de plus facilement écouter l’autre. Les explications données sur la magie amènent au constat qu’elle est une fusion, une harmonie avec la nature. Elle vient de l’essence même de tout ce qui est vivant, beau, de l’amour et de l’art. En découpant entre magie du verbe et magie du sang, les mages ont dévoyé la quintessence de cette pulsion de l’univers. En arrière-plan, il évoque également la responsabilité des sachants, quel que soit leur domaine d’expertise, et la nécessité pour eux de l’assumer, de ne pas se désintéresser de l’usage qui est fait du savoir qu’ils ont formalisé et transmis.


Après une possible déception passagère sur quelques cases un peu moins denses, un peu moins flamboyantes, le lecteur se projette avec le même plaisir dans ce monde Fantasy, auprès de personnages sympathiques sans être lisses, pour découvrir la fin de l’histoire. Il apprécie toujours autant ce monde bien construit et pleinement réalisé, cette magie spectaculaire, ce conflit moins manichéen qu’il pourrait sembler. Il perçoit en filigrane des thèmes adultes classiques et bien mis en scène. Il sait qu’il continuera avec plaisir de découvrir les effets de ce grimoire magique dans la série Les Maléfices du Danthrakon, de Christophe Arleston, Olivier Gay et Olivier Boiscommun.



mercredi 9 août 2023

Marshal Bass T06 Los Lobos

Pourquoi faut-il que vous maltraitiez tous vos enfants, vous, les hommes ?!


Ce tome fait suite à Marshal Bass T05: L'Ange de Lombard Street (2019) qu’il faut avoir lu avant, ainsi que le tome trois. Sa première publication date de 2021. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Arizona, janvier 1877, en plein désert de sable avec des hautes formations rocheuses de ci de là, un homme avance à pied, les mains liées par une corde tenue par le cavalier derrière lui : Turtle a ainsi capturé El Professor. Il lui a cassé ses lunettes ce qui fait que le prisonnier a un peu de mal à voir la route. L’autre lui rétorque qu’il aurait peut-être dû y penser avant de choisir de mener une vie de criminel. El Professor le reprend : la révolution ! Pas une vie de criminel, la révolution ! Turtle maintient son jugement El Professor et ses amis ne sont rien d’autres que de vulgaires bandits. Son prisonnier lui demande ingénument combien lui rapportera la prime. Turtle déclare fièrement : vingt-cinq dollars ! El Professor se rebiffe : C’est tout ce que ça coûte à un honnête travailleur de tourner le dos aux siens. Il continue en expliquant que Turtle est exploité par la bourgeoisie. Il est l’esclave de l’argent. Il faut qu’il se réveille et qu’il se débarrasse de ses chaînes avant qu’il ne soit trop tard. Son interlocuteur lui intime de se taire avant qu’il ne répande sa cervelle dans le désert, d’un coup de carabine. Turtle en a ras-le-bol que le monde lui donne des conseils et pense pouvoir mener sa vie mieux lui. C’est lui qui tient le flingue, c’est lui qui décide.



Joaquin Vega est arrivé derrière Turtle, avec ses hommes, sans qu’il ne s’en rende compte, et il lui arrache sa carabine des mains. Ils libèrent Norman et lui passent une paire de lunettes. Roberto tient Turtle en joue avec un revolver et demande à Vega ce qu’il doit en faire. La réponse : on va le faire creuser. Turtle descend de son cheval, prend la pelle qui lui est tendue et creuse. Leandro, un homme tronc accroché dans un panier à la selle de Vega lui fait remarquer qu’on peut tuer ses ennemis, mais on ne joue pas avec eux. Joaquin Vega n’en a cure, et Turtle continue à creuser. Dans la banlieue de Dryheave en Arizona, un afro-américain se fait éjecter manu militari de son échoppe de magasin général, terminant cul par-dessus tête dans la rue en terre. River Bass s’apprête à le tabasser car Jeremiah vit avec sa fille Delilah. Alors qu’il avance vers l’homme à terre : il reçoit un coup de poêle à frire par derrière : sa fille qui lui intime de laisser son mari tranquille. Elle se sent en sécurité avec lui et il a promis de ne pas la toucher avant ses quinze ans.


La dernière page du tome précédent annonçait clairement l’intention de River Bass, mais il y a parfois loin de la coupe aux lèvres. Le lecteur commence par découvrir la couverture qui promet un sort bien horrible au personnage principal. Or il sait que les auteurs tiennent leur promesse : cette couverture n’est effectivement pas mensongère. Le lecteur retrouve toute la cruauté de la série : la torture que subit River Bass, le pauvre Turtle enterré de la même manière après avoir lui-même creusé le trou. Les dessins réalistes donnent la sensation d’assécher la bouche du lecteur avec la poussière soulevée par les sabots des chevaux. Le regard fou de Bass voyant les chevaux s’élancer vers lui glace le lecteur. Lorsqu’il s’impose, avec sa troupe, dans l’hacienda de son frère Heraclio, un homme de Joaquin Vega abat un homme à coup de revolver. Il y a de la matière cervicale qui est projetée hors de la boîte crânienne, mais le pire est le regard des enfants spectateurs de la scène par la force des choses. Plus loin, un adulte soucieux de pouvoir participer au banquet, confie son revolver à un enfant d’une dizaine d’années, pour que celui-ci monte la garde et tire sur le prisonnier s’il tente de s’échapper : à nouveau une narration visuelle naturaliste qui montre toute l’horreur d’un enfant mis dans une situation intenable avec des conséquences sur toute sa vie.



C’est devenu un point de passage obligé : le lecteur se délecte par avance du dessin en double page : il s’agit d’une vue de l’extérieur de l’hacienda et des activités qui s’y déroulent. Il prend son temps pour tout détailler : les chevaux et leur harnais, leur robe, la tenue des ranchers, la présence des enfants, la forme torturée des arbres, le puits et l’enfant qui s’en retourne avec son seau, la façade de l’hacienda avec murs blanchis à la chaux et les motifs de décoration, sans oublier la formation nuageuse dans le ciel. Cette illustration nourrit plusieurs séquences suivantes qui se déroulent au même endroit, le lecteur ayant bien saisi la disposition des lieux. Il déguste également les éléments visuels Western : les différentes paires de bottes, les tenues des blancs, les différences avec celles des afro-américains, ou celles des Mexicains. Il reste toujours aussi admiratif du niveau de détails de chaque vêtement et de leur cohérence visuelle d’une case à l’autre, un bel investissement de l’artiste. Il prend également le temps d’observer les différents paysages : un désert d’Arizona, la banlieue de Dryheave avec sa rue en terre et ses constructions en bois, différentes vues de l’extérieur de l’hacienda, l’intérieur de plusieurs pièces de la demeure. Là encore, l’artiste ne ménage pas sa peine pour donner à voir chaque lieu avec une qualité impressionnante de la reconstitution historique.


Évidemment, le lecteur un peu familier des westerns sait qu’il va retrouver des images très classiques, cent fois vues. Dans le cadre de la narration visuelle, il n’éprouve pour autant jamais une sensation de redite ou de cliché sans âme. Le dessinateur représente ces éléments avec un niveau de détails qui suffit à les rendre unique. Qui plus est, il réalise des séquences qui les placent dans un contexte, une suite où ces éléments ont du sens, à l’opposé d’un décor de fond sans incidence sur le déroulé du récit. Quand Bass fait passer Jeremiah par la porte de son magasin, ce n’est pas l’image déjà vue mille fois du type qui se fait éjecter de force du bar ou du magasin : c’est un personnage familier du lecteur qui en pousse un autre qu’il va apprendre à connaître, sur un platelage avec une pente, et pas celui habituel des saloons. Quand les hommes de Joaquin Vega font bombance dans la salle à manger de l’hacienda : celle-ci présente des dimensions qui sont crédibles, et non pas extensibles à l’infini pour les besoins de la prise de vue, avec une vaisselle cohérente avec le niveau social de la famille Vega, quand Joaquin s’introduit dans la chambre de Bathsheba, il s’agit d’une pièce avec sa propre décoration, ses propres dimensions, et pas d’une pièce générique avec quatre murs nus. La mise en couleur vient rehausser chaque surface, en accentuant ses reliefs et les ombres portées. Il n’y a que les textures qui sont parfois étrangement absentes, par exemple sur la grande table de la salle à manger.



