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mardi 13 octobre 2026

La baleine bibliothèque

Qui n’a jamais vu sourire une baleine ignore tout de l’humour.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de tout autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Judith Vanistendael pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-dix-sept planches de bande dessinée.


Un petit navire de pêche navigue sur une grande mer calme sous un beau ciel parsemé de nuages. La mer, comme le cœur de l’homme, est remplie de secrets. Mais l’homme, quand son cœur déborde, peut prendre la plume, et, sur la plage d’une page, jeter ceux qui lui pèsent trop. On apprend à raconter des histoires comme on apprend à nager. Pour ne pas se noyer. La mer, elle, n’a jamais appris à écrire. Alors, elle se noie, la mer. Mais il n’y a personne pour se jeter à l’eau. Personne pour la sauver… Personne pour lui faire la respiration artificielle… Personne, non plus, pour la porter en terre, la mer. La mer qui s’est noyée. Sans en avoir conscience, le modeste bateau passe au-dessus de coraux et d’un petit banc de poissons qui descend tranquillement. Au fond, tout au fond de l’océan, vivait une baleine âgée de cent mille ans. Les petits poissons – et même les plus grands – aimaient à lui rendre visite. Car c’était une baleine vraiment extraordinaire ! Derrière son sourire se cachait la plus grande bibliothèque des mers. Des livres par milliers, bien rangés dans l’ordre de l’alphabet. De Ah ! Ah ! le mangeur de rires, à Zzzix le moustique électrique. Les petits poissons s’y plongeaient avec délectation. Et parfois, après s’être longuement fait prier… l’énorme baleine chaussait ses lunettes et leur lisait une histoire.



Après cette lecture enrichissante et bienveillante, le banc de poissons remonte vers la surface. Dans leur évolution, ils se retrouvent pris dans la masse d’un filet, seuls une dizaine d’entre eux réussissent à éviter d’être capturés. En ce temps-là, le métier du postier conduisait souvent au milieu du vaste océan : il était facteur auprès de la Poste maritime. On l’ignore souvent mais la Poste possède aussi un service de livraison du courrier en haute mer. La Poste terrestre est bien connue de tous. Du facteur à bicyclette, aux facteurs en camionnette, en passant par celui sur ses gambettes, la Poste terrestre fait partie du quotidien du commun des épistoliers. La Poste aérienne est célèbre. Saint-Exupéry, Guillaumet, Mermoz… ces noms résonnent encore dans l’inconscient collectif. Des Andes à l’Afrique, ces pilotes ont gravé de leurs ailes la légende de l’Aéropostale. La Poste maritime, par contre, est injustement méconnue. Pourtant son histoire est, elle aussi, riche en héroïques faits d’âmes ! Ce matin-là, le postier est en train de prendre son petit-déjeuner sur sa terrasse, il assiste au retour du bateau de pêche et au débarquement de sa prise. Il continue de penser aux héros de la Poste maritime : Ainsi Sénéchal Briscard qui, seul et armé de son seul tampon réglementaire, défendait le courrier dont il avait la charge contre un plein navire de pirates armés jusqu’au chicots ! Le pauvre connu le pire déshonneur qui soit pour un facteur… voir son courrier jeté aux requins !


Une très belle illustration de couverture : dans sa petite barque, avec son chat, cet homme en train de lire sûrement un roman à une immense baleine, sous un beau ciel étoilé. Cela ressemble à un conte pour enfant, une façon de rendre hommage au pouvoir de la lecture et à sa capacité de parler à des individus très différents. L’illustration est douce, avec un bel effet pour rendre la surface ondulante de la mer, et une importance donnée au blanc dans la masse de la tête du cétacé. À l’intérieur, les illustrations et les cases appartiennent à ce même registre : une représentation simplifiée de la réalité par des aquarelles et des traits de pinceau pour des formes plus précises, quelques traits de contour. Ce mode de représentation donne des images douces et agréables à l’œil, une forme de simplification pour les éléments du réels et une représentation poétique des éléments fantastiques, que ce soit la baleine elle-même, en particulier quand elle a chaussé ses lunettes de lecture, ou pour la bibliothèque en son sein. Le scénariste adopte lui aussi un mode particulier, de narration, par la bouche de ce postier maritime qui raconte son histoire, avec son métier dans une branche des services postaux inventée pour l’occasion. Le lecteur découvre le récit par le biais des textes d’un narrateur omniscient, des observations du pêcheur, et de quelques brefs dialogues, entre lui et la baleine, entre lui et son épouse.



