Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Fils. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Fils. Afficher tous les articles

lundi 28 septembre 2026

Le buveur d'encre

Les yeux fermés, silencieux. On aurait dit qu’il écoutait le bruit des livres.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s’agit d’une adaptation d’un roman jeunesse, paru en 1996, écrit par Éric Sanvoisin. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Steve Baker pour l’adaptation, les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante pages de bande dessinée. Cette série de romans comporte une vingtaine d’ouvrages, avec des titres comme : Une paille pour deux, Le buveur de fautes d’orthographe, La petite buveuse de couleurs, Le buveur de dictionnaires, Le buveur de mangas, etc.


La cachette. Le papa d’Odilon est libraire. Il adore les livres. Il les dévore. C’est un ogre. Il lit tout le temps, au comptoir, à table, dans son fauteuil, dans le bain, en conduisant. C’est une maladie incurable. Chaque soir, une nouvelle pile débarque à la maison. Il y en a partout. Au point que son fiston éprouve parfois des difficultés à se mouvoir entre les piles, et qu’il se sent observé quand il se trouve aux toilettes. C’est une invasion. Et avec papa, les envahisseurs ont toujours raison. Impossible de râler. Il leur parle comme à des êtres humains. Il leur invente des prénoms. Et les appelle Mes p’tits bouquins. Tous les bouquins sont des copains. Lui, Odilon n‘a pas de copains. Et il n’aime pas lire. À table, le père et le fils sont assis côte à côte. C’est vrai que de l’extérieur Odilon ressemble à son père, lunettes, couleurs de cheveux blonds, sourire. Mais à l’intérieur, ils sont deux étrangers. La maman fait semblant de ne pas s’en apercevoir. Elle les aime tous les deux. Il est le plus petit. À tout moment de la journée, son père lui propose un livre : quand il joue à la console, quand il est couché, quand il s’apprête à partir à l’école, quand il joue avec ses petites voitures. Et même comme cadeau pour son anniversaire. Il est le plus petit. Mais sa mère ne le défend même pas quand son père veut le forcer à lire !



Les grandes vacances viennent de commencer. Odilon ne sait pas quoi faire, alors il aide papa à la librairie. Son père lit au comptoir comme à son habitude. Le fiston s’amuse à faire des piles de livres pour construire une structure, ou pour se confectionner un fauteuil. Puis l’ennui aidant, il en prend un et se met à en arracher les pages avec l’entrain de l’amusement. D’un coup net, il s’arrête car il a senti la présence de son père dans son dos. Et celui-ci le gronde, bien sûr. Un peu plus tard, Odilon a grimpé dans une étagère : il a une cachette dans le fond de la boutique. Personne ne peut le voir, c’est un espion. Alors il guette les lecteurs. C’est la seule chose qui l’amuse dans la librairie. Sur un cahier, il note dans les moindres détails ce qu’il observe. Ça l’étonnerait qu’un jour on en fasse un livre, car la grammaire et lui, ils ne s’entendent pas. Il connaît tous les lecteurs, ils ont leurs habitudes. Une dame rousse arrive, et quelques minutes après elle pose une pile d’une quinzaine de livres sur le comptoir. Puis c’est un monsieur blond qui fait le tour des piles en humant l’intérieur des livres. Puis une petite dame âgée qui veut un livre tout en bas d’une pile.


Il s’agit d’une bande dessinée jeunesse, adaptée d’un livre pour enfants, ce dont le lecteur s’aperçoit tout de suite. La couverture attire immédiatement l’œil : ce jeune garçon aux lunettes beaucoup trop grandes pour sa tête, elle-même présentant un volume exagéré par rapport au reste de son corps, en cohérence avec la manière dont les enfants ont souvent tendance à se représenter, une mèche de cheveux à la longueur improbable, et des vêtements ordinaires à base de teeshirt, jeans et baskets. La composition de l’illustration fonctionne très bien avec l’enfant perché sur des livres, comme à l’intérieur du corps du vampire, dont la silhouette l’enveloppe. L’artiste a opté pour un rouge anglais tirant un peu vers le rose incarnat, plutôt qu’un rouge fluo ou trop proche de la couleur du sang, et cette belle écharpe qui masque la partie basse du visage. Le lecteur note également des yeux entièrement noirs, un nez pointu et des oreilles comme bouchées, un vrai monstre. Le récit se décompose en six chapitres, comportant entre treize et quatre pages, intitulés : La cachette, Drôle de client, La poursuite, Dans le cimetière… Brrr…, Vam… Vampire !!!, Hum ! Délicieux… Chaque page comporte au maximum une douzaine de phrases, souvent moins de la moitié, toujours courtes, facilement accessibles pour de jeunes lecteurs. Le tome comporte treize pages dépourvues de texte, neuf illustrations en pleine page, et deux illustrations en double page.



