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mardi 18 juin 2024

Chimère(s) 1887 T05 L'ami Oscar

Pas de doute, tu es bien un mâle. Douillet comme tous les autres !


Ce tome fait suite à Chimère(s) 1887 T04 Les Liens du sang (2014). Son édition originale date de 2016. Le scénario a été réalisé par Christophe Pelinq (Christophe Arleston) & Melanÿn (Mélanie Turpyn), les dessins par Vincent Beaufrère et la mise en couleurs par Dame Morgil. Cette bande dessinée compte quarante-six pages.


Début 1880, la construction de l’élégante tour Eiffel n’avait pas encore commencé. Mais la hideuse meringue avariée du Sacré-Cœur poussait inexorablement au sommet de Montmartre, sur les os broyés et le sang coagulé des Communards. Mais peu importait pour les joueurs du Cercle montmartrois, absorbés par les tapis de roulette ou de baccara, le jeu de cartes alors en vogue. On y mise gros, on peut y perdre beaucoup, suivant que l’on approche ou non les neuf points… Il avait suffi cette nuit-là d’une carte, un trois de pique, pour sceller le destin de Chimère. Le notaire Paul Dumortier a perdu gros et il doit trouver un moyen de rembourser. En rentrant chez lui à pied, il tousse de plus belle, une vilaine toux, et il gamberge. Il pourrait… Il prend sa décision : il n’a qu’à envoyer un télégramme aux Montpessus, dire que la mère est morte, que la famille ne paie plus, personne ne saura jamais. Cinq louis pour lui chaque mois, il aurait dû y penser plus tôt. Sa décision est prise.



Huit hivers plus tard, les nuits étaient toujours longues, et certaines plus encore que d’autres... Madame Gisèle, la tenancière de la Perle Pourpre, sa fille Chimère, son bras droit Léonard et la fille de joie Apollonie sont réunis dans le grand bureau de la maison close. L’adolescente gifle la prostituée qui refuse de lui dire qui l’a envoyée. Sa mère s’interpose : on ne frappe pas les filles au visage. Apollonie répond que les autres aussi sont dangereux, ils pourraient la tuer, les tuer, il y a tellement d’argent en jeu. Elle continue : Ce sont des choses qui les dépassent, il ne faut pas résister, des banques américaines, des centaines de millions de dollars or. Elle explique qu’il faut la plaque photographique aux Américains, celle qui peut impliquer Lesseps dans une affaire de mœurs. En réponse à une question de Chimère, elle ajoute que ce qu’ils veulent, ce n’est pas l’argent du chantage, mais le canal de Suez ; elle l’a compris en fouillant les affaires de monsieur Timothy Hugh-Edson. Chimère se dit qu’ils n’ont qu’à assassiner cet individu. Léonard lui fait observer qu’ils ne sont pas des assassins. Elle prend un temps pour prendre le médicament que lui a prescrit le docteur Charcot ; sa mère estime qu’elle n’a pas besoin de cette drogue. Sa fille s’emporte répondant que c’est à cause d’elle, que c’est parce qu’elle a voulu les noyer alors qu’elle était encore un fœtus dans son ventre. Elle ressentait son angoisse, son besoin de mort, puis cet étouffement. Avec ce remède, elle réfléchit plus vite, elle comprend mieux tout. Elle veut savoir qui est son père ; sa mère refuse de le lui dire. Chimère demande à Apollonie de lui arranger un rendez-vous avec son Américain : elle veut négocier directement avec lui, pas pour une somme d’argent, mais pour un service, trouver l’identité de son père.


La dynamique de l’intrigue reste forte : à peine un danger éliminé (Winston Burke), un autre arrive (Apollonie, la nouvelle à la Perle Pourpre), et le comportement téméraire de Chimère la met en danger (une adolescente de treize ans qui cherche des noises à des affairistes et leur intermédiaire Timothy Hugh-Edson). Le lecteur n’entretient pas beaucoup de doute sur le fait que Chimère leur en fera voir, tout en sachant qu’elle risque à chaque fois de payer le prix fort, comme son agression dans le tome précédent, ou son internement dans celui d’avant. Et puis Oscar, le personnage du titre de ce chapitre, est un peu plus jeune qu’elle : il y a de gros risque qu’il fasse des bêtises avec une arme à feu. Le lecteur observe comment les circonstances rapprochent ces deux jeunes gens, comme le garçon se met naturellement au service de la demoiselle pour la protéger, et comme celle-ci fait ses propres expériences, y compris ses propres erreurs, sans jamais se retrouver dans la position de la donzelle en détresse, providentiellement sauvée par le beau héros mâle. De fait, l’histoire prend régulièrement des allures de récit d’aventures : un joueur endetté menacé, la toute jeune Chimère qui farfouille dans les affaires des Montpessus en toute indiscrétion avec le risque de se faire prendre la main dans le sac, des parties fines compromettantes, une tentative de fuite dans une gare parisienne, une sévère addiction, avec des dessins toujours aussi enjoués et dynamiques, discrètement influencés par les mangas.



Dans ce tome, Chimère tient le rôle principal, apparaissant dans trente-trois pages, en cumulant le temps présent du récit, et le temps du passé. Le lecteur semblait disposer des éléments lui permettant de retracer l’ensemble du parcours de la jeune fille depuis sa naissance, son bref passage chez une nourrice, puis sa mise en pension chez les Montpessus. Les auteurs lui montrent le rôle joué par le notaire Paul Dumortier, plus retors qu’il ne l’avait supposé. Ainsi le fil de la vie de Chimère se trouve établi sans solution de continuité. Le lecteur retourne en 1880, voyant les imposants échafaudages du chantier de construction de la basilique du Sacré-Cœur. Après la perte de grosses sommes d’argent, Dumortier descend les rues de Montmartre, le lecteur pouvant voir les rues pavées, les escaliers, l’activité nocturne avec les filles en train de racoler. Plus loin, il peut admirer une vue extérieure générale de la belle demeure isolée des Montpessus, la façade de l’immeuble abritant l’étude du notaire Boirivent, des toits de Paris avec leurs cheminées. Le dessinateur sait combiner une apparence de dessin un peu jeté avec une précision descriptive solide, comprenant de nombreux détails. Les tenues vestimentaires sont également représentées de manière soignée. Comme dans les tomes précédents, les orgies chez les Montpessus sont mises en scène sans hypocrisie, avec un peu de nudité, sans appartenir au registre érotique, et encore moins pornographique. Les visages présentent des exagérations, avec une discrète influence manga bien assimilée, ce qui les rend plus expressifs, que ce soient les émotions plus intenses chez les adolescents, ou les colères et la fourberie plus sophistiquées chez les adultes.


Les scènes du passé viennent apporter des explications à quelques conséquences qui pouvaient encore paraître incongrues, et de façon très organique et intégrée, elles mettent en lumière la genèse des motivations de Chimère. Ainsi le lecteur la voit farfouiller dans les affaires d’Henriette Montpessus pour trouver des informations sur l’identité de ses vrais parents, et à l’adolescence ce questionnement est profondément inscrit dans l’esprit de la jeune, à en devenir une obsession. Ce besoin de savoir est encore renforcé par ses séances avec le docteur Jean-Martin Charcot (1825-1893) dans les deux tomes précédents. Sa prescription à base de morphine génère d’autres conséquences, que Chimère doit également affronter. Dans ce tome, il n’apparaît pas de nouveaux personnages historiques ; il est toutefois également fait mention de Cornelius Herz (1845-1898), homme d’affaires qui fut impliqué dans le scandale de Panama. Comme pour les scènes du passé, le lecteur prend le temps de regarder les différents environnements, décrits avec soin sous une apparence trompeusement un peu négligente : les toits de Paris autour de la Perle Pourpre, la belle porte du couvent avec l’arche de pierre, le pont des Arts, les quais bas de la Seine, Notre-Dame de Paris, la grande galerie du musée du Louvre, la façade de la gare Saint-Lazare, une grande ville de Panama, et bien sûr plusieurs pièces de la Perle Pourpre dont la cave. Là aussi, les auteurs montrent la réalité des activités professionnelles, avec des prostituées accueillant le client dans des tenues affriolantes, sans intention érotique dans les dessins.



