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lundi 5 avril 2021

Péchés Mignons, Tome 4

L'amour emprunte parfois d'étranges détours.


Ce tome fait suite à Péchés mignons - Tome 03 (2008) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de s'en priver. . Sa première publication date de 2010. Il a été écrit, dessiné, encré et mis en couleurs par Arthur de Pins. Il contient 35 gags, dont 21 coécrits par Maïa Mazaurette.

Clara et Arthur se réveillent tout nus dans le même lit, les draps défaits. Il leur faut un peu de temps pour se souvenir de comment ils en sont arrivés là, et de la raison pour laquelle ils ont couché ensemble. L'amour emprunte parfois d'étranges détours, n'est-ce pas Clara et Arthur ? Mais pour connaître le cheminement qui a poussé nos deux amis dans le même lit, il faut revenir trois mois en arrière. Cassandre et Paul ont invité Clara à boire un coup chez eux, et Cassandre annonce qu'elle a une nouvelle importante. Clara essaye de deviner : est-ce qu'il s'agit de son alcoolisme ? Est-ce qu'elle est en train de lui proposer un plan à trois par des voies détournées ? Il s'agit bien sûr d'une annonce de mariage. Arthur est en boîte, avec un pote qui lui demande quelle fille il souhaite emballer. Arthur est indécis. Son pote lui fait remarquer qu'il se conduit comme une anémone de mer, qu'il ne se contente que des proies qui passent à sa portée. C'est pour ça qu'il ne se tape que des cas sociaux. Il lui conseille d'être un tigre, un prédateur. Arthur aperçoit Cassandre et se dit que c'est elle sa proie.

Trois heures plus tard, Arthur raccompagne une jeune femme aux cheveux roses jusque chez elle, en estimant qu'il a encore fait l'anémone de mer. Alors qu'il se livre à cunnilingus en éprouvant la sensation d'être un mouton en train de brouter, son amour propre reprend le dessus. Il trouve une excuse bidon et s'enfuit. Il se rend direct chez Cassandre et sonne. Elle le fait monter. Paul se trouve dans le salon et elle annonce la bonne nouvelle à Arthur. Il repart le moral dans les chaussettes et passe un coup de fil à Clara pour venir discuter chez elle. Arthur sonne à la porte et rentre dans l'appartement de sa copine, en lui indiquant direct qu'il ne vient pas pour une partie de jambes en l'air. Clara le trouve bien sûr de lui. Elle passe à la cuisine, lui sert un verre de whisky, et enlève son peignoir. En petite culotte, elle revient au salon et lui tend son verre. Il est complètement absorbé par sa propre situation et lui explique le coup de l'anémone de mer et qu'il se contente d'être le sextoy de service et que c'est pour ça qu'il ne se tape que des cas sociaux. Il continue tout haut sur ce qu'il recherche vraiment : l'amour de sa vie pour se mettre en couple. Clara l'écoute sans rien dire tout en constatant que ses charmes n'ont aucun effet sur lui.


Oui, les dessins conservent cette forme transgressive de montrer des personnages trop mignons, tout en rondeurs, avec cette apparence de bande dessinée pour jeunes lecteurs, aux couleurs acidulées, avec des grands yeux très expressifs, et des têtes plus grosses que la réalité, comme s'ils étaient à un stade de représentation narcissique d'eux-mêmes focalisés sur leurs émotions et leur individualité, et que leur corps n'est qu'un outil secondaire qu'ils appréhendent mal. Cette approche de la représentation de l'individu est toujours aussi troublante, peut-être même choquante, pour des gags qui comportement systématiquement une dimension sexuelle et parfois montrent un rapport sexuel. Malgré tout, le lecteur n'éprouve pas la sensation de succomber à des penchants pervers et monstrueux, car les états d'esprit se lisant sur les visages sont bien ceux d'adultes, il y a consentement à chaque fois : il ne peut pas y avoir de confusion avec des enfants. Ce mode de représentation se prête également facilement aux exagérations comiques. Cela commence par l'exagération des expressions des visages, que ce soit les mines blasées ou frustrées de Clara, ou l'étonnement et l'angoisse d'Arthur. Dans cet album, l'artiste utilise également d'autres images de type enfantine ou adolescente : Arthur qui se représente en tigre ou en hyène et dessiné comme telle dans la case, des onomatopées de type BIM, PAF, VLAM, des petits cœurs roses émis au-dessus de la tête de jeunes dames en train de se pâmer devant un beau mâle tendre, un cœur bien rouge et rond qui se brise, etc. 