Le lecteur tourne les pages et la lecture débute avec un dessin en pleine page : la devanture de la libraire Aux p’tits bouquins, avec le petit panonceau Ouvert sur la partie vitrée de la porte d’entrée, et en dessous il est possible de voir le visage d’Odilon, faisant une moue exprimant à merveille l’ennui. À l’évidence, c’est lui le personnage principal et central de l’aventure, présent du début à la fin, présent dans toutes les pages, à l’exception de trois, celles dans lesquelles il observe les clients lecteurs qui se présentent à la boutique. Le dessinateur en fait un personnage très expressif, même si ses yeux sont la majeure partie du temps réduits à un point derrière chaque énorme verre de lunettes. Il sait faire apparaître ses émotions grâce à la forme de sa bouche et son langage corporel. Conquis par son allure sympathique, le lecteur se retrouve en totale empathie avec lui : sa curiosité enfantine, son agacement à devoir se frayer un chemin entre des piles de livres très envahissantes, sa jalousie envers lesdits livres qui captent plus l’attention de son père que lui, son hostilité quand son père essaye une fois de plus de lui refourguer un livre, son amusement bon enfant et sans retenue à déchirer les pages d’un livre sans malice, sa surprise totale alors qu’il voit entrer ce drôle de client au manteau bleu sombre, à la longue écharpe rouge et qui semble flotter comme un fantôme, son effarement suivi d’angoisse en découvrant qu’il ne reste plus un mot dans le livre où le vampire vient de boire, sa détermination farouche à suivre le vampire dans la rue sans se faire semer, l’effet psychotrope quand il boit lui-même son premier livre (une magnifique coloration bleu nuit de ses verres de lunettes).


D’une certaine manière, l’artiste procède à une forme de simplification dans ses dessins, par exemple les livres se ressemblent tous à part la taille, et seul un ouvrage porte un titre. Pas n’importe lequel : L’île au trésor (1883), de Robert Louis Stevenson (1850-1894). Sa lecture (ou son absorption) donne lieu à une séquence de quatre pages dans laquelle Odilon devient le héros du roman, avec une magnifique illustration en pleine page où des pirates se battent sur le pont d’un navire, ainsi que dans les cordages, puis Odilon se retrouve au milieu de la mêlée manquant d’être fendu en deux par un coup de hache, réussissant à couper en deux à l‘horizontale le couvre-chef du capitaine des pirates (qui porte un bandeau noir sur l’œil bien sûr), s’accrochant à un cordage et finissant à la baille dans un mouvement raconté en trois cases verticales de la hauteur de la page. Cette séquence comporte toutes les qualités de la narration visuelle. Sous une apparence tout public, immédiatement lisible et facile d’accès, le dessinateur sait inclure tous les éléments nécessaires sur les personnages, expressions et comportements, sur les décors et les accessoires, et pour la mise en scène de chaque moment. Le lecteur adulte sera certainement plus sensible à ces qualités : les jeux sur les couleurs : un jaune nankin et quelques teintes proches pour l’ambiance générale du récit, des oppositions entre bleu et rouge, et le bleu plus foncé de la nuit. L’artiste conçoit des plans de prise de vue sur mesure pour chaque séquence, joue avec des éléments purement visuels comme de minuscules phylactères s’échappant des livres, ou encore cette paille qui s’enfonce entre les pages, les apparences très diverses des clients lecteurs, la forme du tombeau du vampire (très belle trouvaille), l’aménagement à l’intérieur de son caveau, etc.



