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mercredi 21 avril 2021

Célestin et le Coeur de Vendrezanne: Un récit des contes de la Pieuvre

On ne vole pas la Pieuvre.


Ce tome est le troisième dans la série des contes de la pieuvre après La Malédiction de Gustave Babel - Un récit des contes de la Pieuvre (2017) et Un destin de trouveur - Un récit des contes de la Pieuvre (2019). Ce tome contient une histoire complète centré sur le personnage du titre, qui peut être lu indépendamment, qui s'enrichit avec la lecture des 2 premiers tomes. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Gess, pour le scénario, le dessin et les couleurs.


À l'été 1842, 51 rue de la Montagne sainte Geneviève dans le cinquième arrondissement de Paris, un nouveau-né dort dans son berceau. Il se réveille et voit un cœur briller dans la pénombre, flottant dans les airs. Il sourit. Le spectre d'une fillette en robe se matérialise et elle hurle. Le père fait irruption dans la pièce, sabre au clair. Il pourfend le spectre en embrochant son cœur : elle explose. Il réunit ses restes dans le tapis, et l'emmène dans ce baluchon improvisé. Le nourrisson saigne de l'oreille. Fin novembre 1879, dans les égouts du dix-huitième arrondissement, dans sa barque, le père Trouvaille supervise une opération de fouille des eaux usées pour récupérer les objets précieux. Soudain une énorme vague se propage, soulevant son embarcation, et noyant la majorité de son équipe. Quatre adolescents parviennent à en réchapper en montant les barreaux dans un conduit de cheminée. Ils débouchent dans une caverne souterraine. N'ayant d'autre choix, ils vont de l'avant avec dans l'idée de récupérer rapidement des vêtements secs. Ils découvrent un spectacle impressionnant.


Début décembre 1879 à l'auberge de la Pieuvre dans le dix-septième arrondissement, Célestin a revêtu son habit de garçon de café et il est au travail. Il pense au fait que Dieu a créé l'homme à son image, mais qu'en contemplant ses semblables avec ses yeux, il constate la vertigineuse diversité des apparences des êtres humains. C'est son don : voir les gens tels qu'ils sont au fond. Petit, il pensait que tout le monde était comme lui, mais en observant des gravures, des peintures et maintenant des daguerréotypes, il a compris à quel point sa vision de l'humanité est différente de celle des autres, et combien il avait bien fait de n'en rien dire à personne. Francis, celui qui lui a tout appris, répétait sans cesse : Le secret d'un bon serveur est d'être discret. Il circule entre les tables pour apporter les consommations, captant une bribe de la conversation à chaque fois. Une fois son plateau vide, il retourne au comptoir où mademoiselle Rose lui indique que ça va être le coup de feu. Il faut qu'il vérifie que Gros a fini, puis qu'il dresse les tables. Il se rend en cuisine et le chef lui indique qu'il est bien sûr prêt. Il prend la poubelle bien pleine et sort dans l'arrière-cour pour la vider directement à l'égout. Il repense à cet endroit quand il y est arrivé enfant. C'était encore une auberge de campagne, à l'extérieur de Paris, un relais de poste, et la propriété du père Maturel.



Du fait de l'excellence du tome précédent, les attentes du lecteur sont déraisonnablement élevées pour ce tome 3. Dès la prise en main du tome, il constate le soin apporté à l'ouvrage : léger relief pour le titre, vernis sélectif pour le cœur sur la couverture, papier à l'apparence vieillie pour évoquer l'époque où se déroule le récit, découpage en chapitre avec numérotation, citation, localisation de la scène correspondante, et date. Tout au long de sa lecture, il ressent cette finition peaufinée. Il se dit que son expérience de lecture lui évoque celle d'un grand roman du dix-neuvième siècle : distribution importante sans être hors de contrôle, personnages substantiels sans être caricaturaux, diversité des lieux tout en restant dans Paris, mystères sur l'identité du spectre et son objectif, suspense quant au sort des principaux personnages car on ne fréquente pas impunément le milieu du crime organisé, reconstitution historique très soignée, évocation en filigrane de plusieurs facettes de la société, le tout servi par un récit populaire dans le bon sens du terme. Un délice de bout en bout.


Le lecteur retrouve donc les caractéristiques des contes de la Pieuvre : une organisation criminelle qui règne en maître sur les trafics dans Paris, et des individus dotés de talents, c’est-à-dire des capacités surnaturelles. Il s'enfonce avec délice dans l'intrigue : le mystère de ce qui se cache dans les catacombes, le sort de Daumale qui a la pieuvre à ses trousses, le mystère de ce spectre appelé la Chose, la naissance à venir chez l'Œil, et d'autres phénomènes surprenant comme cette litanie de noms qui s'échappent avec des bulles d'air au pied de la passerelle de l'estacade de l'île Saint-Louis. Il absorbe les silhouettes des individus tels que Célestin les voit. Il lui faut un peu de temps pour pleinement réaliser que les dessins présentent une cohérence du début jusqu'à la fin, amalgamant tous ces ingrédients dans des visuels qui font sens. De prime abord, les dessins peuvent produire une impression un peu étrange, parfois avec trop de détails, d'autres fois avec une finition des traits de contour un peu rugueuse. De même certains choix de couleurs peuvent paraître curieux, comme ce rose persan. Mais en fait chaque élément est parfaitement à sa place, s'imbriquant avec les autres dans un tout homogène, chaque particularité visuelle étant signifiante.



Une fois passé le prologue, le lecteur se rend compte qu'il s'attache immédiatement à Célestin, individu simple, enjoué, soucieux de bien faire son travail, un peu effacé, ayant conscience de sa différence. Il fait sa connaissance alors qu'il se tient au milieu de deux dessins en pleine page successifs, dans sa tenue de serveur, dans son milieu professionnel. De manière tout à fait naturelle, il s'adresse directement au lecteur, brisant ainsi le quatrième mur, et initiant ainsi ses remarques, son monologue intérieur. Cette accroche fonctionne parfaitement, le lecteur se sentant concerné puisqu'on s'adresse directement à lui. Au fil des pages, il peut apprécier le caractère foncièrement honnête et un peu altruiste de Célestin, satisfait de n'être rien de particulier, d'être quelqu'un d'ordinaire, de sa routine qu'il juge gratifiante. Au travers des dessins, le lecteur voit un jeune homme calme et posé, efficace et rapide dans son métier, naturellement souriant, sans hypocrisie professionnelle, à la fois banal dans son apparence, et unique en tant qu'être humain, sa seule fantaisie étant sa coupe de cheveux. Il porte une tenue vestimentaire adaptée à chaque occasion : tablier pour l'auberge, joli costume pour se rendre au cabaret monstrueux, longue chemise de nuit pour dormir.


Indubitablement, Célestin est le personnage principal du récit, et pour autant le lecteur peut partager le point de vue d'autres protagonistes : l'Œil, Daumale, l'Insomniaque, le Gros. Ils ne sont pas mis autant en avant que Célestin, et ils peuvent occuper le devant de la scène le temps d'une séquence, ou revenir de manière chronique en personnage secondaire le temps d'une ou deux cases, d'une ou deux répliques. Le lecteur effectue également un investissement émotionnel en eux, de manière différente à chaque fois. Il peut être touché par la souffrance de l'un d'eux et transporté par un moment de grâce visuelle inattendu (l'Insomniaque et son rêve). Il peut s'accoutumer à un autre et le retrouver avec plaisir, l'amitié bourrue de Gros. Il se rend compte que l'Œil acquiert une épaisseur émotionnelle qui le fait exister, ne permettant plus de le réduire à son rôle de méchant au sein de la Pieuvre, devenant un individu complexe au-delà d'une simple dichotomie Bien / Mal. Chaque personnage dispose d'une apparence particulière, physique et vestimentaire, avec un registre de gestes dans lesquels transparaissent son caractère (l'emportement de l'Œil), ou ses automatismes professionnels (la préparation des repas en cuisine). Il n'y a pas de petit personnage qui serait réduit à un simple artifice narratif.



Tout au long de cette histoire, il y a un autre personnage qui apparait en fait dans plus de pages que Célestin : Paris. C'est un lieu commun de dire que le lieu constitue un personnage à part entière, mais dans cette bande dessinée, ce constat se situe à un autre niveau. L'artiste a apporté un grand soin et un investissement exemplaire pour recréer les rues, les intérieurs de la capitale à cette époque. Au fil des séquences, le lecteur peut se projeter dans un gros collecteur en égout, dans un troquet populaire, avec son arrière-cour et la trappe pour jeter les déchets directement à l'égout dans le dix-septième arrondissement, passage Vendrezanne dans le treizième arrondissement, quai de l'Archevêché, sur de la passerelle de l'estacade de l'île Saint-Louis, dans la cour de l'hôtel particulier de l'Œil dans le cinquième arrondissement, etc. La précision du lieu de la scène en début de chaque chapitre ne se limite pas à un simple expédient narratif pour indiquer le lieu, mais constitue une aide pour le lecteur impatient d'avancer sans s'appesantir sur les dessins, ainsi qu'un repère pour l'amoureux de Paris qui souhaite comparer les descriptions minutieuses et attentionnées à ses connaissances, ou aller les approfondir par des recherches ensuite. En fin du chapitre 8, il peut également recomposer le parcours de la fuite de Célestin grâce aux indications : rue de l'Abreuvoir, rue Girardon, rue du Faubourg Montmartre, Pont Neuf, rue Monsieur-le-Prince, rue Lhomond, rue des Cordelières, rue Croulebarbe, rue des Reculettes.


