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mardi 18 janvier 2022

Claudia - Tome 05: La nuit du loup-garou

Fais ce que tu voudras sera le tout de la loi.


Ce tome fait suite à Claudia - Tome 04: La marque de la bête (2010) qu'il faut avoir lu avant. Dans la mesure où il s'agit d'une histoire à suivre, il faut avoir commencé par le premier. Il est initialement paru en 2021, publié par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée et encrée par Franck Tacito. La mise en couleurs a été réalisée par SLO, et la traduction a été assurée par Jacques Collin. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.


Dans une belle demeure familiale de Gipperswick en Angleterre en 2002, Carly Blackwell est assise sur le rebord d'un lit dans sa chambre, en train de feuilleter un album photo de sa mère. Son ami Jim lui fait observer qu'il est temps de partir pour ne pas être en retard à sa fête. Elle lui montre plusieurs pages de l'album car plusieurs photographies sont troublantes. Pour commencer, sa mère lui a toujours décrit ses grands-parents allemands comme des aristocrates prussiens vivant dans un château, mais visiblement lui était conducteur de locomotive et il est mort pendant la guerre. Sa grand-mère est venue vivre en Angleterre avec Claudia, des immigrées clandestines vraisemblablement. Elle était femme de chambre chez des aristocrates. Mais une photographie montre qu'elle avait certainement d'autres attributions : soubrette en tenue sexy soumise au regard lubrique de plusieurs hommes. Dans la photographie suivante, maman Claudia et le fils du maître de maison: elle devait l'appeler monsieur. La grand-mère devait vraiment bien s'entendre avec le propriétaire parce qu'il a payé des études très coûteuses à Claudia. Page suivant : la voilà au début des années soixante, et il est indiqué au dos de la photographie qu'il s'agit de Kristine Keeler à côté d'elle. Jim sait de qui il s'agit : la mondaine qui a fait tomber le gouvernement britannique.



Page suivante, plusieurs photographies montrent Claudia à la piscine de Cliveden d'où a éclaté le scandale Profumo. Au dos, une inscription : Chrissie n'était pas la seule. Puis Milo Dupuis l'a embauchée dans son magasin d'antiquités, avant que ça ne devienne un salon de coiffure. Sur la photographie, Milo se tient derrière Claudia, tous les deux dans des costumes collants de cérémonie macabre : Carly se dit que sa mère avait dû se joindre à une troupe de théâtre. La collection de photographies continue montrant Sean, un bel homme, assis sur le capot de sa voiture de sport puis embrassant Claudia, puis allongé avec un trou dans la tête alors que Claudia tient un revolver encore fumant, certainement une mise en scène dans le cadre d'une pièce de théâtre amateur,. La suite de l'album montre Claudia voyageant en Inde en tenue hippie, en Californie sur les genoux de Charles Manson, et enfin en Angleterre où, Milo étant mort, elle a transformé le magasin d'antiquités en salon de coiffure. Vient une photographie de groupe : Claudia entourée de sir Cecil Molson, lord Victor Bradley, les époux Hamilton-Marshal, le colonel Ogilvy Smythe et son épouse Pamela, la meilleure amie de Claudia. Puis une photo de Claudia tenant Carly nourrisson dans ses bras.


Le lecteur n'y croyait plus : onze ans écoulés depuis le tome précédent et contre toute attente un tome 5 qui reprend là où s'était arrêté le 4. Du coup, il se rend directement à la dernière page en espérant à demi trouver le mot fin. Perdu : il découvre un petit cartouche contenant les mots À suivre… Bonne surprise : ce nouveau tome est réalisé par les créateurs initiaux de la série qui ont réalisé tous les autres tomes. Pat Mills revient pour poursuivre l'histoire de Claudia, ce chevalier vampire, vivant sur la planète Résurrection, dans la dimension de la vie après la mort. En parallèle, il montre comment sa fille Carly retrouve des témoins du passé sur la vie de sa mère. Il est impossible de savoir si le scénariste a recalibré son histoire en fonction du nombre de tomes négocié avec l'éditeur et avec le dessinateur. Toujours est-il que ce chapitre commence avec l'histoire personnelle de Claudia. Il se déroule en 2002, et les images laissent à penser que les photographies de l'album de famille datent de la fin des années 1940, ce qui voudrait dire que Claudia avait autour de 40 ans quand elle a eu sa fille dont le vingt-et-unième anniversaire dans quelques jours. Le lecteur apprend ainsi le vrai nom de Claudia von Manstein : Maria Schmidt. L'évocation de différents moments de la vie de Claudia/Maria emmène le lecteur dans des endroits variés : Franck Tacito est totalement impliqué de la première page à la dernière, avec des cases descriptives très détaillées et peut-être un peu plus agréables à l'œil avec des traits de contour moins cassants, moins anguleux.



La tâche de l'artiste est immense. Il met en images une série dérivée et il doit réussir à reproduire une partie des caractéristiques et de l'ambiance de la série mère, or celle-ci est dessinée par un artiste hors pair, réalisant des pages hors norme, d'une densité hallucinante, avec des visions dantesques. L'intensité du souffle gothique et épique n'est pas aussi élevée dans ces pages, mais il est bien présent, et l'esprit de la série Requiem est respecté. Dans un premier temps, Tacito réalise des planches mettant en scène Carly et Jim qui se tient dans son dos, avec des images fixes comme photographiées de Claudia à différents moments de sa vie. Le lecteur est animé d'une curiosité similaire à celle des tourtereaux pour en apprendre plus sur la vie du personnage principal. Il regarde dans le détail chaque lieu, chaque personnage, chaque tenue vestimentaire, chaque accessoire, comme s'il était lui-même en train d'examiner les photographies. Il en mesure d'autant mieux la densité de détails, et il détecte une saveur de second degré discret dans les attitudes parfois artificiellement posées, ou très étudiées. Il se rend compte que cette saveur entre en résonnance avec l'incroyable naïveté dont font preuve les promis. Prise une par une, chaque situation peut être expliquée par un concours de circonstance plus ou moins probable, mais cumulées elles deviennent un faisceau de preuves qui ne peut pas laisser place au doute. À l'évidence, les créateurs se moquent franchement de ces oies blanches, et le lecteur se rappelle qu'il s'agit d'une série qui ne fait pas dans la dentelle, mais plutôt dans l'exagération grotesque, morbide et malsaine.


À l'issue de cette première séquence, le récit revient à la créature qui donne son nom à la série et à Gippeswick en Angleterre, mais en 1657. Même après plusieurs mois ou plusieurs années, le lecteur se souvient parfaitement de la situation inconfortable dans laquelle il avait laissé Claudia : allongée et entravée sur un plancher, avec un plateau chargé de lourdes pierres, posé sur le corps. Dès la planche 9, le lecteur a une vision de Claudia totalement nue, dès la planche 10 le massacre a commencé. Dès la planche 12, la matière cervicale s'échappe d'une boîte crânienne fracassée. Il faut juste patienter jusqu'à la planche 27 pour se retrouver dans l'exubérance visuelle de Résurrection, en Draconie. Tout est bien là, représenté également dans le détail avec un entrain communicatif : le costume moulant de cuir rouge de Claudia avec des talons aiguilles impossibles et un motif de croix au niveau du pubis, la démesure primale des loups garous avec des pointes métalliques sur leur harnais, le faste de la salle à manger de sire Mortis avec un luxe de détails incroyable pour représenter son aménagement et son ameublement, l'escalier extérieur monumental qui mène jusqu'à l'entrée avec un statuaire colossal, elles aussi représentées avec minutie, etc.



Même le lecteur le plus accro à Olivier Ledroit finit par se laisser emporter par la narration visuelle de Franck Tacito. Son découpage de planche est plus sage, majoritairement des cases rectangulaires, avec ou sans bordures, quelques inserts, quelques fondus entre deux images, régulièrement une case plus grande servant de fond à toute la page, sur laquelle les autres cases sont posées. Les planches 2 à 6 sont découpées selon une grille de 3 par 3, ce qui correspond bien à l'impression donnée en regardant une photographie après l'autre, ce qui n'empêche pas qu'il puisse y avoir une continuité visuelle sur les 3 cases d'une même bande, par exemple quand Claudia est dans la piscine en planche 3. Lorsqu'elle descend dans le sous-sol du salon de coiffure, Tacito utilise également les tampons cabalistiques en surimpression comme Ledroit dans Requiem. En planche 10, Claudia envoie valdinguer les pierres qui l'écrasent, et l'artiste utilise des cases en insert de part et d'autre pour montrer leur impact. En planche 16, le lecteur découvre un dessin de Claudia comme si c'est lui qui le tient à bout de bras, avec ses deux mains. En planche 38, Claudia se jette sur un gigantesque loup garou tenant fermement son épée devant elle, et le lecteur a presque un mouvement de recul sous le choc de l'impact.


