Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Arthur. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Arthur. Afficher tous les articles

vendredi 10 janvier 2025

Blake & Mortimer T30 Signé Olrik

Bien sûr, aucune preuve historique ne vient étayer ces récits.


Ce tome fait suite à Blake & Mortimer T29 Huit heures à Berlin (2022). Sa parution initiale date du 31 octobre 2024. Il est sorti aux éditions Blake & Mortimer (groupe Dargaud).  L’album a été réalisé par le Bruxellois Yves Sente pour le scénario et par André Juillard (1948-2024) pour les dessins, avec Madeleine Demille (une habituée du la série, elle aussi) pour la mise en couleur. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée, toutes en couleurs.

Il s’agit du huitième volume de la série réalisé par ce duo de créateurs ; à eux deux, Sente et Juillard forment ce qui est communément considéré comme la première équipe de l’ère post-jacobsienne de la série, c’est-à-dire depuis 1996. L’éditeur dédie Signé Olrik à la mémoire de Juillard.


Début du récit

En cette fin d’après-midi orageuse, de nombreux pensionnaires de la prison londonienne de Wandsworth se sont approchés de la fenêtre de leur cellule, attirés par des bruits qu’ils ne connaissent que trop bien… Un des leurs sera pendu ce soir.

Les gardiens et le juges viennent chercher le détenu concerné : l’un d’eux annonce à Olrik que c’est l’heure, et il demande au colonel de mettre les mains dans le dos. Ce dernier proteste qu’il est trop tôt et demande ce qu’il en est de son dernier pourvoi. Le magistrat répond que ses demandes de recours ont été rejetées, que son existence vouée au mal s’arrête ici. Le nœud coulant est passé autour du supplicié ; le magistrat lui dit de recommander son âme au diable, car la communauté des hommes l’a condamné à mort. Devant les visages fermés de Blake et Mortimer, il donne l’ordre au bourreau de faire son office. Celui-ci actionne le levier, et la trappe se dérobe sous les pieds d’Olrik, qui pousse un dernier cri. Le renégat se réveille en sursaut sur sa couchette dans sa cellule : un gardien lui annonce l’arrivée de deux codétenus : Edwann et Riwal.



Les trois individus commencent à faire connaissance dans la cellule, lorsque Riwal court aux barreaux de la fenêtre : il a reconnu le son, pile à l’heure. Au même moment, un Westland Lysander peint en noir apparaît entre les nuages qui se dispersent au-dessus de Londres. L’avion de liaison plonge sur la Tamise, qu’il remonte à faible altitude sous les regards étonnés des Londoniens. Arrivé à la hauteur de Scotland Yard, le pilote entame une spectaculaire manœuvre de remontée pendant que son passager ouvre la verrière arrière. Dans un bureau, Francis Blake ouvre la fenêtre, et il s’empare d’un des tracts balancés par l’avion. Il le lit à son interlocuteur : Au gouvernement illégitime d’Angleterre… Libérez nos frères patriotes de vos prisons et dites au Premier Ministre de renoncer à faire venir de nouveaux migrants en terre libre de Cornouailles. Demain, avant minuit, nous donnerons une preuve de notre détermination et de ce qui attend le prince héritier s’il maintient sa venue sur l’île de Corineus. – F.C.G. (The Free Cornwall Group). Le pilote de l’avion effectue un dernier passage rapide au-dessus de Wandsworth pour saluer ses frères du FCG, puis il entame le trajet de retour. Edwann et Riwal sont enchantés, et ils confient un tract à Olrik pour qu’il s’instruise. Au même instant, au nord de Londres, une conférence de presse s’achève au sein des locaux abritant le célèbre Center for Scientific and Industrial Research. Philip Mortimer y a présenté une excavatrice de poche, baptisée la Taupe.


Les grandes lignes ou Un cadre original

Déjà le trentième album des aventures de Blake & Mortimer, et le dix-huitième réalisé par une équipe de repreneurs. Les deux auteurs sont rodés à l’exercice, et ils respectent les caractéristiques à la lettre, avec parfois quelques petites variations : une douzaine de cases par page en moyenne, alignées en bande, avec des bordures rectangulaires bien nettes, un registre visuel de type ligne claire. Une intrigue bâtie pour mettre en valeur les deux héros aux solides valeurs morales, avec une forme de stoïcisme hérité du flegme britannique, sans oublier leur ennemi emblématique Olrik, et le rôle des femmes quasi inexistant. Le scénariste choisit de localiser le récit dans un endroit bien précis : les Cornouailles, un comté du Royaume-Uni. L’intrigue évoque un mouvement fictif peut-être pas indépendantiste, mais régionaliste : Free Cornwall Group. Il évoque un pan de l’histoire très particulier de cette région : la légende arthurienne.

De son côté, le dessinateur participe lui aussi à cette dimension du récit avec des paysages dont les qualités touristiques donnent envie : la route submersible par la marée reliant l’île, fictive elle aussi, de Corineus (guerrier légendaire et premier duc de Cornouailles) au comté, avec une très belle mise en couleur pour une nuit de brouillard, la maçonnerie de cette route par temps clair, un pub fort accueillant, des routes de campagne verdoyantes, les rues bordées de maisons basses du village (inventé) de Longval, son loueur de chevaux, son site minier, son port, sa très belle église, etc.



Composante historique

De nombreux passionnés de la série tentent toujours de relever le petit détail (un calendrier, une coupure de journal) qui leur permettra de déterminer la place de l’album dans la chronologie de Blake & Mortimer. Ici, rien de précis. Le Lysander ayant été retiré du service par la Royal Air Force en 1946 (mais utilisé par les forces aériennes égyptiennes jusqu’en 1949), il est probable que l’histoire se déroule entre 1948 (la Morris Six MS, dont un exemplaire apparaît dans la première case de la planche 6, n’a été produite qu’à partir de cette année-là) et la première moitié des années cinquante. Si le lecteur effectue quelques recherches, il apprendra que l’actuel Charles III fut duc de Cornouailles de 1952 (il avait alors quatre ans) à 2022. Le sous-secrétaire d'État au Home Office, Harvey Twiston-Jones, mentionne (en planche 5) la jeunesse du duc, ce qui semble cohérent avec une intrigue se déroulant vraisemblablement lors de la première moitié des années cinquante.



