Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Franck Tacito. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Franck Tacito. Afficher tous les articles

mardi 18 janvier 2022

Claudia - Tome 05: La nuit du loup-garou

Fais ce que tu voudras sera le tout de la loi.


Ce tome fait suite à Claudia - Tome 04: La marque de la bête (2010) qu'il faut avoir lu avant. Dans la mesure où il s'agit d'une histoire à suivre, il faut avoir commencé par le premier. Il est initialement paru en 2021, publié par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée et encrée par Franck Tacito. La mise en couleurs a été réalisée par SLO, et la traduction a été assurée par Jacques Collin. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.


Dans une belle demeure familiale de Gipperswick en Angleterre en 2002, Carly Blackwell est assise sur le rebord d'un lit dans sa chambre, en train de feuilleter un album photo de sa mère. Son ami Jim lui fait observer qu'il est temps de partir pour ne pas être en retard à sa fête. Elle lui montre plusieurs pages de l'album car plusieurs photographies sont troublantes. Pour commencer, sa mère lui a toujours décrit ses grands-parents allemands comme des aristocrates prussiens vivant dans un château, mais visiblement lui était conducteur de locomotive et il est mort pendant la guerre. Sa grand-mère est venue vivre en Angleterre avec Claudia, des immigrées clandestines vraisemblablement. Elle était femme de chambre chez des aristocrates. Mais une photographie montre qu'elle avait certainement d'autres attributions : soubrette en tenue sexy soumise au regard lubrique de plusieurs hommes. Dans la photographie suivante, maman Claudia et le fils du maître de maison: elle devait l'appeler monsieur. La grand-mère devait vraiment bien s'entendre avec le propriétaire parce qu'il a payé des études très coûteuses à Claudia. Page suivant : la voilà au début des années soixante, et il est indiqué au dos de la photographie qu'il s'agit de Kristine Keeler à côté d'elle. Jim sait de qui il s'agit : la mondaine qui a fait tomber le gouvernement britannique.



Page suivante, plusieurs photographies montrent Claudia à la piscine de Cliveden d'où a éclaté le scandale Profumo. Au dos, une inscription : Chrissie n'était pas la seule. Puis Milo Dupuis l'a embauchée dans son magasin d'antiquités, avant que ça ne devienne un salon de coiffure. Sur la photographie, Milo se tient derrière Claudia, tous les deux dans des costumes collants de cérémonie macabre : Carly se dit que sa mère avait dû se joindre à une troupe de théâtre. La collection de photographies continue montrant Sean, un bel homme, assis sur le capot de sa voiture de sport puis embrassant Claudia, puis allongé avec un trou dans la tête alors que Claudia tient un revolver encore fumant, certainement une mise en scène dans le cadre d'une pièce de théâtre amateur,. La suite de l'album montre Claudia voyageant en Inde en tenue hippie, en Californie sur les genoux de Charles Manson, et enfin en Angleterre où, Milo étant mort, elle a transformé le magasin d'antiquités en salon de coiffure. Vient une photographie de groupe : Claudia entourée de sir Cecil Molson, lord Victor Bradley, les époux Hamilton-Marshal, le colonel Ogilvy Smythe et son épouse Pamela, la meilleure amie de Claudia. Puis une photo de Claudia tenant Carly nourrisson dans ses bras.


Le lecteur n'y croyait plus : onze ans écoulés depuis le tome précédent et contre toute attente un tome 5 qui reprend là où s'était arrêté le 4. Du coup, il se rend directement à la dernière page en espérant à demi trouver le mot fin. Perdu : il découvre un petit cartouche contenant les mots À suivre… Bonne surprise : ce nouveau tome est réalisé par les créateurs initiaux de la série qui ont réalisé tous les autres tomes. Pat Mills revient pour poursuivre l'histoire de Claudia, ce chevalier vampire, vivant sur la planète Résurrection, dans la dimension de la vie après la mort. En parallèle, il montre comment sa fille Carly retrouve des témoins du passé sur la vie de sa mère. Il est impossible de savoir si le scénariste a recalibré son histoire en fonction du nombre de tomes négocié avec l'éditeur et avec le dessinateur. Toujours est-il que ce chapitre commence avec l'histoire personnelle de Claudia. Il se déroule en 2002, et les images laissent à penser que les photographies de l'album de famille datent de la fin des années 1940, ce qui voudrait dire que Claudia avait autour de 40 ans quand elle a eu sa fille dont le vingt-et-unième anniversaire dans quelques jours. Le lecteur apprend ainsi le vrai nom de Claudia von Manstein : Maria Schmidt. L'évocation de différents moments de la vie de Claudia/Maria emmène le lecteur dans des endroits variés : Franck Tacito est totalement impliqué de la première page à la dernière, avec des cases descriptives très détaillées et peut-être un peu plus agréables à l'œil avec des traits de contour moins cassants, moins anguleux.



La tâche de l'artiste est immense. Il met en images une série dérivée et il doit réussir à reproduire une partie des caractéristiques et de l'ambiance de la série mère, or celle-ci est dessinée par un artiste hors pair, réalisant des pages hors norme, d'une densité hallucinante, avec des visions dantesques. L'intensité du souffle gothique et épique n'est pas aussi élevée dans ces pages, mais il est bien présent, et l'esprit de la série Requiem est respecté. Dans un premier temps, Tacito réalise des planches mettant en scène Carly et Jim qui se tient dans son dos, avec des images fixes comme photographiées de Claudia à différents moments de sa vie. Le lecteur est animé d'une curiosité similaire à celle des tourtereaux pour en apprendre plus sur la vie du personnage principal. Il regarde dans le détail chaque lieu, chaque personnage, chaque tenue vestimentaire, chaque accessoire, comme s'il était lui-même en train d'examiner les photographies. Il en mesure d'autant mieux la densité de détails, et il détecte une saveur de second degré discret dans les attitudes parfois artificiellement posées, ou très étudiées. Il se rend compte que cette saveur entre en résonnance avec l'incroyable naïveté dont font preuve les promis. Prise une par une, chaque situation peut être expliquée par un concours de circonstance plus ou moins probable, mais cumulées elles deviennent un faisceau de preuves qui ne peut pas laisser place au doute. À l'évidence, les créateurs se moquent franchement de ces oies blanches, et le lecteur se rappelle qu'il s'agit d'une série qui ne fait pas dans la dentelle, mais plutôt dans l'exagération grotesque, morbide et malsaine.


