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mercredi 2 août 2023

Le genre du capital : Enquêter sur les inégalités dans la famille

Combattre l’ordre racial et l’ordre du genre contribue aussi à saper les bases du capitalisme.


Ce tome contient un essai qui se suffit à lui-même et qui ne nécessite pas de lecture préalable. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Céline Bessière, Sibylle Gollac et Jeanne Puchol pour le scénario, et par cette dernière pour les dessins et les nuances de gris. Il comprend cent-vingt-trois pages de bande dessinée. Il se termine avec une liste d’une quinzaine d’ouvrages pour aller plus loin, écrits par Pierre Bourdieu, Collectif Onze, Christine Delphy, Sylvia Federici, Nicolas Frémeaux & Marion Leturcq, Camille Herlin-Giret, Ana Perrin Heredia, Thomas Picketty, Florence Weber, Viviana Zelizer. Mmes Bessière et Gollac avaient collaboré au Collectif Onze, auteur d’un ouvrage qui avait été adapté en bande dessinée par Baptiste Virot en 2020 : Au tribunal des couples (Enquête sur des affaires familiales).


Dans une cabane de fortune construite sur un rond-point, une gilet jaune est en train de dîner frugalement dans sa protestation pour la justice sociale et la justice fiscale, et contre la casse des services publics. Elle écoute la radio : Trois mois après son divorce, MacKenzie Bezos renonce à tous ses intérêts dans le Washington Post et dans Blue Origin, à 75% de ses actions Amazon, ainsi qu’à ses droits dans cette entreprise. Ceci afin de soutenir l’action de son ex-mari, a-t-elle précisé. Jeff Bezos garde donc le contrôle d’Amazon et reste l’homme le plus riche du monde. Les marchés financiers peuvent respirer. Un tel discours met la gilet jaune hors d’elle : à haute voix, elle suggère que McKenzie vienne partager ses fins de mois. Un chat a réussi à tromper sa vigilance et est en train de goûter au plat préparé sur la table. Elle le chasse, car elle n’a sûrement pas trop de quoi à manger. Il détale ventre à terre, il croise un autre chat et ils commencent à papoter. Le premier est à la rue parce que son humaine est morte subitement, et ses enfants, se disputant pour l’héritage, se sont débarrassés de lui. Le deuxième explique que ses humains sont en train de déménager et il ne sait pas s’ils vont le garder. Ils croisent un troisième chat qui interrompt leur conversation.



Ce dernier chat les emmène dans un coin sympa. Il explique que dans la séparation, c’est surtout l’humaine qui va y laisser des plumes dans le divorce. Non seulement, l’écart entre les revenus des plus riches et ceux des plus pauvres n’a jamais été aussi important, mais l’écart entre leurs patrimoines se creuse encore plus. Patrimoine, ou richesse ou capital, peu importe l’appellation : des terres, de l’immobilier, des actifs financiers, des entreprises. À une interrogation, il répond que les pauvres peuvent parfois y prétendre grâce au crédit ou à l’épargne. Alors que les plus riches en bénéficient souvent dès leur plus jeune âge, parce que ces biens se transmettent au sein de la famille. Bon, ces inégalités-là font beaucoup parler. On sait moins que les inégalités de patrimoine entre les femmes et les hommes augmentent elles aussi. Même si les femmes travaillent et gagnent leur argent, en moins de vingt ans, l’écart entre ce que détiennent les hommes et femmes a presque doublé.


Il s’agit d’un exposé condensé d’une enquête analysant les inégalités de patrimoines et économiques entre femmes et hommes, au sein de familles de classe sociale différente. Le défi impressionne : restituer une étude sociologique sous forme de bande dessinée. La forme narrative adoptée par les trois autrices fonctionne très bien. Quelques reconstitutions et mises en situation : des entretiens avec les deux sociologues, des discussions entre membres d’une même famille, des entretiens devant la ou le juge avec les avocats, des entretiens chez une avocate ou un avocat, chez une ou un notaire. Quelques moments d’une activité professionnelle ou d’une autre. La dessinatrice représente les trois autrices (dont elle-même) en train d’échanger en présentiel ou en distantiel pour approfondir une notion, ou demander un développement sur un constat contre-intuitif. Ces passages peuvent être représentés avec les trois autrices en situation, ou des gros plans sur leur visage simplifié et représenté comme des avatars infographiques. Le lecteur ne s’attend pas à la troisième forme d’exposition : des chats en train d’échanger entre eux sur leur situation personnelle, et par voie de conséquence la situation de leur maîtresse.



