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lundi 28 septembre 2026

Le buveur d'encre

Les yeux fermés, silencieux. On aurait dit qu’il écoutait le bruit des livres.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s’agit d’une adaptation d’un roman jeunesse, paru en 1996, écrit par Éric Sanvoisin. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Steve Baker pour l’adaptation, les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante pages de bande dessinée. Cette série de romans comporte une vingtaine d’ouvrages, avec des titres comme : Une paille pour deux, Le buveur de fautes d’orthographe, La petite buveuse de couleurs, Le buveur de dictionnaires, Le buveur de mangas, etc.


La cachette. Le papa d’Odilon est libraire. Il adore les livres. Il les dévore. C’est un ogre. Il lit tout le temps, au comptoir, à table, dans son fauteuil, dans le bain, en conduisant. C’est une maladie incurable. Chaque soir, une nouvelle pile débarque à la maison. Il y en a partout. Au point que son fiston éprouve parfois des difficultés à se mouvoir entre les piles, et qu’il se sent observé quand il se trouve aux toilettes. C’est une invasion. Et avec papa, les envahisseurs ont toujours raison. Impossible de râler. Il leur parle comme à des êtres humains. Il leur invente des prénoms. Et les appelle Mes p’tits bouquins. Tous les bouquins sont des copains. Lui, Odilon n‘a pas de copains. Et il n’aime pas lire. À table, le père et le fils sont assis côte à côte. C’est vrai que de l’extérieur Odilon ressemble à son père, lunettes, couleurs de cheveux blonds, sourire. Mais à l’intérieur, ils sont deux étrangers. La maman fait semblant de ne pas s’en apercevoir. Elle les aime tous les deux. Il est le plus petit. À tout moment de la journée, son père lui propose un livre : quand il joue à la console, quand il est couché, quand il s’apprête à partir à l’école, quand il joue avec ses petites voitures. Et même comme cadeau pour son anniversaire. Il est le plus petit. Mais sa mère ne le défend même pas quand son père veut le forcer à lire !



Les grandes vacances viennent de commencer. Odilon ne sait pas quoi faire, alors il aide papa à la librairie. Son père lit au comptoir comme à son habitude. Le fiston s’amuse à faire des piles de livres pour construire une structure, ou pour se confectionner un fauteuil. Puis l’ennui aidant, il en prend un et se met à en arracher les pages avec l’entrain de l’amusement. D’un coup net, il s’arrête car il a senti la présence de son père dans son dos. Et celui-ci le gronde, bien sûr. Un peu plus tard, Odilon a grimpé dans une étagère : il a une cachette dans le fond de la boutique. Personne ne peut le voir, c’est un espion. Alors il guette les lecteurs. C’est la seule chose qui l’amuse dans la librairie. Sur un cahier, il note dans les moindres détails ce qu’il observe. Ça l’étonnerait qu’un jour on en fasse un livre, car la grammaire et lui, ils ne s’entendent pas. Il connaît tous les lecteurs, ils ont leurs habitudes. Une dame rousse arrive, et quelques minutes après elle pose une pile d’une quinzaine de livres sur le comptoir. Puis c’est un monsieur blond qui fait le tour des piles en humant l’intérieur des livres. Puis une petite dame âgée qui veut un livre tout en bas d’une pile.


Il s’agit d’une bande dessinée jeunesse, adaptée d’un livre pour enfants, ce dont le lecteur s’aperçoit tout de suite. La couverture attire immédiatement l’œil : ce jeune garçon aux lunettes beaucoup trop grandes pour sa tête, elle-même présentant un volume exagéré par rapport au reste de son corps, en cohérence avec la manière dont les enfants ont souvent tendance à se représenter, une mèche de cheveux à la longueur improbable, et des vêtements ordinaires à base de teeshirt, jeans et baskets. La composition de l’illustration fonctionne très bien avec l’enfant perché sur des livres, comme à l’intérieur du corps du vampire, dont la silhouette l’enveloppe. L’artiste a opté pour un rouge anglais tirant un peu vers le rose incarnat, plutôt qu’un rouge fluo ou trop proche de la couleur du sang, et cette belle écharpe qui masque la partie basse du visage. Le lecteur note également des yeux entièrement noirs, un nez pointu et des oreilles comme bouchées, un vrai monstre. Le récit se décompose en six chapitres, comportant entre treize et quatre pages, intitulés : La cachette, Drôle de client, La poursuite, Dans le cimetière… Brrr…, Vam… Vampire !!!, Hum ! Délicieux… Chaque page comporte au maximum une douzaine de phrases, souvent moins de la moitié, toujours courtes, facilement accessibles pour de jeunes lecteurs. Le tome comporte treize pages dépourvues de texte, neuf illustrations en pleine page, et deux illustrations en double page.



Le lecteur tourne les pages et la lecture débute avec un dessin en pleine page : la devanture de la libraire Aux p’tits bouquins, avec le petit panonceau Ouvert sur la partie vitrée de la porte d’entrée, et en dessous il est possible de voir le visage d’Odilon, faisant une moue exprimant à merveille l’ennui. À l’évidence, c’est lui le personnage principal et central de l’aventure, présent du début à la fin, présent dans toutes les pages, à l’exception de trois, celles dans lesquelles il observe les clients lecteurs qui se présentent à la boutique. Le dessinateur en fait un personnage très expressif, même si ses yeux sont la majeure partie du temps réduits à un point derrière chaque énorme verre de lunettes. Il sait faire apparaître ses émotions grâce à la forme de sa bouche et son langage corporel. Conquis par son allure sympathique, le lecteur se retrouve en totale empathie avec lui : sa curiosité enfantine, son agacement à devoir se frayer un chemin entre des piles de livres très envahissantes, sa jalousie envers lesdits livres qui captent plus l’attention de son père que lui, son hostilité quand son père essaye une fois de plus de lui refourguer un livre, son amusement bon enfant et sans retenue à déchirer les pages d’un livre sans malice, sa surprise totale alors qu’il voit entrer ce drôle de client au manteau bleu sombre, à la longue écharpe rouge et qui semble flotter comme un fantôme, son effarement suivi d’angoisse en découvrant qu’il ne reste plus un mot dans le livre où le vampire vient de boire, sa détermination farouche à suivre le vampire dans la rue sans se faire semer, l’effet psychotrope quand il boit lui-même son premier livre (une magnifique coloration bleu nuit de ses verres de lunettes).


D’une certaine manière, l’artiste procède à une forme de simplification dans ses dessins, par exemple les livres se ressemblent tous à part la taille, et seul un ouvrage porte un titre. Pas n’importe lequel : L’île au trésor (1883), de Robert Louis Stevenson (1850-1894). Sa lecture (ou son absorption) donne lieu à une séquence de quatre pages dans laquelle Odilon devient le héros du roman, avec une magnifique illustration en pleine page où des pirates se battent sur le pont d’un navire, ainsi que dans les cordages, puis Odilon se retrouve au milieu de la mêlée manquant d’être fendu en deux par un coup de hache, réussissant à couper en deux à l‘horizontale le couvre-chef du capitaine des pirates (qui porte un bandeau noir sur l’œil bien sûr), s’accrochant à un cordage et finissant à la baille dans un mouvement raconté en trois cases verticales de la hauteur de la page. Cette séquence comporte toutes les qualités de la narration visuelle. Sous une apparence tout public, immédiatement lisible et facile d’accès, le dessinateur sait inclure tous les éléments nécessaires sur les personnages, expressions et comportements, sur les décors et les accessoires, et pour la mise en scène de chaque moment. Le lecteur adulte sera certainement plus sensible à ces qualités : les jeux sur les couleurs : un jaune nankin et quelques teintes proches pour l’ambiance générale du récit, des oppositions entre bleu et rouge, et le bleu plus foncé de la nuit. L’artiste conçoit des plans de prise de vue sur mesure pour chaque séquence, joue avec des éléments purement visuels comme de minuscules phylactères s’échappant des livres, ou encore cette paille qui s’enfonce entre les pages, les apparences très diverses des clients lecteurs, la forme du tombeau du vampire (très belle trouvaille), l’aménagement à l’intérieur de son caveau, etc.



Un petit garçon, moins de dix ans qui n’éprouve aucune envie de lire et qui remarque un drôle de client dans la librairie de son père. Le jeune lecteur suit ses aventures avec inquiétude… ben si quand même, se lancer à la poursuite d’un vampire. Il se retrouvera peut-être déconcerté par la conclusion, tout en ressentant que Odilon est devenu comme lui accro à l’intensité de la lecture, à son effet quasi psychotrope… en tout cas excitant et enchanteur. Le lecteur adulte perçoit bien la forme de jalousie latente que le fiston peut éprouver inconsciemment à voir son père plus intéressé par les livres que par son fils. Il perçoit également la mise en abîme qui s’opère entre le jeune lecteur de l’ouvrage et Odilon qui lui ne lit pas… jusqu’à ce que… L’apparition du monstre s’avère très réussi, à l’évidence décrit tel qu’il est perçu par le jeune garçon. De fait les moments horrifiques ne font pas trop peur, tout en étant traités de manière premier degré que ce soit le cimetière désert, ou le fantôme qui se tient derrière le garçon sans que celui-ci ne l’ait entendu venir… Un peu comme son père se tient dans son dos plus tôt dans le récit sans que le fiston ne l’ait entendu venir. Quant à l’image visuelle métaphorique du vampire, elle s’avère un peu étrange. Il explique qu’il est devenu allergique au sang après une crise de foi qui dure depuis soixante-douze ans. Il préfère boire l’encre des livres que celle des bouteilles d’encre, car celle des livres a vieilli sur le papier ce qui lui donne une saveur incomparable. Faut-il comprendre qu’un livre lu par un adulte perd tout son goût pour un enfant ?


