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lundi 20 janvier 2025

Blotch

La modestie, c’est bon pour ceux dont le talent est modeste.


Ce tome regroupe des histoires courtes de cinq pages, mettant en scène Blotch, personnage fictif dessinateur de presse. Ces récits ont initialement été publiés dans le magazine Fluide Glacial, de 1998 à 2000. Ils ont fait l’objet d’une édition en deux albums : Le roi de Paris (1999) et Blotch face à son destin (2000), puis d’une intégrale en 2009, rééditée en 2024. C’est l’œuvre de Blutch (Christian Hincker), scénario & dessin. Ce recueil comprend un peu plus d’une centaine de pages de bande dessinée, en noir & blanc. 


Blotch est attablé à la terrasse d’un café, avec trois autres artistes travaillant pour Fluide Glacial. Il pérore sur ses collègues : La petite Binette avec sa série Les Bidoches, il va se ramasser ! On prend pas les Français pour des ballots… Savez-vous ce qu‘on murmure à propos de ce bon Hugolo ? Tenez-vous bien… Eh bien, L’enfant du zoo, c’est lui ! C’est de l’autobiographie. ! Remarquez ! Avec cette dégaine, on l’imagine aisément sur la paille ! Ce pauvre Goutelette ! Le malheureux est complètement à côté de la plaque ! Il est fini ! Dans son esprit, Blotch voit ses collègues s’extasier sur lui : Insurpassable ! Un génie ! L’honneur de leur profession ! La nuit venue, Blotch, bien aviné, hèle deux passantes en leur criant qu’il va leur rendre hommage, en tout bien tout honneur. Le lendemain matin, madame Gerboix, sa logeuse, vient frapper à sa porte pour lui réclamer son arriéré de loyer, c’est-à-dire deux mois. Il promet de régler demain, dernier délai. Il téléphone à son journal pour demander une avance, en vain. Il demande à son meilleur ami de lui acheter une toile, mais l’autre en a déjà jusque dans sa salle de bains de ses toiles. Il essaye d’en vendre à des touristes sur la voie publique, sans succès. À dix-huit heures aux Puces, il finit par échanger son lot de toiles contre une unique autre, parce que le vendeur lui raconte que sous la peinture, il y aurait un Rembrandt !



Une autre journée, Blotch se réveille en piètre forme à midi, dans sa petite chambre. Il commence par tousser tout ce qu’il peut au-dessus du lavabo. Après une toilette de fond en comble, il est enfin présentable. Il entend un bruit dans le couloir et il va coller son œil au trou de la serrure. C’est Lucienne la fille de la concierge… À peine dix ans, cette dévergondée tente de l’exciter en se laissant glisser sur la rampe de l’escalier, la culotte relevée. Chaque matin, il la repère au froissement de son tablier. Chaque matin, elle se croit maligne parce qu’elle lui exhibe son derrière menu et frais. Enfin, il sort, avec un carton à dessin sous le bras, et il croise la fillette en bas de l’escalier qui le regarde passer effrontément. Il hait les enfants. Il se rend dans les bureaux du magazine Fluide Glacial : la rédaction est le lieu où se côtoient les grands esprits et les plus modestes. Monsieur Delapiche, leur éclairé rédacteur en chef, sort de son bureau et demande aux artistes présents de se conduire avec dignité, car il reçoit ce jour la visite d’un jeune dessinateur étranger, un sujet belge qui vient de Bruxelles. À son bureau, la secrétaire annonce l’arrivant : M. Rémi.


Un homme bien mis, signant son nom avec style et classe… mais voilà que la première histoire en donne une idée bien différente. Le lecteur constate rapidement que cet ouvrage met en scène Blotch, un dessinateur de presse, dans le contexte des années 1930 en France, à Paris. Ce recueil se compose de vingt-et-une histoires de cinq pages chacune, autant de nouvelles, dont vingt consacrées à Blotch, et une à Georgette sa compagne. Il comprend qu’il se produit une forme de mise en abîme avec décalage, puisque Blotch soumet ses dessins à la revue Fluide Glacial, qui dans la réalité a été fondée en avril 1975, par Marcel Gotlib, Alexis (Dominique Vallet) et Jacques Diament. Cela le rend attentif à des consonnances similaires entre le nom de certains personnages et d’autres auteurs du magazine. Le Binette avec Les Bidoches apparaît comme une référence directe aux Bidochon de Binet. Ici, le rédacteur en chef s’appelle Monsieur Pierre Delapiche (peut-être un clin d’œil à Jean-Christophe Delpierre). En revanche, il ne fait pas de doute que le très chic, impressionnant et respectable Monsieur Marcel, fondateur du journal, rend hommage à Marcel Gotlib, même s’il n’y a aucune ressemblance physique. Le lecteur assidu de la revue Fluide Glacial pourra trouver d’autres clins d’œil et taquineries référentielles. Le lecteur novice en la matière ne se sentira pas exclus pour autant.



Donc voici ce monsieur peut-être trente ans ou plus qui réalise des dessins comiques, à l’humour ringard, misogyne et raciste. S’il porte beau en public, habillé avec goût, la deuxième histoire offre de le voir au réveil, affalé dans son lit en pantalon et marcel, pas rasé, pas coiffé, pas lavé : le spectacle est consternant et affligeant. Dès la quatrième case, il est apprêté, et il apparaît comme un homme du monde, aux manières raffinées. Au cours de cette vingtaine d’histoires, il se montre arrogant, condescendant, méprisant, suffisant, raciste, envieux, pleutre, lâche, misogyne, maître-chanteur, rétrograde, réactionnaire, menteur, maltraitant, mauvais perdant, ingrat, obséquieux, complaisant, traître, perfide, fourbe, imbu de sa personne, etc. Heureusement qu’il n’y a que vingt histoires qui lui soient consacrées… Son langage corporel est l’avenant avec une moue parfaite quand il dénigre la personne à qui il s’adresse ou qu’il se montre servile avec un autre. À quelques reprises, il perd toute contenance et s’emporte, son visage devenant alors un masque grimaçant et hideux. Le lecteur peut voir à sa posture que Blotch souffre quand il travaille pour produire un dessin à la ligne raffinée, tout en étant assez pauvre visuellement.


En découvrant le caractère de Blotch et ses failles morales, le lecteur se dit que les autres personnages ne pourront qu’apparaître sous un bon jour. Les deux premiers collègues attablés avec lui boivent ses paroles, se délectant des ragots et des jugements négatifs. Sa logeuse donne l’impression de très bien savoir que son locataire ne pourra pas la payer, tout en étant sans état d’âme, même sa fille d’à peine dix ans semble nourrir des pensées méchantes. Son éternel rival, Jean Bonnot, distille moins de fiel, tout en étant prêt à en découdre avec Blotch. Le rédacteur en chef et le président de Fluide Glacial affichent la morgue de leur classe sociale. Il faut attendre la huitième histoire pour faire connaissance avec Nora Foster, une comédienne réellement admirative du travail de Jean Bonnot. Puis vient Arthur, un trompettiste de jazz afro-américain déclarant son admiration pour le dessinateur, et encore Georgette la compagne de Blotch. L’auteur met en scène avec conviction et art les personnages de cette comédie humaine, leur insufflant vie et plausibilité, sans rien cacher de leurs défauts et de leur mesquinerie morale.



Blutch réalise des cases chargées en traits de texture et d’ombrage, épaississant son trait pour les scènes nocturnes (l’assassinat du poète Saint Chamoux au couteau), recourant à de solides aplats pour le noir des costumes des messieurs lors d’une soirée. Ainsi les cases apparaissent chargées avec une sensation quasi tactile. Le lecteur voit qu’il ne s’agit pas d’un artifice pour donner l’impression de dessins denses. L’artiste représente soigneusement les tenues vestimentaires, en veillant à ce qu’elles soient conformes à l’époque, sans oublier les couvre-chefs de ces messieurs. Il plante le décor pour chaque scène avec des accessoires également d’époque, et des arrière-plans réguliers. Ainsi le lecteur se retrouve attablé à la terrasse d’un café parisien, dans un minuscule appartement parisien d’un quartier populaire, dans les bureaux de Fluide Glacial, à la réception ou dans le somptueux bureau du rédacteur en chef, assis sur un banc au bois de nuit, à baguenauder dans les rues de Montmartre, à manifester sur un grand boulevard, au théâtre, dans l’appartement chargé de Balthazar Léandru à la décoration exotique et hétéroclite, dans un club de jazz, dans un atelier d’artiste, dans un stade pour assister à un match de boxe, à regarder une opérette, à visiter l’atelier d’impression des éditions Cornélius, dans la chambre à coucher de l’appartement de Georgette, etc.