À l'issue de cette première séquence, le récit revient à la créature qui donne son nom à la série et à Gippeswick en Angleterre, mais en 1657. Même après plusieurs mois ou plusieurs années, le lecteur se souvient parfaitement de la situation inconfortable dans laquelle il avait laissé Claudia : allongée et entravée sur un plancher, avec un plateau chargé de lourdes pierres, posé sur le corps. Dès la planche 9, le lecteur a une vision de Claudia totalement nue, dès la planche 10 le massacre a commencé. Dès la planche 12, la matière cervicale s'échappe d'une boîte crânienne fracassée. Il faut juste patienter jusqu'à la planche 27 pour se retrouver dans l'exubérance visuelle de Résurrection, en Draconie. Tout est bien là, représenté également dans le détail avec un entrain communicatif : le costume moulant de cuir rouge de Claudia avec des talons aiguilles impossibles et un motif de croix au niveau du pubis, la démesure primale des loups garous avec des pointes métalliques sur leur harnais, le faste de la salle à manger de sire Mortis avec un luxe de détails incroyable pour représenter son aménagement et son ameublement, l'escalier extérieur monumental qui mène jusqu'à l'entrée avec un statuaire colossal, elles aussi représentées avec minutie, etc.



Même le lecteur le plus accro à Olivier Ledroit finit par se laisser emporter par la narration visuelle de Franck Tacito. Son découpage de planche est plus sage, majoritairement des cases rectangulaires, avec ou sans bordures, quelques inserts, quelques fondus entre deux images, régulièrement une case plus grande servant de fond à toute la page, sur laquelle les autres cases sont posées. Les planches 2 à 6 sont découpées selon une grille de 3 par 3, ce qui correspond bien à l'impression donnée en regardant une photographie après l'autre, ce qui n'empêche pas qu'il puisse y avoir une continuité visuelle sur les 3 cases d'une même bande, par exemple quand Claudia est dans la piscine en planche 3. Lorsqu'elle descend dans le sous-sol du salon de coiffure, Tacito utilise également les tampons cabalistiques en surimpression comme Ledroit dans Requiem. En planche 10, Claudia envoie valdinguer les pierres qui l'écrasent, et l'artiste utilise des cases en insert de part et d'autre pour montrer leur impact. En planche 16, le lecteur découvre un dessin de Claudia comme si c'est lui qui le tient à bout de bras, avec ses deux mains. En planche 38, Claudia se jette sur un gigantesque loup garou tenant fermement son épée devant elle, et le lecteur a presque un mouvement de recul sous le choc de l'impact.


Pas de doute, cela valait le coup d'attendre 11 ans pour retrouver le dessinateur aussi en forme. Pat Mills n'est pas en reste. Une fois qu'il a capté la fibre d'humour grotesque, le lecteur peut alors relever les attaques du scénariste, celles-ci étant très appuyées : la mère qui a instrumentalisé sa fille pour son profit, les gourous meurtriers avec Charles Manson (1934-2017), les riches qui peuvent agir au-dessus des lois, la concupiscence hypocrite des hommes d'église taraudés par leur sexualité réprimée, la construction d'une identité factice par la méthode Coué, l'éducation par les châtiments corporels jusqu'à ce que ça rentre, le corps de la femme comme objet, les crimes immondes dans les camps de concentration, l'addiction à une substance (ici Sire Mortis accro au sang), la force irrépressible de la pulsion sexuelle sans entrave. De temps à autre, le lecteur prend conscience que derrière l'outrance, le scénariste met en scène des thèmes plus subtils comme l'émancipation totale de Claudia Demona, ou la puissance du refoulé et du déni avec la différence entre les prêtres pédophiles et la conscience de sire Mortis d'être un monstre.


Pat Mills & Franck Tacito sont de retour et ce n'est pas juste une affaire de sous. Ils sont aussi investis l'un que l'autre dans leur récit, à la fois la narration visuelle déchaînée, à la fois les situations et les comportements morbides et grotesques, pour évoquer les pires penchants de l'humanité, sans concession, mais avec une dose d'humour noir.



dimanche 3 juin 2018

Claudia - Tome 04: La marque de la bête

Rajoutez des pierres !

Ce tome fait suit à Opium Rouge qu'il faut avoir lu avant. Dans la mesure où il s'agit d'une histoire à suivre, il faut avoir commencé par le premier. Il est initialement paru en 2010, publié par les éditions Nickel. Il a bénéficié d'une réédition en 2018 par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée, encrée et mise en couleurs par Franck Tacito. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.

À Gippeswick, Angleterre, en 2002, Carly Blackwell se rend au salon de coiffure de sa mère, accompagnée de Jim son fiancée. Il découvre un local avec les équipements de coiffure attendus, mais aussi un registre de rendez-vous vide. Dans le même temps, dans la crypte du sous-sol, le colonel Pamela et leurs sbires s'apprêtent à sacrifier la prostituée qui avait été engagée pour une cérémonie par Claudia Blackwell et qui en avait réchappé. Carly et Jim continuent de faire le tour du propriétaire et descendent au sous-sol en imaginant comment aménager la salle de sport qu'ils veulent y installer. Ils ont l'impression d'entendre un cri dans une salle au fond. Alors que Carly commence à tambouriner sur la porte, le colonel et Pamela l'ouvrent et lui expliquent, ainsi qu'à Jim, qu'il sont en train de préparer une fête pour son vingt-et-unième anniversaire qui tombe pour Halloween, et que Pamela a poussé un cri en voyant les masques achetés par le Colonel. Les 2 tourtereaux semblent satisfaits par ces explications et sortent de l'établissement. Carly explique à Jim qu'elle a fait faire une analyse graphologique de l'écriture de sa mère et que le résultat décrit une personnalité perverse et méchante.


Sur Résurrection, Claudia Demona se retrouve prise entre 2 feux : Le Pèlerin accompagné de Martini Shot & Grozny Pork d'un côté, la police de Résurrection menée par l'inspecteur Gol Gotha et le capitaine Kurse de l'autre. L'affrontement prend fin quand le Pèlerin balance une grenade d'eau bénite sur les vampires de la police. Grozny Pork, Martini Shot et Claudia sont capturés. Mais elle parvient à convaincre l'inspecteur et le capitaine qu'elle était en fait de leur côté et qu'elle seule est capable de retrouver le Pèlerin en suivant son odeur caractéristique de vivant. Elle le retrouve dans un salon de tatouage. Pendant ce temps-là, Elizabeth Bathory a rejoint Sabre Eretica qui a organisé sa partie de chasse au dragon. Il a recruté Egil Skallagrim, le Baron Samedi, Harvey Texarkana, Peter Blutsauger (le vampire de Düsseldorf), Iron Brew, Lucrèce Nachzehrer, Marcel Neuntoter, pour préparer l'appât et disposer d'assez de force de frappe pour tuer le monstre cracheur de flammes.