S’il a commencé par le début de la série, le lecteur a bien intégré sa noirceur, et il sait que tout ne va pas se passer pour le mieux dans le meilleur des mondes. D’une certaine manière, River Bass est sur le chemin du retour : retrouver sa famille, ce qui peut être perçu comme une forme de retour à la normalité, de retour vers une série avec un personnage récurrent immuable. Bien sûr, il n’en est rien. Les auteurs réalisent une histoire adulte. Comme l’écrivait Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dans l’eau du même fleuve : il n’y a pas de retour possible à un état antérieur, pas d’âge d’or. En outre, la violence continue de sévir et River Bass en subit plus que sa part, ne serait-ce que du fait de sa couleur de peau. Le lecteur a bien vu dans les tomes précédents que ces injustices engendrées par un racisme systémique influent sur le comportement de Bass, sur sa personnalité. Il retrouve une autre conséquence de la violence de cette civilisation à cette époque : sa survenance devant les enfants, et le lecteur sait qu’ils la perpétueront en reproduisant ce dont ils ont été les témoins. En y repensant, il se dit que les adultes qui évoluent sous ses yeux y ont également été exposée dans leur propre enfance, ce explique en partie leur comportement.


Il n’y a pas de personnages heureux dans cette série. River Bass semble avoir pris conscience de l’impasse dans laquelle l’ont mené ses choix de vie, et que finalement la vie de famille avait du bon. Malgré sa qualification de marshal, le voici une fois de plus soumis à un péril mortel prenant la forme d’une torture sadique. Bien évidemment, Joaquin Vega apparaît comme le méchant : un criminel sans foi ni loi, accommodant une idéologie communiste à ses besoins égoïstes. Le déroulement du récit montre que cet homme souffre comme les autres, qu’un traumatisme passé le rend aussi misérable que tous les autres. Le lecteur ressent également de l’empathie pour Heraclio Vega rabaissé par son frère, sa maison occupée par ses hommes, et sa femme peu contente de son manque de courage. Bathsheba elle-même n’est pas exempte de défaut, en tout cas elle présente une personnalité qui n’a rien de lisse. Quant au personnage principal, malgré sa capacité à encaisser les coups, le lecteur l’a déchu du statut de héros, confirmé quand River ne se souvient pas du prénom de ses enfants, ce qui en dit long sur sa façon d’exercer sa responsabilité de père.


Quoi qu’il en soit, le lecteur veut savoir comment River Bass a pu se fourrer dans la situation montrée par l’illustration de couverture. Dans ce sixième tome, il retrouve toutes les qualités de la série : un western visuellement très consistant. Une narration visuelle semblant évidente, racontant avec évidence et conviction des situations complexes, insufflant du sens dans chaque convention de genre, montrant un monde pleinement réalisé. L’histoire continue de tresser la trame de la vie fictive de River Bass, avec le poids du racisme et de ses effets, la soif d’une forme de la liberté associée aux grands espaces, et en même temps une pulsion de stabilité pour construire durablement. Excellent.



mardi 8 août 2023

Déréglée

Il ne me reste qu’une chose à faire : me mettre en jachère.


Cette bande dessinée correspond à un journal réalisé sur le thème de la ménopause de l’autrice. La première édition date de 2017 dans les Pays-Bas, et de 2023 pour la version française. Il a été réalisé par Francine Oomen, autrice complète et, scénario & dessins, également autrice de nombreux ouvrages pour jeunes enfants et pour adolescents. Cet ouvrage compte deux-cent-quarante pages.


Elle se présente : Francine Oomen. Jusqu’à l’âge de cinquante-deux ans, elle était une mère, une fille, une amoureuse, une auteure à succès de livres pour enfants et une jongleuse émérite. Elle pouvait garder toutes ses quilles en l’air les doigts dans le nez… Mais un jour, une par une, elles se sont écrasées sur le sol. Il ne lui restait qu’une seule chose à faire : se mettre en jachère. Ce livre est le récit de cette aventure. À 52 ans, elle en avait ras-le-bol d’être elle. Cerveau en compote. Pas de doute, soit elle avait fait un AVC, soit elle était atteinte de démence précoce. Peut-être les deux. Ses neurones étaient à peu près dans le même état que ceux de sa mère, 87 ans, qui était en maison de retraite et tout à fait dingo. Quelques exemples. Un jour, Francine avait retrouvé son téléphone dans le congélo (il fonctionnait encore). Une autre fois, ses clés avaient atterri dans une chaussure (Logique non ? On rentre chez soi, on retire ses chaussures et on balance ses clés dedans). Sa carte de crédit ? Elle l’avait fait bloquée, paniquée, avant de s’apercevoir qu’elle était dans la machine à laver. Elle était foutue. Chez elle, au bout de trois pas, elle oubliait ce qu’elle voulait faire. Pas moyen de se souvenir du nom des gens et des mots les plus ordinaires.



En pleine tirade enflammée, il arrivait même à Francine d’oublier ce qu’elle voulait dire. Trou de mémoire ! Son sens d’orientation (enfin, le peu qu’elle en avait) s’était volatilisé. Flippant… Surtout que ça a faisait forcément penser à sa mère. Tout ça ne l’angoissait pas qu’un peu. Mais il y avait pire. Parfois, assise à sa table de travail, elle ne se souvenait plus de quoi parle son bouquin. Impossible de réfléchir. Son cerveau, son terrain de jeu favori, pédalait dans la choucroute. Avant, écrire un chapitre lui prenait une heure. À présent, une semaine ! Tout ça pour un piètre résultat. Ça empirait chaque jour ! Mais elle n’osait en parler à personne. En face de son éditrice qui lui propose de jeter un œil au planning de l’année suivante, Francine fait le décompte : trois livres, magazine, promo, site web, merchandising, signature du contrat, oui, oui. Parfait, pas de problème. Parfait ? Pas de problème ? Pendant des mois, elle réussit tant bien que mal à donner le change. Du moins, elle l’espérait. Elle fournit des excuses de plus en plus minces, tout en s’inquiétant régulièrement de ne pas savoir où elle a rangé son téléphone portable. Sans parler des doutes à n’en plus finir à propos des choses les plus insignifiantes. Faire les courses ? Et une fois au magasin impossible de retrouver son porte-monnaie. Ou le code de sa carte.


Le titre s’avère très explicite, et l’autrice commence par se présenter avec une note d’humour dépréciateur sur le premier rabat intérieur. Puis elle se met en scène en train de chercher un titre, quelque chose avec le mot ménopause. Elle se lance alors dans la description de son état à cinquante-deux ans : un cerveau en compote et la grosse inquiétude d’être atteinte de sénilité précoce, ce dont souffre sa mère à cette époque. Le lecteur constate qu’il ne s’agit pas vraiment d’une bande dessinée, plutôt d’un texte illustré, ou de courtes phrases par groupe de deux ou trois avec un dessin en correspondance en vis-à-vis, à raison de trois par page en moyenne. L’autrice a choisi de conserver un facsimilé de pages de cahier avec des lignes horizontales en fond de chaque page, et ce tout du long de l’ouvrage, avec quelques exceptions. Sur ce fond qui fait penser à un cahier de notes avec un vague relent scolaire ou appliqué, elle se dessine dans un registre simplifié, avec un trait de contour assez fin, un peu irrégulier, et une mise en couleurs de type aquarelle, généralement des personnages comme collés sur la page, sans arrière-plan. Elle utilise une écriture de type manuscrite, sans être cursive, des phrases courtes, un style plutôt oral et vivant, que très écrit. Son avatar et les autres personnes représentés présentent des caractéristiques faisant parfois penser à des adultes avec des mimiques d’enfant : émotion se lisant sur le visage, posture ou mouvement pas tout à fait maîtrisé, réaction infantile, ce qui rend la lecture très agréable, amenant souvent un sourire sur le visage du lecteur, avec un effet irrépressible d’empathie.



