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mardi 8 avril 2025

Requiem T12 La chute de Dracula

L’important, c’est de cesser d’être une victime. De résister.


Ce tome fait suite à Requiem - Tome 11: Amours défuntes (2012) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome pour comprendre l’intrigue. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Pat Mills pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-treize pages de bande dessinée. Il se termine par un bref mot de l’artiste qui remercie son public pour sa patience d’ange et sa fidélité.


An 11800 Anno Dracula à Berlin en Draconie : dans une ville à feu et à sang, sous un ciel en proie à des tourbillons cramoisis, Heinrich Augsburg et Otto von Todt se livrent un duel à l’épée, devant la porte de Brandebourg, sous les yeux de Rebecca. Von Todt demande à son ennemi s’il se souvient quand il est arrivé sur Résurrection et que lui Otto l’a sauvé des zombies. Est-ce que Augsburg ne s’est jamais demandé pourquoi il se trouvait sur les champs de bataille ? Von Todt continue d’expliquer : c’est parce qu’il cherchait ses frères d’armes, des camarades comme Augsburg. Il continue : Rebecca n’a jamais aimé Augsburg, elle couchait juste avec l’ennemi pour survivre. Requiem croit-il vraiment que s’il élimine Von Todt, ils partiront ensemble vers un ailleurs ? Tout en continuant à porter des coups d’épée et à parer, Requiem rétorque qu’il sait bien est là pour l’éternité, qu’il est damné. Il ajoute qu’il lui faut être au sommet de la chaîne, parce qu’il est dans la nature des vampires d’éliminer les rivaux. Et cela l’emporte sur l’amour fraternel. Mais les duellistes se rendent comptent que leurs lames refusent de se battre, elles savent qu’ils sont frères. Otto von Todt propose à son ennemi d’arrêter de se battre, et qu’ils oublient leurs différends. Dans le même temps, il prend Rebecca en otage, et la positionne contre lui, comme un bouclier humain. Rebecca enjoint Requiem de les tuer.



Une fois cette situation résolue, Requiem se met à marcher pour s’éloigner de la porte de Brandebourg. Il est hélé par Black Sabbat, accompagné de Léah sous sa forme de la déesse maléfique AIwass. La Bête demande au vampire s’il n’éprouve plus rien pour Rebecca. Requiem lui assure qu’un vrai vampire ne ressent rien pour ses amours terrestres., qu’un vrai vampire n’éprouve aucun sentiment. Black Sabbat l’invite prendre place dans son corbillard. Requiem s’enquiert des nouvelles de son ennemi juré Dracula. La Bête lui répond qu’après son duel spectaculaire avec Ruthra, le suzerain de Dystopie, le comte est retourné en Draconie. Il continue : leur combat fut long et épique, Néron a aussitôt composé un poème pour le commémorer, mû à l’évidence par l’inélégance de son dénouement. Plutôt, Ruthra se lance sur Dracula, son épée à la main en lui reprochant de l’avoir interrompu dans ses rêves, ces rêves qui ont inspiré le glorieux empire britannique sur Terre. Dracula, l’épée en avant, lui rétorque que ce rêve prend fin aujourd’hui. Il lui reproche que les lézards ont terni la beauté du mal absolu avec leurs transactions crapoteuses. Malgré toutes leurs parures, ils ne sont qu’une bande de narco-margoulins miteux. Les camelots de Résurrection !


Le lecteur n’est pas loin de se pincer : le tome onze était sorti en 2012, et depuis aucune nouvelle si ce n’est la réédition réalisée par Glénat. Douze ans plus tard, le tome suivant arrive dans toutes les bonnes librairies et il est extraordinaire. Le lecteur avait pu noter la modification significative de comportement de Requiem à la fin du tome précédent : ici la raison en est révélée et elle annonce la dernière phase du récit. Il est possible d’espérer que l’histoire soit conclue dans le tome treize, le dessinateur ayant expliqué que la série avait été initialement prévu en dix-neuf tomes, mais les auteurs ont choisi de condenser l’histoire en treize tomes pour assurer une conclusion satisfaisante, tant pour les fans que pour eux-mêmes. Le lecteur se prépare donc encore plus que d’habitude pour ce nouveau tome, en sachant qu’il sera plein à craquer comme les onze précédents, et qu’en plus l’intrigue va avancer rapidement et de manière définitive. Le titre l’annonce explicitement : La chute de Dracula. Bon, ceci étant dit, le lecteur sait aussi que le scénariste est familier des annonces qui claquent pour attirer le client et qu’il peut aussi jouer sur un sens plus nuancé de l’expression. Quoi qu’il en soit, tout est en place : une narration visuelle toujours aussi démesurée, et des scènes conçues comme des tableaux.



Comme à chaque tome, l’artiste fait encore plus fort que le précédent. Il reprend par exemple un dispositif qu’il a déjà utilisé dans sa série Wika : des pages qui se déplient pour former une séquence narrative sur quatre pages côte à côte. Le lecteur parvient à ce moment, il déplie les deux pages correspondantes, et il regrette immédiatement le format de l’album qui s’avère quand même trop petit pour pouvoir apprécier le fourmillement de détails de la parade la victoire de la fierté des vampires dans la grande artère de Pandemonium. Les mots s’avèrent insuffisants et incapables de décrire cette foule dense et compacte défilant, avec des chars monumentaux tirés par de gigantesques créatures serpentines richement harnachées, des costumes somptueux, des races diverses et monstrueuses, une orgie visuelle à s’en faire éclater la rétine. Et bien sûr chacune des deux pages dépliées produit un tableau de trois pages avec celle en vis-à-vis, un avant et un après celui de quatre pages, à savoir une scène de banquet présidée par Dracula avant, et un tronçon spécifique de la procession (avec Sean et Requiem) après. Les deux tableaux de trois pages comprennent des cases en insert, c’est-à-dire un dispositif narratif pour raconter les interactions. Le tableau en quatre pages constitue lui aussi une séquence du récit, lors de sa découverte de gauche à droite. Rien que ce passage suffit à repaître le lecteur le plus exigeant.


Or Olivier Ledroit, comme à son habitude, se donne complètement pour chaque page, pour chaque double page, sans s’économiser de quelque manière que ce soit. Le grand spectacle macabre transporte le lecteur sur Résurrection dans ce monde infernal : les vêtements cuir des vampires, les tatouages entre tribal et gothique, et cohérents d’une case à l’autre (mention particulière au 666 tatoué en rouge sang sur la fesse droite d’albâtre de Claudia Demona), les pièces d’armure souvent hérisses de piquants, les créatures fantastiques entre chevaux ailés et loups garous, sans oublier Deucalion sorte de super monstre de Frankenstein, les ailes noires démesurées de Dracula, le costume violet de Néron, les parures égyptiennes de l’Archi-Hiérophante, le séraphin irradiant de lumière blanche, l’arrivée de Thurim sur son destrier blanc dans la salle de banquet, et le duel opposant le fils au père, la majesté tout feu tout flamme de Ruthra (Arthur) et le charisme imposant, écrasant même, de Dracula. Le lecteur remarque aussi les éléments décoratifs comme les médaillons au coin de certaines cases, les effets de surimpression de pentagrammes ésotériques, les effets spéciaux de la mise en couleurs, etc. C’est un festin visuel à chaque page, à chaque case. Il se rend également compte que l’artiste fait preuve d’un humour discret moqueur : le gros plan sur le nez de Baba Yaga avec les poils, la taille des mitrailleuses sur les bras de Deucalion, l’allure de Barbie des vierges de Dracula, la tétine de Cryptus avec une tête de mort, les zombies commentant le décès probable de Dracula, la tête de Black Sabbat se retrouvant dans une vierge de fer, etc. Ces détails se trouvent en phase avec l’humour du scénariste, que ce soit le rot de Cryptus à la face de Baba Yaga, ou Dracula empalant Ruthra en lui faisant observer que son ennemi aurait dû mettre un bouchon anal.



Pat Mills est tout aussi déchaîné, et pas seulement pour l’empalement en direct et avec force. Il mène à bien l’opposition entre Heinrich Augsburg et Otto von Todt, entre Ruthra et Dracula. Il fait aboutir plusieurs des complots pour destituer Dracula, chaque fois avec perte et fracas, l’artiste dépeignant des affrontements tonitruants et terrifiants. Il replace de nombreux personnages rencontrés dans les tomes précédents, en les installant à la table du banquet : Attila, Sabre, Raspoutine, Robespierre, Caligula, Néron, Elizabeth Bathory, Claudia Demona, Cryptus, l’Archi-Hiérophante, baron Samedi, Mortis, Black Sabbat, le singe de Thot, sans oublier Igor et le Dictionnaire du Diable sous la table. Il intègre d’autres meurtriers comme le docteur Harold Shipman (1946-2004), Catherine Deshayes (1640-1680, La Voisin), Françoise Filastre (1645-1680), Vera Renczi (1906-1960). Il met en scène les différentes races de Résurrection : les Vampires bien sûr, les Lycanthropes, les Zombies, les Lémures, un Archéologiste, un Kobold. Le lecteur savoure cette riche mythologie assemblée pour cette série, entre éléments classiques et trouvailles spécifiques, une inventivité aussi débridée que les dessins, Ledroit ayant expliqué qu’il allait régulièrement trouver Mills avec des créations visuelles pour les intégrer dans le scénario. Leur étroite collaboration incorporent également sur clins d’œil culturels comme l’évocation du célèbre cliché : Le Drapeau rouge sur le Reichstag, cliché d'Evgueni Khaldeï pris le 2 mai 1945 sur le toit du palais du Reichstag, à Berlin.