Oui, le lecteur peut aborder cette bande dessinée comme un ouvrage pour enfant, et apprécier les dessins comme des belles images pleines de douceur, faciles à assimiler et porteuses d’une poésie enfantine. L’artiste sait y faire, pour la dimension merveilleuse de cette bibliothèque à l’intérieur de la baleine, comme pour des cases épatantes. L’évocation visuelle de ladite bibliothèque commence dès la page cinq avec quelques poissons du banc lisant un livre tenu par deux tentacules d’une pieuvre, avec une poisson globe à leurs côtés. Deux autres poissons, comme assis, lisent de manière autonome en tenant chacun un ouvrage dans leurs nageoires. Et la pieuvre en lit un autre avec deux autres de ses tentacules et ses lunettes sur le nez. Il ne viendrait pas un instant à l’esprit du lecteur de s’interroger sur la présence ou l’effet de l’eau de mer sur le papier. Il lui faut patienter jusqu’à une illustration en double page, cinquante-deux et cinquante-trois, pour avoir enfin un aperçu de cet endroit merveilleux, où cette fois-ci le postier marche dans quelques centimètres d’eau, ayant fort judicieusement chaussé des bottes pour sa sortie en mer. Régulièrement, le lecteur prend conscience de la magie visuelle à laquelle il assiste : quelques coups de pinceaux, un peu d’aquarelle. Il a ainsi devant lui des traits et des couleurs qui forment une portion de la tête de la baleine et son œil, dans un camaïeu de bleu. Quelques pages plus loin, l’artiste parvient à inverser l’ordre de lecture dans l’esprit du lecteur en lui faisant considérer une succession de trois cases de la hauteur de la page dans une lecture de bas en haut. En page trente-neuf, elle représente quatre fois le postier sur sa barque dans la même case, en train de monter et descendre au gré des vagues. En page cinquante-quatre, trois cases en hauteur alors que le Postier pénètre dans la gueule de la baleine, éclairée de l’intérieur pour une forme allongée verticalement avec une sensation très étrange. En page cinquante-cinq, une grosse tache blanche devant une grosse tache rouge, les cases précédentes permettant de savoir qu’il s’agit du ventre arrondi de l’épouse du postier dans un pull rouge, et le chat blanc devant.


Il s’agit bien d’une bande dessinée avec des cases et des actions représentées sur plusieurs cases pour une narration sympathique et tout public. Le lecteur apprécie la séquence durant laquelle le postier prend son petit déjeuner, tout en racontant les hauts faits de postiers maritimes ayant inscrit leur nom dans l’histoire de ce métier. Il regarde les décorations aux murs, puis il observe le postier en train de se préparer en revêtant son ciré, ses bottes, en mettant le courrier dans le sac étanche muni de flotteurs, puis allant dire au revoir à son épouse. Les scènes de mer sont également superbes avec l’effet de l’aquarelle pour rendre compte de la surface changeante de l’eau. Ce mode de représentation assure la coexistence cohérente des éléments de la vie de tous les jours et des éléments fantastiques. Il se retrouve pris par surprise lorsque le récit intègre des moments plus adultes comme le couple prenant son bain ensemble dans la même baignoire, et qu’ils en sortent dans le plus simple appareil. Ou lorsqu’il assiste à l’accouchement dans la salle d’opération, et voit le bébé sortir du ventre de la mère. Et ces images terrifiantes quand l’eau de l’océan se teinte de sang, en énorme quantité.