Les deux amis partent donc pour une nouvelle aventure en Cornouailles (un bien curieux choix) pour mettre fin aux actions terroristes, dans des lieux aux noms fortement connotés comme Tintagel et Avalon. Pour y parvenir, ils vont être forcés de commettre l’impensable : participer à la libération de prison d’Olrik (une première dans l’histoire de la série, il faut le souligner). Le lecteur comprend immédiatement de quel mythe il va être question, se demandant jusqu’où iront les auteurs dans cette veine. En fonction de sa familiarité avec les mythes celtiques, il apprécie le recul de la version choisie par le scénariste, ou il découvre cette approche différente de celle plus enjolivée retenue dans la culture de masse. Il écoute (enfin, il lit) le copieux exposé du père Michael Joseph qui s’adresse à Mortimer lors d’un voyage en train. Il lui propose avant toute chose de sortir de son esprit, toutes les images traditionnelles véhiculées par la littérature populaire concernant la légende du roi Arthur. Il pointe du doigt le fait que son imagerie moyenâgeuse vient du premier historien qui a vulgarisé la légende du roi Arthur à travers son ouvrage Histoire des rois de Bretagne, c’est-à-dire l’évêque gallois Geoffroy de Monmouth (1095-1154/55). Une faute d'étourderie sautera aux yeux des passionnés d'histoire : la confusion entre les légions de Jules César (-100 à -44) et celles de Claude (-10 à 54) pour l'invasion de la Bretagne en 43 après JC.

Le lecteur se régale des cases venant illustrer cette évocation : baignant dans des tons jaunis, un navire accueillant des marchandises livrées par des paysans avec une charrette tirée par des bœufs, une procession funéraire, une bataille au corps à corps opposant des Celtes à des Romains, une vision possible de l’île d’Avalon, des dessins avec un fin trait de contour assuré et élégant.


Grands thèmes

Un peu ému par la notion de dernière œuvre de l’artiste et dépaysé par les différents environnements, le lecteur en oublierait presque l’intrigue. Son principe repose sur une chasse au trésor fort alléchante, puisant sa dynamique dans la geste arthurienne, et un dérivé de l’Espadon. À cette chasse au trésor se greffe – dans les dernières planches – une course contre la montre haletante. Quant au rôle d’Olrik, il a été conçu pour mettre Blake face au pire dilemme imaginable : remettre un fléau en liberté, en toute connaissance de cause, pour sauver les vies humaines menacées par les indépendantistes.

Ici, il ne s’agit pas de sauver le monde, mais plutôt d’empêcher un éventuel affaiblissement de la couronne britannique, le duc de Cornouailles et son père devant se rendre sur place pour inaugurer le lancement du chantier d’une caserne. L’insistance du sous-secrétaire d'État au Home Office ne laisse guère planer de doute à ce sujet.

Le récit intègre d’autres éléments, à commencer par une velléité régionaliste, entre autonomie et indépendance, se manifestant par des actes de terrorisme, ou à tout le moins de destructions spectaculaires de biens matériels : le lecteur peut y voir l’écho de mouvements contemporains, voire intemporels. D’un autre côté, les auteurs mettent également en scène des habitants amoureux de leur région et légitimement préoccupés de sa préservation. Il découvre aussi un phénomène socio-économique (typiquement le type d’ingrédient narratif auquel Edgar P. Jacobs n’avait presque jamais eu recours) : le recours à la main d’œuvre immigrée, en l’occurrence des ouvriers d’origine indienne. Étrangement, cette composante est mise en scène deux fois, sans trouver de résolution à la fin, entre composante narrative de circonstance (aussi inutile que gratuite, en fin de compte), et constat par défaut que cette forme de racisme dépasse le cadre une simple intrigue.



Narration et intrigue

Sente opte pour un fil narratif qu’il découpe en quatre sous-intrigues, voire plus : Blake, Mortimer, Olrik et le chef des conspirateurs. Les différentes parties sont équilibrées. Ce saucissonnage permet de gommer tout ressenti de linéarité. Dès le début, les éléments imaginés par Sente s’imbriquent trop facilement pour duper le lecteur. Blake doit se rendre en Cornouailles, Mortimer doit y envoyer son excavatrice de poche et Olrik se voit obliger de partager sa cellule avant deux indépendantistes dont l’organisation a besoin d’une compétence très spécifique. Ce qui amène d’ailleurs le cerveau de toute l’affaire à le souligner lui-même (en planche 18) : la présence d’Olrik dans la même cellule que ses hommes, c’est inespéré !

Assez curieusement, Blake fait un peu office de maillon faible, dans cette aventure. Il est aussi étonné que le lecteur d’avoir été trompé par Olrik (planche 51), ce qui est curieux ; cela pourra même semer une pointe de déception dans le cœur du fidèle. Autre invraisemblance, comment expliquer que le capitaine, un officier chevronné du contre-espionnage, habituellement si lucide, si clairvoyant et si prudent, ne décide pas de cacher la relique qu’il a trouvée, alors qu’il a compris qu’il se trouvait dans un environnement hostile, voire dangereux ?  Quant à Mortimer, comment s’expliquer qu’il ne fasse aucun rapprochement entre le patronyme de l’ingénieur et celui du fils incestueux du roi Arthur, et pire : qu’il semble n’avoir jamais entendu parler de Mordred (planche 41), alors que tout amateur du mythe connaît ce nom ? En dehors de cela, le scénario se déroule néanmoins sans invraisemblance majeur et le lecteur apprécie de découvrir cette histoire malgré les petits défauts évoqués. Il y a même des traits d’humour surprenants, telle la scène du train (première case de la planche 25).



Du respect des codes jacobsiens

L’une des caractéristiques de l’œuvre de Jacobs est l’adroit équilibre entre intrigue policière ou d’espionnage, mystère archéologie ou innovation scientifique majeure (jusqu’à la science-fiction), selon les choix de l’auteur. Sente a décidé de tout intégrer : les comploteurs, le mythe d’Avalon et l’excavatrice de poche. Il l’avait déjà fait avant, et à plusieurs reprises, notamment dans Les Sarcophages du 6e continent et Le Sanctuaire du Gondwana. En cela, s’il faut établir la filiation de Signé Olrik, il faut autant – sinon plus – regarder du côté de la conception un peu systématique qu’a Sente de la série que de celui des grandes bandes dessinées d’aventures que sont Le Mystère de la Grande Pyramide et L’Énigme de l’Atlantide.