Dans cette débauche visuelle et mythologique, les auteurs développent aussi plusieurs thèmes, certains présents depuis le début de la série, certains apparaissant dans le cadre de ce tome. L’inventivité dans l’horreur continue d’occuper une place centrale dans le récit : la capacité des êtres humains à créer des dispositifs et des méthodes pour exterminer les autres, allant des armes aux carrière de tueurs en série. Le lecteur peut ressentir l’intensité de la nausée que ce constat provoque chez le scénariste, aussi bien la cruauté inhumaine, que l’abus de confiance et de position d’autorité (par les hommes d’Église en particulier), que l’usage des progrès scientifique à l’amélioration de l’efficacité des armes, ou encore la volonté de puissance, la conquête (avec une nouvelle mise en scène du roi Arthur incarnant les rêves d’empire des Britanniques, pour des fins d’exploitation commerciale). Un personnage finit par faire remarquer que les positions de Dracula sur les usages destructeurs de la science datent quand même un peu, au point d’en être réductrices et trompeuses. Dans ce tome, il évoque également les notions d’amour et d’amitié, les vampires étant incapables d’émotion. Avec l’artiste, il réalise une scène irrésistible sur la presse à sensation, s’empressant de commenter le décès apparent de Dracula avec des phrases aussi creuses que ronflantes, au point de ne contenir aucune information concrète. Il s’amuse avec la plaie de véridicité, les célébrations s’accompagnant de l’obligation de dire la vérité. Il prend un grand plaisir à détourner le principe de marche des fiertés, pour l’assaisonner à toutes les races présentes sur Résurrection qui sont autant de minorités, dont certaines avec des revendications très particulières. À ce titre les slogans des Zombies gagnent haut la main : À bas la liberté ! L‘oppression ou la vie ! Ceci est une manifestation anti-liberté ! Nous n’avons aucune raison de protester, alors nous en réclamons une ! Impossible de retenir un sourire devant cette louve garou qui déclare se définir comme vampire, un bel exemple de dérision.


Oui, c’est vrai ce douzième tome s’est fait attendre douze ans. Verdict : ça en valait la peine !!! Les auteurs reviennent au meilleur de leur forme, c’est-à-dire avec l’intention de faire plus fort que le tome précédent, et ils le font. Des combats énormes des révélations brutales, des critiques sociales au second degré (et au premier), un humour massif. Une narration visuelle hors norme, extraordinaire et terrifiante, belle et horrible, riche et passionnante. Chef d’œuvre.



mardi 25 mars 2025

Requiem T11 Amours défuntes

Trop n’est jamais assez 


Ce tome fait suite à Requiem - Tome 10: Bain de sang (2011) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome pour comprendre l’intrigue. Sa première édition date de 2012. Il a été réalisé par Pat Mills pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il se termine avec dossier de cinq pages, intitulé Les arcanes du Hellfire Club, comprenant des esquisses des recherches préparatoires, des dessins inédits (dont un magnifique portrait en pied de Ruthra, deux pages de bestiaire avec les entrées sur le Squat et sur le Rampeur.


En 1816, dans la villa Diodati située au bord du lac de Genève en Suisse, George Gordon Byron présente un flacon contenant la goutte noire, celle dont Coleridge jure qu’elle ouvre les portes mêmes de l’enfer. Devant lui, se trouvent Mary Shelley et son époux Percy Shelley, le docteur John Polidori et Claire Clairmont. Percy estime que le breuvage les assistera idéalement dans l’élaboration de leurs histoires de fantômes. John prévoit qu’ils observeront les créatures de la scène fantasmagorique comme jamais auparavant. Lord Byron reprend la parole : Mais Coleridge l’a avisé d’une règle occulte concernant de telles entités. Lorsqu’on s’intéresse à elles, elles peuvent s’intéresser à ceux qui les observent. Il demande qui parmi leur ligue de pécheurs sera le premier à explorer les mystères de l’opium noir. Mary se porte volontaire, elle a hâte de découvrir les secrets du royaume des morts. Son mari ajoute : La mort est le voile que les vivants appellent la vie : qu’elle dorme et il sera levé.



Mary Shelley s’allonge et boit un verre de l’opium noir : une porte s’ouvre vers un autre monde. Elle a des visions d’un étudiant blême, de la chose qu’il a créé, le fantasme hideux d’un homme qui se lève, ses yeux qui s’ouvrent et qui la fixent. Toujours en songe, elle sort du laboratoire et poursuit son voyage au royaume des morts. Elle est attaquée par un vampyre, qui mord le cou de sa servante. Percy Shelley entre dans la pièce et tire sur Requiem qui retourne dans les enfers dont il a jailli. Puis le petit groupe d’amis maîtrise la servante, et Percy lui enfonce un pieu dans le cœur. Sur Résurrection, Requiem s’apprête à remonter sur son destrier, alors que Léah s’approche de lui. Il explique qu’il part rejoindre Rebecca, et elle lui ordonne de la lourder. Comme il refuse, elle estime qu’il n’y a qu’une seule solution, qu’elle le tue : le duel s’engage. Elle fait couler le premier sang, mais une tempête des limbes se déchaîne soudainement, emportant les deux combattants et les séparant. Dans ces tourbillons, flottent également Igor le kobold et Le dictionnaire du Diable. Ce dernier jubile d’être enfin libre et il indique à son compagnon qu’il faut retrouver le maître. Le dictionnaire sait tout ce qui se passera et s’est passé sur Résurrection. Et il sait que le sort de Requiem va bientôt être singulièrement affecté à jamais. Selon ses dossiers, il veut retrouver Rebecca. Mais s’il le fait, ça va littéralement être l’enfer.


Le lecteur assidu s’est mentalement préparé à une nouvelle aventure aussi intense que dense. Il découvre une scène d’ouverture se déroulant comme d’habitude dans le passé. Les auteurs ont choisi un moment hautement symbolique de l’histoire de la littérature anglaise. Lors de ce séjour à la villa Diodati, se trouvent réunis : Lord George Gordon Byron (1788-1824) l’un des plus grands poètes romantiques britanniques, Mary Shelley (1797-1851) autrice de Frankenstein ou le Prométhée moderne, Percy Bysshe Shelley (1792-1822) l'un des plus grands poètes romantiques anglais, John Polidori (1795-1821) écrivain italo-anglais auteur de la nouvelle Le Vampire (The Vampyre), Clara Mary Jane Clairmont (1798-1879, Claire Clairmont) belle-sœur de Mary Shelley. L’artiste leur donne une apparence romantique usant de licence poétique, en particulier les cheveux bonds de Mary, ses grands yeux bleus, le regard magnétique et intense de Lord Byron ainsi que son front haut, l’allure très romantique de Percy Shelley, ce qui se marie à la perfection avec les visions que Mary a de Résurrection, la sauvagerie gothique de Requiem et le sang autour de sa bouche, la machinerie démesurée du géant mécanique, les brumes du lac Léman. Cette séquence rappelle qu’il se produit des points jonction entre la Terre et Résurrection selon des règles imprévisibles du fait de l’écoulement du temps à l’envers dans le monde de Requiem. Pour le reste, le lecteur relève le rapprochement entre la créature de Frankenstein et Deucalion.



Au fil des dix premiers tomes, les auteurs ont développé un monde d’une richesse extraordinaire. Le lecteur le ressent avec les différentes scènes et les nombreux personnages : après la villa Diodati, Requiem (avec sa double personnalité d’Heinrich Augsbug au présent, de Thurim par le passé) et Léah / Leah Hirsig (Aiwass, la reine des âmes mortes), puis le retour d’Igor et du dictionnaire du Diable dans la tempête des Limbes (beau deus ex machina), Dame Vaudou et Dame Vénus devant la porte de la salle du trésor, l’Archi-hiérophante qui rend visite au docteur Dippel pour constater l’avancement de la construction d’une créature d’une intelligence suprême quoique maléfique (l’occasion d’un jeu de mots : Un franc Einstein) et de son assistant Vermicelli, Rebecca et Dragon avec Tengu, Black Sabbat (la Bête, Aleister Crowley) et les métalleux (avec une remarque sur le fait qu’il n’ait pas reçu ses droits d’auteur), Dracula et son attaque sur Nolava, Ruthra et Nilrem, et enfin les retrouvailles entre Requiem et sa bien-aimée. Pffffui ! Un tome bien dense comme Pat Mills aime à les écrire, avec zéro rappel des événements précédents, zéro rappel sur les lieux ou les différentes races, et des séquence présentées comme des tableaux en deux ou quatre pages, sans transition de l’un à l’autre. Cela peut nécessiter un temps d’adaptation de la part du lecteur pour retrouver le bon rythme en phase avec ces caractéristiques narratives.