D'un autre côté, Arthur de Pins n'hésite pas à représenter de manière explicite la nudité féminine et masculine dès la première page, de face, y compris le sexe en érection d'Arthur. Au long de ces pages, le lecteur va assister à quelques séquences chaudes comme une partie à quatre dans une boîte échangiste, un amant se planquant sous le lit, un striptease masculin effectué par un professionnel, une virée dans une boîte à striptease à Budapest, une fellation en groupe. Les dessins restent dans un registre érotique, avec toujours cette touche comique, rendant la situation plus amusante que scabreuse, toujours dans des rapports consentis. Ces occurrences sont assez nombreuses pour que l'horizon érotique et sexuel de l'ouvrage soit respecté, mais pas systématiques, pas dans chaque planche, ce qui fait que la fibre comédie dramatique reste prépondérante dans le récit. Comme dans les tomes précédents, l'auteur continue de soigner chacune de ses planches en s'investissant dans chacune des composantes de la narration visuelle. Le lecteur prend autant plaisir à regarder les tenues vestimentaires des hommes et des femmes, variées, en phase avec la personnalité, la situation sociale et l'activité de chaque individu, et de très belles toilettes pour la cérémonie de mariage. De Pins s'investit tout autant pour planter les décors avec des détails spécifiques : le motif du tapis du salon de Cassandre & Paul, la décoration intérieure de l'appartement de Clara, les différents produits sur les étagères du sexshop où Arthur achète une ceinture de chasteté, la rame de métro, le lit à baldaquin de Clara, la nappe à carreaux du restaurant où Clara mange avec ses parents, la décoration du bar à Budapest, l'aménagement du club de striptease dans la même ville, la magnifique pelouse du château où se déroule le mariage, etc.


De la même manière qu'il y avait un fil directeur dans le tome précédent, il y en a un dans celui-ci. Au thème du comportement de garce de Clara succède un pari, celui de rester abstinent pour Arthur et Clara (chacun de leur côté), jusqu'au mariage de leurs amis Cassandre & Paul. L'un comme l'autre aiment bien la bagatelle et Clara ne va pas se gêner pour pousser Arthur à la faute avec des stratagèmes variés, pendant qu'elle-même n'a aucune intention de respecter leur pari. Une partie des effets comiques provient donc de la tentation, de la résistance d'Arthur et des ratages : draguer Cassandre parce qu'il ne sait pas qu'elle va se marier, découvrir des amis dans une boîte échangiste, se prendre littéralement un râteau, traquer un amant ninja, avoir des pensées indécentes pour soulager une érection, succomber à la tentation dans une capitale réputée pour son tourisme sexuel, être identifié dans un film pornographique, etc. Ce qui reste très agréable est que finalement, l'auteur met en œuvre un humour gentil, respectueux de ses personnages, sans les humilier, sans les juger. Le comique joue à la fois sur les situations et sur les émotions visibles sur les visages.

Pourtant, cette suite de gags n'est ni inoffensive, ni pour tous les publics. Il y a bien sûr les pratiques sexuelles explicites, mais aussi une liberté qui va à l'encontre de la bienséance bourgeoise, de la bienpensance. Sous des dehors mignons et enjolivés, se trouve une volonté de jouir de la vie sans entrave, émancipé de la morale judéo-chrétienne. Il est question d'amour libre, d'envies sexuelles librement exprimées, de drague assumée, de Clara qui joue de ses charmes, d'Arthur qui est toujours consentant, de sextoys, de boîte échangiste, de plan à trois, de stripteaseur, de professionnels du sexe, avec toutefois le fait que ces choses de la vie intime ne peuvent pas être publiques, ne peuvent pas être affichées en toute transparence dans la bonne société. Plusieurs situations sont indécentes mais elles ne sont pas obscènes : elles donnent à voir l'intimité de relations interpersonnelles, des réalités évidentes, mais souvent tues. Une autre partie des rires provient de cette transgression qui dit clairement ce qui d'habitude ne se dit pas. Or en regardant les personnages, ils semblent plutôt vivre plus sereinement en étant transparents sur le sujet, plutôt que de le taire. De ce point de vue, l'auteur ne se gêne pas pour pousser le lecteur dans ses retranchements, en particulier quand Arthur s'invite à la table de Clara et ses parents dans un restaurant pour déballer la vie sexuelle de Clara devant eux. Le gag fait dans l'outrance pour choquer et provoquer le rire, mais il lève aussi l'hypocrisie qui voudrait que, passé un certain âge, les parents aient tout oublié de leur vie sexuelle, et qu'ils ne puissent pas envisager que leurs enfants mènent leur propre vie sexuelle.

