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mardi 8 avril 2025

Requiem T12 La chute de Dracula

L’important, c’est de cesser d’être une victime. De résister.


Ce tome fait suite à Requiem - Tome 11: Amours défuntes (2012) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome pour comprendre l’intrigue. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Pat Mills pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-treize pages de bande dessinée. Il se termine par un bref mot de l’artiste qui remercie son public pour sa patience d’ange et sa fidélité.


An 11800 Anno Dracula à Berlin en Draconie : dans une ville à feu et à sang, sous un ciel en proie à des tourbillons cramoisis, Heinrich Augsburg et Otto von Todt se livrent un duel à l’épée, devant la porte de Brandebourg, sous les yeux de Rebecca. Von Todt demande à son ennemi s’il se souvient quand il est arrivé sur Résurrection et que lui Otto l’a sauvé des zombies. Est-ce que Augsburg ne s’est jamais demandé pourquoi il se trouvait sur les champs de bataille ? Von Todt continue d’expliquer : c’est parce qu’il cherchait ses frères d’armes, des camarades comme Augsburg. Il continue : Rebecca n’a jamais aimé Augsburg, elle couchait juste avec l’ennemi pour survivre. Requiem croit-il vraiment que s’il élimine Von Todt, ils partiront ensemble vers un ailleurs ? Tout en continuant à porter des coups d’épée et à parer, Requiem rétorque qu’il sait bien est là pour l’éternité, qu’il est damné. Il ajoute qu’il lui faut être au sommet de la chaîne, parce qu’il est dans la nature des vampires d’éliminer les rivaux. Et cela l’emporte sur l’amour fraternel. Mais les duellistes se rendent comptent que leurs lames refusent de se battre, elles savent qu’ils sont frères. Otto von Todt propose à son ennemi d’arrêter de se battre, et qu’ils oublient leurs différends. Dans le même temps, il prend Rebecca en otage, et la positionne contre lui, comme un bouclier humain. Rebecca enjoint Requiem de les tuer.



Une fois cette situation résolue, Requiem se met à marcher pour s’éloigner de la porte de Brandebourg. Il est hélé par Black Sabbat, accompagné de Léah sous sa forme de la déesse maléfique AIwass. La Bête demande au vampire s’il n’éprouve plus rien pour Rebecca. Requiem lui assure qu’un vrai vampire ne ressent rien pour ses amours terrestres., qu’un vrai vampire n’éprouve aucun sentiment. Black Sabbat l’invite prendre place dans son corbillard. Requiem s’enquiert des nouvelles de son ennemi juré Dracula. La Bête lui répond qu’après son duel spectaculaire avec Ruthra, le suzerain de Dystopie, le comte est retourné en Draconie. Il continue : leur combat fut long et épique, Néron a aussitôt composé un poème pour le commémorer, mû à l’évidence par l’inélégance de son dénouement. Plutôt, Ruthra se lance sur Dracula, son épée à la main en lui reprochant de l’avoir interrompu dans ses rêves, ces rêves qui ont inspiré le glorieux empire britannique sur Terre. Dracula, l’épée en avant, lui rétorque que ce rêve prend fin aujourd’hui. Il lui reproche que les lézards ont terni la beauté du mal absolu avec leurs transactions crapoteuses. Malgré toutes leurs parures, ils ne sont qu’une bande de narco-margoulins miteux. Les camelots de Résurrection !


Le lecteur n’est pas loin de se pincer : le tome onze était sorti en 2012, et depuis aucune nouvelle si ce n’est la réédition réalisée par Glénat. Douze ans plus tard, le tome suivant arrive dans toutes les bonnes librairies et il est extraordinaire. Le lecteur avait pu noter la modification significative de comportement de Requiem à la fin du tome précédent : ici la raison en est révélée et elle annonce la dernière phase du récit. Il est possible d’espérer que l’histoire soit conclue dans le tome treize, le dessinateur ayant expliqué que la série avait été initialement prévu en dix-neuf tomes, mais les auteurs ont choisi de condenser l’histoire en treize tomes pour assurer une conclusion satisfaisante, tant pour les fans que pour eux-mêmes. Le lecteur se prépare donc encore plus que d’habitude pour ce nouveau tome, en sachant qu’il sera plein à craquer comme les onze précédents, et qu’en plus l’intrigue va avancer rapidement et de manière définitive. Le titre l’annonce explicitement : La chute de Dracula. Bon, ceci étant dit, le lecteur sait aussi que le scénariste est familier des annonces qui claquent pour attirer le client et qu’il peut aussi jouer sur un sens plus nuancé de l’expression. Quoi qu’il en soit, tout est en place : une narration visuelle toujours aussi démesurée, et des scènes conçues comme des tableaux.