D’un côté, le lecteur éprouve parfois une sensation d’enchaînement mécanique d’une scène à l’autre, de nouveaux événements survenant régulièrement venant chasser le précédent, comme si l’intensité dramatique subissait des fluctuations qui rendaient la narration un peu moins prenante. D’un autre côté, le récit porte en lui de nombreux constats sous-jacents, ou des réflexions incidentes. Le chemin de vie de Chimère atteste du poids que font peser les décisions de sa mère, avant même sa naissance. Le comportement de l’adolescente montre une volonté que rien ne peut entamer, qui ne permet à personne de prendre l’ascendant sur elle. Le lecteur rapproche ce comportement de celui d’Oscar qui s’est approprié une arme à feu : deux adolescents ne pouvant pas avoir conscience des enjeux des adultes et de leurs moyens d’action, deux jeunes gens à qui l’action ne fait pas peur, sans compréhension des conséquences potentielles ce qui le rend très dangereux aussi bien pour eux-mêmes que pour les autres. Chez les Montpessus, Dumortier panique en voyant Chimère venir vers lui et lui adresser la parole, au point de la prendre pour un spectre, ou la manifestation de sa culpabilité qui se trouve ainsi incarnée. Les auteurs mettent en scène comment chaque personne se comporte en fonction de son passé, de son éducation, de son expérience de vie qui lui a montré qu’il ne peut pas en attendre de cadeau et qu’il n’y a que lui pour s’occuper de ses propres intérêts. Les uns et les autres ont développé des stratégies comportementales qui sont devenues des automatismes. Par exemple, Apollonie tente de séduire systématiquement toute personne de son entourage, quasiment un réflexe, sans réelle intention. Oscar reproduit le comportement violent de Fernand, n’ayant eu que ce modèle à base de domination comme exemple.


Chimère continue d’avancer dans la vie avec une détermination inébranlable, un sens inné de la stratégie, et une expérience limitée qui s’enrichit de ses erreurs. L’artiste dose efficacement une apparence spontanée avec une densité d’informations visuelles solide, qui rendent les dessins très vivants et consistants. Le récit revient les pièces manquantes du puzzle de la vie de Chimère jusqu’à son arrivée à la Perle Pourpre, consolidant ainsi ses motivations, et il poursuit l’intrigue relative au chantage de Ferdinand de Lesseps, et à la recherche de l’identité du père de Chimère.



lundi 17 juin 2024

Le Chant des Asturies (1)

Il y avait leur droit à réclamer la justice.


Ce tome est le premier d’une tétralogie indépendante de tout autre. Sa première édition en version originale, date de 2015. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2023. Il comprend deux cent dix-huit pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris. Il s’ouvre avec une préface de deux pages, rédigée par Jesús Alonso Carballés, professeur de civilisation de l’Espagne contemporaine, historien à l’université Bordeaux Montaigne.


1909. l’Espagne, ce vieil empire où un monarque inutile règne sur vingt millions de mendiants, se vide de son sang en Afrique. Pour atténuer le fiasco du Maroc, le président Maura décrète le service militaire obligatoire. La Semaine Tragique éclate à Barcelone. Huit ans plus tard, la vie des classes travailleuses est toujours aussi misérable, et l’été s’annonce asphyxiant : en août 1917, les hommes et les femmes investissent la rue et lancent une grève générale révolutionnaire. Le général Burguete et sa moustache gominée se mobilisent en pleine canicule pour chasser ces animaux nuisibles – comme il appelait lui-même les mineurs. La République est proclamée le 14 avril 1939 : Alfonso XIII fait ses bagages et s’enfuit au volant de sa Duesenberg après avoir lancé quelques phrases célèbres qui allaient entrer dans l’Histoire. Mais lors du printemps républicain, la violence éclate : le nouveau Gouvernement est inauguré par un affrontement entre ouvriers et policiers à Guipízcoa, et une grève massive à Séville. En fin d’année, une autre grève en Estrémadure se solde par le lynchage de quatre gardes civils, accusés d’avoir assassiné un paysan à Castilblanco. Et quatre jours plus tard, la Benemerita réprime dans le feu et le sang une manifestation à la Rioja, laissant derrière elle une douzaine de morts et une trentaine de blessés. 1932. Des vents troubles soufflent au début de la nouvelle année : une insurrection anarchiste éclate dans la région de l’Alt Llobregat, en Catalogne. Une fois la révolte réprimée, les leaders syndicaux sont envoyés en exil, en Guinée sur un cargo. À l’été 1932, la température continue de grimper. En janvier 1933 a lieu la tragédie de Casas Viejas, où les forces du gouvernement assassinent de sang-froid vingt-deux personnes. Ce même mois, un autre moustachu inquiétant apparaît sur la scène européenne : Adolf Hitler arrive au pouvoir en Allemagne.


En novembre, se déroulent des élections générales en Espagne : les républicains d’Azaña et les partis de gauche s’effondrent, et la droite catholique s’empare du pouvoir. À Noël 1933, à Madrid, Tristán Valdivia quitte la ville et repart dans le nord, à Montecorvo de Camino, sa ville natale où son père est le marquis et un riche homme d’affaires, propriétaire de mines. Parmi les mineurs se trouve Apolonio, homme solidement charpenté, respecté de tous, père de la jeune Isolina qui travaille chez le marquis.



Le lecteur sait qu’il s’embarque pour une reconstitution historique de grande envergure, quatre tomes de plus de deux cents pages chacun, et peut-être une partie de l’histoire de l’Espagne qu’il méconnait totalement. L’introduction de l’historien permet de disposer d’un contexte global et d’un cadre sur l’importance de cette révolution, et ces conséquences réelles. Il écrit : L’auteur réussit à reconstituer l’histoire de la Commune des Asturies. Zapico le fait avec un objectif manifeste : Sauver la mémoire et l’identité des protagonistes d’une révolution oubliée, des personnages et des événements réels sont habilement mélangés avec d’autres nés de son imagination. Alonso Carballés conclut : L’auteur plonge ainsi le lecteur dans une majestueuse recréation historique qui se déroule dans un temps et un espace réel mais aussi affectifs, entre dénonciation des injustices séculaires et nostalgie des solidarités ouvrières passées.


À son tour, le bédéiste met en place le contexte historique en trois pages, deux de six cases et une de cinq cases, à partir de 1909 (L’Espagne, ce vieil empire où un monarque inutile règne sur vingt millions de mendiants, se vide de son sang en Afrique) jusqu’aux élections de novembre 1933 (les élections générales en Espagne : les républicains d’Azaña et les partis de gauche s’effondrent, et la droite catholique s’empare du pouvoir). Le lecteur a ainsi pu disposer de repères nécessaires et suffisants pour comprendre l’environnement politique. Il fait alors connaissance avec Tristán Valdivia, le fils du Marquis, puis au chapitre II avec Apolonio mineur. Il plonge donc dans un roman choral, avec deux personnages principaux, et plusieurs autres dont l’importance varie en fonction des événements : d’autres mineurs, chacun avec leur caractère et leur position familiale, Isolina la fille d’Apolonio, le Marquis de Montecorvo père de Tristán, Ordoñez le responsable du journal La Noticia. L’artiste donne une identité visuelle facilement reconnaissable à chaque personnage, avec un trait de contour un peu épais, un degré de simplification et une forme de visage parfois un peu exagérée. Il met en œuvre une direction d’acteurs, de type naturaliste, avec un œil pour les postures. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut apprécier le regard des hommes à la terrasse d’un café regardant passer une belle voiture, la confiance en lui qui émane de la silhouette assurée d’Apolonio, le choc traumatique d’Olegario ayant assisté à l’exécution de sa mule par l’ingénieur, Isolina vexée en découvrant la cachoterie de Tristán, Apolonio laissant ses émotions s’exprimer sous l’effet de l’alcool, le Marquis sincèrement et profondément pris de court par la haine visible sur le visage des mineurs, etc.



Alors qu’il pouvait craindre un ouvrage dans lequel le didactisme prenne le pas sur la dimension humaine, le lecteur fait rapidement l’expérience d’un véritable roman, de grande ampleur. L’auteur met à profit ses talents de narrateur visuel avec une aisance née d’années de pratique. Le lecteur observe qu’il sait doser la densité d’informations visuelles avec élégance, et qu’il s’investit fortement pour représenter les environnements avec une grande régularité, aussi bien dans les scènes en extérieur, qu’en intérieur. De page en page, le lecteur absorbe les descriptions de manière organique : la campagne, les mines, les maisons modestes des mineurs, le siège du journal, la luxueuse demeure du marquis, la salle d’opéra, un café, le village, l’église, etc. Les qualités de metteur en scène apparaissent également en creux, avec une grande variété de plans : le voyage en train quasi silencieux de Madrid à Montecorvo, la montée d’une cage et la descente simultanée d’une autre en colonne sur une page dans le puits de mine, les scènes du quotidien comme d’étendre le linge, les métaphores visuelles (un chat essayant d’attraper des oiseaux près d’une vasque), les trois fac-similés de première page du journal La Noticia, la brutalité de la violence (le lecteur n’est pas près d’oublier le coup de masse asséné sur la nuque de la mule), les scènes de foule avec des dizaines de personnages, le désarroi de Tristán Valdivia qui ne sait plus comment se comporter, etc.