Une couverture très réussie, un livre à succès, une adaptation sous forme d’une véritable bande dessinée, et pas des morceaux de textes illustrés. Le lecteur se prend immédiatement d’amitié par ce jeune enfant, aussi éberlué que lui de voir ce client bizarre dans la librairie de son père, à l’allure inquiétante et au comportement plus que bizarre. Sous-jacent à l’aventure, se trouvent des facettes de la relation père-fils, de la transmission possible ou au contraire bloquée par réaction négative. Une belle aventure classique, un peu inquiétante.



mardi 18 août 2026

Gunnar le vampire

Finalement les choses les plus désintéressées sont les plus intéressantes.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Nicolas Dumontheuil pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux cent soixante-deux pages de bande dessinée.


1910, quelque part en Bourgogne. Chapitre un : le prêtre et le vampire. Dans un très beau château, Gunnar Gunnarson est train d’ajuster une robe, pendant que son épouse Marthe est en train de coudre. Il lui indique qu’elle devrait faire une pause. Elle lui répond du tac au tac qu’elle se reposera quand elle sera morte ! Elle se reprend et s’excuse : elle sait que ça le froisse quand elle parle comme ça. Il plaisante : froisser est un mot banni ici. Leur logeuse Rose entre dans la pièce, une hache à la main, s’extasie sur les tissus, et Gunnar lui demande si une princesse doit être moderne. Rose demande si elle peut tuer Ferdinand, le coq, celui qui est mauvais. Puis ils parlent de la robe : il explique que le tissu vient d’Inde, c’est du Khadi, tissé et filé à la main, ses fibres sont les plus fines qui soient, un mélange de coton, soie et fils d’or. C’est pour la princesse Hollendorf, une aristocrate prussienne qui vit en Suisse. Gunnar ne l’a jamais vue, il a seulement ses mensurations. Il allumé sa pipe, il continue de discuter avec Rose de choses et d’autres, du fait qu’il habite le château avant même l’époque du grand-père du père de Donatien Donnadieu, le mari de Rose. Ils arrivent dans la bassecour, et elle se met à chercher le coq, parce qu’il grimpe même les pintades, et il les pique au sang. Le vampire répond que ce sont toujours les crapules qui s’imposent, il lui fait remarquer qu’elle sait une excellente recette de coq au vin. Elle ajoute qu’elle va lui faire une sanquette, avec les échalotes et les épices, comme il aime. Enfin il repère Ferdinand.



Sur la route le long de la rivière, devant la première maison de la ville, une file de roulottes progresse régulièrement. La cheffe de la famille tzigane De La Hera tient les rênes d’un cheval, fume sa pipe, et discute avec Mopse Dorkel. Ce dernier répète : le château du Suédois… le fils du chevalier… le fils du Croisé… celui qui est et qui n’est pas…le fils d’Evald le Croisé…Gunnar Gunnarson, den Vampyr… La vieille femme répond simplement : Oui Mopse. Dans la cour du château, le vétérinaire explique à Donatien Donnadieu que son cheval a des vers, ça l’épuise, il a perdu de la masse musculaire, et sa joie de vivre par la même occasion. Il lui préconise d’augmenter ses céréales d’une soupe de rouille et de charbon, et de l’ail, beaucoup. Le propriétaire explique que le cheval doit faire une insémination le lendemain chez Boniface, et qu’il a besoin de cet l’argent pour la toiture, le rendez-vous est pris, Rufus est très attendu. Le vétérinaire répond que c’est impossible, fortement déconseillé, repos absolu. Rose les interrompt, avec sa hache levée, courant derrière le coq sans tête. Gunnar lèche le sang qu’il a encore sur les doigts, et réprimande Belzebuth le chat qui part avec la tête du coq. Rose revient en tenant le coq par les pattes, et Gunnar retrouve le chat, récupère la tête pour la crète qui viendra rehausser le goût de la sanquette.


Un titre qui annonce la qualité du personnage principal, et une magnifique composition de couleur qui vient apporter de la chaleur à cet atelier de couture dans une pièce de château à la hauteur sous plafond remarquable, le vampire baignant dans la lumière du soleil. Le début du récit montre Gunnar parfaitement intégré à la société de la petite ville de Blandeuil-en-Auxois. Ainsi orienté par le titre, l’attention du lecteur peut se porter sur le mythe du vampire, comment l’auteur se l’approprie. La silhouette de Gunnar Gunnarson est très haute, peut-être deux mètres, très élancée, et il apparaît sans âge. Dans le récit, un chapitre est consacré à sa naissance et son histoire : le huitième, intitulé Retrouvailles. Le lecteur fait alors connaissance avec Evald Gunnarson, Croisé suédois, ayant vécu au douzième siècle, et il découvre les circonstances de la naissance de ses jumeaux, Gunnel et Gunnar. À l’occasion de son histoire, puis de celles d’autres vampires (Gunnel, Juette de Huy, Gordon / Brunö von Hollendorf), le lecteur en apprend plus sur ces vampires : comment un individu devient vampire (les dix-neuf vampires d’origine et les convertis), la résistance à la lumière du jour, le fait de croquer du charbon agrémenté d’huile de cachalot bénite, l’absence d’empathie, l’ennui, l’addiction au mal, etc.



Le lecteur constate rapidement que l’auteur a développé une variation personnelle sur le mythe du vampire, qui offre une réelle cohérence, parfois dans les détails. Par exemple, la mortalité des vampires, face aux chasseurs, et face à l’ennui, ce qui sous-entend une forme d’autorégulation. Dans le même temps, la narration met en scène de nombreux personnages : Gunnar est au centre du récit du début à la fin, tout en évoluant dans un environnement riche, développé et très consistant. En fonction de sa familiarité avec cet auteur, le lecteur peut dans un premier temps être décontenancé par son approche graphique rétive à la ligne droite : chaque ligne présente au moins une ondulation, particulièrement apparent dans toutes les constructions. Cela peut donner à la fois un air mal assuré aux traits eux-mêmes, ainsi qu’une sensation humoristique du fait que les finitions semblent manquer de sérieux ou de rigueur. Bien vite une autre impression vient supplanter la première : une implication extraordinaire de l’artiste pour donner à voir chaque lieu, pour donner une vision complète de la ville de Blandeuil-en-Auxois et ses abords, ainsi que chaque intérieur. Il y a d’abord cette illustration en double page avec les maisons et leur architecture, un calvaire avec sa croix, le pavage, la paroisse, etc. Régulièrement, le dessinateur montre les lieux par une vue du ciel en oblique : le château et sa cour avec son puits, les murailles avec leurs douves autour de la partie fortifiée, la ferme de Christian, les maisons de la ville sur le flanc d’une colline (une image en contreplongée), une vue de la campagne alentours avec ses champ (lors d’un vol de nuit du vampire), une vue complète de l’église, l’hallucinante scène de nuit aux côtés de Gunnel haute dans le ciel regardant la frénésie des habitants sur la place du village, etc. À chaque fois, le lecteur constate la cohérence d’un plan à l’autre dans la disposition des habitations.


Les intérieurs bénéficient de la même rigueur avec un niveau de détails extraordinaire dans les objets du quotidien. Le lecteur s’installe avec le curé Jérôme et sa mère à la table de jardin pour savourer un ragoût, et il regarde la table les chaises, le dallage de la terrasse et les poutres de soutènement de l’avancée du toit, l’arbre noueux, les tuiles de toit, le nichoir, la louche manière par la mère, etc. Dans chaque endroit, il prend le temps de jeter un coup d’œil pour découvrir les lieux, que ce soit la chambre dans laquelle la prostituée accueille ses clients, ou l’église et son architecture allant de la nef à la chaire. Le dessinateur applique une approche plus caricaturale pour les visages des personnages : des visages un peu exagérés par des petites déformations comme la longueur du nez ou celle du menton, des expressions faciales et corporelles intenses, etc. Ça fonctionne parfaitement : le lecteur peut choisir n’importe quelle scène et lire la personnalité de chaque protagoniste. Il voit les émotions se succéder chez Eveline Lapointe alors qu’elle essaye de convaincre Gunnar de la mordre : l’entrain de la jeunesse, la conviction avec le sourire, la séduction corporelle, l’énervement proche de la colère, les pleurs alors qu’elle constate qu’aucune de ses stratégies émotionnelles ne fonctionne, etc. Ces accentuations physiques et expressives permettent le glissement insensible qui s’opère pour la représentation des vampires dans leur monstruosité, en particulier pour Gunnel Gunnarson, la jumelle de Gunnar. Sa tête devient impossiblement allongée, affublée d’oreilles pointues, ses amples ailes comme du cuir tanné, ses seins prennent la forme de crochet, ses dents atteignent une longueur impossible, etc. L’artiste parvient à combiner l’exagération comique avec une horreur graphique, aboutissant à un grotesque macabre et répugnant.