Un petit garçon, moins de dix ans qui n’éprouve aucune envie de lire et qui remarque un drôle de client dans la librairie de son père. Le jeune lecteur suit ses aventures avec inquiétude… ben si quand même, se lancer à la poursuite d’un vampire. Il se retrouvera peut-être déconcerté par la conclusion, tout en ressentant que Odilon est devenu comme lui accro à l’intensité de la lecture, à son effet quasi psychotrope… en tout cas excitant et enchanteur. Le lecteur adulte perçoit bien la forme de jalousie latente que le fiston peut éprouver inconsciemment à voir son père plus intéressé par les livres que par son fils. Il perçoit également la mise en abîme qui s’opère entre le jeune lecteur de l’ouvrage et Odilon qui lui ne lit pas… jusqu’à ce que… L’apparition du monstre s’avère très réussi, à l’évidence décrit tel qu’il est perçu par le jeune garçon. De fait les moments horrifiques ne font pas trop peur, tout en étant traités de manière premier degré que ce soit le cimetière désert, ou le fantôme qui se tient derrière le garçon sans que celui-ci ne l’ait entendu venir… Un peu comme son père se tient dans son dos plus tôt dans le récit sans que le fiston ne l’ait entendu venir. Quant à l’image visuelle métaphorique du vampire, elle s’avère un peu étrange. Il explique qu’il est devenu allergique au sang après une crise de foi qui dure depuis soixante-douze ans. Il préfère boire l’encre des livres que celle des bouteilles d’encre, car celle des livres a vieilli sur le papier ce qui lui donne une saveur incomparable. Faut-il comprendre qu’un livre lu par un adulte perd tout son goût pour un enfant ?


Une couverture très réussie, un livre à succès, une adaptation sous forme d’une véritable bande dessinée, et pas des morceaux de textes illustrés. Le lecteur se prend immédiatement d’amitié par ce jeune enfant, aussi éberlué que lui de voir ce client bizarre dans la librairie de son père, à l’allure inquiétante et au comportement plus que bizarre. Sous-jacent à l’aventure, se trouvent des facettes de la relation père-fils, de la transmission possible ou au contraire bloquée par réaction négative. Une belle aventure classique, un peu inquiétante.



lundi 5 août 2024

La route

C’est comme ça que font les gentils. Ils essaient. Ils ne laissent pas tomber.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s’agit d’une adaptation en bande dessinée, du roman La route, paru en 2006, de l’écrivain Cormac McCarthy. Sa parution originale date de 2024. Il a été réalisé par Manu Larcenet pour l’adaptation en scénario et les dessins, et pour la mise en couleurs. Il compte cent cinquante-deux pages de bande dessinée. L’auteur a déjà réalisé une adaptation précédemment : Le Rapport de Brodeck (2 tomes) en 2015 & 2016, du roman de Philippe Claudel. Il est également l'auteur de Thérapie de groupe (2020-2022, 3 tomes).


Des nuages chargés de cendres, de particules qui tourbillonnent sans fin, qui vont en s’épaississant, jusqu’à saturer l’air. Sous une toile tendue pour faire un abri de fortune, Père et Fils dorment, sous plusieurs couches de vêtements. Père se lève et s’éloigne un peu jusqu’à un promontoire. Il porte les jumelles à ses yeux et regarde : des paysages désolés, des constructions délabrées s’effondrant progressivement, des arbres décharnés sans feuilles, des immeubles massifs sans aucune lumière, la route qui s’étend vide, dans le lointain un pont métallique. Il retourne au campement de fortune : Fils s’est réveillé et l’attend. Ensemble, ils enlèvent la toile et la plie, et récupèrent les piquets qu’ils chargent dans leur caddie. Ils reprennent la route, en silence, père poussant le caddie devant lui. À un moment, il fait le constat en deux phrases brèves qu’ils ne pourront pas survivre à un autre hiver par ici, il faut continuer vers le sud. Le fils répond laconiquement en deux mots : D’accord alors… Et ils continuent de marcher, les cendres et les particules continuant de voleter dans l’air. Ils atteignent le pont à hauban et le franchissent, toujours sans un mot. D’autres arbres décharnés, une côte à monter qui coupe le souffle à Père qui doit faire une pause.