Comme à chaque tome, l’artiste fait encore plus fort que le précédent. Il reprend par exemple un dispositif qu’il a déjà utilisé dans sa série Wika : des pages qui se déplient pour former une séquence narrative sur quatre pages côte à côte. Le lecteur parvient à ce moment, il déplie les deux pages correspondantes, et il regrette immédiatement le format de l’album qui s’avère quand même trop petit pour pouvoir apprécier le fourmillement de détails de la parade la victoire de la fierté des vampires dans la grande artère de Pandemonium. Les mots s’avèrent insuffisants et incapables de décrire cette foule dense et compacte défilant, avec des chars monumentaux tirés par de gigantesques créatures serpentines richement harnachées, des costumes somptueux, des races diverses et monstrueuses, une orgie visuelle à s’en faire éclater la rétine. Et bien sûr chacune des deux pages dépliées produit un tableau de trois pages avec celle en vis-à-vis, un avant et un après celui de quatre pages, à savoir une scène de banquet présidée par Dracula avant, et un tronçon spécifique de la procession (avec Sean et Requiem) après. Les deux tableaux de trois pages comprennent des cases en insert, c’est-à-dire un dispositif narratif pour raconter les interactions. Le tableau en quatre pages constitue lui aussi une séquence du récit, lors de sa découverte de gauche à droite. Rien que ce passage suffit à repaître le lecteur le plus exigeant.


Or Olivier Ledroit, comme à son habitude, se donne complètement pour chaque page, pour chaque double page, sans s’économiser de quelque manière que ce soit. Le grand spectacle macabre transporte le lecteur sur Résurrection dans ce monde infernal : les vêtements cuir des vampires, les tatouages entre tribal et gothique, et cohérents d’une case à l’autre (mention particulière au 666 tatoué en rouge sang sur la fesse droite d’albâtre de Claudia Demona), les pièces d’armure souvent hérisses de piquants, les créatures fantastiques entre chevaux ailés et loups garous, sans oublier Deucalion sorte de super monstre de Frankenstein, les ailes noires démesurées de Dracula, le costume violet de Néron, les parures égyptiennes de l’Archi-Hiérophante, le séraphin irradiant de lumière blanche, l’arrivée de Thurim sur son destrier blanc dans la salle de banquet, et le duel opposant le fils au père, la majesté tout feu tout flamme de Ruthra (Arthur) et le charisme imposant, écrasant même, de Dracula. Le lecteur remarque aussi les éléments décoratifs comme les médaillons au coin de certaines cases, les effets de surimpression de pentagrammes ésotériques, les effets spéciaux de la mise en couleurs, etc. C’est un festin visuel à chaque page, à chaque case. Il se rend également compte que l’artiste fait preuve d’un humour discret moqueur : le gros plan sur le nez de Baba Yaga avec les poils, la taille des mitrailleuses sur les bras de Deucalion, l’allure de Barbie des vierges de Dracula, la tétine de Cryptus avec une tête de mort, les zombies commentant le décès probable de Dracula, la tête de Black Sabbat se retrouvant dans une vierge de fer, etc. Ces détails se trouvent en phase avec l’humour du scénariste, que ce soit le rot de Cryptus à la face de Baba Yaga, ou Dracula empalant Ruthra en lui faisant observer que son ennemi aurait dû mettre un bouchon anal.



Pat Mills est tout aussi déchaîné, et pas seulement pour l’empalement en direct et avec force. Il mène à bien l’opposition entre Heinrich Augsburg et Otto von Todt, entre Ruthra et Dracula. Il fait aboutir plusieurs des complots pour destituer Dracula, chaque fois avec perte et fracas, l’artiste dépeignant des affrontements tonitruants et terrifiants. Il replace de nombreux personnages rencontrés dans les tomes précédents, en les installant à la table du banquet : Attila, Sabre, Raspoutine, Robespierre, Caligula, Néron, Elizabeth Bathory, Claudia Demona, Cryptus, l’Archi-Hiérophante, baron Samedi, Mortis, Black Sabbat, le singe de Thot, sans oublier Igor et le Dictionnaire du Diable sous la table. Il intègre d’autres meurtriers comme le docteur Harold Shipman (1946-2004), Catherine Deshayes (1640-1680, La Voisin), Françoise Filastre (1645-1680), Vera Renczi (1906-1960). Il met en scène les différentes races de Résurrection : les Vampires bien sûr, les Lycanthropes, les Zombies, les Lémures, un Archéologiste, un Kobold. Le lecteur savoure cette riche mythologie assemblée pour cette série, entre éléments classiques et trouvailles spécifiques, une inventivité aussi débridée que les dessins, Ledroit ayant expliqué qu’il allait régulièrement trouver Mills avec des créations visuelles pour les intégrer dans le scénario. Leur étroite collaboration incorporent également sur clins d’œil culturels comme l’évocation du célèbre cliché : Le Drapeau rouge sur le Reichstag, cliché d'Evgueni Khaldeï pris le 2 mai 1945 sur le toit du palais du Reichstag, à Berlin.