Pas de doute, cela valait le coup d'attendre 11 ans pour retrouver le dessinateur aussi en forme. Pat Mills n'est pas en reste. Une fois qu'il a capté la fibre d'humour grotesque, le lecteur peut alors relever les attaques du scénariste, celles-ci étant très appuyées : la mère qui a instrumentalisé sa fille pour son profit, les gourous meurtriers avec Charles Manson (1934-2017), les riches qui peuvent agir au-dessus des lois, la concupiscence hypocrite des hommes d'église taraudés par leur sexualité réprimée, la construction d'une identité factice par la méthode Coué, l'éducation par les châtiments corporels jusqu'à ce que ça rentre, le corps de la femme comme objet, les crimes immondes dans les camps de concentration, l'addiction à une substance (ici Sire Mortis accro au sang), la force irrépressible de la pulsion sexuelle sans entrave. De temps à autre, le lecteur prend conscience que derrière l'outrance, le scénariste met en scène des thèmes plus subtils comme l'émancipation totale de Claudia Demona, ou la puissance du refoulé et du déni avec la différence entre les prêtres pédophiles et la conscience de sire Mortis d'être un monstre.


Pat Mills & Franck Tacito sont de retour et ce n'est pas juste une affaire de sous. Ils sont aussi investis l'un que l'autre dans leur récit, à la fois la narration visuelle déchaînée, à la fois les situations et les comportements morbides et grotesques, pour évoquer les pires penchants de l'humanité, sans concession, mais avec une dose d'humour noir.



vendredi 22 juin 2018

Requiem - Tome 06: Hellfire Club

L'enfer dystopien est fondé sur le profit et la libre entreprise.

Ce tome fait suite à Dragon Blitz qu'il faut avoir lu avant. Il est initialement paru en 2005, publié par les éditions Nickel (il a bénéficié d'une réédition en 2017 par Glénat). Le scénario est de Pat Mills. Olivier Ledroit a réalisé les dessins et la mise en couleurs. Le tome se termine avec 4 pages d'étude graphique sur des personnages féminins, et un bestiaire passant en revue les schizoïdes et les Hells Angels.

En 1242, sur le lac Peipus, se tient la bataille des glaces. Elle oppose l'armée des chevaliers teutons menée par Heinrich Barbarossa, et une armée russe, menée par Nevski. Les chevaliers teutons s'élancent à l'assaut de l'infanterie russe, au nom de la croix, du saint père le pape, et de Jésus. L'assaut est dévastateur, et Barbarossa utilise ensuite son marteau de guerre pour en finir rapidement. L'effet produit n'est pas l'effet escompté et les russes reprennent le dessus. Au temps présent, sur Résurrection, Heinrich Augsburg (Requiem, un vampire) est en train de s'accoupler avec Rebcca (une lémure), dans ses appartements privés, dans son cercueil de repos. Mais dans le même temps, l'esprit de Thurim essaye de supplanter celui d'Augsburg. Il l'incite à céder à sa soif de sang et à mordre Rébecca.

Les ébats de Requiem et Rébecca sont interrompus par l'irruption d'un détachement de 4 policiers, mené par l'inspecteur Kurse. Juste avant qu'il pénètre dans le bâtiment qui abrite les appartements de Requiem, la foudre s'abat sur lui, mais il en ressort indemne. Une fois dans les appartements, Kurse devient la proie des quolibets du dictionnaire du diable (un animal familier). Il ordonne que Rébecca soit emmenée au couvent des sœurs du sang, où elle sera préparée pour devenir une fiancée de Dracula. La scène de son départ, dans une calèche noire, est observée par Otto von Todt, perché sur une corniche du bâtiment. Kurse fait monter Requiem dans une autre calèche et l'emmène au Palais d'Injustice, au cœur de la ville de Nécropolis. Alors qu'ils traversent la ville, Requiem voit les cieux s'obscurcirent, symptôme d'une attaque imminente des locustes, la première plaie. Une fois dans le Palais d'Injustice, Kurse laisse Requiem entravé tout seul, devant un autel macabre avec une croix renversée faite de crânes. Il est alors pris en charge par Black Sabbath, chef de la police secrète de Nécropolis et président de la banque du sang.



Arrivé à ce stade de la série, il est possible que le lecteur revienne plus pour le dessinateur que pour l'histoire proprement dite. Il se souvient qu'elle se déroule sur une étrange planète où des âmes post-mortem doivent expier leur mauvais karma, tout en continuant à se faire du mal sous la forme de créatures surnaturelles érigées en caste, avec une rébellion qui couve, un trafic de drogues, une race de seigneurs (les saigneurs que sont les vampires), des races opprimées, et des batailles dantesques. Le lecteur a conscience que le scénariste établit progressivement la structure d'un récit de grande ampleur, mais il n'en perçoit encore que des morceaux épars. Au contraire, les dessins constituent une récompense immédiate, un spectacle démesuré sans cesse renouvelé. Ce ressenti se reproduit à l'identique avec ce sixième tome. Le lecteur note effectivement qu'il ne s'ouvre pas avec une séquence en fin de seconde guerre mettant en scène Augsburg & Rébecca, mais à une autre époque. Olivier Ledroit est impérial comme à son habitude. Dès la première case, le lecteur dispose d'un point de vue lui permettant d'apprécier la profondeur de champ, ainsi que l'effectif des armées en place. Chaque cavalier et fantassin tient sa lance à la verticale, donnant l'impression d'une véritable forêt, très dense.

En fonction de la nature des séquences l'artiste utilise des cadrages rapprochés ou éloignés. Il a recours à ces derniers pour donner la vision de l'ampleur de l'engagement militaire entre ces 2 armées. Le lecteur peut littéralement dénombrer les soldats par dizaines, et pour chacun regarder le harnachement de leur cheval, les détails de son uniforme, la manière dont il tient son arme. Il est aux premières loges pour voir l'impact entre le front des 2 armées. Quelques pages plus loin, Requiem est à bord d'une barque qui l'emmène dans l'antre de Black Sabbath. Là aussi, Ledroit utilise une case de la largeur des 2 pages en vis-à-vis pour montrer les piliers de soutènement des arches qui forment la voûte, l'étendue de l'eau, noire dans les ténèbres, aux couleurs enflammées à la lueur des torches, les constructions souterraines vers lesquelles le passeur dirige sa barque. Le lecteur a le souffle coupé en découvrant le gigantisme de la cour intérieure du couvent des sœurs de sang et les canaux de sang qui la traversent, ou encore la nuée de dragons caparaçonnés de rouge qui attend la flotte de Dracula à la frontière de la Dystopie. Non seulement, l'artiste ne sacrifie rien au niveau de détails, mais en plus il fait profiter le lecteur d'un point de vue avantageux, lui permettant d'admirer le spectacle et d'avoir une vue d'ensemble du paysage, en pouvant se rendre compte de son étendue et de ses reliefs.



Olivier Ledroit réalise des vues tout aussi mirifiques pour les plans rapprochés. Comme à son habitude, il se montre obsessionnel dans le niveau de détails, offrant au lecteur des images d'une opulente richesse. Cela commence dès la première page (dès la couverture en fait), avec les plumes ornant le casque des chevaliers teutons : il n'en manque pas une et elles ont toute une forme légèrement différente. Lors du fracas du choc des 2 armées, le lecteur se retrouve au milieu d'un fouillis de lances enchevêtrées, avec le temps d'observer chaque fer de lance, chaque harnachement de cheval. Pour accéder au lieu secret de la réunion des conspirateurs présidée par Aiwass, Requiem passe par une porte qui dispose d'un fronton avec une inscription, qui est flanquée de 2 statues de chaque côté, avec en outre des motifs ornementaux sculptés : chaque élément est représenté avec soin dans le détail. Dans une séquence ultérieure, le lecteur assiste à l'affairement de la nuée de locustes sur les pauvres individus restés dans les rues. Le lecteur se retrouve à nouveau au milieu de l'attaque, pouvant regarder les immondes bestioles droit dans leurs yeux, avoir l'impression de pouvoir toucher leur chair boursouflée, voir leurs ailes diaphanes, compter leurs dents acérées, observer les chairs déchiquetées par ces dentitions. Olivier Ledroit est un artiste qui donne à voir sans compter, qui offre au lecteur un spectacle total, un monde où il peut se projeter, toucher chaque élément, avoir la sensation que s'il le souhaite, il pourrait s'y déplacer et découvrir ce qui se trouve au-delà de la bordure de la case ou de la page.