Le terme de roman graphique s’applique parfaitement à cette œuvre : un long récit, à la pagination imposante, avec une narration visuelle très riche. Un ancrage dans un lieu et une époque précis (le lecteur reconnaît aisément les toits bourguignons), et un personnage haut en couleurs. Le récit est découpé en deux parties, et douze chapitres en tout avec les titres suivants : Le prêtre et le Vampire, Le cervelas brioché, Juette de Huy, La conférence, Les yeux de géant, Le vampire boiteux, L’âge moderne, Retrouvailles, La goule s’entête, Le jour du saigneur, Le fléau de Dieu, Le féminisme à l’âge de pierre. Le récit fait la part belle aussi bien aux personnages, aux anecdotes de la vie de tous les jours, qu’à des récits annexes comme le renoncement à la fois chrétienne d’Evald Gunnarson, ou l’histoire de Gordon vampire néandertalien. Il développe aussi des histoires personnelles comme celle d’Evelyne Lapointe, jeune femme dont l’objectif est d’être mordue par un vampire, la prostituée Ayşe Gül et son sens du devoir, le curé Jérôme et sa foi inclusive, etc. Il intègre de manière directe ou indirecte des références culturelles : Dom Calmet (1672-1757, bénédictin), Woody Allen (avec la citation : L’éternité c’est long, surtout vers la fin), Richard Wagner (1813-1883, Evald Gunnarson évoquant Le crépuscule des dieux), Charles Dickens (1812-1870), Marcel Aymé (1902-1967, avec les personnages de Delphine & Marinette), Titien (1488-1576, Tiziano Vecellio) avec sa toile Vénus et Adonis (1560). Par certains aspects, le scénariste écrit un roman naturaliste évoquant des moments de la vie de tous les jours comme tuer un coq, l’importance économique des saillies d’un étalon, le décès d’une personne âgée, une intervention en milieu scolaire, la maltraitance enfantine, les manifestations concrètes du colonialisme (avec le chasseur Clovis Bralebas et Billy-Thiam son aide africain), l’importance de l’église à cette époque, etc. C’est également une étude de caractère, plutôt en creux : celui de Gunnar à l’allure aristocratique, luttant contre les penchants naturels des vampires qui sont de faire le mal en utilisant les humains comme des proies à faire souffrir. Gunnar résiste et lutte contre sa nature : il souffre d’une absence d’empathie, sa sœur étant une véritable psychopathe. Par hasard il a découvert que : Finalement les choses les plus désintéressées sont les plus intéressantes.


Mazette, quelle œuvre ! Le lecteur succombe d’entrée de jeu au charme de la narration visuelle, avec son caractère espiègle, sa consistance remarquable qui donne vie à cette ville et aux personnages, avec des séquences spectaculaires et d’autres intimes. Il s’attache à ce vampire singulier avec ses caractéristiques propres, aux êtres humains avec leurs motivations personnelles, aux passions qui se cristallisent sur la personne du vampire. Progressivement, il prend conscience du dispositif narratif : une réflexion sur ce qui compte vraiment dans une vie, mis en lumière au regard de la longévité du personnage principal, ce qui relativise les futilités. Son épouse Marthe le lui dit : Seul l’amour éphémère est éternel. Et aussi : C’est d’un grand orgueil que de se croire seul. De la naissance à la mort, et même avant et après, on n’est jamais seul.



vendredi 2 décembre 2022

Le Prince de la nuit T01 Le Chasseur

Vous cultivez le regret éternel des choses du passé et le refus de voir au-delà des apparences.


Article coécrit avec Barbüz, blogueur hautement recommandable - Le Prince de la nuit est une série fantastique, indépendante de toute autre, créée et lancée par le Bruxellois Yves Swolfs, célèbre également pour Durango, Dampierre ou encore Légende. La série est publiée par Glénat depuis son lancement. Si Swolfs a réalisé la partie graphique des sept premiers numéros, avec sa femme en tant que coloriste, il se fait remplacer au dessin à partir du huitième tome, Anna (2018). Le Chasseur est le premier numéro de la série ; paru chez Glénat en novembre 1994, sans prépublication, cet album relié grand format (24,0 × 32,0 cm) inclut quarante-six planches en couleurs. Swolfs en écrit le scénario et en réalise les dessins et l'encrage ; son épouse Sophie en compose la mise en couleurs.


Royaume de France, Moyen Âge, une nuit d'hiver. Un homme à l'allure et au physique inquiétants - un manteau à capuchon dissimule à peine ses yeux rouges et son teint d'albâtre - traverse la forêt, portant un luth sur le dos. Autour de lui, les arbres morts tendent leurs branches tordues, comme sous l'effet de convulsions. Il se dirige vers un château-fort, alors qu'une brume commence à monter et que quelques chauves-souris passent devant une lune pleine. Il se présente au châtelain et à ses convives comme un trouvère. Il explique qu'il va de château en château, et de bourg en bourg, porter chants et nouvelles, bonnes et mauvaises. Peut-être plaira-t-il au seigneur de ces lieux de se divertir en l'écoutant ? S'il a accepté de le recevoir, Jehan de Rougemont rétorque qu'il a perdu le goût des ritournelles depuis longtemps. Quant au reste, peu lui importe ce qui se trame dans ce damné monde. Les gens et les affaires de son domaine lui suffisent. C’est alors que son épouse Marianne intervient et déclare qu'elle a grande envie de chansons et de récits qui lui feront oublier pour un soir l'ennui et la tristesse de son existence. Jehan donne sa permission : dame Marianne et dame Clothilde – qui l'accompagne pour couper court aux ragots - montent dans les appartements de la première, suivies par le visiteur.



Inquiet, frère Thibaut, un moine, proteste. Jehan le fait taire : depuis la naissance de leur fils, son épouse – cette mégère - lui refuse ses faveurs et ne lui adresse plus qu'amers propos et récriminations. Qu'elle fasse à sa guise tant que son honneur à lui n'a pas à en souffrir. Thibaut lui confie qu'il est inquiet, car le regard de leur hôte n'a rien d’humain. Jehan l'écoute et ordonne à un garde de monter à la chambre de ces dames et de veiller devant la porte : au moindre bruit de mauvais augure ou appel à l'aide, qu'il se porte à leur secours sans attendre. Le garde s'exécute. Il monte. Il est surpris : pas de musique, point de bavardage, mais des cris étouffés. Il s'annonce, ouvre la porte, et entre dans la pièce...


Une belle peinture en couverture avec une jeune femme allongée, la gorge offerte au monsieur ténébreux avec de grandes canines, une draperie en arrière-plan. Le rapprochement avec la version classique de Dracula est automatique : Bela Lugosi avec une chevelure plus abondante, dans les films Universal, ou peut-être plutôt Christopher Lee dans les films de la Hammer. Un aristocrate issu d'une époque vaguement moyenâgeuse, avec cette domination sensuelle, voire sexuelle, sur les femmes, assez datée. D'un côté, cet aspect peut attirer le lecteur pour sa qualité iconique ou classique. De l'autre, Ann Rice (1941-2021) est passée par là avec Lestat, débutant en 1976 dans Entretien avec un vampire. Puis une diversification entre la franchise Blade avec Wesley Snipes, une série comme Vampire Diaries, les films Twilight, et de nombreuses variations. La séquence d’ouverture conforte le lecteur dans son a priori : une version très classique, peut-être usée jusqu'à la corde. De fait, l'auteur met en œuvre les conventions basiques du suceur de sang, de l'ail et des crucifix, du cercueil et de l'activité nocturne, sans oublier les pieux au travers du cœur, et les victimes qui reviennent en tant que vampires.



Et pourtant... Pourtant, il est probable que cela fonctionne immédiatement chez le lecteur. Car il y a quelque chose de parfaitement archétypal, chez le vampire de Swolfs. Magnétique, certes ; ténébreux, bien sûr. Une domination sexuelle sur les femmes ? Elle est effectivement suggérée. Cette version, classique, est aussi intemporelle. Mais il y a quelque chose de plus, chez ce Kergan : il exsude le mal, immédiatement. Il n'y a aucun doute à avoir ici, et frère Thibaut ne s’y trompe pas. Ni mélancolie, ni séduction, ni vague à l'âme engendré par l'immortalité. Kergan a soif de sang ; pour étancher celle-ci, il brise des existences sans remords en s'amusant de la douleur qu’il cause, comme si la recherche de la satiété était tout autant un plaisir qu'une véritable nécessité. Impitoyable, il crache son mépris à la face de ceux qu’il domine. Sa véritable personnalité est d'ailleurs révélée en dernière planche. Alors, c'est vrai : Swolfs fait appel au folklore que chacun connaît, les gousses d'ail, le crucifix, le pieu dans le cœur... Mais ces éléments s'intègrent parfaitement dans ce Moyen Âge terrible, terreau fertile pour toutes sortes de superstitions. Et ici, ce qui pourrait passer pour clichés s'intègre dans l'intrigue de façon on ne peut plus naturelle. 


D'ailleurs, il ne se produit pas une véritable impression de déjà vu, ou de collection de stéréotypes. Dans la première page, le vampire s'avance dans un grand manteau à capuche enveloppant sa silhouette jusqu'aux pieds ; le lecteur apprécie le soin apporté aux formes torturées des racines et des branches des arbres, finement représentées. En planche 7, Jehan de Rougemont avance lentement sur un lourd cheval, sans idéalisation de la forme de l'animal. La neige recouvre le sol et les arbres ont perdu tout leur feuillage, pour une véritable vision de l'hiver. Il en va de même en planche 13, alors que Jehan, toujours sur sa monture, mais seul, traverse une zone enneigée et désolée. Un peu plus tard, il effectue un plus long voyage vers le village au pied du château du vampire, alors que le soleil commence à décliner : là aussi, le lecteur ressent bien le froid émanant de la neige, la sensation d'isolement. Les scènes d'intérieur bénéficient du même soin naturaliste sans apprêt romantique. Pour commencer, les salles du château des Rougemont sentent la pierre humide et froide, sans draperie mirifique, sans une foule d'invités richement vêtus, bien que les tenues des nobles soient forcément plus recherchées que celles du commun des mortels. Les trois masures du hameau apparaissent simples et fonctionnelles, faisant ressortir la pauvreté des paysans. Cet état de fait est encore plus mis en évidence par contraste avec le riche cabinet du psychothérapeute de Vincent Rougemont et l'appartement du père de ce dernier, les deux endroits bénéficiant de tout le confort moderne. Même si elle est en pierres, la maisonnette d'Enora ne comporte qu'une seule pièce, et son exiguïté est rendue apparente par l'entassement des objets. L'armure de Jehan n'est pas la carapace rutilante et clinquante qu'un chevalier exhiberait à un tournoi, mais est conçue pour le combat au corps à corps, là encore sans idéalisation, l'affrontement se déroulant d'ailleurs sur le seuil d'une modeste chaumière.