Étrangement ce parfum d’enfance véhiculé par la forme narrative correspond parfaitement à la sensation de désemparement éprouvée par l’autrice confrontée aux symptômes et aux effets de la ménopause. Voilà que sa vie bien ordonnée, sa rigueur professionnelle, ses capacités mentales, sa physiologie sont remises en question, la plongeant dans l’incompréhension, la confusion et la détresse de ne plus rien contrôler, d’être à nouveau soumise à des impondérables arbitraires qui lui donnent la sensation d’être diminuée, d’être le jouet d’un corps déréglé dont elle ne peut que subir le comportement erratique. En fonction de la phase qu’elle traverse, qu’elle soit en train de subir, ou qu’elle soit en train de passer par l’un ou l’autre état du processus de changement en cherchant comment s’y adapter, l’artiste peut changer de registre visuel de manière très libre. Ainsi le lecteur peut découvrir des pages avec des dessins en noir & blanc, une petite illustration en bas de page, en dessous d’une liste de mot écrits en gros caractère pour insister sur leur intensité (un jeu sur la forme d’écriture), un collage d’une image sur la page de carnet, des mots tapés à la machine et comme découpé dans de petits rectangle pour être collés sur la page, juste trois silhouettes (mère Tapedur et ses deux factotums Marteau & Enclume) en ombre chinoise, une vingtaine de petites silhouettes disposées sur quatre lignes en train de faire des exercices de yoga (de type ashtanga), un dessin en surimpression sur une page de texte de type livre, une peinture en pleine page, des paysages peints en double page ne laissant pas apparaître les lignes du cahier, une photographie de l’autrice jeune enfant, une photographie de la main droite de l’autrice, un facsimilé de la carte de la Grande Prêtresse dans un jeu de tarot pour illustrer un texte de Rachel Pollack (1945-2023), des dessins de type botanique représentant une fleur à différents stades de développement, la photographie d’un seau rouge, des facsimilés de l’application Tinder sur téléphone, une photographie de la boîte de peinture à l’eau utilisée par l’artiste, des pages de recettes de confiture, un labyrinthe, un mots croisés, quelques visuels récurrents comme un cachalot ou une éruption volcanique, etc.


Le lecteur ne risque pas de s’embêter à la lecture, avec l’inventivité visuelle de l’artiste, et le ton gentiment auto-dépréciateur. Francine Oomen n’est ni dans le défaitisme, ni dans la colère, en fait son développement n’est pas construit sur le principe du changement en cinq étapes (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation), il suit une autre structure. Elle expose son expérience de la ménopause, au travers de son cas personnel, sans rien généraliser. À l’occasion d’une étape ou d’un thème identifié, elle peut évoquer les connaissances médicales sur le sujet. Par exemple, un des premiers chapitres pose la question : Quand est-ce que ça commence ? Elle indique que pour son cas personnel, ça a commencé avant l’arrêt des menstruations, et que ces règles se sont manifestées à quelques reprises de manière erratique, avec une force imprévisible (par exemple, un soir au restau, où elle en avait jusqu’au milieu du dos). Elle évoque ces manifestations physiologiques de manière factuelle, les dessins simplifiés, avec leur touche humoristique, dédramatisant tout, et évitant toute impression désagréable ou vulgaire pour le lecteur. Dans le fil de la narration, elle évoque également une facette de sa vie psychique, plus particulièrement la forme et la personnalité que prend la petite voix intérieure qui la pousse à agir, personnifiée par une vieille dame, surnommée Mère Tapedur, et flanquée de deux factotums Marteau & Enclume.



Cette manière de raconter sa propre ménopause la rend très personnelle et indissociable du caractère de l’autrice, de son histoire personnelle, de sa construction, de son fonctionnement psychologique. Les changements générés par la ménopause s’apparentent parfois à des bouleversements, ayant des conséquences à court terme (la mémoire, les bouffées de chaleur qui la rendent incapable de faire quoi que ce soit sur l’instant), et à long terme. C’est ainsi qu’elle doit lutter contre une propension irrépressible à la procrastination, alors qu’elle était un véritable bourreau de travail, que sa compagne la quitte du fait de son changement de caractère. D’autres événements de la vie continuent de se produire pendant ce temps-là, comme le décès de sa mère, ou le départ des enfants qui prennent leur autonomie pleine et entière. L’humour de Francine fait des merveilles. Que ce soit une boutade en forme de devinette. Qu’y a-t-il de pire qu’une femme en pleine ménopause ? Bingo ! Deux femmes en pleine ménopause… (sans oublier son écho deux cents pages plus loin, avec une réponse alternative : Bingo ! Une femme ménopausée avec un ou plusieurs ados.). Ou que ce soit son analyse des catégories Tinder homme : Exhibant un poisson. Exhibant ses tatouages. Levant le pouce. Buvant l’apéro, souvent en levant le pouce. Prenant un selfie dans l’ascenseur ou dans la salle de bain. Posant devant un intérieur hideux. Faisant l’idiot devant une statue. Faisant l’idiot sans statue. Avec un chapeau dernier cri et une guitare. En voiture, ceinture attachée. Pas intéressé par les coups d’un soir. Replet, affalé sur un transat, le bidon rond comme un ballon (+ pouce levé, apéro, chapeau dernier cri). À bord d’une grosse cylindrée, d’un bateau, d’un avion qui ne lui appartient pas. Se décrivant comme : une belle prise, mieux que ton ex, 1,85m sans talonnettes. À chaque pot son couvercle.


Le récit relate également les actions entreprises par l’autrice pour s’adapter à ces changements physiologiques drastiques. Elle évoque ainsi le redoublement d’effort pour tenir le rythme professionnel sans rien lâcher, les solutions alternatives (le yoga, faire des confitures, le tarot, se mettre en jachère), évoquer la question avec des copines. En particulier l’une d’elles a opté pour l’hormonothérapie, ce qui conduit à Oomen à constater que la femme en pleine ménopause représente une véritable poule aux œufs d’or pour l’industrie pharmaceutique. Sa ménopause occasionne ainsi une remise en question de ses habitudes de vie, de son mode de vie même, l’amenant à se poser des questions difficiles, à entreprendre une thérapie (la mère Tapedur étant invitée à se reposer pour laisser Cinette s’exprimer), à se poser des questions sur quels sont ses engrais verts pour elle, quelles sont les pensées qui la nourrissent. Et elle expose ses réponses, toujours avec une forme visuelle inventive. Toujours avec cet humour chaleureux et plein d’humilité, elle répond à la question : Comment se comporter avec une femme en pleine ménopause ? Elle évoque même rapidement, en une page, le climactère masculin et ses effets.


Un ouvrage sur la ménopause : pas très folichon a priori. En fait, la lectrice tout comme le lecteur se trouve séduit dès les premières pages par le ton enjoué, par les petites piques gentiment moqueuses que l’autrice s’adresse. Francine Oomen parle de sa ménopause, visiblement assez intense, à la fois sur le plan des bouleversements personnels occasionnés dans sa chair et dans sa vie, en prenant du recul sur chaque facette évoquée. Elle raconte cette phase de sa vie intime avec une verve visuelle d’une variété et d’une gentillesse peu communes. Un ouvrage revigorant animé par un entrain chaleureux.



lundi 7 août 2023

Autopsie d'un imposteur

Tout ce qui le rendait si impressionnant a disparu en un instant.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Thomas Campi pour les dessins et les couleurs, Vincent Zabus pour le scénario et Maïté Verjux pour le lettrage. Il comporte soixante-seize pages de bande dessinée. Les auteurs avaient déjà collaboré ensemble pour L’éveil (2020).