Rapidement, le lecteur prend goût à la forme d’humour qui se dégage du caractère et du comportement de Blotch, sans pour autant se mettre à le mépriser, parce qu’il ne souhaite pas se rabaisser à son niveau. Il se rend progressivement compte que le dispositif de mise en abîme produit son effet. Chaque nouvelle s’ouvre avec une case de la largeur de la page dans laquelle Blotch signe son nom en grosses lettres sur une toile vierge, avec dans un cartouche, un bref texte dans lequel il chante lui-même ses louanges de façon dithyrambique et démesurée. À mesure des nouvelles, l’auteur gagne en confiance pour ces introductions, parvenant à des sommets d’autosatisfaction. Par exemple : À la mort de Victor Hugo, j’avais un an. Quelle perte pour le grand homme : il ne m’aura pas connu. Le lecteur peut voir dans la mise en scène d’un artiste au talent médiocre vantant sans cesse ses propres mérites, une parodie de l’auteur lui-même, exposant ainsi les tentations de se griser de son succès (relatif ou réel), de gonfler son importance, et de croire à ses propres boniments pour assurer son autopromotion. Dans le même temps, personne n’est dupe dans l’entourage de Blotch. La mise en avant de soi-même fait partie des conventions sociales admises dans son milieu et personne n’y ajoute foi. Il est également possible de percevoir une fibre morale, dans la mesure où le comportement de Blotch ne lui permet que de faire du sur-place social, voire ne le préserve pas toujours de redescendre à un état de dénuement pécunier. Bien mal acquis ne profite jamais. Le lecteur ne plaint pas Blotch au vu de sa personnalité peu reluisante, mais il ne souhaite pas non plus sa déchéance, reconnaissant en lui ses propres tendances à des penchants avilissants.


Le portrait d’un artiste imbu de lui-même, au talent très relatif, au comportement méprisable. Une mise en abîme du métier d’humoriste bédéiste pour Fluide Glacial. Une parodie des années 1930 à Paris. Il y a de tout cela, avec une narration visuelle tactile, des personnages jouant la comédie sociale avec des attitudes empruntées. Un regard brut sur la gente humaine mesquine et peu reluisante. Il y a de tout cela dans cette vingtaine d’histoires courtes de cinq pages chacune, et aussi beaucoup d’humanité, le lecteur ne pouvant pas s’empêcher de ressentir de l’empathie pour Blotch, malgré tous ses défauts.



jeudi 16 janvier 2025

Djinn - Tome 10 - Le Pavillon des plaisirs

Quant à Lady Nelson, elle s’inquiétait pour Jade.


Ce tome fait suite à Djinn - Tome 9 - Le roi gorille (2009) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le premier tome du cycle India, composé de quatre albums. Sa parution originale date de 2010. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, évoquant la diversité des démons présents dans le récit, en citant Michel Mourre (1928-1977, historien et philosophe) sur l’Histoire de l’Inde dans les années 1910 et 1920, le mouvement du cycle Africa qui va vers la dissolution des corps, l’espace non clos, les cages ouvertes, et il finit par louer les dessins et les couleurs, le talent d’Ana Miralles, indiquant qu’il ne la remercierait jamais assez.


Une vue d’une cité aux bâtiments peints en bleu. Les Indes. La ville bleue enfouie au cœur du Rajasthan. Le bleu, couleur de Krishna. Le bleu qui éloigne les insectes. Le bleu dominé par le palais des Eschnapur. Alors que ce territoire se trouve sous domination britannique en ce début du XXe siècle. Le bleu comme un rêve lointain vu d’une des tours du palais. Le bleu qui s’inscrit en arabesque le long d’une des portes donnant sur les appartements privés de la mère du maharadjah. La Rani Gaya Bashodra. Née princesse de Cooch Behar, apparentée aux souverains du Boroda, amie de Lord Curzon, vice-roi des Indes de 1899 à 1905. Celle-ci reçoit Jade dans ses appartements : elle lui indique qu’elle a pris ses renseignements sur elle. Elle sait que Jade était la favorite du sultan. Son interlocutrice lui répond qu’elle est mieux que cela : elle est une Djinn. Si elle le désire, aucune femme, aucun homme ne lui résiste. La rani estime que c’est un pouvoir bien grand, certes Jade est belle et elle semble aimer dominer. Pour autant, possède-t-elle une réelle science amoureuse ? Puis elle lui demande ce que les époux Nelson représentent pour elle.



La rani Gaya Bashodra explique à Jade pour quelle raison elle l’a fait venir : son fils Maharadjah va épouser Tamila la fille de Radjah Sing, un colonel en rébellion contre la présence britannique. La rani estime que les Anglais ne trouveront jamais le colonel Sing, celui-ci défi l’empire britannique depuis trois longues années. Quand ils ont emprisonné sa fille, les villes d’Ajmer, de Sujangah et Mahajan se sont révoltées. Depuis, les Anglais se montrent prudents. Ils ont relâché la fille, ils ont permis le mariage à venir entre Tamila et Maharadjah. Ils espèrent que ce dernier convaincra sa fille d’accepter la domination étrangère. Elle estime que son fils est un esprit faible : il croit en la parole de l’envahisseur qui propose de partager le pouvoir avec les aristocraties locales, les vieilles familles comme la sienne. Un leurre pour mieux assujettir les Indiens. La rani n’est pas dupe. Elle compte sur Tamila pour ramener Maharadjah à la raison, mais il manque l’essentielle à sa future épouse : parvenir au cœur de l’homme par les sens. Elle aimerait que Jade s’occupe de l’éducation de Tamila. Il reste un mois avant le mariage.


Le lecteur se retrouve dans une position étrange pour ce troisième cycle : les personnages principaux ont déjà annoncé qu’il se déroule en Inde, dans le cycle précédent qui se déroule après celui-ci. Monsieur Prim l’avait confirmé dans la dernière page du tome neuf. Il connaît donc également le destin desdits personnages, il sait qu’ils vont rencontrer une dénommée Saru Rakti. Il se doute également que les auteurs vont commencer par confronter leurs héros aux clichés de ce nouvel environnement, l’Inde et une nouvelle forme de Harem, des déités exotiques, des paysages sauvages, et pourquoi pas un tigre du Bengale (Divulgâcheur : il y en a un). Il sait également qu’il va retrouver une narration visuelle somptueuse : et c’est le cas dès l’illustration de couverture. Un magnifique jeu de teintes rouges pour ces longues draperies bordées d’or, la séduction renversante de Jade qui apparaît sans âge, la richesse de ses parures, ainsi que leur finesse, entre l’or, les pierres précieuses, les liens très fins, le tissu transparent ceint autour de ses hanches, les cordelettes de perles dans ses cheveux, etc. Somptueux. Le lecteur en oublierait presque de porter son attention sur l’arrière-plan : une jeune femme dénudée, sa longue tresse les plis de la literie, et ce qui s’avère être une statue de Shiva. En outre, ces éléments se trouvent réellement dans une scène intérieure.



Certes un nouvel endroit et ses stéréotypes ; dans le même temps, les auteurs les dépassent dès la première page. Le lecteur constate d’entrée de jeu qu’Ana Miralles s’investit pour une narration visuelle spécifique et magnifique. La première planche comprend deux cases de la largeur de la page : une vue de la vile avec les bâtiments formant une mosaïque concrète tirant vers le vitrail abstrait, une vision prise de plus loin révélant la quantité de maisons, au pied d’une élévation rocheuse sur laquelle a été construit un château fortifié, avec des montagnes dans un lointain brumeux. Le lecteur savoure chaque paysage urbain, comme naturel. Dans le premier registre : une case de la hauteur de la page, avec la façade d’une des tours du château sur la gauche, et la ville qui s’étend en contrebas, en page dix-huit une vue générale de l’extérieur du pavillon des plaisirs puis une plus rapprochée cadrée sur les sculptures des deux colonnes encadrant la grande porte, une vue en plongée oblique de la grande rue de la ville avec ses marchands de part et d’autre et les piétons. Dans le dernier tiers, l’action se déroule dans la jungle environnante. Le lecteur retrouve la capacité de la dessinatrice à marier des traits de contour très fins, des ombres plus consistantes et de la couleur directe, aboutissant à la sensation des feuillages et de l’herbe, la rugosité des troncs, la texture de la roche, comme si le lecteur y était.


La magie des lieux opère tout autant en intérieur. La magnificence de l’ameublement et de l’aménagement des appartements de la rani : les fauteuils en osier, les décorations finement ouvragées des huisseries, le délicat guéridon sur lequel est posé l’élégant service à thé, et les coussins. Le marbre des couloirs du palais rutile, avec quelques meubles et vases de grand prix pour la décoration. Le soir, Jade et les époux Nelson participent à une soirée mondaine donnée dans la grande salle d’apparat : une débauche de statuette, de lustres étincelants, et de tableaux. Après être passé par la paille d’une étable, le lecteur est enfin invité à passer le portail du pavillon des plaisirs : une vue magnifique de colonnades ouvragées bordant un bassin que se partagent les femmes de ce harem et de cygnes. Il découvre ensuite Arbacane, la favorite de ces lieux, alanguie sur un sofa, avec une superbe draperie verte rayée de jaune, puis les couloirs richement décorés de motifs géométriques et de tableaux. Le lecteur en vient presque à regretter de ne pas pouvoir enter dans la grotte sous les racines d’un arbre, de l’ermite Archanka pour pouvoir se reposer de toutes ces richesses.