Ce quatrième et dernier tome est dans la droite lignée des trois précédents avec des gags portant sur les ébats de Clara et Arthur, chacun de leur côté, avec des échecs plus moins épiques, et des dessins toujours kawaï, en décalage avec le sujet, et une tendresse évidente de l'auteur pour ses personnages. Il constitue aussi une évolution dans le sens où la suite de gags s'inscrit dans une histoire globale, et l'opposition entre la réalité de la vie sexuelle et la bienséance sociale se fait plus irréconciliable.



mercredi 10 mars 2021

Péchés mignons - Tome 03

Ce soir on part en chasse, ça va cartoucher sévère.


Ce tome fait suite à Péchés mignons - Tome 02 (2007) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Sa première publication date de 2008. Il a été écrit, dessiné, encré et mis en couleurs par Arthur de Pins. Il contient 42 gags, dont 33 coécrits par Maïa Mazaurette.

Cette fois-ci, c'est au tour de Clara (la copine semi régulière d'Arthur) de tenir la vedette des gags. Clara s'est inscrite dans un groupe de paroles et lors de la première réunion elle évoque sa réputation de mangeuse d'hommes. C'est au tour de sa voisine de prendre la parole et Vanessa évoque également son grand appétit sexuel : elle note même les caractéristiques et les performances de chacun de ses amants dans un carnet. Clara se rend compte qu'elle reconnaît quelques noms. Clara regarde un reportage à la télévision sur les pompiers, et se dit qu'elle ne s'en ait jamais fait un. Elle simule un départ de feu chez elle pour en attirer en déclenchant une intervention. Clara est en train de s'admirer dans le miroir en se disant qu'elle ne veut surtout pas se rendre à l'anniversaire des 80 ans de sa grand-mère, d'autant qu'elle a rendez-vous avec un jeune homme au corps de dieu grec, mais un peu timoré. La conversation s'engage et tourne vite autour des prouesses de Clara. Le mur qui sépare l'appartement de Clara de celui de ses voisins est assez fin et elle les entend discuter en se félicitant d'avoir passé plusieurs nuits tranquilles sans entendre les ébats de leur voisine. Elle se dit que sa réputation est en jeu et qu'il faut absolument qu'elle simule. Clara regarde le résultat dans la glace : elle est parfaite, jambes épilées maillot fait, aisselles d'une propreté irréprochable. Mais voilà tous ces copains sont déjà occupés pour la soirée. Elle n'a quand même pas fait ça pour rien ?

Pour se venger d'une collègue ayant répandu une rumeur sur elle, Clara grave le numéro de portable de Johanna dans les toilettes du bureau, en vantant la qualité de ses fellations. Trois jours plus tard, elle va taper la discute avec elle à la réception. C'est la première fois que Clara se retrouve au lit avec un professionnel de l'industrie de la pornographie et ça lui met plein d'idée en tête. Lors d'un cocktail dans un bar organisé par le bureau, Clara a déjà quelques verres dans le nez et elle aborde Ken Montgomery, le nouveau directeur du département haute couture. Clara est au bar, dans une boîte, avec deux autres copines et elles évaluent les mecs autour d'elles, en parlant fort pour évoquer ce qu'elles feraient bien avec l'un ou l'autre au lit. Clara se réveille dans un lit qui n'est pas le sien, avec un mec à ses côtés qui dort encore. Elle constate qu'elle a dormi toute la journée et elle fait tout pour s'habiller en silence, et partir en catimini, quand la sonnerie de son portable retentit bien fort.



Le lecteur retrouve d'emblée la patte visuelle si particulière de l'auteur : des personnages trop mignons parlant sexe. Il les représente en version chibi, avec une tête trop grande pour le reste du corps, des courbes voluptueuses pour les femmes, des statures très normales pour les hommes sans musculature travaillée. Cela donne une apparence mignonne à tout le monde, qu'il soit jeune ou vieux, une apparence enfantine. Cela produit un effet déconcertant la première fois, de voir des silhouettes d'enfant, mais sexuellement formées, pour des activités d'individus biologiquement adultes. Il est impossible de résister à leur aspect très mignon qui provoque une sympathie irrépressible et immédiate, à leurs grands yeux qui les rendent si expressifs. En outre, Clara est le plus souvent souriante et gaie, ce qui la rend encore plus irrésistible en tant que personne aimable et agréable, même sans son côté séductrice. C'est comme s'il voyait l'enfant intérieur de chaque individu s'exprimer sans retenue, avec des émotions non filtrées, et un entrain communicatif. En outre l'artiste sait parfaitement jouer de la grande taille de leurs yeux dans leur bouille toute ronde pour faire encore plus apparaître ces émotions et l'état d'esprit.