Prologue : en début d’automne 1957, un jeune homme à la belle allure se promène dans les rues de Bruxelles. Le narrateur omniscient commente. Voici Louis Dansart, le personnage central de ce récit. Un étudiant en dernière année de droit dont les pas résonnent sur le pavé bruxellois en cette chaude journée d’été. Il ne sait pas pourquoi il s’intéresse à ce type, ni pourquoi il prend la peine de raconter son histoire aux lecteurs. Il n’en vaut pas la peine. Regardez-le… Comme tous les jours, il rêve de l’exposition universelle qui s’annonce. Un moment où il en est convaincu, l’histoire basculera et donnera sa chance à des gars comme lui. Comme tous les jours, il passe par les rues chics de la capitale pour observer les bourgeois. Avec attention, il les regarde dépenser leur argent, traque leurs tics langagiers, scrute leur façon de marcher. S’il osait, il se laisserait même aller à les imiter. Eux. Les riches. Toutes les nuits, dans sa mansarde puante, Louis Dansart ne rêve que d’une chose : devenir comme eux, devenir l’un d’eux. Toutes les nuits, il rêve de moment où il en sera fini des repas frugaux et des nuits froides. Louis se retourne dans son lit et demande au narrateur de se taire, car il aimerait dormir. Le narrateur en profite pour lui demander pourquoi : il veut être en forme, demain, pour commencer son ascension sociale, c’est ça ? Réponse : exactement, alors il faut le laisser pioncer.



Le lendemain matin, le narrateur reprend ses questionnements et demande à Luis Dansart ce qu’il fait au petit marin, devant la vitrine de Chez Degand. Il sait pourtant qu’il n’a pas les moyens, alors que l’homme qui pénètre dans la boutique les a. Il conseille au jeune homme de ne pas y entrer, car ce n’est pas une bonne idée, il devrait lui faire confiance. Le jeune homme n’en a cure et il pousse à son tour la porte. Bon… Tant pis pour lui. Odette, une vendeuse s’approche et lui demande s’il veut essayer le costume qu’il est en train de regarder. La réponse est positive, Louis l’essaye et il sourit béatement à son reflet dans le miroir en pied. Le patron sort de l’arrière-boutique et pénètre dans l’espace de vente. Il jette un coup d’œil rapide à Louis, il prend la veste avec laquelle il est entré et il effectue des commentaires pour l’édification d’Odette : le col élimé, les coudières mal assorties, et la coupe ! Il ne porterait pas ça même pour sortir ses poubelles. Et en plus ça sent. Il a bien jugé Louis : un blanc-bec sans le sou qui veut se donner des grands airs pour séduire les belles vendeuses. Louis reprend sa veste et sort, humilié et rageur. La voix du narrateur reprend : il l’avait prévenu, et il reprend le terme d’odeur employé par le patron. C’est dingue, Louis a beau se laver, mettre du parfum, il a toujours l’impression qu’elle est là, qu’elle transpire de lui. Peut-être parce que c’est l’odeur de son enfance ? L’odeur de la pauvreté, l’odeur de la honte. Et toujours cette impression que les passants la sentent, eux aussi, non ?


Quel étrange début : un narrateur omniscient (ou presque car il n’a pas connaissance de tout le déroulement du récit) commence par dire qu’il ne sait pas pourquoi il s’intéresse à ce type, ni pourquoi il prend la peine de raconter son histoire aux lecteurs. Il n’en vaut pas la peine. Puis, Louis Dansart, le personnage principal, répond au commentaire du narrateur omniscient, comme s’il entendait ses commentaires dans son esprit. Effectivement, par la suite, le narrateur fait preuve d’un mépris certain pour le manque de rectitude morale de Louis. Puis, apparaît Monsieur Albert, le responsable d’un réseau de prostitution aussi huppé que secret, qui semble facilement anticiper certains choix de Louis, qui semble parfois se déplacer avec une rapidité surnaturelle, qui conçoit Louis comme son personnage, et qui, en donnant une forme de théâtralité à son quotidien, concède un certain prix à la vie. Sans cela, il préfèrerait mourir. Pour cet écrivain frustré, il est plaisant de jouer avec ceux qui l’approchent comme s’ils étaient ses personnages. Lors de sa dernière apparition, il se conduit comme s’il jouait devant des spectateurs. Le scénariste semble s’amuser avec une mise en abîme à tiroir : il est ce narrateur omniscient persifleur, Monsieur Albert cite régulièrement William Shakespeare (1564-1616) laissant à penser que le scénariste a relu ses pièces récemment, Monsieur Albert voit Louis Dansart comme un personnage ce qu’il est pour les auteurs.



Avec une telle entrée en la matière, le lecteur se dit que Louis Dansart doit être un arriviste, prêt à profiter des autres pour sortir de sa condition sociale et s’élever sur l’échelle en marchant sur les autres. La couverture montre un beau jeune homme pris à parti par des individus portant un masque d’animal : il attire la sympathie du lecteur en se trouvant en position d’infériorité. La première page du prologue se présente sous la forme d’un dessin en pleine page. Le lecteur commence par remarquer l’importance donnée au décor : les façades de bâtiments se trouvant en arrière-plan. L’artiste a pris le temps de soigner leur représentation : les fenêtres, les rambardes des balcons, l’auvent de l’hôtel. Sur la seconde page, le nom de l’hôtel apparaît : Hôtel Métropole, et si l’envie lui en prend le lecteur peut effectuer une rechercher et constater que l’artiste en reproduit fidèlement la façade. Par la suite, le regard du lecteur s’attarde sur l’aménagement du petit appartement de Louis, les cinq étages de son immeuble qui s’élèvent au-dessus des constructions à deux étages qui l’entourent, la magnifique salle de réception du club dans lequel Camille s’acoquine avec des clients, la brasserie dans laquelle Louis fait le service, le très bel escalier d’un immeuble bourgeois, les magnifiques pelouses de l’université, la modeste cabane au fond des bois, d’autres rues de Bruxelles avec un tramway, et bien sûr l’Atomium pour l’exposition universelle de 1958.


La reconstitution de la période historique se voit plus encore dans les tenues vestimentaires, à commencer par la chemise blanche et la veste, peut-être plus de toute première jeunesse de Louis. En passant, le lecteur peut faire le constat que le trio pantalon + chemise + veste n’a pas beaucoup évolué pour ces messieurs, et que les robes de ces dames présentent plus de variété et font effectivement un peu datées vues du début du troisième millénaire. L’artiste représente les individus avec des morphologies normales : une belle silhouette affinée et élégante pour Louis, un corps jeune pour Camille avec des gestes naturels dépourvus de toute pudibonderie ou de pudeur (avec même un geste très nature pour s’essuyer le sexe après l’amour), un corps portant les outrages de l’âge pour des bourgeoises ayant atteint la cinquantaine. Seul Monsieur Albert présente une caractéristique physique exagérée : un nez pointu et allongé, ce qui renforce encore sa nature métaphorique. La narration visuelle s’avère très facile d’accès, avec des cases alignées en bande, présentant la caractéristique d’être sans bordure encrée. Elle se situe dans une veine réaliste, avec de ci de là une petite exagération pour souligner un mouvement (Louis en train de courir avec ses pieds qui ne touchent pas terre), une ambiance lumineuse (parfois des scènes plus sombres), et uniquement les expressions de visage de Monsieur Albert qui sont un peu appuyées, en cohérence avec le fait qu’il donne une forme de théâtralité à son quotidien, qu’il agit parfois comme s’il était sur scène.



Le scénariste souligne ce positionnement de Monsieur Albert en lui faisant citer régulièrement William Shakespeare, dont certaines des plus célèbres, comme Le temps est le souverain des hommes, car il est leur créateur comme il est leur tombeau, et il octroie ce qu’il veut, et non ce qu’ils demandent. Il est précisé à la fin qu’il a eu recours aux textes traduits par François-Victor Hugo (1828-1873). À l’occasion du refuge dans une modeste cabane en bois, le narrateur effectue une comparaison avec le célèbre conte de Blanche-Neige. Plus loin, il compare Louis Dansart à Rastignac, personnage récurrent de La comédie humaine d’Honoré de Balzac (1799-1850). Le lecteur se rend compte que ses références littéraires trouvent leur place dans un ouvrage qui s’apparente à un roman littéraire. Au fil des séquences, les dialogues entre le personnage principal et le narrateur, ainsi que les remarques de Monsieur Albert jettent un éclairage sur différentes facettes de la vie de Louis Dansart, sur son comportement, et sa manière d’envisager son ascension sociale. Ainsi sa personnalité se dévoile : sa certitude que l’Exposition universelle sera l’occasion d’un événement favorable pour sa personne, sa conscience de classe qui s’accompagne d’un sentiment d’infériorité vis-à-vis de la classe bourgeoise et d’une forme de jalousie vindicative, la confrontation de ses idéaux particuliers au principe de réalité, le sentiment insupportable de devoir tout le temps compter en dépensant, la culpabilité de faire commerce de son corps, la monotonie implacable du quotidien, le retour au milieu de son enfance comme environnement protecteur, le sentiment de n’exister que par le regard des autres, etc.