Autre quasi-règle : que Blake et Mortimer arrivent à l’aventure par des chemins détournés, la vivent chacun de leur côté en suivant leur propre piste, avant de se retrouver pour le dénouement. À partir de là, Blake va traquer les indépendantistes, tandis que Mortimer, en bon archéologue amateur (c’est comme cela qu’il est présenté dans Le Mystère de la Grande Pyramide – déjà), va s’intéresser aux légendes et aux textes anciens, avant l’inévitable et toujours très attendue convergence des deux fils conducteurs. Les auteurs – faut-il le préciser – émaillent l’album de clins d’œil aux opus du maître. Par exemple, et pour n’en citer qu’un, la discussion de Blake et Mortimer au Centaur Club fera penser à une séquence très similaire – et culte – de La Marque jaune. Enfin, il faut reconnaître au scénariste de ne pas s’être perdu dans des tirade encyclopédiques, ce qui n’a pas toujours été le cas. Oui, il y a de la lecture ; mais non, le texte écrit pas Sente n’a rien d’indigeste. Le progrès est bien là, reconnaissons-le humblement. 



Personnages et caractérisations

Blake et Mortimer sont relativement fidèles à eux-mêmes. Si Blake est souvent réussi (enfin, d’ordinaire, car ici il a l’esprit moins percutant qu’ailleurs, semble-t-il), Sente a toujours eu plus de difficultés avec Mortimer. Sanguin, risque-tout, irrépressiblement curieux et intrépide chez Jacobs, notre ami barbu est bien plus réfléchi chez Sente – plus british, voire plus anglais. Plus humaniste, plus bienveillant, plus progressiste, aussi, encore que la scène de l’altercation, avec Rajesh, rappellera invariablement l’intervention du professeur alors que Sharkey molestait le cheikh Abdel Razek, dans Le Mystère de la Grande Pyramide. Faut-il préciser que c’est Olrik qui est la grande vedette de cet opus ? Le renégat a toujours un coup d’avance sur ses « maîtres ». Il ment, triche et manipule comme jamais. Et avec le sourire, s’il vous plaît ? Dieu qu’il semble s’amuser ! En bon aventurier qu’il est, il reste motivé par l’appât du gain, bien sûr, mais n’hésite pas à mettre sa vie en danger (après tout, c’est lui qui est aux commandes de l’excavatrice) ou entre les mains d’alliés tout récents. Il donne aussi une leçon au conspirateur en chef, le leader du Free Cornwall Group : les scélérats ne se font pas de cadeaux entre eux et le métier ne s’improvise pas. Au fond, on est toujours la proie d’un autre. Et puis il y a cette conclusion, un peu inattendue, qui pourra être comprise comme un écho inversé de celle de L’Affaire du collier.

Les antagonistes sont plutôt fonctionnels (tout comme la plupart des figurants, d’ailleurs) et ne resteront pas dans les annales de la série. Le visage de celui qui tire les ficelles reste dans l’ombre le temps qu’il faut, dans la plus pure tradition de la bande dessinée d’énigme policière, à la manière de Ric Hochet ; un artifice de Sente, car le lecteur l’aura démasqué assez rapidement – bien que l’auteur soit suffisamment rusé pour intégrer une fausse piste dans son intrigue. Le scénariste réutilise quelques personnages secondaires connus, sans doute pour la forme, car leur rôle est particulièrement restreint. Le lecteur retrouvera ainsi David Honeychurch (le second du capitaine Blake au MI5), le colonel Cartwright, sir Charles Garrison (le surintendant de Scotland Yard) et le chercheur Driss Alaoui. Enfin, la place inexistante des femmes dans cette histoire a déjà été évoquée plus haut. C’est d’autant plus étrange que les auteurs de la reprise avaient, au fil des années, créé plusieurs personnages féminins : la scientifique (et transfuge) Nastasia Wardynska, l’agent du FBI Jessie Wingo, la romancière Sarah Summertown ou encore Eleni Philippidès. Et Sente n’était pas le dernier en la matière, puisque c’est lui qui a introduit la plupart de ces héroïnes. Alors, qu’est-ce qui explique ce retour en arrière, surtout de la part d’un auteur qui a fait souffler une « vague féministe » (osons) sur la série ?



Narration visuelle

Ce tome constitue la dernière œuvre d’André Juillard, achevée peu de temps avant son décès. Le lecteur peut savourer la narration visuelle avec cette idée en tête, ce qui peut l’amener à regarder les planches, plus sous cet angle que sous celui d’une émulation de celles d’Edgar P. Jacobs. L’artiste réalise des dessins respectant les grands principes de la ligne claire : des contours systématiques, des dessins conçus pour des couleurs en aplat, pas d’ombre pour les personnages, des reproductions de véhicules aussi fidèles que possible, des décors réalistes, une construction recherchant la meilleure lisibilité possible. En outre, il s’accommode des spécifications imposées par l’exercice de style de respecter les caractéristiques de la série : des phylactères qui peuvent s’avérer très imposants en prenant plus de place que le dessin dans une case, et un lettrage en bas de casse.

Le lecteur observe que l’artiste favorise des traits de contours particulièrement fins, minutieux, à l’épaisseur régulière, une fausse simplicité, un rendu qui lui est propre, un peu éloigné de celui de Jacobs, peut-être plus figé, avec moins de mouvement. Il approche les représentations avec le souci de la plausibilité et du réalisme, sans artifice pour aller au plus court, pour simplifier la prise de vue ou pour éviter une prise de vue trop complexe. En filigrane, le lecteur apprécie l’élégance discrète des personnages, la richesse des décors et des accessoires, la diversité de lieux et des actions. Il y a là un équilibre entre détail et lisibilité qui reste admirable, comme si rien n’était superflu, mais qu’il n’en fallait pas moins.