La qualité de cette reconstitution historique ne donne pas simplement de la consistance aux décors : elle rend visuelle et apparente une réalité sociale. Mis à part pour les dirigeants de la Pieuvre, le lecteur côtoie des gens du peuple, les voit dans leur vie de tous les jours, aussi bien le serveur, que la responsable des consommations, le cuistot, les enfants et jeunes adolescents en bande organisée rapportant le fruit de leurs rapines et de leurs récupérations à un adulte, les nervis de la bande de la Pieuvre, les voleurs en train d'évoquer leurs futurs coups attablés à l'auberge, les dames faisant une pause avant de retourner battre le trottoir, etc. À la lecture, cette dimension du récit ne passe pas au premier plan : elle reste en arrière-plan, discrète et organique. Il n'y a pas de personnage qui se mette soudain à faire une déclaration attirant l'attention sur sa condition sociale, pour autant le récit met en scène des gens du peuple, ordinaires, faisant de leur mieux dans un contexte social peu favorable à leur classe. Cette direction d'acteurs naturaliste favorise l'empathie du lecteur pour des êtres humains normaux, comme lui, en butte aux difficultés quotidiennes de la vie. Il se retrouve émotionnellement impliqué par les actes de Célestin pour aider Daumale, par l'angoisse de ce dernier se sachant poursuivi par les séides de la Pieuvre, par l'inquiétude de l'Œil pour l'accouchement, et même par le plaisir par anticipation de Nez à manger un plat succulent, etc.



Ainsi le lecteur est en immersion complète dans le récit, ressentant les émotions des personnages, partageant leur point de vue personnel, impatient de savoir ce qui va se passer, tout en en laisser porter par le rythme de la narration. Il ressent le fait que l'auteur raconte son histoire avec une honnêteté de cœur, sans dédain hautain. Il est perceptible qu'il aime ce genre, mélange historique et fantastique. Comme dans les deux premiers tomes, la mise en scène d'individus disposant de talents surnaturels peut être prise au premier degré, à la fois fascinant pour ces capacités extraordinaires et pour leur utilisation visuellement spectaculaire. C'est un divertissement populaire sans hypocrisie, sans condescendance intellectuelle. Dans le même temps, cette approche n'exclut pas l'ambition. Plusieurs têtes de chapitre comprennent une citation d'auteur : Guillaume Apollinaire (1880-1918), un verset de la Genèse, Évariste Gallois (1811-1832), Albert Samain (1858-1900), Victor Hugo (1802-1885), Honoré de Balzac (1799-1840), John Donne (1572-1631). Le lecteur peut y voir une volonté de rattacher cette œuvre à la culture classique. Il peut aussi se dire que l'auteur a logiquement explicité certaines de ses sources d'inspiration, des œuvres qui l'ont nourri et qui affleurent de ci de là, comme cette forme de Cour de Miracles, ou cette volonté naturaliste et cette représentation d'une société au travers de plusieurs personnages liés entre eux, dont les chemins de vie se croisent et deviennent interdépendants. La présence ponctuelle de personnages dans chaque tome fait également penser à la structure d'une chronique de grande ampleur tissée dans plusieurs romans.


Effectivement, les individus dotés d'une capacité extraordinaire (les talents) peuvent se voir également comme une métaphore d'une personne excellant dans son art, une lecture plus littéraire de ce divertissement, mais aussi une dimension quasi mythologique (l'un d'entre eux ne s'appelle-t-il pas Pluton ?). En outre, malgré leurs talents, ils restent soumis à la structure sociale de l'époque, à la propension naturelle de l'individu de profiter des autres, soit en exploitant sa faiblesse physique, soit en exploitant sa faiblesse sociale. Avec ce point de vue, d'autres thèmes sous-jacents apparaissent : la place de la femme dans la société à travers la Chose et Mama-Brûleur (Et puis quoi ensuite, le droit de vote ?), le désir très humain d'avoir une progéniture, les forces systémiques d'une société qui enserre le déroulement de la vie d'un individu (les conditions de sa naissance qui induisent son accès à l'éducation, à une classe sociale, à une place prédéterminée dans la société), un système de valeurs qu'il soit humaniste comme celui de Célestin, ou fondé sur les règles et l'obéissance à l'autorité comme celui de la Pieuvre, les mécanismes de perpétuation d'un système (la dictature de la Pieuvre), une économie parallèle, le devoir de mémoire pour les victimes, la puissance irrépressible du besoin de justice, etc. Avec l'évocation d'un embryon de syndicalisme ou d'une entreprise en autogestion, l'auteur évoque à la fois les gens du peuple s'organisant de manière solidaire pour contrecarrer les effets d'une oppression capitaliste par les possesseurs des outils de production, mais aussi la façon dont ces mêmes propriétaires contrattaquent pour rendre ces initiatives inefficaces et inoffensives.



Cette lecture s'avère aussi puissante et profonde qu'un grand roman du dix-neuvième siècle. Au fur et à mesure le lecteur s'imprègne de sa richesse et de sa gentillesse, de son humanité. Il savoure les mots d'argot employés, en nombre maîtrisé, sans que cela ne devienne un artifice ou que les que cela ne rende les propos abscons. Il ressent l'horreur primale de certaines situations : devoir pourfendre un cœur battant toutes les deux minutes, quelle sorte de séquelle cela peut-il laisser chez le bourreau de s'acharner ainsi à exterminer une vie ? Il ressent des échos entre différentes situations. Par exemple, il apparaît que la dernière image du prologue signifie que le nouveau-né a les tympans percés, qu'il sera donc sourd à vie. En lisant le monologue de Célestin, le lecteur peut le voir comme un individu parlant de sa différence, qui pourrait très bien être compris comme des propos relatifs à une infirmité, s'appliquant alors à la situation de ce nouveau-né qui va grandir sourd parmi des bien-entendants. 


Troisième tome des contes de la Pieuvre : troisième réussite exceptionnelle pour l'histoire, la reconstitution historique qui transpire l'amour du vieux Paris, la finesse de la narration visuelle, la richesse d'un récit populaire et ambitieux. En artisan méticuleux et incroyablement généreux, Gess réalise un chef d'œuvre ayant sa place aux côtés des œuvres littéraires populaires.



lundi 19 avril 2021

Prénom : Inna (Tome 1-Une enfance ukrainienne)

La démocratie commence par notre école.


Ce tome est le premier d'un diptyque consacré à l'enfance et à la jeunesse d'Inna Shevchenko. Sa publication date de 2020. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs de 98 planches, écrite par Simon Rochepeau, avec la participation d'Inna Shevcheko, dessinée et mise en couleur par Thomas Azuélos. Il commence par une page d'introduction, un texte d'une page, écrit par Shevchenko indiquant que chaque vie individuelle est souvent façonnée par l'histoire collective et que la société dans laquelle elle a grandi lui a donné la liberté de rêver, de prendre des risques et de faire de son mieux.


À Copenhague le 14 février 2015, Inna Shevchenko participe à un débat organisé au Centre culturel Krudttønden, à propos de la liberté d'expression, quelques semaines après l'attentat contre Charlie Hebdo. Au moment où elle se met à parler à la tribune, des coups de feu ont éclaté derrière la porte. Elle a rapidement compris que ce n'étaient pas des pétards, pas une blague. Elle s'est relevée et elle a couru vers une porte sur le côté. Les gens se précipitaient pour sortir, ils se bousculaient, ils tombaient. La police arrive et prend en charge les victimes, leur proposant une aide psychologique. Ils cherchent l'intervenante qu'un policier finit par trouver dans une salle annexe, assise à un bureau, et en train de donner une interview à chaud. Il lui indique qu'elle doit être en état de choc et qu'elle doit se reposer. Elle lui crie dessus en lui disant que ça va aller, qu'elle va tenir. Elle est assise seule sur une chaise dans le noir, et elle s'exhorte à tenir bon.



La jeunesse d'Inna Shevchenko s'est déroulé à Kherson, une ville située dans le sud de l'Ukraine, d'environ 300.000 habitants, à environ 450 kilomètres de Kiev. En 1996, Inna a 6 ans et sa famille habite dans un appartement, dans un grand ensemble immobilier. Ce soir-là en janvier 1996, l'électricité est coupée, comme ça arrive régulièrement. Yulia, sa grande sœur, est en train de faire ses devoirs à la bougie, pendant qu'Inna s'amuse à réciter les noms des continents à haute voix en les pointant sur une mappemonde, ce qui exaspère sa sœur qui ne peut pas se concentrer. Valery, leur père intervient et va coucher la petite Inna. Elle demande qu'il lui raconte une histoire. Il lui parle à nouveau de la fois où il était allé en Espagne avec des potes, et qu'il leur avait fait croire qu'il parlait espagnol et même catalan. Il avait réussi à acheter une paire de baskets Adidas pour un copain. Enfin il lui chante une chanson traditionnelle avant de la laisser s'endormir. C'est autour de Yulia d'aller se coucher. Le père reste seul dans la salle à manger avec sa bougie. On toque à la porte. Il espère qu'il s'agit de se femme Olga qui est de retour, mais c'est son cousin Vanya avec son garde du corps Kolya. Ils viennent fêter l'achat d'une scierie. Kolya estime qu'en cinq ans de démocratie, le peuple a plus souffert qu'en soixante-dix ans de communisme.