De même, l'artiste représente les personnages dans une veine réaliste, sans les embellir physiquement. Jehan de Rougemont présente un visage aux traits durs, aux expressions quelque peu résignées, attestant d'une forme de mal-être latent dont il a conscience et avec lequel il sait qu'il doit vivre. La silhouette de son épouse Marianne est affinée, avec un visage plus épuré, mais sans aller jusqu'à une douceur exagérée. Il porte également la forme d'une rancœur sourde. Elle porte une tenue finement ouvragée qui atteste de son rang et de la fortune de son époux, d'autant plus remarquable comparée à la bure toute simple de frère Thibaut. La tenue du garde est également détaillée, en cohérence avec l'époque, tout en présentant des détails qui attestent d'une forme de sobriété, voire d'économie. Dans la scène finale, le seigneur vampire apparaît dans une tenue noire et sobre. Par ces choix, le récit se démarque des récits de vampire traditionnels, en se tenant à distance des effets de manche et de tout clinquant visuel. 


La couverture promet un vampire dans la plus pure tradition romantique macabre. La narration visuelle s'avère d'un classicisme prévisible, avec des dessins descriptifs élégants finement exécutés. Le lecteur appréciera la variété des angles de prises de vues, ainsi que celle des plans, avec de belles perspectives (le donjon, par exemple). La mise en page alterne horizontalité et verticalité, le tout structuré par les gouttières blanches de rigueur ; pas de volonté de sophistication ici. Le trait est net, fin, et continu. L'encrage est léger, discret, efficace, et sans surcharge dans la technique d'ombrage. Swolfs, c'est le respect du détail. Ici, tous les arrière-plans sont soignés ; encore une fois, sans excès, sans lourdeur, avec une densité de détail très satisfaisante (les façades d'immeubles haussmanniens, le lit à baldaquin de Marianne, etc.). L'investissement de l'artiste dans la représentation des environnements tire la narration visuelle vers le haut, au-dessus des clichés visuels prêts à l'emploi et vidés de toute saveur. Le travail du Bruxellois se caractérise aussi par cette approche toujours juste de la lumière, que ce soit celle de la salle du banquet, des tristes matinées d'hiver, ou de la forêt aux petites heures de la nuit. Il est bien aidé en cela par la mise en couleurs de son épouse et complice.



Il est évident que l'auteur s'est intéressé à la question linguistique, tout en souhaitant garder un texte parfaitement intelligible. Son texte est travaillé, mais reste intégralement accessible malgré le vocabulaire choisi. La façon très formelle dont chaque personnage s'exprime est mise en évidence ; le phrasé est parfois un tantinet grandiloquent, un rien empesé, pour un effet théâtral, emprunté, peut-être un peu artificiel en certains endroits. 


Bien que le naturalisme soit gommé au profit de l'action et de l'intrigue, Swolfs essaie de rendre compte de ce que pouvait être le Moyen Âge. Pour l'auteur, nul doute qu'il s'agissait d'une société construite sur la notion de rapport de force. Il y a d'un côté la soumission au seigneur, c'est-à-dire au maître. Gueux et gardes n'en mènent large ni face à Jehan ni face à Kergan et leur obéissent sans discuter par peur de l'autorité incarnée et des conséquences ; cela étant, les paysans savent qu'ils peuvent se tourner vers Jehan pour les protéger. De l'autre, il y a la soumission à l'homme : sans pouvoir espérer aucune aide, Marianne doit subir les appétits et la domination de son époux, celui-ci décidant de sa vie et de ses droits comme il l'entend et selon son humeur.



En entamant cette histoire, le lecteur se doute bien de ce qui l'attend : un vampire ténébreux et immoral, buvant le sang de jeunes femmes faibles et séduisantes, prêt à bondir férocement sur tout homme tentant de l'attaquer, avec un chasseur sur ses traces. C'est plié d'avance. Plié ?... Pas tout à fait. Dans un premier temps, Jehan de Rougement ne peut pas croire à l'existence d'une créature telle qu'un vampire, puis il doit se rendre à l'évidence et il l'accepte, l'époque se prêtant bien aux croyances en des créatures surnaturelles. Seul, il se met alors en route sur le chemin de la vengeance. La qualité du duel tient ses promesses : d'abord à distance, par proies interposées. Le vampire ne joue qu’un rôle en arrière-plan, la lutte contre lui servant de révélateur à la nature profonde de Jehan. Puis, le face-à-face, qui répond aux attentes des plus exigeants. Autre point : le lecteur sera surpris par un intermède de quatre pages se déroulant en 1933, qui permet à Swolfs d’éviter deux écueils : celui de la simplicité de l'intrigue et celui de la linéarité, tout en ajoutant une bonne dose de mystère. Le récit reprend son chemin moins balisé qu'on ne pourrait le penser : le regard de Jehan s'est fait plus froid, comme si une étincelle de chaleur humaine y faisait défaut, et une séquence révèle l'origine de son mal-être, ce qui dépouille le justicier de toute aura romantique. Le monstre en a créé - révélé ? - un autre.


À la fin, le lecteur se rend compte qu'il a voyagé dans un récit aussi sombre que prévu, mais pas de la manière dont il l'avait anticipé. Sa curiosité est aiguisée pour la suite ; il est à la fois intrigué par la lignée des Rougemont, à la fois dubitatif quant aux interjections du vampire qui en appelle à Belzébuth son maître, au risque d'intégrer une dimension démoniaque de pacotille avec l'inévitable marchandage d’âmes. Le lecteur s'interroge sur le but du vampire, ce qu'il représente, car c'est bien lui le personnage central de la série, même si Jehan lui dispute la vedette dans ce tome. Kergan n'est-il qu'une âme damnée venue troubler le cours des choses ? Une incarnation sophistiquée du mal ? Swolfs n'aborde pas encore cette question ; le choix de réaliser une série implique une réponse complexe, mais nous n'en sommes qu’au premier tome, après tout. De plus, le scénariste, intelligemment, se retient de tout miser sur le vampire, focalisant son récit sur le chasseur très humain, montrant un individu ayant accepté sa part de ténèbres sans pour autant avoir réussi à se pardonner. Un vague doute subsiste chez le lecteur quant à la direction que prendra la suite, mais sa curiosité est éveillée, autant par les origines du vampire que par le déploiement de l'intrigue à travers les siècles.



jeudi 1 mars 2018

Requiem - Tome 04: Le bal des vampires

Sur le principe magique : tel en haut, tel en bas

Ce tome fait suite à Dracula qu'il faut avoir lu avant. Il est initialement paru en 2003, publié par les éditions Nickel (il a bénéficié d'une réédition en 2016 par Glénat). Le scénario est de Pat Mills. Olivier Ledroit a réalisé les dessins et la mise en couleurs.

Comme de coutume, ce tome s'ouvre avec une scène en 1944, cette fois-ci consacrée à Rebecca dans le camp de concentration de Kulbricht (camp fictif). Le récit revient sur le champ de bataille où les chevaliers de Nosferatu affrontent les loups garous de la rébellion, commandés par les lémures. Requiem se débat sous les griffes d'un loup garou gigantesque, guidé par Rebecca qui hésite malgré les exhortations de Sean. Le combat est dantesque et l'un des 2 se fait enterrer vivant. De son côté, Sabbat (le chef de la police secrète de Dracula) conduit un entretien avec l'archi-Hiérophante. Il s'avère que les 2 ont un intérêt commun, dans le cadre d'un complot de vaste envergure. L'entretien se termine par un banquet des plus effroyables.

Sur le champ de bataille en Lémurie, les chevaliers de Nosferatu reçoivent l'ordre de ramener les chefs de la rébellion à bord du Satanik, le vaisseau amiral de Dracula, et de libérer le champ de bataille car Dracula a ordonné d'y déployer les berserkers. Sur le Satanik, Dracula a décidé d'organiser un grand bal costumé le soir même. Tout le monde s'y rend déguisé, en robes et costumes chatoyants avec un masque pour cacher leur véritable nature, tout en sachant qu'au terme du bal tout le monde sera découvert, selon le principe magique : tel en haut, tel en bas. Requiem a un objectif bien précis en tête pour cette fête et il entreprend de convaincre Dame Claudia qui lui indique qu'il a laissé passer sa chance avec elle.

Pas de surprise, le récit s'ouvre avec un retour en arrière en 1944 pour évoquer la vie terrestre d'un protagoniste. En fait, si, il y a une surprise puisque ce n'est pas Heinrich Augsburg qui est mis en avant, mais Rebecca et Otto von Todt. Le blanc de la neige se confond avec les bordures de case qui ne sont pas tracées. Olivier Ledroit exagère la dramaturgie, montrant la pauvre Rebecca en uniforme de camp, allongée à même la neige blanche, alors qu'elle vient de finir d'écrire une lettre pour Heinrich. Face à elle se tient le commandant SS, en uniforme noir, rappelant le noir des baraquements en arrière-plan, et la fumée noire qui s'échappe d'une cheminée dont le sous-entendu est qu'elle sert à évacuer les fumées d'un four. Avec une mise en scène opératique, l'artiste transforme une séquence dramatique empesée, en une envolée lyrique où se confrontent les sentiments. Il sur-imprime à l'infographie, le début de la lettre "Für meine Liebste Heinrich", répété à plusieurs reprises, comme un leitmotiv funeste, un mantra resté inopérant. Il fait s'exprimer le sadisme inhumain et la rancœur du commandant, dans tout ce qu'ils ont de malsain, pour un spectacle dérangeant.