Au début, il semble acquis que Tristán Valdivia correspond au rôle du gentil, qu’il en va de même pour Apolonio, et que le marquis incarne l’odieux capitaliste profiteur dénué de toute morale, de toute empathie pour les mineurs. Ces trois personnages incarnent chacun une facette différente de l’Espagne, entre oisifs, ouvriers et propriétaires. Le lecteur s’aperçoit rapidement qu’ils ne sont pas faits d’un seul bloc. Le jeune homme, surnommé petit marquis, mène une vie oisive, avec une forme d’autodestruction en par la cigarette et l’alcool. De fait, le mineur se conduit en meneur d’hommes, mû par une forme de solidarité, et imposant ses décisions par la force chaque fois qu’il veut des résultats. Le Marquis ne semble avoir que ses intérêts en tête, la préservation de sa marge et de ses bénéfices, aux dépens des mineurs. De manière inattendue, au cours d’une conversation avec des investisseurs, il apparaît qu’il est attaché à son pays et à sa région, quitte à passer à côté d’affaires juteuses, et qu’il espère que son fils finira par se rapprocher de lui, qu’il éprouve une véritable affection pour son fils, étant prêt à le soutenir dans la voie qu’il choisira quelle qu’elle soit. Le parcours de vie du Marquis ne l’a jamais amené à considérer les mineurs et leurs familles comme des êtres humains, par ignorance, sans mauvaises intentions.



La situation sociale et politique de l’Espagne à cette époque et dans cette région se trouve pleinement incarnée au travers de ces personnages, de leur vie, de leurs interactions, de leurs actions. Le lecteur perçoit les principaux personnages comme autant de facettes de cette société. Il ne peut que s’indigner des conditions de vie des mineurs, tout en constatant avec Apolonio les comportements brutaux et méchants de certains. Il éprouve pus de difficultés à entendre le raisonnement purement économique du monde des affaires. Il hésite entre l’inéluctabilité de cet ordre du monde, les ouvriers ne pouvant pas lutter à armes égales contre le patronat. Il ressent de l’empathie pour chacun de ces êtres humains qui souffrent, quelle que soit leur position sociale. Il est également convaincu que ça ne peut pas continuer comme ça. Il partage les constats d’Apolonio : les mineurs vivent comme des animaux et ils sont traités comme des animaux, que l’oppression du puissant a une limite, qu’ils ne peuvent pas mourir de faim en silence, avoir honte face à sa propre famille ou mourir dans un puits les yeux fermés, au-delà des droits de la Compagnie à les exploiter ou du Gouvernement à les soumettre, il y a leur droit à réclamer la justice. Leur droit à se rebeller contre tout et contre tout le monde.


Un projet ambitieux : reconstituer le déroulement de la Commune des Asturies, en exposant le contexte socio-politique, les enjeux. Donner à voir ce moment historique au travers de la vie de personnages. Ce premier tome apparaît comme une réussite éclatante : une narration visuelle riche et facile à lire, des individus complexes portant en eux leurs contradictions, sans être animés par une idéologie prête à l’emploi. Une évocation incarnée sur laquelle le souffle de la révolution se fait sentir, avec toute la violence qu’elle peut contenir.



jeudi 13 juin 2024

La Trahison du réel: Unica Zürn, portrait d'une schizophrène

Comprendre qu’une œuvre soit plus investie que la vie…


Ce tome contient une évocation d’une partie de la vie et de l’œuvre d’Unica Zürn, une artiste allemande. L’édition originale date de 2019. L’album a été réalisé par Céline Wagner, pour le scénario, le dessin et la mise en couleurs. Il comprend cent-onze pages de bande dessinée. Il comporte à la fin des notes au lecteur et des carnets ouverts, soit un dossier de vingt-cinq pages. S’y trouvent une introduction d’une page, des citations de Gilles Deleuze, Stéphane Mallarmé, Michel Foucault, Anselm Kiefer, Gregory Bateson, les libertés prises à l’égard des faits biographiques, des illustrations de l’autrice, un article sur les dessins automatiques et les poèmes anagrammes, des œuvres de Zürn, des poèmes extraits de L’homme-Jasmin, un texte sur Le camp des Mille d’Aix-en-Provence, et un sur Le palais idéal du Facteur Cheval.


Unica a imaginé un grand hypnotiseur qu’elle baptise H.M., une entité supérieure qu’elle porte aux nues. Cloué dans un fauteuil roulant, il est impossible à H.M. de la toucher. L’abstraction du corps incarne leur union spirituelle, à l’image de l’amour pur, selon elle. Elle attend ses prophéties pour accomplir son merveilleux destin. […] Elle se rappelle les émois de l’aube faits de beauté et de souillures, où il fut clair qu’ensuite, rien ne serait comme avant. La précoce conscience de la mort, les pulsions érotiques de l’enfance et avoir manqué à sa parole tant de fois, malgré l’indulgence des amis, hantent ses rêveries quotidiennes. Dans les bois, des corps de femmes nues, des robes rouges à même le sol. Un homme en fauteuil roulant s’adresse à Unica : il lui intime de ne pas se contenter de cette vie médiocre, elle mérite mieux que ça. Il se lève de son fauteuil et ramasse une femme dont le corps nu est en désordre. Il continue : Hans Bellmer la croit fragile ? Qu’elle lui montre qui elle est vraiment ! Qu’elle ne se laisse pas manipuler ! Elle était bien plus hardie quand elle était petite fille. Qu’attend-elle pour se défendre ? Lui résister ?



Unica a une certitude. Le grand hypnotiseur est sur le point de dévoiler son visage, dont chaque passant porte la trace ; il suffirait de superposer toutes ces figures pour atteindre la vérité. Elle est maintenant revêtue d’une robe blanche et elle avance de nuit dans les bois, une chandelle à la main. Le grand hypnotiseur est dans son fauteuil roulant et il avance au milieu de la chaussée dans une rue étroite. On la trait de folle. On lui reproche de se comporter comme une enfant obstinée dans sa quête de merveilles. Elle fume assise, fenêtre ouverte, dans sa chambre d’hôpital psychiatrique. Elle éprouve la sensation qu’une femme à la chevelure de serpents lui conseille de se montrer telle qu’elle est. Le grand hypnotiseur reprend ses exhortations : Tout le monde la croit fragile, pas seulement Bellmer ! Elle n’a pas besoin d’eux ! Va-t-elle se contenter de singer la vie des autres ? Devenir adulte, vieillir, mourir ? Elle se trouve maintenant dans un parc avec des arbres en fleur, elle sait que l’heure de la délivrance est venue. Elle va quitter Bellmer et épouser son grand H.M.


Pas sûr que le lecteur soit familier d’Unica Zürn (1916-1970) et de son travail, ou de son importance au sein du mouvement surréaliste, et vraisemblablement pas non plus de sa vie personnelle, en particulier sa schizophrénie. Dès la première page, la narration le prend également au dépourvu : comme six cases par bande de deux, des images d’arbres dans une forêt en bleu et rouge sur fond blanc, avec la tête d’un cadavre couché au sol. Comme apposé sur ces cases, se trouve un cartouche de texte sur fond blanc sans ligne de bordure évoquant H.M. cette entité supérieure qu’elle s’est inventée. La deuxième planche est constituée d’une image en pleine page, majoritairement réalisée à l’aquarelle, ce mystérieux H.M. s’adressant à Unica que le lecteur ne voit pas. Après deux pages de narration visuelle à base de bandes et de cases, vient une autre planche de six cases avec un texte apposé par-dessus. En page quinze, une composition de trois bandes de chacune deux cases, dont quatre sont réalisées au stylo, des dessins réalisés par l’autrice à la manière d’une partie des œuvres d’art de l’artiste. Le lecteur va être régulièrement surpris par des changements de mise en page ou de technique de dessin et de peinture. Une peinture en pleine page dont la partie de gauche montre Unica assise par terre dans des teintes mordorées, et la partie de droite Hans dans des teintes bleues. Le lecteur ressent cette diversité qui s’adapte à l’état d’esprit de l’artiste faisant usage d’éléments hétéroclites en toute liberté : des taches d’encre sur un phylactère, le début d’article de dictionnaire sur Zürn, des silhouettes indistinctes dans une pièce avec leur nom dessus, d’autres dessins automatiques à la manière de l’artiste, des lettres de Bellmer, des poèmes anagrammes, etc.



L'autrice montre donc différents passages de la vie de l’artiste, avec une approche subjective, adoptant la sensibilité de cette dernière. D’un côté, le lecteur découvre une suite d’événements déformés par le désordre mental, tout en étant parfaitement intelligibles. Une phase d’internement, une autre de vie en couple avec Hans Bellmer, un rendez-vous avec un galeriste important en 1957, des moments de création en fumant une cigarette, un café en terrasse à Paris avec André Breton (1896-1966), Hans Bellmer et Max Ernst (1891-1976), une promenade nocturne dans les rues d’une ville, un acte pyromane dans une chambre de l’hôtel Jasmin, un nouvel internement où elle côtoie plusieurs autres femmes, le retour à la vie en couple avec Hans Bellmer. De ce point de vue, les dessins remplissent une fonction descriptive, avec un degré un peu simplifié dans la représentation, des inspirations tirées de différents courants picturaux du vingtième siècle. Dans le même temps, chaque moment est vécu par le biais des émotions et des états d’esprit d’Unica Zürn, ce qui apparaît dans ses remarques, dans les courts textes créés par l’autrice, dans le glissement des représentations. Le registre des images fluctue parfois insensiblement, avec des détails (H.M. qui n’a pas de bouche dans son visage), parfois dans la palette de couleurs (la deuxième séquence qui est rouge), d’autres fois avec l’intégration d’un élément mythologique (la gorgone), dans le comportement de Zürn qui se met à danser, le retour d’une forme particulière ou d’une couleur qui renvoie alors à une scène précédente, etc.