La quatrième de couverture explique bien la nature de cette bande dessinée : raconter à la première personne l'enfance et l'adolescence d'Inna Shevchenko, devenue une activiste féministe ukrainienne, et une figure majeure du mouvement Femen. L'introduction qu'elle a rédigée écarte tout de suite la crainte d'une hagiographie : elle explique que sa vie a été façonnée par l'histoire collective dont elle a fait partie, et que la vie en Ukraine dans les années 1990 et 2000 (chômage, criminalité, manque de nourriture et humiliations) ont tout naturellement incité la jeunesse à rêver et prendre des risques. Effectivement au fil des séquences, le lecteur découvre plusieurs phases de sa vie, en 1996, en 2000, en 2004, en 2007/2008, comme une forme de chronique familiale centrée sur sa personne, incluant d'autres membres de sa famille, sans glorification de sa personne, sans louanges admiratives, juste un quotidien banal et normal pour elle et pour le reste de la population de cette région du monde à cette époque. Le lecteur peut donc très bien ignorer qui elle est devenue, ou faire fi de ce savoir pour juste suive une petite fille puis une jeune fille dans sa vie de tous les jours. Schevchenko ajoute dans l'introduction que Simon Rochepeau est bien un auteur car il a effectué les recherches nécessaires pour contextualiser les souvenirs d'Inna dans les événements politiques et sociaux de l'époque.



Dans la mesure où il s'agit d'une (auto)biographie, le lecteur s'attend à un dessin descriptif et réaliste, peut-être même quasi photographique. La première séquence lui montre qu'effectivement l'artiste s'attache à représenter des éléments concrets pour une reconstitution de type historique, mais sans en devenir l'esclave. Ses contours peuvent parfois s'avérer un peu lâches pour conserver une impression de spontanéité, et il règle le degré de détails en fonction de la séquence, de précis, à vague. Dans cette introduction, le lecteur peut voir l'uniforme d'un policier, les voitures de police, les chaises vides dans le centre culturel, quelques rescapés en train d'être pris en charge, et la couronne de fleurs d'Inna, mais pas le détail des installations techniques ou de l'aménagement du bureau dans lequel elle répond à une interview par téléphone. Il en sera ainsi tout du long de ce tome, les endroits étant plus ou moins tangibles en fonction de la manière dont ils sont représentés. Par exemple, la cuisine de l'appartement des Shevchenko est dessinée avec plus de détails que la chambre des filles, sans que le lecteur ne puisse se faire une idée concrète des matériaux employés, de la qualité des meubles de cuisine. Par la suite, il se fait une idée assez vague de l'implantation des arbres à proximité de la scierie sans pouvoir reconnaître leur essence. Il dispose d'une impression générale de la disposition de la classe d'Inna, une peu plus précise du bureau de la directrice. Il reconnaît bien l'architecture très fonctionnelle de l'ensemble d'immeubles où habite Inna. Il peut voir l'amphithéâtre dans lequel elle effectue son premier discours devant les élèves, ou la boîte de nuit dans laquelle l'emmène Alekseï.


Rapidement le lecteur se rend compte que l'objectif de l'artiste n'est pas une reconstitution photographique des différents endroits de Kherson où s'est déroulée la vie d'Inna, mais plus de donner une bonne idée du lieu et de l'émotion qui habite la jeune fille. Pour ce faire, il utilise les couleurs de manière élégante : le blanc-gris à Copenhague pour une atmosphère froide et quelque peu mortifère, le brun foncé pour la pièce où Inna se trouve seule pour souligner son isolement, le marron tirant vers le gris lorsque Valery raconte une histoire à sa fille entre grisaille d'un quotidien terne et douceur d'une lumière tamisée, etc. Le lecteur se rend compte que cette approche des couleurs apporte plus de consistance aux cases en complétant les traits encrés avec des textures et une ambiance lumineuse, et suggère un état d'esprit, celui de la jeune Inna qui s'avère communicatif. La narration visuelle réussit à montrer des lieux uniques sans s'encombrer de détails, et à rendre les personnages très humains, sans que le scénariste n'ait besoin d'expliciter ce qu'ils pensent. En particulier le jeu des acteurs et l'expressivité de leur visage, la justesse de leurs postures génère une empathie chez le lecteur qui éprouve la sensation de côtoyer de vraies personnes.



Les auteurs montrent aussi bien les années de développement d'Inna Shevchenko que des facettes de la société dans laquelle elle grandit, tout en restant au niveau de l'individu. Il est donc question de l'indépendance de l'Ukraine, encore récente (16 juillet 1990), du président Leonid Koutchma et de son successeur Viktor Ianoukovytch, de la corruption et de la criminalité, de la révolution orange de décembre 2004 / janvier 2005, de la mort du journaliste Gueorgui Gongadzé (1969-2000). Ces événements parlent plus au lecteur qui en est vaguement familier, ou sinon l'incite à aller consulter une encyclopédie en ligne, car le scénariste ne transforme pas cette (auto)biographie en cours d'histoire. De manière incidente, le lecteur voit Inna Shevchenko vivre dans cette société et comment elle y répond, elle s'y adapte. Effectivement, la narration ne la transforme ni en une héroïne, ni en une passionaria dont c'est le destin depuis la naissance. Elle vit dans le monde dont les forces systémiques lui parviennent par l'entremise des conséquences qu'elles ont sur les personnes qui les entourent. Elle voit la capacité de résilience de son père même si elle ne sait ni la nommer ni la conceptualiser. Elle perçoit la détresse de sa mère, quelques petits trafics, l'horreur de son oncle dont le fils a été victime d'un attentat, l'argent facile, la contradiction irrésoluble entre l'éducation scolaire et la place de la femme dans cette société à l'époque, etc. D'une certaine manière, ces circonstances extérieures la façonnent sans qu'elle ne manifeste elle-même de volonté propre, si ce n'est son caractère. Cette présentation se situe à l'opposé d'un destin romanesque ou de l'avènement d'une sauveuse. Sa vie est le fruit d'un concours de circonstances, dans une période donnée, à un endroit du monde particulier, avec un père qui soutient sa fille. Il ne s'agit pas d'admirer cette demoiselle, plus de la comprendre.


La couverture de cet album est très explicite : il s'agit de suivre l'enfance d'une demoiselle vivant dans une grande ville en Ukraine dans les années 1990/2000. En feuilletant l'album, la narration visuelle n'impressionne peut-être pas beaucoup, mais à la lecture elle s'avère très pertinente avec un savant dosage de ce qui est représenté, et une utilisation des couleurs pour accompagner et éveiller les émotions chez le lecteur. L'ouvrage ayant été écrit par un tiers, il s'agit d'une biographie à la première personne d'Inna Shevchenko, Simon Rochepeau la montrant faire l'expérience des événements du quotidien de la société ukrainienne à Kherson à cette époque, dépourvu de tout effet romantique, entre journal intime et reportage factuel. Le lecteur apprécie de pouvoir ainsi faire l'expérience de cette vie et de ses singularités.




mercredi 14 avril 2021

Jessica Blandy, tome 21 : La Frontière

J'ai franchi la frontière.


Ce tome fait suite à Jessica Blandy, Tome 20 : Mr Robinson (2002) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2002, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée et mise en couleurs par Renaud (Renaud Denauw). Elle compte 46 planches. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 7 qui contient les tomes 21 à 24.

À New York, Forest Dingley, un inspecteur de police afro-américain est en train de s'habiller, alors que Jessica Blandy est encore au lit. Il est en train de regarder une photographie du régiment des Hellfighters, le quinzième régiment d'infanterie en 1917 dont son grand père faisait partie. C'est lui qui s'est occupé de la mère de Forest quand son père a disparu. Un matin, il s'est levé, il a pris ses affaires et il s'est retourné vers son épouse en lui disant qu'il savait maintenant où est la frontière, qu'une sorcière noire la garde, mais qu'il avait une chance de passer. Il est sorti et il n'est plus jamais revenu. Le policier part au boulot, en laissant Jessica profiter de son appartement. Il sort : un ciel pur, des couleurs tranchées. On pourrait s'y tromper. Croire qu'une belle journée vos attend. Pour certains, ce sera une réalité. Pour d'autres une désillusion cruelle ou blessante. Forest Dingley fait partie des autres…

Forest Dingley est un flic, un bon flic même. Mais ce matin-là, comment aurait-il pu deviner que sa vie allait basculer, que lui aussi approchait de la frontière. Il arrive au commissariat et entend un collègue prendre la déposition d'un homme âgé. Le fils de ce dernier a disparu. Kevin Mason, 23 ans, a indiqué à son père qu'il avait enfin trouvé ce qu'il cherchait, qu'il allait rejoindre la sorcière noire pour se payer du bon temps et que ce n'était pas la peine de l'attendre. Il n'est pas revenu depuis presque deux mois. Dingley indique à son collègue qu'il prend en charge cette affaire. Peu de temps après, il a un rendez-vous avec Charlène Blaine, la conjointe de Kevin avec qui il envisageait de se marier. Comme le père de Kevin, elle indique qu'il ne se droguait plus, mais qu'il avait été recontacté par un individu louche Le soir, Forest Dingley rejoint Jessica Blandy à une soirée. Elle le présente à monsieur Obergast, un individu qui a du mal à accepter qu'elle fréquente un afro-américain. Forest entraîne Jessica dans l'arrière-salle pour rencontrer le Passeur qui se tient derrière le comptoir, dans la pénombre. Dingley pose des questions sur qui aurait pu fournir Kevin Manson en amphétamines de type Blue Bayou, alors que de grands costauds sont arrivés derrière eux, et que l'un d'eux commence à caresser Jessica sous sa robe.