Fils demande s’il peut regarder, en désignant les jumelles ce que père accepte. Fils regarde alentour, et Père demande ce qu’il voit. La réponse est fonctionnelle : Rien, il va pleuvoir, c’est tout. Père ajoute que ça va encore faire une boue bien collante avec la cendre. Ils reprennent leur marche sur la route. La pluie commence à tomber assez drue. Père indique que c’est fichu pour aujourd’hui et il va faire nuit. Ils vont aller chercher un abri en forêt. Ils trouvent un endroit abrité, sous une avancée rocheuse, et ils s’installent. Père reprend les jumelles pour observer alentour : pas de feu, on dirait qu’il n’y a personne, c’est bon, Fils peut allumer un feu. Ce dernier prend la boîte d’allumettes et s’exécute. Il allume une petite lampe à pétrole, ils attendent en silence. Le lendemain, la luminosité a un peu changé : moins grise, avec une nuance verdâtre. Ils reprennent la route. Fils a repéré une station-service. Un drapeau à damier flotte encore au vent. Père décide qu’ils devraient aller voir. Ils fouillent méthodiquement le site : chaque recoin, chaque tiroir, chaque placard, chaque étagère. Il n’y a rien d’intéressant, le lieu a déjà été fouillé. Par acquis de conscience ou par réflexe, mais sans espoir, Père décroche le combiné téléphonique. Puis il découvre un bidon avec quelques gouttes d’essence.


Un défi peu raisonnable, relevé par un bédéiste hors norme au vu de sa bibliographie. Une démarche affichée : raconter ce roman en images, avec le moins de mots possible. De fait, la narration visuelle semble de prime abord très simple et même très terre à terre. Des nuages de cendres, et hop ! deux pages de remplies. Un type qui se réveille et qui regarde à la jumelle. Père & Fils qui se mettent à marcher dans un environnement mangé par l’air chargé en particule qui ne permet pas de voir bien loi, et hop ! des fonds de case en ombre chinoise, pour une première séquence de cinq pages presque sans un mot. Le lecteur éprouve rapidement la sensation d’un monde silencieux, ce qui induit un vrai effort de la part des personnages pour parler, briser le silence. Il peut compter trente-quatre pages sans aucun mot, tout en ayant l’impression qu’il y en ait beaucoup plus. Ce choix narratif lui donne l’impression de se trouver aux côtés des deux principaux personnages et de regarder avec eux ce qui les entoure. Il scrute avec eux chaque centimètre carré de la station-service pour ne pas rater quelque chose qui pourrait être récupéré. Il observe avec la même inquiétude les silhouettes indistinctes et assez massives au loin, prêt à aller se planquer fissa lui aussi. Il reprend la route en poussant son chariot devant lui, par automatise, sans plus penser à autre chose.



Dès la couverture, le lecteur est frappé par l’investissement de l’artiste pour donner à voir, pour représenter, pour faire exister ces lieux, le quotidien concret de Père et de Fils. Il peut voir chaque pli des vêtements, leur épaisseur lui donnant une indication du nombre de couches superposées, hypothèse confirmée quand ils en viennent à se baigner. Il prend la mesure du chargement du caddie, avec tous ces paquets soigneusement emballés, certainement également de plusieurs couches pour être certain que leur contenu ne soit ni endommagé, ni altéré. Il se retrouve littéralement projeté à leurs côtés en voyant ce qu’ils voient, en vision subjective, découvrant en temps réel un lieu par leurs yeux : en fonction des lieux, des bâtiments délabrés, des cadavres en état de décomposition avancée avec tout juste la peau sur les os, des restes calcinés d’ossements humains, des cadavres encore attachés ou des membres tranchés. L’imagination du lecteur tourne alors à plein régime, quant aux circonstances dans lesquelles des êtres humains ont pu infliger de tels traitements à d’autres êtres humains, puis dans un second temps quant aux conséquences sur le moral et l’état d’esprit de Père et de Fils. Le même mécanisme intellectuel se produit quand les deux voyageurs découvrent un abri enterré en parfait état, et que leurs regards parcourent les étagères chargées de tout ce qu’il faut pour survivre, à commencer par la nourriture. Il ressent physiquement le contentement qui vient avec les six premières cases de la page cent-trois : une ampoule qui brille, une goutte d’eau qui finit de se former à l’extrémité d’un robinet, des gélules de médicament en parfait été dans leur plaquette, une canette de soda qui vient d’être bue, un plat de coquillettes chacun, de l’eau à volonté pour tous les usages.