D'un autre côté, le dessinateur ne néglige en rien les autres éléments graphiques. Il représente les décors avec un bon niveau de détails : cuisine, cafétéria, chambre à coucher, banque d'accueil, boîte de nuit, poste de travail, bar, plateau de jeu télévisé, salle de réunion, salle de radiologie, cabinet de kinésithérapeute, rue, salle de sports, salle de bain, sauna… Le lecteur peut constater que ces environnements sont représentés de manière plus réaliste que les personnages et l'artiste semble y prendre plaisir car il y remarque des accessoires très personnalisés : le modèle de cuisinière de Clara, la forme des fauteuils dans la cafétéria, la boule à facettes dans la boîte de nuit, les tableaux au mur des bureaux où travaille Clara, le motif imprimé sur le paravent dans la chambre de Clara, les Vélib dans une rue de Paris, les motifs sur le drap d'un lit d'enfant, et quelques jouets sexuels. Le lecteur se rend même compte que l'artiste parvient à lui faire imaginer un endroit quand il ne le représente pas à deux reprises : dans la pièce où se tient la réunion du groupe de parole, dans la rue pour une conversation à bâton rompu. Il apporte le même soin et la même diversité dans les tenues vestimentaires des hommes et des femmes, sans oublier la lingerie fine pour ces dernières. Pour autant, leur apparence enfantine neutralise la dimension érotique visuelle.



Chaque histoire constitue un gag avec un chute, et plusieurs autres éléments comiques dans les vignettes. La majeure partie des gags est en une page, sauf 1 en 2 pages et 1 en 3 pages, avec plusieurs bandes de cases, à l'exception de 3 sous forme de dessin en pleine page. Il est question de sexe à chaque gag, celui d'ouverture servant à établir que Clara assume son goût pour les parties de jambes en l'air et qu'elle drague sans vergogne tous les beaux mâles y compris les jeunes. Avec sa coscénariste, de Pins met en scène l'appétit de Clara, essentiellement sous la forme de la recherche d'un partenaire, allant du jeune stagiaire dans son entreprise, à un collègue décati (une erreur de jugement après avoir bu trop de verres), en passant par le directeur du département haute couture, une collègue de travail (pour avoir essayé au moins une fois une relation homosexuelle), et se rabattant sur un sextoy faute de mieux. Le gag le plus aventureux hors des sentiers hétéronormatifs se fait sous forme de suggestion (rien n'est montré) d'un cunnilingus avec un chien à la langue bien pendante. Le comique joue sur la frustration de Clara, ses plans qui ne fonctionnent pas, ou des stratégies trop tirées par les cheveux pour conclure, ses faux pas, mais aussi sa volonté de donner le change face à ses copines ou ses voisins pour maintenir l'image d'une vie sexuelle bien emplie et aventureuse, sa capacité à manipuler les hommes, ses amants potentiels. Il s'agit d'un humour bon enfant (indépendamment du sujet), sans relation malsaine ou dégradante.

Au fil des situations, le lecteur peut voir apparaître en creux des éléments sociétaux reflétant l'époque. Il y a bien sûr la question de l'image de la place de la femme dans la société. Le temps d'une page, Clara s'imagine en superhéroïne destinée à sauver les hommes souffrant de misère sexuelle, ce qui donnera lieu à un album Péchés capitaux, Tome 1 : SuperSexy (2009). Passé cette représentation un peu soumise de la femme dévouée pour contenter les hommes, dans un gag (page 14), Clara exprime à haute voix à plusieurs hommes métrosensibles son envie d'un homme, un vrai qui la bouscule, mais la chute la montre en train flanquer un coup de boule à un homme qui lui a mis une main aux fesses. Cette critique sur l'objectification de la femme se retrouve avec une meute de gugusses à moto tous derrière Clara à Scooter en minijupe, et avec un gag encore plus clair sur les tentatives de drague lourdes et crétines qu'elle subit tout le long de la journée.



Au travers de ces gags, l'auteur représente, de manière plus ou moins exagérée, le milieu professionnel dans les bureaux d'une entreprise (vraisemblablement) de communication, avec les relations de drague au bureau, les réunions au bar après le travail, etc. Il met également en scène des évolutions plus récentes comme les sites de rencontres, ou la spécialisation à outrance des métiers (un individu spécialisé dans les sexerices à domicile pour s'entraîner). Le comportement de Clara croqueuse d'hommes renvoie également à la libération des mœurs, au jugement de valeur qui peut être porté sur une femme ayant choisi ce mode de vie, le mot Garce employé dans le titre étant ironique et non moralisateur. Le terme est à la fois un peu moqueur vis-à-vis de Clara qui ne réussit pas toujours à atteindre l'objectif qu'elle s'est fixé, mais aussi un pied de nez au lecteur réactionnaire, car elle mène sa vie ainsi, comme elle l'entend, en toute liberté. La narration visuelle désamorce toute gravité, toute condescendance, tout en faussant le regard du lecteur, les aventures de Clara perdant finalement leur potentiel érotique.