De façon organique et discrète, les auteurs abordent de nombreuses facettes de la vie intérieure de leur personnage, de sa frustration, de ses conflits moraux entre ses aspirations et les moyens auxquels il recourt. Il souhaite à tout prix renier ses origines campagnardes et modestes, nier cette partie de son histoire personnelle, donc nier une partie de lui-même. En devenant un gigolo, il se retrouve dans un paradoxe à rendre fou. D’un côté, il vit de ses charmes, une source de revenus confortable lui permettant de s’offrir ses études et de côtoyer cette société qui lui fait tant envie ; de l’autre côté, il est convaincu que tout le monde connaît son activité, ce qui lui barre l’accès à cette même société, lui coupe son désir, et l’émascule d’une certaine manière. Dans le même temps, Monsieur Albert incarne également ce paradoxe. Louis le considère comme un individu vivant de proxénétisme, pervers, mais ce même individu lui cite Shakespeare ! Shakespeare : Il n’y a de bien et de mal que selon l’opinion qu’on a. Louis a l’impression en acceptant de travailler pour lui, de passer un pacte avec le Diable, avec un individu qui s’est affranchit du bien et du mal, qui se place au-dessus, et donc qui fait le mal pour le jeune homme. Lors de sa dernière apparition, il effectue une autre citation : La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s’agite durant son heure durant sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien… Voilà qui ôte tout sens et toute valeur aux actions de Louis, proposant une autre perspective sur sa vie.


Le titre suggère une histoire qui va analyser comment un individu s’est fait passer pour ce qu’il n’était pas. La narration visuelle s’avère séduisante et évocatrice, parfois doucement vénéneuse. Louis Dansart finit par se résoudre à compromettre ses beaux idéaux, la fin justifiant les moyens, mais aussi une forme de passage à l’âge adulte en faisant l’expérience que les idéaux ne font pas le poids face au principe de réalité. L’imposture dévoile alors une autre nature que celle de s’imposer dans une classe sociale, celle d’un être humain qui se trompe lui-même dans ses mœurs, dans sa conduite, afin de se croire plus fort qu’il n’est de se faire passer à ses propres yeux pour une autre personne. Une bande dessinée littéraire à la lecture facile, à la profondeur étonnante.



jeudi 3 août 2023

Croisade T03 Le Maître des machines

Il est dit qu’en cet instant, Dieu détourna sa face du monde.


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 2 - Le Qua'dj (2008) qu’il faut avoir lu avant. La première édition date de 2009. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte cinquante-deux planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte du scénariste intitulé : Croisade, histoire et mythe, deux pages écrites par le scénariste en 2009.


Dans les cavernes sous Samarande, Gauthier de Flandres continue de progresser, accompagné par Osarias. Ils recherchent le Aa, un monstre de la nuit, de leurs peurs, et du sang de Gauthier. Ce dernier emporte avec lui, son épée, et le portrait de l’oubliée. Il avait donc une chance de vaincre Aa. Il fallait cependant se rendre à l’évidence : le monstre n’était pas seul. Devant eux se tient un squelette debout, avec des lambeaux de vêtements et une lance dans sa main : une des victimes de Aa. Il ne les tue pas toutes. Il tue, ou contamine. Certaines de victimes doivent lui ressembler à présent. Elles n’ont certes pas sa force, mais elles demeurent néanmoins redoutables. À la lueur de leur torche, les deux guerriers se rendent compte qu’ils sont encerclés par une armée de plusieurs dizaines de morts vivants qui se rapprochent lentement d’eux. Dos à dos, ils se lancent dans le combat : Gauthier en effectuant de grands moulinets avec son épée, Osarias avec sa torche. La légende dit que le combat mené par Gauthier et Osarias dura des heures. Dit-elle vrai ? Le narrateur ne saurait le dire. Ce qui fut certain, c’est que la défaite se trouvait au bout tant l’ennemi était nombreux. Gauthier se tient bientôt au sommet d’un tas de squelettes sans vie, et Osarias finit par être blessé par les ongles de l’un d’eux.



Alors que les deux combattants vont succomber dans les minutes qui suivent, une voix retentit intimant aux agresseurs de s’arrêter car Gauthier est à lui. Nakash, déjà fortement infecté, se tient l’épée à la main, et continue : ils doivent s’en aller, il s’occupe de Gauthier. À l’attention de Gauthier, il explique que le Aa l’a reçu parmi les siens. C’est un honneur : toute une vie prend alors une autre dimension, et la mort n’est plus à craindre. Il demande : Gauthier craint-il la mort ? La réponse s’avère cinglante : Gauthier préfère la mort à ce que son ami est devenu. Il jette alors ses dernières forces dans cette rencontre qui l’oppose à une ombre, l’ombre d’un homme qui fut son ami. Sans prévenir, Nakash lui demande de le tuer. Pendant quelques secondes, Nakash baisse sa garde. Le coup donné par Gauthier fut rude : il transperce Nakash de son épée. En plein cœur. Nakash tombe à genou et remercie son ami avec son dernier souffle. Aa fait son apparition au sommet d’un rocher. Il invective Gauthier qui vient de tuer son seul ami. Personne ne prend Aa en pitié. Gauthier lui rétorque que Aa n’a pas eu pitié de tous ces corps au sol. Aa explique : ce n’est pas sa faute, car il a toujours faim, personne ne parle à Aa, personne ne connaît son nom.


La plongée dans cette croisade imaginaire continue. Le lecteur prend plaisir à découvrir l’introduction du scénariste qui rappelle le principe de sa série et explique ses intentions, ou plutôt la vision globale qu’il en a, y compris les éléments qui ne sont pas explicites. En particulier il aborde la composante des contes, des enchantements et des malédictions, fidèle en cela aux nuits racontées par Shéhérazade, et quelques notions d’histoire. Une de ses sources d’inspiration fut la troisième croisade (cinq années de guerres ininterrompues) : une préparation longue et difficile, des problèmes de trésorerie, de logistique aussi entre les différentes armées, des méfiances, des coups bas entre futurs alliés, autant d’éléments très éloignés de la Foi. En face, Saladin règne en maître sur le Croissant et le Sable, et il refuse de détruire l’église du Saint Sépulcre. Côté européen : Philippe Auguste, Richard Cœur de Lion, puis Barberousse. Ces faits ne sont pas racontés dans la série, mais il est possible d’en sentir leur influence sur l’état d’esprit qu’ils génèrent : la Croix et le Croissant restent toujours d’admirables alibis. En outre, le scénariste a construit une trame narrative facile d’accès tout en se développant sur la base de quatre fils différents dans ce tome : Gauthier avec ses deux compagnons dans les souterrains de Samarande pour se confronter au Aa, Ab’dul Razim et Syria d’Arcos à Hierus Halem, Robert de Tarente et l’armée chrétienne dans son château, et enfin Ottar Benk dans son palais. Le lecteur identifie chaque personnage au premier coup d’œil et se rappelle instantanément sa situation, son histoire personnelle, ses motivations et sa place sur l’échiquier.