L’artiste embrasse toutes les dimensions culturelles de cette région du monde à cette époque, en accordant la même intensité d’attention aux tenues vestimentaires : les saris, les bijoux, les tenues plus sobres des hommes avec leur tunique, leur ceinture de tissu, leur turban et leur arme blanche, les tenues coloniales des Britanniques, le pagne long en guenille de l’ascète, les tapis de selle des éléphants, les tenues de chasse, les uniformes militaires, les armes à feu, etc. En un seul tome, les auteurs ont mis en scène les clichés attendus et leur ont restitué du sens et de la pertinence, ainsi qu’une spécificité, par le soin qu’ils apportent. Le lecteur constate également que le scénariste donne plus de détails sur le contexte historique. À partir de l’âge de Saru Rakti, il est possible de situer le récit vers l’année 1922. Dans son introduction, le scénariste cite plusieurs extraits d’ouvrages de l’historien Michel Mourre portant sur la loyauté des Indiens aux Britanniques pendant la première guerre mondiale, le revirement des Anglais vis-à-vis de leur promesse d’associer les autochtones aux affaires de l’État, la première action d’envergure de Mohandas Karamchand Gandhi (1869-1948), appelant les Indiens à observer le hartal, et l’apparition de la revendication d’indépendance absolue au premier plan des idées nationalistes. De fait, la présence britannique est incarnée par Lord Antony qui représente Lord Chemlsford (Frederic John Napier Thesiger (1868-1933) vice-roi des Indes de 1916 à 1921, ce qui situe plus précisément le récit en 1920 ou 1921, et par d’autres officiels. L’intrigue puise sa dynamique dans l’opposition au sein de la famille du Maharadjah entre ceux partisans des Britanniques et ceux indépendantiste. Dans le même temps, la notion de séduction se révèle au cœur du récit, la jeune princesse Tamila devant être initiée et formée par Jade. Cette dernière retrouve même les clochettes dans un rituel d’une autre forme. Les protagonistes prennent conscience d’une autre présence surnaturelle, Saru Rakti sans découvrir de quoi il retourne. Le lecteur ressent que le scénariste a soigné l’entrée en matière de l’intrigue de ce cycle, et il lui tarde d’en découvrir plus.


Un nouveau (et dernier cycle) pour cette série : le lecteur se régale par avance de la beauté des planches et il est de suite comblé au-delà de ses espérances. L’investissement d’Ana Miralles est de toutes les planches, magnifiques, que ce soient les séquences urbaines ou les paysages naturels, et les intérieurs, les costumes et les accessoires : une reconstitution sublimée, d’une richesse et d’une élégance extraordinaires. Le scénariste a soigné son intrigue, à la fois pour le contexte historique, à la fois pour les enjeux des différents personnages, et leurs motivations composites. Formidable.



mercredi 15 janvier 2025

Le mécanisme

Le confort et la sécurité aveuglent. Ici et dans les autres ici.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021 pour la version originale, de 2024 pour la version française. Il a été réalisé par Gabi Beltran pour le scénario, et par Angel Trigo pour les dessins et la couleur. Il comprend cent-douze pages de bande dessinée.


À San Francisco, de nuit en août 1981, les badauds déambulent sur le trottoir, dans un coupé, un écrivain discute avec sa compagne. Elle lui demande si l’écrivain Marcus Carlton est meilleur que lui. Ce dernier lui répond et développe sa position. Ce n’est pas un roman que Carlton a écrit, c’est autre chose, on ne peut pas comparer. L’homme ne sait pas exactement ce que c’est, un livre très bizarre. Il n’en a lu que la moitié, mais le gars en a vendu un paquet. Ça fait un bon moment qu’il est connu, il a vendu plus de 250 millions d’exemplaires. Dans une somptueuse demeure, les invités arrivent pour une réception. À l’étage, le propriétaire se tient devant la fenêtre ouverte, un verre à la main. Son majordome entre dans son dos ; il lui annonce qu’il y a beaucoup d’invités qui attendent, et que l’hôte devrait descendre. Le propriétaire répond à Hector de s’occuper d’eux. Le majordome lui demande s’il va se passer quelque chose. L’homme en smoking blanc confirme que le moment est arrivé. Hector répond qu’il comprend, que son patron, monsieur Carlton, lui a expliqué. Il ajoute que ce fut un plaisir de travailler pour lui, et il le remercie de ce qu’il a fait pour lui. Marcus Carlton demande à Hector de tenir parole, de mener une belle vie, il y est obligé. Pour conclure, il indique que tout se passera comme ça doit se passer.



Sur le Golden Gate Bridge, deux policiers, debout à côté de leur moto, surveillent la circulation. Pete repère un homme qui s’apprête à sauter dans le vide. Ils s’élancent vers lui, mais l’homme saute calmement. Un policier va prévenir les garde-côtes. New York. En avril 2009, Jonathan Bennett est en train de terminer de faire sa valise. Sa compagne Priya le regarde faire, une tasse de café fumant à la main. Elle lui propose du café : la réponse négative de son conjoint lui fait dire que ça va vraiment mal s’il préfère le café de l’aéroport. Il préfère ne pas en discuter. Elle lui demande s’il doit vraiment emporter son exemplaire du livre Le Mécanisme, de Marcus Carlton, car elle croyait qu’il va à Majorque pour Graves. Jonathan veut voir les lieux où Carlton a vécu, il ne sait pas s’il va ajouter du texte à son livre. Elle lui fait remarquer que ça ne l’étonnerait pas de recevoir un coup de fil lui annonçant qu’il a tiré sur une star du rock, ou sur le président. Jonathan plaisante que ce genre de tarés-là lisent Salinger. Il lui promet d’appeler ses enfants pendant son escale à Madrid. Il ne croit pas qu’il leur manque beaucoup. Parfois ils restent plantés à le regarder comme s’ils ne l’avaient jamais vu. Il lui dit qu’il sera crevé quand il arrivera, mais qu’il est d’accord, il appellera Priya. Elle lui assure que tout va s’arranger, ils peuvent mieux faire.


Voilà une bande dessinée à la construction déstabilisante. Tout commence avec l’établissement de la réussite économique (il a même un majordome à son service !) et de la renommée d’un écrivain (fictif) : Marcus Carlton, et son livre Le Mécanisme (qui donne son titre à la présente bande dessinée). Il est possible qu’il se soit suicidé, probable même. Vingt-huit ans plus tard, il s’agit d’un autre écrivain, Jonathan Bennett, fasciné par le livre du premier. Il se rend à Tenerife, pour effectuer des recherches sur… Ah ben non, pas sur Carlton, mais sur Robert Graves (1895-1985), un poète et romancier britannique ayant existé. Toutefois, son intention cède le pas à une panne de voiture, qui l’amène à rencontrer Don Carter, un autre écrivain fictif, d’environ quatre-vingts ans. Plus qu’une mise en abime du métier d’écrivain, également un jeu de miroirs aux orientations multiples. Ensuite, Bennett rencontre Carter à plusieurs reprises, l’occasion de longues discussions statiques, une forme a priori peu engageante, monotone sur le plan visuel. Les auteurs vont au bout de leur logique : Carlton et Bennett discutent du livre Le Mécanisme. La bande dessinée comprend deux ou trois phrases extraites de cet ouvrage fictif, et le lecteur assiste donc aux commentaires de Carlton et Bennett sur ce livre. Encore plus loin, le chien de Carlton s’appelle Bennett, pas en hommage à Jonathan ou comme une prémonition, mais en hommage à Arnold Bennett (1867-1931, Un conte de bonnes femmes, 1908), écrivain et journaliste britannique.



Il faut un peu de temps au lecteur pour saisir de quoi il s’agit dans ce récit. Jonathan Bennett est un écrivain qui a achevé un quatrième ouvrage sur l’auteur Marcus Carlton, et son unique livre Le Mécanisme, un ouvrage fictif dont seules trois ou quatre phrases sont citées dans la bande dessinée. Le lecteur suit avec curiosité Jonathan, sans attente particulière, si ce n’est une forme de curiosité ludique, de comprendre comment ces différentes composantes s’agencent. Rapidement, il se prend d’amitié pour le personnage principal, faillible et imparfait, normal, banal et à la recherche d’on ne sait quoi. Il se rend à Tenerife sur les pas de Carlton. Les discussions avec sa Compagne Priya et avec son agent littéraire font apparaître qu’il est divorcé, père de deux enfants à la garde de son ex-épouse, dont une partie significative de la vie professionnelle et personnelle s’articule autour de l’ouvrage d’un autre. Il présente une apparence normale : morphologie un peu élancée sans être musculeuse, vêtu d’un pantalon commun (peut-être un jean de couleur grise), d’un teeshirt à manche longue et d’une veste (les dessins ne permettent pas de se faire une idée du type de chaussures qu’il porte). Il semble perpétuellement mal rasé. Ses postures et ses expressions de visage attestent d’un homme calme et posé, enclin à la réflexion, avec parfois une nuance de tristesse. Cela a pour effet de mettre le lecteur dans le même état d’esprit entre contemplatif et réflexif. En outre, il se sent gagné par la sollicitude de Priya envers Jonathan.


Le lecteur ressent vite que l’enjeu narratif se joue lors conversations entre Bennett et Carter : la curiosité du premier se confrontant aux certitudes acquises au travers de l’expérience pour le second. L’âge exact de Don Carter reste flou : il est à la retraite, et la vieillesse a fait son œuvre, diminuant sa vivacité physique et intellectuelle, pour autant il conserve sa pleine autonomie vivant seul dans une maison à l’écart. Il est vêtu d’un pantalon à la nature aussi indistincte que celui de Jonathan et d’un pull noir. Son implantation capillaire a légèrement reculé et il porte les cheveux mi-longs jusqu’aux épaules. Son langage corporel montre une personne tout aussi calme et posé, au visage le plus souvent impassible, avec un sourire amusé chronique, et quelques gestes de la main. Son âge et son calme impose le respect, il se dégage de lui une sensation d’assurance, ainsi qu’une forme de prise de recul, un détachement émotionnel qui fait que la sympathie du lecteur va vers Jonathan Bennett, en nourrissant un soupçon de méfiance précautionneuse vis-à-vis de Carter.