Évidemment, Olivier Ledroit est impérial, une classe d’artiste à lui tout seul. Il allie avec maestria une démarche de narration séquentielle et des visuels spectaculaires qui en mettent plein la vue. Il se montre en phase avec les idiosyncrasies de la narration de Pat Mills. Évidemment, le lecteur attend avec gourmandise les moments les plus énormes : la villa Diodati sur le bord du lac, avec les montagnes enneigées en arrière-plan et les éclairs qui se déchaînent (mise en scène de l’effroyable été 1816, une année sans été du fait de sévères perturbations du climat), sur la page en vis-à-vis le monstrueux corps cybernétique de Deucalion (nom du fils du Titan Prométhée et de Pronoia, provoquant une réminiscence du RanXerox de Tamburini & Liberatore), la vision de la porte de Brandebourg à Berlin dans des fumerolles rouge sang avec des motifs cabalistiques en discrète surimpression, les gardiens titanesques de la porte de la salle du trésor, la comtesse Bathory déchaînée déchiquetant moult loups des cieux, le palais de marbre rouge veiné de bleu de Black Sabbat, Ruthra en pleine majesté, le même roi s’élançant contre Dracula dans une double page fracassante. Le lecteur est subjugué par de telles visions magnifiques et terribles, par la force des compositions, la richesse des dessins, l’expressivité de la mise en couleurs, une jouissance intense.



Dans le même temps, cette démesure visuelle s’intègre à la narration en dessins qui elle aussi s’avère formidable. Le face à face de Percy Shelley et Requiem et la réaction de la servante comprenant qu’un pieu est enfoncé dans son cœur, le duel parfaitement chorégraphié entre Léah et Requiem, l’extermination de Dame Vaudou par les deux gardiens gigantesques, la mise en branle de Deucalion et ses deux premiers morts (avec du sang qui gicle), le changement d’état d’esprit progressif de Rebecca lors qu’elle décide de ne plus se conformer au rôle de victime, l’attaque aérienne contre Nolava (Avalon à l’envers), le changement d’état d’esprit progressif de Requiem face à Rebecca… L’artiste maintient son niveau d’exigence pour chaque composante des dessins, de la structure des pages, des plans de prise de vue, aussi bien pour le niveau de détails des tenues vestimentaires et des décors, que pour les armes, les confrontations verbales ou physiques, les ambiances par les couleurs, ou encore les touches d’humour. La narration dans son ensemble donne dans l’exagération systématique, et les créateurs le font sciemment et ils en jouent. Mary Shelley en délicieuse et fragile femme blonde et pure, Léah et son arme à quatre lames effilées courbes et ondulantes, Dame Vaudou et la poupée vaudou de Dame Vénus, le docteur Dippel et son strabisme divergent marqué ainsi qu’une partie de son cerveau à l’air libre, Tengu s’élançant droit sur le lecteur tirant sa langue bifide, la Bête inscrivant un autographe teintée d‘humour noir sur le bas du dos d’une métalleuse (À détruire après usage, l’emplacement faisant comprendre qu’il s’agit de son anus), Nilrem réduit à l’état d’œuf avec un chapeau, etc.


En ce qui concerne l’humour, Pat Mills n’est pas en reste, dans un registre noir, mordant et sarcastique. Il y a Dame Vénus qui s’exprime de manière normale et intelligible plutôt que par circonvolutions politiquement correctes pour s’assurer d’être comprise par Dame Vaudou, la Bête qui confie une quête aux métalleux (ramener les reliques rock de Résurrection) ce qui donne lieu à des commentaires taquins sur le faux Metal, et Dracula qui explique le caractère saint très relatif de l’eau bénite. À cette occasion, le scénariste exprime toute sa haine contre l’hypocrisie institutionnelle de l’Église : les crimes des papes Borgia, les millions d’indigènes américains tués au nom du Christ, l’inquisition espagnole, les camps de concentration catholiques croates de la seconde guerre mondiale, au vingtième siècle les abus d’enfants des prêtres et les dissimulations subséquentes du Vatican. Le nombre d’ecclésiastiques impliqués signifiant que l’eau bénite est en réalité hautement toxique. De ce point de vue, la scène d’introduction prend tout son sens : une dénonciation de la culture impérialiste britannique, point de vue renforcé par la longue tirade de Ruthra (Arthur), jouant de l’avarice des Premiers Ministres, les alléchant par les immenses fortunes à tirer de l’Inde, de l’Afrique ou de l’Arabie. Leur rappelant que toujours, Trop n’est pas assez. Il cite plusieurs militaires pour des consignes d’extermination : On ne traite avec les indigènes de toute classe que par le terrorisme, que cela vous plaise ou non. La plupart des accidents concernent la police, étant donné qu’écraser un arabe ici est comme écraser un chien en Angleterre, sauf que l’on ne fait pas de rapport. Étant de chair et de sang, même les solides Anglo-saxons ne peuvent tuer de l’aube au crépuscule, malgré toute leur vaillance. Il conclut : Le soleil ne se couche jamais sur l’empire britannique, et le sang n’y sèche jamais non plus. L’auteur met également en scène la constance de la nature profonde d’un être humain, évoquant incidemment la maxime anglaise : Un tigre ne change jamais de rayures, ou Un léopard ne peut pas changer ses taches (c’est-à-dire : chassez le naturel il revient au galop). Un constat terrifiant lorsqu’il s’applique à un vampire comme Heinrich Augbsurg. Seul moment d’espoir : Rebecca qui rejette son rôle de victime, tout en s’interrogeant sur les actions de sa vie sur Terre qui ont pu la condamner à Résurrection.


Toujours plus de la même chose, oui car Trop n’est pas assez. Un maëlstrom de bruits et de fureur, de violence et de sauvagerie, de méchanceté et de cruauté. Un récit dantesque et infernal, tant par son intrigue et le comportement de ses personnages, que par la narration visuelle magnifique et terrifiante, démesurée à chaque page, à chaque case. Un festin infernal empoisonné par les pires comportements de la nature humaine, malheureusement bien réels.



mardi 11 mars 2025

Requiem - Tome 10: Bain de sang

Fais ce qu’il voudra sera le tout de la loi !


Ce tome fait suite à Requiem - Tome 09: La cité des pirates (2009) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome pour comprendre l’intrigue. Sa première édition date de 2011. Il a été réalisé par Pat Mills pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il se termine avec dossier de neuf pages, intitulé Les arcanes du Hellfire Club, comprenant des esquisses, des recherches préparatoires, des dessins inédits, avec une page qui se déplie pour découvrir trois créatures démoniaques côte à côte.


À Hiroshima, le quatorze septembre 1945, un soldat japonais contemple les ruines de la ville dévastée par l’explosion de la bombe atomique. En son for intérieur, il adresse une question aux morts : y a-t-il quelque chose qui apaiserait leurs âmes ? Oui, il doit trouver les ceux qui ont fait cela et les tuer, les tailler en pièces. Il va entonner un requiem aux âmes des morts. Alors seulement ils pourront sourire et reposer en paix. Trois américains arrivent sur les lieux en pousse-pousse, deux civils et un gradé militaire. Le politicien remarque que c’est comme si un rouleau compresseur géant avait tout broyé et éradiqué. Le général répond qu’ils avaient d’abord choisi Kyoto, mais le secrétaire de la défense y a mis son veto car il y avait passé sa lune de miel. Il ajoute : personne ne part en lune de miel à Hiroshima. Ils continuent leur progression jusqu’à arriver l’épicentre de l’explosion, le dôme de Genbaku. Le soldat japonais les attend, katana en main. Il leur annonce que son empereur est mort, qu’il a renoncé à sa divinité comme un chien pouilleux, qu’il est mort le jour où il s’est rendu. Il leur demande qui est responsable tout ça, en désignant les ruines. Le sénateur et le scientifique expliquent qu’ils ne sont pas responsables, et le général désigne le soldat japonais comme étant responsable. Il s’en suit un massacre.



Au-dessus du havre noir de Nécropolis, la bataille aérienne fait rage. Le vampire Dragon avec Tengu sur ses épaules, est engagé dans un duel à l’épée, contre Thurim. Alors qu’ils se livrent à des passes d’arme, Tengu n’a de cesse de lancer des piques méprisantes à Requiem, et d’aiguillonner Dragon de ses conseils. Il estime que Requiem, ce répugnant suceur de sang, déverse ses insultes sur lui Tengu comme la mousson s’abattant sur la bataille de Kitakyushotoko. Il intime à Dragon de fondre sur Requiem comme les impitoyables neiges de l’hiver sur Kammuri-Yami ! De le détruire comme la vague d’Hokusai a détruit Fukuoko ! Car celui qui insulte son sensei, l’insulte lui aussi. Il continue en lui ordonnant de se servir de la fente du scorpion dressé que lui Tengu a parfaite à la bataille de Honshu, où il a tué des milliers de guerriers au point de pouvoir atteindre la Lune en escaladant la pile de leurs cadavres ! Les duellistes se figent momentanément alors que retentit le nom Tengu : Cryptus est arrivé sur place et a crié le nom de son ennemi. L’affrontement prend une autre dimension.