En ouvrant ce quatrième tome, le lecteur prend conscience qu'il ne vient plus simplement pour les pages incroyables d'Olivier Ledroit. Il est curieux de découvrir quelles nouvelles horreurs ces 2 créateurs auront imaginées. Il se demande quelles surprises lui réserve l'intrigue. Il est même obligé de reconnaître qu'il a développé une sorte de curiosité pour quelques-uns des personnages, pourtant tous détestables. En prime les pages d'Olivier Ledroit restent superbes avec une inventivité renouvelée et une implication toujours au maximum. Le loup garou qu'affronte Requiem est démesuré, avec des canines acérées et gigantesques, un harnais hérissé de pointes, une fourrure hirsute, des griffes métalliques tranchantes, une incarnation de la bestialité et de la sauvagerie débridée. L'Archi-Hiérophante évolue dans un environnement mélangeant pyramide égyptienne, steampunk et vaisseau spatial angoissant de type Nostromo. En contemplant ces pages, le lecteur peut à nouveau percevoir le gigantisme propre aux œuvres de Philippe Druillet, dont l'échelle rend l'individu insignifiant. Le lâché de berserkers se fait dans une ambiance de fin du monde gothique (leurs cercueils évoquant des vierges de fer de forme parallélépipédique rectangle). La scène du bal est aussi fastueuse que macabre, avec une mise en scène calquée sur le carnaval de Venise, des robes et des habits d'une richesse inouïe, et des masques d'une délicatesse de porcelaine. Olivier Ledroit se surpasse encore pour les démons des Limbes et les dragons évoluant dans l'espace aérien du Satanik. Il est difficile de croire que cet artiste réussisse à se surpasser à chaque tome et pourtant c'est bien ce qui apparait séquence après séquence.

Dans ce nouveau tome, les créateurs continuent de concevoir et de développer des horreurs fantastiques : le combat d'une rare violence entre le loup garou et Requiem, les habits en peau humaine de l'Archi-Hiérophante, son menu immonde, le massacre perpétré par les berserkers, les dragons, sans oublier les comportements des uns et des autres. C'est bien la démesure de la partie graphique qui donne de la consistance et une unicité à ces horreurs. Représentés par Olivier Ledroit, les loups garous ne sont pas de simples formes anthropoïdes avec des poils et une tête de loup. Ils redeviennent des créatures monstrueuses dont l'animalité les rend étranger à la race humaine. Les berserkers ne sont pas de simples humains bodybuildés au-delà du possible, des sortes de Conan sous stéroïdes, ils sont des créatures extraordinaires, inflexibles, inhumaines dans leur absence d'empathie, de pitié, de sentiment.

Pat Mills n'est pas en reste dans ces créations horrifiques. Lui aussi se montre capable d'évoquer le pire. Le menu du repas servi en l'honneur de l'Archi-Hiérophante fait naître un dégout irrépressible : de la cervelle de centaure en arsenic, et des bébés trolls frits à vif, des scalps de cowboys, du kraken frais, des sorcières en cassolette, et une cuisse de zombie rôtie, sans parler du vin et du fromage. Le scénariste se montre tout aussi ignoble dans le comportement de ses personnages. Par exemple, lorsque les berserkers sont lâchés sur le champ de bataille, Néron se lance dans une diatribe pour vanter le spectacle des exterminateurs, leur absence de motivation complexe, l'atroce beauté de leur carnage irraisonné. Dans une autre bande dessinée, cette tirade ne serait qu'une suite d'élucubrations du méchant d'opérette pour montrer à quel point il est méchant. Ici, cela devient l'apologie éhontée de l'affrontement physique, de la destruction de l'ennemi, de son massacre, de la loi du plus fort. Le scénariste met tout son cœur dans la verve de Néron (encore embelli par les dessins).



Devant une telle ferveur, le lecteur ressent un malaise. La force de conviction de Néron dépasse le niveau du facsimilé de circonstance, comme s'il fallait prendre son discours au premier degré. Le lecteur se retrouve obligé de confronter son ressenti à un parti pris aussi extrême, il ne peut faire autrement que de condamner tout usage de la violence comme une forme de solution. Les propos de Néron conduisent à prendre conscience de la bestialité qu'il y a à mettre à terre un ennemi, un autre être humain. Le fait que Néron puisse jouir de cette violence en fait un être détestable et très concret, pas une sorte de fantoche, pas un simple simulacre de méchant. Le sort que Dracula réserve aux berserkers en fait aussi un manipulateur froid et calculateur, tout aussi détestable. La volonté d'Otto von Todt d'obéir aveuglément à l'ordre établi qui lui procure un statut social confortable le rend aussi détestable. La volonté de Claudia de s'amuser avant tout, y compris aux dépends d'autres individus la rend haïssable. Même Rebecca qui instrumentalise une partie de ses troupes est détestable.

Les dessins d'Olivier Ledroit et le scénario de Pat Mills positionnent le lecteur au milieu d'individus sans foi ni loi. Certes ils peuvent parfois adopter une attitude exagérée et ridicule comme s'ils se forçaient à être se comporter comme des méchants, mais leurs motivations et leur caractère attestent bien qu'il ne s'agit pas simplement d'une apparence. Comme dans un panier de crabes, la méchanceté de ces individus s'exerce avant tout sur eux-mêmes. Le scénariste n'a pas concentré tous ses efforts uniquement pour faire exister ces créatures viles et mesquines. De tome en tome, il déploie son intrigue pour en révéler l'ampleur. Il expose la géographie de Résurrection par le biais de l'Archi Hiérophante : à l'Ouest, la Zombie, Terra Vaudou et les autres états-désunis d'Atlantique, au Nord, Pandémonium, la Lémurie, et la Dystopie, au Sud, Hadès et Tartarus, et à l'Est se trouve Thanatos, et les terres des mages de Kabbalah et de Cyclopie. Les bases posées dans les 3 premiers tomes s'entremêlent pour former une tapisserie complexe où les vies des individus sont intriquées, soumises au soubresaut de l'histoire et aux décisions des puissants qui peuvent apparaître comme arbitraire. Sous des dehors fantastiques, Pat Mills met en œuvre des principes politiques historiques. Dracula tient essentiellement ses hommes grâce à la position dominante de la caste des vampires, et à l'approvisionnement en opium noir. Il donne en spectacle les ors et les pompes de son gouvernement, lors du bal des vampires.

Face à lui, la révolte gronde, mais ce n'est pas celle du peuple, c'est celle d'autres puissants qui se verraient bien à sa place. Les alliances se font et se défont au rythme des coups bas et des trahisons. Les comploteurs ont fixé le grand jour en conjonction de la Grande Marée quand l'agitation sera à son maximum, mais aussi pour marquer les esprits. Requiem, Otto von Todt, Rebecca, Sire Cryptus, Dracula, Dame Claudia Demona, Black Sabbat et même Igor sont ballotés par les événements, sans avoir prise dessus. En introduisant le principe de la réincarnation, Mills intègre une dimension générationnelle, rappelant que les actes des générations passées pèsent sur la génération présente. L'intrigue mêle scènes de bataille et conspirations dans les alcôves et les salons.



Alors même qu'il n'est pas possible de ressentir une forme d'empathie, encore moins d'amitié, pour les personnages, il est difficile de ne pas éprouver une forme de respect pour eux. Requiem en impose par sa haute stature, son armure d'ébène, avec ses décorations, ses chaînes, son air romantique, son teint albinos, et son visage revêche, un mauvais garçon ténébreux et romantique. Il est difficile de ne pas prendre fait et cause dans sa volonté de rédemption, dans son obsession de retrouver sa bien-aimée et de la sauver. De même, le lecteur ne peut pas rester insensible à la volonté de Rebecca de faire payer ses tortionnaires, de mener les lémuriens à la révolte pour se libérer du joug de la caste des vampires, une femme forte refusant d'être reléguée au statut de victime. Il est même difficile de résister à l'ignominie de Néron (décalque du Docteur Frank-N-Furter dans The Rocky Horror Picture Show) se lançant dans sa tirade, à la délectation qu'il prend à évoquer son plaisir de la mise à mort (Ledroit ayant ainsi l'occasion de suggérer l'érection qui s'en suit visible à la déformation de son slip). Alors qu'ils sont tous englués dans une tragédie grecque où pèsent la culpabilité, l'envie et la rancœur, Mills & Ledroit réussissent à leur conserver une part d'humanité.

Contre toute attente, les créateurs parviennent également à insérer quelques (rares) respirations humoristiques, d'autant plus drôles qu'elles sont noires et sadiques. Igor n'a le droit qu'à une seule scène dans laquelle il risque d'être découvert, cherchant à échapper à la détection au risque de finir incinéré. L'artiste lui a conservé son accoutrement de peluche violette, ainsi qu'un air ahuri irrésistible. Pat Mills lui conserve le rôle du bouffon, avec un étrange écho de la scène d'ouverture, puisqu'Igor court le risque de finir dans un four crématoire. Dans la même séquence, Sire Cryptus et Sire Mortis sont obligés de passer par un portique de détection démoniaque (de même nature que ceux dans les aéroports, mais pour déjouer toute tentative d'intrusion de démon). Le passager qui passe avant eux est démasqué pour le démon qu'il est, et il prononce une phrase évoquant l'occupation de ta mère en enfer (une action de sucer des organes masculins) puis il se met à baver un suc vert, comme la petite Regan McNeil dans L'exorciste. Le lecteur retrouve également le bruit inimitable des empaleurs (arme automatique de poing des chevaliers vampires) : TEPESS.

Le lecteur plonge à nouveau dans un monde de souffrances, de cruauté, de sadisme (cette pauvre dame tirée par une chaîne dont l'anneau est fixé sur ses grosses lèvres vulvaires), de méchanceté. Il se délecte des visions dantesques et imaginatives d'Olivier Ledroit. Il est à nouveau sensible au fait que le récit de Pat Mills charrie des thèmes qui dépassent les provocations morbides et macabres. Il y a donc la diatribe à vomir de Néron sur le massacre des ennemis qui fait réfléchir quant à l'usage de la violence comme solution à un problème. Lorsque le lecteur observe l'Archi-Hiérophante qui fait tuer un individu pour revêtir sa peau, il y voit une métaphore sur la façon dont les puissants peuvent utiliser la vie des autres à leur propre profit. Vu sous cet angle, le menu du banquet qui suit devient une litanie de l'être humain se gavant des ressources de la Terre, sans s'inquiéter de leur provenance, encore moins de leur renouvellement, ou de la souffrance générée pour qu'il puisse disposer de telles douceurs. Un lecteur familier des œuvres de Pat Mills relève tout de suite la phrase d'Otto von Todt : c'est un crime capital que de se retourner contre un officier supérieur et lui désobéir au combat. La force de ce constat est de mettre en lumière à quel point le militaire est inféodé au système dont il fait partie, comme Charley Bourne dans La grande guerre de Charlie de Pat Mills et Joe Colquhoun.