En feuilletant rapidement le tome, le lecteur pourrait entretenir quelques réserves sur ce qui donne l’impression d’une narration visuelle peut-être un peu pauvre (beaucoup de têtes en train de parler, des décors représentés sporadiquement), mais à la lecture il ressent toute la pertinence des choix effectués, car ainsi l’exposé devient vivant et coule de source, avec une forme de tension dramatique qui sert le propos, sans le sensationnaliser ou le dramatiser. Au fur et à mesure, il fait l’expérience que les pages présentent une grande variété d’éléments visuels : l’intérieur du cabanon sur le rond-point, les murs et les toits parcourus par les chats, les cabinets et bureaux, et des éléments avec une fonction symbolique comme une balance à plateau, un extrait de tableur, un plan de réaménagement d’un appartement, un caddie de supermarché, des arbres généalogiques, un plateau de Monopoly, des billets de banque qui poussent sur une plante en pot, etc. Le lecteur fait l’expérience de l’apport de la dessinatrice dans la conception des planches, dans la conception même de l’exposé pour qu’il ne soit pas juste un texte livré ficelé avec des images redondantes ou superfétatoires, mais bien un exercice pédagogique mettant à profit les possibilités du moyen d’expression, ainsi que ses spécificités. La facilité de la lecture rend le propos aisément accessible, et pourtant lorsqu’il prend un peu de recul en faisant une pause pour réfléchir à ce qu’il vient de lire, le lecteur prend conscience de la densité des informations, qu’il s’agisse des description des situations, de la démarche de recherche, des constats, des analyses, des conclusions. Il se rend également compte de la profondeur de la réflexion, nourrie par un travail conséquent de recherche et d’analyse. En prime, il est visible que Jeanne Puchol aime bien dessiner les chats et qu’elle en a longuement observés.


Les autrices affichent d’entrée jeu leur point de vue : analyser les inégalités de patrimoine et de richesse entre femmes et hommes, en défaveur de ces premières, avec le parti pris de l’écriture inclusive pour ne pas les invisibiliser. Ce positionnement n’affecte en rien la rigueur de leur enquête. L’annoncer permet au lecteur de savoir dans quelles directions ladite recherche va s’effectuer : il s’agit de repérer et d’analyser les mécanismes et les paramètres systémiques sociaux qui sont à l’œuvre dans l’apparition ou la reconduction de ces inégalités. L’exposé comprend plusieurs parties. Un premier exemple de succession dans la famille Pilon, avec utilisation du dispositif de donation-partage devant notaire, la veuve donnant la boulangerie ainsi que la maison attenante à son fils, ses trois filles recevant quelques biens immobiliers et terrains avoisinants. Des explications complémentaires issues des entretiens menés avec les différents membres de la famille. Vient ensuite la partie analytique et réglementaire exposée par les deux sociologues, relancées par les questions de la bédéiste. Suivent encore deux exemples de successions. Puis de des exemples choisis pour des situations particulières : femme âgée et démunie, méconnaissance du droit chez les modestes, rôles respectif des avocats et des notaires, autres situations de divorce, de succession, dans des milieux aisés, dans des milieux populaires, au sein d’une famille ou l’épouse a élevé les enfants et travaillé dans l’entreprise de son époux, ou bien s’est entièrement consacrée à la famille.



En annonçant leur positionnement en toute transparence, les autrices indiquent qu’elles se focalisent sur les mécanismes qui font perdurer les inégalités entre femmes et hommes dans ces situations, voire les aggravent, avec le constat de départ que les statistiques sur l’écart de richesse entre femme et homme est allé en grandissant ces dernières décennies. Leur exposé est donc orienté puisqu’elles partent d’un constat factuel et chiffré, dans le même temps l’analyse desdits mécanismes est menée avec rigueur et méthode. Les exemples sont choisis pour un jugement qui va dans le sens de la préservation ou de l’augmentation de la richesse de l’homme, et la diminution de celle de la femme. Les autrices exposent alors la situation de départ, les éléments qui motivent le jugement, le lecteur restant libre de se faire une idée par lui-même, de nourrir son opinion, et de relativiser comme il l’entend les conclusions des sociologues s’il estime que le constat de départ est trop prégnant. Il retrouve bien évidemment des idées féministes tel que l’invisibilisation des tâches domestiques, ainsi que la priorité donnée à la conservation du patrimoine familial lors de sa transmission d’une génération à l’autre. À nouveau, il peut exercer son libre-arbitre en fonction de ses convictions et de ses valeurs, que ce soit pour les questions de capital, de travail ou de famille. À chaque étape, les deux sociologues exposent la méthodologie qu’elles ont mise en œuvre, les moyens dont elles ont disposé, les entretiens qu’elles ont pu mener, les professionnels auxquels elles ont eu accès, les entretiens qu’elles ont pu observer, leur nombre et leur variété. Le lecteur peut donc également se faire une idée de leurs sources et de leur démarche.


Tout commence par un titre bien singulier et un a priori sur le fait que l’exposé sera orienté pour pointer du doigt des mécanismes favorisant les hommes aux dépens des femmes. Les autrices affichent que leur ouvrage va dans ce sens, libre au lecteur de le garder à l’esprit au cours de sa lecture. Réaliser un exposé en sciences humaines et sociales en bande dessinée constitue un défi délicat, car il faut savoir trouver le bon mode narratif pour réaliser une vraie bande dessinée (et pas un texte illustré) sans dénaturer les propos tenus. S’il peut entretenir quelques a priori sur les choix de la dessinatrice, le lecteur ressent rapidement qu’ils étaient infondés, et que le mode narratif a été conçu par la bédéiste avec les deux chercheuses, pour un résultat parfaitement adapté à l’exercice de la restitution d’une enquête et de l’analyse afférente. La lecture s’avère très agréable, avec ses différents niveaux narratifs (mises en situation, échanges entre les autrices, commentaires, analyses et conclusions), et la prise de recul sous la forme de la discussion entre des observateurs inattendus que sont les chats. Une lecture passionnante, éclairante, enrichissante, édifiante.



mardi 17 mars 2020

Au tribunal des couples

Ça me rend malade à chaque fois de savoir qu'il y a des enfants derrière toutes ces histoires.