Le lecteur retrouve également avec plaisir les différents personnages, le beau et intouchable Heinrich Augsburg, le marmoréen Black Sabbath, l'impérial Dracula, et il découvre de nouveaux personnages. L'apparence de l'inspecteur Kurse le rend immédiatement antipathique, du fait de son hygiène douteuse, tout en provoquant une forme de pitié involontaire du fait du manque de chance qui lui a donné une telle apparence. Lors de la réunion des comploteurs, le lecteur se retrouve nez à nez avec un personnage ayant l'apparence d'un mandrill que l'artiste arrive à rendre terrifiant dans son animalité, sans céder à la facilité de lui donner des caractéristiques anthropomorphes. De la même manière, il n'est pas près d'oublier les caractéristiques physiques de l'ambassadeur de dystopie. L'exubérance de l'apparence de ces personnages est cohérente, à la fois avec l'apparence des autres personnages, avec les créatures surnaturelles, mais aussi avec la démesure des environnements, et la nature même de Résurrection, une dimension des esprits à caractère métaphorique.



Le lecteur peut parfois avoir l'impression de friser l'indigestion graphique du fait de la densité d'informations au centimètre carré, Olivier Ledroit étant le pourfendeur sans relâche du moindre centimètre inutilisé sur une page. Si la nature a horreur du vide, lui l'occupe. Mais le lecteur peut aussi faire le choix de se restreindre à une lecture plus rapide, sans consacrer de temps aux détails (ce serait dommage, une hérésie même) pour progresser plus rapidement dans l'intrigue. Même dans ce mode de lecture, il tombe régulièrement en arrêt dans son avancée, devant des images saisissantes de beauté, d'étrangeté, de cruauté. Il ne peut pas faire autrement que de rester bouche bée devant cette image des chevaliers teutons descendant dans l'eau glacée, entraînés vers le fond par le poids de leur armure. Il esquisse un mouvement de recul lors de l'accouplement entre Rébecca et Requiem, quand ce dernier n'arrive pas à refréner sa soif de sang. Il s'inquiète en voyant le ciel couleur sang s'assombrir au-dessus Nécropolis, à l'idée de l'orage qui s'annonce, et il vérifie même l'état du plafond au-dessus de lui en songeant à l'arrivée de la nuée de locustes. Il sent l'air autour de lui crépiter d'énergie quand Requiem s'empare du marteau de Thurim. Il réprime une moue de dégoût en voyant des soldats zombies de la première et de la seconde guerre mondiale s'avancer vers lui. Il ressent une douleur cervicale quand il contemple l'architecture gothique du couvent des sœurs de sang, comme s'il devait lever la tête pour distinguer le sommet des tours. Ces pages offrent un spectacle total, des plus petits détails, aux paysages les plus grandioses, en passant par des moments d'une rare intensité.

Ayant complètement abdiqué tout esprit critique sous l'emprise du charme des dessins d'Olivier Ledroit, le lecteur peut même en oublier de suivre l'intrigue. Bien sûr, de temps à autre, il a vaguement conscience que la démesure des situations représentées participe à une histoire et qu'il a bien fallu un scénariste pour concevoir une trame qui comprenne ces moments, qui les lie, et une solide capacité à penser sa narration de manière visuelle, pour que l'artiste puisse laisser son talent s'exprimer. Le lecteur repense à cette vision onirique et macabre des chevaliers teutons entraînés au fond de l'eau par le poids de leur armure. Il se dit, après coup, que l'apparence d'Aiwass sous la forme d'un mandrill fait sens dans le cadre du récit, ou encore que l'approche de la flotte de Dracula de la frontière de la Dystopie, avec les dragons harnachés attendant était bien amenée. Il sourit également en repensant aux différents gags incorporés dans la narration parfois gras, parfois beaucoup plus fins. Le fait que l'inspecteur Kurse (au physique déjà ingrat) attire sur les catastrophes relève d'un humour assez massif, dénué de finesse. Il en va de même pour les caractéristiques de l'arme appelée Papacanon. Lorsque Requiem entend toquer à la porte de sa cellule, il s'interroge sur ce dont il s'agit : une armure enchantée ? Le relevé du compteur de sang ? Un représentant en cercueils ? Le scénariste tourne en dérision ce (faux) moment de suspense se moquant lui-même du deus ex machina qu'il va employer, et qui n'en est finalement pas un. Pat Mills utilise d'autres formes d'humour plus sophistiquées. Lors de l'arrivée de Kurse chez Requiem, le familier de ce dernier reconnaît son ancien maître et commence à dérouler une biographie de manière peu flatteuse. C'est un détournement habile du Dictionnaire du diable (1881-1906) d'Ambrose Bierce.



En fonction des séquences, l'humour peut être noir, ou grinçant en relevant en même temps de la satire sociale ou politique. Olivier Ledroit n'a pas gâté, non plus, l'ambassadeur de Dystopie, avec son apparence. Par contre, le scénariste lui a ciselé des dialogues frappé du coin de la double pensée, avec un cynisme assumé aussi réjouissant qu'écœurant. Dracula s'est rendu en Dystopie pour faire commerce, et acheter leur stock d'opium noir, une drogue. L'ambassadeur commence par dénoncer les méfaits de la drogue, et rappeler la position de son gouvernement contre l'usage de tout produit psychotrope. Il enchaîne la phrase d'après pour expliquer, que puisque de toute façon ce commerce existe, autant que ce soit la Dystopie qui en tire les bénéfices. Le lecteur peut prendre cette contradiction au pied de la lettre et penser à quelques pays producteurs de drogue, appliquant le même système de double pensée. Il peut aussi substituer la vente d'armes à celles de drogue, et élargir d'autant le nombre de gouvernements hypocrites qui mettent en œuvre une telle politique. L'ambassadeur aggrave encore son cas, en proposant de lui-même de fournir des esclaves en plus.

Le lecteur se rend compte que Pat Mills met en œuvre sa conscience politique à d'autres reprises en évoquant également la culture de classe dominante (celle des vampires), en opposant le libéralisme philosophique au libéralisme économique, ou en montrant une armée de soldats sous forme de zombies (une métaphore de l'obéissance sans condition). Ces développements nourrissent l'intrigue et s'y insèrent naturellement. Le lecteur voit l'histoire globale progresser doucement du fait du nombre de personnages et d'enjeux. Dans les premiers tomes, les auteurs ont fait découvrir au lecteur les différentes races existant sur Résurrection, lui ont présenté les différentes factions, les différents personnages, le complot, les règles de ce monde. Le scénariste a mis en place un enjeu simple (renverser Dracula pour mettre un autre pouvoir en place) permettant au lecteur de s'y retrouver, ainsi qu'une histoire d'amour conflictuel (Rebecca & Requiem), et un passé historique (Thurim). Il réussit à continuer à développer et à nouer ces différents fils narratifs, sans donner l'impression d'en oublier, ni de s'éparpiller. Le lecteur peut éventuellement regretter que tel ou tel personnage n'ait pas le droit de cité dans ce tome (vivement le retour de Sabre Erectica), mais il n'éprouve pas l'impression d'une fuite en avant faute de plan d'ensemble.


Ce sixième tome continue d'enchanter le lecteur avec des visuels d'une beauté à couper le souffle, d'une consistance inouïe, d'une richesse dispendieuse. Il emmène le lecteur dans un monde gothique d'une grande noirceur, dans une rébellion au profit d'un autre groupe de pouvoir, tout en restant aux dépens des plus faibles. Il fait progresser une intrigue facile à suivre, enrichie par de nombreux thèmes.



dimanche 3 juin 2018

Claudia - Tome 04: La marque de la bête

Rajoutez des pierres !