La narration visuelle génère une immersion d’une rare qualité. Le lecteur peut se dire que telle case lui fait penser à André Franquin (1924-1997) période Idées noires (1977-1983), que telle autre évoque (merci Bruce d’avoir pointé du doigt les deux références suivantes) le célèbre tableau Christina’s World (1948) d’Andrew Wyeth (1917-2009), ou qu’il y a du Francisco de Goya (1746-1828) dans certains cadavres, une touche de Gustave Doré (1832-1883) par-ci, une touche d’Albrecht Dürer (1471-1528) par-là, etc. Autant d’influences plausibles, pleinement assimilées par l’artiste qui les a faites siennes consciemment ou inconsciemment pour les mettre à profit dans un tout personnel. Il joue admirablement bien avec les couleurs : le lecteur sort de ce tome persuadé que les pages sont en noir & blanc avec des nuances de gris à une ou deux exceptions près. Un feuilletage a posteriori met en évidence des ambiances discrètement différentes d’une séquence en l’autre, par l’usage d’une teinte très effacée. Le lecteur se fait l’observation que les pages sont variées, alors que pourtant la marche sur la route revient très régulièrement. Il voit que l’artiste utilise des cases sagement alignées en bande, avec un nombre variable en fonction de ce qui est raconté, pouvant aller d’un dessin en pleine pages, à treize cases dans une seule page. Il observe également que le dessinateur joue sur le niveau de détail : de descriptions très précises, à de simples ombres chinoises, de bâtiments avec chaque débris apparent, chaque poutrelle, chaque plateau, à de simples silhouettes en ombre chinoise pouvant évoquer les meilleurs dessinateurs de strips britanniques comme Jim Holdaway (1927-1970) dans Modesty Blaise.



Le lecteur est donc de tout cœur avec ces deux personnages, dans un récit linéaire et simple : ils vont de l’avant vers le Sud en essayant d’atteindre l’océan. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir un conte. L’auteur prend grand soin de représenter la désintégration progressive du monde : les immeubles qui s’effondrent, les véhicules abandonnés et immobiles, les ressources quasi inexistantes, l’air toujours chargé en particules diverses, le monde végétal à l’agonie, la faune brillant par son absence. Pour autant, ces visions ne se veulent pas être une projection scientifique ou technique sur le délabrement progressif du monde, à la suite d’une catastrophe planétaire et l’absence de toute maintenance humaine, de tout entretien, de la déliquescence progressive au fur et à mesure que l’entropie fait son œuvre. La question des médicaments est évoquée, toutefois le lecteur sent bien qu’avec cet air pollué, l’eau également polluée, l’absence de légumes et fruits frais, l’état des rares survivants devrait être beaucoup plus dégradé, ce qui ne retire rien de bouleversant, de dramatique, d’émouvant, d’oppressant, de pathétique, de tragique, au récit.


Le périple de ce fils et de son père s’avère accablant pour le lecteur. Ils survivent. À peine. Aucun espoir d’assouvir leurs besoins de sécurité : leur situation n’est ni stable ni prévisible, elle est remise en cause à chaque risque de rencontre, à chaque fois que l’eau ou la nourriture vient à manquer, l’anxiété est permanente. Ils ne peuvent que penser à court terme. Ils trouvent juste assez de quoi assurer leurs besoins physiologiques comme boire et s’alimenter, pour tenir jusqu’au lendemain, tout en éprouvant continuellement un état de manque et d’inquiétude. À plusieurs reprises, ils se posent la question de savoir s’ils vont mourir. Le père prépare même son fils à se donner la mort, plutôt que de risquer d’être capturé, torturé, estropié, et finalement mangé. Outre la méfiance envers tout autre humain, le plus important savoir qu’il lui transmet est de lui apprendre comment se suicider efficacement avec leur revolver. Par ailleurs, chaque rencontre est un danger grave et imminent, mortel après des souffrances ignobles. Là encore, il s’agit d’une dynamique paradoxale : à deux, ils sont tout juste (à peine) capables de survivre, leur seule possibilité de faire un peu mieux serait de s’unir avec au moins un autre survivant. Paradoxalement, envisager d’établir un contact avec un autre revient à jouer à la roulette russe, avec cinq balles dans le barillet. Les individus isolés sont encore plus démunis qu’eux, plus proches de la mort, les petits groupes ne négocieront rien, s’accapareront les maigres possessions d’autrui et les réduiront en esclavage ou les tueront.