Après une histoire bien glauque de maltraitance sur des handicapés, le duo Renaud & Dufaux met à nouveau Jessica Blandy au contact d'individus au comportement déviant. Cela commence doucement avec cette légende urbaine de l'individu qui décide de tout plaquer du jour au lendemain : de partir de chez lui et de ne plus jamais y revenir, sans donner signe de vie à sa famille, ses parents ou sa femme et ses enfants. Le scénariste déroule son intrigue de manière très régulière : Jessica Blandy et Forest Dingley interrogent un témoin après l'autre, le premier suggérant de contacter le suivant et donnant son adresse, ou peu s'en faut. Bien sûr, il y a des obstacles : un interlocuteur qui a passé l'arme à gauche avant qu'il ne puisse être contacté, et un prix à payer au péril de sa vie. Pour autant, l'enquête progresse de manière implacable. Dufaux joue un peu avec l'écoulement du temps, certaines séquences se suivant dans la même journée, d'autres étant séparées par plusieurs semaines. Le lecteur ne s'en retrouve pas moins accroché par le mystère de ce que peut être cette frontière. Il retrouve avec plaisir Jessica Blandy toujours aussi calme et déterminée, rien ne pouvant entamer sa résolution d'aller jusqu'au bout. Il se prend vite de sympathie pour Forest Dingley, même s'il sait peu de choses sur lui, juste parce que ce personnage jouit du respect et l'amour de Jessica Blandy. Les personnages du Passeur et de la sorcière le font sourire car ils jouent un rôle mystérieux, tout en étant inquiétants par l'emprise qu'ils ont sur d'autres êtres humains.

Le rythme posé de l'intrigue incite le lecteur à prendre le temps de regarder les cases à loisir. L'aménagement de la chambre à coucher de Dingley n'est pas spectaculaire par sa décoration, mais unique par son mur en briques apparentes, les cadres accrochés au mur et un effet d'espace ouvert qui donne à penser qu'il n'y a pas forcément un mur de séparation avec le salon. Le lecteur contemple ensuite une vue sur des façades d'immeubles, avec les réservoirs typiques en bois sur les toits, les façades avec de nombreuses fenêtres toutes identiques, et des gratte-ciels disparates attestant d'un urbanisme de type libéral. Au cours du récit, il peut contempler la ville depuis le trottoir à plusieurs reprises en relevant les détails : le bloc d'air conditionné à l'extérieur sous la fenêtre, une riche demeure dans les faubourgs, une rue déserte avec les échelles métalliques de secours en façade, un quartier résidentiel défavorisé avec une dent creuse (l'équivalent d'un gros pâté de maison en France), et à nouveau une vue un peu éloignée d'immeubles, en pied rendant bien compte de l'échelle des gratte-ciels à New York.



Sur le fil directeur de son intrigue, le scénariste sait faire en sorte de promener ses personnages, chaque nouvelle rencontre se produisant dans un nouveau lieu. C'est un dispositif narratif qui permet d'éviter une forme d'uniformité d'une discussion à une autre, et d'apporter des informations visuelles nourrissant elles aussi l'histoire. Là aussi, les images invitent le lecteur à consacrer un peu de temps : regarder les fonctionnaires de police et les civils dans la grande salle du commissariat, avoir envie de s'assoir à la table de Charlène pour prendre un café avec elle dans cet établissement peu fréquenté à cette heure-là, naviguer de groupe en groupe dans cet hangar industriel reconverti en lieu de fête en détaillant les tuyauteries apparentes et les poutrelles métalliques, s'assoir sur la pelouse devant le fleuve aux côtés de Jessica Blandy pour profiter du calme de la verdure et de la silhouette des gratte-ciels dans le lointain, prendre place à une longue table froide et métallique pour une séance d'un genre très particulier. Renaud est toujours aussi épatant pour décrire des lieux plausibles, concrets, dont l'aménagement entretient une étroite relation avec la scène qui s'y déroule, et une incidence sur le comportement des personnages.

Bien sûr, le lecteur est impatient de retrouver Jessica Blandy : toujours aussi séduisante et toujours aussi endurcie. Cette fois-ci, elle ne se retrouve pas nue, et ne doit subir qu'un pelotage de sein. Elle est toujours aussi magnifique sous le crayon de l'artiste, avec une distinction et une classe naturelle qui en impose. Comme à son habitude, Renaud ne cherche pas à épater le lecteur par des toilettes exquises : il ne fait que montrer que Jessica sait choisir la bonne toilette dans sa garde-robe, une robe très échancrée pour une soirée mondaine, une robe un peu plus sophistiquée pour un dîner, une robe noire stricte pour le deuil, un pantalon et un corsage pour marcher en ville. La direction d'acteur reste dans un registre naturaliste, donnant ainsi encore plus de personnalité à Jessica Blandy, et aux autres. Ces derniers existent avec le même naturel sur la page : Forest Dingley assuré et agréable, Kevin Manson aux abois et fiévreux, Charlène Blaine sûre d'elle avec une magnifique chevelure, sans oublier la sorcière noire jouant son rôle, totalement habitée par ses certitudes. Le lecteur observe Jessica Blandy, et observe avec elle les personnages qu'elle rencontre.



Le scénariste fait reposer la dynamique de son récit sur une disparition et de mystérieux propos évoquant une frontière à atteindre et à franchir, ainsi qu'une mystérieuse sorcière noire. Jessica Blandy et Forest Dingley suivent les traces de Kevin Manson découvrant très progressivement ce qui a pu l'inciter à tout quitter. La nature de ce qu'il cherche n'est révélée que dans l'avant-dernière scène qui dure 9 pages. D'un côté, Jean Dufaux sait bien mettre en scène une envie irrépressible, au point d'en devenir une obsession faisant perdre le sens commun, une forme d'addiction ultime, en même temps que la recherche d'une sensation forte sans égale, en mettant en œuvre des conventions de polars et de thriller. D'un autre côté, le lecteur n'est pas forcément convaincu par le traitement de ces conventions qui apparaissent souvent un peu exagérées, un peu artificielles. La sorcière noire semble singulièrement dépourvue de mystère et de pouvoir de conviction, au point de ne pas être crédible. Les épreuves finales sont bien classiques : elles sont censées acquérir une autre envergure par l'absorption d'un mystérieux breuvage, beaucoup trop mystérieux pour être convaincant, pour dépasser le stade de l'artifice narratif superficiel. En outre, le scénariste ne parvient pas à connecter son récit avec une forme de culture ou une autre, même en citant le Dixieland Jazz band ou Walt Whiteman (1819/1892), et en déclamant des platitudes comme les sortilèges des grandes jungles ou l'esprit libre qui a franchi la frontière.

D'un côté, il est impossible de résister à la narration visuelle de Renaud, toujours aussi élégante et sophistiquée, tout en restant naturelle et discrète. De l'autre côté, la dynamique simple du récit ne suffit pas pour masquer une intrigue manquant de corps.



lundi 12 avril 2021

Inhumain

Un humain doit s'accomplir individuellement, sinon ce n'est qu'une fourmi.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2020. Elle a été réalisée par Valérie Mangin & Denis Bajram pour le scénario, par Thibaud de Rochebrune pour les dessins, l'encrage et la mise en couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée de 94 pages.


Une petite navette spatiale en provenance d'une arche de colonisation arrive à proximité d'une planète plongée dans l'obscurité, avec une zone rougeoyante à sa surface. À son bord se trouve 5 membres d'équipages humains et un robot : la capitaine, Miller, Tafsir, la docteure Malika, Hiroshi et l'androïde Ellis. Cette dernière s'inquiète des ordres déconcertants de la capitaine. Peu de temps après le vaisseau traverse l'atmosphère de la planète et coule dans ses eaux, à proximité de la zone rougeoyante. Comprenant que leur navette s'enfonce dans l'océan, les membres de l'équipage revêtent leur combinaison pour sortir, bien qu'ils aient constaté la présence de créatures monstrueuses évoquant un croisement entre des méduses et des pieuvres géantes. Le vaisseau explose alors que Miller ne parvient pas à en sortir et il meurt. Les autres se retrouvent vite encerclés par les créatures aquatiques. Il leur faut un peu de temps pour se rendre compte qu'elles ne les attaquent pas, mais qu'au contraire, elles les aident à gagner la surface, les sauvant ainsi de la noyade. Plus surprenant encore, elles remontent également le cadavre de Miller, qu'elles déposent sur la grève. Les quatre survivants et le robot commencent à réfléchir sur qu'ils peuvent faire. Analyser l'air pour savoir s'il est respirable par des humains, puis se mettre en quête de nourriture. L'activité volcanique génère une lueur rougeâtre qui illumine assez la nuit pour qu'ils se rendent compte que se tiennent devant eux plusieurs dizaines d'êtres humains nus. La capitaine retire alors le casque de sa combinaison comprenant que l'air est respirable. Quelques individus s'avancent vers eux et leur prennent gentiment un gant, un casque.