Après un tome 3 exceptionnel, le lecteur a hâte de retrouver la suite des aventures grotesques et morbides de Claudia Demona. Il a le plaisir de constater que l'équipe artistique est restée la même, scénariste et dessinateur. Franck Tacito reste toujours aussi impressionnant dans son implication totale pour donner à voir tout ce qu'imagine Pat Mills, et il a fort à faire. Pour commencer, la distribution de personnages continue de grandir, avec le retour de Kurse et Gotha, de Bathory et de Sabre Eretica, du Colonel et de Pamela. D'autres personnages font leur apparition, tels que l'équipe de chasseurs (6 nouveaux personnages) et les goules tatoués dans la peau de Claudia (Oxycrate, Élémanzer, Grizzel Greedigut). Pour chacun il prend soin de leur concevoir une apparence visuelle spécifique, cohérente avec ce que le lecteur apprend sur chacun d'eux. Ces personnages présentent tous une apparence morbide avec des exagérations dans leur physionomie qui les placent entre l'horreur et le grotesque, l'artiste arrivant à amalgamer ces 2 composantes, sans que l'une ne prenne le pas sur l'autre ou ne la neutralise.


Le niveau d'exigence du scénario ne se limite pas à la distribution, il y a également les différents lieux, souvent monumentaux, écrasant les personnages par leur gigantisme : les sous-sols sans fin du salon de coiffure, et la pièce des sacrifices, le club Slimelights et sa scène où se produit un groupe punk, les rues de Résurrection traversées par le Pèlerin lors de sa fuite, sa salle de tatouage, les ruines au milieu desquelles se déroulent la chasse au dragon, etc. À chaque fois, l'artiste fait le nécessaire pour rendre compte du volume de l'environnement, des dimensions des constructions, toutes finement ouvragées. Par comparaison avec le tome précédent, le lecteur remarque un encrage moins appuyé, un peu plus lâche, diminuant l'impression figée des planches, mais donnant aussi une impression moins finie des dessins. Comme dans les tomes précédents, l'artiste doit également concevoir des prises de vues qui permettent au lecteur de comprendre la démesure de ce à quoi il assiste, de laisser assez de place aux personnages, tout en restant lisible. À 15 reprises, il utilise une mise en page sur une double page, soit 30 pages sur 48. Cela lui permet de disposer d'assez d'espace pour rende compte du caractère monumental de la situation. Il joue également avec les bordures de cases, pouvant aussi bien assembler des cases en trapèze, que structurer sa composition à partir d'une image ronde au centre de la double page. Le lecteur observe que l'inventivité de Franck Tacito n'arrive pas complètement à compenser la propension de Pat Mills à concevoir une page comme un tableau sur lequel il accole des cellules de texte ou des dialogues qui apportent de nombreuses informations. Cette approche narrative lui permet de densifier sa narration, mais elle donne parfois la sensation d'un texte illustré, plus que d'une bande dessinée.

Franck Tacito ne démérite pas dans ce quatrième tome, avec des dessins toujours aussi denses, et des visions cyclopéennes qui n'ont pas peur de montrer l'horreur de la chair torturée. Le lecteur peut s'amuser aussi à sortir de la narration pour relever les détails supplémentaires inclus par l'artiste, qu'il s'agisse d'un tentacule ou d'une langue allant fourrager dans des parties intimes, ou l'apparence bien répugnante d'Oxycrate, ou encore les peaux prêtes à enfiler du Pèlerin.

En entamant ce tome, le lecteur est un peu inquiet car il est paru en 2010 et il n'y en a pas eu depuis, or il s'achève avec Claudia soumise à la question et il appelle une suite. Cela n'empêche pas que Pat Mills en donne pour son argent au lecteur avec une narration bien dense, à laquelle Franck Tacito fait honneur. En ne voyant que 4 tomes de disponible, le lecteur pouvait supposer qu'il saurait si Claudia réussirait ou non à échapper en son sort. Il n'en est rien, mais sa situation évolue rapidement. Le tome précédent laissait en suspens de nombreuses questions relatives à la Téléviza (le dispositif technologique permettant de passer de Résurrection à la Terre), à l'addiction de Claudia à l'opium rouge, à son amour pour Bathory, au sort de Carly Blackwell, aux capacités réelles du Pèlerin et à son origine, etc. Pat Mills maîtrise bien le format de la bande dessinée franco-belge, et il n'est pas question de décompression ici. La séquence d'introduction à Gippeswick permet de se rendre compte que la congrégation de Claudia Blackwell ne reste pas les bras croisés, et que le caractère de sa fille Carly oscille entre la naïveté d'une oie blanche et une forme d'initiative engendrée par sa curiosité, avec le résultat très décapant de l'analyse graphologique.

Une fois passée cette introduction, le lecteur constate que Claudia Demona apparaît dans 24 pages sur les 41 restantes. Pour autant il ne ressent pas de frustration car le scénariste a construit son récit de manière à ce que les différents personnages secondaires puissent bénéficier d'une ou deux planches pour se développer, et que chacune de ces scènes contribue à ouvrir l'horizon du récit. Il apprécie d'en apprendre plus sur le mystérieux Pèlerin et sur l'origine de ce McGuffin bien pratique qu'est la téléviza. Les séquences de chasse au dragon en disent long sur le caractère d'Elizabeth Bathory. Contre toute attente, monsieur Martini Shot et Grozny Pork ne se limitent pas à des personnages bouffons, et se développent dans une direction très inattendue. Non seulement les personnages continuent de gagner en épaisseur, au travers de leur histoire personnelle et de leurs motivations, mais en plus l'histoire progresse de manière significative, sur toutes les questions laissées en suspens citées ci-dessus. De fait, Pat Mills a réussi à donner progressivement de l'ampleur à son récit, en intégrant petit à petit d'autres personnages, tout en conservant l'unité de sa narration, sans que le lecteur n'éprouve la sensation de papillonner d'un endroit à un autre. Il conserve également les touches d'humour noir, macabre, et parfois de grosse farce bien lourde, que ce soit avec un groupe punk bien gras, ou avec les individus recrutés par Sabre Eretica, tous méchamment parodiques.



Ce quatrième tome est également l'occasion pour Pat Mills de développer de nouveaux thèmes, à chaque fois avec son regard très personnel. L'analyse graphologique semble un peu outrée dans ce qu'elle est capable de révéler d'un individu uniquement à partir de son écriture. Mais il s'agit surtout pour l'auteur de mettre en avant qu'il y a de sacrés tordus parmi la race humaine. Il évoque également l'irrespect érigé en dogme par le punk, la chasse comme étant un sport de classe (surtout en Angleterre), la chasse aux sorcières et ses massacres de femmes innocentes par des illuminés prétendant entendre la voix de Dieu, la traîtrise et la fourberie, les actes déconnectés des intentions, et les démarches transgenres. Pour ce dernier thème, un lecteur non familier de Pat Mills peut se demander si la farce au travers de laquelle il évoque les individus transgenres ne serait pas à charge. Un lecteur familier de Pat Mills sait que son indignation et sa colère s'exercent contre les abus d'autorité et de pouvoir, mais pas contre les minorités opprimées. Sous réserve d'avoir ce point de vue en tête, le lecteur assiste à une scène savoureuse dans sa dérision.