Pour autant, il s’agit bien d’un conte, avec quelques scènes qui méritent d’être expliquées et commentées aux lecteurs les plus jeunes, avec une fin et une sorte de morale, ou plutôt de prière. Le postier demande à ceux qui l’ont lu, si un jour en se promenant sur la grève ils trouvent un livre rapporté par la marée, de le ramasser, de conduire sa barque au milieu de l’océan et de le lire aux petits poissons… Parce que lui aussi déteste les histoires qui finissent mal. Au fil de ce conte, d’autres thèmes sous-jacents transparaissent. La baleine explique qu’elle ne sort que la nuit pour éviter les chasseurs, et le massacre de la chasse à la baleine est une chose bien réelle. Le début du récit s’ouvre avec un texte qui prête une sorte d’existence spirituelle à l’océan, qui n’a jamais appris à écrire, et il n’y a personne pour le sauver. Avec un peu de recul, le lecteur y entend comme un appel à préserver ce milieu naturel, qui ne dispose pas de moyens pour s’exprimer, ou se défendre par lui-même. Alors que son épouse accouche, le postier doit faire un choix lourd de conséquence. Le récit ne laisse place à aucun doute sur le fait qu’il ait fait le bon choix, malgré les conséquences désastreuses, un jugement de valeur sur la priorité à donner à la naissance de son enfant sur tout le reste. Cela contribue à nourrir un autre thème du récit, celui de l’amour, des livres bien sûr, et aussi entre personnes, un sentiment librement consenti qui aide à grandir.


Un conte tout public, celui d’un postier maritime se liant d’amitié avec une baleine qui abrite une gigantesque bibliothèque dans son corps. Une narration visuelle douce et accessible, sympathique et chargée d’émotion. Un conte comprenant également de terribles épreuves, le postier maritime s’engageant à assurer la perpétuation des actions positives de la baleine. Touchant.



lundi 28 septembre 2026

Le buveur d'encre

Les yeux fermés, silencieux. On aurait dit qu’il écoutait le bruit des livres.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s’agit d’une adaptation d’un roman jeunesse, paru en 1996, écrit par Éric Sanvoisin. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Steve Baker pour l’adaptation, les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante pages de bande dessinée. Cette série de romans comporte une vingtaine d’ouvrages, avec des titres comme : Une paille pour deux, Le buveur de fautes d’orthographe, La petite buveuse de couleurs, Le buveur de dictionnaires, Le buveur de mangas, etc.


La cachette. Le papa d’Odilon est libraire. Il adore les livres. Il les dévore. C’est un ogre. Il lit tout le temps, au comptoir, à table, dans son fauteuil, dans le bain, en conduisant. C’est une maladie incurable. Chaque soir, une nouvelle pile débarque à la maison. Il y en a partout. Au point que son fiston éprouve parfois des difficultés à se mouvoir entre les piles, et qu’il se sent observé quand il se trouve aux toilettes. C’est une invasion. Et avec papa, les envahisseurs ont toujours raison. Impossible de râler. Il leur parle comme à des êtres humains. Il leur invente des prénoms. Et les appelle Mes p’tits bouquins. Tous les bouquins sont des copains. Lui, Odilon n‘a pas de copains. Et il n’aime pas lire. À table, le père et le fils sont assis côte à côte. C’est vrai que de l’extérieur Odilon ressemble à son père, lunettes, couleurs de cheveux blonds, sourire. Mais à l’intérieur, ils sont deux étrangers. La maman fait semblant de ne pas s’en apercevoir. Elle les aime tous les deux. Il est le plus petit. À tout moment de la journée, son père lui propose un livre : quand il joue à la console, quand il est couché, quand il s’apprête à partir à l’école, quand il joue avec ses petites voitures. Et même comme cadeau pour son anniversaire. Il est le plus petit. Mais sa mère ne le défend même pas quand son père veut le forcer à lire !