Cette bande dessinée fait partie de la collection Sociorama qui associe un auteur de bande dessinée à une étude sociologique, au travers d'une fiction. Cette bande dessinée est en noir & blanc, et compte 157 pages de BD, sa première publication datant de 2020. Il s'agit d'une transposition de l'ouvrage Au tribunal des couples: Enquête sur des affaires familiales (2013) établi par Collectif Onze. Baptiste Virot avait déjà adapté une autre étude sociologique dans la même collection : Turbulences (2016) d'Anne Lambert.


Au tribunal d'Ici-les-Barinneaux, la greffière Malika Sherkat fait entrer madame & monsieur Chambon dans le bureau de la juge Chantal Latieri pour leur audience. La juge est assise dans un confortable fauteuil en cuir, et la greffière sur une chaise Ikea, modèle Långfällz. L'audience a pour objet une fixation de pension alimentaire suite à la reprise d'activité de monsieur. Madame a préparé elle-même le budget de toutes les dépenses ; les sorties de l'école, en famille, les vêtements, les chaussures, etc. La juge demande au monsieur qu'elle est sa situation professionnelle. Il répond qu'il est en formation et qu'il touche 1080€ par mois. Il devrait être titularisé dans quelques mois, mais il n'a pas apporté ses fiches de salaire. Il évoque son hébergement gratuit et ses crédits gelés, mais qu'il a dû recommencer à payer depuis trois mois, ainsi que le montant total de ses dettes. Il explique qu'il paye déjà des trucs pour ses enfants. Il commence à hausser le ton, à arguer du fait que son ex vit avec quelqu'un. La juge fait un signe pour revenir à une conversation normale et explique que la CAF ayant constaté qu'il a retrouvé du travail, elle ne va plus verser l'allocation de soutien familial, que la demande de madame est normale. Le monsieur s'emporte à nouveau tout en disant que bien sûr il va payer. Audience suivante : une autre audience de conciliation où il est question de la marque et du modèle de voiture de monsieur et de la possibilité qu'il s'occupe des enfants le weekend.

Audience de conciliation suivante : un jeune couple (18 ans chacun) est d'accord sur tout. Audience suivante : un monsieur demande à voir sa fille qu'il a laissé à sa femme il y a de cela 15 ans. Son avocate explique qu'il y a 15 ans, il n'avait que 19 ans et qu'il manquait de sens des responsabilités, de l'engagement. Madame explique qu'elle a dû réaménager sa vie entière et que monsieur l'a quittée alors qu'elle était encore enceinte. La juge indique qu'elle demande une enquête sociale et que la prochaine audience aura lieu dans quatre mois. Le père indique qu'il n'est pas sûr qu'il puisse se libérer. Malika les fait sortir tous les quatre, les ex-époux et leur avocat respectif, referme la porte, et elle et la juge pousse un gros soupir. Malika va ranger les dossiers bien classés. Elles sortent ensemble du bâtiment et papotent. La juge ramène les dossiers à la maison, ramenant un peu de leurs malheurs avec elle. Malika rentre chez elle s'occuper de fille Nina qu'elle récupère chez la nourrice. Son mari Marc est gendarme mobile et rentre chez lui ce soir après 10 jours d'absence. Malika monte dans sa voiture, se rend chez la nourrice juste à temps, récupère sa fille, lui fait à manger, la lave et la couche. Marc rentre alors que Malika est déjà couchée et endormie. Les audiences recommencent dès le lendemain matin à 09h30 à un rythme toujours aussi soutenu.