Ce quatrième tome est tout aussi somptueux dans sa morbidité gothique que les précédents. Olivier Ledroit est investi à 100% dans son œuvre, sans aucune concession au bon goût, encore moins à la bienpensance. Pat Mills s'en donne à cœur joie dans la morbidité et la cruauté. Contre toute attente de ce déluge d'horreurs et de personnages haïssables, se dégage en négatif une ode à la tolérance et la fraternité, à la nécessité capitale de composer avec son prochain. En récitant une litanie de comportements cruels et fourbes, les auteurs atteignent le double objectif de distraire avec ces horreurs, et de défendre en creux une ligne morale exigeante.

mercredi 28 février 2018

Requiem - Tome 03: Dracula

L'humanité dans toute sa laideur

Ce tome fait suite à Danse macabre qu'il faut avoir lu avant. Il est initialement paru en 2002, publié par les éditions Nickel (il a bénéficié d'une réédition en 2016 par Glénat). Le scénario est de Pat Mills. Olivier Ledroit a réalisé les dessins et la mise en couleurs.

Comme dans les 2 premiers tomes, celui-ci s'ouvre avec une scène sur le front de l'Est en 1944. Heinrich Augsburg joue du lance-flammes avec un zèle effrayant. 2 ans plus tôt, sa relation avec Rebecca avait pris une tournure malsaine lorsqu'elle lui avait montré l'étoile jaune ornant son manteau. Au temps présent, Igor continue d'espionner Sire Cryptus en pleine discussion avec Sire Mortis. Au temps présent sur Résurrection, à l'occasion de la danse macabre, Requiem doit affronter le démon Charnel, sous les yeux d'Attila, Caligula, Élisabeth Bathory, Black Sabbat (le maître de Cryptus). Du fait de cette interruption, Dame Claudia Démona en a profité pour aller batifoler avec une autre personne.

Les relations entre chevaliers vampires se complexifient grandement, alors que Requiem réussit à savoir qui a envoyé le démon Charnel, et qu'Attila se positionne vis-à-vis de lui. Il y est également question de la réincarnation de Thurim. Mitra nomme une nouvelle à la tête de la flotte des pirates du ciel. Requiem est assailli par le spectre des individus qu'il a envoyés à la mort où qu'il a massacrés. Les chevaliers vampires sont envoyés en Lémurie pour affronter les lémures qui ont coupé la route d'approvisionnement de l'opium noir. De son côté Rebecca prépare la guerre contre les chevaliers vampires, avec Sean à ses côtés. En particulier il faut qu'elle gère le chef de meute des loups garous.

Le lecteur a maintenant bien intégré le principe : chaque tome commence par un petit retour en 1944 qui permet d'en apprendre plus sur Heinrich Augsburg. Mais, plus que de découvrir la suite de l'intrigue, ce qu'il anticipe avec plaisir, c'est de retrouver les visions dantesques d'Olivier Ledroit. Les dessins sont toujours aussi somptueux et macabres, et les moments de bravoure picturale ne manquent pas. Outre l'ambiance unique le lecteur se délecte de ces images monumentales, avec une méticulosité obsessionnelle dans leur exécution. Le combat entre Requiem et Charnel se poursuit avec une case de la hauteur de la page dans laquelle se déroulent des kilomètres de chaîne (à faire pâlir d'envie Spawn de Todd McFarlane) et Charnel enveloppé du drapé des entures, pour un moment tout en mouvement, avec une grâce aérienne. Quelques pages plus loin, le lecteur contemple un spectacle enchanteur : le vaisseau des pirates du ciel revenant vers la forteresse volante de Mitra. Le spectacle est grandiose, baignant ans une lumière jaune-brun, avec des effets de moirage rendus par aquarelle. Magique !




Quelques pages plus loin encore, Requiem est écartelé par des chaînes avec des démons à l'extrémité de chacun de ses membres, et des cases disposées autour de cette image centrale en rond, le tout baignant dans une couleur rouge sang. Le Satanik (le vaisseau amiral de Dracula) apparaît dans une case occupant 2 tiers d'une double page, à nouveau une vision monumentale et gothique, dans des tons gris bleutés, à l'opposé de ceux des pirates du ciel. Lorsque le récit passe à Rebecca, l'artiste pare la Lémurie d'une teinte verte d'une grande luminosité, établissant un fort contraste avec les autres régions, pour un effet enchanteur impeccable.

Tout du long, le lecteur retrouve les visions monumentales qu'il est venu chercher, sans aucune impression de redite d'un tome à l'autre. Olivier Ledroit a aéré certaines parties de cases pour des compositions plus efficaces, sans rien perdre en densité d'informations. Il n'hésite pas à recourir à des teintes qui n'apparaissaient pas avant : le vert lumineux de la Lémurie, le mordoré du ciel des pirates, des teintes rouges moins foncées. Cette évolution n'obère en rien la dimension macabre du récit. Comme dans les tomes précédents, le lecteur retrouve toute la quincaillerie gothique : croix de fer (Eisernes Kreuz), croix renversée, chaîne métallique à gros maillon, écoulement de sang, médaillon à tête de mort, accessoires vestimentaires à clou, pentagrammes, épines, et même une vierge de fer.

Ledroit n'est pas en reste pour la représentation des monstres, c’est-à-dire tous les habitants de Résurrection. Comme pour le reste, il ne fait pas dans la demi-mesure (et c'est un euphémisme). Les vampires ont toujours des dents aussi proéminentes et découvertes, ainsi que des canines d'une longueur qui les empêchent de complètement fermer la bouche. Ce tome est l'occasion de voir Attila et Black Sabbat de plus près, et ils en imposent tout autant que les autres. L'apparence de Mitra vaut le déplacement. Olivier Ledroit s'est encore plus lâché pour Dracula. C'est difficile à croire, mais il a encore plus exagéré, et le résultat est aussi premier degré que brutal. Cette créature est d'une stature gigantesque et son armure est baroque en diable avec des parties acérées et ouvragées, et quelles moustaches ! Afin d'accentuer le contraste, il a choisi une apparence élancée pour Néron (sycophante de Dracula), avec une tenue vestimentaire qui fait penser au Docteur Frank-N-Furter dans The Rocky Horror Picture Show (1975). Le loup garou final emporte tout sur son passage, massif, bestial, démesuré, exagéré.

Pour autant, la narration d'Olivier Ledroit ne se limite pas à enfiler les images magnifiques et monumentales. Comme dans les tomes précédents, le lecteur peut se gaver de la profusion de détails, des maillons de la chaîne métallique, à toutes les voiles du Satanik, en passant par des choses plus inattendues comme la poupée que tient Sire Mortis quand il s'apprête à dormir dans son cercueil (une figurine de Jack Skellington, en provenance de L'étrange Noel de Mr. Jack (1993) de Tim Burton). Il peut aussi admirer les branches du tronc torturé auquel est suspendue la cage de Torquemada. Il peut apprécier la composition des pages, l'artiste imaginant des dispositions de cases différentes pour chaque page, de manière à coller au plus près au cheminement de la séquence. Il peut aussi sourire devant des exagérations devenant parodiques ou moqueuses. L'artiste a cette capacité de raconter son histoire au premier degré, mais pouvant parfois aboutir à une image amusante si elle prise hors de son contexte.



Par exemple lors du combat entre Requiem et Charnel, le visage de ce dernier se déforme sous l'action d'une décharge de sorcellerie. Il a les yeux exorbités, avec des dents en guise de cils, des dents pointues coniques et une langue pendante qui ondule. C'est à la fois l'effet du choc de l'énergie, mais aussi un gros monstre pas beau. L'effet comique peut également venir d'un accessoire inattendu, comme la grosse peluche violette dans la chambre de Sire Cryptus, avec un cheval à bascule et un coffre à jouets en bois joliment peint. Dans ce registre, les véhicules utilisés dans l'assaut donné par les Lémures à l'armée de Dracula laissent rêveur : une voiture qui pourrait provenir de Les fous du volant (Whacky Races) ou des corbillards tirés par des chevaux spectraux. L'effet comique peut également provenir d'un élément macabre dont la nature devient grotesque, par exemple le regard sadique et un poil lubrique du Dictionnaire quand il raconte l'histoire de Thurim à Requiem.

Le jeu des acteurs et la mise en scène restent théâtralisés. Olivier Ledroit aime bien utiliser des cadrages face caméra pour que le lecteur éprouve la sensation qu'un personnage le regarde droit dans les yeux et s'adresse à lui. Il y a des plans conçus spécialement pour que le lecteur ait une meilleure vue possible d'un personnage particulièrement impressionnant, comme le loup garou final, ou Sire Cryptus, etc. Les expressions des visages manquent régulièrement de nuances. Pour le cas particulier des vampires, c'est assez compréhensible puisque finalement leur faciès les empêche de fermer la bouche, et donc limite leur registre d'expressions. Cette particularité finit par participer de la tonalité malsaine de la narration puisque les personnages semblent toujours sous le coup d'une émotion désagréable leur faisant montrer les dents.