L’autrice épate le lecteur en lui faisant ressentir le monde comme Unica Zürn, ou en tout cas avec une interprétation très personnelle et peu conventionnelle de la réalité. Le lecteur éprouve une étrange sensation de dédoublement : à la fois il éprouve le réel à travers les convictions et les prismes de l’artiste, à la fois il ne peut pas se départir de sa rationalité. Il se rend compte que la narration forme un tout cohérent qui intègre ces deux aspects en un récit fluide, que les œuvres à la manière de Zürn y trouvent leur place, avec ce paradoxe de percevoir d’où vient son inspiration et en même temps de faire l’expérience de textes (poèmes anagrammes) et de visuels (dessins automatiques) qui ne lui seraient jamais venus à l’esprit. Une sorte de pas de côté, de capacité à envisager son environnement avec un regard original. L’autrice parvient ainsi à la fois à mettre en lumière ce qui engendre une vision différente, et à montrer une artiste qui sait se détacher des modes de pensée traditionnels pour produire une œuvre originale, un Graal pour bien des artistes.



La vie d’Unica Zürn parvient à son terme, et la curiosité du lecteur le pousse à regarder l’iconographie du dossier qui suit, à lire quelques légendes, et finalement à tenter les premiers paragraphes de texte. Il découvre alors les notes ou des extraits de carnets de l’autrice, mis en forme. L’introduction, la première partie, relate ses questionnements sur la façon de rendre compte de la vie d’un être humain, en l’occurrence d’une artiste. Céline Wagner évoque le fait que : L’image, le portrait et plus généralement la représentation, attribuent une fausse identité à un personnage – Ici, une artiste insaisissable et son œuvre, source d’interprétation et d’inspiration intarissable pour elle. Cette identité, qu’elle soit peinte ou dessinée, relève nécessairement du fantasme, non moins que la photographie, obsolète dès la seconde suivant sa prise. Aussi faudrait-il considérer toute imagerie comme un leurre. […] Elle évoque le choix fait par la plupart des biographes d’aborder la vie de l’artiste par le prisme de la folie, angle qui lui paraît insuffisant. Elle a préféré préserver au mieux le mystère d’un esprit créateur qui se tient en marge de la normalité.


Le lecteur se plonge dans ces paragraphes qui prolongent la bande dessinée, qui lui donnent à voir la réflexion de l’autrice, ses questionnements, explicitant ainsi ses choix. Sur la représentation pour commencer, qui est forcément interprétation tronquée, sur le mystère d’un esprit créateur qui se tient en marge de la normalité, sur comment rendre à Unica Zürn ce qui lui est dû (l’acceptation de son imaginaire comme réalité et la reconnaissance de son choix d’appuyer sa pensée sur des signes plutôt que sur des faits), sur le fait de ses propres poèmes anagrammes et dessins automatiques afin de respecter le choix de départ de ne pas raconter la vie d’Unica Zürn, mais de faire l’expérience de sa pensée sur son travail, sur l’expérience de l’internement dans un contexte différent, à quinze ans d’intervalle. Le récit porte alors en lui une image du malade schizophrène écarté de la machine sociale et maintenu dans le réseau de l’hôpital, sous la surveillance de la médecine et la vigilance de leurs proches, c’est-à-dire une logique de contrôle qui, au-delà du domaine de la maladie et de la folie, s’étend à l’ensemble de la population, et conforte dans l’idée qu’on peut se prémunir des dérives de la normalité, sur la place de l’art brut dans la société et sa reconnaissance.


Pas sûr que le lecteur puisse être très investi dans une artiste dont il n’a peut-être jamais entendu parler, ou qu’il souhaite s’intéresser à l’art d’une schizophrène. En même temps, la couverture impressionne par sa composition, et un rapide feuilletage suffit à prendre conscience d’une œuvre d’autrice. La narration visuelle séduit immédiatement, par son originalité, sa forte personnalité et sa prévenance inattendue, rendant immédiatement accessible un récit basé sur plusieurs visions ou interprétations de la réalité, une variété de modes de rendu, et une unité cohérente sans solution de continuité. Le lecteur ressent la réalité par les perceptions d’Unica Zürn, sans jugement de valeur, une expérience remarquable. La forte impression réalisée par cette lecture le conduit à la prolonger par les carnets ouverts de l’autrice, une deuxième expérience remarquable d’honnêteté et de réflexion. Magique. L’autrice explicité que le sujet de cet album pourrait être : comprendre qu’une œuvre soit plus investie que la vie…



mercredi 12 juin 2024

L'Héritage d'Émilie T05 L'Arcane


Vaincu par une tisane ! Plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles !


Ce tome fait suite à L'Héritage d'Émilie - Tome 4 - Le Rêveur L'Héritage d'Émilie - Tome 4 - Le Rêveur (2006), dernier tome d'une série de cinq racontant une histoire complète. Sa première édition date de 2006. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Quelque part sur Thétys, John Hatciff a consommé des cristaux à l’état pur et il avance dans une immense cité déserte. Un observateur se demande combien de temps avant que les cristaux lui grillent la cervelle. Un autre constate que Hatcliff commence à rêver et qu’ils doivent se concentrer pour arriver à le suivre. L’homme voit une jeune fille en train de jouer du pipeau. Elle lève la tête, descend de son perchoir et se met à courir, il court après elle. Ils finissent par aboutir dans le cabinet de l’Arcane. Celle-ci accueille le visiteur avec empressement et elle lui dit qu’elle sait ce qu’il veut, car elle est l’Arcane. Mais son aide a son prix. Il répond qu’il est prêt à lui offrir tout ce qu’elle voudra. Elle lui demande de se souvenir, elle va lui dire l’histoire d’une reine et d’un guerrier, de leur amour perdu… aussi celle d’un trésor dont la plus belle pierre était fruit défendu. Pendant ce temps-là, le domaine d’Hatcliff est recouvert de neige. Bran demande à Christopher Jenkins s’il est sûr qu’Arkhos dort. Son interlocuteur lui répond que la mort n’entre pas ici, pas encore, mais Arkhos en a pour un moment car les tisanes de Nancy sont très efficaces. Bran s’esclaffe : Vaincu par une tisane, plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles ! Jenkins ajoute que rien n’est perdu car Émilie a deviné où se trouve l’entrée du labyrinthe. Ils rentrent dans la cuisine et Nancy les informe que Lady Darkmooth est à faire peur et que Meghan refuse de partir.



Émilie sort la montre qu’elle a récupérée auprès d’Arkhos en indiquant que c’est la clé du labyrinthe. Les quatre personnes sortent au dehors et se dirigent vers le kiosque. Émilie monte seule sur le plateau du kiosque et elle fait jouer la musique de la montre. Cela a pour effet de déclencher un mécanisme et le plateau descend de quatre mètres, révélant l’existence d’une salle circulaire souterraine, avec des étagères, une table de travail, une échelle pour pouvoir en sortir. Nancy, Bran et Jenkins l’empruntent pour rejoindre Émilie. Ils empruntent la porte et accèdent ainsi à au réseau d’immenses cavernes sous le domaine. Après une longue marche, Jenkins et Nancy n’en peuvent plus, et le petit groupe fait une halte. Nancy désigne Jenkins comme partiellement responsable de leur situation. À la demande d’Émilie, il raconte comme il a aidé Hatcliff à quitter le domaine. Ce dernier voulait qu’on le croie mort et garder le secret du passage… Alors, le soir de son départ, Hatcliff et Jenkins ont mystifié tout le monde ! Ce n’est pas une, mais deux explosions qui ont eu lieu en même temps ! Une charge avait été placée sous la souche et une autre dans la fusée qui devait être le clou de la fête… Hatcliff y a pris place sous les yeux de la foule… avant de s’éclipser discrètement par derrière.


A priori, la résolution de l’intrigue s’annonce plutôt simple : les personnages vont réussir à franchir la porte, avec l’aide de la gardienne ou à son insu, et tout va rentrer dans l’ordre. Dans le détail, le lecteur pressent que c’est un peu plus compliqué, entre Émilie qui a perdu de vue son objectif (le lecteur également), le visiteur (Arkhos) qui souhaite renter chez lui-même si cette notion a perdu de son sens car sa planète d’origine a beaucoup évolué, Louis-André Bertin (John Hatcliff) qui souhaite revenir sur Terre dans son domaine dont il pourrait assurer le renouveau et la pérennité, Nancy et Christopher Jenkins que les décennies sont en passe de rattraper, Lady Darkmooth et Meghan au seuil de la mort, sans oublier encore Dorothy, Alex et le troisième larron. Et puis, l’autrice continue de développer son récit dans de nouveaux territoires, comme elle l’a fait à chaque tome, continuant à créer plutôt que de se contenter de relier les différents fils narratifs entre eux et de révéler les mystères. Le lecteur s’en trouve fort aise car il se posait encore de nombreuses questions sur l’Arcane, le personnage qui donne son nom au titre de l’album. Il en apprend de belles tout du long de ce dernier tome, à la fois sur la nature de cette Sophie (l’autrice anticipant de quinze ans l’importance d’une innovation technologique majeure et inquiétante), à la fois sur celle d’Arkhos (énorme surprise), ou encore sur celle des leprechauns.