Le point commun entre Bennett et Carter réside dans le fait qu’ils ont tous les deux lu Le Mécanisme, et dans un constat qui les rapproche : leur vie continue. Leur rencontre n’intervient qu’à la page trente-et-un, alors que le lecteur est déjà bien immergé dans le récit. La première discussion dure à peine cinq pages : le lecteur les regarde, observant les orientations de la discussion, les courants sous-jacents, Carter apprivoisant le jeune homme avec ce qu’il faut de mystères et de révélations sur son compte. La seconde conversation débute vraiment en page cinquante-trois, et se déroule sur une bonne quinzaine de pages. Le lecteur sent qu’il se trouve au cœur du sujet : il est question du livre (Le Mécanisme), de son sens, de la manière sa lecture peut changer la vie… ou pas. Le lecteur ressent à plein le jeu de miroirs : un écrivain disparu avec un ouvrage classé dans les meilleures ventes depuis des décennies, un écrivain qui écrit sur d’autres écrivains, un auteur qui a écrit un recueil de poésies, autant de configurations différentes, des différences et des points communs qui apparaissent entre eux. Le lecteur se fait la réflexion qu’il y a deux autres créateurs en arrière-plan : les auteurs de cette bande dessinée, ce qui ajoute un autre niveau à ce jeu de miroirs.


Le lecteur ressent le besoin vital pour Bennett et Carter de trouver un sens à la vie, à la leur en particulier, et également en général. Le livre Le mécanisme : un livre qui n’entend pas améliorer la vie de quiconque, ni faire croire en aucune récompense. Il n’y a pas d’objectif. […] Ses principes sont précis et ne parlent que d’une seule chose : l’observation. Les auteurs, au travers de Don Carter, poursuivent leur exposé : Le Mécanisme est davantage un flash lors duquel on voit un puzzle complet rien qu’en observant une de ses pièces. La raison en est que cette pièce, on l’a déjà vue auparavant, dans d’autres circonstances. On reconnaît la pièce et on se souvient de la position qu’elle occupait dans le puzzle et des autres pièces qui étaient reliées à elle. On se souvient du puzzle complet. Donc c’est comme si on pouvait prédire ce qui se produira probablement. Le lecteur perçoit qu’il peut appliquer cette analyse à chaque livre qu’il a lu, qu’il s’agit d’un métacommentaire sur la nature des livres, et par voie de conséquence sur l’écriture, sur la littérature. Un simple livre constitue le fruit de l’observation de son auteur : le lecteur qui le découvre assimile ainsi les observations originelles de l’auteur, comme une pièce dans un puzzle. Cette approche participant à la fois du sensible et de l’intellect l’incite à prêter une attention particulière à la forme de la fin du récit : quels sont les derniers propos tenus par Bennett (Ce n’est pas comme si je l’avais vécu. C’est comme si j’avais failli le vivre. C’est ça.), par Carter (Je déteste quand ils font ça. Je déteste quand ils n’écoutent pas.), à qui est consacrée la dernière page. Et puis, quand même, qu’est-ce que ça veut dire que l’auteur de ce livre à l’impact si fort se soit suicidé ? Le lecteur ressent que le mécanisme évoqué englobe l’écriture et la lecture, la création et sa réception, que cette bande dessinée lui parle du phénomène dont il fait l’expérience en direct, celui de la réception d’un ouvrage, et du fait que chaque lecteur le reçoit, le perçoit, l’interprète en fonction de son propre point de vue socioculturel.


Mais de quoi ça parle ? De deux écrivains qui parlent du livre d’un autre écrivain. Aucun de ces individus n’ayant existé, ni le livre en question. Une quête de sens calme, un voyage à Tenerife, une narration visuelle factuelle et descriptive, avec un trait souple et tranquille. Des discussions, et des temps d’introspection silencieuse, des doutes et des certitudes, des regrets et des projets. Le mécanisme de la vie ? Peut-être… Au moins le mécanisme de la lecture.



mardi 14 janvier 2025

Wika T02 Wika et les Fées noires

Tout règne est un jeu de stratégie. Il y a des pièces sur l’échiquier.


Ce tome est le second d’une trilogie indépendante de toute autre, constituant une histoire complète ; il faut avoir le premier tome avant Wika - Tome 01: Wika et la fureur d'Obéron (2014). Sa parution originale date de 2016. Il a été réalisé par Thomas Day pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante pages de bande dessinée. L’artiste est également connu pour avoir illustré les cinq premiers tomes des Chroniques de la Lune noire (de 1989 à 1992, scénario de François Marcela-Froideval), et la série Requiem (scénario de Pat Mills). Il s’ouvre avec une carte sur deux pages, au dos de la couverture et la page en vis-à-vis, présentant le royaume elfique, le monde Pan, la forêt de l’oubli, les territoires Gobelins, l’archipel des périls, la mer du serpent, la chaîne des montagnes de fer, le royaume Nain, etc.


Il était une fois, il n’y a pas si longtemps, dans un monde secret où les vœux s’exauçaient encore – le monde de Pan -, un roi qui attendait son fils, de retour d’une bataille aussi inutile que cruelle. Où rien n’avait été gagné et presque tout avait été perdu… On raconte beaucoup de choses sur le roi Wotan, comment il a conquis le pays des glaces au nord, la Forêt de l’oubli au sud, l’archipel du rêve à l’ouest. Mais jamais personne n’osera parler en sa présence du prince Obéron, de ce fils né dans le sang, béni par les fées majeures et résolument indigne d’une telle grâce. Et si on ne parle jamais d’Obéron au roi, c’est parce que le prince est né en tuant sa mère, au terme d’un accouchement si long que l’épuisement a consumé la reine, la plongeant dans le Sidh comme s’enfonce la racine de l’Yggdrasil dans les reins du monde. Si on ne parle jamais d’Obéron au roi, c’est aussi à cause de Titania…



Le roi Wotan se tient en majesté sur son trône, avec plusieurs fées se tenant sur les marches. Le prince Obéron entre dans la gigantesque salle du trône. Les fées commentent : Le prince est de retour, Claymore Grimm est mort, Le roi est furieux… Le roi ordonne d’une voix de stentor à tout le monde de sortir : Il veut parler à son fils, à cette engeance, seul. Habité par la colère, il exige de savoir comment son fils a pu se conduire ainsi avec sa propre sœur. Obéron répond plein d’assurance et de défiance qu’il ne s’agit pas de sa sœur, mais de sa sœur jumelle, la parfaite moitié de ce qu’ils étaient et ne seront plus jamais. Wotan reprend la parole : il reproche à son fils qu’il ne doit pas se présenter devant lui le roi, dans cette armure, pas après ce qu’il a fait à sa fille. Il continue : Obéron ne peut pas utiliser le pouvoir de son armure pour nourrir ses désirs, détruire les siens. Obéron répond que jusqu’alors il n’avait porté cette armure que pour conquérir des terres qui n’ont jamais été celles des Elfes, Ondines à l’ouest, Géants au nord, Djinns au sud, terrassés, massacrés pour le roi. Ce dernier rétorque : La paix par la conquête, une paix durable ! Les fées majeures ont offert cette armure à Obéron, pour unifier le monde de Pan, pas le briser en mille morceaux ! Wotan estime qu’il aurait dû noyer Obéron enfant, dès la première bête qu’il a torturée. Aujourd’hui sa fin va être nettement plus salissante.


D’un côté, le récit suit la ligne directrice prévisible : Wika Grimm va monter en puissance, en triomphant d’une succession d’épreuves, jusqu’à être en mesure d’affronter le grand méchant, pardon, Obéron, elle va connaître une terrible défaite avant de revenir encore plus forte, pour triompher. Elle va bénéficier de l’aide d’autres rebelles à l’ordre établi, sans oublier d’entrer en possession de ses pleins pouvoirs extraordinaires et de quelques armes bien pratiques. Et quelque part dans tout ça, il y a un prix à payer. De son côté, le dessinateur donne à voir le monde des Fées dans toute sa démesure et ses couleurs séduisantes. Le roi Wotan Siège sur son trône, dans une ambiance dorée, avec des rais de lumière. La présence d’Obéron fait passer de doré à argenté, avec une sensation glaciale à l’unisson de ses intentions meurtrières, allant jusqu’à une blancheur éclatante, aveuglante, blessante et stérile. À bord du vaisseau Anticythère, Wika est entourée tantôt de noir, tantôt d’un bleu teinté de violet, pour évoquer les Fées noires et la profondeur des abysses. Puis des teintes vertes apparaissent, évoquant les paysages naturels du Sanctuaire, comprenant des lambeaux de blanc, comme en écho de ceux d’Obéron. Un peu plus tard, elle baigne dans une lumière rose évoquant sa défunte mère, et se dégradant à nouveau vers le blanc, pour rejoindre la Dame blanche, liant ainsi les deux faces d’une même pièce.