Comme pour chaque tome, il faut un petit temps d’adaptation au lecteur pour se mettre en phase avec la narration, avec les idiosyncrasies du scénariste, avec les visuels hors norme de l’artiste. Comme il est d’habitude, le tome s’ouvre avec un retour en arrière avec un conflit militaire, en l’occurrence les ruines d’Hiroshima, peu de temps après l’explosion de la bombe nucléaire Little Boy le six août 1945. Le lecteur distrait peut se trouver déconcerté par le constat un peu grandiloquent et romanesque du soldat japonais, par l’attitude un peu théâtrale du politicien, du scientifique et du militaire, par l’absence de toute précaution vis-à-vis des radiations, le caractère outré de la séquence. Il se rappelle qu’il s’agit d’une caractéristique forte de l’écriture de Pat Mills : la théâtralité artificielle, l’exagération des situations et l’exacerbation des émotions. Cette façon de raconter fait ressortir avec force l’horreur de ces situations de guerre. À travers le personnage, le scénariste condamne sans appel chaque individu qui a contribué au processus qui a abouti à la conception, à la fabrication et au lâcher de cette bombe. Par la suite, il cite nominativement Robert Oppenheimer (1904-1967), Harry S. Truman (1884-1972, président des États-Unis) et Paul Tibbets (1915-2007, pilote du bombardier Enola Gay). L’anecdote relative à la lune de miel présente un degré élevé de plausibilité historique, la décision étant attribuée à Henry L. Stimson (1867-1950), secrétaire à la Guerre.



Le scénariste établit ainsi une position anti-guerre franche jusqu’à en être brutale, présentant l’obscénité de mettre fin à la vie humaine, de tant de civils à Hiroshima (plus de deux cent mille avec une seule bombe), puis après dans les rodomontades de Tengu se vantant des massacres qu’il a perpétrés aux batailles de Shen-Ten-Rai, Honshu, etc. Dans le contexte du récit, le lecteur éprouve une saine révulsion dirigée contre ce boucher fanfaronnant d’avoir tué autant d’êtres humains. Dans la dynamique de ce dispositif narratif, chaque combat apparaît comme un acte barbare, en cohérence également avec le fait que le récit se déroule sur le monde de Résurrection, un monde où tout est inversé, les valeurs morales comme le reste. D’ailleurs un personnage (la Bête) le rappelle à un de ses soldats en lui disant que La trahison est une vertu, à moins qu’il n’ait échappé au soldat qu’il soit en enfer. Cette narration outrée s’accompagne d’un humour noir mêlant grotesque et absurde. C’est ainsi que le lecteur peut voir Requiem et Dragon interrompre le duel entre Tengu et Cryptus, car il est temps de leur donner leur biberon, et qu’ils fassent leur sieste.


Sur le plan de l’humour, retrouver les goules constitue un plaisir de choix : leur mode d’expression à base d’euphémismes et de néologismes hypocrites donne lieu à des échanges dépassant les pires discours, tout en faisant apparaître leur artificialité. Ainsi : Son trouble frénétique nerveux interfère avec notre grand projet entrepreneurial équitable qui demeure la désaliénation de la salle du trésor avec confiscation des actifs comptables et redistribution entre associés en extermination… pour dire que leur cheffe assouvit une vengeance personnelle plutôt que de penser au trésor. Sous réserve d’être sensible à cette forme d’humour outré allant jusqu’à l’absurde, le lecteur pourra savourer la haute opinion que Dame Mitra entretient sur sa séduction physique, la manière dont elle dévore Zarkov, ou encore la jouissance que tire Elizabeth Bathory de sa capacité de régénération, le premier degré littéral attaché à la puissance sonore du Heavy Metal et à son imagerie violente, et encore la déclinaison dégénérée du mythe arthurien, uniquement protégé par la déformation des noms (Lonava pour Avalon, Nilrem pour Merlin, Tolecnal pour Lancelot et Ruthra pour Arthur) ce qui n’empêche pas qu’ils prennent cher.


L’artiste se trouve totalement en phase avec ces formes d’humour très particulières qui ne peuvent pas être au goût de tout le monde. Il y a bien sûr la demi-douzaine de pages avec les références au Metal : les mentions de Salyer, Motörhead et Napalm Death, l’imagerie Cuir & Clous, et la tête de Snaggletooth (Warpig) reprenant le visuel de Joe Petagno pour la pochette de Inferno (2004). Il s’amuse aussi bien avec Tengu et Mortis quand Dragon et Requiem leur font faire leur rototo après le biberon, qu’avec la silhouette exubérante de Dame Mitra, ou encore l’extension de l’intérieur de sa bouche vers l’extérieure avec plusieurs anneau de dents, la taille de hache (Sláine, une autre création de Pat Mills, serait jaloux) maniée par Elizabeth Bathory dans le plus simple appareil (c’est une vraie rousse), et sire Tolecnal défaisant sa braguette pour offrir une pluie d’or afin d’éveiller Ruthra, l’ex et futur roi (Nilrem le détrompe immédiatement sur la nature de la pluie d’or attendue).



Et bien sûr, la démesure visuelle balaye tout sur son passage !!! Olivier Ledroit s’investit totalement dans chaque page, sa construction souvent en double page, les détails partout, la richesse des environnements et des costumes, l’exagération en cohérence avec la nature du récit, avec Résurrection, avec les personnages. Le lecteur est venu en prendre plein les yeux, et il est à nouveau servi au-delà de toute espérance (y compris les plus folles), l’horizon d’atteinte étant une fois encore pulvérisé. Comme pour l’écriture du scénariste, un temps d’adaptation peut s’avérer nécessaire. Les planches et les cases apparaissent très chargées, les scènes sont régulièrement pensées comme un tableau exposé sur une double page, avec des cases en inserts pour raconter. Une festin graphique : la ville en ruines d’Hiroshima baignant dans une lumière entre gris et marron à se pendre, le sang qui gicle sous l’action d’un décolletage au katana, la vue du ciel démentielle de Nécropolis dans une lumière rouge incandescente avec les innombrables vaisseaux aériens, la composition en double page avec Dragon et Requiem se jetant l’un sur l’autre, les nombreux cercles de dents dans la bouche de Dame Mitra, la munificence gothique de la décoration des portes de la salle au trésor, Elizabeth Bathory dans son bain de sang de vierges, les métalleux en armures hérissées de pointes, la réinterprétation très personnelle des chevaliers de la table ronde et de Camelot, etc. C’est un festin graphique, une orgie oculaire !!!


Ha oui… au milieu de tout ça, les auteurs poursuivent l’intrigue, avec moults affrontements, mythologies dégénérées, géopolitique et intérêts économiques plus vrais que nature, violence et vices encore en-dessous de la vérité, horreur de la noirceur de l’âme humaine dans toute sa nudité.


Se plonger dans un tome de Requiem nécessite un temps d’adaptation tellement la narration foisonne intensément, et que les auteurs font preuve d’une inventivité aussi personnelle que sans concession. Sous cette réserve, le lecteur plonge, s’immerge et ressent par tous les pores de son être, un jeu de massacre aussi terrifiant et dantesque que baroque, démesuré et profondément indigné, en colère même, contre toute forme de cruauté perpétrée contre des êtres humains, à commencer par la guerre et ses mécanismes de déresponsabilisation. Énorme et monstrueux.



mardi 18 janvier 2022

Claudia - Tome 05: La nuit du loup-garou

Fais ce que tu voudras sera le tout de la loi.


Ce tome fait suite à Claudia - Tome 04: La marque de la bête (2010) qu'il faut avoir lu avant. Dans la mesure où il s'agit d'une histoire à suivre, il faut avoir commencé par le premier. Il est initialement paru en 2021, publié par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée et encrée par Franck Tacito. La mise en couleurs a été réalisée par SLO, et la traduction a été assurée par Jacques Collin. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.


Dans une belle demeure familiale de Gipperswick en Angleterre en 2002, Carly Blackwell est assise sur le rebord d'un lit dans sa chambre, en train de feuilleter un album photo de sa mère. Son ami Jim lui fait observer qu'il est temps de partir pour ne pas être en retard à sa fête. Elle lui montre plusieurs pages de l'album car plusieurs photographies sont troublantes. Pour commencer, sa mère lui a toujours décrit ses grands-parents allemands comme des aristocrates prussiens vivant dans un château, mais visiblement lui était conducteur de locomotive et il est mort pendant la guerre. Sa grand-mère est venue vivre en Angleterre avec Claudia, des immigrées clandestines vraisemblablement. Elle était femme de chambre chez des aristocrates. Mais une photographie montre qu'elle avait certainement d'autres attributions : soubrette en tenue sexy soumise au regard lubrique de plusieurs hommes. Dans la photographie suivante, maman Claudia et le fils du maître de maison: elle devait l'appeler monsieur. La grand-mère devait vraiment bien s'entendre avec le propriétaire parce qu'il a payé des études très coûteuses à Claudia. Page suivant : la voilà au début des années soixante, et il est indiqué au dos de la photographie qu'il s'agit de Kristine Keeler à côté d'elle. Jim sait de qui il s'agit : la mondaine qui a fait tomber le gouvernement britannique.