En 2016, Lisa Mandel a lancé la collection Sociorama chez Casterman, en partenariat avec la sociologue Yasmine Bouagga. Le principe de cette collection est d'adapter en bande dessinée des recherches de sociologues. Il ne s'agit pas d'une adaptation littérale de l'ouvrage, ou de vignettes servant à l'illustrer, mais d'une histoire originale permettant d'exposer les éléments de recherche. En ce qui concerne le présent ouvrage, l'auteure a choisi de mettre en scène une femme exerçant le métier de greffière, mariée à un gendarme mobile, avec une fille. Le lecteur est tout d'abord étonné par le style de dessins : détourage basique d'un trait fin sans variation d'épaisseur, anatomie parfois approximative, décors squelettiques quand ils sont présents, mais bonne expressivité des visages, une impression de dessins fonctionnels, tout juste professionnels. Mais, ça n'empêche pas les personnages d'être très vivants et les situations d'être claires et compréhensibles. Ensuite, il apprécie que le récit commence direct par une audience de conciliation, puis une deuxième, puis une troisième. Au moins la promesse du titre est tenue d'entrée de jeu, avec une ambiance plus reportage sur le vif que fiction. Le juge est une femme, la greffière également. La première audience met en évidence que la mère s'occupe des enfants et que le père n'a pas la fibre paternelle, et pas très envie de participer financièrement avec son faible salaire. Le deuxième entretien est très court : 2 pages au cours desquelles le père apparaît à nouveau comme réticent à assumer sa responsabilité financière. La troisième audience est réglée en 2 tiers de page, sans problème, sans conflit. La suivante dure 5 pages et le père a à nouveau le mauvais rôle, ayant abandonné la mère alors qu'elle était encore enceinte. Ce n'est qu'à la page 23 que la partie fiction prend le dessus, avec la réaction de la juge et de la greffière une fois l'ex-couple et les avocats sortis.

Le lecteur voit la silhouette simple de Malika avec les épaules tombantes, un petit tourbillon au-dessus de la tête, les 2 yeux tout ronds et la bouche un court trait horizontal. Si la représentation reste très simple, l'émotion est bien rendue. La page d'après, la juge se renverse dans son fauteuil et exhale un petit nuage, matérialisation d'un énorme soupir de soulagement. Page 30, Malika est avachie, tassée dans son canapé, comme sous le poids de la fatigue de la journée de travail. Page 36, une masse de 100kg s'abat sur son crâne lorsque la juge lui annonce qu'elle a obtenu sa mutation, dispositif visuel utilisé dans le manga City Hunter. Page 47, Malika est assise dans son canapé avec un tourbillon plus gros au-dessus de sa tête, marquant sa déstabilisation après une conversation téléphonique avec son mari. Pages 68 & 69, le lecteur observe un monsieur avec la mine fatiguée, les sourcils tombants, mal rasé, et parfois le regard buté, en cohérence avec son état dépressif. Page 81, Baptiste Virot force un peu la perspective pour montrer Malika allant de l'avant dans le couloir d'un pas vif et décidé. Finalement ces dessins en apparence simplistes et trop dépouillés rendent très bien compte de l'état l'esprit des différents personnages, avec parfois une petite touche comique très discrète qui évite de plomber la narration de ces situations très tendues. Le lecteur peut conserver un sentiment de manque, mais il sourit de bon cœur en voyant un dessin où Malika Sherkat écrase Stéphane Morin, le juge qui a remplacé Chantal Latieri, avec un rouleau compresseur, page 114. Il compatit avec lui quand il se trouve face à une mère intarissable et très posée page 64 à 66. Il est impressionné par la manière dont les dessins rendent compte de l'impression ressentie par la mère sous le feu des questions inquisitrices du juge en page 102.


Dès la première audience, le lecteur se sent impliqué dans les personnes qui viennent exposer une partie de leur vie privée. Comme le dit à la juge Chantal Latieri quand elles déjeunent ensemble, les affaires familiales, ça prend aux tripes. Elles sont obligées de mettre un peu de leur personne dedans parce qu'en face c'est des gens comme elles avec des problèmes de couple. Un peu avant, Malika a indiqué que ça la rend malade à chaque fois de savoir qu'il y a des enfants derrière toutes ces histoires. Il est également question de la répartition des gardes d'enfants entre mère et père, le temps d'une case. Le lecteur comprend bien qu'une fiction ne peut pas aborder tous les aspects des divorces de parents avec enfants, même en 157 pages. À plusieurs reprises, une information est glissée dans le cours naturel de la conversation, comme par exemple nombre de dossiers à traiter dans une demi-journée d'audience. Dans le même temps, le lecteur aperçoit Malika Sherkat dans sa vie privée, sa relation de couple épisodique du fait que son mari soit souvent en mission. Cette dimension du récit apporte un contrepoint aux constats d'échec évoqués en audience et étoffe la personnalité de Malika. Pour autant l'adaptateur ne la transforme pas en une caisse de résonance des émotions, ou en pasionaria. Elle est avant tout une personne professionnelle et compétente, inquiète de voir arriver un juge en début de carrière, pas forcément investi comme pouvait l'être la précédente.

En ressortant de ce tome, le lecteur se dit que le terme d'enquête sociologique est peut-être un peu fort, et qu'il a plutôt bénéficié d'une introduction, d'une découverte aux audiences de conciliation de couple en procédure de divorce et de révision de pension alimentaire. Il part peut-être avec un fort préjugé contre la partie graphique, qui disparaît progressivement au fur et à mesure de sa lecture. Il constate que toutes les audiences mettent en évidence un désintérêt partiel ou total du père pour ses enfants, et pour la situation financière de la mère. Il aurait aimé qu'il y ait un exemple de l'inverse pour être plus en phase avec la réalité des chiffres. Passée cette réserve, il se dit que l'auteur s'abstient de porter des jugements trop tranchés sur les uns et sur les autres, et qu'il s'attache régulièrement à mettre en évidence la complexité des dossiers, et l'impact des décisions sur les vies humaines, la responsabilité qui accompagne la construction d'un jugement et de son rendu. Le lecteur peut estimer que le constat global manque de nuances, mais il a été totalement absorbé par le processus de conciliation et par la capacité de Baptiste Virot à rendre compte de la tension affective, de la charge émotionnelle, des conséquences pour la vie des uns et des autres, sans jamais mettre en scène les enfants.



lundi 2 avril 2018

Encaisser !

Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc de 160 pages, initialement parue en 2016. Elle a été réalisée par Anne Simon, une illustratrice de livres pour la jeunesse et dessinatrice de bandes dessinées : par exemple Le journal de Miss Pétoche,Où sont passés les princes charmants ?,Einstein. Pour cet ouvrage, elle a adapté une enquête sociologique de Marlène Benquet Encaisser !, mais aussi une partie de Les damnées de la caisse : Enquête sur une grève dans un hypermarché.

Sabrina est mère de 2 enfants, responsable de cette cellule monoparentale, détentrice d'une licence de philosophie. Pour pouvoir élever ses 2 enfants, elle prend un emploi de caissière dans la chaîne de supermarchés Batax. Elle est reçue par madame Vaquin, chef de caisse. Le soir elle lit le dépliant présentant l'historique de la société pendant que son fils fait ses devoirs, et elle découvre la belle vision de l'entrepreneur Louis Mounier, ainsi que l'historique de la chaîne Batax s'inscrivant dans l'Histoire économique et de celle des droits de la femme. Son fils se moque d'elle parce qu'elle a encore des devoirs.

Elle se présente le lendemain à 09h00 pour sa période d'essai. Elle est prise en charge par Christine qui la confie à Nadine pour lui apprendre le métier pendant sa première tranche horaire de travail. Il faut scanner les achats, gérer les problèmes (prix incohérent avec l'affichage, réclamation des clients), prendre sa pause au moment imposé, vérifier qu'il n'y a pas d'articles dissimulés dans le fond d'une poussette, et proposer la carte de fidélité, systématiquement, avec le sourire.

En 2016, Lisa Mandel a lancé la collection Sociorama chez Casterman, en partenariat avec la sociologue Yasmine Bouagga. Le principe de cette collection est d'adapter en bande dessinée des recherches de sociologues. Il ne s'agit pas d'une adaptation littérale de l'ouvrage, ou de vignettes servant à l'illustrer, mais d'une histoire originale permettant d'exposer les éléments de recherche. En ce qui concerne le présent ouvrage, l'auteure a choisi de mettre en scène une femme (Sabrina) faisant ses débuts en tant que caissière. Il y a donc bien une trame narrative dans laquelle elle effectue ses premières fois (gestion des pauses pour aller faire pipi, rencontre avec la déléguée syndicale, problème de transport au vu des horaires tardifs, etc.) qui se prêtent régulièrement à des observations sociologiques sur ce milieu professionnel.


De prime abord, les dessins d'Anne Simon présentent une apparence enfantine, avec des traits mal assurés, des formes pas très précises, des têtes un peu plus grosses que la normale pour attirer l'attention sur les émotions, des proportions bien respectées pour le reste, une apparence sans volonté de séduction ou de dramatisation. Néanmoins, le lecteur constate rapidement qu'Anne Simon utilise de nombreux dispositifs propres à la bande dessinée pour raconter son histoire. Les personnages sont différenciés, et si leur apparence peut être exagérée ou très simplifiée, ils sont tous particuliers. Les expressions peuvent être elles aussi accentuées, et les visages simplifiés (par exemple un simple point pour les yeux), mais leur état d'esprit apparaît clairement au lecteur et ils se conduisent en adulte. La narration se compose à plus de 90% de dialogues, et pourtant elle reste intéressante visuellement. L'artiste sait inclure des détails sur les vêtements, sur les lieux leur agencement, leur mobilier.

Anne Simon utilise également différentes formes de mise en page. Il s'agit d'un ouvrage plus petit qu'une bande dessinée traditionnelle, 16cm * 19cm. Les pages sont souvent structurées sur la base de cases sans bordure, mais en fonction de la nature des séquences, Simon peut intégrer des bordures, faire varier le nombre de cases par page, utiliser un fond noir pour la page (pour les séquences de rêves par exemple). De nombreuses cases sont focalisées sur les personnages en plan taille. Mais là aussi, il peut y avoir des gros plans, ou à l'opposé des vues d'ensemble d'un magasin, d'un supermarché, de l'arrivée des semi-remorques de livraison. Finalement même pour un lecteur peu sensible à ce type de dessin (ou même rétif), la narration visuelle recèle une richesse telle qu'elle rend le récit visuellement intéressant.