Sauf que la narration graphique emporte tout sur passage, comme pour le premier tome. Le roi siège sur son trône : le lecteur prend le temps de regarder cette illustration en pleine page, débordant sur la page en vis-à-vis à gauche. Son attention se porte sur les différentes parties de l’armure et leurs ornementations. Son regard est également attiré par la belle barbe blanche assortie aux épaulettes en fourrure (ça doit être le contraire), la couronne, l’immense lance ouvragée d’apparat, et le regard courroucé du roi. Il détaille également les arabesques décorant chaque marche du trône, les murs sur la page de gauche, avec la reprise du motif des yeux déjà présent dans le tome un. Il détaille les fées à proximité du trône, chacune différente, et le motif de leurs ailes. Il note la présence de minuscules fées cristallines voletant un peu partout. Il s’apprête à tourner la page, jetant un dernier regard et distinguant ainsi un motif qui avait pu lui échapper : les ailes déployées de Wotan lui-même. Alors, bien sûr, il peut se dire que cette profusion d’informations visuelles et cette minutie ne bénéficient qu’à cette double page d’ouverture, tout en se rappelant les pages du premier tome, et en sachant pertinemment qu’il va en prendre plein la vue tout du long. Les planches deux et trois sont également construites avec un décor sur la double page et des cases en insert dans le tier inférieur. La composition coupe à nouveau le souffle : les raies de lumière tissant une trame avec les gigantesques piliers et l’entrelacs sophistiqué des motifs au sol.


Chaque fois qu’il tourne une page, le lecteur sait qu’il va découvrir un nouveau spectacle, aussi somptueux que celui qu’il vient de quitter. Page cinq, il découvre des éclairs se déchaînant depuis l’intérieur d’une haute tour qui vole en éclat. Pages six et sept, l’artiste se démène pour montrer la puissance des énergies libérées et leurs ondes de choc. Page neuf, il adopte une construction de page mettant en valeur Wika dans une case en demi-lune en partie supérieure, et dans un cercle en partie inférieure, avec les Fées noires au milieu. Les pages dix et onze disposent de deux colonnes de cases, avec une grande case centrale à cheval sur les deux pages. La page douze se compose de cinq cases de la largeur de la page, et la page treize commence par une case de la hauteur de la page pour la plongée du vaisseau Anticythère dans les profondeurs. Etc. C’est une vraie merveille de construction de planche, chacune créée sur mesure pour le moment qu’elle décrit et qu’elle raconte.



Le lecteur peut tout aussi bien s’attacher à tel ou tel détail, à nouveau page après page. L’étrange visage de la petite fée fou du roi sur la deuxième marche permettant d’accéder au trône. La fontaine en forme de masque avec les yeux qui pleurent derrière le trône. Les joyaux de la couronne de Wotan assortis à ceux de sa ceinture. Le dragon steampunk au service d’Obéron. Les dents des engrenages dans la salle d’observation du palais d’Obéron. Les chausses à pointe recourbée de Perch Pich Joad, roi des lutins. La flute traversière de Hamelin. La crosse du pistolet de Wika. Ou encore les tenues un peu osées que lui concoctent les trois Fées noires. Car les auteurs insèrent quelques touches d’humour bienvenues, dans ce registre impossible de ne pas mentionner le cadeau de Gwynette à Wika. Quel que soit son état d’esprit initial, le lecteur se retrouve vite subjugué par une telle profusion d’éléments visuels, par une telle inventivité présente dans chaque détail, sans aucune baisse d’attention de la part de l’artiste. Ce dernier l’emporte dans un monde très tangible, intégralement développé. Cela fait toute la différence par rapport à une narration visuelle réutilisant des clichés prêts à l’emploi devenus insipides à force d’usage. Même un lecteur peu convaincu par le principe d’un monde féérique finit par s’y retrouver en immersion totale, dépaysé par l’exotisme, à la fois émerveillé par l’imaginaire foisonnant, à la fois sur le qui-vive dans ces environnements trop beaux.


Le lecteur se dit qu’avec une narration visuelle d’une telle intensité, le scénariste peut dérouler une intrigue éculée, elle paraîtra quand même entraînante. Or il découvre que l’auteur fait la part belle à la dimension visuelle, tout en intégrant des petits plus. Il ne se contente pas de suivre servilement Wika, en l’affichant à toutes les pages. Il ouvre ce chapitre avec un autre personnage, pour donner une profondeur sur plusieurs générations, pour donner la pleine mesure de l’ambition d’Obéron et mettre en lumière le prix qu’il est prêt à payer. Le lecteur sourit en voyant les trois Fées noires donner chacune un présent à Wika, telles des marraines à la petite princesse… mais il y a un prix à payer, un engagement à long terme qui va à l’encontre des valeurs de Wika. Un peu plus loin, Obéron expose son plan à la Dame blanche, comme le premier méchant d’opérette venu. Là encore, il se joue plus que ce que voit le lecteur. Le tyran teste la justesse de son plan à l’aune des réactions de sa compagne… pendant que le scénariste endort le lecteur en lui révélant ce qui va se passer, alors qu’Obéron a déjà préparé les deux coups suivants… qui ne sont révélés ni à la Dame blanche… ni au lecteur. Un peu plus loin, c’est le retour à la vie d’un personnage secondaire que le lecteur avait vu bel et bien mort sous les assauts de l’ennemi. Par ailleurs, si les terres du Sanctuaire forment une terre d’asile bien pratique, et que la présence d’Yggdrasil (et Ratatosk) relèvent de la mythologie basique, le lecteur ne s’attendait pas forcément à ce que le scénariste évoque le Sidh.


Le lecteur entame le tome deux avec la conviction de savoir par avance ce qui va se passer dans l’intrigue, et c’est le cas. En revanche, il a oublié l’intensité de la narration visuelle, son inventivité et sa solidité, un travail aussi minutieux constituant une force de persuasion prodigieuse. Histoire de fées dans un pays magique, certainement, avant tout un monde qui existe dans les moindres détails, avec une cohérence parfaite et une qualité d’immersion totale. Or l’intrigue s’avère plus étoffée que ne le laisse supposer sa trame très classique, que ce soit par l’épaisseur des personnages, leurs motivations et les stratégies en place. Magique !



lundi 13 janvier 2025

Lefranc T32 Les juges intègres

La notion de faux met en étroite relation les quatre termes suivants : copie, imitation, faux et contrefaçon.


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 31 - La Rançon (2020), par Régric & Roger Seiter, qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par François Corteggiani pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et par Bonaventure pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Il est une heure du matin. Gand, la capitale de la Flandre-Orientale, s’est endormie sous la pluie qui tombe régulièrement depuis plus de trois heures, le château de Gérard le Diable veillant sur son sommeil. Sur le fond d’un ciel opaque zébré par intermittence d’éclairs fulgurants, la cathédrale Saint-Bavon découpe son altière silhouette. Tout semble calme à l’intérieur de l’ancienne collégiale qui, placé en son temps sous le vocable de Saint-Jean, n’était à sa création qu’une chapelle érigée en ce lieu, au dixième siècle, par Transmarius, évêque de Tournai et de Noyon. Mais, alors qu’à l’abri des solides murs, le gardien de service achève sa ronde d’inspection parmi les majestueux couloirs sombres de l’édifice gothique, sa torche éclairant son parcours. Tout à coup… Non loin de la chapelle Vijd où repose le polyptyque de l’Agneau mystique, œuvre des frères Hubert et Jan Van Eyck, un intrus s’avance sur le gardien et l’assomme d’un violent coup sur le crâne. L’assaillant s’étonne qu’il y ait encore un gardien. Aussitôt, le voleur traîne le corps du gardien dans un recoin tranquille. Puis après avoir ligoté et bâillonné ce dernier, il repart vers son but, s’étant emparé de sa torche, hésitant quelque peu dans les couloirs. Finalement il parvient devant son objectif : le polyptyque de l’Agneau mystique.



Trois quarts d’heure plus tard, l’homme ressort de Saint-Bavon avec un volumineux et mystérieux paquet enveloppé dans une toile cirée, le dissimulant aux yeux d’éventuels curieux. Puis, se retournant pour contempler une dernière fois la cathédrale à laquelle il vient de dérober un de ses joyaux, il s’éloigne, la pluie ayant cessé depuis peu, sur le sol humide et glissant, sans se douter que, dissimulé derrière un mur du bâtiment religieux, quelqu’un l’observe… puis discrètement le suit. Ce dernier observe le voleur aborder le conducteur d’une voiture Nash Airflyte Wagon Street Rod. Celui-ci tire sur le voleur après avoir récupéré le paquet emballé. Le corps tombe la rivière La Lys. Quelques jours plus tard à Paris, Guy Lefranc est pris dans les embouteillages, au volant de son Alfa-Romeo. Il est en retard pour son rendez-vous avec Mélanie, la secrétaire du journal Le Globe. Cette dernière attend dans la rue, devant les énormes rouleaux de papier à destination des presses. Elle est abordée par un dragueur à la mise impeccable, qu’elle rembarre gentiment. Enfin, Lefranc arrive et klaxonne, la libérant de l’importun. Ils se rendent à la galerie Marleb, pour l’exposition Machiel : elle regroupe les tableaux qui lui ont été dérobés et avaient disparu durant la dernière guerre et ont été retrouvés par l’armée américaine, en avril 1945.