Les grandes vacances viennent de commencer. Odilon ne sait pas quoi faire, alors il aide papa à la librairie. Son père lit au comptoir comme à son habitude. Le fiston s’amuse à faire des piles de livres pour construire une structure, ou pour se confectionner un fauteuil. Puis l’ennui aidant, il en prend un et se met à en arracher les pages avec l’entrain de l’amusement. D’un coup net, il s’arrête car il a senti la présence de son père dans son dos. Et celui-ci le gronde, bien sûr. Un peu plus tard, Odilon a grimpé dans une étagère : il a une cachette dans le fond de la boutique. Personne ne peut le voir, c’est un espion. Alors il guette les lecteurs. C’est la seule chose qui l’amuse dans la librairie. Sur un cahier, il note dans les moindres détails ce qu’il observe. Ça l’étonnerait qu’un jour on en fasse un livre, car la grammaire et lui, ils ne s’entendent pas. Il connaît tous les lecteurs, ils ont leurs habitudes. Une dame rousse arrive, et quelques minutes après elle pose une pile d’une quinzaine de livres sur le comptoir. Puis c’est un monsieur blond qui fait le tour des piles en humant l’intérieur des livres. Puis une petite dame âgée qui veut un livre tout en bas d’une pile.


Il s’agit d’une bande dessinée jeunesse, adaptée d’un livre pour enfants, ce dont le lecteur s’aperçoit tout de suite. La couverture attire immédiatement l’œil : ce jeune garçon aux lunettes beaucoup trop grandes pour sa tête, elle-même présentant un volume exagéré par rapport au reste de son corps, en cohérence avec la manière dont les enfants ont souvent tendance à se représenter, une mèche de cheveux à la longueur improbable, et des vêtements ordinaires à base de teeshirt, jeans et baskets. La composition de l’illustration fonctionne très bien avec l’enfant perché sur des livres, comme à l’intérieur du corps du vampire, dont la silhouette l’enveloppe. L’artiste a opté pour un rouge anglais tirant un peu vers le rose incarnat, plutôt qu’un rouge fluo ou trop proche de la couleur du sang, et cette belle écharpe qui masque la partie basse du visage. Le lecteur note également des yeux entièrement noirs, un nez pointu et des oreilles comme bouchées, un vrai monstre. Le récit se décompose en six chapitres, comportant entre treize et quatre pages, intitulés : La cachette, Drôle de client, La poursuite, Dans le cimetière… Brrr…, Vam… Vampire !!!, Hum ! Délicieux… Chaque page comporte au maximum une douzaine de phrases, souvent moins de la moitié, toujours courtes, facilement accessibles pour de jeunes lecteurs. Le tome comporte treize pages dépourvues de texte, neuf illustrations en pleine page, et deux illustrations en double page.



Le lecteur tourne les pages et la lecture débute avec un dessin en pleine page : la devanture de la libraire Aux p’tits bouquins, avec le petit panonceau Ouvert sur la partie vitrée de la porte d’entrée, et en dessous il est possible de voir le visage d’Odilon, faisant une moue exprimant à merveille l’ennui. À l’évidence, c’est lui le personnage principal et central de l’aventure, présent du début à la fin, présent dans toutes les pages, à l’exception de trois, celles dans lesquelles il observe les clients lecteurs qui se présentent à la boutique. Le dessinateur en fait un personnage très expressif, même si ses yeux sont la majeure partie du temps réduits à un point derrière chaque énorme verre de lunettes. Il sait faire apparaître ses émotions grâce à la forme de sa bouche et son langage corporel. Conquis par son allure sympathique, le lecteur se retrouve en totale empathie avec lui : sa curiosité enfantine, son agacement à devoir se frayer un chemin entre des piles de livres très envahissantes, sa jalousie envers lesdits livres qui captent plus l’attention de son père que lui, son hostilité quand son père essaye une fois de plus de lui refourguer un livre, son amusement bon enfant et sans retenue à déchirer les pages d’un livre sans malice, sa surprise totale alors qu’il voit entrer ce drôle de client au manteau bleu sombre, à la longue écharpe rouge et qui semble flotter comme un fantôme, son effarement suivi d’angoisse en découvrant qu’il ne reste plus un mot dans le livre où le vampire vient de boire, sa détermination farouche à suivre le vampire dans la rue sans se faire semer, l’effet psychotrope quand il boit lui-même son premier livre (une magnifique coloration bleu nuit de ses verres de lunettes).