Alors que les précédents tomes l’y avaient habitué, le lecteur reste pris par surprise par la volonté de l’autrice de continuer à enrichir son récit, aussi bien sur le plan de l’intrigue que visuellement. Le voyage se poursuit, revisitant des lieux familiers du lecteur, et l’emmenant dans de nouveaux. En ouverture, un dessin occupant les deux tiers de la page : une magnifique vue des temples avec une architecture d’inspiration gréco-romaine, d’une dimension monumentale. Dès la page trois, Hatcliff pénètre dans le cabinet de Sophie, une diseuse de bonne aventure, avec une décoration puisant son inspiration à la fois dans les contes et les légendes, à la fois dans le folklore des gens du voyage. Le lecteur est venu pour ça, et il prend le temps d’observer chaque détail : les masques de type loup, la bouilloire négligemment posée par terre, la nappe étoilée, la boule de la diseuse de la voyante, les chats installés à leur aise, les cages à oiseau, le confortable fauteuil agrémenté de moelleux coussins, les bibelots sur les étagères, les grandes draperies rouges à liseré doré, un hibou perché, une urne, une guirlande végétale, une tasse à café, tout cela en une seule image. Il sait qu’il va se régaler dans ce tome encore. En effet, en suivant les personnages, il retourne dans le domaine enneigé, dans le réseau de cavernes monumentales sous le domaine, dans le château d’Hatcliff de plus en plus lugubre à mesure que la vie s’en retire.


L’artiste crée de nouveaux lieux, de nouveaux paysages enchanteurs. Devenu rêveur sous l’effet des cristaux, Hatcliff va consulter l’Arcane dans ce qui a l’apparence d’une grande fête foraine à ciel ouvert : stand de tir, stand avec une roue à tourner, montagnes russes, grande roue, la roulotte de Sophie, un immense chapiteau dans lequel il découvre une danseuse, des équilibristes, une créature ailée jouant de la harpe, un prestidigitateur faisant sortir des papillons de son chapeau, d’étranges petits quadrupèdes domestiqués et affublés d’un costume de scène, des ballons colorés, un trapèze, un câble de funambule, etc. Le lecteur pénètre également dans un grand hall animé par une fête du petit peuple, une scène comportant également un luxe de détails. Il patiente avec Émilie et Bran au pied d’un immense arbre dans une forêt magique, dont le tronc comporte une porte avec deux battants de plusieurs mètres de hauteur. Une cité fantastique abritant une tour où se trouve la porte. Etc. Le lecteur peut se projeter dans chaque lieu, peut constater leur géographie, leur aménagement, leurs éléments spécifiques, la manière dont es individus l’habitent. Il ressent le fait que chacun de ces lieux est à la fois concret et tangible pour l’artiste qu’ils existent dans son esprit, qu’elle s’y est souvent rendue, ce qui lui permet de les décrire dans leur cohérence, de les donner à voir au lecteur.



Transporté dans chacun de ces ailleurs si palpables, le lecteur devient tour à tour un voyageur, un explorateur, un habitant, en fonction des circonstances et des personnages concernés. Il perçoit inconsciemment que l’ensemble présente une solide logique, tout en découvrant de nouvelles informations qui s’emboîtent sans solution de continuité, et prenant conscience de pans entiers inattendus de ce récit, ayant tenu pour acquis que ce qu’il ignorait était insignifiant ou qu’il avait deviné ce qu’il en était (en particulier pour le fonctionnement des portes, ou pour la civilisation ayant réduit à néant l’empire d’Arkhos). L’autrice reste cohérente avec les grands principes de la série : il n’y a pas de héros au sens classique et altruiste du terme, Émilie ne fait pas soudainement montre de capacités extraordinaires physiques ou mentales. Il sourit en voyant que les sbires d’Arkhos (Dorothy, Alex et leur comparse) se retrouvent sur le bord de la route, totalement inutiles. Il sourit également en voyant Nancy et Christopher Jenkins faire leur âge et s’arrêter pour attendre le retour des jeunes (Émilie et Bran) tout en picolant un peu pour passer le temps. Il relève de ci de là des remarques en passant, dénotant un humour discret et piquant. Par exemple : Combien de temps avant que les cristaux lui grillent la cervelle ? Un peu d’ironie sur l’effet des substances hallucinogènes. Autre exemple, une gentille moquerie : Vaincu par une tisane ! Plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles ! Troisième exemple : Inconséquence féminine ! Elle plaisante quand la mort nous guette !! Enfin, de par le rôle de l’Arcane, le rapprochement avec l’autrice elle-même apparaît comme une évidence : elle incarne la créatrice elle-même, et elle conclut le récit par ces mots Le cœur bat encore pour commencer une autre histoire.


Le lecteur était parti avec un a priori sur la base de la couverture : une simple série d’une jeune femme découvrant le monde des fées, avec des dessins doux à l’œil. De tome en tome, il a découvert une intrigue explorant un monde d’une richesse visuelle inattendue, se développant dans des directions surprenantes, s’enrichissant à la fois de nouveaux éléments à chaque tome, et de lieux où l’autrice à l’habitude de s’y rendre régulièrement, par le pouvoir de son imagination. Il a été enchanté par les transports de l’aventure, par l’humanité et les failles de chaque personnage, par leurs manières simples, par l’amour de l’autrice pour les conventions de genre, et par la gentillesse et l’honnêteté avec lesquelles elle les nourrit.




mardi 11 juin 2024

L'homme miroir

On ne trouve jamais un Rembrandt dans les combles d’une vieille baraque.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa parution initiale date de 2024. Il a été réalisé par Simon Lamouret, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux-cent-trente-deux pages de bande dessinée. Il se termine par une demi-page de remerciements dans laquelle l’auteur précise qu’un livre ça peut prendre du temps et que trois années lui ont été nécessaires à l’élaboration de celui-ci. La couverture présente la particularité que la silhouette de l’homme assis est découpée dans le carton fort, laissant voir la page en-dessous.


La Roseraie – Vente domaniale pour cause de succession vacante. Dépendance de la maison de maître début XIXe (la bâtisse principale ne fait pas partie de la vente). Composée de cinq pièces de plain-pied : 108m² plus 300m² de terrain. Cadastré BC 252 lot 153. La propriété est encombrée. Le débarras sera à la charge de l’acquéreur. Le bien est vendu en l’état et situé en plaine agricole et boisée à 10mn de Ste-Chabelle – Accessible par transports en commun, à proximité des autoroutes A48 et A49. Mise à prix : 25 000 euros. En fin de journée, Élise arrive en voiture à Sainte-Chabelle, une petite ville de province. Elle s’arrête devant la dépendance, rentre sa voiture dans la cour, referme le portail. Elle prend sa valise dans sa voiture et rentre dans la maison. Elle appuie sur l’interrupteur : pas de lumière, il n’y a plus d’électricité. Elle utilise la torche de son téléphone et constate le fouillis présent dans chaque pièce. Elle se rend aux toilettes et s’y installe tout en ramassant une carte postale par terre pour la lire, pendant qu’elle urine. Un homme écrit à son amour et il évoque le mauvais temps, ainsi que ses marches qui lui permettent de réfléchir à l’avenir de façon plus sereine. Élise l’imagine dans son bain dans cette même salle de bain et sa compagne qui finit sur les toilettes et remonte sa culotte. Élise tire la chasse d’eau, conserve la carte postale avec elle et continue de visiter les pièces de la maison. Devant le bazar généralisé, elle décide de s’installer sur le canapé.

Son téléphone portable sonne : sa mère l’appelle. Élise lui indique qu’elle est arrivée à l’instant. Elle demande à sa mère quand Tom leur amène Antoine. Elle se demande qui achète une baraque sans la visiter. Elle prend le flacon d’armagnac sur la table basse devant elle et elle en boit une gorgée. Enfin, c’est trop tard pour regretter. Elle demande à parler à son père et elle lui fait un état des lieux : on ne voit pas grand-chose, mais ça a l’air à peu près en bon état, enfin pour une maison inhabitée depuis trente ans. Elle continue : les fenêtres n’ont pas l’air cassées, du moins dans les pièces qu’elle a explorées en arrivant. Elle n’a aucune idée s’il y a des vices cachés : elle n’est pas maçon, ni plombier. La maison a l’air de tenir debout, ça sent l’humidité et il y a pas mal de poussière, un peu comme avant chez mamie. De toute façon, ils verront tout ça demain. Elle raccroche, elle s’allonge sur le canapé sous une couverture, et elle éteint la lumière.