D’une certaine manière, en termes d’intrigues, le lecteur peut aussi rapprocher ce récit de deux œuvres majeures de la bande dessinée. Lone Wolf & Cub (1970-1976) par Kazuo Koike (1936-2019) & Gôseki Kojima (1928-2000), pour le voyage sans espoir d’un père et de son fils. The walking dead (2003-2019) par Robert Kirkman & Charlie Adlard, pour le thème de la survie dans un monde dévasté où les autres survivants constituent majoritairement un danger fatal. En établissant cette comparaison, le lecteur voit également apparaître les différences. Contrairement à Itto Ogami et Daigoro, Père & Fils ne font pas preuve d’une sensibilité spirituelle, encore moins religieuse. Ils sont entre la résignation et l’acceptation de l’état du monde, sans espoir d’un futur, quasiment sans vie intérieure. Il ne semble pas y avoir d’autres enfants, et ils ne croisent pas de femmes. Contrairement à Rick Grimes, Père n’a pas de vocation pour la justice, et les deux vagabonds sont bloqués au stade de la survie animale, déjà bien avancés vers l’état de morts qui marchent. Pour autant, d’autres thèmes affleurent. Par exemple, Fils veut savoir si son père et lui font partie des gentils. La réponse : Les gentils, ils essaient, ils ne laissent pas tomber. Une réponse qui mêle pulsion de vie et valeur morale. À un autre moment, le père se montre catégorique : on ne tue pas les chiens. En outre, incidemment, Fils interroge son père à deux ou trois reprises sur leur comportement, ce qui constitue une remise en question sur leur relation à autrui, par exemple quand ils abandonnent un homme isolé après l’avoir dépouillé de ses vêtements. Le dénouement illustre également le fait que le père a pris leur situation comme un état de fait généralisé, cela fait ressortir sa conception personnelle du monde, comment il l’a projeté à tout jusqu’à en faire une vérité absolue, et comment il y a adapté son comportement.


Avec cette adaptation, Manu Larcenet réalise une bande dessinée d’une qualité remarquable. Il met à profit tout son savoir-faire de bédéiste pour donner à voir un fils et son père continuant à aller de l’avant, ou du moins à marcher, dans un monde postapocalyptique dévasté, toute civilisation anéantie, toute rencontre un danger mortel. La narration visuelle génère une immersion sensorielle et émotionnelle grâce des dessins pouvant aussi bien être des descriptions concrètes quasi photoréalistes, que des évocations hantées et expressionnistes. Le périple ressemble à une marche sans espoir, des êtres humains continuant vaille que vaille, malgré l’absence de tout espoir, la pulsion de vie contrebalançant tout juste des conditions de survie fragile, une vie dépourvue de tout plaisir. Ils continuent de marcher presque comme des poulets sans tête, pris dans le paradoxe de ne pas pouvoir stabiliser leur situation tout seuls et de ne pas pouvoir courir le risque d’un contact avec autrui. Poignant.



mardi 11 juin 2024

L'homme miroir

On ne trouve jamais un Rembrandt dans les combles d’une vieille baraque.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa parution initiale date de 2024. Il a été réalisé par Simon Lamouret, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux-cent-trente-deux pages de bande dessinée. Il se termine par une demi-page de remerciements dans laquelle l’auteur précise qu’un livre ça peut prendre du temps et que trois années lui ont été nécessaires à l’élaboration de celui-ci. La couverture présente la particularité que la silhouette de l’homme assis est découpée dans le carton fort, laissant voir la page en-dessous.


La Roseraie – Vente domaniale pour cause de succession vacante. Dépendance de la maison de maître début XIXe (la bâtisse principale ne fait pas partie de la vente). Composée de cinq pièces de plain-pied : 108m² plus 300m² de terrain. Cadastré BC 252 lot 153. La propriété est encombrée. Le débarras sera à la charge de l’acquéreur. Le bien est vendu en l’état et situé en plaine agricole et boisée à 10mn de Ste-Chabelle – Accessible par transports en commun, à proximité des autoroutes A48 et A49. Mise à prix : 25 000 euros. En fin de journée, Élise arrive en voiture à Sainte-Chabelle, une petite ville de province. Elle s’arrête devant la dépendance, rentre sa voiture dans la cour, referme le portail. Elle prend sa valise dans sa voiture et rentre dans la maison. Elle appuie sur l’interrupteur : pas de lumière, il n’y a plus d’électricité. Elle utilise la torche de son téléphone et constate le fouillis présent dans chaque pièce. Elle se rend aux toilettes et s’y installe tout en ramassant une carte postale par terre pour la lire, pendant qu’elle urine. Un homme écrit à son amour et il évoque le mauvais temps, ainsi que ses marches qui lui permettent de réfléchir à l’avenir de façon plus sereine. Élise l’imagine dans son bain dans cette même salle de bain et sa compagne qui finit sur les toilettes et remonte sa culotte. Élise tire la chasse d’eau, conserve la carte postale avec elle et continue de visiter les pièces de la maison. Devant le bazar généralisé, elle décide de s’installer sur le canapé.