Ce quatrième tome développe le récit avec les mêmes caractéristiques que les 3 premiers : des dessins monumentaux bourrés de détails, une intrigue bien fournie, complétée par un humour macabre servi bien noir et des thèmes ambitieux. Il ne reste plus qu'à espérer que cette histoire connaîtra un jour sa fin.

samedi 2 juin 2018

Claudia - Tome 03: Opium rouge

Hématomane

Ce tome est le troisième d'une série en cours de parution ; il fait suite à Femmes violentes. Il est initialement paru en 2007, publié par les éditions Nickel. Il a bénéficié d'une réédition en 2017 par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée, encrée et mise en couleurs par Franck Tacito. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.

À Gippeswick, en Angleterre, en 2002, Carly Blackwell se rend dans la maison de sa mère, accompagnée de Jim son fiancé. Elle se gare à l'extérieur de l'enceinte, sans se rendre compte qu'une autre voiture se gare à quelques dizaines derrière, avec à son bord le colonel et Pamela. Elle et Jim parcourent les pièces et commencent à trier les affaires personnelles de Claudia Blackwell. Jim découvre des sous-vêtements comme un corset de soie rouge, avec une ceinture ornée d'une tête de mort, que Carly trouve du plus mauvais goût. Il découvre également une mallette fermée par un code. Sa tentative pour l'ouvrir se solde par le déclenchement du système de protection qui libère un vol d'insectes agressifs.

Sur Résurrection, Claudia Demona se jette dans la bataille à laquelle se livrent les défunts politiciens, épée dans une main, pistolet dans l'autre. Elle est à la recherche du Pèlerin, un vivant parmi les morts, mais son odeur de vivant est masquée par des déodorants qu'il s'est injecté dans les glandes. Alors qu'elle se fraye un chemin en descendant sur une pente, elle aperçoit Elizabeth Bathory en contrebas, conduisant sa voiture. Elle se précipite pour se placer en avant de son chemin et grimper dans le véhicule, mais Bathory essaye de l'écraser. Claudia récupère une moto sur le champ de bataille et s'élance à sa suite, essayant d'écraser l'inspecteur Gol Gotha. Ce dernier la stoppe net dans sa course, la faisant violemment choir de sa moto. Claudia termine au poste, au quartier général de la police à Nécropolis. Gol Gotha l'interroge, et elle essaye de lui faire coup de la demoiselle en détresse, avec une bonne spontanéité dans les sanglots.


Le lecteur est complètement déstabilisé par le début de ce troisième tome car Pat Mills prend soin d'effectuer un rappel des principaux événements précédents, ainsi que des enjeux pour les personnages. Voilà qui ne lui ressemble pas du tout, que lui arrive-t-il ? Au-delà de la taquinerie pour ses tics d'écriture assez idiosyncrasiques, le lecteur retrouve la structure habituelle du récit, en particulier la séquence d'ouverture sur Terre à Gippeswick en Angleterre, aux côtés de Carly Backwell qui doit commencer à trier les affaires de sa défunte mère. Elle continue d'être observée à son insu, par les membres de la congrégation satanique, et elle commence à se retrouver face à des indices de la double vie de sa mère. Le langage corporel de son fiancé montre qu'il comprend très bien la nature de ce qu'il trouve, Franck Tacito s'amusant à faire apparaître le décalage entre sa compréhension et le comportement d'oie blanche de Carly. Dans cette séquence, il réalise également 2 dessins occupant 2 tiers de la page, absolument dantesques, que ce soit la nuée d'insectes infernaux, ou la vision de la porte de l'au-delà.

Claudia reprend le devant de la scène à partir de la page 7. Le lecteur est sensible à ce premier dessin occupant les 2 tiers de la page, où elle s'avance vers lui dans une tenue de cuir ajustée, les armes à la main, les canines dehors, et de petites lunettes rondes faisant penser à celle de Lara Croft. Elle se jette dans la mêlée dans la double page suivante. Le lecteur peut apprécier la construction de la page avec des cases en pourtour du dessin principal qui montre la progression sauvage de Claudia, sa détermination, et dans le coin diamétralement opposé le Pèlerin en train de l'observer. Tacito a dépassé le stade de la belle double planche pour une composition qui associe la force d'un dessin de grande taille, avec la dimension narrative de la planche. Il conserve également son goût pour les détails qui tuent, incitant le lecteur à observer les détails, comme les accessoires sur les pointes des bottes de Claudia, preuve à la fois de l'intensité de son implication dans les dessins, et de son sens de l'humour noir et sanglant. La double page suivante reprendre ce type de construction, avec une vision infernale de Claudia chevauchant sa moto, comme le motard sortant des enfers sur la pochette de Bat out of Hell de Meat Loaf, illustration légendaire de Richard Corben. À nouveau la narration est assurée par les cases plus petites positionnée autour de cette image centrale.


Tout au long de ce tome, le lecteur apprécie la progression de Franck Tacito en termes narratifs, ayant conçu une manière de concilier les images monumentales d'Olivier Ledroit présentes dans la série mère Requiem, et une narration plus fluide. Le lecteur peut se régaler de la vision dantesque du quartier général de la police et de son imposant statuaire, de la réserve personnelle de Gol Gotha en approvisionnement de sang sur des femmes bien en vie, d'Elizabeth Bathory chevauchant une bête infernale pour se livrer à a chasse, de Claudia prenant un bain de sang dans ses appartements, hantée par les visions du visage de Bathory, de l'hallucinante cérémonie de mariage, de la macabre promenade au jardin d'enfants, ou de la descente de police dans l'établissement Slimelights, avec la présence d'images pieuses. Le lecteur reste épaté par ces images choc et spectaculaires, avec un haut niveau de détails, et une force picturale à la hauteur des visions exigées par le scénario. Franck Tacito a réussi à développer son langage visuel personnel, à assimiler les influences d'Olivier Ledroit, sans le singer, et à progresser en compétences techniques, pour des pages sophistiquées, transcrivant avec force la démesure du scénario, la perversion macabre de Résurrection. Le lecteur s'aperçoit en cours de lecture qu'il en vient à oublier la série mère et apprécier les pages pour elles-mêmes.

La narration de Franck Tacito a gagné en naturel, en fluidité et en efficacité. Le lecteur peut se laisser porter par l'enchaînement des cases, le divertissement généré par leur force spectaculaire. Il peut aussi prendre le temps de ralentir sa lecture pour mieux savourer les détails visuels. La collaboration entre le dessinateur et le scénariste a gagné en harmonie, donnant l'impression qu'il s'agit d'un seul auteur. En particulier, Frank Tacito a réussi à trouver le bon dosage entre l'intrigue, les péripéties dans les scènes d'action, et l'humour si particulier de Pat Mills. Cette dernière composante pose un défi pour la plupart des artistes qui collaborent avec lui, car il faut savoir l'intégrer sans qu'elle ne prenne le pas sur l'histoire, mais sans qu'elle ne semble non plus rajoutée artificiellement, au risque que l'humour apparaisse en décalage avec le reste des composantes. L'exubérance des dessins permet que les exagérations y trouvent leur place, au point d'équilibre parfait entre des éléments à prendre au premier, et l'exagération d'une convention qui indique au lecteur qu'il lit une forme de parodie. Par exemple dans la page d'ouverture, une femme d'un certain âge porte un tailleur très serré et des talons d'une hauteur déraisonnable. Elle apparaît à la fois comme une femme avec une forte volonté refusant de se conformer aux exigences du politiquement correct, et à la fois comme une caricature de ce genre de personnage utilisant sa sexualité pour provoquer, même quand elle en a passé l'âge.