Il semble bien que Pat Mills ait conçu son scénario de manière à jouer sur les points forts d'Olivier Ledroit, voire peut-être que ce dernier a pu participer à la conception de certaines séquences. En tout état de cause, il a conçu l'apparence des personnages, et les différents environnements. À plusieurs reprises, le lecteur tique un peu devant une incongruité visuelle. Lorsque Rebecca utilise un boîtier de contrôle pour maîtriser un loup garou, ce dispositif dénote par rapport à l'environnement majoritairement Sword & Sorcery, dans une forme de bas moyen-âge, début de la Renaissance. De la même manière, le véhicule à moteur de type jeep customisée semble appartenir à un autre environnement, ne pas être complètement raccord. Mais le lecteur n'a d'autre choix que d'accepter cette bizarrerie et il la rationalise bien vite dans le cadre du récit, en se rappelant qu'Heinrich Augsburg est en provenance du vingtième siècle.



D'ailleurs le récit s'ouvre avec une scène en 1944. De tome en tome, le lecteur découvre qui était vraiment cet officier nazi et sa responsabilité dans les atrocités commises par l'armée allemande. Ces souvenirs permettent au lecteur de réajuster son ressenti vis-à-vis du personnage principal. Cet officier utilisait des méthodes sadiques sans éprouver aucun remord. Il mérite effectivement sa place sur Résurrection. Qui plus est, sa relation avec Rebecca n'avait rien de pure ou de romantique. Elle était basée sur des sentiments malsains et viciés. D'un côté Requiem se conduit en héros sur Résurrection. Il est tombé au beau milieu d'une coterie qui cherche au mieux à l'instrumentaliser, au pire à l'exterminer. Il est prêt à subir son châtiment pour expier ses fautes, ses exactions du temps de son vivant. D'un autre côté, il est toujours le même individu, prêt à imposer sa volonté par la force, peu soucieux des sentiments des autres, ou de leur bien-être. Il se conduit toujours comme quelqu'un ayant des droits sur les autres du fait de sa force et de son origine sociale comme un soldat habilité à exterminer l'ennemi.

Avec ce troisième tome, le scénariste rentre plus avant dans son intrigue et le lecteur commence à prendre conscience de la profondeur de champ du récit. Le retour des femmes pirates permet de comprendre qu'il s'agit de personnages récurrents, ce qui n'était pas évident lors de leur première apparition. De la même manière, les dialogues de Sire Mortis, de Sire Cryptus, d'Attila, de Dracula et des autres attestent de luttes de pouvoir de grande ampleur, ainsi que de la ressource stratégique qu'est l'opium noir. À court terme, l'intérêt du lecteur est retenu par les grandes batailles. À long terme, il est retenu par le complot qui se découvre petit à petit, dans lequel Requiem aura son rôle à jouer, petit ou grand cela reste à découvrir. Le personnage d'Heinrich Augsburg va en s'approfondissant, plus repoussant, mais toujours plus fascinant. Pat Mills n'oublie pas d'inclure des respirations comiques, soit par des remarques relevant d'un humour noir ou cynique, soit par le personnage de bouffon d'Igor. Ce dernier évoque à nouveau une forme théâtrale avec un personnage secondaire apportant des respirations comiques. Ce scénariste est coutumier d'utiliser des formes empruntées au théâtre et à la tragédie pour la dramaturgie de sa narration, ce qui aboutit parfois à une forme empesée ou artificielle.

Le lecteur s'immerge donc dans un récit morbide et gothique, avec des visuels spectaculaires, des batailles monstrueuses, sur une toile de fond de manigances et de conspirations politiques dans lesquelles s'expriment la rapacité de l'humanité. Mine de rien, Pat Mills ne se contente pas d'une intrigue bien ficelée, il évoque aussi l'histoire de l'humanité, au travers de l'envie, de la peur et de la violence. Heinrich Augsburg éprouve des remords quant à sa conduite sur Terre, qui se matérialisent sous forme de spectres, ceux de ses victimes qu'il ne considéraient pas comme des êtres humains, pas comme des individus appartenant à la même race que lui. L'accumulation de tortionnaires historiques apparaissant au cours du récit évoque également la violence des rapports sociaux et économiques consubstantiels de l'histoire de l'humanité. Torquemada n'est pas juste agité comme un criminel assoiffé de sang, il a bel et bien existé et conduit à la torture et au bûcher des centaines de personnes. L'autre personnalité historique a un bilan encore plus horrible. Mills ne se contente pas d'agiter leur spectre comme un raccourci facile des horreurs de l'Histoire, il atteste par leur existence passée de la capacité d'atrocité de l'humanité. Il en ajoute encore une couche avec le mépris pour les scientifiques inventant des armes de destruction massive et se lavant les mains des conséquences.

L'histoire se concentre également sur l'histoire personnelle de plusieurs personnages. La relation entre Rebecca et Heinrich incarne une autre forme de violence : celle qui existe entre 2 individus. Malgré leur amour bien réel, leur relation baigne dans le sadisme, le dégoût de soi, le mépris de l'autre et la dépendance, sans acte de violence physique. En plus de cette violence dans les rapports intimes, plusieurs séquences évoquent la violence des rapports professionnels. Il est possible de voir la nomination par Mitra, de la successeure à Mère Terreur, comme un effet comique. Il est aussi possible d'y voir la décision arbitraire d'un chef de service nommant une personne à un poste, décevant ainsi les attentes d'autres s'estimant méritante, sans qu'elles ne puissent discuter la décision ou faire valoir leur valeur.


Olivier Ledroit & Pat Mills donnent l'impression de franchir un cap avec ce troisième tome : des dessins qui deviennent encore plus gigantesques (au point d'évoquer la majesté ceux de Philippe Druillet, par exemple dans Salammbô), tout en conservant leur pouvoir gothique et macabre. L'histoire gagne de l'ampleur, sans rien sacrifier des personnages, pour un commentaire décillé sur les pires défauts de l'humanité.

mardi 27 février 2018

Requiem - Tome 02: Danse macabre

Heinrich Augsburg n'est pas arrivé sur Résurrection par hasard.

Ce tome fait suite à Résurrection qu'il faut avoir lu avant. Il est initialement paru en 2001, publié par les éditions Nickel (il a bénéficié d'une réédition en 2016 par Glénat). Le scénario est de Pat Mills. Olivier Ledroit a réalisé les dessins et la mise en couleurs.

Sur le front Est en 1944, un soldat allemand s'appelant Heinrich Augsburg est en train de déambuler à la recherche d'une femme. Il s'en prend à une combattante en uniforme de soldat russe, regrettant sa ressemblance lointaine avec Rebecca. Il la viole sur le champ de bataille, l'ayant couchée dans la neige. S'en suit un souvenir de la dernière nuit qu'Heinrich Augsburg et Rebecca ont passé ensemble dans un lit. Elle a lu leur avenir dans un morceau de plomb fondu à la flamme d'une bougie, puis versé dans l'eau.

De retour au temps présent du récit, Rebecca (maintenant une lémure) lui apparaît tel un ectoplasme au travers de son épée damnée, avec un œil de Serpenthère. Elle indique à Augsburg comment la retrouver : il doit tuer Otto von Todt, son compagnon de bataille chez les vampires. Heinrich Augsburg revient à la bataille en train de se dérouler contre les mutants. Ces derniers viennent de lâcher une arme de destruction massive en la personne d'une créature anthropoïde appelée Anthrax, répandant la pestilence autour d'elle. Elle est insensible à la première attaque magique de Requiem sous la forme d'une rune de pouvoir. Il faut qu'il trouve rapidement une stratégie pour l'arrêter.

Suite au premier tome, le lecteur sait qu'il va retrouver une narration étouffante, avec des planches chargées et une histoire qui ne suit pas un ordre chronologique, sans parler d'une ambiance gothique et macabre. Avant d'entamer sa lecture, il feuillette rapidement le tome : effectivement Olivier Ledroit n'a pas laissé un seul millimètre carré vierge de trait ou de couleurs. Dès la première page, la narration visuelle s'avère complexe. Pour commencer, le lecteur reconnaît sans difficulté la reprise de l'ouverture du premier tome, avec ce champ de bataille enneigé en 1944. Après la lecture du premier tome, il identifie également le sceau mystique apposé à cheval sur 2 cases. Il identifie sans peine la garde de l'épée d'Heinrich Augsburg, ainsi que son œil de Serpenthère. Cette composition semble déjà indiquer que les actes commis par Augbsurg à ce moment sont placés sous le signe de son futur sur la planète Résurrection. L'apparence de Rebecca et Heinrich Augsburg est un peu étrange du fait de leur visage épuré, un peu trop lisse.




Par contre, cette façon de dessiner les visages ne trouble plus la lecture, passées les 3 premières pages car il n'y a plus alors que des créatures surnaturelles pour lesquelles l'artiste peut utiliser la licence artistique comme bon lui semble. Le lecteur retrouve des visages humains (sauf pour la longueur des canines) avec une variété d'expression large et transmettant bien l'état d'esprit des personnages. Le défilé de monstres commence avec Rachel sous forme de lémure, suivie par l'horreur appelée Anthrax. Dans le fond c'est juste un gros monstre anthropoïde géant, couturé de cicatrices, avec un crâne un peu déformé, un ventre ballonné, et une dentition acérée. Représenté par Olivier Ledroit, c'est une autre histoire. En tant qu'illustrateur complet, il conçoit ses dessins de manière à ce que trait de contour et couleurs à la peinture se complètent. L'apparence d'Anthrax est grotesque et pourrait prêter à rire, mais l'implication de l'artiste le transforme en une créature immonde et contre nature.

Olivier Ledroit s'est lâché pour les longues cicatrices avec des agrafes encore apparentes. Il prend soin de reproduire celle de la tête à l'identique d'une case à l'autre, par contre celle qui lui barre le ventre change de sens d'un page à la suivante. Le lecteur voit bien que Ledroit a pris plaisir à imaginer cette horreur, ce qu'il souligne en le perchant au sommet de Big Ben, évoquant l'image de King Kong au sommet de l'Empire State Building. Néanmoins, la somme des détails (les cicatrices, les implants technologiques), les tâches de rouge sur le corps du monstre finissent par provoquer une forme de haut-le-cœur chez le lecteur du fait de leur nombre. Il ne s'agit pas d'un monstre de pacotille, en caoutchouc, bricolé à la va-vite. Il devient une horreur visuelle à la force titanesque, conçu pour répandre la mort. Par accumulation, l'artiste arrive à faire passer sa représentation dans le domaine de l'expressionnisme et à provoquer le dégoût chez le lecteur.