D’une certaine manière, l’artiste procède à une forme de simplification dans ses dessins, par exemple les livres se ressemblent tous à part la taille, et seul un ouvrage porte un titre. Pas n’importe lequel : L’île au trésor (1883), de Robert Louis Stevenson (1850-1894). Sa lecture (ou son absorption) donne lieu à une séquence de quatre pages dans laquelle Odilon devient le héros du roman, avec une magnifique illustration en pleine page où des pirates se battent sur le pont d’un navire, ainsi que dans les cordages, puis Odilon se retrouve au milieu de la mêlée manquant d’être fendu en deux par un coup de hache, réussissant à couper en deux à l‘horizontale le couvre-chef du capitaine des pirates (qui porte un bandeau noir sur l’œil bien sûr), s’accrochant à un cordage et finissant à la baille dans un mouvement raconté en trois cases verticales de la hauteur de la page. Cette séquence comporte toutes les qualités de la narration visuelle. Sous une apparence tout public, immédiatement lisible et facile d’accès, le dessinateur sait inclure tous les éléments nécessaires sur les personnages, expressions et comportements, sur les décors et les accessoires, et pour la mise en scène de chaque moment. Le lecteur adulte sera certainement plus sensible à ces qualités : les jeux sur les couleurs : un jaune nankin et quelques teintes proches pour l’ambiance générale du récit, des oppositions entre bleu et rouge, et le bleu plus foncé de la nuit. L’artiste conçoit des plans de prise de vue sur mesure pour chaque séquence, joue avec des éléments purement visuels comme de minuscules phylactères s’échappant des livres, ou encore cette paille qui s’enfonce entre les pages, les apparences très diverses des clients lecteurs, la forme du tombeau du vampire (très belle trouvaille), l’aménagement à l’intérieur de son caveau, etc.



Un petit garçon, moins de dix ans qui n’éprouve aucune envie de lire et qui remarque un drôle de client dans la librairie de son père. Le jeune lecteur suit ses aventures avec inquiétude… ben si quand même, se lancer à la poursuite d’un vampire. Il se retrouvera peut-être déconcerté par la conclusion, tout en ressentant que Odilon est devenu comme lui accro à l’intensité de la lecture, à son effet quasi psychotrope… en tout cas excitant et enchanteur. Le lecteur adulte perçoit bien la forme de jalousie latente que le fiston peut éprouver inconsciemment à voir son père plus intéressé par les livres que par son fils. Il perçoit également la mise en abîme qui s’opère entre le jeune lecteur de l’ouvrage et Odilon qui lui ne lit pas… jusqu’à ce que… L’apparition du monstre s’avère très réussi, à l’évidence décrit tel qu’il est perçu par le jeune garçon. De fait les moments horrifiques ne font pas trop peur, tout en étant traités de manière premier degré que ce soit le cimetière désert, ou le fantôme qui se tient derrière le garçon sans que celui-ci ne l’ait entendu venir… Un peu comme son père se tient dans son dos plus tôt dans le récit sans que le fiston ne l’ait entendu venir. Quant à l’image visuelle métaphorique du vampire, elle s’avère un peu étrange. Il explique qu’il est devenu allergique au sang après une crise de foi qui dure depuis soixante-douze ans. Il préfère boire l’encre des livres que celle des bouteilles d’encre, car celle des livres a vieilli sur le papier ce qui lui donne une saveur incomparable. Faut-il comprendre qu’un livre lu par un adulte perd tout son goût pour un enfant ?