Page suivante, plusieurs photographies montrent Claudia à la piscine de Cliveden d'où a éclaté le scandale Profumo. Au dos, une inscription : Chrissie n'était pas la seule. Puis Milo Dupuis l'a embauchée dans son magasin d'antiquités, avant que ça ne devienne un salon de coiffure. Sur la photographie, Milo se tient derrière Claudia, tous les deux dans des costumes collants de cérémonie macabre : Carly se dit que sa mère avait dû se joindre à une troupe de théâtre. La collection de photographies continue montrant Sean, un bel homme, assis sur le capot de sa voiture de sport puis embrassant Claudia, puis allongé avec un trou dans la tête alors que Claudia tient un revolver encore fumant, certainement une mise en scène dans le cadre d'une pièce de théâtre amateur,. La suite de l'album montre Claudia voyageant en Inde en tenue hippie, en Californie sur les genoux de Charles Manson, et enfin en Angleterre où, Milo étant mort, elle a transformé le magasin d'antiquités en salon de coiffure. Vient une photographie de groupe : Claudia entourée de sir Cecil Molson, lord Victor Bradley, les époux Hamilton-Marshal, le colonel Ogilvy Smythe et son épouse Pamela, la meilleure amie de Claudia. Puis une photo de Claudia tenant Carly nourrisson dans ses bras.


Le lecteur n'y croyait plus : onze ans écoulés depuis le tome précédent et contre toute attente un tome 5 qui reprend là où s'était arrêté le 4. Du coup, il se rend directement à la dernière page en espérant à demi trouver le mot fin. Perdu : il découvre un petit cartouche contenant les mots À suivre… Bonne surprise : ce nouveau tome est réalisé par les créateurs initiaux de la série qui ont réalisé tous les autres tomes. Pat Mills revient pour poursuivre l'histoire de Claudia, ce chevalier vampire, vivant sur la planète Résurrection, dans la dimension de la vie après la mort. En parallèle, il montre comment sa fille Carly retrouve des témoins du passé sur la vie de sa mère. Il est impossible de savoir si le scénariste a recalibré son histoire en fonction du nombre de tomes négocié avec l'éditeur et avec le dessinateur. Toujours est-il que ce chapitre commence avec l'histoire personnelle de Claudia. Il se déroule en 2002, et les images laissent à penser que les photographies de l'album de famille datent de la fin des années 1940, ce qui voudrait dire que Claudia avait autour de 40 ans quand elle a eu sa fille dont le vingt-et-unième anniversaire dans quelques jours. Le lecteur apprend ainsi le vrai nom de Claudia von Manstein : Maria Schmidt. L'évocation de différents moments de la vie de Claudia/Maria emmène le lecteur dans des endroits variés : Franck Tacito est totalement impliqué de la première page à la dernière, avec des cases descriptives très détaillées et peut-être un peu plus agréables à l'œil avec des traits de contour moins cassants, moins anguleux.



La tâche de l'artiste est immense. Il met en images une série dérivée et il doit réussir à reproduire une partie des caractéristiques et de l'ambiance de la série mère, or celle-ci est dessinée par un artiste hors pair, réalisant des pages hors norme, d'une densité hallucinante, avec des visions dantesques. L'intensité du souffle gothique et épique n'est pas aussi élevée dans ces pages, mais il est bien présent, et l'esprit de la série Requiem est respecté. Dans un premier temps, Tacito réalise des planches mettant en scène Carly et Jim qui se tient dans son dos, avec des images fixes comme photographiées de Claudia à différents moments de sa vie. Le lecteur est animé d'une curiosité similaire à celle des tourtereaux pour en apprendre plus sur la vie du personnage principal. Il regarde dans le détail chaque lieu, chaque personnage, chaque tenue vestimentaire, chaque accessoire, comme s'il était lui-même en train d'examiner les photographies. Il en mesure d'autant mieux la densité de détails, et il détecte une saveur de second degré discret dans les attitudes parfois artificiellement posées, ou très étudiées. Il se rend compte que cette saveur entre en résonnance avec l'incroyable naïveté dont font preuve les promis. Prise une par une, chaque situation peut être expliquée par un concours de circonstance plus ou moins probable, mais cumulées elles deviennent un faisceau de preuves qui ne peut pas laisser place au doute. À l'évidence, les créateurs se moquent franchement de ces oies blanches, et le lecteur se rappelle qu'il s'agit d'une série qui ne fait pas dans la dentelle, mais plutôt dans l'exagération grotesque, morbide et malsaine.


À l'issue de cette première séquence, le récit revient à la créature qui donne son nom à la série et à Gippeswick en Angleterre, mais en 1657. Même après plusieurs mois ou plusieurs années, le lecteur se souvient parfaitement de la situation inconfortable dans laquelle il avait laissé Claudia : allongée et entravée sur un plancher, avec un plateau chargé de lourdes pierres, posé sur le corps. Dès la planche 9, le lecteur a une vision de Claudia totalement nue, dès la planche 10 le massacre a commencé. Dès la planche 12, la matière cervicale s'échappe d'une boîte crânienne fracassée. Il faut juste patienter jusqu'à la planche 27 pour se retrouver dans l'exubérance visuelle de Résurrection, en Draconie. Tout est bien là, représenté également dans le détail avec un entrain communicatif : le costume moulant de cuir rouge de Claudia avec des talons aiguilles impossibles et un motif de croix au niveau du pubis, la démesure primale des loups garous avec des pointes métalliques sur leur harnais, le faste de la salle à manger de sire Mortis avec un luxe de détails incroyable pour représenter son aménagement et son ameublement, l'escalier extérieur monumental qui mène jusqu'à l'entrée avec un statuaire colossal, elles aussi représentées avec minutie, etc.



Même le lecteur le plus accro à Olivier Ledroit finit par se laisser emporter par la narration visuelle de Franck Tacito. Son découpage de planche est plus sage, majoritairement des cases rectangulaires, avec ou sans bordures, quelques inserts, quelques fondus entre deux images, régulièrement une case plus grande servant de fond à toute la page, sur laquelle les autres cases sont posées. Les planches 2 à 6 sont découpées selon une grille de 3 par 3, ce qui correspond bien à l'impression donnée en regardant une photographie après l'autre, ce qui n'empêche pas qu'il puisse y avoir une continuité visuelle sur les 3 cases d'une même bande, par exemple quand Claudia est dans la piscine en planche 3. Lorsqu'elle descend dans le sous-sol du salon de coiffure, Tacito utilise également les tampons cabalistiques en surimpression comme Ledroit dans Requiem. En planche 10, Claudia envoie valdinguer les pierres qui l'écrasent, et l'artiste utilise des cases en insert de part et d'autre pour montrer leur impact. En planche 16, le lecteur découvre un dessin de Claudia comme si c'est lui qui le tient à bout de bras, avec ses deux mains. En planche 38, Claudia se jette sur un gigantesque loup garou tenant fermement son épée devant elle, et le lecteur a presque un mouvement de recul sous le choc de l'impact.


Pas de doute, cela valait le coup d'attendre 11 ans pour retrouver le dessinateur aussi en forme. Pat Mills n'est pas en reste. Une fois qu'il a capté la fibre d'humour grotesque, le lecteur peut alors relever les attaques du scénariste, celles-ci étant très appuyées : la mère qui a instrumentalisé sa fille pour son profit, les gourous meurtriers avec Charles Manson (1934-2017), les riches qui peuvent agir au-dessus des lois, la concupiscence hypocrite des hommes d'église taraudés par leur sexualité réprimée, la construction d'une identité factice par la méthode Coué, l'éducation par les châtiments corporels jusqu'à ce que ça rentre, le corps de la femme comme objet, les crimes immondes dans les camps de concentration, l'addiction à une substance (ici Sire Mortis accro au sang), la force irrépressible de la pulsion sexuelle sans entrave. De temps à autre, le lecteur prend conscience que derrière l'outrance, le scénariste met en scène des thèmes plus subtils comme l'émancipation totale de Claudia Demona, ou la puissance du refoulé et du déni avec la différence entre les prêtres pédophiles et la conscience de sire Mortis d'être un monstre.


Pat Mills & Franck Tacito sont de retour et ce n'est pas juste une affaire de sous. Ils sont aussi investis l'un que l'autre dans leur récit, à la fois la narration visuelle déchaînée, à la fois les situations et les comportements morbides et grotesques, pour évoquer les pires penchants de l'humanité, sans concession, mais avec une dose d'humour noir.



mercredi 19 mai 2021

Requiem - Tome 09: La cité des pirates

Seule la petite mort peut nous sauver.