Un troisième tome des Péchés Mignons, ça ne se refuse pas : il est trop agréable de retrouver ces personnages si mignons, et ces gags sympathiques, drôles sans être méchants, respectueux de ses personnages, l'auteur les mettant en scène avec affection. Le titre annonce une femme fatale sans pitié avec ses conquêtes : les gags montrent une femme assurée et sachant ce qu'elle veut, tout en restant faillible.



jeudi 7 février 2019

Péchés Mignons, Tome 2 : Chasse à l'homme !

Femme qui rit est à moitié dans ton lit.

Ce tome fait suite à Péchés Mignons, Tome 1 (2006) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Il s'agit d'une série de gags en 1 à 3 planches, réalisés par Arthur de Pins, pour les dessins et la mise en couleurs. Ce créateur est également l'auteur des séries  Zombillénium et La marche du crabe. Ce tome comprend 46 pages de bande dessinée. Les scénarios ont été écrits par Arthur de Pins (18 gags), René Morillon (4), Camille Cerceau (3), Nathalie Routin (5), Clélia Constantine (4) et Ben Ledran (3).

Les 33 gags sont tous centrés sur un personnage récurrent : Arthur, jeune homme proche de la trentaine. Au fur et à mesure des gags, il développe une relation fluctuante avec Clara. Les planches en vis-à-vis qui sont le dos de la première de couverture et la suivante, montrent 23 godemichets à raison de 4 rangées de 3 par page, avec Arthur prenant la place numéro 20. Dans le premier gag, 2 jeunes femmes discutent d'un nouveau au bureau, et l'une d'elle a pu avoir accès à l'historique de son navigateur internet, ce dont elle déduit qu'il représente un beau parti romantique. Gag suivant, Arthur est reçu par une femme chez elle pour une fin de soirée au lit. Les pensées de la jeune femme tournent toutes autour de ses inquiétudes sur l'impression qu'elle fait et sur ses performances. Gag suivant, une jeune femme réalise un micro-trottoir le 14 février sur le thème de la Saint Valentin. Arthur dîne avec un copain qui est venu avec sa partenaire du moment. Arthur est sous le charme et lui demande comment il l'a trouvée. Le copain indique qu'il s'agit d'une connaissance du lycée. Arthur rentre en contact avec toutes ses copines de lycée dont il se souvient.

Alors qu'Arthur est rêveur au boulot, sa collègue lui demande à quoi il pense. Il indique qu'il regarde les filles passer en bas dans la rue et qu'il imagine à quel rôle féminin elles lui font penser, de Clarice Sterling à Selina Kyle. En train de se promener dans la rue, une collègue de bureau explique à Arthur comment les femmes se donnent de micro-orgasmes en se frottant sur les chaises à roulette de bureau. Arthur raconte à une copine comment il a effectué un voyage sur Vénus, la planète des femmes, comment il a dû apprendre la langue du pays, d'abord à l'aide d'un dictionnaire, puis en allant suivre des cours de vénusien intensifs, dans un centre spécialisé. Arthur a réussi à pécho : il a fait rire une femme et, conformément au proverbe, elle est à moitié dans son lit. Arthur essaye d'emprunter sa Jaguar à son pépé pour son rencard du soir, et il reçoit une fin de non-recevoir. Contre toute attente, il se rend compte qu'il fait beaucoup plus d'effet à sa copine d'un soir en la transportant sur le porte-bagage de son vélo, sur une route pavée.


Il est quasiment impossible de résister à la bonne humeur comique qui se dégage de la couverture, sauf si on est allergique à l'aspect mignon. Arthur de Pins n'a rien changé à sa manière de représenter les personnages. Le lecteur peut éventuellement y voir une forme d'infantilisation, où l'individu se fait une image de lui-même avec une tête plus grosse qu'elle ne l'est en réalité, pour donner plus d'importance à son individualité logée dans son esprit, et moins d'importance au reste du corps, comme s'il le jugeait secondaire. L'artiste accentue encore le côté mignon et inoffensif de ses dessins en exagérant la taille des yeux dans le visage, pour plus d'expressivité, et en les représentant comme des yeux de biches pour qu'ils soient plus jolis. Toutes les têtes ont la même forme : celle d'un ballon rond, parfois un peu tassé en forme d'ovale. Toutes les femmes portent du rouge à lèvre et fard à paupière. Le nez n'est jamais représenté. Les bouches peuvent se déformer, jusqu'à être de la largeur de la tête pour un grand sourire, ou au contraire se réduire à tout petit cercle, et même ne pas être représentées du tout pour faire comprendre que le personnage est sans voix. Grâce à cette licence artistique, le dessinateur peut faire apparaître une énorme gamme d'expression sur les visages, avec une grande force de conviction et une transcription extraordinaire de l'état d'esprit du personnage. Ces différentes caractéristiques de représentation génèrent un climat de bienveillance généralisé qui dédramatise toutes les situations, et empêche toute forme de méchanceté.