Une couverture très réussie, un livre à succès, une adaptation sous forme d’une véritable bande dessinée, et pas des morceaux de textes illustrés. Le lecteur se prend immédiatement d’amitié par ce jeune enfant, aussi éberlué que lui de voir ce client bizarre dans la librairie de son père, à l’allure inquiétante et au comportement plus que bizarre. Sous-jacent à l’aventure, se trouvent des facettes de la relation père-fils, de la transmission possible ou au contraire bloquée par réaction négative. Une belle aventure classique, un peu inquiétante.



mardi 14 octobre 2025

Aciae z79

Le Jeu du Hasard est truqué.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par l’artiste se faisant appeler emg, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte quatre-vingt-huit pages de bande dessinée. Il se compose d’une histoire courte intitulée Trinitrate glycérol z7 de sept pages, puis de l’histoire principale Adoremus christum in aeternum z79.


Trinitrate glycérol z7, sept pages. Une molécule flotte sur un fond uni, elle est composée de trois atomes de carbone, trois d’oxygène et huit d’hydrogène. Plus loin flotte une molécule composé d’un atome d’hydrogène, un d’azote et trois d’oxygène.


Un court récit dans lequel l’auteur montre des molécules en train de dériver dans un milieu qui n’est pas précisé, jusqu’à se combiner entre elles. Le titre donne une signification très particulière à ces pages, indiquant qu’il s’agit du processus de combination de la nitroglycérine, c’est-à-dire la réaction de nitration du glycérol avec l'acide nitrique. Ainsi il représente un ballet chimique doux et coloré d’entités se combinant entre elles, ce qui l’oppose à la nature même du produit ainsi formé, à son utilisation destructrice par l’homme qui a imaginé ce processus.



Adoremus Christum In Æternum z79, soixante-dix-neuf pages. Dans un champ, un homme dans une tenue habillée tient un panier avec des fruits à la main. À côté, une jeune fille d’une dizaine d’années pousse une brouette légèrement chargée. L’oncle indique à sa nièce Marta que c’est peut-être écrit dans la Bible, et il lui demande si après y avoir réfléchi, elle y croit. Elle s’écrie qu’une goutte de pluie lui est rentrée dans l’œil. De nuit, au même endroit, se détache la silhouette d’une femme tenant une grande crosse avec une roue à son extrémité, s’exclamant : Lilith ! Dans les salons du palais de l’empereur, des nobles en habits discutent. L’une de ces dames en robe s’adresse à son interlocuteur en lui disant qu’elle le pensait plus patient, elle devrait leur présenter Maximilien. Il répond qu’il ne lui sera d’aucune utilité dans son entreprise, et regrette que von Tiesenhausen ne revienne pas. Une autre s’adresse à un officiel, en le mettant au défi d’évoquer le sujet au Conseil, et devant sa propre épouse de surcroît ! Un homme en uniforme explique à un autre qu’ils craignent que le mal ne s’étende aux Deux-Provinces. Les discussions continuent alors que les serviteurs présentent des plateaux avec des boissons. Dans une chapelle, un noble prie et s’adresse au Seigneur. Il lui dit qu’il L’a fait veuf, cujus regnis non erit finis, et maintenant la misère s’enracine dans le domaine qu’Il lui a confié. Puissent ses prières arriver jusqu’à Lui, et sauver les récoltes. Dans le palais, les invités sortent à l’extérieur, et ils se dirigent vers la terrasse avec une vue sur le magnifique jardin à la française. Ils continuent à parler de choses et d’autres.


Dire que la narration est singulière est un euphémisme. S’il n’a jamais lu d’œuvre de cet auteur, le lecteur se demande dans quoi il est tombé. Première évidence : le parti pris graphique hors du commun. L’artiste utilise un outil infographique, et représente aussi bien les personnages que les décors et les accessoires par un assemblage de formes géométriques simples : cercle, cylindre, sphère, parallélépipèdes, cônes, trapèzes et autres, en leur appliquant les lois de la perspective. Les personnages présentent des singularités telles que l’absence de traits de visages, l’absence de coudes, de genoux, de chevilles, les différentes parties du corps humains n’étant pas reliées entre elles. Pour autant il est possible d’identifier certains personnages d’une séquence à l’autre par leur taille et leur tenue vestimentaire. Deuxième particularité narrative : un dessin par page, il n’y a donc pas d’action décomposée en suite de cases, ni de cases disposées en bandes, ou reliées entre elles sur une même page. Troisième particularité : la forme des phylactères qui sont des parallélépipèdes rectangles, c’est-à-dire avec un volume, plutôt que des bulles en deux dimensions. L’auteur joue avec cette forme en trois dimensions, les propos d’un personnage pouvant se trouver sur deux faces contigües d’un tel phylactère. Autre particularité déstabilisante : la numérotation des pages. Déconcerté par l’apparente absence de continuité d’une page à la suivante, le lecteur regarde la numérotation des premières : 01, suivie par 66, puis par 02 à 09, puis 11, puis 10, puis 12 à 16, puis 18…