La perspective de ne plus pouvoir découvrir de nouvelles planches de cet artiste rend peut-être le lecteur plus sensible : il savoure plus consciemment certains moments. Olrik chutant à travers la trappe, en contreplongée, en pensant à la violence soudaine du choc quand le nœud coulant va se resserrer autour de son cou. L’avion Westland Lysander effectuant une manœuvre serrée pour passer au plus près de la façade de Scotland Yard. La posture très guindée des officiels autour d’une grande table dans un bureau du même établissement. Les efforts de Blake et d’un ouvrier pour dégager un coffre enserré dans des moellons. Le mouvement de levier avec un tournevis pour faire céder le châssis d’une fenêtre fermée. Mortimer montant à cheval pour une randonnée dans la campagne. La découverte de l’intérieur de l’église de Longval. La beauté des paysages côtiers avec les formations rocheuses et les grottes. La conversation téléphonique de Blake et Mortimer avec David Honeychurch, devant cet appareil antique et cette paroi lambrissée. Et bien sûr l’avancée souterraine de l’excavatrice La Taupe à travers les parois rocheuses. À ce moment, le lecteur se fait la réflexion que la narration comprend des moments attendus et emblématiques : aventures souterraines (occurrence régulière dans la série) ou Blake et Mortimer devisant posément devant un feu de cheminée. La forme de l’excavatrice de poche pourra quand même susciter une forme de perplexité chez certains lecteurs : le diamètre de la foreuse étant inférieur à celui de l’habitacle (la carlingue), comment la partie supérieure de l’appareil ne peut-elle pas se retrouver forcément coincée par la roche au bout de quelques décimètres ? Et en conséquence, comment cet engin peut-il avancer ? 



Conclusion

Un album de plus dans la série des Blake & Mortimer, certes, et aussi le dernier réalisé par André Juillard, l’un des dessinateurs historiques de sa continuation. Un bel album pour sa narration visuelle à la clarté exemplaire, à la richesse discrète et tangible, à l’élégance inégalée de la ligne claire. Une intrigue sur une trame classique, intégrant les éléments récurrents attendus de la série, et proposant une aventure mêlant dépaysement, enjeux régionalistes et mythologie, avec une approche inattendue du mythe du roi Arthur. Des clins d’œil réussis et des déjà-vu discrets. Malgré ses faiblesses (les caractérisations de Mortimer et des antagonistes), une narration qui respecte la plupart des codes jacobsiens et leur rend hommage sans les singer ni sombrer dans la caricature non voulue. Enfin, la disparition de l’artiste – il était le dessinateur numéro un de la reprise - pose un défi de taille à l’éditeur : lui trouver un successeur suffisamment convaincant et performant sur la durée.




lundi 5 avril 2021

Péchés Mignons, Tome 4

L'amour emprunte parfois d'étranges détours.


Ce tome fait suite à Péchés mignons - Tome 03 (2008) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de s'en priver. . Sa première publication date de 2010. Il a été écrit, dessiné, encré et mis en couleurs par Arthur de Pins. Il contient 35 gags, dont 21 coécrits par Maïa Mazaurette.

Clara et Arthur se réveillent tout nus dans le même lit, les draps défaits. Il leur faut un peu de temps pour se souvenir de comment ils en sont arrivés là, et de la raison pour laquelle ils ont couché ensemble. L'amour emprunte parfois d'étranges détours, n'est-ce pas Clara et Arthur ? Mais pour connaître le cheminement qui a poussé nos deux amis dans le même lit, il faut revenir trois mois en arrière. Cassandre et Paul ont invité Clara à boire un coup chez eux, et Cassandre annonce qu'elle a une nouvelle importante. Clara essaye de deviner : est-ce qu'il s'agit de son alcoolisme ? Est-ce qu'elle est en train de lui proposer un plan à trois par des voies détournées ? Il s'agit bien sûr d'une annonce de mariage. Arthur est en boîte, avec un pote qui lui demande quelle fille il souhaite emballer. Arthur est indécis. Son pote lui fait remarquer qu'il se conduit comme une anémone de mer, qu'il ne se contente que des proies qui passent à sa portée. C'est pour ça qu'il ne se tape que des cas sociaux. Il lui conseille d'être un tigre, un prédateur. Arthur aperçoit Cassandre et se dit que c'est elle sa proie.

Trois heures plus tard, Arthur raccompagne une jeune femme aux cheveux roses jusque chez elle, en estimant qu'il a encore fait l'anémone de mer. Alors qu'il se livre à cunnilingus en éprouvant la sensation d'être un mouton en train de brouter, son amour propre reprend le dessus. Il trouve une excuse bidon et s'enfuit. Il se rend direct chez Cassandre et sonne. Elle le fait monter. Paul se trouve dans le salon et elle annonce la bonne nouvelle à Arthur. Il repart le moral dans les chaussettes et passe un coup de fil à Clara pour venir discuter chez elle. Arthur sonne à la porte et rentre dans l'appartement de sa copine, en lui indiquant direct qu'il ne vient pas pour une partie de jambes en l'air. Clara le trouve bien sûr de lui. Elle passe à la cuisine, lui sert un verre de whisky, et enlève son peignoir. En petite culotte, elle revient au salon et lui tend son verre. Il est complètement absorbé par sa propre situation et lui explique le coup de l'anémone de mer et qu'il se contente d'être le sextoy de service et que c'est pour ça qu'il ne se tape que des cas sociaux. Il continue tout haut sur ce qu'il recherche vraiment : l'amour de sa vie pour se mettre en couple. Clara l'écoute sans rien dire tout en constatant que ses charmes n'ont aucun effet sur lui.