Par la force des choses, l'environnement parodique de Résurrection se prête plus à ce genre d'élément comique caricatural. Mais le degré de difficulté pour l'artiste reste élevé. Il doit éviter de forcer la dose pour ne pas réduire à néant la tension dramatique ou l'intérêt du lecteur pour l'intrigue, et trouver des éléments tellement outrés qu'ils ressortent quand même dans un environnement où tout est déjà exagéré. À nouveau Franck Tacito s'en tire haut la main, avec un naturel épatant. Il y a bien sûr l'apparence outrée des personnages, avec le petit plus qui fait toute la différence, comme les accessoires des bottes de Claudia Demona, les tenues mi-érotiques, mi-comiques des femmes de la réserve de sang de Gol Gotha, les différentes créatures rencontrées dans les rues de Nécropolis, et leurs occupations ou accessoires improbables, les expressions des damoiseaux d'honneur lors du mariage de Claudia, l'entrain avec lequel Claudia s'élance dans l'eau et son maillot de bain riquiqui à base de croix inversée, les tenues fétichistes dans le club Slimelights, etc. À chaque page, le lecteur peut se délecter de l'inventivité baroque et sarcastique de l'artiste. Il s'avère tout aussi efficace pour les éléments horrifiques, avec la cruauté et la perversion attendues dans un récit de ce genre.

Grâce à la partie graphique, le lecteur s'immerge tout de suite dans ce tome, mariant avec adresse l'intrigue, l'humour, le macabre, le gothique, le grotesque et les sentiments exacerbés. Le lecteur sait que l'intrigue va progresser vers sa résolution dans le tome suivante, Claudia Demona se rapprochant du Pèlerin qui sait où trouver une téléviza (le bidule qui permet de passer de Résurrection vers la Terre), Carly Blackwell se rapprochant de son sort funeste. Pourtant ses attentes sont dépassées par les développements contenus dans ce tome. Claudia Demona est arrêtée par la police, elle tombe amoureuse, elle se languit d'amour qui semble bien authentique. Pat Mills intègre d'autres personnages de la série Requiem avec naturel, comme le capitaine Kurse, ou Igor. Encore plus inattendu, il fait enfin un usage intéressant du concept que le temps s'écoule à l'inverse sur Résurrection. Le lecteur découvre abasourdi et enchanté Claudia et Shinodi emmener leurs enfants dans un parc avec des jeux. Une scène d'une rare perversion du fait de la nature des enfants sur Résurrection. Le scénariste prend ainsi le lecteur par surprise à plusieurs reprises, avec des nouveaux concepts pas encore abordés dans la série.


Lorsqu'il s'est lancé dans la série dérivée Claudia, le lecteur venait surtout retrouver l'ambiance qui l'avait séduit dans la série mère Requiem, tout en sachant qu'il ne retrouverait les mêmes visuels si riches d'Olivier Ledroit. Après 2 tomes plaisants ayant prouvé l'implication totale des auteurs, il découvre un troisième tome dans lequel ils sont en symbiose créatrice, avec une intrigue qui avance, des visuels à la hauteur de la démesure du récit, une narration fluide, et un humour qui fait mouche, sans supplanter les autres composantes du récit.


vendredi 1 juin 2018

Claudia - Tome 02: Femmes violentes

Les corps sont cuits, mais pas incinérés.

Ce tome est le deuxième d'une série en cours de parution ; il fait suite à La porte des Enfers. Il est initialement paru en 2006, publié par les éditions Nickel. Il a bénéficié d'une réédition en 2017 par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée, encrée et mise en couleurs par Franck Tacito. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.

À Gippeswick, en Angleterre, en 2002, Carly Blackwell est en train de courir sur un tapis dans une salle de sport, en papotant avec sa voisine. Carly évoque son projet d'ouvrir une salle de sport dans les 6 mois, avant ses 21 ans. En réponse à une question de sa voisine, elle répond qu'elle va utiliser l'argent de son héritage, sa mère Claudia étant décédée. Sa voisine répond à sa question sur sa brûlure au poignet. Elle explique qu'elle exerce le métier de prostituée et ce que lui est arrivé il y a quelques semaines au cours d'une prestation. Une femme l'avait engagée pour ce qu'elle croyait être une orgie, mais qui s'est avérée être un rituel de magie noir. Elle s'est retrouvée allongée et attachée au milieu d'un pentacle, devant être sacrifiée par la gardienne des Enfers. Au milieu de la cérémonie, elle a profité qu'un des participants ait une crise cardiaque, pour se libérer avec la flamme d'une bougie et pour s'enfuir en montant au rez-de-chaussée et en brisant une vitrine de l'intérieur. La gardienne des Enfers se faisait appeler Claudia.


Sur Résurrection, Claudia Demona a perdu connaissance, étourdie par la lumière. Elle est emmenée inconsciente par Monsieur Martini et son sbire Grozny Pork. Elle reprend connaissance affublée d'un costume d'écolière, attachée à une chaise électrique, subissant la diatribe de Jackal, un des sbires de monsieur Martini. Elle urine sciemment sous elle pour que le liquide se répande jusqu'aux pieds de Jackal. Ainsi quand il abaisse la manette, le courant passe à travers elle, mais l'électrocute également. Elle se libère, quitte la pièce et parvient à une autre pièce dont les murs sont décorés d'une collection d'insectes. Elle neutralise son nouvel agresseur en un temps record. Dans une autre pièce, monsieur Martini et Grozny Pork suivent sa progression par des caméras présentent dans chaque pièce, qui sont autant de plateau de tournage. Ils ont enrôlé Claudia à son insu dans un snuff movie dont elle est la victime.