Alors que les gags pourraient fonctionner avec des dessins simples et rapides, Arthur de Pins réalise des dessins descriptifs avec un fort niveau de détail et un sens épatant du détail. Il suffit pour s'en convaincre de regarder la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis avec les 23 sextoys. L'artiste ne s'est pas contenté de dessiner des formes à la va-vite sorties de son imagination. Il est allé consulter un catalogue spécialisé et il a un peu enjolivé certaines formes. Il les a représentés en utilisant l'infographie, avec un souci du détail et du volume. Pour faire bonne mesure, il y a glissé un canard en plastique pour faire faire bonne mesure, non, plutôt pour un effet comique. Tous les gags ne se prêtent pas à de nombreux détails, mais à chaque fois, de Pins prend soin de représenter l'environnement, les accessoires : les façades d'immeuble de la rue, le modèle de table de différentes terrasses de café, le mobilier de bureau, la banderole d'accueil au spatioport de la planète Vénus, la pelouse et les arbres d'un jardin public, les légumes dans les cagettes d'un marchand de quatre saisons, la mer et les mouettes en contrebas d'une falaise, les skieurs qui passent sur une pente enneigé à l'arrière-plan du tire-fesse, les chaussures sur les rayonnages dans un magasin, les spectateurs tous différents dans les gradins pour un match de tennis, les déguisements à une soirée costumées, les couvertures de parodies de magazine de la presse féminine. Il peut également arriver dans certains gags que l'arrière-plan soit assez minimaliste et identique parce que la prise de vue est en plan fixe. Le lecteur peut également prendre plaisir à observer les différentes tenues des personnages, toujours variées.


La participation de 5 autres auteurs induit une variété dans les gags. L'humour repose essentiellement sur du comique de caractère et du comique de situation. Il n'y a que 2 gags qui reposent uniquement sur un humour visuel, dont un dénué de texte ou de dialogue. Arthur de Pins et les autres auteurs jouent sur le décalage entre les attentes des personnages et la réalité, ou sur les présupposés du lecteur qui s'attend à ce que le gag prenne telle direction et qui se rend compte qu'il n'en est rien. Il est bien sûr question de sexe dans chaque gag, mais seuls 3 gags comprennent une représentation de l'acte. La nudité féminine ou masculine est présente dans 12 gags sur 33. Du fait des caractéristiques des dessins, cette nudité n'a rien de pornographique, et est vaguement érotique, les situations étant plus titillantes que le détail du dessin souvent de petite taille. Enfin, la représentation mignonne des personnages et la narration bienveillante tiennent à l'écart toute forme de méchanceté, de moquerie, et encore plus loin toute impression scabreuse ou malsaine. Il s'agit à chaque fois de situations entre adultes consentants et majeurs débarrassées de volonté de domination ou de sadisme.

La dédramatisation induite par les dessins ne rend pas les gags insipides pour autant. Arthur de Pins et les autres auteurs mettent en scène le sentiment d'insécurité ou d'infériorité des individus, le décalage entre leurs attentes et la réalité, ainsi que le décalage entre les attentes de 2 partenaires. À l'occasion, ils savent intégrer une référence culturel ou une autre, que ce soit au film 40 ans toujours puceau (2005, de Judd Apatow en page 9), ou au livre Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus (1992) de John Gray, à l'autrice Anna Gavalda, à la mode du ticket de métro, aux principaux magazines de la presse dite féminine, à l'émission Qui veut gagner des millions. Au fil des gags, le lecteur voit également se profiler des préoccupations très concrètes des partenaires : la recherche de l'homme idéal, le symbole de la Saint Valentin commenté par 8 personnes qui y voient autant de choses différentes, la misère sexuelle, le plaisir féminin, les différences de mode d'expression entre les femmes et les hommes, la peur de l'émasculation, le tabou du sang menstruel, les conventions sociales de la galanterie, l'image idéalisée de la femme, à la convention sociale de l'épilation féminine (et pourquoi pas les hommes ?), à la répartition des tâches ménagères, et bien sûr au plaisir sexuel parfois plus intense et moins compliqué en solitaire qu'à deux. Ces réflexions ne viennent pas supplanter la nature comique des gags ou le plaisir des yeux pour les dessins, mais elles sont bien présentes dans la nature des gags.