Quel étrange album : une couverture avec une silhouette découpée, c’est-à-dire une forme ludique plutôt à destination des enfants. Une bande dessinée entièrement peinte, avec un degré de simplification dans les représentations tout en conservant un haut niveau de détails. Des cases sans bordure tracée, des formes sans trait de contour. Une introduction d’une dizaine de pages dépourvues de mots à l’exception de la carte postale. Une période de quelques jours peut-être quelques semaines où Élise s’installe dans une maison achetée sans la visiter au préalable, avec son fils Antoine, et l’aide de ses parents Rachel et Philippe. Les gestes du quotidien pour débarrasser les pièces de tout le bazar qu’elles contiennent, de tous les souvenirs accumulés et laissés en plan. Chaque personnage réagit à sa manière à ces circonstances qui l’amènent à manipuler les vestiges de la vie d’une autre personne, décédée depuis, ce qu’il reste d’une vie. Chacun à sa manière réagit en accordant une importance nulle ou significative à ce qu’il trouve, à ce qu’il manipule, ce que cela réveille ou suscite en lui de manière consciente ou inconsciente. En cela, cet absent joue bien le rôle de miroir, reflétant un trait de caractère ou un souvenir chez l’un et l’autre. L’auteur va un peu plus loin que ça, évoquant quelques bribes de la vie de l’ancien propriétaire, montrant le contexte dans lequel il a utilisé ces objets, ces outils… ou au contraire en laissant le mystère.

L’auteur développe cette situation sortant de l’ordinaire, en la racontant de manière pragmatique : la suite de petites actions qui vont permettre de déblayer cette maison, le comportement banal de chacun des quatre personnages : la mère Élise, ses parents Rachel et Philippe, son fils Antoine. Tout comme eux, le lecteur est submergé par la quantité d’affaires présentes dans la maison : il ne semble pas y avoir un seul endroit épargné par l’accumulation de choses diverses, laissant présumer un comportement compulsif. Dans la page douze, il regarde la salle à manger, puis la cuisine en vue subjective, par le regard d’Élise : la table pas débarrassée, l’horloge comtoise, le papier peint aux motifs chargés, la vaisselle sens dessus dessous dans la cuisine. Puis les toilettes : des piles de journaux par terre et sur la cuvette. Puis la chambre : le lit ouvert mais pas défait, les vêtements en désordre. Une autre pile de journaux dans le couloir, des tableaux aux murs, une platine disque dans le salon, un piano, des fauteuils, un chapeau, des guéridons, des lampes, un pot à bonbons, un porte-bougie avec sa bougie, un paquet de cigarettes, un flacon d’armagnac, des revues, etc. Le lecteur finit par être aussi étourdi qu’Élise, par le nombre d’objets, par la perspective de devoir débarrasser tout ça.


Alors que les dessins semblent un peu simplifiés, le lecteur constate la densité d’informations visuelles à chaque page. Le grand-père effectue la révision de son camping-car avant d’aller chercher son petit-fils et de se rendre chez fille : l’alignement de pavillons est représenté dans des couleurs gaies, il ne manque pas une brique au pourtour des fenêtres, une poubelle est sortie sur le trottoir, un couple est en train de finir de mettre ses affaires dans le coffre de leur voiture, le lecteur peut également voir le tracé des places de stationnement, un mât d’éclairage, les végétaux dans les jardins, un escalier pour accéder à un perron, les fils électriques et leurs poteaux, etc. Le trajet en camping-car se déroule sur sept pages et le lecteur peut voir le paysage défiler, chaque lieu différent et bien décrit. Le premier midi, la petite famille mange sur une table dans le jardin et tout est là : les couverts, les assiettes, les verres, la bouteille d’eau en plastique, la bouteille de vin en verre, les chaises de jardin, l’herbe qui n’a pas été tondue depuis longtemps, les arbres et leur feuillage, la maison de maître en arrière-plan et sa clôture, le muret du jardin. Il est possible que le lecteur n’y prête pas attention à ce moment-là, toutefois s’il y revient par la suite, il constate que la brèche est déjà bien présente dans cette page cinquante-cinq. L’artiste fait montre du même investissement pour chaque endroit : chaque pièce de la maison dont le garage, le marché, les champs avec les chasseurs, une chambre de bonne pour Hannah et François, la déchetterie, un paquebot, un désert de sable, un paquebot, etc.

L’artiste adopte également une approche naturaliste pour les personnages : les gestes mesurés des grands-parents et leur visage creusé par les rides, les postures typiques des enfants pour Antoine et sa bouille ronde, les gestes plus assurés et plus confiants d’Élise. Chacun de ces personnages acquiert une vie propre sous les yeux du lecteur, une belle épaisseur et une forte plausibilité. Il sourit en voyant que la taille de police est un peu plus grande dans les phylactères du grand-père pour souligner qu’il parle un tout petit peu trop fort du fait de son audition défaillante. Il le voit absorbé dans son monde, complètement investi dans la remise en route de la Deux-Chevaux, complètement désemparé par l’absence de son épouse partie passer quelques jours seule au bord de la mer. Il ressent la douleur du faux mouvement d’Élise en déchargeant un frigo neuf. Il compatit à son mélange d’exaspération et d’inquiétude en voyant la réponse négative de la mairie après son entretien. Il éprouve une vive inquiétude en voyant Antoine manipuler un fusil totalement inconscient du danger d’une telle arme à feu. Il est en pleine empathie avec Rachel, la plus affectée par les souvenirs de la vie de cet inconnu.


L’auteur sait montrer comment chacun des quatre principaux personnages réagit à différents objets, avec une incidence également de nature différente. Le récit tient pleinement la promesse du titre : les artefacts résiduels de la vie du défunt agissent comme un miroir renvoyant la mère, les grands-parents, l’enfant à une partie d’eux-mêmes. Il montre également ce qu’une partie de ces objets a réellement signifié pour leur propriétaire à une époque de sa vie. Le lecteur ressent que le même processus se produit en lui : les personnages s’apparentent également à un miroir de différentes facettes de sa vie. Une remise en question de sa vie professionnelle, un autre regard sur sa relation amoureuse avec son partenaire de vie, sa passion ou son occupation lors des moments qui lui appartiennent pleinement, ses regrets ou sa nostalgie d’un chemin de vie que le hasard des circonstances l’a amené à délaisser, son rapport à la mort et au temps qui passe. Derrière la banalité pragmatique de faire place nette dans une maison, se trouvent des questions existentielles pour lesquelles il n’existe pas une seule réponse, encore moins une bonne réponse.


Un point de départ riche et fascinant : faire ressortir les points saillants de sa propre vie en découvrant des vestiges de l’intimité de celle d’un autre. La narration visuelle s’avère douce et d’une richesse extraordinaire, tant pour les détails, les lieux, l’expressivité de chaque personnage en fonction de son âge. Le récit se calque sur les actions ordinaires consistant à débarrasser une maison, avec quelques événements de la vie de tous les jours, en même temps cette vie intérieure qui réagit par automatisme à ces souvenirs d’un inconnu, renvoyant l’image de ses propres choix, de ses habitudes, de ce qui a été laissé de côté. Profond et sensible.


lundi 10 juin 2024

Coquelicot

Pour œuvrer à une société où la voix de chaque corps peut exister, compter et être entendue.


Ce tome contient une histoire complète, une fiction nourrie par la biographie de l’autrice. Sa publication originale date de 2023. Il a été réalisé par Fanny Vella pour le scénario et les dessins, la mise en couleurs a été réalisée par Poppy. Il comprend cent-seize pages de bande dessinée. Il débute par un court avertissement au lecteur : Cet ouvrage aborde des sujets difficiles ; pour en savoir plus, consulter la liste des thèmes en page cent-vingt-trois, c’est-à-dire : automutilation, dysmorphobie, dépression, malnutrition, viol. En fin d’ouvrage se trouve une postface de deux pages, explicitant l’intention d’informer, le plus tôt possible, de lever les peurs, les tabous. Le tome s’achève avec un texte de remerciements de deux pages, rédigé par l’autrice évoquant son histoire personnelle.


Dans un pavillon, ordinaire, la jeune Émilie répète un chapelet de Non, aux toilettes. Ses règles sont arrivées quand elle avait dix ans. Elles sont arrivées tout juste deux jours avant l’anniversaire d’une copine. Ce genre de copine populaire à qui on veut plaire à tout prix. Émilie avait hâte. Elle avait pu acheter son premier maillot de grande, mais ça allait être la cata avec ce mauvais timing. Parce qu’évidemment il avait fallu que ce soit une fête organisée à la piscine municipale. Elle avait tellement honte de saigner qu’elle avait inventé un prétexte pour ne pas rentrer dans l’eau. Elle avait alors passé l’après-midi sur une serviette de bain à côté de la maman de Marion pendant qu’elle, Christelle et Kadidja, ses trois meilleures copines, jouaient dans l’eau. Elle lui en voulait tellement à ce corps qui l’avait trahie ! Elle bouillonnait intérieurement. À cet âge-là, ce genre de moments était déterminant pour les amitiés, et elle loupait tout… Elle avait déjà l’époque une fâcheuse tendance à se trouver moins bien que les autres. Elle se comparait sans cesse et l’arrivée de ses règles n’arrangeait rien ! Il faut dire que les hormones avaient déjà commencé à opérer quelques changements. Des changements qui la laissaient perplexe.