Ce tome fait suite à Requiem - Tome 08: La reine des âmes mortes (2008). Il faut avoir commencé par le premier tome pour comprendre l'intrigue et les actions des personnages. Ce tome-ci est initialement paru en 2009. Il a été écrit par Pat Mills et illustré par Olivier Ledroit. La réédition de 2021 comprend un supplément intitulé Les arcanes du Hellfire Club : 1 illustration en double de page de Claudia, 1 illustration en pleine page de Dragon & Sire Tengu, 2 pages d'esquisses, recherches préparatoires, dessins inédits. Il contient également 2 pages du bestiaire de Résurrection présentant les loups-garous, les dévots, le Capricorne, Hollywoolf, Razorbed, avec à chaque fois une illustration et un paragraphe de texte.

À Washington, le soir du premier mai 1972, une bonne dizaine d'agents du FBI montent la garde autour de la maison de J. Edgar Hoover. À l'intérieur, le maître de céans informe le président des États-Unis de la situation concernant les contacts avec le monde de Résurrection, ou plutôt avec la communauté des vampires. Les deux s'accordent sur le fait que ce sont les vampires qui sont responsables de la gangrène qui a touché la jeunesse dans les années 1960, quand la décadence a commencé. Richard Nixon ordonne à Hoover que le FBI éradique tous les nids de vampires qu'il décèle. Une fois raccroché, Hoover passe à table avec Clyde Tolson. Il lui explique que les actions de sape des valeurs américaines sont menées par Zacharov, le chef des vampires, un communiste ayant vécu en Russie, un des agents du NKVD qui ont organisé l'Holodomor, la grande famine organisée par le régime stalinien en 1932 et 1933, dans l'Ukraine et le Kouban. Maintenant il organise des nids d'agitation dans les parkings souterrains et les caves, en particulier sur les campus. À la question de Clyde, il répond que Zacharov et ses vampires veulent les préparer à la seconde venue de Dracula. Les responsabilités pèsent lourdement sur ses épaules alors que les pieds tendres et les gauchistes le traitent de goule. Clyde finit par rentrer chez lui. Après son départ, un groupe d'une dizaine de témoins de Dracula s'approche des gardes en faction, souhaitant parler à J. Edgar Hoover.



Sur Résurrection à Aerophagia, la cité des pirates, Dame Mitra est en train d'haranguer sa troupe de pirates, en indiquant qu'ils vont passer à l'attaque contre les vampires, et ainsi enfin prendre leur place légitime, celle de maîtres de Nécropolis. Dame Vénus renchérit sur le fait que les vampires sont une engeance à exterminer, trois autres capitaines acquiesçant. Dame Mitra se lance dans la présentation de l'arsenal présent sur les navires de leur flotte : des munitions à eau bénite, des grenades reliquaires, des bazookas à tête de prêtre, des obus à têtes de saints, et un missile angélique contenant un authentique séraphin, l'équivalent de l'antimatière sur Résurrection, l'arme ultime qui anéantira Dracula. Sans compter ces fusils à larmes d'ange. L'une des capitaines attire l'attention de Dame Mitra sur le fait qu'il y a un vampire dans l'équipage de la capitaine Triade. Cette dernière indique que c'est la vérité : il s'appelle Dragon et c'est un otaku, un exclu, un vampire qui s'est retourné contre les siens. Dame Mitra exige que Dragon se présente devant elle, et elle organise un duel entre lui et Dame Liche immédiatement.

En entamant, un nouveau tome de cette série, le lecteur se demande s'il va bien se rappeler de la situation complexe, et des nombreux personnages. Il se rend vite que ce nouveau chapitre est d'une rare accessibilité en la matière : les événements passés lui reviennent en mémoire incontinent, et l'identité de chacun est une évidence. C'est un effet secondaire de l'exubérance de ce récit : il est impossible de l'oublier, que ce soit sur le plan visuel, ou sur le plan narratif. Il se souvient aussi que chaque tome débute par un retour dans le passé, consacré à un individu condamnable. Celui-ci commence par la mise en scène de J. Edgar Hoover qui fut le premier directeur du FBI, poste qu'il occupa pendant 47 ans de 1924 à 1972, ayant été nommé directeur à vie par Lyndon B. Johnson en 1964. Le dessinateur s'amuse bien avec l'homme célèbre, non pas en reproduisant fidèlement son apparence, mais en le travestissant, conformément à une rumeur non prouvée voulant que Hoover aimait s'habiller en femme. Le lecteur n'est pas dupe : il sait que la séquence d'ouverture de chaque tome met en scène un individu moralement condamnable. Il comprend très bien que le scénariste porte ainsi un jugement de valeurs sur le directeur du FBI, avec quelques petites piques en passant, celle sur les écoutes illégales, celle sur la dégénérescence des mœurs et la corruption de la jeunesse, sans oublie l'absence de remords pour les quatre étudiants tués lors de de la fusillade de Kent State du 04 mai 1970.



Bien évidemment les dessins dégagent une puissance de feu peu commune, dans une exubérance de détails propre à submerger le lecteur non prévenu. Du coup, les images de violence, de bataille, de guerre sont omniprésentes : le beau rônin (Dragon) et son katana tranchant, l'armée de zombies s'avançant sur un large pont avec une armée bien ordonnée prête à faire feu à volonté pour un carnage en règle, ce qui encore n'est rien en comparaison de la vison dantesque de l'armada des pirates dans un dessin en double page, la carte avec les mouvements de troupes proposés par cinq stratèges militaires, la vision infernale d'une flotte de navire en proie aux flammes dans la rade (en double page bien sûr), les canons en train de tonner, les missiles en train de fendre l'air, la destruction des édifices civils, etc. Il souffle un vent de folie guerrière, une folie furieuse décuplée par les pages hors normes. Au fil des séquences, le lecteur prend conscience que le scénariste nourrit ce thème de la guerre, par des petites remarques discrètes en passant, mais dont l'accumulation finit par habiter tout le récit. Ça commence par la mention de la fusillade de l'université d'État de Kent où la garde nationale américaine a tiré à 67 reprise sur les étudiants, faisant 4 morts, et 13 blessés, la famine organisée de l'Holodomor (1932/1933), le massacre de Nankin de décembre 1937 à février 1938 (100.000 morts), un grand maître de l'ordre des chevaliers teutoniques connu pour leur élimination des païens, un officier nazi, l'explosion de Little Boy à Hiroshima le 06 août 1945, sans oublier la mention de nombreux personnages historiques célèbres, entre autres, pour leurs guerres, leurs conquêtes et donc de nombreux morts (Torquemada, Jules César, Napoléon, Alexandre le grand, Saladin). Mills & Ledroit ne font pas semblant : 26 pages de combat sur 47 pages de bandes dessinées.

Le thème général de la guerre, des individus qui massacrent, de la race humaine dotée d'une inextinguible capacité à s'autodétruire s'avère très présent du début à la fin de ce tome, rappelant que les auteurs ne glorifient pas la violence et les tueries, mais les condamnent. L'exubérance des dessins devient l'expression de la folie qui habite les combattants. Le scénariste continue d'entremêler ses différents fils narratifs, les points de jonction devenant de plus en plus clairs. La séquence consacrée à J. Edgar Hoover rapproche le récit de l'époque contemporaine et rend explicite que la communication entre la Terre et Résurrection peut fonctionner dans les deux sens. Le lecteur découvre Dame Holodoror et son costume atteste du soin que l'artiste apporte à chaque détail, à chaque élément visuel : toutes les dents implantées sur les manches et les jambes, son décolleté plongeant avec un tatouage de sang sur sa chair blanche, c'est à la fois Grand-Guignol, et à la fois écœurant. Le lecteur tourne alors la page et se retrouve face à l'armada des pirates : il se rappelle que le cerveau humain n'est pas fait pour pouvoir se souvenir avec exactitude de la munificence des planches d'Olivier Ledroit. Il peut très bien se contenter de l'impression globale : un navire isolé qui arrive en vue de l'armada. Mais comme il est entièrement consentant, il prend plutôt le temps de se repaître de tous les détails : le gréement des navires, leurs voiles, leurs quilles avec leurs décorations, le bastingage ouvragé, le château arrière de ces galions, les tuyères, le jeu de la lumière sur la masse nuageuse, la vision du navire amiral droit devant et la cinquantaine de navires qui gravitent autour, et il finit par se rendre compte que l'artiste est parvenu à surimposer en transparence des graphiques cabalistiques, sans rien perdre en lisibilité. C'est parti pour un festin visuel à risquer la surcharge cognitive.