Tout lecteur normalement constitué a choisi son camp à l'issue du premier tome de la série. Soit il est parti dégoûté par la tonalité de farce grossière, l'accumulation de comportements outranciers et vulgaires, et le traitement de l'image de la femme, en jurant qu'on ne l'y reprendrait jamais plus. Soit il a autant apprécié ces provocations crasses, que le portrait d'une femme arriviste et égoïste, prêt à sacrifier les autres, comme le premier homme venu, ayant les mêmes dispositions d'esprit s'entend. Forcément s'il est revenu pour le tome 2, c'est qu'il appartient à la deuxième catégorie et qu'il attend avec impatience l'affrontement entre Claudia et Pus, le gugusse qui ressemble à une verge avec 2 testicules. La scène d'introduction lui rappelle qu'il est bien dans la série dérivée de Requiem, puisque Pat Mills commence par montrer ce qui se passe sur Terre avec Carly en guise d'introduction (dans Requiem il commence par une scène dans le passé se déroulant sur Terre). Toutefois dès la page 3, le lecteur retrouve la preuve du degré d'implication de Franck Tacito avec le costume de Gardienne des Enfers pour Claudia Blackwell, et une paroi en pierre de taille en arrière-plan, avec un pentagramme en surimpression. Comme dans le tome 1, l'artiste a à cœur de rendre compte de la démesure décadente dans laquelle se déroule l'histoire.


Ainsi dès la page 4, le lecteur contemple un gigantesque visage sculpté dominant l'autel du sacrifice, ornementé d'inscription gravée dans la pierre. Pour le retour sur Résurrection, il voit des créatures arachnides transportant des caméras sur le dos, particulièrement répugnantes. Il n'est bien sûr pas possible de déterminer à la lecture dans quelle proportion le scénariste a conçu les créatures et les environnements par ses indications, mais il est certain que l'artiste leur a donné corps de manière saisissante. Dans le registre des décors, les différentes pièces correspondant aux scènes du film sont bien glauques, et la prise de vue culmine dans une vue d'ensemble des studios s'étalant sur 2 pages, bourrée de détails pour le lecteur qui souhaite prendre le temps de les observer. La séquence de cérémonie funéraire est l'occasion d'admirer une cathédrale aux dimensions cyclopéennes, d'abord à l'extérieur (un dessin en pleine page), puis à l'intérieur (un dessine en double page), toujours avec la même obsession du détail. Par la suite, le lecteur tombe encore en arrêt devant un champ de bataille. De passage dans le quartier du Dépotoir, il se rend compte qu'il s'est arrêté de lui-même pour détailler les façades et les occupations des zombies dans ce dessin en double page. Toutes les réticences qu'il avait pu éprouver dans le premier tome sont levées. Franck Tacito est totalement impliqué dans l'illustration de cette série et il se donne à fond.

L'artiste continue de détourer les formes avec un trait fin, sans varier l'épaisseur de son trait pour rendre compte d'une ombre portée ou de l'éclairage. Cette manière de faire continue de donner une impression de dessins un peu basiques dans leur rendu. Mais la lecture atteste de la complexité et de la profondeur des compositions. En outre, les dessins sont complétés par une mise en couleurs qui apporte les informations sur les fluctuations d'éclairement et les ombres projetées, ainsi que sur les textures. Les compositions sont encore rehaussées par l'utilisation maîtrisée et raisonnée des effets spéciaux réalisés à l'infographie. Après le temps d'adaptation (ou d'acceptation) du mode de détourage, le lecteur se rend compte que Franck Tacito est tout aussi déchaîné qu'Olivier Ledroit, même si ses planches n'ont pas la même élégance plastique. Comme dans le premier tome, il représente tout ce qu'exige le scénario, jusqu'au plus crade, sans jamais rechigner. Il apporte la touche de grand guignol nécessaire pour les tenues de ces dames, du corset rouge cramoisi avec string pour la gardienne des Enfers, au costume d'écolière avec jupe trop courte pour Claudia, en passant par la tenue plus que révélatrice d'Élisabeth Bathory. Le lecteur peut s'amuser à détailler ces tenues, et prendre plaisir à ce qu'elles ont d'outrées et de choquant, jusque dans les moindres détails. À ce petit jeu, Bathory remporte la palme avec sa toison pubienne à l'air, taillée en forme de crucifix renversé, le même motif pour ses cache-tétons, le col de sa cape ouvragé, et ses cuissardes à talon.



Les autres personnages valent également le déplacement, tel Pus en train de cracher la purée (de manière métaphorique), et Claudia rapportant la taille de son engin à celle de son membre de manière inversement proportionnelle. Si ces dames décrochent le pompon des accessoires de mode à connotation érotique, voire pornographique, Franck Tacito n'en néglige pas pour autant les autres types d'accessoires qu'ils soient communs comme les modèles de lunette de soleil, ou plus horrifiques comme les globes oculaires servant à attacher les couettes de Claudia en costume d'écolière. L'implication de l'artiste ne se limite aux détails croustillants qu'il insère dans chaque page et qui apporte une touche ludique à la lecture. À l'instar d'Olivier Ledroit, il met un point d'honneur à réaliser des compositions complexes pour des moments spectaculaires. Après le rituel sacrificiel avorté, le lecteur tombe en arrêt devant la double page présentant une vue aérienne d'ensemble des studios de monsieur Martini. Ensuite, il prend le temps de détailler la vue d'ensemble en double page de la cérémonie de funéraire pour les 4 vampires décédés : Stéphane Dracula, Grob Smrt, Ubica Zub, Krvava Mary. Il a du mal à croire à ses yeux en découvrant le carnage cannibale sur des cadavres bien cuits, qui clôt cette cérémonie. Le reste de sa lecture lui réserve encore bien d'autres surprises visuelles dans des prises de vue complexes. Franck Tacito fait preuve d'un mauvais goût assumé, avec une inventivité et un entrain à la hauteur de l'imagination du scénariste.


Les dessins répondent donc à l'attente du lecteur venu pour une série visuellement provocatrice et outrée. Pat Mills continue donc dans cette veine avec une verve impressionnante. Le lecteur attend également que l'intrigue progresse. Il comprend bien que la séquence d'ouverture avec la prostituée a pour objectif de permettre de suivre l'évolution de Carly Blackwell sur Terre, pendant que sa maman s'éclate en Enfer, afin de ne pas l'oublier et de la faire évoluer pour qu'elle soit prête au moment du dénouement. La parodie de snuff movie est irrésistible avec cette victime qui met à mal ses agresseurs avec force et violence, sans oublier le sang et le gore, mais l'intrigue n'avance pas vraiment pour autant. Il faut donc attendre d'avoir passé le premier tiers pour que Claudia Demona se remette en chemin pour rechercher comment revenir sur Terre, et développer des relations avec de nouveaux personnages comme Élisabeth Bathory, et croiser le chemin de l'inspecteur Gol Gotha. Le lecteur apprécie que le scénariste (et le dessinateur) ne sacrifie en rien le grotesque et le politiquement incorrect dans les 2 autres tiers, restant dans le même ton que le premier.