Anne Simon a donc l'ambition de transcrire un ouvrage de sociologie, lui-même issu d'une thèse en une histoire. Pour ce faire, elle met en scène le personnage de Sabrina, jeune femme ayant fait des études, arrivant dans une entreprise possédant son histoire. Pour évoquer, cette dernière, elle réalise un fac-similé du livret d'accueil des nouvelles caissières (15 pages, idée aussi efficace que visuelle). Puis le lecteur est amené à suivre la première journée à la caisse de Sabrina, sous le tutorat de Nadine, à voir une discussion entre Julie (une étudiante) et ses copines, et même à suivre monsieur Martin (directeur des ressources humaines France) pendant une trentaine de pages, jusqu'à une action de grève en fin d'ouvrage. Pour un lecteur ne s'étant jamais interrogé sur l'emploi de caissière, il ne découvre pas le savoir-faire du métier, mais un milieu professionnel. Cette histoire ne constitue pas un manuel ou un guide du métier, mais un tour d'horizon du contexte social du métier. L'auteure a pris le parti de ne pas s'attarder sur les chiffres, qu'il s'agisse de salaire ou de bénéfices, ou encore de dividendes. La narration reste dans le registre du vécu, avec des détails très concrets, comme la charge mentale de l'hôtesse de caisse chargée des caisses automatiques, ou la température plus basse pour les caisses à proximité des surgelés.

Pour un lecteur s'étant déjà intéressé à cette filière économique, cet ouvrage peut sembler un peu superficiel, une forme d'initiation au milieu. Il passe en revue de nombreuses dimensions : modalités d'intégration dans l'entreprise, formation en tutorat, relation avec le client et image de marque, historique et valeur de l'entreprise, surveillance des employées, relationnel entre employées, morcellement des périodes de travail, horaires en décalé, clients difficiles (un crachat au visage), financiarisation du secteur, place des organisations syndicales, revendications salariales, différences d'enjeu pour les salariés en fonction de leur âge. Lors des pages consacrées à monsieur Martin, il est abordé la politique de groupe, la situation professionnelle de ce salarié, les valeurs promues par le nouveau PDG, à l'opposé de la réalité de la gestion des hôtesses et des hôtes de caisse. En découvrant le premier passage consacré au DRH, le lecteur constate qu'il n'y a aucune velléité de diabolisation. Les auteures mettent en avant son aisance financière, mais aussi son mode de vie qui le fait rentrer à 22h00 chez lui cette scène fait apparaître qu'il est tout autant prisonnier d'un système que les hôtesses de caisse. Il le subit, et doit en supporter les contraintes qui semblent tout aussi exorbitantes. C'est également l'occasion pour l'artiste de faire à nouveau montre de son savoir-faire, en intégrant une séquence de rêve (il y en a plusieurs) dans laquelle elle montre monsieur Martin pressé comme un citron, dans une belle métaphore visuelle. Chaque séquence onirique apporte une vision du ressenti de l'individu par le biais d'une métaphore intelligente et intelligible.


Marlène Benquet et Anne Simon se tiennent à distance de tout manichéisme, ne diabolisant pas les supérieurs hiérarchiques eux aussi soumis au système, et ne faisant pas des caissières, des personnes parfaites et pures. Sur ce dernier point, les quelques mesquineries évoquées sont représentatives. Cette histoire n'est donc pas un ouvrage universitaire, illustré de tableaux de données, et s'appuyant sur des théories complexes. C'est une bonne découverte d'un milieu de travail particulier, rendu plus riche par la volonté d'inclure de nombreux paramètres. Avec l'accumulation de ces paramètres, le lecteur voit se dessiner une analyse systémique pénétrante. En additionnant 2 ou 3 remarques, il voit apparaître la manière dont la structure de l'hypermarché met en œuvre un outil de surveillance de ses hôtesses de caisse, à la fin de répondre au besoin de présence d'une caissière à chaque instant à chaque caisse ouverte, mais aussi de les contraindre. Alors même que le ton de la narration reste bon enfant, avec quelques blagues de temps à autre, elle montre la présence des caméras et l'usage qui est fait par les cheffes de caisse pour donner des conseils en temps réel aux hôtesses, mais aussi pour les contrôler, et les espionner.

L'historique de l'entreprise permet de se rappeler que le métier de caissière a permis aux femmes d'accéder à des emplois non qualifiés, mais aussi que ces emplois maintiennent les salariés concernés dans une situation économique très précaire, du fait de leurs faibles revenus. L'historique évoque également le travail de construction intelligent qui s'est fait entre patrons et syndicats (FO en l'occurrence), partenariat devenu obsolète du fait de l'évolution du mode de gestion de cette entreprise familiale, vers celui d'un grand groupe. Les 30 dernières pages sont consacrées à un mouvement social de grève, lancé par les caissières, et soutenus par les syndicats un peu contraints de les suivre (reprenant un mouvement de grève en 2008, dans un hypermarché Carrefour à Grand Littoral). Là encore il est possible de ne voir que le récit de cette action. Mais il est aussi possible de voir comment le modèle de représentativité du personnel est lui aussi englué dans un système complexe qui est passé du mode de la prévention au mode urgentiste, et qui n'arrive pas à s'adapter en temps réel aux besoins de celles qu'il représente.