Les juges intègres : en fonction de sa culture, le lecteur identifie immédiatement ce que désigne le titre, ou il s’interroge sur qui sont ces juges. Le récit lève le doute dès la séquence d’ouverture : il s’agit du panneau inférieur du retable de L'Adoration de l'agneau mystique (1432), des frères Hubert & Jan van Eyck, volé le 10 ou 11 avril 1934. Le lecteur découvre rapidement qu’il s’aventure dans une histoire avec une dimension historique prépondérante et dense. Il ressent vite que le sujet passionne le scénariste, et que celui-ci éprouve des difficultés à tout faire tenir. Il est question de tableaux de maître et de peintres remarquables : L’adoration de l’agneau mystique, Pieter de Hooch (1629-1684/94), Carel Fabritius (1622-1654), Frans Hals (1580/83-1666), de la pratique de Michel-Ange copiant des dessins de maîtres, Les époux Arnolfini de Jan van Eyck, et même des tableaux fictifs comme La duchesse van Hamramon dans son boudoir. En cours de route, le lecteur bénéficie d’une explication sur les distinctions à établir entre copie, imitation, faux, contrefaçon. Il est également question des Monuments Men (Monuments, Fine Arts, and Archives program, groupe créé en juin 1943 par le général Eisenhower), de Rose Valland (1898-1980), et d’un groupe dénommé Oustachi. Arrivé à la dernière page, le lecteur a encore en tête cette immersion dans une époque très particulière, et il peut peut-être passer à côté de l’hommage à Erwin Drèze (1960-2020) qui est présenté à Guy Lefranc.



Comme d’habitude dans cette série, le dessinateur a fort à faire, entre reconstitution historique, situations diverses et variées, et quelques discussions copieuses, avec exposition. Le lecteur sourit dès la séquence d’ouverture, car les auteurs prennent un malin plaisir à manier des cases avec un texte redondant par rapport ce que montre déjà l’image. Le summum étant atteint dans la troisième case de la deuxième planche, et le cartouche : Aussitôt, le voleur traîne le corps du gardien dans un recoin tranquille ; c’est exactement ce que montre l’image. Dans le même temps, le lecteur se dit que les images en montrent beaucoup plus. Elles donnent à voir le château de Gérard le Diable, sa façade donnant sur un canal qui est l'ancien cours du fleuve Escaut ; puis elles montrent l’intérieur du château en s’attardant sur une sculpture de saint, sur un escalier, sur les boiseries d’une porte, et enfin sur le retable. Une fois le voleur ressorti dans la rue avec son butin emballé sous le bras, le lecteur peut voir les rails du tramway, ainsi que les façades des maisons avoisinantes fidèlement reproduites, ou encore la balustrade en fer forgé protégeant d’une chute dans la Lys. Son appétit visuel ainsi mis en éveil, il se repaît des cases montrant avec soin et fidélité les rues de Paris, l’église de la Madeleine dans la perspective d’un boulevard, le Louvre avec ses jardins à la française au premier plan, puis une autre façade du Louvre vu depuis la Seine, les grilles du jardin des Tuileries, une rue de Bruges, un hôtel proche d’un canal de Gand, les abords de Laethem-Saint-Martin, une vue imprenable sur le château (fictif) de Varlech (une version relocalisé du château breton bien réel de Fort La Latte, déplacé en Normandie) et de plusieurs de ses salles.


Dans l’horizon d’attente du lecteur figure également les véhicules d’époque. L’artiste représente fidèlement les différents modèles que le scénariste prend soin de nommer dans les cartouches de texte afin que le lecteur puisse se renseigner dessus s’il ne les connaît pas : Alfa-Romeo (voiture de Guy Lefranc), Nash Airflyte Wagon Street Rod, fourgon Renault Goélette, Dauphine, Jaguar 2.4 MK1, Ford Anglia, DC Citroën. Parmi les caractéristiques de la série, se trouve également l’apparence même du personnage principal : Guy Lefranc est impeccablement vêtu de de sa veste bleue, de sa chemise blanche et de sa cravate rouge, avec sa coiffure qu’aucune péripétie ne vient déranger. Une fois n’est pas coutume : il ne voyage pas trop loin puisque son aventure l’emmène en Belgique et en Normandie. Outre l’investissement conséquent et constant pour représenter chaque lieu, chaque environnement, le dessinateur met en scène des acteurs normaux, à la tenue vestimentaire correspondant à leur position sociale et à leur profession, comme la toilette sophistiquée de Marie Portefaix conservatrice du Louvre, une tenue blanche d’infirmière, un uniforme strict de policier belge, les uniformes militaires américains de la seconde guerre mondiale, les uniformes de pompier belge, le costume cravate onéreux d’Arnold Fischer, ou encore les différentes toilettes de Mélanie. En termes de narration visuelle, le lecteur ressort fort impressionné par la capacité de l’artiste à concevoir des prises de vue intéressantes et variées pour les discussions comprenant des expositions développées.



De son côté, le scénariste respecte également d’autres caractéristiques de la série, à commencer par la place des femmes, réduite à la portion congrue. Enfin… D’un côté, la mise en scène de Mélanie, la secrétaire du Globe, confine à la carricature, quand elle annonce à Guy Lefranc qu’avant de se lancer dans les recherches qui lui a confiées, elle doit aller chez le coiffeur car elle a besoin de se changer les idées. D’un autre côté, c’est elle qui a pris l’initiative de l’emmener à l’exposition Machiel à la galerie Marieb. En outre, elle exécute ses missions professionnelles avec rigueur et diligence, tout comme le font l’infirmière, la réceptionniste, etc. Par ailleurs, la conservatrice Marie Portefaix apparaît comme une experte dans son domaine, personne ne lui arrivant à la cheville, faisant preuve en outre d’un courage remarquable après son agression qui l’a envoyée à l’hôpital, et d’humour, déstabilisant ainsi Lefranc qui s’attendait à trouver une pauvre victime fragile prostrée. Dans un autre ordre d’idée, le scénariste incorpore une légère touche de continuité avec le personnage de Marco Di Angelo apparu pour la première fois dans Le principe d’Heisenberg (2017). Les auteurs rendent également un discret hommage à un autre reporter avec une houppette, la couverture et la séquence en canot à moteur évoquant visuellement L’île noire (1938/1966). Pour finir, l’intrigue s’avère palpitante, reposant sur l’énigme du vol de tableaux identifiés comme des faux, dans un objectif plausible et très bien trouvé. Il ne demeure qu’une question : que voulait dire Bob Garcia à Guy Lefranc en page vingt-deux ?


Excellente pioche que ce tome trente-deux, à la fois pour la narration visuelle impeccable et minutieuse, et pour l’intrigue très prenante. L’implication des auteurs rayonne littéralement de chaque page, entraînant le lecteur dans une enquête riche et sophistiquée, et une narration visuelle nourrie et roborative. Une réussite du genre.



vendredi 10 janvier 2025

Blake & Mortimer T30 Signé Olrik

Bien sûr, aucune preuve historique ne vient étayer ces récits.


Ce tome fait suite à Blake & Mortimer T29 Huit heures à Berlin (2022). Sa parution initiale date du 31 octobre 2024. Il est sorti aux éditions Blake & Mortimer (groupe Dargaud).  L’album a été réalisé par le Bruxellois Yves Sente pour le scénario et par André Juillard (1948-2024) pour les dessins, avec Madeleine Demille (une habituée du la série, elle aussi) pour la mise en couleur. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée, toutes en couleurs.

Il s’agit du huitième volume de la série réalisé par ce duo de créateurs ; à eux deux, Sente et Juillard forment ce qui est communément considéré comme la première équipe de l’ère post-jacobsienne de la série, c’est-à-dire depuis 1996. L’éditeur dédie Signé Olrik à la mémoire de Juillard.


Début du récit

En cette fin d’après-midi orageuse, de nombreux pensionnaires de la prison londonienne de Wandsworth se sont approchés de la fenêtre de leur cellule, attirés par des bruits qu’ils ne connaissent que trop bien… Un des leurs sera pendu ce soir.

Les gardiens et le juges viennent chercher le détenu concerné : l’un d’eux annonce à Olrik que c’est l’heure, et il demande au colonel de mettre les mains dans le dos. Ce dernier proteste qu’il est trop tôt et demande ce qu’il en est de son dernier pourvoi. Le magistrat répond que ses demandes de recours ont été rejetées, que son existence vouée au mal s’arrête ici. Le nœud coulant est passé autour du supplicié ; le magistrat lui dit de recommander son âme au diable, car la communauté des hommes l’a condamné à mort. Devant les visages fermés de Blake et Mortimer, il donne l’ordre au bourreau de faire son office. Celui-ci actionne le levier, et la trappe se dérobe sous les pieds d’Olrik, qui pousse un dernier cri. Le renégat se réveille en sursaut sur sa couchette dans sa cellule : un gardien lui annonce l’arrivée de deux codétenus : Edwann et Riwal.