Ce tome fait suit à Opium Rouge qu'il faut avoir lu avant. Dans la mesure où il s'agit d'une histoire à suivre, il faut avoir commencé par le premier. Il est initialement paru en 2010, publié par les éditions Nickel. Il a bénéficié d'une réédition en 2018 par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée, encrée et mise en couleurs par Franck Tacito. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.

À Gippeswick, Angleterre, en 2002, Carly Blackwell se rend au salon de coiffure de sa mère, accompagnée de Jim son fiancée. Il découvre un local avec les équipements de coiffure attendus, mais aussi un registre de rendez-vous vide. Dans le même temps, dans la crypte du sous-sol, le colonel Pamela et leurs sbires s'apprêtent à sacrifier la prostituée qui avait été engagée pour une cérémonie par Claudia Blackwell et qui en avait réchappé. Carly et Jim continuent de faire le tour du propriétaire et descendent au sous-sol en imaginant comment aménager la salle de sport qu'ils veulent y installer. Ils ont l'impression d'entendre un cri dans une salle au fond. Alors que Carly commence à tambouriner sur la porte, le colonel et Pamela l'ouvrent et lui expliquent, ainsi qu'à Jim, qu'il sont en train de préparer une fête pour son vingt-et-unième anniversaire qui tombe pour Halloween, et que Pamela a poussé un cri en voyant les masques achetés par le Colonel. Les 2 tourtereaux semblent satisfaits par ces explications et sortent de l'établissement. Carly explique à Jim qu'elle a fait faire une analyse graphologique de l'écriture de sa mère et que le résultat décrit une personnalité perverse et méchante.


Sur Résurrection, Claudia Demona se retrouve prise entre 2 feux : Le Pèlerin accompagné de Martini Shot & Grozny Pork d'un côté, la police de Résurrection menée par l'inspecteur Gol Gotha et le capitaine Kurse de l'autre. L'affrontement prend fin quand le Pèlerin balance une grenade d'eau bénite sur les vampires de la police. Grozny Pork, Martini Shot et Claudia sont capturés. Mais elle parvient à convaincre l'inspecteur et le capitaine qu'elle était en fait de leur côté et qu'elle seule est capable de retrouver le Pèlerin en suivant son odeur caractéristique de vivant. Elle le retrouve dans un salon de tatouage. Pendant ce temps-là, Elizabeth Bathory a rejoint Sabre Eretica qui a organisé sa partie de chasse au dragon. Il a recruté Egil Skallagrim, le Baron Samedi, Harvey Texarkana, Peter Blutsauger (le vampire de Düsseldorf), Iron Brew, Lucrèce Nachzehrer, Marcel Neuntoter, pour préparer l'appât et disposer d'assez de force de frappe pour tuer le monstre cracheur de flammes.

Après un tome 3 exceptionnel, le lecteur a hâte de retrouver la suite des aventures grotesques et morbides de Claudia Demona. Il a le plaisir de constater que l'équipe artistique est restée la même, scénariste et dessinateur. Franck Tacito reste toujours aussi impressionnant dans son implication totale pour donner à voir tout ce qu'imagine Pat Mills, et il a fort à faire. Pour commencer, la distribution de personnages continue de grandir, avec le retour de Kurse et Gotha, de Bathory et de Sabre Eretica, du Colonel et de Pamela. D'autres personnages font leur apparition, tels que l'équipe de chasseurs (6 nouveaux personnages) et les goules tatoués dans la peau de Claudia (Oxycrate, Élémanzer, Grizzel Greedigut). Pour chacun il prend soin de leur concevoir une apparence visuelle spécifique, cohérente avec ce que le lecteur apprend sur chacun d'eux. Ces personnages présentent tous une apparence morbide avec des exagérations dans leur physionomie qui les placent entre l'horreur et le grotesque, l'artiste arrivant à amalgamer ces 2 composantes, sans que l'une ne prenne le pas sur l'autre ou ne la neutralise.


Le niveau d'exigence du scénario ne se limite pas à la distribution, il y a également les différents lieux, souvent monumentaux, écrasant les personnages par leur gigantisme : les sous-sols sans fin du salon de coiffure, et la pièce des sacrifices, le club Slimelights et sa scène où se produit un groupe punk, les rues de Résurrection traversées par le Pèlerin lors de sa fuite, sa salle de tatouage, les ruines au milieu desquelles se déroulent la chasse au dragon, etc. À chaque fois, l'artiste fait le nécessaire pour rendre compte du volume de l'environnement, des dimensions des constructions, toutes finement ouvragées. Par comparaison avec le tome précédent, le lecteur remarque un encrage moins appuyé, un peu plus lâche, diminuant l'impression figée des planches, mais donnant aussi une impression moins finie des dessins. Comme dans les tomes précédents, l'artiste doit également concevoir des prises de vues qui permettent au lecteur de comprendre la démesure de ce à quoi il assiste, de laisser assez de place aux personnages, tout en restant lisible. À 15 reprises, il utilise une mise en page sur une double page, soit 30 pages sur 48. Cela lui permet de disposer d'assez d'espace pour rende compte du caractère monumental de la situation. Il joue également avec les bordures de cases, pouvant aussi bien assembler des cases en trapèze, que structurer sa composition à partir d'une image ronde au centre de la double page. Le lecteur observe que l'inventivité de Franck Tacito n'arrive pas complètement à compenser la propension de Pat Mills à concevoir une page comme un tableau sur lequel il accole des cellules de texte ou des dialogues qui apportent de nombreuses informations. Cette approche narrative lui permet de densifier sa narration, mais elle donne parfois la sensation d'un texte illustré, plus que d'une bande dessinée.

Franck Tacito ne démérite pas dans ce quatrième tome, avec des dessins toujours aussi denses, et des visions cyclopéennes qui n'ont pas peur de montrer l'horreur de la chair torturée. Le lecteur peut s'amuser aussi à sortir de la narration pour relever les détails supplémentaires inclus par l'artiste, qu'il s'agisse d'un tentacule ou d'une langue allant fourrager dans des parties intimes, ou l'apparence bien répugnante d'Oxycrate, ou encore les peaux prêtes à enfiler du Pèlerin.

En entamant ce tome, le lecteur est un peu inquiet car il est paru en 2010 et il n'y en a pas eu depuis, or il s'achève avec Claudia soumise à la question et il appelle une suite. Cela n'empêche pas que Pat Mills en donne pour son argent au lecteur avec une narration bien dense, à laquelle Franck Tacito fait honneur. En ne voyant que 4 tomes de disponible, le lecteur pouvait supposer qu'il saurait si Claudia réussirait ou non à échapper en son sort. Il n'en est rien, mais sa situation évolue rapidement. Le tome précédent laissait en suspens de nombreuses questions relatives à la Téléviza (le dispositif technologique permettant de passer de Résurrection à la Terre), à l'addiction de Claudia à l'opium rouge, à son amour pour Bathory, au sort de Carly Blackwell, aux capacités réelles du Pèlerin et à son origine, etc. Pat Mills maîtrise bien le format de la bande dessinée franco-belge, et il n'est pas question de décompression ici. La séquence d'introduction à Gippeswick permet de se rendre compte que la congrégation de Claudia Blackwell ne reste pas les bras croisés, et que le caractère de sa fille Carly oscille entre la naïveté d'une oie blanche et une forme d'initiative engendrée par sa curiosité, avec le résultat très décapant de l'analyse graphologique.

Une fois passée cette introduction, le lecteur constate que Claudia Demona apparaît dans 24 pages sur les 41 restantes. Pour autant il ne ressent pas de frustration car le scénariste a construit son récit de manière à ce que les différents personnages secondaires puissent bénéficier d'une ou deux planches pour se développer, et que chacune de ces scènes contribue à ouvrir l'horizon du récit. Il apprécie d'en apprendre plus sur le mystérieux Pèlerin et sur l'origine de ce McGuffin bien pratique qu'est la téléviza. Les séquences de chasse au dragon en disent long sur le caractère d'Elizabeth Bathory. Contre toute attente, monsieur Martini Shot et Grozny Pork ne se limitent pas à des personnages bouffons, et se développent dans une direction très inattendue. Non seulement les personnages continuent de gagner en épaisseur, au travers de leur histoire personnelle et de leurs motivations, mais en plus l'histoire progresse de manière significative, sur toutes les questions laissées en suspens citées ci-dessus. De fait, Pat Mills a réussi à donner progressivement de l'ampleur à son récit, en intégrant petit à petit d'autres personnages, tout en conservant l'unité de sa narration, sans que le lecteur n'éprouve la sensation de papillonner d'un endroit à un autre. Il conserve également les touches d'humour noir, macabre, et parfois de grosse farce bien lourde, que ce soit avec un groupe punk bien gras, ou avec les individus recrutés par Sabre Eretica, tous méchamment parodiques.