Les cinq rescapés suivent les autochtones vers une zone dégagée entourée d'habitations basses en forme de dôme. Ils ont remarqué des ossements humains accrochés à des pics autour du campement. Un ancien leur adresse la parole, parlant la même langue qu'eux et leur demandant d'où ils viennent. La capitaine explique qu'ils viennent de l'arche colonisatrice Alma Mater, son commandant les a envoyés en reconnaissance à la recherche d'une planète habitable. C'est maintenant l'heure de manger. Une femme apporte un bol avec de la nourriture aux cinq voyageurs. Ellis se livre à une analyse de son contenu : un aliment comestible, végétal, riche en protéines. Ils mangent sans crainte, sauf Ellis un robot qui n'a pas besoin de sustenter. Elle note qu'ils disposent d'objets en plastique, et en métal usiné. Une fois le repas terminé, une autre indigène leur indique qu'il faut dormir maintenant. Ils essayent d'engager la conversation sur leur origine, sur les créatures marines, peut-être dressées. Mais ils n'obtiennent que des réponses brèves sans information, et le rappel que c'est l'heure d'aller se coucher. Ils obtempèrent, tout en passant devant ces squelettes exposés sur des piques. Une fois dans l'habitation qui leur a été attribuée, ils se demandent si Miller sera aussi exposé sur une pique, s'il y a des rites funéraires dans cette communauté. Enfin, Hiroshi va monter la garde avec Ellis pour la nuit.


Les époux Valérie Mangin (scénariste de la série Alix Senator) & Denis Bajram (scénariste d'Universal War) ont déjà collaboré sur d'autres histoires comme Abymes (2013, 3 tomes avec Griffo et Loïc Malnati), Expérience Mort (2014-2016, 4 tomes avec Jean-Michel Ponzio). Ici, ils ont réalisé une histoire de science-fiction, complète en 1 tome. Le lecteur découvre rapidement que le récit fonctionne sur une mécanique pour partie d'enquête, pour partie de thriller. Il s'agit pour les 5 voyageurs de découvrir d'où proviennent les êtres humains de la communauté qui les a accueillis, et de comprendre comment fonctionne leur société. Le temps est compté car il y a une force inconnue à l'œuvre qui sape leur volonté de bien étrange manière, avec des conséquences incapacitantes. Le lecteur suit donc Ellis, la capitaine, Tafsir, Malika et Hiroshi dans leur exploration pour découvrir ce qu'il en est. Les auteurs font en sorte que chaque personnage a un rôle ou une profession qui le définit, et le distingue des autres. L'artiste fait en sorte de leur donner des traits différenciés de manière que le lecteur les reconnaisse au premier coup d'œil. Ils n'ont pas une personnalité très marquée, essentiellement un unique trait de caractère lié à leur métier pour le soldat Hiroshi, à la prise de décision pour la capitaine, à la curiosité scientifique. Pour autant, l'empathie fonctionne parce que le lecteur se retrouve confronté au mystère de cette communauté, de la même manière que les voyageurs. Comme eux, ils se demandent quoi faire, quel degré de méfiance il faut avoir, comment s'y prendre pour comprendre les valeurs et les coutumes de cette société, et à quel moment il sera possible d'envisager la probabilité de l'établissement de l'envoi d'un message de détresse à l'arche colonisatrice, ou la nécessité de se résigner à un long séjour sur cet atoll.


La couverture promet un mystère : celui d'un explorateur spatial face à une communauté primitive. En y prêtant un peu plus attention, le lecteur se rend compte que les personnages sur le rivage sont nus pour la plupart. C'est un choix assez risqué, car vite perçu comme politiquement incorrect, mais qui reflète totalement l'intérieur de la bande dessinée. Car, oui, il y a bien une communauté de gens qui vivent dans le plus simple appareil et ils sont dessinés avec le même naturel que sur la couverture, avec la même distance. Du coup, cela n'a rien d'érotique, tout en étant une caractéristique essentielle de ladite communauté. Le lecteur prend ainsi conscience de l'habileté de l'artiste à intégrer un élément visuel pouvant facilement s'avérer tendancieux et prêter le flanc à la critique. Tout du long de l'histoire, il va pouvoir se régaler de visions inattendues et spectaculaires. Sans tout dévoiler, il est possible de prendre deux exemples. Le passage sous-marin dans une eau rendue rouge par l'activité volcanique est magnifique, les angles de prise de vue rendant bien compte de l'inquiétude des astronautes face à ces créatures marines dont ils ignorent tout des intentions. Lors de leurs explorations, ils découvrent des cultures en terrasse, sous une lumière artificielle, dans une lumière splendide, avec un très bel effet de profondeur. Dépassée la moitié du récit, le lecteur peut également prendre la mesure de l'agencement de cet environnement très particulier, et du fait que la disposition de cette différentes parties fait sens par rapport à l'élément structurant principal.


Bien sûr, comme le récit fonctionne sur le principe de la découverte d'une planète et de son peuple, le lecteur s'attend à découvrir des sites différents. C'est bien le cas, et le dessinateur leur donne à tous une identité propre, des caractéristiques spécifiques, et une ambiance particulière en leur attribuant une tonalité lumineuse à chacun, par exemple le rouge pour la phase sous-marine, le bleu chaleureux pour l'eau du lagon et pour le ciel, une teinte gris bleuté pour a nuit, le vert pour la séquence avec les cultures en terrasse. Le lecteur ressent ainsi bien les différentes phases du récit, à chaque changement de lieu. Le fait que Thibaud de Rochebrune réalise l'intégralité de ses planches (découpage, dessin, encrage, couleurs) leur apporte une unité et une fluidité remarquable. En particulier, il gère la densité d'information visuelle avec une intelligence impressionnante, entre ce qu'il représente, et ce qu'il suggère par le biais d'un camaïeu de couleur en fond de case. Cela donne une lecture visuelle légère avec une bonne densité d'informations, sans jamais ressentir d'impression de vide des cases, un équilibre remarquable. S'il y est sensible, le lecteur remarque également que l'artiste apporte de la variété dans sa narration visuelle en utilisant aussi bien des bandes de cases rectangulaires, que des cases de la largeur de la page, ou des cases de la hauteur de la page, en fonction de la nature de la séquence.


Le lecteur emboîte donc le pas des cinq explorateurs pour découvrir le mode de fonctionnement de cette étrange communauté. Il remarque que le scénario est construit sur des étapes très claires, avec une progression quasi mécanique dans ce qui arrive aux explorateurs, l'un après l'autre, sur la base du passage en revue des quatre éléments naturels. Il retrouve le goût de Bajram pour la science-fiction claire et bien construite, et le savoir-faire d'exposition naturelle. Sa curiosité est piquée par plusieurs mystères, et son attention est captive du fait d'un rythme rapide et régulier, sans être précipité. Il repère rapidement le thème principal sous-jacent : celui de la place du libre arbitre dans une société humaine, et de la place de l'être humain dans un écosystème. À quelques reprises, il relève une remarque qui fait écho à d'autres notions. Difficile de ne pas reconnaître une philosophie spirituelle quand un autochtone explique qu'il passe sa vie à souffrir. Difficile de ne pas sourire en voyant des humains courir dans des roues de type roue pour cage de rongeur, et refuser de quitter ce système, comme un employé bossant comme un automate sans espoir de ne jamais aller nulle part. Ce passage entre d'ailleurs en résonnance avec le fait que l'entité du Grand Tout aime tous ceux qui lui sont utiles.


Les auteurs proposent au lecteur de suivre une bande de cinq naufragés sur une planète essentiellement aquatique, où se trouve déjà une autre communauté d'humains mais qui n'ont aucun souvenir que leurs ancêtres aient connu une autre vie. La narration visuelle semble un peu légère par endroit en surface, mais très vite elle emporte le lecteur par son dosage parfait entre densité d'informations et suggestion, avec un rythme vif et régulier. L'intrigue happe le lecteur avec ses mystères, plutôt qu'avec ses personnages, avec leur situation et l'exploration qu'ils doivent effectuer. Le lecteur voit apparaître les phases mécaniques du récit, mais aussi la structure sous-jacente logique et élégante, et il voit émerger petit à petit une réflexion sur la société, mais aussi sur la construction d'une interaction entre deux communautés différentes, avec un le rôle ironique du robot, un élément non humain, mais fabriqué par des humains.




mercredi 7 avril 2021

L'âge d'or - Tome 2

C'est un beau jour qui commence.


Ce tome fait suite à L'âge d'or - tome 1 - L'âge d'or T1/2 (2018) qu'il faut avoir lu avant, car c'est la deuxième moitié d'une histoire complète. La première édition date de 2020. L'histoire a été coécrite par Cyril Pedrosa & Roxanne Moreil et mise en images par Pedrosa. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs comprenant 183 planches. Pedrosa a réalisé les couleurs du livre avec l'aide de Joran Tréguier et Marie Millotte.