Il faut donc un temps d’adaptation au lecteur pour choisir comment lire cette bande dessinée. Le réflexe naturel est de de se focaliser dans l’intrigue, en relevant les ressemblances entre les assemblages de formes géométriques 3D pour identifier des personnages, pour s’accrocher à la récurrence de leurs apparitions, afin de déterminer les rôles principaux. Il repère également les événements évoqués par les personnages, et l’incidence qu’ils peuvent avoir. Il laisse de côté les informations qui lui semblent sans signification sur le moment, telle cette silhouette en ombre chinoise qui en appelle à Lilith dans la deuxième planche, qui est numérotée soixante-six, au lieu de deux. Il faut relativement peu de temps et peu d’effort pour situer les deux personnages principaux : le veuf Flavius et sa fille Marta. Le premier s’en va chercher du travail ce qui l’éloigne durablement de sa famille, la seconde éprouve une passion pour la lecture, ce qui l’incite à se tenir autant à l’écart qu’elle le peut de la vie mondaine et de la cour de l’empereur. Elle est élevée par son oncle et l’épouse de celui-ci. À part une ou deux bizarreries chronologiques en cours de route, l’intrigue s’avère facile à suivre jusqu’à son dénouement qui clôt effectivement le récit.


Comme en atteste la couverture, la narration visuelle apparaît très personnelle, au-delà même des caractéristiques déjà évoquées. L’auteur opte donc pour une composition immuable d’une unique image par page, sans jamais que deux cases à suivre, ou deux pages à suivre, ne se déroulent au même endroit ou ne concernent le même personnage. Une fois acclimaté aux caractéristiques graphiques à base de formes géométriques en trois dimensions, le lecteur ressent que chaque case est composée comme un dessin traditionnel avec une bonne densité d’informations visuelles. Dans la première, il peut voir l’oncle et la nièce, un arbre au premier plan deux paniers, une brouette, et en arrière-plan l’ondulation du terrain et le cône de plusieurs arbres qui dépassent. Dans la suivante, il y a l’ombre chinoise de la jeune fille, la crosse, deux arbres, les ondulations de terrain, la silhouette d’autres arbres, la pluie, un croissant de Lune, avec un bel usage des couleurs sombres. Le mode de dessin ne constitue pas une excuse pour des compositions simplistes. Dans la page suivante, une quinzaine de personnages interagissent dans une réception mondaine, avec en plus les tableaux accrochés au mur, un grand tapis, et les phylactères massifs. Nonobstant des couleurs parfois acidulées, le lecteur se rend compte que l’immersion fait son effet : il peut se projeter aussi bien dans cette cour inspirée de l’Europe centrale du début du XIXe siècle, que dans une chapelle, une zone naturelle boisée, la modeste demeure de l’oncle, le labyrinthe des jardins à la française, une forêt épineuse, un champ de bataille à côté des servants d’un canon, une cité fortifiée en bord de mer, à bord d’un navire traversant l’océan par une mer houleuse, au beau milieu d’une cérémonie religieuse dans une église, sur une route enneigée, etc.