Ce quatrième tome est également l'occasion pour Pat Mills de développer de nouveaux thèmes, à chaque fois avec son regard très personnel. L'analyse graphologique semble un peu outrée dans ce qu'elle est capable de révéler d'un individu uniquement à partir de son écriture. Mais il s'agit surtout pour l'auteur de mettre en avant qu'il y a de sacrés tordus parmi la race humaine. Il évoque également l'irrespect érigé en dogme par le punk, la chasse comme étant un sport de classe (surtout en Angleterre), la chasse aux sorcières et ses massacres de femmes innocentes par des illuminés prétendant entendre la voix de Dieu, la traîtrise et la fourberie, les actes déconnectés des intentions, et les démarches transgenres. Pour ce dernier thème, un lecteur non familier de Pat Mills peut se demander si la farce au travers de laquelle il évoque les individus transgenres ne serait pas à charge. Un lecteur familier de Pat Mills sait que son indignation et sa colère s'exercent contre les abus d'autorité et de pouvoir, mais pas contre les minorités opprimées. Sous réserve d'avoir ce point de vue en tête, le lecteur assiste à une scène savoureuse dans sa dérision.


Ce quatrième tome développe le récit avec les mêmes caractéristiques que les 3 premiers : des dessins monumentaux bourrés de détails, une intrigue bien fournie, complétée par un humour macabre servi bien noir et des thèmes ambitieux. Il ne reste plus qu'à espérer que cette histoire connaîtra un jour sa fin.

samedi 2 juin 2018

Claudia - Tome 03: Opium rouge

Hématomane

Ce tome est le troisième d'une série en cours de parution ; il fait suite à Femmes violentes. Il est initialement paru en 2007, publié par les éditions Nickel. Il a bénéficié d'une réédition en 2017 par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée, encrée et mise en couleurs par Franck Tacito. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.

À Gippeswick, en Angleterre, en 2002, Carly Blackwell se rend dans la maison de sa mère, accompagnée de Jim son fiancé. Elle se gare à l'extérieur de l'enceinte, sans se rendre compte qu'une autre voiture se gare à quelques dizaines derrière, avec à son bord le colonel et Pamela. Elle et Jim parcourent les pièces et commencent à trier les affaires personnelles de Claudia Blackwell. Jim découvre des sous-vêtements comme un corset de soie rouge, avec une ceinture ornée d'une tête de mort, que Carly trouve du plus mauvais goût. Il découvre également une mallette fermée par un code. Sa tentative pour l'ouvrir se solde par le déclenchement du système de protection qui libère un vol d'insectes agressifs.

Sur Résurrection, Claudia Demona se jette dans la bataille à laquelle se livrent les défunts politiciens, épée dans une main, pistolet dans l'autre. Elle est à la recherche du Pèlerin, un vivant parmi les morts, mais son odeur de vivant est masquée par des déodorants qu'il s'est injecté dans les glandes. Alors qu'elle se fraye un chemin en descendant sur une pente, elle aperçoit Elizabeth Bathory en contrebas, conduisant sa voiture. Elle se précipite pour se placer en avant de son chemin et grimper dans le véhicule, mais Bathory essaye de l'écraser. Claudia récupère une moto sur le champ de bataille et s'élance à sa suite, essayant d'écraser l'inspecteur Gol Gotha. Ce dernier la stoppe net dans sa course, la faisant violemment choir de sa moto. Claudia termine au poste, au quartier général de la police à Nécropolis. Gol Gotha l'interroge, et elle essaye de lui faire coup de la demoiselle en détresse, avec une bonne spontanéité dans les sanglots.


Le lecteur est complètement déstabilisé par le début de ce troisième tome car Pat Mills prend soin d'effectuer un rappel des principaux événements précédents, ainsi que des enjeux pour les personnages. Voilà qui ne lui ressemble pas du tout, que lui arrive-t-il ? Au-delà de la taquinerie pour ses tics d'écriture assez idiosyncrasiques, le lecteur retrouve la structure habituelle du récit, en particulier la séquence d'ouverture sur Terre à Gippeswick en Angleterre, aux côtés de Carly Backwell qui doit commencer à trier les affaires de sa défunte mère. Elle continue d'être observée à son insu, par les membres de la congrégation satanique, et elle commence à se retrouver face à des indices de la double vie de sa mère. Le langage corporel de son fiancé montre qu'il comprend très bien la nature de ce qu'il trouve, Franck Tacito s'amusant à faire apparaître le décalage entre sa compréhension et le comportement d'oie blanche de Carly. Dans cette séquence, il réalise également 2 dessins occupant 2 tiers de la page, absolument dantesques, que ce soit la nuée d'insectes infernaux, ou la vision de la porte de l'au-delà.

Claudia reprend le devant de la scène à partir de la page 7. Le lecteur est sensible à ce premier dessin occupant les 2 tiers de la page, où elle s'avance vers lui dans une tenue de cuir ajustée, les armes à la main, les canines dehors, et de petites lunettes rondes faisant penser à celle de Lara Croft. Elle se jette dans la mêlée dans la double page suivante. Le lecteur peut apprécier la construction de la page avec des cases en pourtour du dessin principal qui montre la progression sauvage de Claudia, sa détermination, et dans le coin diamétralement opposé le Pèlerin en train de l'observer. Tacito a dépassé le stade de la belle double planche pour une composition qui associe la force d'un dessin de grande taille, avec la dimension narrative de la planche. Il conserve également son goût pour les détails qui tuent, incitant le lecteur à observer les détails, comme les accessoires sur les pointes des bottes de Claudia, preuve à la fois de l'intensité de son implication dans les dessins, et de son sens de l'humour noir et sanglant. La double page suivante reprendre ce type de construction, avec une vision infernale de Claudia chevauchant sa moto, comme le motard sortant des enfers sur la pochette de Bat out of Hell de Meat Loaf, illustration légendaire de Richard Corben. À nouveau la narration est assurée par les cases plus petites positionnée autour de cette image centrale.


Tout au long de ce tome, le lecteur apprécie la progression de Franck Tacito en termes narratifs, ayant conçu une manière de concilier les images monumentales d'Olivier Ledroit présentes dans la série mère Requiem, et une narration plus fluide. Le lecteur peut se régaler de la vision dantesque du quartier général de la police et de son imposant statuaire, de la réserve personnelle de Gol Gotha en approvisionnement de sang sur des femmes bien en vie, d'Elizabeth Bathory chevauchant une bête infernale pour se livrer à a chasse, de Claudia prenant un bain de sang dans ses appartements, hantée par les visions du visage de Bathory, de l'hallucinante cérémonie de mariage, de la macabre promenade au jardin d'enfants, ou de la descente de police dans l'établissement Slimelights, avec la présence d'images pieuses. Le lecteur reste épaté par ces images choc et spectaculaires, avec un haut niveau de détails, et une force picturale à la hauteur des visions exigées par le scénario. Franck Tacito a réussi à développer son langage visuel personnel, à assimiler les influences d'Olivier Ledroit, sans le singer, et à progresser en compétences techniques, pour des pages sophistiquées, transcrivant avec force la démesure du scénario, la perversion macabre de Résurrection. Le lecteur s'aperçoit en cours de lecture qu'il en vient à oublier la série mère et apprécier les pages pour elles-mêmes.

La narration de Franck Tacito a gagné en naturel, en fluidité et en efficacité. Le lecteur peut se laisser porter par l'enchaînement des cases, le divertissement généré par leur force spectaculaire. Il peut aussi prendre le temps de ralentir sa lecture pour mieux savourer les détails visuels. La collaboration entre le dessinateur et le scénariste a gagné en harmonie, donnant l'impression qu'il s'agit d'un seul auteur. En particulier, Frank Tacito a réussi à trouver le bon dosage entre l'intrigue, les péripéties dans les scènes d'action, et l'humour si particulier de Pat Mills. Cette dernière composante pose un défi pour la plupart des artistes qui collaborent avec lui, car il faut savoir l'intégrer sans qu'elle ne prenne le pas sur l'histoire, mais sans qu'elle ne semble non plus rajoutée artificiellement, au risque que l'humour apparaisse en décalage avec le reste des composantes. L'exubérance des dessins permet que les exagérations y trouvent leur place, au point d'équilibre parfait entre des éléments à prendre au premier, et l'exagération d'une convention qui indique au lecteur qu'il lit une forme de parodie. Par exemple dans la page d'ouverture, une femme d'un certain âge porte un tailleur très serré et des talons d'une hauteur déraisonnable. Elle apparaît à la fois comme une femme avec une forte volonté refusant de se conformer aux exigences du politiquement correct, et à la fois comme une caricature de ce genre de personnage utilisant sa sexualité pour provoquer, même quand elle en a passé l'âge.