Sur une mer démontée, un grand navire à voile est ballotté. Une chaloupe est mise à la mer avec à son bord Bertil, et une autre personne. Ils sont accueillis sur la côte par une troisième personne qui les mène au château du prince Edwald. Sur les remparts de ce même château, Poudevigne et Petit Paul ont été enrôlés de force pour être soldats et ce soir-là, ils montent la garde sur les remparts. Le premier indique au second qu'il le laisse surveiller, pendant que lui pique un petit roupillon. Le second le réveille de suite parce qu'il s'est rendu compte qu'il ne sait pas comment s'y prendre. Puis ils se mettent à parler d'une bonne soupe chaude, d'être soldats, et de ce qui va se passer quand ceux d'en bas vont attaquer. Petit Paul se met à trembler d'angoisse à l'idée d'une bataille, et Poudevigne lui promet qu'il le protègera. Puis ils parlent de Languile qui est resté en Péninsule et qui doit être un homme libre, peut-être avec un petit lopin de terre à lui, et la panse bien remplie. La neige tombe sur les remparts, sur la ville à l'intérieur des fortifications, et sur les assiégeants à l'extérieur des fortifications. Au printemps le siège est toujours en place, et la princesse Tilda en armure mène un nouvel assaut sur le mur d'enceinte. Les flèches pleuvent depuis les remparts et font quelques morts parmi les soldats. Un beffroi a été amené et mis à proximité des remparts, avec une passerelle atteignant presque le mur d'enceinte. Les soldats qui s'avancent dessus essuient une pluie de flèches : une partie meurt, une autre se replie dans la tour. Tilda donne l'ordre de faire reculer le beffroi, sous le regard amusé de son frère Edwald qui contemple la scène depuis une tour à l'intérieur de l'enceinte.


Le soir venu, autour de la table du repas, Edwald se plaint de ne plus supporter de voir ces cloportes au pied des remparts. Son conseiller Loys de Vaudémont l'informe que leurs bataillons de la Péninsule ne sont plus qu'à une dizaine de jours de marche, et qu'ils pourront ainsi prendre Tilda en tenailles. Un autre noble à la table demande pourquoi ces troupes n'ont pas été rappelées plus tôt, au lieu de les disperser en Péninsule. Vaudémont répond qu'il aurait été absurde de lancer la contre-attaque au milieu de l'hiver, et que l'occupation de la Péninsule a permis de maintenir la pression sur les provinces insurgées. Un cousin d'Edwald arrive pour lui montrer, un tract placardé sur les murs. On peut y lire : Souviens-toi des hivers passés, jamais des tyrans rien ne fut donné, l'âge d'or est revenu ! Sur la côte, un compagnon d'arme accueille Hellier le tabellion et lui indique qu'il pourra rencontrer Languile au rendez-vous convenu. Dans la grande salle à manger de la tour en hauteur, Edwald contemple la grand-place, ainsi que les lumières de la citadelle. De son côté, à l'étage d'une auberge, Tilda contemple les lumières des feux de camps de son armée. Elle se rend devant la cheminée et regarde les marques sur son cou. Elle enlève la partie supérieure de son armure et constate que la blessure sur son bras gauche saigne encore. Elle passe dans la pièce voisine pour aller ouvrir le haut coffre qui contient l'Âge d'Or.



Comme il s'agit d'un diptyque, le lecteur revient pour avoir la fin de son histoire. Il se rend vite compte que les auteurs ont construit cette deuxième partie avec une unité de lieu et d'action : l'armée de Tilda fait le siège du château de sa famille pour le reprendre des mains de son frère Edwald, plus jeune qu'elle, donc illégitime sur le trône. En trame de fond, se trouve la question de l'Âge d'Or, à la fois un livre bien réel qu'il est possible de tenir dans ses mains, à la fois une métaphore, celle de l'organisation d'une société bénéfique pour tous ses citoyens. Comme dans le premier tome, les auteurs déroulent clairement leur intrigue : elle suit le schéma classique de l'héritier du trône évincé par une guerre de succession qui revient reprendre son dû. Tilda est une véritable héroïne, combattante émérite, prenant la tête de ses armées sur le champ de bataille et lors des affrontements, devant forger des alliances. En face, son frère commande son armée sur la base des conseils de Loys Vaudémont qui est le véritable chef de l'exécutif, qui prend les décisions permettant d'assurer la continuité du pouvoir en place. La narration visuelle reste toujours aussi originale, avec une palette de couleurs qui sort de l'ordinaire, et une façon de représenter les personnages et les décors qui évoque un temps mythique, pour raconter un conte.


Par rapport à la découverte du premier tome, l'effet de surprise des dessins est passé. Pour autant, le lecteur retrouve bien la mise en images qui impressionne par son foisonnement, par ses couleurs surprenantes, par sa forme aventureuse, et par sa rigueur et sa précision, ainsi que par les détails concrets. Ce deuxième tome commence comme le premier par un dessin qui s'étale sur 7 pages. Le lecteur y retrouve la précision des éléments représentés : le trois-mâts, les hautes murailles qui entourent la citadelle, les tentes du camp des assiégeants, la tour de siège (appelée beffroi par les personnages), l'auberge, la campagne et les bois alentours, le coffre haut abritant l'Âge d'Or, la grand-place avec son gibet, la tour dans laquelle Edwald s'est réfugié avec sa garde rapprochée. En fonction de la séquence, l'artiste peut réaliser une représentation plus ou moins simplifiée, tout en conservant un bon niveau de détails. Les personnages évoquent parfois une représentation à la Walt Disney, mais avec plus de détails et plus de texture, à nouveau une approche visuelle entre conte pour enfants, et nuances pour adultes. Le lecteur constate également que l'artiste a conservé son processus de mise en couleurs si particulier, ainsi que les teintes inattendues. En fonction des pages et des cases, certaines formes sont détourées par un trait de contour, dont la couleur varie en fonction des éléments, très rarement noir. Le contour de la plupart des formes n'est défini que par la couleur, comme dans un procédé de couleur directe. L'étrangeté des dessins est accentuée par le fait que l'artiste utilise essentiellement des aplats de couleurs, sans dégradé progressif, mais avec des juxtapositions pouvant évoquer des dessins animés des années 1960, ou des effets infographiques.


S'il s'agit bien de la suite du tome 1, il n'y a pas de répétition, et le lecteur se retrouve surpris à bien des moments qu'il s'agisse de la narration visuelle ou de l'intrigue. Il se souvient bien de passages somptueux dans le premier tome, et il en découvre d'autres tout aussi somptueux ici, de nature différente : les remparts, la charge des armées contre les murailles, le rayonnement de l'Âge d'Or, la végétation dans les bois, les deux incendies, le crépuscule pourpre, la révélation pleine et entière de l'Âge d'Or, autant de moments où il en prend plein les mirettes. Le dessinateur ne se montre pas démonstratif, il donne à voir des sensations, des ressentis, des phénomènes, leur apportant une consistance extraordinaire qui transporte réellement le lecteur dans cette vision entre conte et onirisme. Il réalise à nouveau de magnifiques pages sans texte, environ une trentaine au total. Il n'y a pas de répétition non plus dans l'intrigue. Dans un premier temps, le lecteur peut être un peu décontenancé par l'unité de lieu, par l'absence de nouveaux voyages. Il constate qu'il y a peu de nouveaux personnages (messire Landeproix), tout en retrouvant avec plaisir ceux déjà présents dans la première partie : Tilda, Edwald, Tankred de Malefort, Languile, Petit Paul, Poudevigne, Hellier le tabellion, Loys de Vaudémont, Bertil. Il se rend compte que chaque protagoniste dispose de sa personnalité, de son caractère, de son positionnement social. Il apprécie qu'une soldate mentionne Abigaëlle et sa communauté. 


Le temps est également venu de mener l'intrigue à son terme, à la fois pour l'issue de la reconquête du trône par Tilda, à la fois pour le potentiel avènement de l'âge d'or qui donne son titre à la bande dessinée. D'un côté, le lecteur trouve une partie des conventions de genre auxquelles il s'attend : le courage de l'héroïne, les hauts faits d'arme, la cruauté des méchants, l'assistance des compagnons de l'héroïne, les combats dont les bons sortent victorieux contre les méchants. D'un autre côté, les auteurs restent bien dans un registre adulte : même si les archers d'Edwald ne sont pas très doués (ils n'arrivent pas à toucher Tilda qui est en première ligne), ils font des ravages parmi les soldats qui meurent réellement. Il y a même une séquence où Tilda est à côté d'un de ses soldats qui rend son dernier soupir, décédant de sa blessure. En outre, la princesse est confrontée à la nécessité d'une alliance avec un ancien opposant, ce qui joue sur le fait que les relations de pouvoir ne sont pas manichéennes et qu'elles sont évolutives. Enfin l'héroïne elle-même n'est pas à la hauteur de l'idéal de l'Âge d'Or, et elle en souffre physiquement. Le thème de fond du récit sur l'utopie est développé de manière adulte : les morts au combat, l'obligation de mener une lutte mortelle, une prise de pouvoir sanglante au nom d'un idéal, l'engagement actif au péril de sa vie (être du côté de ceux qui n'ont rien, ou de leurs maîtres), la nécessité de participer à la vie de la société. Il subsiste une ambiguïté majeure, celle du meneur. Le récit remet visiblement en question les motivations de Tilda, sans pour autant proposer d'alternative à construire ou théorique à la désignation d'un chef temporel.


Ce deuxième tome tient toutes les promesses du premier. Cyril Pedrosa réalise des planches toujours aussi enchanteresses, combinant spectacle et narration personnelle, avec une sensibilité rendant vivants et attachants tous les personnages. Le scénario suit un chemin tout tracé relevant du conte classique, avec des composantes adultes et une réflexion sur les conditions politiques pour un âge d'or des êtres humains.


lundi 5 avril 2021

Péchés Mignons, Tome 4

L'amour emprunte parfois d'étranges détours.