Cette fois-ci, les auteurs ont décidé de mettre la séquence en quadruple page vers la fin du tome. Le lecteur procède alors au dépliage des deux pages en vis-à-vis, lui permettant d’admirer cette scène en quatre pages côte à côte : une crucifixion avec une case de la hauteur de la page en début de la première et en fin de la quatrième, et entre, quatre cases en largeur l’une au-dessus de l’autre. Effet choc garanti. Toutefois, son horizon d’attente ne se limite pas à ce moment spectaculaire, et ces pages dépliées. Comme précédemment, il fait le constat du travail de Jean-Jacques Chagnaud qui vient compléter par les couleurs des cases qui auraient sinon paru un peu vide. Il marie avec toujours autant de pertinence les teintes chaudes du soleil et du désert, ou d’une torche et de sa lumière, avec celles plus grises et froides des cavernes et de l’ombre. Il parvient à rendre sinistre la lumière irradiant d’Elysande (la Lumière des Martyrs), ou celle qui apparaît lors du duel entre Aa et Gauthier. De la même manière, il parvient à rendre particulièrement sinistre la lumière orangée du coucher de soleil, ou très douce celle brunâtre de ces gigantesques cavernes souterraines de Samarande. Le lecteur voit également que le coloriste se montre très précis et méticuleux lorsqu’il s’agit d’une surface très effilée ou minuscule comme les décorations brodées d’un vêtement ou les ferrures décorative d’une porte. Il sait conserver le juste équilibre entre l’apport d’informations visuelles supplémentaires dans les dessins, et les cases qui doivent restées dépouillées pour faire effet : un savant dosage exécuté avec habileté.


Le lecteur sait également qu’il va retrouver une narration visuelle avec une apparence de surface évoquant une réalisation rapide : des cases sans décors, certains décors comme réalisés en vitesse, des gros plans sur les visages qui occupent de fait toute la surface de la case, certaines cases qui reposent beaucoup sur les effets spéciaux de la mise en couleur, des formes de détails simplifiées ou génériques. Dans le même temps, il constate qu’il ralentit sa lecture très régulièrement pour savourer une case plus dense en informations visuelles ou une séquence impressionnante : les statues géantes des huit chevaliers, l’apparition de la Lumières des Martyrs, la vue en légère surélévation du palais d’Ab’dul Razim avec la ville derrière, la vue en plongée sur la pièce qui lui sert de bureau avec les tapis, les étagères, les décorations calligraphiées, la croix finement ouvragée au sommet du bâton du moine Jurand de Poméranie, le prédicateur aux sept plaies, la décoration intérieure de la chambre de Syria d’Arcos dans le palais, l’aménagement du jardin du même palais, le tombeau sur lequel reposent les ossements d’Ada de Flandres, le trône d’Ottar Benk et ses décorations, l’armure finement ouvragée du maître des Machines. À l’évidence, l’artiste dose la densité d’informations visuelles en fonction de l’effet qu’il souhaite obtenir sur le lecteur : modulation de la vitesse de sa lecture, établissement d’un lieu ou d’un personnage dans le menu détail, focalisation sur la tension entre individus, etc.



De la même manière, le scénariste dose savamment ses effets : entre scènes d’actions et révélations, entre avancée de l’intrigue et explications. Comme dans les tomes précédent, libre au lecteur de choisir sa façon d’appréhender le récit : au premier degré comme une aventure, des chevaliers affrontant avec plus ou moins de succès les ennemis, les tentations, les exigences du pouvoir, celles de la morale et de l’honneur, ou bien comme un miroir déformant des croisades avec leurs enjeux guerriers qui finissent par faire oublier la motivation religieuse, des tourments mystiques, des manifestations incarnées de croyances culturelles. Dans le premier cas, il constate que la guerre génère des conflits qui dressent les hommes les uns contre les autres, quelle que soit la force de leur volonté. Dans la deuxième optique, il glisse entre une restitution métaphorique des croisades, des incohérences historiques qui empêchent de raccorder la fiction à la réalité historique, des phénomènes de résonnance troublants, en fonction de leur bien-fondé ou de l’interprétation imposée par le scénariste. Pour autant, les auteurs savent conférer une dimension mystique et mythique à leur vision des croisades.


Chaque personnage s’enfonce encore plus dans son destin qu’il ne maîtrise pas, étant le jeu des forces des conflits, des croyances, des chocs culturels, et de son histoire personnelle. Sous des dehors qui peuvent sembler parfois un peu désinvoltes, l’artiste et le coloriste réalisent une narration visuelle pesée et envoûtante, emmenant le lecteur dans un monde oscillant subtilement entre réalité et conte, en cohérence totale avec le scénario. Une fois encore, le scénariste semble avoir conçu le fonctionnement de son récit en fonction de l’artiste, tout en développant des thèmes personnels. À la simple lecture de la bande dessinée, le lecteur peut s’interroger sur les notions d’Histoire de Dufaux. Avec l’introduction, il découvre son intérêt et son investissement dans l’histoire des croisades, et il perçoit tout le travail de conception qui ne fait qu’affleurer de ci de là dans le récit. Une plongée très troublante dans une croisade en forme de conte, qui en respecte l’esprit.



mercredi 2 août 2023

Le genre du capital : Enquêter sur les inégalités dans la famille

Combattre l’ordre racial et l’ordre du genre contribue aussi à saper les bases du capitalisme.


Ce tome contient un essai qui se suffit à lui-même et qui ne nécessite pas de lecture préalable. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Céline Bessière, Sibylle Gollac et Jeanne Puchol pour le scénario, et par cette dernière pour les dessins et les nuances de gris. Il comprend cent-vingt-trois pages de bande dessinée. Il se termine avec une liste d’une quinzaine d’ouvrages pour aller plus loin, écrits par Pierre Bourdieu, Collectif Onze, Christine Delphy, Sylvia Federici, Nicolas Frémeaux & Marion Leturcq, Camille Herlin-Giret, Ana Perrin Heredia, Thomas Picketty, Florence Weber, Viviana Zelizer. Mmes Bessière et Gollac avaient collaboré au Collectif Onze, auteur d’un ouvrage qui avait été adapté en bande dessinée par Baptiste Virot en 2020 : Au tribunal des couples (Enquête sur des affaires familiales).


Dans une cabane de fortune construite sur un rond-point, une gilet jaune est en train de dîner frugalement dans sa protestation pour la justice sociale et la justice fiscale, et contre la casse des services publics. Elle écoute la radio : Trois mois après son divorce, MacKenzie Bezos renonce à tous ses intérêts dans le Washington Post et dans Blue Origin, à 75% de ses actions Amazon, ainsi qu’à ses droits dans cette entreprise. Ceci afin de soutenir l’action de son ex-mari, a-t-elle précisé. Jeff Bezos garde donc le contrôle d’Amazon et reste l’homme le plus riche du monde. Les marchés financiers peuvent respirer. Un tel discours met la gilet jaune hors d’elle : à haute voix, elle suggère que McKenzie vienne partager ses fins de mois. Un chat a réussi à tromper sa vigilance et est en train de goûter au plat préparé sur la table. Elle le chasse, car elle n’a sûrement pas trop de quoi à manger. Il détale ventre à terre, il croise un autre chat et ils commencent à papoter. Le premier est à la rue parce que son humaine est morte subitement, et ses enfants, se disputant pour l’héritage, se sont débarrassés de lui. Le deuxième explique que ses humains sont en train de déménager et il ne sait pas s’ils vont le garder. Ils croisent un troisième chat qui interrompt leur conversation.



Ce dernier chat les emmène dans un coin sympa. Il explique que dans la séparation, c’est surtout l’humaine qui va y laisser des plumes dans le divorce. Non seulement, l’écart entre les revenus des plus riches et ceux des plus pauvres n’a jamais été aussi important, mais l’écart entre leurs patrimoines se creuse encore plus. Patrimoine, ou richesse ou capital, peu importe l’appellation : des terres, de l’immobilier, des actifs financiers, des entreprises. À une interrogation, il répond que les pauvres peuvent parfois y prétendre grâce au crédit ou à l’épargne. Alors que les plus riches en bénéficient souvent dès leur plus jeune âge, parce que ces biens se transmettent au sein de la famille. Bon, ces inégalités-là font beaucoup parler. On sait moins que les inégalités de patrimoine entre les femmes et les hommes augmentent elles aussi. Même si les femmes travaillent et gagnent leur argent, en moins de vingt ans, l’écart entre ce que détiennent les hommes et femmes a presque doublé.