Son téléphone portable sonne : sa mère l’appelle. Élise lui indique qu’elle est arrivée à l’instant. Elle demande à sa mère quand Tom leur amène Antoine. Elle se demande qui achète une baraque sans la visiter. Elle prend le flacon d’armagnac sur la table basse devant elle et elle en boit une gorgée. Enfin, c’est trop tard pour regretter. Elle demande à parler à son père et elle lui fait un état des lieux : on ne voit pas grand-chose, mais ça a l’air à peu près en bon état, enfin pour une maison inhabitée depuis trente ans. Elle continue : les fenêtres n’ont pas l’air cassées, du moins dans les pièces qu’elle a explorées en arrivant. Elle n’a aucune idée s’il y a des vices cachés : elle n’est pas maçon, ni plombier. La maison a l’air de tenir debout, ça sent l’humidité et il y a pas mal de poussière, un peu comme avant chez mamie. De toute façon, ils verront tout ça demain. Elle raccroche, elle s’allonge sur le canapé sous une couverture, et elle éteint la lumière.


Quel étrange album : une couverture avec une silhouette découpée, c’est-à-dire une forme ludique plutôt à destination des enfants. Une bande dessinée entièrement peinte, avec un degré de simplification dans les représentations tout en conservant un haut niveau de détails. Des cases sans bordure tracée, des formes sans trait de contour. Une introduction d’une dizaine de pages dépourvues de mots à l’exception de la carte postale. Une période de quelques jours peut-être quelques semaines où Élise s’installe dans une maison achetée sans la visiter au préalable, avec son fils Antoine, et l’aide de ses parents Rachel et Philippe. Les gestes du quotidien pour débarrasser les pièces de tout le bazar qu’elles contiennent, de tous les souvenirs accumulés et laissés en plan. Chaque personnage réagit à sa manière à ces circonstances qui l’amènent à manipuler les vestiges de la vie d’une autre personne, décédée depuis, ce qu’il reste d’une vie. Chacun à sa manière réagit en accordant une importance nulle ou significative à ce qu’il trouve, à ce qu’il manipule, ce que cela réveille ou suscite en lui de manière consciente ou inconsciente. En cela, cet absent joue bien le rôle de miroir, reflétant un trait de caractère ou un souvenir chez l’un et l’autre. L’auteur va un peu plus loin que ça, évoquant quelques bribes de la vie de l’ancien propriétaire, montrant le contexte dans lequel il a utilisé ces objets, ces outils… ou au contraire en laissant le mystère.

L’auteur développe cette situation sortant de l’ordinaire, en la racontant de manière pragmatique : la suite de petites actions qui vont permettre de déblayer cette maison, le comportement banal de chacun des quatre personnages : la mère Élise, ses parents Rachel et Philippe, son fils Antoine. Tout comme eux, le lecteur est submergé par la quantité d’affaires présentes dans la maison : il ne semble pas y avoir un seul endroit épargné par l’accumulation de choses diverses, laissant présumer un comportement compulsif. Dans la page douze, il regarde la salle à manger, puis la cuisine en vue subjective, par le regard d’Élise : la table pas débarrassée, l’horloge comtoise, le papier peint aux motifs chargés, la vaisselle sens dessus dessous dans la cuisine. Puis les toilettes : des piles de journaux par terre et sur la cuvette. Puis la chambre : le lit ouvert mais pas défait, les vêtements en désordre. Une autre pile de journaux dans le couloir, des tableaux aux murs, une platine disque dans le salon, un piano, des fauteuils, un chapeau, des guéridons, des lampes, un pot à bonbons, un porte-bougie avec sa bougie, un paquet de cigarettes, un flacon d’armagnac, des revues, etc. Le lecteur finit par être aussi étourdi qu’Élise, par le nombre d’objets, par la perspective de devoir débarrasser tout ça.