Ce deuxième tome ne se limite pas à une suite de scènes gore et provocatrices, sur fond gothique et sexy. Comme toujours, les personnages de Pat Mills, et les situations dans lesquelles ils se retrouvent charrient des commentaires sociaux. La scène du rituel sacrificiel évoque les privautés que s'autorisent les riches et puissants, mais de manière littérale et trop consensuelle pour être autre chose qu'un élément servant au divertissement. Il en va de même pour la fétichisation de Claudia dans un habit d'écolière. Par la suite certaines observations en passant qui ne semblent là que par nécessité constituent des constats, des critiques et des réflexions plus sarcastiques et plus virulentes. Il en va ainsi de l'abus de pouvoir de Stéphane Dracula de faire fermer une autoroute pour pouvoir tester sa voiture, ou des privautés que se permet monsieur Martini qui rappellent celles de certains producteurs vis-à-vis des actrices. L'horreur ne naît plus alors de l'exagération grotesque, mais bien de la réalité de ces comportements. Ainsi le lecteur découvre des observations d'autant plus terrifiantes que les situations dénoncées reflètent le quotidien et le monde dans lequel il vit. L'exagération des comportements et des personnages servent alors à mettre en lumière les motivations profondes des individus (leurs bas instincts) et la nature du système dans lequel ces horreurs peuvent se produire. Pat Mills en donne un exemple éclatant avec un conflit armé et un personnage expliquant : La guerre nous enrichit. Nous venons tuer des pauvres. Nous venons libérer, civiliser, manipuler, censurer, contrôler. C'est ainsi que nous combattons. Nous nous battons contre les civils morts de nos bombardements ou de leurs conséquences, morts de nos mines ou de nos ventes d'armes. Contre les mères qui ont donné naissance à des enfants handicapés à cause des munitions à uranium appauvri. Ces faits sont bien réels et ils n'en deviennent que plus atroces du fait qu'ils trouvent une place naturelle sur Résurrection.


Alors que le lecteur avait pu éprouver des réticences à se lancer à la découverte de cette série dérivée, qu'il n'avait pas forcément été entièrement enthousiaste à la lecture du premier tome, il se rend compte que Franck Tacito est totalement impliqué dans ses pages, et réussit à transcrire la démesure et le grotesque du récit, et que Pat Mills ne traite pas du tout ce récit comme étant secondaire. Il augmente le degré de dérision et de farce, mais rien lâcher sur les thèmes de fond.


vendredi 25 mai 2018

Claudia - Tome 01: La Porte des enfers

Trop, c'est trop ?

Ce tome est le premier d'une série. Il est initialement paru en 2004, publié par les éditions Nickel. Il a bénéficié d'une réédition en 2017 par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée, encrée et mise en couleurs par Franck Tacito. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.

En 2002, à Gippeswick en Angleterre, Claudia Blackwell vient de décéder d'une combustion spontanée, dans son lit. Le jour même, sa fille Carly Blackwell revient de sa séance de jogging avec Jim son amoureux. En entrant elle annonce à tue-tête à sa mère la bonne nouvelle : il l'a demandée en mariage. Tout en se déshabillant pour prendre sa douche, elle passe devant la chambre de sa mère et découvre son cadavre. Peu de temps après ses funérailles sont organisées par le Colonel qui y a invité les amis de sa mère, à savoir Gaspard (le fils du colonel), Docteur McShane, Sir Cecil Molson, Lord Victor Bradley, les Hamilton-Marshal. Le corps de Claudia Blackwell est incinéré et les invités chantent un bien étrange hymne à Pan.

L'âme de la défunte quitte son corps et traverse des flammes qu'elle se promet de dévorer, plutôt que de sa faire dévorer par elles. Son âme arrive sur la planète Résurrection où le temps s'écoule à rebours, et Claudia Blackwell y est réincarnée en vampire, du rang Nosferatu. En avançant elle découvre une voiture abandonnée des années 1950, avec une valise. Elle s'habille avec les vêtements féminins qu'elle y trouve et prend le volant. Elle arrive dans une ville appelée Rossville au milieu de laquelle s'est écrasée une énorme navette spatiale. Tous les habitants sont des zombies américains réactionnaires. Ça tombe bien : elle n'a pas peur des zombies. Ces derniers s'attaquent aux extraterrestres humanoïdes qui étaient présents dans la soucoupe, puis décident de s'en prendre à elle du fait son apparence différente.


Difficile de ne pas avoir l'œil attiré par la couverture outrageante réalisée par Olivier Ledroit, avec cette femme à la plastique généreuse, habillée (ou plutôt déshabillée) en dominatrice, avec un costume aussi baroque que révélateur, aussi flamboyant que gothique, aussi fantaisiste qu'impossible à porter. En découvrant ce tome, soit le lecteur sait qu'il s'agit d'une série dérivée (lecteur de type A comme affranchi) de Requiem, chevalier vampire (série débutée en 2002), soit il l'ignore (lecteur de type N, comme novice). Dans ce deuxième cas, il part avec un petit handicap, car Pat Mills n'est pas le genre de scénariste à se répéter. Malgré tout, il découvre une histoire linéaire, assez facile à suivre, même si le mode de fonctionnement de Résurrection n'est pas très détaillé. Il suit donc une femme (ou plutôt son âme) qui arrive dans une sorte d'enfer, pour entamer sa nouvelle vie. Le récit commence par un phénomène surnaturel, qui est celui de la combustion spontanée. Il introduit, le temps de 3 pages, les relations de la défunte, visiblement issues d'une secte sataniste. Puis on passe sur la Lune pour l'accueil de Claudia, sa formation pour devenir une Nosferatu, son retour sur Résurrection pour une séance de shopping démoniaque, suivi par une agression sur sa personne.

Le lecteur de passage a de quoi s'interroger sur ce qu'il est en train de lire. Le scénariste donne l'impression de se taper un gros délire, avec un enthousiasme communicatif, qui n'a d'égal que le mauvais goût de chaque séquence, de chaque invention. Si l'on passe outre le comportement dérangeant des invités à la crémation, il n'est pas possible d'ignorer les cadavres mutilés et torturés du passage en enfer de Claudia, les propos xénophobes et bas du front des zombies de Rossville, le signe $ sur le vaisseau qui emmène Claudia sur la face cachée de la Lune, les tortures infligées à Claudia en guise d'initiation et de formation, ou encore sa plastique avantageusement mise en avant par un bustier au décolleté plongeant, et un pantalon très moulant. Quel que soit le type de lecteur A ou N), il est forcément un peu déçu par la différence de rendu entre la couverture et les pages intérieures. Franck Tacito est un dessinateur français (et scénariste) qui avait déjà plusieurs séries à son actif quand il a dessiné la présente série, dont 666 avec une scénario de François Froideval, Deadhunter et Magika.