La tête des personnages se limitant à une sphère à laquelle peuvent être accolés une poignée de cylindre figurant la coiffure, sans aucune marque pour la bouche, les yeux, les oreilles ou le nez, elle s’avère inexpressive au possible. De la même manière les postures des personnages s’inscrivent dans un registre fonctionnel, sans participer d’un langage corporel. Ainsi l’état d’esprit d’un personnage n’est accessible au lecteur que par ce qu’il dit, dans des phrases courtes et peu nombreuses, c’est-à-dire de façon très concise et limitée. D’un autre côté, ces dessins à base de formes minimaliste aboutissent parfois à des images saisissantes. Il en va ainsi de celle retenue pour la couverture, presque identique à celle se trouvant en page numérotée 63, située entre les pages numérotées 28 et 30. Outre cette composition quasi abstraite, le lecteur s’amuse du jeu avec la forme des phylactères qui peuvent être cylindriques, ou comme pliés sur eux-mêmes, masquant ainsi une partie de leur contenu. Il voit les notes de musiques flotter dans l’air du salon, un trait pointillé qui est désigné comme une colonne de fourmis par Marta, des formes de labyrinthe à bille pour le dessin des jardins à la française, une série de disques disposés en arc de cercle pour figurer la course du soleil dans le ciel, des feuillages d’arbres qui semblent flotter au-dessus du sol car ils sont dépourvus de tronc, un nuage qui pleut sur un phylactère pour indiquer que le personnage pleure, un oiseau qui profite d’une ouverture dans un phylactère comme dans un nichoir, et un grand nombre de chats.


Finalement une histoire sympathique et intelligible malgré les bizarreries. Certes… Pour autant ces dernières sont bien présentes et intentionnelles, une construction à la chronologie sciemment déconstruite par l’auteur. Premier effet : une mise en évidence de l’arbitraire de la construction d’un récit par un auteur, puisque celui-ci décide de l’ordre des pages comme bon lui semble, il est le maître du temps de cet assemblage. Deuxième effet : rapprocher des moments temporellement éloignés dans le récit, ce qui casse la causalité d’une page à l’autre. Troisième effet : faire constater au lecteur que ce dernier établit lui-même des liens de cause à effet, par pur automatisme de pensée, en lui indiquant a postériori que la cause de l’action d’un personnage était bien différente de celle qu’il avait subodorée. Il se produit également une mise en abîme de l’acte de lecture puisque Marta elle-même s’y adonne avec passion et qu’elle explicite la nature de son plaisir. Elle dit que : il y a du soleil dans ces livres, et toutes les saisons de tous les pays, et puis les sentiments y sont plus forts, et elle peut sauter les passages qui ne lui plaisent pas… Un peu comme le désordre des pages fait sauter des passages au lecteur, et l’auteur lui fait y revenir après, plusieurs pages plus loin. Plus loin Marta explique également que : Ce qu’elle aime avec les Évangiles, c’est qu’ils parlent d’un pays lointain où elle n’ira jamais. Et encore : L’année dernière, sa tante l’a invitée à venir voir les Danses de mars, au Palais ; Marta a refusé car elle avait lu un très beau poème à propos de ces danses, et elle a eu peur d’être déçue, que la réalité efface l’idée. Le lecteur préfère retenir cette explication pour le choix d’un fil narratif restructuré, plutôt que celle des fourmis qui se suivent à la queue-leu-leu : il ne souhaite pas être une de ces fourmis suivant un chemin bien balisé, ou pire celles qu’un cousin tue si elles empruntent le chemin qu’il ne veut pas.


Un nouvel ouvrage de l’auteur, une nouvelle expérience de lecture hors du commun. Il recompose son récit dans un savant désordre chronologique se traduisant par un mélange des pages pour une numérotation non linéaire. Une fois passé le moment d’adaptation nécessaire à l’apparence des dessins réalisés à partir d’assemblage de formes géométriques simples, le lecteur se laisse porter par les dessins et les dialogues, estimant qu’il finira bien par s’y retrouver. En effet, il capte sans trop d’effort la dynamique et l’enjeu de l’intrigue, et comprend aisément sa résolution. Il vit également de vivre une expérience de lecture entre déconstruction et mise en lumière de l’arbitraire, rupture de la causalité linéaire, et mise à nu de la causalité à plus ou moins long terme. Expérience unique.