Oui, les dessins conservent cette forme transgressive de montrer des personnages trop mignons, tout en rondeurs, avec cette apparence de bande dessinée pour jeunes lecteurs, aux couleurs acidulées, avec des grands yeux très expressifs, et des têtes plus grosses que la réalité, comme s'ils étaient à un stade de représentation narcissique d'eux-mêmes focalisés sur leurs émotions et leur individualité, et que leur corps n'est qu'un outil secondaire qu'ils appréhendent mal. Cette approche de la représentation de l'individu est toujours aussi troublante, peut-être même choquante, pour des gags qui comportement systématiquement une dimension sexuelle et parfois montrent un rapport sexuel. Malgré tout, le lecteur n'éprouve pas la sensation de succomber à des penchants pervers et monstrueux, car les états d'esprit se lisant sur les visages sont bien ceux d'adultes, il y a consentement à chaque fois : il ne peut pas y avoir de confusion avec des enfants. Ce mode de représentation se prête également facilement aux exagérations comiques. Cela commence par l'exagération des expressions des visages, que ce soit les mines blasées ou frustrées de Clara, ou l'étonnement et l'angoisse d'Arthur. Dans cet album, l'artiste utilise également d'autres images de type enfantine ou adolescente : Arthur qui se représente en tigre ou en hyène et dessiné comme telle dans la case, des onomatopées de type BIM, PAF, VLAM, des petits cœurs roses émis au-dessus de la tête de jeunes dames en train de se pâmer devant un beau mâle tendre, un cœur bien rouge et rond qui se brise, etc. 

D'un autre côté, Arthur de Pins n'hésite pas à représenter de manière explicite la nudité féminine et masculine dès la première page, de face, y compris le sexe en érection d'Arthur. Au long de ces pages, le lecteur va assister à quelques séquences chaudes comme une partie à quatre dans une boîte échangiste, un amant se planquant sous le lit, un striptease masculin effectué par un professionnel, une virée dans une boîte à striptease à Budapest, une fellation en groupe. Les dessins restent dans un registre érotique, avec toujours cette touche comique, rendant la situation plus amusante que scabreuse, toujours dans des rapports consentis. Ces occurrences sont assez nombreuses pour que l'horizon érotique et sexuel de l'ouvrage soit respecté, mais pas systématiques, pas dans chaque planche, ce qui fait que la fibre comédie dramatique reste prépondérante dans le récit. Comme dans les tomes précédents, l'auteur continue de soigner chacune de ses planches en s'investissant dans chacune des composantes de la narration visuelle. Le lecteur prend autant plaisir à regarder les tenues vestimentaires des hommes et des femmes, variées, en phase avec la personnalité, la situation sociale et l'activité de chaque individu, et de très belles toilettes pour la cérémonie de mariage. De Pins s'investit tout autant pour planter les décors avec des détails spécifiques : le motif du tapis du salon de Cassandre & Paul, la décoration intérieure de l'appartement de Clara, les différents produits sur les étagères du sexshop où Arthur achète une ceinture de chasteté, la rame de métro, le lit à baldaquin de Clara, la nappe à carreaux du restaurant où Clara mange avec ses parents, la décoration du bar à Budapest, l'aménagement du club de striptease dans la même ville, la magnifique pelouse du château où se déroule le mariage, etc.


De la même manière qu'il y avait un fil directeur dans le tome précédent, il y en a un dans celui-ci. Au thème du comportement de garce de Clara succède un pari, celui de rester abstinent pour Arthur et Clara (chacun de leur côté), jusqu'au mariage de leurs amis Cassandre & Paul. L'un comme l'autre aiment bien la bagatelle et Clara ne va pas se gêner pour pousser Arthur à la faute avec des stratagèmes variés, pendant qu'elle-même n'a aucune intention de respecter leur pari. Une partie des effets comiques provient donc de la tentation, de la résistance d'Arthur et des ratages : draguer Cassandre parce qu'il ne sait pas qu'elle va se marier, découvrir des amis dans une boîte échangiste, se prendre littéralement un râteau, traquer un amant ninja, avoir des pensées indécentes pour soulager une érection, succomber à la tentation dans une capitale réputée pour son tourisme sexuel, être identifié dans un film pornographique, etc. Ce qui reste très agréable est que finalement, l'auteur met en œuvre un humour gentil, respectueux de ses personnages, sans les humilier, sans les juger. Le comique joue à la fois sur les situations et sur les émotions visibles sur les visages.

Pourtant, cette suite de gags n'est ni inoffensive, ni pour tous les publics. Il y a bien sûr les pratiques sexuelles explicites, mais aussi une liberté qui va à l'encontre de la bienséance bourgeoise, de la bienpensance. Sous des dehors mignons et enjolivés, se trouve une volonté de jouir de la vie sans entrave, émancipé de la morale judéo-chrétienne. Il est question d'amour libre, d'envies sexuelles librement exprimées, de drague assumée, de Clara qui joue de ses charmes, d'Arthur qui est toujours consentant, de sextoys, de boîte échangiste, de plan à trois, de stripteaseur, de professionnels du sexe, avec toutefois le fait que ces choses de la vie intime ne peuvent pas être publiques, ne peuvent pas être affichées en toute transparence dans la bonne société. Plusieurs situations sont indécentes mais elles ne sont pas obscènes : elles donnent à voir l'intimité de relations interpersonnelles, des réalités évidentes, mais souvent tues. Une autre partie des rires provient de cette transgression qui dit clairement ce qui d'habitude ne se dit pas. Or en regardant les personnages, ils semblent plutôt vivre plus sereinement en étant transparents sur le sujet, plutôt que de le taire. De ce point de vue, l'auteur ne se gêne pas pour pousser le lecteur dans ses retranchements, en particulier quand Arthur s'invite à la table de Clara et ses parents dans un restaurant pour déballer la vie sexuelle de Clara devant eux. Le gag fait dans l'outrance pour choquer et provoquer le rire, mais il lève aussi l'hypocrisie qui voudrait que, passé un certain âge, les parents aient tout oublié de leur vie sexuelle, et qu'ils ne puissent pas envisager que leurs enfants mènent leur propre vie sexuelle.

Ce quatrième et dernier tome est dans la droite lignée des trois précédents avec des gags portant sur les ébats de Clara et Arthur, chacun de leur côté, avec des échecs plus moins épiques, et des dessins toujours kawaï, en décalage avec le sujet, et une tendresse évidente de l'auteur pour ses personnages. Il constitue aussi une évolution dans le sens où la suite de gags s'inscrit dans une histoire globale, et l'opposition entre la réalité de la vie sexuelle et la bienséance sociale se fait plus irréconciliable.



mercredi 10 mars 2021

Péchés mignons - Tome 03

Ce soir on part en chasse, ça va cartoucher sévère.