Alors que les dessins semblent un peu simplifiés, le lecteur constate la densité d’informations visuelles à chaque page. Le grand-père effectue la révision de son camping-car avant d’aller chercher son petit-fils et de se rendre chez fille : l’alignement de pavillons est représenté dans des couleurs gaies, il ne manque pas une brique au pourtour des fenêtres, une poubelle est sortie sur le trottoir, un couple est en train de finir de mettre ses affaires dans le coffre de leur voiture, le lecteur peut également voir le tracé des places de stationnement, un mât d’éclairage, les végétaux dans les jardins, un escalier pour accéder à un perron, les fils électriques et leurs poteaux, etc. Le trajet en camping-car se déroule sur sept pages et le lecteur peut voir le paysage défiler, chaque lieu différent et bien décrit. Le premier midi, la petite famille mange sur une table dans le jardin et tout est là : les couverts, les assiettes, les verres, la bouteille d’eau en plastique, la bouteille de vin en verre, les chaises de jardin, l’herbe qui n’a pas été tondue depuis longtemps, les arbres et leur feuillage, la maison de maître en arrière-plan et sa clôture, le muret du jardin. Il est possible que le lecteur n’y prête pas attention à ce moment-là, toutefois s’il y revient par la suite, il constate que la brèche est déjà bien présente dans cette page cinquante-cinq. L’artiste fait montre du même investissement pour chaque endroit : chaque pièce de la maison dont le garage, le marché, les champs avec les chasseurs, une chambre de bonne pour Hannah et François, la déchetterie, un paquebot, un désert de sable, un paquebot, etc.

L’artiste adopte également une approche naturaliste pour les personnages : les gestes mesurés des grands-parents et leur visage creusé par les rides, les postures typiques des enfants pour Antoine et sa bouille ronde, les gestes plus assurés et plus confiants d’Élise. Chacun de ces personnages acquiert une vie propre sous les yeux du lecteur, une belle épaisseur et une forte plausibilité. Il sourit en voyant que la taille de police est un peu plus grande dans les phylactères du grand-père pour souligner qu’il parle un tout petit peu trop fort du fait de son audition défaillante. Il le voit absorbé dans son monde, complètement investi dans la remise en route de la Deux-Chevaux, complètement désemparé par l’absence de son épouse partie passer quelques jours seule au bord de la mer. Il ressent la douleur du faux mouvement d’Élise en déchargeant un frigo neuf. Il compatit à son mélange d’exaspération et d’inquiétude en voyant la réponse négative de la mairie après son entretien. Il éprouve une vive inquiétude en voyant Antoine manipuler un fusil totalement inconscient du danger d’une telle arme à feu. Il est en pleine empathie avec Rachel, la plus affectée par les souvenirs de la vie de cet inconnu.


L’auteur sait montrer comment chacun des quatre principaux personnages réagit à différents objets, avec une incidence également de nature différente. Le récit tient pleinement la promesse du titre : les artefacts résiduels de la vie du défunt agissent comme un miroir renvoyant la mère, les grands-parents, l’enfant à une partie d’eux-mêmes. Il montre également ce qu’une partie de ces objets a réellement signifié pour leur propriétaire à une époque de sa vie. Le lecteur ressent que le même processus se produit en lui : les personnages s’apparentent également à un miroir de différentes facettes de sa vie. Une remise en question de sa vie professionnelle, un autre regard sur sa relation amoureuse avec son partenaire de vie, sa passion ou son occupation lors des moments qui lui appartiennent pleinement, ses regrets ou sa nostalgie d’un chemin de vie que le hasard des circonstances l’a amené à délaisser, son rapport à la mort et au temps qui passe. Derrière la banalité pragmatique de faire place nette dans une maison, se trouvent des questions existentielles pour lesquelles il n’existe pas une seule réponse, encore moins une bonne réponse.


Un point de départ riche et fascinant : faire ressortir les points saillants de sa propre vie en découvrant des vestiges de l’intimité de celle d’un autre. La narration visuelle s’avère douce et d’une richesse extraordinaire, tant pour les détails, les lieux, l’expressivité de chaque personnage en fonction de son âge. Le récit se calque sur les actions ordinaires consistant à débarrasser une maison, avec quelques événements de la vie de tous les jours, en même temps cette vie intérieure qui réagit par automatisme à ces souvenirs d’un inconnu, renvoyant l’image de ses propres choix, de ses habitudes, de ce qui a été laissé de côté. Profond et sensible.