Ce n'est rien de le dire : Ledroit ne faisait que s'échauffer avec cette vision de l'armada des pirates. Il se lâche vraiment quand l'armada se met en mouvement pour aller attaquer la cité de Necropolis. Le vaisseau amiral occupe la position centrale dans cette illustration en double page, et il s'agit maintenant de plus d'une centaine de vaisseaux de guerre qui sont présents sur la page, tous distincts, avec une dizaine de modèles différents, sans oublier les reflets du soleil sur les nuages. S'il avait été victime d'une indigestion visuelle précédemment, là le lecteur sent son cerveau s'écouler par les oreilles, sa raison le quitter, et son esprit se réfugier dans l'inconscience. En revanche, s'il est consentant, il se délecte de chaque détail, de ce spectacle roboratif, passant en revue chaque millimètre carré pour ne pas en perdre une miette, se repaissant d'une telle abondance, littéralement absorbé dans ce monde si concret, si flamboyant, si incarné, et totalement original. Ainsi, régulièrement, il ressent un orgasme oculaire à la vue d'un dessin de grande taille, ou d'une case parmi d'autres : la vue du ciel du pont Erzebeth avec l'armée et les zombies, mais aussi les bâtiments de Necropolis à perte de vue, l'irruption des forces de l'ordre dans la taverne maison close où se trouve Requiem, la flotte de navires de Dracula au-dessus de la chaîne des Harpagons à la frontière dystopienne de la Draconie du Nord, l'ampleur des destructions occasionnées par l'attaque de l'armada des pirates, sans oublier les zombies en uniforme militaire (une autre pique contre l'armée en guerre).

Les personnages ne sont pas en reste : ils bénéficient également de cette opulence de détails et de cette énergie de tous les instants, dans leurs actions, mais aussi lors des (rares) moments plus statiques. L'esprit du lecteur vacille sous la force de l'élan de Dame Holodoror se jetant toutes dents dehors sur le cou de Hoover, sous l'énergie des ébats de Requiem et Leah, sous la vivacité des chaînes de la chevelure de Dame Liche, sous l'impact de la moto de Requiem touchant le pont du navire amiral des pirates, sous le tourbillon des parades à l'épée de Dame Holodoror, devant la bestialité de l'accouplement de Claudia pour passer le temps, etc. L'amour d'Olivier Ledroit pour les personnages transparaît également dans chaque discussion couplée avec un caractère s'exprimant dans leur propos. Dame Vénus se tient les deux pieds bien campés sur le pont, les pistolets dressés en l'air, avec un discours aux expressions politiquement correctes et inclusives, dans une posture défiante. Ayant compris de qui elle est la réincarnation, le lecteur apprécie mieux les bajoues de Dame Mira. Dame Liche en impose avec sa longue robe verte et ses chaines en guise de cheveux. Le général Salem donne l'impression de contaminer le lecteur avec la perversité s'affichant sur son visage. Sire Tengu est teigneux à souhait dans ses postures, et le lecteur remarque le clin d'œil à Ogami Itto et Dagigoro quand Dragon l'installe dans une petite cariole qu'il pousse comme un landau.



Soit lors d'une lecture qui prend son temps, soit à la relecture, le lecteur s'aperçoit également que l'intrigue va bon train, même si Pat Mills continue de raconter à sa manière, avec des coupures abruptes et des pages d'exposition bourrées à craquer, le summum étant atteint lors des 2 avant-dernières pages où après, avoir recraché sa tétine, Sire Tengu explique à Dragon, comment il a connu Thurim et pourquoi il veut s'en venger. À leur manière fantasque et débridée, les auteurs intègrent également d'autres thèmes de manière incidente. Derrière le comportement de voyeur ultime du général Salem, ils évoquent la force de la pulsion sexuelle, aussi bien chez l'homme que chez la femme, sans oublier de se montrer moqueur, le lecteur se frottant les yeux en se demandant si le petit bout de chair rose au premier plan d'une case est bien ce qu'il croit (oui, c'est bien le prépuce de Sabre Eretica). La réaction d'Igor à la libération des énergies sexuelles rappelle qu'il existe plusieurs types de sexualité, y compris des individus qui n'y sont pas sensibles, et celui du singe de Toth que d'autres prennent leur plaisir dans le masochisme. Mills tourne en dérision le parler politiquement correct sus la forme de périphrases réductrices ou trompeuses : une exploitée sexuelle sans solde à la place d'une compagne, un succès différé à la place d'un échec. La religion n'est pas oubliée quant aux hypocrisies qu'elle peut engendrer. Impossible de ne pas sourire quand un personnage déclare qu'il n'y a rien de mieux que le sexe avec des fanatiques religieux, car ça met tout de suite en bouche, avant un carnage. Impossible également de ne pas sourire quand Dame Vénus se met à exposer les dessous d'un trafic de reliques très lucratif, et vraisemblablement bien en deçà de ce qui a pu exister dans la réalité.

Du fait de l'espacement dans la parution des tomes, le lecteur se dit parfois qu'il va avoir du mal à rentrer dans l'intrigue, à se souvenir de tout. Ce tome vient lui démontrer le contraire. Pat Mills et Olivier Ledroit ont l'art et la manière de tout lui remettre en tête en une ou deux cases. Le scénariste tient bien la route de son intrigue, le lecteur ne se perdant pas dans les différents fils. L'artiste n'a rien perdu de son enthousiasme pour produire une bande dessinée la plus puissante possible, l'exubérance de ses planches ne faiblissant jamais. Le lecteur consentant est à la fête : le ressenti n'est pas loin d'une forte dose de produit psychotrope, sans aucun des inconvénients, avec la possibilité de reconsommer la même dose, en simplement recommençant sa lecture.



mercredi 28 avril 2021

Requiem - Tome 08: La reine des âmes mortes

Cette arme est l'équivalent de la Joconde.


Ce tome fait suite à Requiem - Tome 07: Le couvent des sœurs de sang (2007). Il faut avoir commencé par le premier tome pour comprendre l'intrigue et les actions des personnages. Ce tome-ci est initialement paru en 2008. Il a été écrit par Pat Mills et illustré par Olivier Ledroit. La réédition de 2021 comprend un supplément intitulé Les arcanes du Hellfire Club : 2 pages d'esquisses, recherches préparatoires, dessins inédits. Il contient également 3 pages du bestiaire de Résurrection présentant Dent-Bleue, Skalp Jack, les cavaliers fantômes, la Justice Fantôme, scalps, avec à chaque fois une illustration et un paragraphe de texte.

Dans l'un des immeubles cossus donnant sur Washington Square dans le quartier de Greenwich Village, à New York en 1919, se tient une réception donnée par Aleister Crowley, et Leah Hirsig, surnommée sa femme écarlate. Parmi les invités, se trouve Horatio Burton, éditeur de magazine. Il discute avec un autre homme qui désigne Crowley comme étant l'un des plus grands mystiques que le monde n'ait jamais connus. Burton est intimement convaincu qu'au contraire c'est un des plus grands charlatans, drogués et de débauchés. Ils s'approchent de leur hôte, et celui-ci leur propose de prendre un verre : ce n'est pas du vin rouge, mais du sang menstruel, celui du Singe de Toth. Burton et son ami déclinent et une discussion envenimée s'engage. Burton lui reproche que son pseudo-enseignement n'est qu'un prétexte à la débauche, dans lequel des femmes crédules, une atmosphère chargée d'encens et des poèmes psalmodiés sur une musique lancinante jouent un rôle opportun. Crowley ajoute que l'art aussi joue un rôle important en pointant un tableau du doigt. Leah Hirsig explique c'est elle qui est représentée en âme morte. Incrédule, Burton demande si c'est elle le singe. Crowley répond que bien sûr car les apanages de la femme sont ceux du singe et du perroquet. Cela ne le gêne pas : il est tout à fait approprié, d'avoir ses relations sexuelles avec un animal incapable d'abstractions.



Sur Nécropolis, le baron Black Sabbat contemple la ville qui s'étend à ses pieds et constate l'avancée des zombies : la nouvelle plaie a débuté, c'est une infection démoniaque. Seuls les vampires sont immunisés contre ses effets. À ses côtés, Kurse lui suggère de regarder dans le télescope : Sabbat voit que le couvent des sœurs de sang est en flamme. Kurse est persuadé que c'est l'œuvre de Requiem qui allait y chercher Rebecca, ne sachant pas que celle-ci avait été enlevée par Otto von Todt. Sabbat se dit qu'il va présenter le Singe de Toth à von Todt pour que ce dernier se libère de son obsession pour Rebecca. Dans le donjon d'Otto von Todt, le combat fait rage entre son propriétaire et le spectre de Requiem. Ce dernier se sert des armes de collection présentes sur place, attisant la colère de son adversaire qui ne veut pas qu'elles soient abîmées. Rebecca reste en retrait dans un coin de la pièce.

Arrivé au huitième tome, le lecteur se souvient bien des nombreux personnages et se demande dans quelle direction les auteurs vont développer leur récit. Avec le tome précédent, les scènes d'introduction ont quitté la seconde guerre mondiale. Dans le tome 7, elle se déroulait en 1242 avec des chevaliers teutoniques, ici c'est en 1919, avec Aleister Crowley (1875-1947). Ce n'est pas forcément très original, mais l'intérêt de la scène ne réside pas dans ce personnage ayant réellement existé. Il réside dans sa compagne. Comme à leur habitude, les auteurs ne mégotent pas, ni sur la situation, ni sur les dessins. Le scénariste s'amuse bien avec la provocation et la transgression (boire du sang menstruel), et l'artiste est dans une forme éblouissante pour le spectacle. Ça commence avec le tableau de la Reine des Âmes qui figure en page d'ouverture, donnant à voir la personnalité intérieure de Leah Hirsig, bestiale et démoniaque. Ça continue avec la magnifique vue de l'artère de New York sous la neige, la séance de consécration de Leah, l'habit de soirée de Burton, et l'apparition bestiale de du Singe de Toth, toujours un croisement entre gorille et mandrill. Olivier Ledroit n'a rien changé à sa manière : intense, obsessionnelle, investi dans chaque millimètre carré de chaque page sans exception.