Ce tome fait suite à Péchés mignons - Tome 02 (2007) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Sa première publication date de 2008. Il a été écrit, dessiné, encré et mis en couleurs par Arthur de Pins. Il contient 42 gags, dont 33 coécrits par Maïa Mazaurette.

Cette fois-ci, c'est au tour de Clara (la copine semi régulière d'Arthur) de tenir la vedette des gags. Clara s'est inscrite dans un groupe de paroles et lors de la première réunion elle évoque sa réputation de mangeuse d'hommes. C'est au tour de sa voisine de prendre la parole et Vanessa évoque également son grand appétit sexuel : elle note même les caractéristiques et les performances de chacun de ses amants dans un carnet. Clara se rend compte qu'elle reconnaît quelques noms. Clara regarde un reportage à la télévision sur les pompiers, et se dit qu'elle ne s'en ait jamais fait un. Elle simule un départ de feu chez elle pour en attirer en déclenchant une intervention. Clara est en train de s'admirer dans le miroir en se disant qu'elle ne veut surtout pas se rendre à l'anniversaire des 80 ans de sa grand-mère, d'autant qu'elle a rendez-vous avec un jeune homme au corps de dieu grec, mais un peu timoré. La conversation s'engage et tourne vite autour des prouesses de Clara. Le mur qui sépare l'appartement de Clara de celui de ses voisins est assez fin et elle les entend discuter en se félicitant d'avoir passé plusieurs nuits tranquilles sans entendre les ébats de leur voisine. Elle se dit que sa réputation est en jeu et qu'il faut absolument qu'elle simule. Clara regarde le résultat dans la glace : elle est parfaite, jambes épilées maillot fait, aisselles d'une propreté irréprochable. Mais voilà tous ces copains sont déjà occupés pour la soirée. Elle n'a quand même pas fait ça pour rien ?

Pour se venger d'une collègue ayant répandu une rumeur sur elle, Clara grave le numéro de portable de Johanna dans les toilettes du bureau, en vantant la qualité de ses fellations. Trois jours plus tard, elle va taper la discute avec elle à la réception. C'est la première fois que Clara se retrouve au lit avec un professionnel de l'industrie de la pornographie et ça lui met plein d'idée en tête. Lors d'un cocktail dans un bar organisé par le bureau, Clara a déjà quelques verres dans le nez et elle aborde Ken Montgomery, le nouveau directeur du département haute couture. Clara est au bar, dans une boîte, avec deux autres copines et elles évaluent les mecs autour d'elles, en parlant fort pour évoquer ce qu'elles feraient bien avec l'un ou l'autre au lit. Clara se réveille dans un lit qui n'est pas le sien, avec un mec à ses côtés qui dort encore. Elle constate qu'elle a dormi toute la journée et elle fait tout pour s'habiller en silence, et partir en catimini, quand la sonnerie de son portable retentit bien fort.



Le lecteur retrouve d'emblée la patte visuelle si particulière de l'auteur : des personnages trop mignons parlant sexe. Il les représente en version chibi, avec une tête trop grande pour le reste du corps, des courbes voluptueuses pour les femmes, des statures très normales pour les hommes sans musculature travaillée. Cela donne une apparence mignonne à tout le monde, qu'il soit jeune ou vieux, une apparence enfantine. Cela produit un effet déconcertant la première fois, de voir des silhouettes d'enfant, mais sexuellement formées, pour des activités d'individus biologiquement adultes. Il est impossible de résister à leur aspect très mignon qui provoque une sympathie irrépressible et immédiate, à leurs grands yeux qui les rendent si expressifs. En outre, Clara est le plus souvent souriante et gaie, ce qui la rend encore plus irrésistible en tant que personne aimable et agréable, même sans son côté séductrice. C'est comme s'il voyait l'enfant intérieur de chaque individu s'exprimer sans retenue, avec des émotions non filtrées, et un entrain communicatif. En outre l'artiste sait parfaitement jouer de la grande taille de leurs yeux dans leur bouille toute ronde pour faire encore plus apparaître ces émotions et l'état d'esprit.

D'un autre côté, le dessinateur ne néglige en rien les autres éléments graphiques. Il représente les décors avec un bon niveau de détails : cuisine, cafétéria, chambre à coucher, banque d'accueil, boîte de nuit, poste de travail, bar, plateau de jeu télévisé, salle de réunion, salle de radiologie, cabinet de kinésithérapeute, rue, salle de sports, salle de bain, sauna… Le lecteur peut constater que ces environnements sont représentés de manière plus réaliste que les personnages et l'artiste semble y prendre plaisir car il y remarque des accessoires très personnalisés : le modèle de cuisinière de Clara, la forme des fauteuils dans la cafétéria, la boule à facettes dans la boîte de nuit, les tableaux au mur des bureaux où travaille Clara, le motif imprimé sur le paravent dans la chambre de Clara, les Vélib dans une rue de Paris, les motifs sur le drap d'un lit d'enfant, et quelques jouets sexuels. Le lecteur se rend même compte que l'artiste parvient à lui faire imaginer un endroit quand il ne le représente pas à deux reprises : dans la pièce où se tient la réunion du groupe de parole, dans la rue pour une conversation à bâton rompu. Il apporte le même soin et la même diversité dans les tenues vestimentaires des hommes et des femmes, sans oublier la lingerie fine pour ces dernières. Pour autant, leur apparence enfantine neutralise la dimension érotique visuelle.



Chaque histoire constitue un gag avec un chute, et plusieurs autres éléments comiques dans les vignettes. La majeure partie des gags est en une page, sauf 1 en 2 pages et 1 en 3 pages, avec plusieurs bandes de cases, à l'exception de 3 sous forme de dessin en pleine page. Il est question de sexe à chaque gag, celui d'ouverture servant à établir que Clara assume son goût pour les parties de jambes en l'air et qu'elle drague sans vergogne tous les beaux mâles y compris les jeunes. Avec sa coscénariste, de Pins met en scène l'appétit de Clara, essentiellement sous la forme de la recherche d'un partenaire, allant du jeune stagiaire dans son entreprise, à un collègue décati (une erreur de jugement après avoir bu trop de verres), en passant par le directeur du département haute couture, une collègue de travail (pour avoir essayé au moins une fois une relation homosexuelle), et se rabattant sur un sextoy faute de mieux. Le gag le plus aventureux hors des sentiers hétéronormatifs se fait sous forme de suggestion (rien n'est montré) d'un cunnilingus avec un chien à la langue bien pendante. Le comique joue sur la frustration de Clara, ses plans qui ne fonctionnent pas, ou des stratégies trop tirées par les cheveux pour conclure, ses faux pas, mais aussi sa volonté de donner le change face à ses copines ou ses voisins pour maintenir l'image d'une vie sexuelle bien emplie et aventureuse, sa capacité à manipuler les hommes, ses amants potentiels. Il s'agit d'un humour bon enfant (indépendamment du sujet), sans relation malsaine ou dégradante.