Il s’agit d’un exposé condensé d’une enquête analysant les inégalités de patrimoines et économiques entre femmes et hommes, au sein de familles de classe sociale différente. Le défi impressionne : restituer une étude sociologique sous forme de bande dessinée. La forme narrative adoptée par les trois autrices fonctionne très bien. Quelques reconstitutions et mises en situation : des entretiens avec les deux sociologues, des discussions entre membres d’une même famille, des entretiens devant la ou le juge avec les avocats, des entretiens chez une avocate ou un avocat, chez une ou un notaire. Quelques moments d’une activité professionnelle ou d’une autre. La dessinatrice représente les trois autrices (dont elle-même) en train d’échanger en présentiel ou en distantiel pour approfondir une notion, ou demander un développement sur un constat contre-intuitif. Ces passages peuvent être représentés avec les trois autrices en situation, ou des gros plans sur leur visage simplifié et représenté comme des avatars infographiques. Le lecteur ne s’attend pas à la troisième forme d’exposition : des chats en train d’échanger entre eux sur leur situation personnelle, et par voie de conséquence la situation de leur maîtresse.



En feuilletant rapidement le tome, le lecteur pourrait entretenir quelques réserves sur ce qui donne l’impression d’une narration visuelle peut-être un peu pauvre (beaucoup de têtes en train de parler, des décors représentés sporadiquement), mais à la lecture il ressent toute la pertinence des choix effectués, car ainsi l’exposé devient vivant et coule de source, avec une forme de tension dramatique qui sert le propos, sans le sensationnaliser ou le dramatiser. Au fur et à mesure, il fait l’expérience que les pages présentent une grande variété d’éléments visuels : l’intérieur du cabanon sur le rond-point, les murs et les toits parcourus par les chats, les cabinets et bureaux, et des éléments avec une fonction symbolique comme une balance à plateau, un extrait de tableur, un plan de réaménagement d’un appartement, un caddie de supermarché, des arbres généalogiques, un plateau de Monopoly, des billets de banque qui poussent sur une plante en pot, etc. Le lecteur fait l’expérience de l’apport de la dessinatrice dans la conception des planches, dans la conception même de l’exposé pour qu’il ne soit pas juste un texte livré ficelé avec des images redondantes ou superfétatoires, mais bien un exercice pédagogique mettant à profit les possibilités du moyen d’expression, ainsi que ses spécificités. La facilité de la lecture rend le propos aisément accessible, et pourtant lorsqu’il prend un peu de recul en faisant une pause pour réfléchir à ce qu’il vient de lire, le lecteur prend conscience de la densité des informations, qu’il s’agisse des description des situations, de la démarche de recherche, des constats, des analyses, des conclusions. Il se rend également compte de la profondeur de la réflexion, nourrie par un travail conséquent de recherche et d’analyse. En prime, il est visible que Jeanne Puchol aime bien dessiner les chats et qu’elle en a longuement observés.


Les autrices affichent d’entrée jeu leur point de vue : analyser les inégalités de patrimoine et de richesse entre femmes et hommes, en défaveur de ces premières, avec le parti pris de l’écriture inclusive pour ne pas les invisibiliser. Ce positionnement n’affecte en rien la rigueur de leur enquête. L’annoncer permet au lecteur de savoir dans quelles directions ladite recherche va s’effectuer : il s’agit de repérer et d’analyser les mécanismes et les paramètres systémiques sociaux qui sont à l’œuvre dans l’apparition ou la reconduction de ces inégalités. L’exposé comprend plusieurs parties. Un premier exemple de succession dans la famille Pilon, avec utilisation du dispositif de donation-partage devant notaire, la veuve donnant la boulangerie ainsi que la maison attenante à son fils, ses trois filles recevant quelques biens immobiliers et terrains avoisinants. Des explications complémentaires issues des entretiens menés avec les différents membres de la famille. Vient ensuite la partie analytique et réglementaire exposée par les deux sociologues, relancées par les questions de la bédéiste. Suivent encore deux exemples de successions. Puis de des exemples choisis pour des situations particulières : femme âgée et démunie, méconnaissance du droit chez les modestes, rôles respectif des avocats et des notaires, autres situations de divorce, de succession, dans des milieux aisés, dans des milieux populaires, au sein d’une famille ou l’épouse a élevé les enfants et travaillé dans l’entreprise de son époux, ou bien s’est entièrement consacrée à la famille.



En annonçant leur positionnement en toute transparence, les autrices indiquent qu’elles se focalisent sur les mécanismes qui font perdurer les inégalités entre femmes et hommes dans ces situations, voire les aggravent, avec le constat de départ que les statistiques sur l’écart de richesse entre femme et homme est allé en grandissant ces dernières décennies. Leur exposé est donc orienté puisqu’elles partent d’un constat factuel et chiffré, dans le même temps l’analyse desdits mécanismes est menée avec rigueur et méthode. Les exemples sont choisis pour un jugement qui va dans le sens de la préservation ou de l’augmentation de la richesse de l’homme, et la diminution de celle de la femme. Les autrices exposent alors la situation de départ, les éléments qui motivent le jugement, le lecteur restant libre de se faire une idée par lui-même, de nourrir son opinion, et de relativiser comme il l’entend les conclusions des sociologues s’il estime que le constat de départ est trop prégnant. Il retrouve bien évidemment des idées féministes tel que l’invisibilisation des tâches domestiques, ainsi que la priorité donnée à la conservation du patrimoine familial lors de sa transmission d’une génération à l’autre. À nouveau, il peut exercer son libre-arbitre en fonction de ses convictions et de ses valeurs, que ce soit pour les questions de capital, de travail ou de famille. À chaque étape, les deux sociologues exposent la méthodologie qu’elles ont mise en œuvre, les moyens dont elles ont disposé, les entretiens qu’elles ont pu mener, les professionnels auxquels elles ont eu accès, les entretiens qu’elles ont pu observer, leur nombre et leur variété. Le lecteur peut donc également se faire une idée de leurs sources et de leur démarche.


Tout commence par un titre bien singulier et un a priori sur le fait que l’exposé sera orienté pour pointer du doigt des mécanismes favorisant les hommes aux dépens des femmes. Les autrices affichent que leur ouvrage va dans ce sens, libre au lecteur de le garder à l’esprit au cours de sa lecture. Réaliser un exposé en sciences humaines et sociales en bande dessinée constitue un défi délicat, car il faut savoir trouver le bon mode narratif pour réaliser une vraie bande dessinée (et pas un texte illustré) sans dénaturer les propos tenus. S’il peut entretenir quelques a priori sur les choix de la dessinatrice, le lecteur ressent rapidement qu’ils étaient infondés, et que le mode narratif a été conçu par la bédéiste avec les deux chercheuses, pour un résultat parfaitement adapté à l’exercice de la restitution d’une enquête et de l’analyse afférente. La lecture s’avère très agréable, avec ses différents niveaux narratifs (mises en situation, échanges entre les autrices, commentaires, analyses et conclusions), et la prise de recul sous la forme de la discussion entre des observateurs inattendus que sont les chats. Une lecture passionnante, éclairante, enrichissante, édifiante.



mardi 1 août 2023

Le mercenaire T14 Le jour ultime

Dans l’espace infini, le temps n’a aucun sens.


À la fin du tome trois de l’intégrale parue en 2021/2022, l’éditeur a recueilli des récits réalisés par Vicente Segrelles. Tout d’abord une histoire en prose de quarante-sept pages, une nouvelle dont le texte est imprimé sur chaque page de gauche, avec une illustration en pleine page sur celle de droite. Cette nouvelle porte le titre de Livre quatorzième : Le dernier jour. Vient ensuite une bande dessinée de dix pages, intitulé La preuve, mettant en scène Mercenaire dans une mission. Puis une bande dessinée de huit pages, intitulée C’était écrit, un récit de science-fiction post apocalyptique. Cette partie se termine par vingt-cinq illustrations en pleine page, sans aucun texte, réalisées par Segrelles, dont une dizaine correspondant à une couverture des tomes de la série Le Mercenaire. Ce tome fait suite à Le mercenaire T13 La délivrance 2.