Les trois individus commencent à faire connaissance dans la cellule, lorsque Riwal court aux barreaux de la fenêtre : il a reconnu le son, pile à l’heure. Au même moment, un Westland Lysander peint en noir apparaît entre les nuages qui se dispersent au-dessus de Londres. L’avion de liaison plonge sur la Tamise, qu’il remonte à faible altitude sous les regards étonnés des Londoniens. Arrivé à la hauteur de Scotland Yard, le pilote entame une spectaculaire manœuvre de remontée pendant que son passager ouvre la verrière arrière. Dans un bureau, Francis Blake ouvre la fenêtre, et il s’empare d’un des tracts balancés par l’avion. Il le lit à son interlocuteur : Au gouvernement illégitime d’Angleterre… Libérez nos frères patriotes de vos prisons et dites au Premier Ministre de renoncer à faire venir de nouveaux migrants en terre libre de Cornouailles. Demain, avant minuit, nous donnerons une preuve de notre détermination et de ce qui attend le prince héritier s’il maintient sa venue sur l’île de Corineus. – F.C.G. (The Free Cornwall Group). Le pilote de l’avion effectue un dernier passage rapide au-dessus de Wandsworth pour saluer ses frères du FCG, puis il entame le trajet de retour. Edwann et Riwal sont enchantés, et ils confient un tract à Olrik pour qu’il s’instruise. Au même instant, au nord de Londres, une conférence de presse s’achève au sein des locaux abritant le célèbre Center for Scientific and Industrial Research. Philip Mortimer y a présenté une excavatrice de poche, baptisée la Taupe.


Les grandes lignes ou Un cadre original

Déjà le trentième album des aventures de Blake & Mortimer, et le dix-huitième réalisé par une équipe de repreneurs. Les deux auteurs sont rodés à l’exercice, et ils respectent les caractéristiques à la lettre, avec parfois quelques petites variations : une douzaine de cases par page en moyenne, alignées en bande, avec des bordures rectangulaires bien nettes, un registre visuel de type ligne claire. Une intrigue bâtie pour mettre en valeur les deux héros aux solides valeurs morales, avec une forme de stoïcisme hérité du flegme britannique, sans oublier leur ennemi emblématique Olrik, et le rôle des femmes quasi inexistant. Le scénariste choisit de localiser le récit dans un endroit bien précis : les Cornouailles, un comté du Royaume-Uni. L’intrigue évoque un mouvement fictif peut-être pas indépendantiste, mais régionaliste : Free Cornwall Group. Il évoque un pan de l’histoire très particulier de cette région : la légende arthurienne.

De son côté, le dessinateur participe lui aussi à cette dimension du récit avec des paysages dont les qualités touristiques donnent envie : la route submersible par la marée reliant l’île, fictive elle aussi, de Corineus (guerrier légendaire et premier duc de Cornouailles) au comté, avec une très belle mise en couleur pour une nuit de brouillard, la maçonnerie de cette route par temps clair, un pub fort accueillant, des routes de campagne verdoyantes, les rues bordées de maisons basses du village (inventé) de Longval, son loueur de chevaux, son site minier, son port, sa très belle église, etc.



Composante historique

De nombreux passionnés de la série tentent toujours de relever le petit détail (un calendrier, une coupure de journal) qui leur permettra de déterminer la place de l’album dans la chronologie de Blake & Mortimer. Ici, rien de précis. Le Lysander ayant été retiré du service par la Royal Air Force en 1946 (mais utilisé par les forces aériennes égyptiennes jusqu’en 1949), il est probable que l’histoire se déroule entre 1948 (la Morris Six MS, dont un exemplaire apparaît dans la première case de la planche 6, n’a été produite qu’à partir de cette année-là) et la première moitié des années cinquante. Si le lecteur effectue quelques recherches, il apprendra que l’actuel Charles III fut duc de Cornouailles de 1952 (il avait alors quatre ans) à 2022. Le sous-secrétaire d'État au Home Office, Harvey Twiston-Jones, mentionne (en planche 5) la jeunesse du duc, ce qui semble cohérent avec une intrigue se déroulant vraisemblablement lors de la première moitié des années cinquante.



Les deux amis partent donc pour une nouvelle aventure en Cornouailles (un bien curieux choix) pour mettre fin aux actions terroristes, dans des lieux aux noms fortement connotés comme Tintagel et Avalon. Pour y parvenir, ils vont être forcés de commettre l’impensable : participer à la libération de prison d’Olrik (une première dans l’histoire de la série, il faut le souligner). Le lecteur comprend immédiatement de quel mythe il va être question, se demandant jusqu’où iront les auteurs dans cette veine. En fonction de sa familiarité avec les mythes celtiques, il apprécie le recul de la version choisie par le scénariste, ou il découvre cette approche différente de celle plus enjolivée retenue dans la culture de masse. Il écoute (enfin, il lit) le copieux exposé du père Michael Joseph qui s’adresse à Mortimer lors d’un voyage en train. Il lui propose avant toute chose de sortir de son esprit, toutes les images traditionnelles véhiculées par la littérature populaire concernant la légende du roi Arthur. Il pointe du doigt le fait que son imagerie moyenâgeuse vient du premier historien qui a vulgarisé la légende du roi Arthur à travers son ouvrage Histoire des rois de Bretagne, c’est-à-dire l’évêque gallois Geoffroy de Monmouth (1095-1154/55). Une faute d'étourderie sautera aux yeux des passionnés d'histoire : la confusion entre les légions de Jules César (-100 à -44) et celles de Claude (-10 à 54) pour l'invasion de la Bretagne en 43 après JC.

Le lecteur se régale des cases venant illustrer cette évocation : baignant dans des tons jaunis, un navire accueillant des marchandises livrées par des paysans avec une charrette tirée par des bœufs, une procession funéraire, une bataille au corps à corps opposant des Celtes à des Romains, une vision possible de l’île d’Avalon, des dessins avec un fin trait de contour assuré et élégant.


Grands thèmes

Un peu ému par la notion de dernière œuvre de l’artiste et dépaysé par les différents environnements, le lecteur en oublierait presque l’intrigue. Son principe repose sur une chasse au trésor fort alléchante, puisant sa dynamique dans la geste arthurienne, et un dérivé de l’Espadon. À cette chasse au trésor se greffe – dans les dernières planches – une course contre la montre haletante. Quant au rôle d’Olrik, il a été conçu pour mettre Blake face au pire dilemme imaginable : remettre un fléau en liberté, en toute connaissance de cause, pour sauver les vies humaines menacées par les indépendantistes.

Ici, il ne s’agit pas de sauver le monde, mais plutôt d’empêcher un éventuel affaiblissement de la couronne britannique, le duc de Cornouailles et son père devant se rendre sur place pour inaugurer le lancement du chantier d’une caserne. L’insistance du sous-secrétaire d'État au Home Office ne laisse guère planer de doute à ce sujet.

Le récit intègre d’autres éléments, à commencer par une velléité régionaliste, entre autonomie et indépendance, se manifestant par des actes de terrorisme, ou à tout le moins de destructions spectaculaires de biens matériels : le lecteur peut y voir l’écho de mouvements contemporains, voire intemporels. D’un autre côté, les auteurs mettent également en scène des habitants amoureux de leur région et légitimement préoccupés de sa préservation. Il découvre aussi un phénomène socio-économique (typiquement le type d’ingrédient narratif auquel Edgar P. Jacobs n’avait presque jamais eu recours) : le recours à la main d’œuvre immigrée, en l’occurrence des ouvriers d’origine indienne. Étrangement, cette composante est mise en scène deux fois, sans trouver de résolution à la fin, entre composante narrative de circonstance (aussi inutile que gratuite, en fin de compte), et constat par défaut que cette forme de racisme dépasse le cadre une simple intrigue.



Narration et intrigue

Sente opte pour un fil narratif qu’il découpe en quatre sous-intrigues, voire plus : Blake, Mortimer, Olrik et le chef des conspirateurs. Les différentes parties sont équilibrées. Ce saucissonnage permet de gommer tout ressenti de linéarité. Dès le début, les éléments imaginés par Sente s’imbriquent trop facilement pour duper le lecteur. Blake doit se rendre en Cornouailles, Mortimer doit y envoyer son excavatrice de poche et Olrik se voit obliger de partager sa cellule avant deux indépendantistes dont l’organisation a besoin d’une compétence très spécifique. Ce qui amène d’ailleurs le cerveau de toute l’affaire à le souligner lui-même (en planche 18) : la présence d’Olrik dans la même cellule que ses hommes, c’est inespéré !

Assez curieusement, Blake fait un peu office de maillon faible, dans cette aventure. Il est aussi étonné que le lecteur d’avoir été trompé par Olrik (planche 51), ce qui est curieux ; cela pourra même semer une pointe de déception dans le cœur du fidèle. Autre invraisemblance, comment expliquer que le capitaine, un officier chevronné du contre-espionnage, habituellement si lucide, si clairvoyant et si prudent, ne décide pas de cacher la relique qu’il a trouvée, alors qu’il a compris qu’il se trouvait dans un environnement hostile, voire dangereux ?  Quant à Mortimer, comment s’expliquer qu’il ne fasse aucun rapprochement entre le patronyme de l’ingénieur et celui du fils incestueux du roi Arthur, et pire : qu’il semble n’avoir jamais entendu parler de Mordred (planche 41), alors que tout amateur du mythe connaît ce nom ? En dehors de cela, le scénario se déroule néanmoins sans invraisemblance majeur et le lecteur apprécie de découvrir cette histoire malgré les petits défauts évoqués. Il y a même des traits d’humour surprenants, telle la scène du train (première case de la planche 25).