Le lecteur en prend plein les mirettes tout du long, avec une densité d'informations visuelles dix fois supérieure à ce dont il a l'habitude. Cela peut en rebuter certains qui peuvent se sentir agressés par une forme de surcharge cognitive, voire éprouver une sensation d'écœurement (indépendamment même de ce qui est représenté), mais ça en dit aussi long sur l'implication de l'artiste. Le rythme de lecture s'en trouve ralenti, mais le rythme de la narration n'est pas lent tellement chaque page regorge d'éléments. Avec la scène introductive, le lecteur découvre une jeune femme svelte à la peau laiteuse, au bras d'un individu grand et élancé au regard vicieux et lubrique. Burton incarne le cinquantenaire aisé de la bonne société, l'indignation faite homme. Plus loin, il fait la connaissance du général Nathaniel Salem avec une pièce sur chaque œil. Il sait qu'il se souviendra sans peine de ces personnages si remarquables et tous uniques. D'ailleurs, il retrouve avec plaisir Black Sabbat avec le nombre 666 sur son front, dans une pleine page hallucinée : sa tête apparaissant en surimpression de la façade du bâtiment où il se tient sur un balcon. Il faut deux ou trois minutes pour qu'il puisse prendre conscience de tout ce que contient cette page : la tête de Sabbat avec ses dents taillées en pointe, la case en forme de croix, les caractères calligraphiés en surimpression, tous les détails de l'architecture de la façade, la créature en base de page, les skieurs démoniaques sur les flots de lave, etc.

Les autres personnages déjà croisés dans les tomes précédents apparaissent en dévoilant d'autres facettes, une apparence un peu différente : Requiem sous forme de spectre, puis en tant que combattant, en tant que séducteur particulière sadique mais aussi prêt à souffrir de manière masochiste. Otto von Todt est difficilement reconnaissable avec sa chair brûlée au troisième degré, pourtant toujours en train de combattre. L'archi-hyérophante est toujours aussi majestueux. Rebecca est d'une pureté insoutenable avec sa peau d'albâtre et ses yeux vert émeraude. Igor génère tout de suite un sourire chez le lecteur avec ses manières craintives et manipulatrices. Même les personnages secondaires apparaissant brièvement laissent une impression durable : impossible d'oublier les trois prostituées dans le lit de Sabre Erectica, se plaignant que sa baguette magique ne fonctionne quand il est victime d'un dysfonctionnement érectile. Comme le lecteur est en droit de s'y attendre, ces personnages évoluent dans des environnements dantesques. Une fois passée la scène d'introduction dans un hôtel particulier de Greenwich Village, la démesure de Necropolis éclate au visage : les bâtiments gothiques, les arches du donjon d'Otto, les tours en flamme du couvent, le château de sang en forme d'arc de triomphe avec son intérieur aménagé en laboratoire de savant fou, la vue générale du pont Vlad sur lequel s'avance l'armée de zombies avec les forces de l'ordre les attendant de pied ferme, la taverne avec son immense puits de lumière et ses lanternes à fée phosphorescente, etc.



Il est possible qu'il faille deux lectures (ou plus) pour pouvoir tout assimiler, pour remarquer les petits détails. Si l'ambiance est macabre et gore, cela n'empêche pas quelques touches plus légères, avec un humour noir. Difficile de ne pas sourire en voyant s'avancer un zombie avec un casquette et une chaîne en or de rappeur, en découvrant monsieur Vermicelli, l'assistant du docteur Dippel, qui crache des vers, le nom de la créature de Dippel (Frank-Einstein) la démesure de la guerre des robots aux formes inattendues, la moue déconfite de Sabre incapable de réveiller sa virilité, les efforts de Thurim pour reconnecter ses bras à son torse, la déception de Leah au manque d'ardeur de Thurim. Scénariste et artiste sont bien en phase pour intégrer deux ou trois clins d'œil : l'assistant du docteur Dipper qui est le sosie de Riff Raff du film The Rocky Horror Picture Show, la moto de Leah qui identique à celle de Ghost Rider (Johnny Blaze), ou encore une réplique tirée du film Il était une fois dans l'ouest (1969) de Sergio Leone (1929-1989). Enfin, les scènes dantesques sont bien au rendez-vous, comblant l'horizon d'attente du lecteur : le combat de 6 pages entre Requiem et Otto von Todt, le déchainement de la Reine des Âmes Mortes, l'attaque des zombies, et bien plus encore, dans des tableaux d'une vivacité saisissante. Pour un peu, le lecteur pourrait en oublier de s'intéresser à l'histoire.

Comme à son habitude, Pat Mills raconte à sa manière n'ayant que faire de conseils standardisés en écriture. En premier lieu, l'affrontement physique entre Requiem et Otto von Todt s'étire, avec une utilisation d'armes très particulières. Leur utilisation reprend quand Rebecca doit se défendre contre le même assaillant. D'un côté, ça fait partie de ce qu'attend le lecteur : des affrontements spectaculaires et frontaux. De l'autre côté pourquoi y consacrer tant de pages ? En prenant la question dans l'autre sens, le lecteur se dit que c'est l'intention de l'auteur, un choix délibéré. Cette énumération d'armes de collection à quelque chose d'obscène : un marteau de guerre italien du seizième siècle, la rapière trident (offerte à l'électeur Christian premier de Saxe par le duc de Mantua en 1587), un bouclier médiéval avec épée incorporée gantelet et briseurs de lames, l'aspersoir d'eau bénite à canons multiples (arme ayant appartenue au Pape Clément VII), une arbalète avec pistolet à rouet intégré, la mitrailleuse à piano. Or le lecteur peut faire confiance à Pat Mills pour n'avoir intégré que des armes ayant existé. Du coup, ce passage tient autant de la farce macabre pour un affrontement grotesque, que du constat de l'énergie déployée par la race humaine pour inventer des machines servant à se détruire, à s'exterminer. Du coup, les exagérations grotesques du monde de Résurrection semblent un peu fade comparées à la réalité historique.



Le lecteur comprend bien que les pages consacrées à l'exercice de remise en forme de Leah Hirsig (exterminer des créatures agressives) visent à montrer que la cruauté et la violence n'est pas l'apanage des mâles de l'espèce humaine. Vient ensuite, ce retour sur une phase de l'humanité : une guerre entre robots. Bien sûr, le lecteur peut y voir un clin d'œil à la série A.B.C. Warriors de Mills publiée dans 2000 AD. Il peut aussi y voir un nouveau commentaire sur les outils fabriqués par les humains, leur destination d'usage, et la perpétuation des engins de mort, même après la fin de la race humaine. La création du général Nathaniel Salem semble une nouvelle outrance de mauvais goût, juste une excuse pour quelques scènes de sexe, avec une dimension malsaine de voyeurisme. En plus le scénariste construit une séquence au déroulé en ellipse, générant un moment de confusion chez le lecteur quant à la chronologie des déplacements de Salem. D'un autre côté, quand il repense à l'énergie dépensée pour s'auto-détruire, au niveau de perversion que cela représente, le lecteur ne peut que se rendre à l'évidence : l'être humain est capable de dépenser la même énergie dans les perversions sexuelles. Dans le monde dépravé de Résurrection, au système de valeurs inversé, il est tout naturel que la soif de domination s'exprime également par les relations sexuelles, et que toutes les déviances imaginables y existent. Le scénariste met en scène une autre forme d'agressivité, de façon de se détruire.

Les deux créateurs laissent s'exprimer toute la démesure de leur imagination macabre, dans un récit de violence et de sang, d'une générosité pouvant faire reculer le lecteur timide. Ce nouveau tome fait un peu progresser l'intrigue générale, tout en développant de nombreux fils narratifs secondaires, dans une richesse telle qu'il peut sembler se disperser. Il faut donc l'envisager comme un chapitre dans une histoire au long cours. Dans un premier temps, le lecteur est trop heureux de pouvoir retrouver la profusion graphique d'Olivier Ledroit, sa capacité à créer et à animer des personnages aussi cruels et uniques, à décrire des environnements infernaux avec une cohérence visuelle extraordinaire, à mettre en scène des situations hallucinantes, tout en en conservant leur lisibilité. Il reçoit le choc des pages, prend le temps d'examiner chaque détail qui vient encore donner plus de consistance à ce récit et cet univers hors norme. De temps à autre, il se rappelle que la narration de Pat Mills ne manque pas de mordant et de tranchant, à la fois dans des remarques acerbes sur le comportement de la race humaine, à la fois dans des situations délirantes, faisant totalement sens dans le contexte de cette série. Ces deux créateurs ont réussi le pari de créer un enfer totalement baroque, outré et premier degré, à lui donner une consistance extraordinaire, prenant le lecteur à la gorge, et à en faire le support d'une intrigue ambitieuse, et de réflexions sans concession sur le genre humain.