Par la force des choses, l'environnement parodique de Résurrection se prête plus à ce genre d'élément comique caricatural. Mais le degré de difficulté pour l'artiste reste élevé. Il doit éviter de forcer la dose pour ne pas réduire à néant la tension dramatique ou l'intérêt du lecteur pour l'intrigue, et trouver des éléments tellement outrés qu'ils ressortent quand même dans un environnement où tout est déjà exagéré. À nouveau Franck Tacito s'en tire haut la main, avec un naturel épatant. Il y a bien sûr l'apparence outrée des personnages, avec le petit plus qui fait toute la différence, comme les accessoires des bottes de Claudia Demona, les tenues mi-érotiques, mi-comiques des femmes de la réserve de sang de Gol Gotha, les différentes créatures rencontrées dans les rues de Nécropolis, et leurs occupations ou accessoires improbables, les expressions des damoiseaux d'honneur lors du mariage de Claudia, l'entrain avec lequel Claudia s'élance dans l'eau et son maillot de bain riquiqui à base de croix inversée, les tenues fétichistes dans le club Slimelights, etc. À chaque page, le lecteur peut se délecter de l'inventivité baroque et sarcastique de l'artiste. Il s'avère tout aussi efficace pour les éléments horrifiques, avec la cruauté et la perversion attendues dans un récit de ce genre.

Grâce à la partie graphique, le lecteur s'immerge tout de suite dans ce tome, mariant avec adresse l'intrigue, l'humour, le macabre, le gothique, le grotesque et les sentiments exacerbés. Le lecteur sait que l'intrigue va progresser vers sa résolution dans le tome suivante, Claudia Demona se rapprochant du Pèlerin qui sait où trouver une téléviza (le bidule qui permet de passer de Résurrection vers la Terre), Carly Blackwell se rapprochant de son sort funeste. Pourtant ses attentes sont dépassées par les développements contenus dans ce tome. Claudia Demona est arrêtée par la police, elle tombe amoureuse, elle se languit d'amour qui semble bien authentique. Pat Mills intègre d'autres personnages de la série Requiem avec naturel, comme le capitaine Kurse, ou Igor. Encore plus inattendu, il fait enfin un usage intéressant du concept que le temps s'écoule à l'inverse sur Résurrection. Le lecteur découvre abasourdi et enchanté Claudia et Shinodi emmener leurs enfants dans un parc avec des jeux. Une scène d'une rare perversion du fait de la nature des enfants sur Résurrection. Le scénariste prend ainsi le lecteur par surprise à plusieurs reprises, avec des nouveaux concepts pas encore abordés dans la série.


Lorsqu'il s'est lancé dans la série dérivée Claudia, le lecteur venait surtout retrouver l'ambiance qui l'avait séduit dans la série mère Requiem, tout en sachant qu'il ne retrouverait les mêmes visuels si riches d'Olivier Ledroit. Après 2 tomes plaisants ayant prouvé l'implication totale des auteurs, il découvre un troisième tome dans lequel ils sont en symbiose créatrice, avec une intrigue qui avance, des visuels à la hauteur de la démesure du récit, une narration fluide, et un humour qui fait mouche, sans supplanter les autres composantes du récit.


vendredi 1 juin 2018

Claudia - Tome 02: Femmes violentes

Les corps sont cuits, mais pas incinérés.

Ce tome est le deuxième d'une série en cours de parution ; il fait suite à La porte des Enfers. Il est initialement paru en 2006, publié par les éditions Nickel. Il a bénéficié d'une réédition en 2017 par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée, encrée et mise en couleurs par Franck Tacito. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.

À Gippeswick, en Angleterre, en 2002, Carly Blackwell est en train de courir sur un tapis dans une salle de sport, en papotant avec sa voisine. Carly évoque son projet d'ouvrir une salle de sport dans les 6 mois, avant ses 21 ans. En réponse à une question de sa voisine, elle répond qu'elle va utiliser l'argent de son héritage, sa mère Claudia étant décédée. Sa voisine répond à sa question sur sa brûlure au poignet. Elle explique qu'elle exerce le métier de prostituée et ce que lui est arrivé il y a quelques semaines au cours d'une prestation. Une femme l'avait engagée pour ce qu'elle croyait être une orgie, mais qui s'est avérée être un rituel de magie noir. Elle s'est retrouvée allongée et attachée au milieu d'un pentacle, devant être sacrifiée par la gardienne des Enfers. Au milieu de la cérémonie, elle a profité qu'un des participants ait une crise cardiaque, pour se libérer avec la flamme d'une bougie et pour s'enfuir en montant au rez-de-chaussée et en brisant une vitrine de l'intérieur. La gardienne des Enfers se faisait appeler Claudia.


Sur Résurrection, Claudia Demona a perdu connaissance, étourdie par la lumière. Elle est emmenée inconsciente par Monsieur Martini et son sbire Grozny Pork. Elle reprend connaissance affublée d'un costume d'écolière, attachée à une chaise électrique, subissant la diatribe de Jackal, un des sbires de monsieur Martini. Elle urine sciemment sous elle pour que le liquide se répande jusqu'aux pieds de Jackal. Ainsi quand il abaisse la manette, le courant passe à travers elle, mais l'électrocute également. Elle se libère, quitte la pièce et parvient à une autre pièce dont les murs sont décorés d'une collection d'insectes. Elle neutralise son nouvel agresseur en un temps record. Dans une autre pièce, monsieur Martini et Grozny Pork suivent sa progression par des caméras présentent dans chaque pièce, qui sont autant de plateau de tournage. Ils ont enrôlé Claudia à son insu dans un snuff movie dont elle est la victime.

Tout lecteur normalement constitué a choisi son camp à l'issue du premier tome de la série. Soit il est parti dégoûté par la tonalité de farce grossière, l'accumulation de comportements outranciers et vulgaires, et le traitement de l'image de la femme, en jurant qu'on ne l'y reprendrait jamais plus. Soit il a autant apprécié ces provocations crasses, que le portrait d'une femme arriviste et égoïste, prêt à sacrifier les autres, comme le premier homme venu, ayant les mêmes dispositions d'esprit s'entend. Forcément s'il est revenu pour le tome 2, c'est qu'il appartient à la deuxième catégorie et qu'il attend avec impatience l'affrontement entre Claudia et Pus, le gugusse qui ressemble à une verge avec 2 testicules. La scène d'introduction lui rappelle qu'il est bien dans la série dérivée de Requiem, puisque Pat Mills commence par montrer ce qui se passe sur Terre avec Carly en guise d'introduction (dans Requiem il commence par une scène dans le passé se déroulant sur Terre). Toutefois dès la page 3, le lecteur retrouve la preuve du degré d'implication de Franck Tacito avec le costume de Gardienne des Enfers pour Claudia Blackwell, et une paroi en pierre de taille en arrière-plan, avec un pentagramme en surimpression. Comme dans le tome 1, l'artiste a à cœur de rendre compte de la démesure décadente dans laquelle se déroule l'histoire.