Avec ce deuxième tome, Arthur de Pins propose au lecteur de nouveaux gags, sans aucune impression de répétition. Il s'avère toujours aussi inventif, en autres grâce à la participation d'autres auteurs. En outre, ces gags bénéficient d'une mise en images soignée et roborative, avec une apparence mignonne qui permet de tenir à l'écart le graveleux et le glauque. Pour peu qu'il y soit sensible, le lecteur se rend vite compte que chaque histoire repose sur des questionnements très perspicaces sur les difficultés des relations entre femmes et hommes.



samedi 10 mars 2018

Péchés Mignons, Tome 1

Décomplexé et mignon

Il s'agit du premier tome d'une série de 4, indépendants les uns des autres. Il est paru initialement en 2006, entièrement réalisé par Arthur de Pins, scénario, gags, dessins, mise en couleurs. Ce créateur est également l'auteur des séries Zombillénium et La marche du crabe.

Ce tome est un recueil de 44 gags en 1 page au parfum érotique. Il met en scène un personnage appelé Athur que le lecteur peut ou non prendre comme un avatar papier de l'auteur. Arthur se retrouve dans des situations à caractère sexuel où il n'est pas toujours à son avantage. Pour commencer, il informe ses amis, un par un au fur et à mesure qu'il les croise, qu'il a une nouvelle copine et ils lui donnent tous un conseil différent pour la première nuit, autant de conseils irrémédiablement incompatibles entre eux. Dans le deuxième gag, il effectue une course à pied et gagne à la photo de fin grâce à l'élan donné par une spectatrice exhibitionniste.

De page en page, le lecteur peut assister à une nuit d'amour au cours de laquelle Arthur s'endort au grand dam de sa compagne d'un soir, à un boulot de maintenance pour les cabines d'essayage d'un magasin de sous-vêtements féminins, à l'indécision quant à s'offrir une passe avec une prostituée, au comportement étrange d'un personnage en peluche dans un parc d'attraction. Arthur se comporte parfois aussi en frustré, à harceler une femme en la suivant, à rêver d'une relation avec une passante, alors qu'il est attablé avec sa copine en train de lui parler, à fantasmer sur la femme en train de mener son entretien d'embauche, à tenter d'intéresser sa copine en se traçant un sudoku sur le ventre. Bien souvent, il se retrouve dans la position du loser, pas à la hauteur, lâché, humilié, et même dans la position du partenaire attaché sur un lit aux mains d'une dominatrice avec de l'expérience.


Ces histoires sont initialement parues dans le magazine Fluide Glacial, et cet album est paru dans la collection Fluide-G dont l'appellation évoque le fameux point Gräfenberg (aussi connu sous le nom de point G). Effectivement chaque gag se tient sur fond de relation sexuelle, soit évoquée, soit explicite. Arthur de Pins représente les corps dénudés, aussi bien masculin que féminin, sans hypocrisie, c’est-à-dire en montrant également les organes génitaux (seins, sexe), mais sans gros plan sur eux, sans cuisses largement écartées, sans sexe en érection, et sans gros plan sur la pénétration. D'un point de vue visuel, il s'agit donc plus d'un ouvrage à ranger dans la catégorie érotisme.

Dès la couverture, le lecteur comprend que l'approche graphique de l'artiste n'est pas celle du photoréalisme. Arthur est représenté avec une tête beaucoup plus grosse que la normale. Il se produit un étrange phénomène visuel parce que ce mode de représentation évoque celui de l'enfance, où les bambins ont tendance à dessiner des têtes plus grosses que le corps, donnant plus d'importance aux émotions et à la personnalité qu'au reste du corps. Cette impression est encore accentuée par les yeux qui occupent souvent plus d'un tiers du visage, à nouveau pour renforcer les émotions.

Une fois cette approche acceptée, le lecteur se rend compte que cette manière de dessiner en exagérant la proportion de la tête a pour effet de déplacer le point focal des dessins vers les individus, reléguant finalement leurs activités au second plan, y compris les rapports sexuels. C'est une façon très originale de s'éloigner des habitudes des BD érotiques ou même pornographiques, souvent obnubilées par la perfection esthétique des corps et la performance physique, voire recourant systématiquement aux clichés de sexes masculins d'une taille telle qu'ils ne rentrent pas dans le slip, et par des tailles de bonnets de soutien-gorge qui conduisent à des douleurs dorsales de par leur poids et le déplacement du centre de gravité.