Cet artiste réalise des planches moins sophistiquées que celles d'Olivier Ledroit, en utilisant des traits encrés pour détourer les formes. Les apparences des personnages permettent de tous les distinguer facilement, même si les visages manquent parfois un peu de précision dans les traits, et de nuances dans les expressions. Les 5 pages se déroulant sur Terre montrent déjà des exagérations dans certaines morphologies et l'artiste se lâche encore un peu plus pour celles des êtres qui peuplent Résurrection. En fonction de son humeur, le lecteur peut y voir un manque de maîtrise de l'anatomie sur Terre, ou une licence artistique sur Résurrection pour rendre compte des caractéristiques surnaturelles de ces individus. Le fait que Franck Tacito utilise un trait fin d'épaisseur uniforme pour détourer chaque élément ajoute un peu à l'impression d'amateurisme du rendu global. Cependant, le lecteur constate rapidement que cet artiste ne ménage pas sa peine. Du coup qu'il soit de type A ou N, il se rend compte que chaque case et chaque planche offre une forte densité d'informations visuelles. À l'évidence, Tacito ne peint pas comme Olivier Ledroit, n'a pas la même vision des personnages et des environnements, mais pourtant l'esprit de la démesure et la tonalité pince-sans-rire de la série Requiem sont bien présents.

La première richesse qui saute aux yeux du lecteur réside dans la mise en couleurs. Celle-ci mêle un rendu de type aquarelle, avec des incrustations à l'infographie, et des effets spéciaux également à l'infographie. Tacito utilise la mise en couleurs de manière naturaliste, pour rendre compte des teintes de chaque surface, mais également pour installer une ambiance, en privilégiant une teinte dans certaines séquences (comme le rouge pour une ambiance enflammée), pour souligner le relief des surfaces et parfois pour rendre compte de la texture d'un matériau. Les capacités de l'infographie lui permettent d'incruster des pentagrammes en fond ou en surimpression, ou d'ajouter des flammes plus vraies que nature. La deuxième richesse qui apparaît relève des décors. Dans la série mère Requiem, les personnages évoluent dans des environnements monumentaux qui tendent à les dominer. Dès le début, le lecteur peut être impressionné par la vision de la demeure de Claudia Blackwell, du terrain qui l'entoure. Par la suite, il tombe en arrêt devant la vision de la porte des Enfers, des arc-boutants de la demeure de c aussi gigantesques que gothiques, de la gare routière de Résurrection, de l'incroyable verrière du grand magasin Herods, ou encore la scène de présentation des modèles des modèles de chair fraîche.


Tout aussi important, Franck Tacito ne rechigne jamais à représenter les éléments les plus immondes du récit, que ce soit une éventration, une mutilation, ou un personnage grotesque ayant l'apparence d'un pénis avec ses testicules. Le lecteur peut trouver que ce dernier constitue une provocation gratuite et puérile, mais l'artiste réussit à rendre le concept visuellement viable. Certes Franck Tacito n'est pas Olivier Ledroit et l'apparence de ses dessins peuvent ne pas être du goût de tout le monde, mais il met du cœur à l'ouvrage et fait en sorte que les éléments les plus grotesques fonctionnent avec les autres. Effectivement Pat Mills s'en donne lui aussi à cœur joie dans la provocation facile, et dans l'humour régressif qui tâche, que ce soit ce menu à base de partie charnue et sexualisée de l'anatomie féminine, le bakchich pour passer la douane, ou encore le chauffeur de bus qui conduit sans les yeux, les magasins Herdos (parodie de Harods) spécialisés en cercueils et en sang frais, ou cette ville de Rossville (clin d'œil à Roswell) dont les habitants ont réapparu en zombies, et vu ce qu'ils semblent avoir été, il se pourrait que ce soit un progrès.

Dès la couverture, le lecteur peut aussi s'offusquer de cette femme, réduisant son corps à un objet et la réduisant à sa fonction sexuelle. De surcroît, le scénariste en rajoute une couche avec Carly Blackwell, une oie blanche incapable de capter les sous-entendus des amis de sa mère, ou encore Dame Claudia dont le premier souhait, une fois arrivée sur Résurrection, est de se lancer dans du shopping. Il y a également quelques dessins d'elle dénudée qui vont dans le sens de l'objetisation. Si le lecteur est pinailleur, il peut se dire que seul le corps de Claudia Demona (une fois qu'elle est transformée en Nosferatu) est dénudé, et pas celui de Claudia Blackwell, donc ce n'est pas une femme humaine qui devient un objet de concupiscence. Dans le même temps le lecteur novice peut aussi remarquer que Pat Mills utilise la farce grotesque pour insérer quelques commentaires sociaux, que ce soit les idées réactionnaires des zombies de l'Amérique profonde, ou la permanence du capitalisme avec le symbole du dollar. Mais les gros lourds du combat final (Monsieur Martini, Grozny Pork, E. Rectum, Conn O'Sewer, Lice, Apollo Sex, Drago, le Clown) le ramènent à nouveau à la femme réduite au statut d'objet du désir, comme si cette dimension prenait à nouveau le dessus sur l'intrigue, que ce soit l'existence du Pèlerin (un individu qui assassine les Nosferatu), ou l'obligation de Claudia de parvenir à revenir sur Terre pour offrir sa fille en sacrifice afin de sauver son âme à elle.


Le lecteur affranchi peut se dit alors que cette série dérivée peut se concevoir comme le pendant féminin de la série Requiem, et Dame Claudia Demona est le pendant féminin d'Heinrich Augsburg. Dès le départ, l'auteur indique que Claudia Blackwell a mené une vie dissolue, vouée à la souffrance d'autrui dans des rituels démoniaques. De ce point de vue, elle est alors confrontée aux conséquences de ses actes. Ce qui différencie ce récit d'autres de même nature (en plus de l'humour parfois sophistiqué comme la blague sur le recyclage des emballages, parfois très vulgaire), c'est que Claudia ne change pas de personnalité en passant d'un monde à l'autre. Elle continue de se voir en conquérante, et certainement pas en victime. Elle continue à utiliser sa force et ses pouvoirs. Sire Cryptus lui a fait tatouer des runes de puissance et introduire des talismans de protection sa peau. Elle dispose donc de tous les pouvoirs d'une Nosferatu, et elle est restée aussi libre, indépendante et conquérante, imposant sa volonté aux autres par la force. À plusieurs reprises, le lecteur peut constater que c'est une garce confirmée, ne serait-ce que dans sa manière raffinée d'asticoter le vendeur de cercueils.


La couverture donne un bon aperçu de la dimension gothique du récit, mais aussi de sa volonté de choquer le bourgeois (et les autres), de refuser la tiédeur du politiquement correct, fusse par des blagues graveleuses et faciles. Franck Tacito n'est pas Olivier Ledroit et son dessin manque peut-être d'assurance par endroit, mais il s'implique totalement pour rendre compte de la démesure de Résurrection et de ses habitants, et il y parvient. Pat Mills écrit toujours sans concession pour les transitions ou le bon goût, mais toujours avec une fibre sociale et humaniste bien construite. 4 étoiles en tant que série dérivée de Requiem, si on la mesure à l'aune de l'originale. 5 étoiles si on l'accepte pour ce qu'elle est, avec ses défauts, et son ambition.