Ainsi dès la page 4, le lecteur contemple un gigantesque visage sculpté dominant l'autel du sacrifice, ornementé d'inscription gravée dans la pierre. Pour le retour sur Résurrection, il voit des créatures arachnides transportant des caméras sur le dos, particulièrement répugnantes. Il n'est bien sûr pas possible de déterminer à la lecture dans quelle proportion le scénariste a conçu les créatures et les environnements par ses indications, mais il est certain que l'artiste leur a donné corps de manière saisissante. Dans le registre des décors, les différentes pièces correspondant aux scènes du film sont bien glauques, et la prise de vue culmine dans une vue d'ensemble des studios s'étalant sur 2 pages, bourrée de détails pour le lecteur qui souhaite prendre le temps de les observer. La séquence de cérémonie funéraire est l'occasion d'admirer une cathédrale aux dimensions cyclopéennes, d'abord à l'extérieur (un dessin en pleine page), puis à l'intérieur (un dessine en double page), toujours avec la même obsession du détail. Par la suite, le lecteur tombe encore en arrêt devant un champ de bataille. De passage dans le quartier du Dépotoir, il se rend compte qu'il s'est arrêté de lui-même pour détailler les façades et les occupations des zombies dans ce dessin en double page. Toutes les réticences qu'il avait pu éprouver dans le premier tome sont levées. Franck Tacito est totalement impliqué dans l'illustration de cette série et il se donne à fond.

L'artiste continue de détourer les formes avec un trait fin, sans varier l'épaisseur de son trait pour rendre compte d'une ombre portée ou de l'éclairage. Cette manière de faire continue de donner une impression de dessins un peu basiques dans leur rendu. Mais la lecture atteste de la complexité et de la profondeur des compositions. En outre, les dessins sont complétés par une mise en couleurs qui apporte les informations sur les fluctuations d'éclairement et les ombres projetées, ainsi que sur les textures. Les compositions sont encore rehaussées par l'utilisation maîtrisée et raisonnée des effets spéciaux réalisés à l'infographie. Après le temps d'adaptation (ou d'acceptation) du mode de détourage, le lecteur se rend compte que Franck Tacito est tout aussi déchaîné qu'Olivier Ledroit, même si ses planches n'ont pas la même élégance plastique. Comme dans le premier tome, il représente tout ce qu'exige le scénario, jusqu'au plus crade, sans jamais rechigner. Il apporte la touche de grand guignol nécessaire pour les tenues de ces dames, du corset rouge cramoisi avec string pour la gardienne des Enfers, au costume d'écolière avec jupe trop courte pour Claudia, en passant par la tenue plus que révélatrice d'Élisabeth Bathory. Le lecteur peut s'amuser à détailler ces tenues, et prendre plaisir à ce qu'elles ont d'outrées et de choquant, jusque dans les moindres détails. À ce petit jeu, Bathory remporte la palme avec sa toison pubienne à l'air, taillée en forme de crucifix renversé, le même motif pour ses cache-tétons, le col de sa cape ouvragé, et ses cuissardes à talon.



Les autres personnages valent également le déplacement, tel Pus en train de cracher la purée (de manière métaphorique), et Claudia rapportant la taille de son engin à celle de son membre de manière inversement proportionnelle. Si ces dames décrochent le pompon des accessoires de mode à connotation érotique, voire pornographique, Franck Tacito n'en néglige pas pour autant les autres types d'accessoires qu'ils soient communs comme les modèles de lunette de soleil, ou plus horrifiques comme les globes oculaires servant à attacher les couettes de Claudia en costume d'écolière. L'implication de l'artiste ne se limite aux détails croustillants qu'il insère dans chaque page et qui apporte une touche ludique à la lecture. À l'instar d'Olivier Ledroit, il met un point d'honneur à réaliser des compositions complexes pour des moments spectaculaires. Après le rituel sacrificiel avorté, le lecteur tombe en arrêt devant la double page présentant une vue aérienne d'ensemble des studios de monsieur Martini. Ensuite, il prend le temps de détailler la vue d'ensemble en double page de la cérémonie de funéraire pour les 4 vampires décédés : Stéphane Dracula, Grob Smrt, Ubica Zub, Krvava Mary. Il a du mal à croire à ses yeux en découvrant le carnage cannibale sur des cadavres bien cuits, qui clôt cette cérémonie. Le reste de sa lecture lui réserve encore bien d'autres surprises visuelles dans des prises de vue complexes. Franck Tacito fait preuve d'un mauvais goût assumé, avec une inventivité et un entrain à la hauteur de l'imagination du scénariste.


Les dessins répondent donc à l'attente du lecteur venu pour une série visuellement provocatrice et outrée. Pat Mills continue donc dans cette veine avec une verve impressionnante. Le lecteur attend également que l'intrigue progresse. Il comprend bien que la séquence d'ouverture avec la prostituée a pour objectif de permettre de suivre l'évolution de Carly Blackwell sur Terre, pendant que sa maman s'éclate en Enfer, afin de ne pas l'oublier et de la faire évoluer pour qu'elle soit prête au moment du dénouement. La parodie de snuff movie est irrésistible avec cette victime qui met à mal ses agresseurs avec force et violence, sans oublier le sang et le gore, mais l'intrigue n'avance pas vraiment pour autant. Il faut donc attendre d'avoir passé le premier tiers pour que Claudia Demona se remette en chemin pour rechercher comment revenir sur Terre, et développer des relations avec de nouveaux personnages comme Élisabeth Bathory, et croiser le chemin de l'inspecteur Gol Gotha. Le lecteur apprécie que le scénariste (et le dessinateur) ne sacrifie en rien le grotesque et le politiquement incorrect dans les 2 autres tiers, restant dans le même ton que le premier.

Ce deuxième tome ne se limite pas à une suite de scènes gore et provocatrices, sur fond gothique et sexy. Comme toujours, les personnages de Pat Mills, et les situations dans lesquelles ils se retrouvent charrient des commentaires sociaux. La scène du rituel sacrificiel évoque les privautés que s'autorisent les riches et puissants, mais de manière littérale et trop consensuelle pour être autre chose qu'un élément servant au divertissement. Il en va de même pour la fétichisation de Claudia dans un habit d'écolière. Par la suite certaines observations en passant qui ne semblent là que par nécessité constituent des constats, des critiques et des réflexions plus sarcastiques et plus virulentes. Il en va ainsi de l'abus de pouvoir de Stéphane Dracula de faire fermer une autoroute pour pouvoir tester sa voiture, ou des privautés que se permet monsieur Martini qui rappellent celles de certains producteurs vis-à-vis des actrices. L'horreur ne naît plus alors de l'exagération grotesque, mais bien de la réalité de ces comportements. Ainsi le lecteur découvre des observations d'autant plus terrifiantes que les situations dénoncées reflètent le quotidien et le monde dans lequel il vit. L'exagération des comportements et des personnages servent alors à mettre en lumière les motivations profondes des individus (leurs bas instincts) et la nature du système dans lequel ces horreurs peuvent se produire. Pat Mills en donne un exemple éclatant avec un conflit armé et un personnage expliquant : La guerre nous enrichit. Nous venons tuer des pauvres. Nous venons libérer, civiliser, manipuler, censurer, contrôler. C'est ainsi que nous combattons. Nous nous battons contre les civils morts de nos bombardements ou de leurs conséquences, morts de nos mines ou de nos ventes d'armes. Contre les mères qui ont donné naissance à des enfants handicapés à cause des munitions à uranium appauvri. Ces faits sont bien réels et ils n'en deviennent que plus atroces du fait qu'ils trouvent une place naturelle sur Résurrection.


Alors que le lecteur avait pu éprouver des réticences à se lancer à la découverte de cette série dérivée, qu'il n'avait pas forcément été entièrement enthousiaste à la lecture du premier tome, il se rend compte que Franck Tacito est totalement impliqué dans ses pages, et réussit à transcrire la démesure et le grotesque du récit, et que Pat Mills ne traite pas du tout ce récit comme étant secondaire. Il augmente le degré de dérision et de farce, mais rien lâcher sur les thèmes de fond.


samedi 5 mai 2018

Expérience mort, Tome 4 : La porte du ciel

Ce tome fait suite à La résurrection de la chair qu'il faut avoir lu avant. C'est le dernier tome de la série. Il est initialement paru en 2016. Il s'agit d'une histoire imaginée conjointement par Valérie Mangin & Denis Bajram. Valérie Mangin a réalisé le scénario du récit, ainsi qu'écrit les dialogues. Jean-Michel Ponzio en a effectué le story-board, les dessins, l'encrage et les couleurs.

Dans son appartement de New York, Katlyn Fork reçoit la police qui lui explique qu'elle n'a pas d'indice quant à l'enlèvement de son fils Matthew Fork. En outre, de nombreux policiers démissionnent, ce qui ne permet pas de consacrer beaucoup d'agents à cette recherche. Dans un autre quartier de New York, Matthew Fork a de nouveau ressuscité et il fait en sorte d'aider Georges Theillard à en faire de même. Dans l'appartement des Fork, Elois explique à Buzz qu'elle n'arrive pas à déchiffrer et à comprendre les écrits de son arrière grand-oncle. Le père Theillard est ramené par la police dans l'appartement et il apprend à Katlyn Fork, Buzz et Elois que Matthew Fork a décidé de partir avec ses assassins. Dans une prison de Jérusalem, l'agent Black provoque ses geôliers, sans réussir à les faire réagir.