Au fil des situations, le lecteur peut voir apparaître en creux des éléments sociétaux reflétant l'époque. Il y a bien sûr la question de l'image de la place de la femme dans la société. Le temps d'une page, Clara s'imagine en superhéroïne destinée à sauver les hommes souffrant de misère sexuelle, ce qui donnera lieu à un album Péchés capitaux, Tome 1 : SuperSexy (2009). Passé cette représentation un peu soumise de la femme dévouée pour contenter les hommes, dans un gag (page 14), Clara exprime à haute voix à plusieurs hommes métrosensibles son envie d'un homme, un vrai qui la bouscule, mais la chute la montre en train flanquer un coup de boule à un homme qui lui a mis une main aux fesses. Cette critique sur l'objectification de la femme se retrouve avec une meute de gugusses à moto tous derrière Clara à Scooter en minijupe, et avec un gag encore plus clair sur les tentatives de drague lourdes et crétines qu'elle subit tout le long de la journée.



Au travers de ces gags, l'auteur représente, de manière plus ou moins exagérée, le milieu professionnel dans les bureaux d'une entreprise (vraisemblablement) de communication, avec les relations de drague au bureau, les réunions au bar après le travail, etc. Il met également en scène des évolutions plus récentes comme les sites de rencontres, ou la spécialisation à outrance des métiers (un individu spécialisé dans les sexerices à domicile pour s'entraîner). Le comportement de Clara croqueuse d'hommes renvoie également à la libération des mœurs, au jugement de valeur qui peut être porté sur une femme ayant choisi ce mode de vie, le mot Garce employé dans le titre étant ironique et non moralisateur. Le terme est à la fois un peu moqueur vis-à-vis de Clara qui ne réussit pas toujours à atteindre l'objectif qu'elle s'est fixé, mais aussi un pied de nez au lecteur réactionnaire, car elle mène sa vie ainsi, comme elle l'entend, en toute liberté. La narration visuelle désamorce toute gravité, toute condescendance, tout en faussant le regard du lecteur, les aventures de Clara perdant finalement leur potentiel érotique.

Un troisième tome des Péchés Mignons, ça ne se refuse pas : il est trop agréable de retrouver ces personnages si mignons, et ces gags sympathiques, drôles sans être méchants, respectueux de ses personnages, l'auteur les mettant en scène avec affection. Le titre annonce une femme fatale sans pitié avec ses conquêtes : les gags montrent une femme assurée et sachant ce qu'elle veut, tout en restant faillible.



jeudi 7 février 2019

Péchés Mignons, Tome 2 : Chasse à l'homme !

Femme qui rit est à moitié dans ton lit.

Ce tome fait suite à Péchés Mignons, Tome 1 (2006) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Il s'agit d'une série de gags en 1 à 3 planches, réalisés par Arthur de Pins, pour les dessins et la mise en couleurs. Ce créateur est également l'auteur des séries  Zombillénium et La marche du crabe. Ce tome comprend 46 pages de bande dessinée. Les scénarios ont été écrits par Arthur de Pins (18 gags), René Morillon (4), Camille Cerceau (3), Nathalie Routin (5), Clélia Constantine (4) et Ben Ledran (3).

Les 33 gags sont tous centrés sur un personnage récurrent : Arthur, jeune homme proche de la trentaine. Au fur et à mesure des gags, il développe une relation fluctuante avec Clara. Les planches en vis-à-vis qui sont le dos de la première de couverture et la suivante, montrent 23 godemichets à raison de 4 rangées de 3 par page, avec Arthur prenant la place numéro 20. Dans le premier gag, 2 jeunes femmes discutent d'un nouveau au bureau, et l'une d'elle a pu avoir accès à l'historique de son navigateur internet, ce dont elle déduit qu'il représente un beau parti romantique. Gag suivant, Arthur est reçu par une femme chez elle pour une fin de soirée au lit. Les pensées de la jeune femme tournent toutes autour de ses inquiétudes sur l'impression qu'elle fait et sur ses performances. Gag suivant, une jeune femme réalise un micro-trottoir le 14 février sur le thème de la Saint Valentin. Arthur dîne avec un copain qui est venu avec sa partenaire du moment. Arthur est sous le charme et lui demande comment il l'a trouvée. Le copain indique qu'il s'agit d'une connaissance du lycée. Arthur rentre en contact avec toutes ses copines de lycée dont il se souvient.

Alors qu'Arthur est rêveur au boulot, sa collègue lui demande à quoi il pense. Il indique qu'il regarde les filles passer en bas dans la rue et qu'il imagine à quel rôle féminin elles lui font penser, de Clarice Sterling à Selina Kyle. En train de se promener dans la rue, une collègue de bureau explique à Arthur comment les femmes se donnent de micro-orgasmes en se frottant sur les chaises à roulette de bureau. Arthur raconte à une copine comment il a effectué un voyage sur Vénus, la planète des femmes, comment il a dû apprendre la langue du pays, d'abord à l'aide d'un dictionnaire, puis en allant suivre des cours de vénusien intensifs, dans un centre spécialisé. Arthur a réussi à pécho : il a fait rire une femme et, conformément au proverbe, elle est à moitié dans son lit. Arthur essaye d'emprunter sa Jaguar à son pépé pour son rencard du soir, et il reçoit une fin de non-recevoir. Contre toute attente, il se rend compte qu'il fait beaucoup plus d'effet à sa copine d'un soir en la transportant sur le porte-bagage de son vélo, sur une route pavée.