Du respect des codes jacobsiens

L’une des caractéristiques de l’œuvre de Jacobs est l’adroit équilibre entre intrigue policière ou d’espionnage, mystère archéologie ou innovation scientifique majeure (jusqu’à la science-fiction), selon les choix de l’auteur. Sente a décidé de tout intégrer : les comploteurs, le mythe d’Avalon et l’excavatrice de poche. Il l’avait déjà fait avant, et à plusieurs reprises, notamment dans Les Sarcophages du 6e continent et Le Sanctuaire du Gondwana. En cela, s’il faut établir la filiation de Signé Olrik, il faut autant – sinon plus – regarder du côté de la conception un peu systématique qu’a Sente de la série que de celui des grandes bandes dessinées d’aventures que sont Le Mystère de la Grande Pyramide et L’Énigme de l’Atlantide.

Autre quasi-règle : que Blake et Mortimer arrivent à l’aventure par des chemins détournés, la vivent chacun de leur côté en suivant leur propre piste, avant de se retrouver pour le dénouement. À partir de là, Blake va traquer les indépendantistes, tandis que Mortimer, en bon archéologue amateur (c’est comme cela qu’il est présenté dans Le Mystère de la Grande Pyramide – déjà), va s’intéresser aux légendes et aux textes anciens, avant l’inévitable et toujours très attendue convergence des deux fils conducteurs. Les auteurs – faut-il le préciser – émaillent l’album de clins d’œil aux opus du maître. Par exemple, et pour n’en citer qu’un, la discussion de Blake et Mortimer au Centaur Club fera penser à une séquence très similaire – et culte – de La Marque jaune. Enfin, il faut reconnaître au scénariste de ne pas s’être perdu dans des tirade encyclopédiques, ce qui n’a pas toujours été le cas. Oui, il y a de la lecture ; mais non, le texte écrit pas Sente n’a rien d’indigeste. Le progrès est bien là, reconnaissons-le humblement. 



Personnages et caractérisations

Blake et Mortimer sont relativement fidèles à eux-mêmes. Si Blake est souvent réussi (enfin, d’ordinaire, car ici il a l’esprit moins percutant qu’ailleurs, semble-t-il), Sente a toujours eu plus de difficultés avec Mortimer. Sanguin, risque-tout, irrépressiblement curieux et intrépide chez Jacobs, notre ami barbu est bien plus réfléchi chez Sente – plus british, voire plus anglais. Plus humaniste, plus bienveillant, plus progressiste, aussi, encore que la scène de l’altercation, avec Rajesh, rappellera invariablement l’intervention du professeur alors que Sharkey molestait le cheikh Abdel Razek, dans Le Mystère de la Grande Pyramide. Faut-il préciser que c’est Olrik qui est la grande vedette de cet opus ? Le renégat a toujours un coup d’avance sur ses « maîtres ». Il ment, triche et manipule comme jamais. Et avec le sourire, s’il vous plaît ? Dieu qu’il semble s’amuser ! En bon aventurier qu’il est, il reste motivé par l’appât du gain, bien sûr, mais n’hésite pas à mettre sa vie en danger (après tout, c’est lui qui est aux commandes de l’excavatrice) ou entre les mains d’alliés tout récents. Il donne aussi une leçon au conspirateur en chef, le leader du Free Cornwall Group : les scélérats ne se font pas de cadeaux entre eux et le métier ne s’improvise pas. Au fond, on est toujours la proie d’un autre. Et puis il y a cette conclusion, un peu inattendue, qui pourra être comprise comme un écho inversé de celle de L’Affaire du collier.

Les antagonistes sont plutôt fonctionnels (tout comme la plupart des figurants, d’ailleurs) et ne resteront pas dans les annales de la série. Le visage de celui qui tire les ficelles reste dans l’ombre le temps qu’il faut, dans la plus pure tradition de la bande dessinée d’énigme policière, à la manière de Ric Hochet ; un artifice de Sente, car le lecteur l’aura démasqué assez rapidement – bien que l’auteur soit suffisamment rusé pour intégrer une fausse piste dans son intrigue. Le scénariste réutilise quelques personnages secondaires connus, sans doute pour la forme, car leur rôle est particulièrement restreint. Le lecteur retrouvera ainsi David Honeychurch (le second du capitaine Blake au MI5), le colonel Cartwright, sir Charles Garrison (le surintendant de Scotland Yard) et le chercheur Driss Alaoui. Enfin, la place inexistante des femmes dans cette histoire a déjà été évoquée plus haut. C’est d’autant plus étrange que les auteurs de la reprise avaient, au fil des années, créé plusieurs personnages féminins : la scientifique (et transfuge) Nastasia Wardynska, l’agent du FBI Jessie Wingo, la romancière Sarah Summertown ou encore Eleni Philippidès. Et Sente n’était pas le dernier en la matière, puisque c’est lui qui a introduit la plupart de ces héroïnes. Alors, qu’est-ce qui explique ce retour en arrière, surtout de la part d’un auteur qui a fait souffler une « vague féministe » (osons) sur la série ?



Narration visuelle

Ce tome constitue la dernière œuvre d’André Juillard, achevée peu de temps avant son décès. Le lecteur peut savourer la narration visuelle avec cette idée en tête, ce qui peut l’amener à regarder les planches, plus sous cet angle que sous celui d’une émulation de celles d’Edgar P. Jacobs. L’artiste réalise des dessins respectant les grands principes de la ligne claire : des contours systématiques, des dessins conçus pour des couleurs en aplat, pas d’ombre pour les personnages, des reproductions de véhicules aussi fidèles que possible, des décors réalistes, une construction recherchant la meilleure lisibilité possible. En outre, il s’accommode des spécifications imposées par l’exercice de style de respecter les caractéristiques de la série : des phylactères qui peuvent s’avérer très imposants en prenant plus de place que le dessin dans une case, et un lettrage en bas de casse.

Le lecteur observe que l’artiste favorise des traits de contours particulièrement fins, minutieux, à l’épaisseur régulière, une fausse simplicité, un rendu qui lui est propre, un peu éloigné de celui de Jacobs, peut-être plus figé, avec moins de mouvement. Il approche les représentations avec le souci de la plausibilité et du réalisme, sans artifice pour aller au plus court, pour simplifier la prise de vue ou pour éviter une prise de vue trop complexe. En filigrane, le lecteur apprécie l’élégance discrète des personnages, la richesse des décors et des accessoires, la diversité de lieux et des actions. Il y a là un équilibre entre détail et lisibilité qui reste admirable, comme si rien n’était superflu, mais qu’il n’en fallait pas moins.

La perspective de ne plus pouvoir découvrir de nouvelles planches de cet artiste rend peut-être le lecteur plus sensible : il savoure plus consciemment certains moments. Olrik chutant à travers la trappe, en contreplongée, en pensant à la violence soudaine du choc quand le nœud coulant va se resserrer autour de son cou. L’avion Westland Lysander effectuant une manœuvre serrée pour passer au plus près de la façade de Scotland Yard. La posture très guindée des officiels autour d’une grande table dans un bureau du même établissement. Les efforts de Blake et d’un ouvrier pour dégager un coffre enserré dans des moellons. Le mouvement de levier avec un tournevis pour faire céder le châssis d’une fenêtre fermée. Mortimer montant à cheval pour une randonnée dans la campagne. La découverte de l’intérieur de l’église de Longval. La beauté des paysages côtiers avec les formations rocheuses et les grottes. La conversation téléphonique de Blake et Mortimer avec David Honeychurch, devant cet appareil antique et cette paroi lambrissée. Et bien sûr l’avancée souterraine de l’excavatrice La Taupe à travers les parois rocheuses. À ce moment, le lecteur se fait la réflexion que la narration comprend des moments attendus et emblématiques : aventures souterraines (occurrence régulière dans la série) ou Blake et Mortimer devisant posément devant un feu de cheminée. La forme de l’excavatrice de poche pourra quand même susciter une forme de perplexité chez certains lecteurs : le diamètre de la foreuse étant inférieur à celui de l’habitacle (la carlingue), comment la partie supérieure de l’appareil ne peut-elle pas se retrouver forcément coincée par la roche au bout de quelques décimètres ? Et en conséquence, comment cet engin peut-il avancer ? 



Conclusion

Un album de plus dans la série des Blake & Mortimer, certes, et aussi le dernier réalisé par André Juillard, l’un des dessinateurs historiques de sa continuation. Un bel album pour sa narration visuelle à la clarté exemplaire, à la richesse discrète et tangible, à l’élégance inégalée de la ligne claire. Une intrigue sur une trame classique, intégrant les éléments récurrents attendus de la série, et proposant une aventure mêlant dépaysement, enjeux régionalistes et mythologie, avec une approche inattendue du mythe du roi Arthur. Des clins d’œil réussis et des déjà-vu discrets. Malgré ses faiblesses (les caractérisations de Mortimer et des antagonistes), une narration qui respecte la plupart des codes jacobsiens et leur rend hommage sans les singer ni sombrer dans la caricature non voulue. Enfin, la disparition de l’artiste – il était le dessinateur numéro un de la reprise - pose un défi de taille à l’éditeur : lui trouver un successeur suffisamment convaincant et performant sur la durée.