Le ciel, d’un bleu foncé intense, était limpide et serein. La lune illuminait la grande plaine glacée de tons bleutés, un vent glacial et doux léchait la neige, recouvrant la glace au rythme d’un murmure sifflant. Dans quelques heures, le soleil se lèverait. Nan-Tay était inquiète. Le Mercenaire aurait dû rentrer il y a plusieurs heures déjà au monastère, et il n’avait pas encore donné signe de vie. Un lampadaire éclairait la silhouette de la jeune guerrière. Elle se trouvait sur les remparts, tout en haut de la muraille circulaire qui encerclait le cratère mineur. Depuis les travaux de rénovation, on n'utilisait plus l’entrée du cratère majeur, celle qui passait sous la cascade. Nan-Tay n’était pas de garde cette nuit-là, l’inquiétant retard du mercenaire l’avait poussée jusqu’aux remparts, ainsi elle avait fini par remplacer un des deux moines postés à cet effet. Comme tous les habitants du cratère en service, elle portait plastron et spalières. Suite aux dernières informations parvenues, la garde avait été renforcée. De là, elle pouvait clairement voir si quelqu’un approchait au loin. Nan-Tay scruta à nouveau l’horloge mécanique d’Arnoldo. Le mercenaire respectait toujours scrupuleusement le timing, avec une marge acceptable. Son retard ne présageait rien de bon.



La nouvelle de la résurgence de Claust avait choqué toute la communauté du cratère. Depuis une semaine, on le savait dans la cité des mages. On savait donc qu’à l’instant où il récupèrerait un semblant de pouvoir, ils seraient son premier objectif. Dans le but de confirmer cette information, le mercenaire s’était rendu sur place. Il voyageait sous couverture, vêtu comme un simple habitant du pays des nuages permanents, sans armure, mais avec un plastron et des spalières, comme le voulaient les nouvelles règles en vigueur au cratère. Sous sa selle des plus communes, il avait bien caché le nouvel arc inventé par Arnoldo, une arme puissante, peu encombrante, discrète et démontable en trois pièces, ainsi que quelques flèches et charges explosives. Il montait un dragon marron, l’un des seuls du Monastère. Ces animaux à la robe foncée étaient les plus répandus dans la vallée. Bien que sensiblement plus lents que les blancs, on estima qu’il était plus idoine pour cette mission.


De biens étranges retrouvailles entre le lecteur et cette série. Après tout, il pouvait bien s’être accommodé d’être resté sur le tome treize, surtout si son premier contact avec la série était postérieur au dernier tome paru en 2003, car il savait par avance qu’elle s’arrêtait avec ce tome il y a deux décennies. D’un autre côté, il sait qu’il va retrouver les personnages avec lesquels il a développé une forme de familiarité pendant treize tomes, même si leur personnalité n’a jamais été très développée. Il n'entretient pas forcément de grandes attentes quant à l’intrigue. Le personnage de Claust s’était retrouvé mis de côté depuis plusieurs tomes. La fin du tome treize avait ramené la situation globale à une forme de statu quo satisfaisant. En outre, il ne s’agit pas d’une bande dessinée, mais d’une nouvelle illustrée, un format bien différent. Mais vingt-quatre nouvelles illustrations de l’artiste, ça ne se refuse pas.



La plongée dans le texte permet de découvrir une écriture précise, essentiellement dans la description et dans l’action, correspondant en tout point avec la manière de raconter de Vicente Segrelles. L’auteur narre son histoire avec le souci de dire ce qui se passe, qui est le point central de la scène, et peut-être de citer un personnage secondaire et des figurants. Il précise à chaque fois le lieu où se situe l’action, avec ses principales caractéristiques, en s’appuyant parfois sur ce qu’en connaît déjà le lecteur des tomes précédents. Il utilise régulièrement les dialogues entre personnages, accélérant ainsi le rythme de la lecture. Le lecteur assimile bien que l’intérêt du récit réside essentiellement dans l’intrigue, car les réflexions des personnages se limitent à décrire ou expliquer l’action, parfois la nature des risques encourus, peu de ressentis, aucune réflexion analytique ou existentielle. Le récit tient les promesses faites dans l’introduction rédigée par l’éditeur : découvrir ce qu’il est advenu de Claust, connaître le destin de la communauté du monastère du Cratère, avec des conventions de genre mêlant Fantasy et science-fiction, les dragons volants et le retour des extraterrestres.


Bien évidemment le lecteur se repaît de chaque tableau accompagnant la page de texte en vis-à-vis. Il retrouve toute la maestria de l’artiste dans sa capacité à rendre compte des textures, à réaliser des illustrations en couleur directe, à imaginer des scènes mêlant spectaculaire et enchantement. Le lecteur soupire d’aise en découvrant la troisième : Mercenaire à dos de dragon volant, au-dessus d’une mer de nuages, avec des poursuivants gagnant du terrain et la cité sur un énorme plateau rocheux dans le lointain. La suivante montre un moment du combat qui s’en suit, alors que l’un des poursuivants chute vers la lave qui coule en contrebas. À plusieurs reprises, le lecteur se retrouve saisi par une vision impressionnante : le manteau de glace autour du cratère supérieur en train de se disloquer, la lave atteignant les étages supérieurs des tours du monastère, un énorme serpent de mer dont Segrelles a le secret, un vaisseau spatial. D’autres illustrations apparaissent plus convenues, en particulier quand elles se focalisent sur un personnage qui semble comme figé dans une position statique. De toute évidence, ces illustrations ne génèrent pas du tout le même effet qu’une narration visuelle en bande dessinée.



Le lecteur ressort de cet ultime chapitre, avec un goût de manque. Il a bel et bien retrouvé les personnages, et plus encore l’environnement qu’il a tant apprécié pendant treize tomes. L’auteur apporte une conclusion satisfaisante à sa série, en cohérence parfaite avec tout son déroulement. Les illustrations valent le déplacement. Pour autant, ce n’est pas une bande dessinée, et Vicente Segrelles n’est pas un aussi bon écrivain que bédéiste. Les illustrations permettent de fixer l’imaginaire du lecteur sur la vision de l’auteur, sans retranscrire le souffle de l’action.


La preuve. Mercenaire chevauche un dragon blanc au-dessus des flots tumultueux. Il arrive à sa destination : un énorme dôme circulaire posé sur un périmètre de colonnes massives. Il se pose à l’intérieur et il doit affronter un guerrier en armure chevauchant un serpent géant très agressif. Le lecteur soupire à nouveau d’aise : une vraie bande dessinée, des dessins magnifiques comme d’habitude, et une intrigue ramassée sur elle-même. Pour une fois, Mercenaire est bien le héros de son aventure, sans personnage féminin qui vienne jouer le premier rôle dans la résolution du conflit. Le scénariste s’amuse comme à son habitude à confronter un chevalier en armure du tournant du premier millénaire à des inspirations piochées dans différentes mythologies, comme la geste arthurienne et l’Égypte antique, avec une touche de science-fiction. Il s’agit d’une mission qui n’a pas d’incidence sur la continuité globale de la série. Pour autant, vol à dos de dragon, usage de l’arc, phénomène spectaculaire : tout y est pour le plus grand bonheur du lecteur.



C’était écrit. Un sous-marin avance silencieusement dans des eaux peu profondes, longeant des gratte-ciels immergés, les ruines inondées d’une grande mégapole. Le submersible fait surface. Son commandant demande à la radio s’il a établi un contact : négatif. Il se rend à l’évidence : cela fait des mois passés à chercher un signal. Ils doivent être les seuls survivants. Le radio l’interpelle : il vient de capter un signal, vraisemblablement un autre sous-marin. Segrelles maîtrise l’art de la nouvelle, avec une histoire assez développée, une tension présente dès la deuxième page. La narration visuelle s’inscrit dans la même veine que celle de la série Le mercenaire, appliquée à une version d’anticipation du monde réel. Une histoire qui se lit toute seule, avec plaisir, une variation sur une histoire très classique d’anticipation, après une guerre mondiale.


Le lecteur termine avec les vingt-cinq illustrations en pleine page, conscient qu’il s’agit d’une sélection des couvertures du Mercenaire et diverses autres illustrations des mondes de Fantasy de Vicente Segrelles. Une manière de plonger une dernière fois dans ses univers et de lui faire ses adieux.