Quelques jours plus tard, Katlyn Fork va au-devant de son fils en hélicoptère. Elle est déposée sur un champ par le pilote Buzz (Elois et Theillard restant à bord), son fils et ses suiveurs étant en train de le traverser à pied. Il s'en suit un échange non productif, Matthew Fork restant persuadé qu'il n'y a rien de l'autre côté de la Porte du Ciel. Katlyn Fork reste persuadée qu'il faut absolument tout tenter pour la refermer. À Jérusalem, dans une installation scientifique, la responsable de projet arrive à la conclusion qu'elle et son équipe ne réussiront pas à réaliser des découvertes scientifiques en analysant la Barque de Râ. Elle décide d'accéder à la demande des États-Unis de leur rétrocéder. Le groupe de ressuscités mené par Matthew Fork ne cesse de grossir avec d'autres ressuscités, et il se dirige droit vers les installations de Fork Industries en Californie, où se trouvent la nef d'Horus-Râ.


Il est difficile au lecteur ayant lu les 3 premiers tomes de résister à la tentation de lire le dernier et de découvrir l'aboutissement de l'entreprise de Katlyn Fork et de son équipage de thanatonautes. L'enjeu est maintenant de redémarrer le processus de mort, les conséquences de l'immortalité des individus étant ingérables, à commencer par la résurrection de tous les morts, de toutes les personnes ayant jamais vécu sur Terre. Indépendamment de la résolution de l'intrigue, le lecteur sait par avance qu'il va pouvoir se projeter dans les différents lieux où se déroule l'action, grâce à la qualité des dessins de Jean-Michel Ponzio. Il retrouve effectivement cette utilisation intelligente et sophistiquée des photographies pour donner plus de consistance aux environnements. Cela commence par une vue nocturne des immeubles se trouvant en bordure de Central Park. Il y a également plusieurs vues intérieures de l'appartement de Katlyn Fork, le mur d'enceinte et les bâtiments de la prison dans laquelle sont détenus l'agent Black et Isaac Lévy, un village amish, une vue panoramique de Jérusalem, une vue panoramique d'Houston, les bâtiments de Fork Industries, et même un champ (celui où se pose l'hélicoptère amenant Katlyn Fork). Non seulement le lecteur apprécie le dépaysement et la variété des localisations, mais en plus il voit la conception d'une bande dessinée par des auteurs conscients qu'il s'agit d'un média visuel, et par un artiste attaché à rendre tangible ce qu'il décrit.

Tout au long de ces 46 pages, le lecteur se laisse surprendre par des visuels inattendus évoquant une forme d'aventure le temps de l'image d'une case. Cela peut être ces individus en train de faire un feu de camp dans Central Park, des gugusses cagoulés façon Ku Klux Klan s'agenouillant devant un homme, la population d'un village amish en train de manifester, un survivaliste ayant tué un daim et se faisant admonester par 3 demoiselles en robe blanche, une jeune gothique piercée en train de faire la leçon à un vieux pasteur à la barbe blanche, un aigle en train de planer au-dessus d'un groupe de motards traversant une ville vidée de sa population, etc. Même s'il n'en a pas pleinement conscience, le lecteur bénéficie d'une narration visuelle riche et variée. Les personnages sont toujours représentés de manière photoréaliste, que ce soit les visages (le dessinateur remercie à nouveau sa femme pour avoir servi de modèle) et les vêtements. Il constate également que les différents accessoires sont dessinés d'après référence, que ce soit les modèles d'armes à feu, les différentes motos, ou encore le matériel de camping. Non seulement Jean-Michel Ponzio investit beaucoup de temps dans la représentation des arrière-plans, mais en plus il fait attention à ne pas abuser des cases avec uniquement une tête en train de parler. La qualité de la représentation des visages les rend très intéressants à regarder pour absorber l'émotion qu'exprime leur visage, mais en plus la mise en scène permet de voir où se situent les personnages et d'observer leurs postures et leurs mouvements.

Du fait de la qualité de la narration visuelle, le lecteur se rend compte qu'il est complètement immergé dans le récit et qu'il l'absorbe au premier degré. Denis Bajram & Valérie Mangin poursuivent leur intrigue jusqu'à son aboutissement dans une résolution claire et nette qui n'appelle pas de suite. L'enjeu de ce tome réside donc la capacité des personnages principaux de mener à bien le projet Échelle de Jacob. Il s'agit pour Katryn Fork et son équipe de se rendre jusqu'au phénomène appelé Porte du Ciel pour la fermer, et rétablir le processus de mort de tous les organismes vivants. Au cours des 3 premiers tomes, le lecteur a intégré les 3 autres éléments purement fictifs imaginés par les auteurs : l'existence d'un vestige appelé Barque de Râ émettant des tachyons, la forme de résurrection particulière de Matthew Fork (le premier à être revenu à la vie) et l'existence de l'arrière grand-oncle d'Elois qui aurait inventé une machine à voyager dans le temps. Au cours de ces 3 tomes, il a quand même éprouvé des difficultés à trouver une logique entre tous ces phénomènes.


Malgré tout, le lecteur a conservé sa curiosité de connaître le fin mot de l'histoire. Or les auteurs ne donnent pas vraiment rapidement de réponse. Matthew Fork continue de ressusciter, et son apparence différente incite des tas de gens à l'accepter comme une forme d'antéchrist. Ce n'est pas tant qu'il prêche des conceptions sataniques, mais plutôt qu'il nie l'existence de toute vie spirituelle après la mort. Il est convaincu qu'après la mort, il n'y a que le néant. Même si les temps sont troublés, et les individus sont déboussolés par un phénomène aussi énorme que le retour à la vie des défunts, le lecteur ne comprend pas pourquoi des individus se mettent à suivre Matthew Fork, changeant d'opinion du fait de sa simple présence (en particulier la population du village amish). Isaac Lévy et l'agent Black éprouvent des difficultés à mettre la main sur la Barque de Râ, ayant été fait prisonniers par le MOSSAD qui compte bien tirer profit de la Barque, au bénéficie de l'état israélien. Le lecteur aimerait bien savoir d’où sort cette Barque de Râ, comment elle se rattache au générateur de tachyon mis au point par les industries Fork. De même, les archives des études de l'arrière grand-oncle d'Elois ne débouchent sur rien, les auteurs faisant lanterner cette intrigue secondaire, sans rien donner au lecteur. Finalement, à quoi bon avoir montré l'opération culottée réalisée par Elois et Buzz pour les récupérer ?

Malgré ces incohérences, les auteurs insèrent des observations par le biais des remarques ou des réactions des personnages, qui font mouche et qui relève d'une sensibilité intelligente et perspicace. Matthew Fork rend sa mère responsable de la façon dont il refuse de croire à une vie spirituelle, à cause des convictions bouddhiques de sa mère. Isaac Lévy refuse de quitter Jérusalem tant que sa famille Sarah, Sam et Anouk n'aura pas ressuscité. Des citoyens manifestent et brûlent des archives d'état civil pour lutter contre le risque de discrimination entre vivants et morts. Mais dans le même temps ces remarques ne débouchent sur rien. Pire, le lecteur s'interroge régulièrement sur la cohérence de la vie des ressuscités dont les besoins matériels sont très fluctuants, une fois devant disposer de logement et de nourriture, la fois d'après non. Et puis surprise… grosse surprise… très grosse surprise…



Le dénouement du récit vient fournir une explication très convaincante à tout ça, sous la forme d'une révélation finale, dans un récit à chute. En fonction de sa sensibilité, le lecteur apprécie plus ou moins de s'être laissé entraîner comme ça, sans rien voir venir. Mais après coup il reconnaît bien volontiers la cohérence de l''ensemble du récit. Soit il se montre beau joueur et a posteriori il réévalue l'ensemble de la série à commencer par ce dernier tome, 5 étoiles. Soit il estime que chaque tome pris pour lui-même provoquait des dissonances narratives irréconciliables avec le plaisir de lecture, 4 étoiles.