À la dérobée, Émilie observe la maman de Marion : elle est si belle. Sa peau parfaite. Son absence totale de pilosité. Sa vie devait être simple. Elle n’avait qu’à se laisser vivre, sans se préoccuper de son allure. Vivre paisiblement sous le regard des autres, pendant qu’Émilie, elle, était tétanisée à l’idée qu’on ne la regarde de trop près. La maman de Marion avait-elle la moindre conscience de la tranquillité d’esprit totale que son corps de rêve lui offrait, pendant qu’Émilie était terrorisée à l’idée que quelqu’un pointe du doigt le sien ? Ah oui, et sinon on surnomme Émilie, le coquelicot depuis qu’elle est toute petite, inutile d’expliquer pourquoi. Encore un coup bas de ce satané corps. Elle, elle voulait disparaître, et lui il la faisait déborder partout dans la couleur la moins discrète possible. À voir ainsi la maman de Marion, Émilie pensait que cette adulte n’aurait pas pu comprendre ce genre de tracas qui étaient à des milliers d’années-lumière d’elle. Avec le recul, elle se rend compte qu’il n’est facile pour personne de se porter un regard bienveillant.


La couverture semble annoncer une histoire sur l’adolescence et l’affliction de rougir à la moindre émotion, comme si cette réaction physiologique mettait à nu l’adolescente sous le regard des autres. Le texte de la quatrième de couverture annonce une autre sorte de récit, en évoquant le corps d’Émilie qui ne cesse de la trahir, qui la fait reculer d’un pas dès qu’un garçon l’approche, son incapacité à insérer une protection périodique, la douleur lors des rapports sexuels, ce qui fait qu’Émilie en vient à haïr et craindre ce corps qui semble avoir une volonté propre. Quoi qu’il en soit, le lecteur découvre un dessin en pleine page pour la première page : la table de la cuisine, avec le lait aromatisé, le pain et le chocolat, le sac à dos, un cahier et des stylos, la nappe à carreaux, une plante en pot, une chaise, une commode avec une lampe, c’est-à-dire un endroit très familier, avec un dessin immédiatement lisible. Émilie est aux toilettes, le pantalon sur les chevilles, une tache de sang sur sa culotte, le tout représenté de manière chaste, et naturelle. Le personnage est dessiné avec une forme de simplification dans la silhouette, une approche similaire à la ligne claire, avec une mise en couleurs plus riche, ajoutant un peu de relief, et des motifs sur le teeshirt. Le lecteur se trouve tout suite séduit par l’accessibilité et la gentillesse des dessins, tout en appréciant la gestion de la densité des informations visuelles en fonction des cases.



Voici donc une demoiselle, puis une dame qui se retrouve en butte à des difficultés pour ce qui relève de l’intimité physique, tout en étant sûre de son orientation hétérosexuelle. Elle évoque ses difficultés avec l’insertion de tampon hygiénique, son malaise physique à se faire embrasser, puis caresser, puis lors de l’acte sexuel, au fur et à mesure qu’elle grandit. Elle décrit les stratégies qu’elle met en place entre se forcer, ou bien cesser tout effort et mentir à ses copines sur son activité amoureuse. Elle explique qu’elle s’était résignée à ce que les garçons devraient toujours forcer le passage et ce qu’on disait du plaisir ne lui serait certainement jamais accessible. Les relations débutaient toujours de la même façon pour elle. Un engouement et un entrain certains pour la chose au début… puis un désintérêt quasi-total… et finalement un renoncement pendant des semaines voire des mois. Elle s’était toujours retrouvée avec des garçons qui passaient outre son manque de libido, souhaitant rester avec elle pour tout le reste. Elle a fini par se mettre en relation avec un garçon moins conciliant, ce qui fut une épreuve douloureuse. Le lecteur apprécie la gentillesse et la délicatesse de la narration visuelle : il n’éprouve jamais la sensation d’être un voyeur. L’artiste bannit toute nudité. Les personnages sont expressifs grâce à la simplification des traits de leur visage, avec des postures très parlantes quant à leur état émotionnel. Les garçons puis les hommes sont représentés normalement, sans caricature, sans en faire des pervers soumis à leurs pulsions sexuelles. Le lecteur accompagne ainsi Émilie dans différentes phases de sa vie, en partageant ses souffrances, et les manifestations physiques comme des plaques de rougeur très envahissante sur tout le corps.


Tout du long du récit, les différentes scènes sont commentées par la voix intérieure d’Émilie. Elle apparaît dans chaque page, le lecteur écoutant ses paroles, ou bien ayant accès à ses pensées, ou encore bénéficiant de ses commentaires. Il remarque qu’Émilie ne porte jamais de jugement de valeur négatif sur les personnes qui l’entourent que ce soient ses compagnons ou le corps médical. Ce récit ne s’apparente ni à une vengeance, ni à une dénonciation ou un pamphlet. Elle raconte ses difficultés, ses blocages, ses douleurs mais aussi ses amours et ses amitiés. La narration visuelle s’avère vivante et diversifiée, sans exagération dramatique ou émotionnelle. Le lecteur suit Émilie dans des endroits variés : les toilettes, une piscine municipale en plein air, une salle de classe, dans sa chambre, dans un voyage en car, à une soirée, sur la pelouse d’un parc pour une discussion entre copines, chez la gynécologue pour une visite, à la terrasse d’un café, dans son appartement avec son conjoint, dans la salle d’accouchement, etc. Les dessins présentent une apparence très facile à lire avec un niveau de détails qui rend chaque endroit spécifique, chaque individu avec une tenue vestimentaire particulière, sans ostentation, sans gestion à l’économie non plus, avec toujours un respect de chaque personne.

Les sujets difficiles annoncés sont bien présents : ils correspondent aux comportements d’Émilie en réaction au comportement de son corps qu’elle ne comprend pas. Il s’agit d’une personne dont le mal être est évident, que les aides successives ne parviennent pas à soulager, ni la bienveillance de ses amis et amoureux. Le récit ne s’aventure pas sur le terrain de la psychologie, encore moins de la psychanalyse. Il suit l’histoire personnelle d’Émilie, et le lecteur suppose qu’il s’agit également de l’histoire personnelle de l’autrice. La compréhension de la problématique ne se fait donc pas selon une analyse linéaire, mais selon le hasard des rencontres, des consultations. Le premier élément concret intervient lors de la visite chez la gynécologue, plus le constat d’une maladie et sa classification que son explication. Le lecteur peut également être surpris par l’absence d’accompagnement de la jeune femme, encore qu’il s’agisse d’un sujet dont un ou une adolescente, puis une jeune femme ne souhaite pas parler avec ses parents. Cette manière de raconter déconcerte un peu car le lecteur ne peut pas en tirer une méthode de compréhension, encore moins de prévention. Il ressort de sa lecture avec l’histoire d’une jeune femme dont la vie a été rendue très difficile par cette condition, et la manière dont elle a appris ce dont il s’agit, et le processus par lequel elle a pu trouver des solutions alternatives. Comme l’évoque la postface, il en ressort avec une meilleure compréhension de la santé génésique et sexuelle d’une femme, au travers de cet exemple. Il ne demande qu’à croire que ce savoir sur l’état de santé des femmes constitue un déterminant majeur de la santé de leurs enfants et de leur famille.


Pas facile de savoir a priori de quoi parle exactement cette bande dessinée, en se basant sur le dessin de couverture, ou sur le texte de la quatrième de couverture. L’autrice raconte une partie de sa vie par l’intermédiaire d’un avatar appelé Émilie, ses difficultés avec l’intimité physique, que ce soit pour les règles, ou dans le cadre de rapport avec les garçons puis avec les hommes. Elle utilise une narration visuelle très agréable à l’œil et très prévenante du respect de la personne pour tous ses personnages. Elle met en œuvre un ton descriptif, dépourvu d’acrimonie envers qui que ce soit. Elle expose ainsi les troubles dont elle a souffert et qui ont fortement pesé sur sa vie personnelle et amoureuse, ainsi que les consultations et les dialogues qui lui ont permis de comprendre et de surmonter ces troubles.



jeudi 6 juin 2024

Fox, tome 4 : Le Dieu rouge

Ce que l’on croit ne correspond pas toujours à ce que l’on voit.


Ce tome est le quatrième d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 3 : Raïs el Djemat (1993). Sa première édition date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-huit pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005, puis en un tome en 2024.