Dans un premier temps, la lecture de cet ouvrage séduit par sa simplicité, à la fois dans la vivacité des dessins, et la clarté du propos. Dans un deuxième temps, le lecteur ressent une forme de manque dans des dessins trop rapides et un propos trop superficiel. Dans un troisième temps, il se rend compte que la narration visuelle donne vie à des séquences de dialogues efficaces, et que la somme des petits détails dresse un portrait concret et une analyse systémique pénétrante.


dimanche 25 février 2018

Sociorama : La fabrique pornographique

Betty et Howard débutent dans le milieu pornographique.



Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc de 158 pages, initialement parue en 2016. Elle a été réalisée par Lisa Mandel, une auteur de bandes dessinées (par exemple Crazy seventies : De 1974 à 1982 souvenirs infirmiers ou Princesse aime princesse). Pour cet ouvrage, elle a adapté une enquête sociologique de Mathieu Trachman : Le travail pornographique.

Howard est un grand Black bien galbé qui est vigile dans un grand magasin de fringues Les Galeries Farfouillettes (toute ressemblance avec une enseigne existante est certainement voulue). Le soir dans son petit appartement, il aime bien mater du porno, et il voue une grande admiration à l'actrice Paméla. Le week-end, il se rend à Eroland, le quatrième salon de l'érotisme, où il peut aborder Paméla qui lui propose de venir tenir un petit rôle (mais pas de figurant) dans sa prochaine production (juste la semaine suivante). Ça se passe plutôt bien pour Howard qui tient la distance.

Aux Galeries Farfouillettes, il fait la connaissance d'une vendeuse prénommée Betty, et ça se passe plutôt bien avec elle, dès le premier soir au lit. De fil en aiguille, il lui parle de son deuxième boulot, et du fait qu'il va aller tourner en Espagne, tous frais payés et rémunéré, avec le réalisateur Franky. Pas coincée, elle accepte de l'accompagner, et même de tourner quelques scènes, mais exclusivement avec lui. Sur place l'ambiance est détendue et professionnelle. Outre l'assistant réalisateur-technicien son & lumière, il y a la photographe, le script monteur et 4 autres acteurs : Tania (qui a écrit le scénario), José, Delby & Marcello (un couple hongrois).

En 2016, Lisa Mandel a lancé la collection Sociorama chez Casterman, en partenariat avec la sociologue Yasmine Bouagga. Le principe de cette collection est d'adapter en bande dessinée les recherches de sociologues. Il ne s'agit pas d'une adaptation littérale de l'ouvrage, ou de vignettes servant à l'illustrer, mais d'une histoire originale permettant d'exposer les éléments de recherche. En ce qui concerne le présent ouvrage, l'auteure a choisi de mettre en scène un homme (Howard) et une femme (Betty) se connaissant depuis peu, et faisant leurs débuts dans l'industrie pornographique, en tant qu'acteurs. Il y a donc bien une trame narrative dans laquelle ils effectuent leurs premières fois (premier tournage, première soirée en club échangiste, premier tournage sur un site à l'étranger, premiers échanges d'expérience avec d'autres acteurs, etc.) qui se prêtent régulièrement à des observations sociologiques sur ce milieu professionnel.




Lisa Mandel réalise des dessins professionnels, à l'apparence assez simple. Les doigts des personnages restent à l'état de saucisses allongées, sans ongles, sans phalanges. Les pieds sont des gros pâtés informes. Il ne s'agit donc pas de réaliser des dessins photoréalistes, mais de rendre l'impression donnée par les personnages. De fait, chaque homme ou femme a une apparence physique légèrement arrondie, simplifiée, les rendant immédiatement sympathiques. Les femmes ont bien sûr une poitrine avec un bonnet important, des seins tout ronds et proéminent. Les hommes présentent une musculature bien développée, voire sont des culturistes. Les uns comme les autres sont épilés et rasés, il ne reste plus trace de toison pubienne, si ce n'est à de rares occasions un petit ticket de métro. Les yeux sont presque systématiquement des ronds avec un point noir au milieu. Les bouches sont en forme d'ovale étiré (souvent avec un sourire), les dents sont rarement représentées. Pour autant, chaque personnage se distingue facilement d'un autre, par sa couleur de peau, sa couleur et sa coupe de cheveux, sa taille, et parfois sa morphologie.

Le lecteur côtoie donc des individus de différentes origines généralement souriant, dont l'apparence indique un certain contentement de la vie qu'ils mènent. Le lecteur comprend dès la couverture que l'artiste ne joue pas la carte de l'hypocrisie visuelle, et que les actes pornographiques sont représentés de manière explicite, voire en gros plan pendant les tournages. Elle reprend donc les codes des films pornographiques et les montre tels qu'ils existent : sexe masculin en érection, fellation, pénétration vaginale, pénétration anale, éjaculation faciale, etc. Elle affine son trait pour les plans de tournage, pour devenir un peu plus réaliste. Il ne s'agit d'émoustiller le lecteur mais de montrer concrètement le plan, en conservant le point de vue des acteurs. Lisa Mandel a donc réalisé un travail de réflexion en amont pour définir son approche graphique, et l'adapter à la nature du sujet. Ce choix de rendre compte des techniques professionnelles des acteurs pornographiques apportent de la crédibilité à son propos, et a pour conséquence d'inscrire son propre ouvrage dans un registre également pornographique, graphiquement explicite. Ainsi un quart de l'ouvrage est consacré à représenter des tournages de films ; d'un autre côté, il y a beaucoup de phylactères.