Effectivement, en découvrant les gags, le lecteur constate également qu'Arthur de Pins montre une prédilection pour une certaine morphologie féminine. Il ne semble pas obsédé par les poitrines, mais ses personnages féminins disposent bien de rondeurs très agréables à la vue. En fait elles apparaissent même potelées, avec des petits bras dodus, des cuisses très arrondies et un postérieur confortable (comme en atteste le dessin de couverture). Ce mode de représentation est indéniablement sexué, avec des seins formés, mais il évoque également une forme d'enfance, ou d'innocence. Le lecteur n'a pas l'impression de lire des fantasmes pédophiles, mais il se produit une forme de distanciation, et de dédramatisation. Cela induit que ces gags ne donnent jamais l'impression d'être malsains ou de mettre en scène des rapports de force sous-jacents dans lesquelles les femmes pourraient être assimilées à des victimes. Il n'y a pas de fantasme de domination, il n'y a pas d'affrontement. Le plus souvent ce sont les femmes qui tiennent la dragée haute à Arthur, qui ont la position dominante. Lorsque l'une d'elles se retrouve dans une position d'humiliation potentielle (une dame montrant ses fesses à cause d'un poisson d'avril collé qui lui remonte le bas de sa robe), le lecteur n'y voit que le gag visuel, sans volonté de dégrader l'individu.

Le lecteur s'immerge donc dans des gags de nature érotique, décomplexés et bon enfant. En outre la nudité féminine apparaît dans 22 gags sur 44, c’est-à-dire que ce n'est pas un dispositif systématique pour être sûr de retenir l'attention du lecteur mâle. Le plaisir des yeux n'est pas non plus réduit uniquement à celui lié à la nudité. Arthur de Pins est un artiste complet et le reste des images s'avère tout aussi intéressant. Au fil de ces pages, il représente de nombreux décors, toujours avec cette approche un peu acidulée, mais ce qui ne l'empêche pas de créer des endroits pleinement développés et concrets : tables dans différents bars et cafés, quelques lits, des cabines d'essayage, un trottoir avec une devanture fermée par un rideau métallique, des bureaux de travail, des immeubles parisiens, une scène de théâtre, une télécabine pendant la saison de ski, une salle de sport, une plage naturiste, un chemin de randonnée en pleine montagne, un parc où se déroule un cours de taï-chi, etc. Le lecteur peut également apprécier la diversité des tenues vestimentaires, la mise en couleurs acidulées, ou encore le travail de réflexion sur la façon de simplifier les formes sans perdre de leur pouvoir d'évocation (à nouveau une composante qui peut évoquer des illustrations pour enfant, mais avec une densité d'informations visuelles s'adressant à des adultes).


Le premier gag repose sur l'idée de la performance sexuelle, mais il ne s'agit pas d'une performance d'ordre athlétique, plutôt d'ordre psychologique. Arthur se demande comment s'y prendre cette première nuit. L'auteur utilise à plusieurs reprises le thème de l'insécurité masculine (légitime) pour faire rire. Il utilise également la manière dont les individus mâles pensent parfois avec ce qu'ils ont entre leurs jambes plutôt qu'avec leur vrai cerveau. Cela conduit Arthur à se fourrer dans des situations dont il ne ressort pas grandi. Ces gags mettent en avant la naïveté du mec, donnant ainsi le beau rôle à la nana. La situation est présentée de manière à mettre en évidence la bêtise du comportement d'Arthur, sans cruauté consciente de la part de sa copine du moment. De temps à autre, il arrive qu'Arthur soit à même de formuler une réflexion qui le mette à son avantage dans la relation, mais c'est loin d'être la majorité.

L'intégralité des gags repose sur l'éventualité ou la réalité d'une relation sexuelle entre Arthur et une belle demoiselle. Il s'agit de situations frivoles qui ne sous-entendent pas d'engament à moyen ou long terme. Systématiquement Arthur est attiré par le physique d'une femme, il n'est quasiment jamais question de la personnalité de l'un ou l'autre des 2 partenaires. La tonalité est à la gaudriole, pas à la comédie dramatique. Les histoires sont racontées du point de vue d'Arthur qui est le personnage récurrent, apparaissant dans toutes les pages. Cela n'empêche pas que ces dames aient une personnalité et qu'elles puissent prendre des initiatives, et régulièrement l'ascendant sur Arthur. Le thème central est donc celui de l'attraction physique qui conduit à des flirts plus ou moins heureux et à des aventures d'une nuit qui se passent plus ou moins bien.


Ce premier tome (sur 4) propose une approche du comique érotique tout à fait rafraîchissante. Arthur de Pins a choisi une approche graphique à l'opposé de la production habituelle, donnant un air mignon et inoffensif à ses personnages, ce qui dédramatise les relations et évite de tomber dans le racolage vulgaire et les anatomies stéréotypées. Il se tient également à l'écart de toute velléité dramatique, pour rester dans un registre humoristique léger et coquin. Les gags sont irrésistibles, avec une forme de gentillesse et de prévenance à l'opposé du sentiment de frustration ou de grossièreté qui peut être associé avec la galipette.