Ce tome fait suite à Péchés mignons - Tome 03 (2008) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de s'en priver. . Sa première publication date de 2010. Il a été écrit, dessiné, encré et mis en couleurs par Arthur de Pins. Il contient 35 gags, dont 21 coécrits par Maïa Mazaurette.

Clara et Arthur se réveillent tout nus dans le même lit, les draps défaits. Il leur faut un peu de temps pour se souvenir de comment ils en sont arrivés là, et de la raison pour laquelle ils ont couché ensemble. L'amour emprunte parfois d'étranges détours, n'est-ce pas Clara et Arthur ? Mais pour connaître le cheminement qui a poussé nos deux amis dans le même lit, il faut revenir trois mois en arrière. Cassandre et Paul ont invité Clara à boire un coup chez eux, et Cassandre annonce qu'elle a une nouvelle importante. Clara essaye de deviner : est-ce qu'il s'agit de son alcoolisme ? Est-ce qu'elle est en train de lui proposer un plan à trois par des voies détournées ? Il s'agit bien sûr d'une annonce de mariage. Arthur est en boîte, avec un pote qui lui demande quelle fille il souhaite emballer. Arthur est indécis. Son pote lui fait remarquer qu'il se conduit comme une anémone de mer, qu'il ne se contente que des proies qui passent à sa portée. C'est pour ça qu'il ne se tape que des cas sociaux. Il lui conseille d'être un tigre, un prédateur. Arthur aperçoit Cassandre et se dit que c'est elle sa proie.

Trois heures plus tard, Arthur raccompagne une jeune femme aux cheveux roses jusque chez elle, en estimant qu'il a encore fait l'anémone de mer. Alors qu'il se livre à cunnilingus en éprouvant la sensation d'être un mouton en train de brouter, son amour propre reprend le dessus. Il trouve une excuse bidon et s'enfuit. Il se rend direct chez Cassandre et sonne. Elle le fait monter. Paul se trouve dans le salon et elle annonce la bonne nouvelle à Arthur. Il repart le moral dans les chaussettes et passe un coup de fil à Clara pour venir discuter chez elle. Arthur sonne à la porte et rentre dans l'appartement de sa copine, en lui indiquant direct qu'il ne vient pas pour une partie de jambes en l'air. Clara le trouve bien sûr de lui. Elle passe à la cuisine, lui sert un verre de whisky, et enlève son peignoir. En petite culotte, elle revient au salon et lui tend son verre. Il est complètement absorbé par sa propre situation et lui explique le coup de l'anémone de mer et qu'il se contente d'être le sextoy de service et que c'est pour ça qu'il ne se tape que des cas sociaux. Il continue tout haut sur ce qu'il recherche vraiment : l'amour de sa vie pour se mettre en couple. Clara l'écoute sans rien dire tout en constatant que ses charmes n'ont aucun effet sur lui.


Oui, les dessins conservent cette forme transgressive de montrer des personnages trop mignons, tout en rondeurs, avec cette apparence de bande dessinée pour jeunes lecteurs, aux couleurs acidulées, avec des grands yeux très expressifs, et des têtes plus grosses que la réalité, comme s'ils étaient à un stade de représentation narcissique d'eux-mêmes focalisés sur leurs émotions et leur individualité, et que leur corps n'est qu'un outil secondaire qu'ils appréhendent mal. Cette approche de la représentation de l'individu est toujours aussi troublante, peut-être même choquante, pour des gags qui comportement systématiquement une dimension sexuelle et parfois montrent un rapport sexuel. Malgré tout, le lecteur n'éprouve pas la sensation de succomber à des penchants pervers et monstrueux, car les états d'esprit se lisant sur les visages sont bien ceux d'adultes, il y a consentement à chaque fois : il ne peut pas y avoir de confusion avec des enfants. Ce mode de représentation se prête également facilement aux exagérations comiques. Cela commence par l'exagération des expressions des visages, que ce soit les mines blasées ou frustrées de Clara, ou l'étonnement et l'angoisse d'Arthur. Dans cet album, l'artiste utilise également d'autres images de type enfantine ou adolescente : Arthur qui se représente en tigre ou en hyène et dessiné comme telle dans la case, des onomatopées de type BIM, PAF, VLAM, des petits cœurs roses émis au-dessus de la tête de jeunes dames en train de se pâmer devant un beau mâle tendre, un cœur bien rouge et rond qui se brise, etc. 

D'un autre côté, Arthur de Pins n'hésite pas à représenter de manière explicite la nudité féminine et masculine dès la première page, de face, y compris le sexe en érection d'Arthur. Au long de ces pages, le lecteur va assister à quelques séquences chaudes comme une partie à quatre dans une boîte échangiste, un amant se planquant sous le lit, un striptease masculin effectué par un professionnel, une virée dans une boîte à striptease à Budapest, une fellation en groupe. Les dessins restent dans un registre érotique, avec toujours cette touche comique, rendant la situation plus amusante que scabreuse, toujours dans des rapports consentis. Ces occurrences sont assez nombreuses pour que l'horizon érotique et sexuel de l'ouvrage soit respecté, mais pas systématiques, pas dans chaque planche, ce qui fait que la fibre comédie dramatique reste prépondérante dans le récit. Comme dans les tomes précédents, l'auteur continue de soigner chacune de ses planches en s'investissant dans chacune des composantes de la narration visuelle. Le lecteur prend autant plaisir à regarder les tenues vestimentaires des hommes et des femmes, variées, en phase avec la personnalité, la situation sociale et l'activité de chaque individu, et de très belles toilettes pour la cérémonie de mariage. De Pins s'investit tout autant pour planter les décors avec des détails spécifiques : le motif du tapis du salon de Cassandre & Paul, la décoration intérieure de l'appartement de Clara, les différents produits sur les étagères du sexshop où Arthur achète une ceinture de chasteté, la rame de métro, le lit à baldaquin de Clara, la nappe à carreaux du restaurant où Clara mange avec ses parents, la décoration du bar à Budapest, l'aménagement du club de striptease dans la même ville, la magnifique pelouse du château où se déroule le mariage, etc.


De la même manière qu'il y avait un fil directeur dans le tome précédent, il y en a un dans celui-ci. Au thème du comportement de garce de Clara succède un pari, celui de rester abstinent pour Arthur et Clara (chacun de leur côté), jusqu'au mariage de leurs amis Cassandre & Paul. L'un comme l'autre aiment bien la bagatelle et Clara ne va pas se gêner pour pousser Arthur à la faute avec des stratagèmes variés, pendant qu'elle-même n'a aucune intention de respecter leur pari. Une partie des effets comiques provient donc de la tentation, de la résistance d'Arthur et des ratages : draguer Cassandre parce qu'il ne sait pas qu'elle va se marier, découvrir des amis dans une boîte échangiste, se prendre littéralement un râteau, traquer un amant ninja, avoir des pensées indécentes pour soulager une érection, succomber à la tentation dans une capitale réputée pour son tourisme sexuel, être identifié dans un film pornographique, etc. Ce qui reste très agréable est que finalement, l'auteur met en œuvre un humour gentil, respectueux de ses personnages, sans les humilier, sans les juger. Le comique joue à la fois sur les situations et sur les émotions visibles sur les visages.

Pourtant, cette suite de gags n'est ni inoffensive, ni pour tous les publics. Il y a bien sûr les pratiques sexuelles explicites, mais aussi une liberté qui va à l'encontre de la bienséance bourgeoise, de la bienpensance. Sous des dehors mignons et enjolivés, se trouve une volonté de jouir de la vie sans entrave, émancipé de la morale judéo-chrétienne. Il est question d'amour libre, d'envies sexuelles librement exprimées, de drague assumée, de Clara qui joue de ses charmes, d'Arthur qui est toujours consentant, de sextoys, de boîte échangiste, de plan à trois, de stripteaseur, de professionnels du sexe, avec toutefois le fait que ces choses de la vie intime ne peuvent pas être publiques, ne peuvent pas être affichées en toute transparence dans la bonne société. Plusieurs situations sont indécentes mais elles ne sont pas obscènes : elles donnent à voir l'intimité de relations interpersonnelles, des réalités évidentes, mais souvent tues. Une autre partie des rires provient de cette transgression qui dit clairement ce qui d'habitude ne se dit pas. Or en regardant les personnages, ils semblent plutôt vivre plus sereinement en étant transparents sur le sujet, plutôt que de le taire. De ce point de vue, l'auteur ne se gêne pas pour pousser le lecteur dans ses retranchements, en particulier quand Arthur s'invite à la table de Clara et ses parents dans un restaurant pour déballer la vie sexuelle de Clara devant eux. Le gag fait dans l'outrance pour choquer et provoquer le rire, mais il lève aussi l'hypocrisie qui voudrait que, passé un certain âge, les parents aient tout oublié de leur vie sexuelle, et qu'ils ne puissent pas envisager que leurs enfants mènent leur propre vie sexuelle.

Ce quatrième et dernier tome est dans la droite lignée des trois précédents avec des gags portant sur les ébats de Clara et Arthur, chacun de leur côté, avec des échecs plus moins épiques, et des dessins toujours kawaï, en décalage avec le sujet, et une tendresse évidente de l'auteur pour ses personnages. Il constitue aussi une évolution dans le sens où la suite de gags s'inscrit dans une histoire globale, et l'opposition entre la réalité de la vie sexuelle et la bienséance sociale se fait plus irréconciliable.



samedi 3 avril 2021

De surprise en surprise

Sourire, c'est bon pour le cerveau, le système immunitaire, les triglycérides et les gamma GT.