La raison d'être de cet ouvrage étant d'évoquer la sociologie du milieu pornographique, il comprend également de nombreuses scènes de dialogue et d'explications habillées sous forme de monologue. Les pages comprennent donc souvent des scènes de dialogue, sans tomber dans des enfilades interminables de cases ne contenant que des têtes avec des phylactères. L'artiste varie les angles de vue, évite les plans trop rapprochés, contextualise la scène avec un ou deux accessoires, et plante le décor au moins en début de séquence. Ainsi le lecteur n'a pas l'impression de lire des dialogues dénués d'intérêt visuel, même quand les bulles occupent 50% de la page.

Lisa Mandel met en scène 4 personnages principaux. Il y a les nouveaux Betty et Howard qui découvrent le milieu, les compétences professionnelles, les conditions de travail, et il y a Franky (le réalisateur producteur d'une quarantaine d'années) ainsi que Tania (une actrice de 32 ans avec 12 ans de métier qui réfléchit à une reconversion tout en restant dans le milieu). L'auteure a donc choisi le dispositif qui consiste à faire expliquer les conventions et les pratiques professionnelles à 2 nouveaux. Il apparaît rapidement que l'histoire personnelle de Betty et Howard ne sera pas abordée. Il s'agit de 2 jeunes gens de bonne composition, d'humeur égale, souhaitant bien faire leur travail, sans attache familiale, sans problèmes. La motivation d'Howard réside dans la volonté de sortir d'un métier de base purement alimentaire (vigile), ainsi qu'un goût pour le sexe et une envie d'avoir des relations avec les actrices qui le font bander. La motivation de Betty est des plus floues. Elle apprécie le plaisir que lui procure les relations sexuelles, et elle a envie d'expérimenter. Elle apprécie la bonne humeur qui règne pendant les tournages, et la possibilité de franchir les étapes progressivement.

Betty et Howard fournissent donc le minimum comme point d'ancrage pour le lecteur pour qu'il puisse s'identifier à eux. Il ne s'agit guère plus que d'un minimum car il s'agit de 2 beaux jeunes gens, sans inhibition particulière, sans problème de santé, sans histoire personnelle, sans aspiration, juste curieux et prêts à profiter du moment présent, sans aller jusqu'à être dépendants de l'acte sexuel. Le récit permet à l'auteure d'aborder de nombreux aspects de cette industrie, en restant au niveau des acteurs et du réalisateur. La question des salaires est abordée, mais guère détaillée, le lecteur en ressort avec une vague idée de ce qu'un acteur peut gagner par tournage. Par contre, il n'y a aucun élément sur le bénéficie dégagé par le réalisateur, sur les modalités de distribution du film, sur le budget, sur les salaires des autres membres de l'équipe (photographe, monteur, etc.). La protection sociale et la couverture santé des acteurs ne sont pas non plus détaillées, juste vaguement évoquées au détour d'une seule phrase. Il n'y a pas non plus de problèmes relationnels sur les tournages, juste un acteur un peu grossier en dehors du tournage.




Les propos de Lisa Mandel se concentrent donc sur le traitement différent des femmes et des hommes (les premières étant mieux payées, mais leur carrière étant beaucoup plus courtes car les spectateurs réclament de la chair fraîche), sur la distinction entre accouplement à titre professionnel et relation sexuelle dans la sphère privée. En particulier, elle montre comment les prises de vue des films exigent une grande souplesse de la part des acteurs pour que le spectateur puisse avoir une vue dégagée. Elle évoque rapidement l'origine de la profession dans les années 1970, la première qualification historique des acteurs en tant que cascadeurs, et l'impossibilité de remplir les conditions pour être reconnu comme intermittent du spectacle (pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la morale). Elle évoque la fluctuation des goûts du public, justifiant ainsi une forme discrète (mais bien réelle) de racisme dans les productions. Elle établit l'écart qui existe entre le professionnalisme français et celui américain.


À la fin du tome, le lecteur quitte avec regret les personnages qui étaient sympathiques, même si assez superficiels. Sa représentation mentale des acteurs pornographiques a évolué, vers une approche plus professionnelle, assez exigeante en termes de compétences physiques et sexuelles (tenir l'érection, maîtriser l'éjaculation féminine). Par contre, il en ressort avec une impression de société sans réel problème, sans conséquence particulière du métier sur ceux qui l'exercent, sans vision économique du fonctionnement capitaliste de ces outils de production. Par contre, il a bénéficié d'une présentation sans hypocrisie, débarrassée de tout point de vue moral, mais aussi de tout point de vue psychologique. 4 étoiles pour un ouvrage qui permet de découvrir un pan de l'industrie cinématographique pornographique, mais qui reste très finalement très édulcoré, plus une initiation qu'une véritable étude sociologique.