Il est quasiment impossible de résister à la bonne humeur comique qui se dégage de la couverture, sauf si on est allergique à l'aspect mignon. Arthur de Pins n'a rien changé à sa manière de représenter les personnages. Le lecteur peut éventuellement y voir une forme d'infantilisation, où l'individu se fait une image de lui-même avec une tête plus grosse qu'elle ne l'est en réalité, pour donner plus d'importance à son individualité logée dans son esprit, et moins d'importance au reste du corps, comme s'il le jugeait secondaire. L'artiste accentue encore le côté mignon et inoffensif de ses dessins en exagérant la taille des yeux dans le visage, pour plus d'expressivité, et en les représentant comme des yeux de biches pour qu'ils soient plus jolis. Toutes les têtes ont la même forme : celle d'un ballon rond, parfois un peu tassé en forme d'ovale. Toutes les femmes portent du rouge à lèvre et fard à paupière. Le nez n'est jamais représenté. Les bouches peuvent se déformer, jusqu'à être de la largeur de la tête pour un grand sourire, ou au contraire se réduire à tout petit cercle, et même ne pas être représentées du tout pour faire comprendre que le personnage est sans voix. Grâce à cette licence artistique, le dessinateur peut faire apparaître une énorme gamme d'expression sur les visages, avec une grande force de conviction et une transcription extraordinaire de l'état d'esprit du personnage. Ces différentes caractéristiques de représentation génèrent un climat de bienveillance généralisé qui dédramatise toutes les situations, et empêche toute forme de méchanceté.

Alors que les gags pourraient fonctionner avec des dessins simples et rapides, Arthur de Pins réalise des dessins descriptifs avec un fort niveau de détail et un sens épatant du détail. Il suffit pour s'en convaincre de regarder la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis avec les 23 sextoys. L'artiste ne s'est pas contenté de dessiner des formes à la va-vite sorties de son imagination. Il est allé consulter un catalogue spécialisé et il a un peu enjolivé certaines formes. Il les a représentés en utilisant l'infographie, avec un souci du détail et du volume. Pour faire bonne mesure, il y a glissé un canard en plastique pour faire faire bonne mesure, non, plutôt pour un effet comique. Tous les gags ne se prêtent pas à de nombreux détails, mais à chaque fois, de Pins prend soin de représenter l'environnement, les accessoires : les façades d'immeuble de la rue, le modèle de table de différentes terrasses de café, le mobilier de bureau, la banderole d'accueil au spatioport de la planète Vénus, la pelouse et les arbres d'un jardin public, les légumes dans les cagettes d'un marchand de quatre saisons, la mer et les mouettes en contrebas d'une falaise, les skieurs qui passent sur une pente enneigé à l'arrière-plan du tire-fesse, les chaussures sur les rayonnages dans un magasin, les spectateurs tous différents dans les gradins pour un match de tennis, les déguisements à une soirée costumées, les couvertures de parodies de magazine de la presse féminine. Il peut également arriver dans certains gags que l'arrière-plan soit assez minimaliste et identique parce que la prise de vue est en plan fixe. Le lecteur peut également prendre plaisir à observer les différentes tenues des personnages, toujours variées.


La participation de 5 autres auteurs induit une variété dans les gags. L'humour repose essentiellement sur du comique de caractère et du comique de situation. Il n'y a que 2 gags qui reposent uniquement sur un humour visuel, dont un dénué de texte ou de dialogue. Arthur de Pins et les autres auteurs jouent sur le décalage entre les attentes des personnages et la réalité, ou sur les présupposés du lecteur qui s'attend à ce que le gag prenne telle direction et qui se rend compte qu'il n'en est rien. Il est bien sûr question de sexe dans chaque gag, mais seuls 3 gags comprennent une représentation de l'acte. La nudité féminine ou masculine est présente dans 12 gags sur 33. Du fait des caractéristiques des dessins, cette nudité n'a rien de pornographique, et est vaguement érotique, les situations étant plus titillantes que le détail du dessin souvent de petite taille. Enfin, la représentation mignonne des personnages et la narration bienveillante tiennent à l'écart toute forme de méchanceté, de moquerie, et encore plus loin toute impression scabreuse ou malsaine. Il s'agit à chaque fois de situations entre adultes consentants et majeurs débarrassées de volonté de domination ou de sadisme.

La dédramatisation induite par les dessins ne rend pas les gags insipides pour autant. Arthur de Pins et les autres auteurs mettent en scène le sentiment d'insécurité ou d'infériorité des individus, le décalage entre leurs attentes et la réalité, ainsi que le décalage entre les attentes de 2 partenaires. À l'occasion, ils savent intégrer une référence culturel ou une autre, que ce soit au film 40 ans toujours puceau (2005, de Judd Apatow en page 9), ou au livre Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus (1992) de John Gray, à l'autrice Anna Gavalda, à la mode du ticket de métro, aux principaux magazines de la presse dite féminine, à l'émission Qui veut gagner des millions. Au fil des gags, le lecteur voit également se profiler des préoccupations très concrètes des partenaires : la recherche de l'homme idéal, le symbole de la Saint Valentin commenté par 8 personnes qui y voient autant de choses différentes, la misère sexuelle, le plaisir féminin, les différences de mode d'expression entre les femmes et les hommes, la peur de l'émasculation, le tabou du sang menstruel, les conventions sociales de la galanterie, l'image idéalisée de la femme, à la convention sociale de l'épilation féminine (et pourquoi pas les hommes ?), à la répartition des tâches ménagères, et bien sûr au plaisir sexuel parfois plus intense et moins compliqué en solitaire qu'à deux. Ces réflexions ne viennent pas supplanter la nature comique des gags ou le plaisir des yeux pour les dessins, mais elles sont bien présentes dans la nature des gags.

Avec ce deuxième tome, Arthur de Pins propose au lecteur de nouveaux gags, sans aucune impression de répétition. Il s'avère toujours aussi inventif, en autres grâce à la participation d'autres auteurs. En outre, ces gags bénéficient d'une mise en images soignée et roborative, avec une apparence mignonne qui permet de tenir à l'écart le graveleux et le glauque. Pour peu qu'il y soit sensible, le lecteur se rend vite compte que chaque histoire repose sur des questionnements très perspicaces sur les difficultés des relations entre femmes et hommes.