Olivier Ledroit marie avec sophistication une horreur visuelle littérale (canines d'une longueur impossible pour les vampires, dents acérées en triangle, sang qui coule des plaies), avec un systématisme étouffant jusqu'à la nausée, et quelques exagérations qui peuvent être vues comme de l'humour noir. Quand Augsburg embroche 3 mutants sur son épée, en un seul coup, il est possible d'y voir son efficacité de donneur de mort, une extermination niant l'individualité de ces combattants, mais aussi une forme d'effet comique visuel. Quand 2 pages plus loin, Augsburg appelle le pouvoir de la bête en lui, cela provoque d'abord une déformation de la moitié de son visage, puis de tout son corps. Là encore, le lecteur peut absorber le dessin au premier degré, comme il peut s'arrêter sur l'absurdité de la déformation et en sourire. Quelques pages plus loin, il en va de même pour cet équipage composé de squelettes pirates, le coutelas entre les dents. C'est à la fois macabre et comique.



De page en page, le lecteur est assailli par des visions sans cesse macabres, agressives, perverties. L'effet cumulatif et sans relâche établit une ambiance morbide de tous les instants, même lors d'une case à effet humoristique, même en présence d'un personnage comique (comme Igor). Olivier Ledroit dépense également sans compter pour les décors. Il ne ménage pas sa peine pour les décrire dans le détail, pour rendre compte de leur volumétrie. Le lecteur retrouve les vaisseaux volants en bois qui apparaissaient dans le ciel d'un Londres alternatif à la fin du précédent volume. Il ne manque pas une seule nervure à la coque, une seule fenêtre aux appartements du pont. Les voiles gonflées, marquées d'un crâne rouge peint, en imposent au lecteur, lors de l'apparition progressive des navires pirates à l'horizon.

Lors du retour des nefs volantes à Necropolis, le lecteur admire l'architecture extérieure des bâtiments. À l'intérieur, il se sent écrasé par les volumes gigantesques et l'architecture monumentale. Ces environnements n'ont pas été conçus à l'échelle humaine ; ils laissent supposer l'existence d'entités gigantesques et pas forcément bienveillantes au vu de leurs goûts. Olivier Ledroit passe tout autant de temps dans la conception et la représentation des accessoires. Il y a bien sûr l'armure ténébreuse de Requiem, toute noire, avec des ornements morbides (tête de mort et chaînes métalliques à gros maillon). Son épée est toujours aussi démesurée (et impossible à manier) et toujours aussi ouvragée avec des formes torturées. Les vampires portent tous croix évoquant la croix de fer (Eisernes Kreuz), associant ainsi leur apparence aux crimes commis pendant la seconde guerre mondiale.

Lors de l'arrivée à la danse macabre, le lecteur est subjugué par ce hall dantesque avec son escalier cyclopéen éclairé par une débauche de chandeliers, avec des tentures rouges imposant l'omniprésence du sang comme élément nourricier. La position obscène d'Elisabeth Bathori (lèvres vulvaires gonflées) parachève cette ambiance démesurée mêlant mort et sexe. Cette scène, comme les autres, induit une lecture lourde et pesante. Il faut le temps pour digérer les informations visuelles, pour laisser le regard absorber l'impression générale, pour qu'il découvre ensuite les détails, pour qu'il assimile ce que montre chaque case, pour qu'il revienne sur un détail ou un autre afin de le lier à des leitmotivs visuels, ou à de nouvelles informations. L'objectif pour l'artiste n'est pas d'aboutir à une lecture fluide et facile, mais de créer des environnements qui donnent corps au concept de la série.




La lecture peut en devenir écœurante, voire nauséeuse, ce qui est en cohérence totale avec la nature du récit. Pat Mills n'est pas réputé pour sa narration fluide et aérienne. C'est un habitué des ellipses brutales, et des expositions massives. Les lecteurs de sa série Sláine le savent : c'est au lecteur à s'adapter à sa narration. De fait, le scénariste soumet le lecteur à une narration tout aussi implacable que celle de l'artiste, avec une densité d'informations élevée et un constant renouvellement de situation. L'histoire passe du champ de bataille sur le front de l'Est en 1944, à une rencontre entre Rebecca et Augsburg dans le passé, puis à une autre dans le présent, puis à la suite de la bataille dans un Londres d'une autre dimension, puis l'explication de la nature d'Anthrax, etc., sans relâche. Dans la mesure où il ne s'agit que du deuxième tome, le scénariste a encore beaucoup d'éléments à présenter, à expliquer et à développer.

Pat Mills et Olivier Ledroit avaient déjà collaboré sur la série Sha (en 3 tomes). Il est donc certain que le scénariste avait conscience des points forts de l'artiste et qu'ils ont conçu leur nouvelle collaboration ensemble. Pat Mills écrit des scènes malsaines et violentes dans lesquelles Ledroit peut s'en donner à cœur joie. Le lecteur assiste donc à un viol, un assassinat avec un tir en plein front à bout portant, des moulinets d'épée qui tranchent tout sur leur passage, des blessures ouvertes avec épanchement de sang, des éviscérations, des canines qui perforent la chair pour atteindre les artères, des scènes de maltraitance. Sur ce dernier point, les femmes servent régulièrement de victimes, en particulier celles cantonnées au rôle de réserve de sang pour les vampires, ou encore les femmes léopards pour le plaisir de Dracula. Il est vrai que le sort de plusieurs mâles s'avère tout aussi brutal et soumis à la violence.

Le scénariste a conçu son récit comme un passage aux enfers pour le personnage principal. Le lecteur découvre par bribe les exactions qu'il a commises du temps de son vivant. Il commence à prendre la mesure d'Heinrich Augsburg et à quel point il n'est pas arrivé sur Résurrection par hasard. Ayant passé la première séquence sur le front de l'Est en 1944, il se doute que les tomes suivants apporteront d'autres informations incriminantes sur le personnage principal. Le lecteur comprend mieux pourquoi il se retrouve ainsi tourmenté par le souvenir de Rébecca.

Pour nourrir cet environnement aussi macabre et létal, Pat Mills pioche aussi bien dans des éléments de culture populaire macabre que des légendes morbides. Le lecteur contemple une collection d'objets peu banale : le fusil qui a tué JFK, un calice de poison ayant appartenu aux Borgia, la corde de la pendaison du docteur Crippen, la dague avec laquelle Charlotte Corday a poignardé Murat. Le scénariste se sert dans le bestiaire des créatures monstrueuses, en leur attribuant un comportement violent et cruel. La première place est attribuée aux vampires qui dominent la chaîne alimentaire. Le lecteur voit donc défiler des noms connus comme (parfois sous forme d'amalgame) Élisabeth Bathory (épouse de Dracula), Caligula de Dracula, Robespierre, Attila de Dracula, Black Sabbat de Dracula (ex Aleister Crowley, inspiré par Aiwass). Il comprend bien la nécessité pour le scénariste de peupler rapidement ce monde si vaste, en recourant à des archétypes facilement identifiables par le lecteur. La force des dessins d'Olivier Ledroit élève ces personnages au-dessus des clichés en leur conférant immédiatement une présence dérangeante et formidable. Par contre il reste dubitatif quant à l'intérêt d'avoir un écoulement du temps à rebours, notion fumeuse (au moins pour l'instant) qui n'a pas d'incidence dans ce tome.

Non seulement, Pat Mills semble flatter les bas instincts du lecteur par une débauche de violence sadique, mais en plus il y ajoute une couche de sexualité agressive qui s'apparente à des conquêtes et à des défis (les jambes écartées d'Elisabeth Bathory), sans sensualité ni amour. Ce cocktail de sexe & violence est bien connu comme étant le plus petit dénominateur commun du divertissement. Mais dans le contexte de cette série, les actes sexuels ne sont pas dépeints dans une perspective de séduction ou d'érotisme. Ils ne relèvent pas non plus de la bestialité, mais d'une forme de rituel social débarrassé de toute dimension romantique. Il apparaît même une forme de perversion marquée puisque plus Claudia souffre, plus elle y prend du plaisir.

Comme à son habitude, Pat Mills intègre quelques touches humoristiques qui viennent offrir une petite respiration au lecteur, mais qui peuvent aussi paraître saugrenues dans le contexte du récit. Igor (le bossu servant de réserve à sang pour Heinrich Augsburg) remplit le rôle de bouffon, créature dont la vie ne tient qu'à un fil, commettant régulièrement des bévues. Dans ce tome apparaît le Dictionnaire du Diable (une référence à l'ouvrage d'Ambrose Bierce) qui était auparavant l'oiseau de compagnie de la goule Mère Terreur. Il sert de personnage bien pratique pour délivrer des explications, et ses réparties sarcastiques apportent également une touche d'humour.


Arrivé à la fin de ce deuxième tome, le lecteur s'interroge sur la raison pour laquelle il continuerait à s'infliger une lecture aussi macabre et noire. La dimension graphique de cette œuvre est hors norme. L'expérience visuelle est immersive comme jamais, avec des dessins qui ne sont pas que descriptifs. Olivier Ledroit représente des personnages et des lieux que le lecteur a l'impression d'avoir parcourus et même touchés tellement ses peintures sont organiques, donnant la sensation d'une expérience qui met en jeu plus que le seul sens de la vue. En outre le scénariste a installé une intrigue dont le lecteur se demande bien quelle direction elle va prendre, l'incitant à essayer d'anticiper, générant une dimension ludique à la lecture. Enfin, les 2 auteurs ont créé un monde inédit, parfois un peu brut de décoffrage, mais d'une grande richesse, avec une ambiance macabre et gothique à couper au couteau.