Ce tome est le onzième dans la collection de dessins d'humour de Voutch. Il est publié pour la première fois en 2020. Il contient une centaine de gags, à raison d'un par page au format d'une illustration peinte, avec une brève répartie écrite en-dessous, parfois deux lignes de dialogue. Tous les gags sont réalisés par Voutch (de son vrai nom Olivier Vouktchevitch).


Dans un immense pôle d'échange de gare, une centaine de personnes sont tous en train de regarder l'écran de leur smartphone, totalement oublieux des individus autour d'eux, totalement étrangers les uns aux autres, une forme d'absence au lieu présent. L'infirmière accueille le fils quinquagénaire et sa mère à la porte de la chambre du père en leur demandant ne pas y rentrer car il désire être seul quelques instants pour faire son dernier selfie. Le serveur vient prendre la commande d'un couple au restaurant en leur signalant que c'est la journée sans plaisir, en solidarité avec toutes les personnes malheureuses dans le monde, et en leur demandant ce qui les tenterait le moins. Un homme se promène dans un parc et un chat se jette sur lui et le griffe. Il n'hésite pas un seul instant. Il sort son smartphone, trouve l'appli qui convient et répond aux questions : si le chat du voisin vous attaqué sans raison alors que vous passiez sous un arbre, que vous ne savez pas quoi faire pour vous en débarrasser et que vous souffrez atrocement, tapez 4. Un couple cinquantenaire ou sexagénaire est en train d'effectuer du ski de fond, et le mari consulte son téléphone qui lui propose pour la cinquième fois une publicité personnalisée pour un monte-escalier électrique. Il en déduit qu'il ferait peut-être mieux de foncer à l'hôpital pour faire un bilan motricité complet.


À bord d'un navire de guerre, le second vient trouver l'amiral pour l'informer que l'offensive suit son cours et qu'ils viennent de recevoir un message du commandant en chef des forces armées hostiles qui souhaite devenir de toute urgence son ami sur Facebook. À la porte d'entrée de leur pavillon, une quinquagénaire se tourne vers son époux pour savoir s'ils souhaitent intégrer l'a communauté des gens qui se schtroumpfent en schtroumpfs le week-end, alors que deux personnes déguisées en schtroumpfs se tiennent sur le pas de la porte. Dans un arbre de grande hauteur, un homme et une femme se tiennent suspendus par les pieds à une branche tout en dégustant un sandwich, le monsieur se félicitant d'avoir fait la connaissance de la dame sur un site de rencontre spécialisé. Une famille se trouve à bord d'un sous-marin amarré dans une rade, la dame faisant observer à son époux que même si c'était l'affaire du siècle sur eBay, leur camping-car était plus pratique. Dans les toilettes d'un immeuble de bureaux, deux cadres en chemise blanche et cravate rayée papotent, l'un recommandant à l'autre un produit pour la peau spécial entretien annuel d'évaluation. Un dirigeant reçoit un cadre dans une immense salle de réunion, très tard le soir. Il lui explique que sa philosophie est de sourire car c'est bon pour le cerveau, le système immunitaire, les triglycérides et les gammas GT, et excellent contre l'oxydation cellulaire et le diabète. Alors, son conseil, c'est de tout prendre avec le sourire, même ce qu'il va lui annoncer.



Quand il entame la découverte de nouveaux gags par Voutch, le lecteur sait qu'il va pouvoir se projeter dans des décors spacieux, s'y promener, profiter de l'espace, aussi bien en intérieur qu'en extérieur. Cela commence avec cet énorme pôle d'échange aux murs si éloignés qu'il n'y en a qu'un seul de visible, et que chaque individu dispose d'un à deux mètres de libre autour de lui. Par la suite, le lecteur ressent une liberté de mouvement dans le couloir haut de plafond de l'hôpital, les larges tables au restaurant, le grand hall d'entrée du pavillon recevant l'invitation à schtroumpher, les toilettes de l'entreprise, la grande salle de réunion vide, les très longs couloirs du musée avec une hauteur sous plafond incroyable, la très grande cuisine vide d'un célibataire, la largeur du lit dans lequel discute la dame avec son gigolo, etc. Il ressent la même liberté de mouvement dans les scènes d'extérieur : la grande allée du parc sans personne d'autre, la piste de ski de fond où le couple est seul, les montagnes dans le lointain derrière l'étendue d'eau de la rade, la page de sable blanc, la plage au coucher du soleil, le grand jardin potager, la forêt dans laquelle il n'y a pas de champignon, etc. Ces décors constituent une invitation à flâner, à savourer le calme. Comme d'habitude, la dimension des espaces intérieurs comme extérieurs produit un effet de relativisation de l'importance des personnages qui sont assez petits par rapport au décor. Ils ne deviennent pas insignifiants. Leurs actions et leurs propos sont bien au centre du gag, mais en même temps ils n'occupent pas tout l'espace, le monde ne tourne pas autour d'eux, ils ne définissent pas l'instant par leur présence, ils ne font que l'habiter temporairement, en n'étant pas tout à fait à la hauteur.


Le lecteur note bien que les environnements choisis par l'auteur sont donc tous de type propre et souvent luxueux, une représentation sciemment très partiale de la réalité, plutôt confortable et aisée. Comme dans les albums précédents, il remarque également qu'il s'agit de personnages blancs, et que les figurants ne reflètent pas la diversité. L'artiste n'a rien changé dans sa manière de représenter les individus : essentiellement des individus filiformes, avec une silhouette un peu trop longue, et un nez particulièrement trop long. Même s'ils ont l'air un peu mou et résigné à leur sort, ils conservent tous leur dignité, et pour quelques-uns leur suffisance, y compris les personnes âgées ridées et flétries. Même leur appendice nasal hypertrophié ne les rend pas ridicules. Le lecteur relève également que les quelques personnes en surcharge pondérale et les très riches ont quasiment systématiquement le mauvais rôle, sur le plan moral. Les personnages ont tous des attitudes adultes et posées, dépourvues de toute trace d'hystérie, d'agitation inutile. Ils sont habités par une forme de calme qui découle de la conscience de leur situation, de leurs limites, du fait qu'ils doivent faire face à une adversité sur laquelle ils n'ont pas de prise, leurs actions ou leurs émotions n'y changeront rien.



Dès la première image, le lecteur comprend que l'auteur s'en prend à l'omniprésence du téléphone portable, isolant les individus encore plus qu'avant. L'homme est totalement accaparé par son écran de portable dans la foule. Il faut qu'il fasse un ultime seflie avant de rendre l'âme plutôt que de voir ses proches. Il le consulte dans la rue, sur la plage, en faisant l'amour pour profiter d'une forme d'augmentation de la réalité, n'étant plus jamais complètement là dans l'instant présent. Impossible de résister à la dame en levrette consultant en même temps le temps moyen d'un premier rapport en Europe sur son téléphone, ni au monsieur griffé par le chat qui recours à son portable pour une marche à suivre, passant de l'assistance à l'assistanat, tout en s'en remettant à 100% à des avis anonymes, sans chercher à prendre une initiative par lui-même. Mais dans le même temps, l'hyperconnectivité permet de rencontrer des individus aux passions aussi bizarres que les siennes (le couple avec la tête en bas). Le lecteur est tenté de voir là une critique déguisée sur le phénomène des chambres d'écho qui permettent d'entretenir ses marottes envers et contre tout. Voutch continue également à mettre en scène la cruauté des rapports professionnels, le cynisme sans borne du capitalisme. Impossible de ne pas rire jaune en voyant le patron conseiller à un collaborateur de tout prendre avec le sourire alors qu'il se prépare à lui annoncer son licenciement, en entendant un autre patron expliquer que les résultats de l'année de son collaborateur sont de vrais records, mais que ce n'est pas pour autant qu'il en satisfait, ou encore la journaliste interrogeant un multimilliardaire qui a fait fortune en vendant des téléphones défectueux couplés à un réseau ne fonctionnant pas. Toute ressemblance avec la réalité est voulue, et rend l'humour très acide.



Sous des dehors très policés, l'humoriste montre la cruauté systémique du capitalisme. En particulier dans ce thème, il pointe du doigt les effets pervers de la compétitivité et les systèmes de notation. Un hôpital doit se séparer d'un patient parce qu'il est atteint d'une maladie incurable, ce qui va faire chuter le taux de guérison trimestriel de cet établissement. Un avocat intègre à sa plaidoirie qu'il a déjà perdu 4 procès et qu'un nouveau verdict défavorable serait désastreux pour sa carrière. Une responsable de chaîne télé explique à deux auteurs qu'elle ne peut pas accepter leur projet parce qu'il est à la fois drôle et intelligent, ce qui ne correspond pas du tout aux normes de qualité pour les programmes de la chaîne. Lors d'une promenade dans les bois pour ramasser les champignons où ils n'en trouvent aucun, le mari prend son épouse pour que leur sortie ne soit pas un échec, ne soit pas du temps gaspillé.


Le lecteur ressort de ces gags, à la fois ravi par les lieux agréables, avec e sourire aux lèvres du fait d'un humour taillé sur mesure, et avec un début de malaise généré par les travers d'une humanité dans laquelle il se reconnaît sans peine.