Un crâne dans l’obscurité : il indique qu’il est le gardien. À celui qui veut approcher de son maître, il dit de lui donner une livre de chair et le visiteur avancera d’un pas, lui donner la clé et il se prosternera devant la face du Tout-puissant. Une lueur dans l’obscurité : Mister Peter et Mister Puskas viennent de trouver la chambre du gardien, ils touchent au but, il faut prévenir le patron, appeler Karl. À l’extérieur, le téléphone de campagne sonne, Karl décroche, écoute, puis il indique à Taba qu’il va descendre au village. Dans le sous-sol, les deux explorateurs entrent dans la chambre du gardien : ils le découvrent momifié sur un trône. Pour leur plus grande surprise, ils constatent qu’une torche allumée est déjà présente dans la chambre : quelqu’un est passé avant eux, et il n’y a pas longtemps. Ils examinent ensuite les peintures murales : la fresque est remarquable. Elle doit représenter le jugement de Seth. Toth conduit les débats. Isis et Horus accusent Seth du meurtre d’Osiris. Après un long procès, Seth sera finalement reconnu coupable et banni d’Égypte. C’était un dieu agressif et violent. Il jura de se venger, de revenir parmi les siens en maître incontesté, dût-il plonger son pays dans un bain de sang. On l’appelait le Dieu Rouge. D’où cette couleur probablement. Peter constate que c’est du sang frais sur la fresque.



Puskas attire l’attention de Peter sur le fait que la momie du gardien a bougé : sa tête a pivoté, comme s’il voulait les observer. Le crâne répète qu’il est le Gardien. À celui qui veut s’approcher de son maître sans apporter d’offrandes, il promet que ses viscères s’épandront sur le sol. Et sa souffrance, alors, sera à la mesure de la colère du Tout-puissant. Dans la ville proche, Karl entre dans une échoppe et demande à Ardath Bey si le téléphone est libre. Il appelle l’hôtel Le Cataract et demande qu’on lui passe la chambre 54. Il faut insister car c’est urgent. Dans la construction souterraine, Peter et Pulkas continuent leur progression : ils arrivent dans une pièce souterraine de dimension encore plus grande. Peter remarque alarmé que le sang sur sa main reste liquide, qu’il continue de couler. Pulkas en a à son tour sur sa main, il ne se sent pas bien. Peter constate très inquiet, que ses ongles vont se détacher de ses doigts. Suivi de Peter, Pulkas avance dans un long couloir en disant que c’est comme un portemanteau. Il aperçoit devant lui un agent de quai sur un rebord qui lui demande ce qu’il fait là : l’express de 16h43 va arriver ! Il souffle dans son sifflet, mais l’attention de Pulkas est accaparée par le sang sur sa main. Il faut qu’il se ressaisisse.


Le lecteur entame ce tome, très curieux de savoir comment les différentes pièces du puzzle vont s’assembler, ce qu’il va advenir des différents personnages, tout en ayant conscience que les deux principaux protagonistes en réchapperont probablement. Quel sera le sort du livre de Toth ? Du clown blanc ? Seth reviendra-t-il sur Terre ? Les auteurs mènent à bien leur intrigue et répondent à chacune de ces questions et aux autres apparues dans les tomes précédents, concluant ainsi cette première enquête de Fox. La fibre mythologique égyptienne prend le dessus. Les personnages se trouvent tous en Égypte, et le lecteur assiste à la découverte de la chambre du Gardien, également dans un site archéologique égyptien à Qubbet el-Hawa face à Assouan. Les représentations des sites archéologiques, des hiéroglyphes et des habitants vont au-delà de quelques accessoires génériques et en toc. Le crâne lui-même présente des caractéristiques qui le rendent unique : le haut front, la forme des orbites, l’état de la dentition. Puis le lecteur peut voir l’entrée de la fouille à flanc de montagne : des étais et une lanterne qui lui font tout de suite penser aux étais de la mine dans la séquence d’ouverture du premier tome. La chambre du gardien présente donc une fresque de grande dimension, des hiéroglyphes disposés en colonne qui ressemblent à quelque chose, le trône de la momie avec une statue de hyène de part et d’autre, des ossements humains au sol.



Ainsi l’artiste donne à voir des endroits particuliers au lecteur : la ville d’Assouan avec son minaret, le bel hôtel de style colonial avec les felouques sur le fleuve en contrebas, les vêtements locaux des figurants, le temple enseveli à Philae avec ses bas-reliefs, la statue monumentale d’Isis, le souk, la danseuse du ventre, les palmiers sur la rive du fleuve, le sarcophage avec sa momie toute fraîche (pas encore morte même), etc. Le lecteur apprécie de pouvoir se projeter dans ces lieux consciencieusement décrit. Les personnages se meuvent en fonction des caractéristiques de l’endroit où ils se trouvent : la descente précautionneuse des marches d’escalier avec la lanterne à la main pour Peter et Pulkas, le lent examen de l’épave d’avion de chasse dans le désert, les passagers accoudés au bastingage du bateau à moteur sur le Nil, la marche lente et pesante d’Allan Fox dans son scaphandre, son combat malhabile contre un crocodile sous les flots, le moment de calme sur la rive du Nil, l’escalier de fortune taillé dans la roche de la paroi d’un immense caverne, etc. Le travail du coloriste est remarquable, du naturalisme tirant parfois vers la mise en avant d’une teinte, ou d’un arrangement de couleurs pour créer une ambiance lumineuse. Il effectue un travail minutieux pour faire ressortir chaque détail de toutes les cases, pour souligner discrètement le relief d’une surface ou d’un matériau. Le glissement vers l’expressionnisme quand les eaux du Nil commencent à tirer vers le brun rouge.


Le lecteur éprouve la sensation d’un hommage le temps d’une case, aux influences qui nourrissent ce récit. Par exemple : le visage très épuré d’Adrianna Puckett avec l’ombre portée de son chapeau en plein désert en planche neuf évoquant une femme fatale du cinéma, le scaphandre avec ses tuyaux d’alimentation d’air sous l’eau évoquant Tintin, les murs magnifiquement ouvragés des chambres souterraines monumentales évoquant Le mystère de la grande pyramide, etc. Les auteurs savent faire leurs les conventions de différents récits d’aventure, pour réaliser une œuvre personnelle qui leur est propre. À commencer par le héros Allan Fox. Comme dans les tomes précédents, son rôle est plus limité que celui du personnage courageux et providentiel, dont chaque intervention mettrait en avant son courage et la résolution de conflits ou d’énigme grâce à sa simple présence, ou par ses capacités remarquables. De fait, Allan Fox apparaît dans vingt-huit pages, soit un peu plus que la moitié. Ensuite, il est sauvé à plusieurs reprises par d’autres personnages, comme le dieu Bès et une adolescente. Prise en otage par Lord Calder, Edith se sort par elle-même de cette situation, sans l’aide de Fox. Dans l’affrontement final, il subit les circonstances, sans reprendre le dessus. Les hommages à des séries d’aventure apparaissent avec évidence, et en même temps la victoire est atteinte avec une participation réduite du personnage principal.



Tout en savourant des visuels d’une grande richesse (la façade de l’hôtel Le Cataract, le temple englouti, la danseuse du ventre, les tapis, l’ameublement de cette salle, le bazar dans l’échoppe d’Ardath Bey, les symboles ésotériques en fond de case quand Fox lit le livre de Toth, etc.), le lecteur voit se dérouler cette folle entreprise de permettre à Seth de revenir sur Terre. Il découvre la motivation du responsable de ces actions, relevant à la fois du récit de genre, d’une ambition aussi vieille que l’humanité, et d’une motivation puissante. Il voit comment des êtres humains essayent de manipuler pour leur profit, des forces qui les dépassent en entendement. Il constate à quel point chaque individu doit payer un lourd tribut qu’il soit responsable de ces actions ou qu’il en soit la victime. Le scénariste met en scène dans d’autres configurations, plusieurs des leitmotivs qu’il a installés dans les tomes précédents : la formule Raïs el Djemat, le groupe de babouins féroces, l’apparition de la déesse Isis, l’intervention du dieu Bès. Il semble même donner l’impression de disposer de trop de matière narrative à certains moments. Le lecteur est pris de court par le sort d’Adrianna Puckett qui semble n’avoir pas eu l’occasion de révéler tout son potentiel. Le fourmillement de scarabées rappelle l’avertissement à Allan Fox au début du tome deux, mais sans réelle corrélation ou lien de cause à effet. Le personnage du Pénitent reste bien mystérieux, comme sous-exploité lui aussi. Le clown blanc fait une dernière apparition, brève et quelque peu frustrante.


Le lecteur découvre avec plaisir le dénouement de cette première saison. Jean-François Charles semble avoir progressé de tome en tome. Il prend un plaisir évident à intégrer de discrets hommages à des références du cinéma d’aventures égyptiennes, avec des paysages d’une belle consistance, et des personnages à la séduction sophistiquée. Le scénario arrive à la phase attendue : la tentative de résurrection du dieu rouge, tout en s’appropriant les conventions de genre et en les changeant. Une belle aventure.