Dans cette débauche visuelle et mythologique, les auteurs développent aussi plusieurs thèmes, certains présents depuis le début de la série, certains apparaissant dans le cadre de ce tome. L’inventivité dans l’horreur continue d’occuper une place centrale dans le récit : la capacité des êtres humains à créer des dispositifs et des méthodes pour exterminer les autres, allant des armes aux carrière de tueurs en série. Le lecteur peut ressentir l’intensité de la nausée que ce constat provoque chez le scénariste, aussi bien la cruauté inhumaine, que l’abus de confiance et de position d’autorité (par les hommes d’Église en particulier), que l’usage des progrès scientifique à l’amélioration de l’efficacité des armes, ou encore la volonté de puissance, la conquête (avec une nouvelle mise en scène du roi Arthur incarnant les rêves d’empire des Britanniques, pour des fins d’exploitation commerciale). Un personnage finit par faire remarquer que les positions de Dracula sur les usages destructeurs de la science datent quand même un peu, au point d’en être réductrices et trompeuses. Dans ce tome, il évoque également les notions d’amour et d’amitié, les vampires étant incapables d’émotion. Avec l’artiste, il réalise une scène irrésistible sur la presse à sensation, s’empressant de commenter le décès apparent de Dracula avec des phrases aussi creuses que ronflantes, au point de ne contenir aucune information concrète. Il s’amuse avec la plaie de véridicité, les célébrations s’accompagnant de l’obligation de dire la vérité. Il prend un grand plaisir à détourner le principe de marche des fiertés, pour l’assaisonner à toutes les races présentes sur Résurrection qui sont autant de minorités, dont certaines avec des revendications très particulières. À ce titre les slogans des Zombies gagnent haut la main : À bas la liberté ! L‘oppression ou la vie ! Ceci est une manifestation anti-liberté ! Nous n’avons aucune raison de protester, alors nous en réclamons une ! Impossible de retenir un sourire devant cette louve garou qui déclare se définir comme vampire, un bel exemple de dérision.


Oui, c’est vrai ce douzième tome s’est fait attendre douze ans. Verdict : ça en valait la peine !!! Les auteurs reviennent au meilleur de leur forme, c’est-à-dire avec l’intention de faire plus fort que le tome précédent, et ils le font. Des combats énormes des révélations brutales, des critiques sociales au second degré (et au premier), un humour massif. Une narration visuelle hors norme, extraordinaire et terrifiante, belle et horrible, riche et passionnante. Chef d’œuvre.



mardi 25 mars 2025

Requiem T11 Amours défuntes

Trop n’est jamais assez 


Ce tome fait suite à Requiem - Tome 10: Bain de sang (2011) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome pour comprendre l’intrigue. Sa première édition date de 2012. Il a été réalisé par Pat Mills pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il se termine avec dossier de cinq pages, intitulé Les arcanes du Hellfire Club, comprenant des esquisses des recherches préparatoires, des dessins inédits (dont un magnifique portrait en pied de Ruthra, deux pages de bestiaire avec les entrées sur le Squat et sur le Rampeur.


En 1816, dans la villa Diodati située au bord du lac de Genève en Suisse, George Gordon Byron présente un flacon contenant la goutte noire, celle dont Coleridge jure qu’elle ouvre les portes mêmes de l’enfer. Devant lui, se trouvent Mary Shelley et son époux Percy Shelley, le docteur John Polidori et Claire Clairmont. Percy estime que le breuvage les assistera idéalement dans l’élaboration de leurs histoires de fantômes. John prévoit qu’ils observeront les créatures de la scène fantasmagorique comme jamais auparavant. Lord Byron reprend la parole : Mais Coleridge l’a avisé d’une règle occulte concernant de telles entités. Lorsqu’on s’intéresse à elles, elles peuvent s’intéresser à ceux qui les observent. Il demande qui parmi leur ligue de pécheurs sera le premier à explorer les mystères de l’opium noir. Mary se porte volontaire, elle a hâte de découvrir les secrets du royaume des morts. Son mari ajoute : La mort est le voile que les vivants appellent la vie : qu’elle dorme et il sera levé.



Mary Shelley s’allonge et boit un verre de l’opium noir : une porte s’ouvre vers un autre monde. Elle a des visions d’un étudiant blême, de la chose qu’il a créé, le fantasme hideux d’un homme qui se lève, ses yeux qui s’ouvrent et qui la fixent. Toujours en songe, elle sort du laboratoire et poursuit son voyage au royaume des morts. Elle est attaquée par un vampyre, qui mord le cou de sa servante. Percy Shelley entre dans la pièce et tire sur Requiem qui retourne dans les enfers dont il a jailli. Puis le petit groupe d’amis maîtrise la servante, et Percy lui enfonce un pieu dans le cœur. Sur Résurrection, Requiem s’apprête à remonter sur son destrier, alors que Léah s’approche de lui. Il explique qu’il part rejoindre Rebecca, et elle lui ordonne de la lourder. Comme il refuse, elle estime qu’il n’y a qu’une seule solution, qu’elle le tue : le duel s’engage. Elle fait couler le premier sang, mais une tempête des limbes se déchaîne soudainement, emportant les deux combattants et les séparant. Dans ces tourbillons, flottent également Igor le kobold et Le dictionnaire du Diable. Ce dernier jubile d’être enfin libre et il indique à son compagnon qu’il faut retrouver le maître. Le dictionnaire sait tout ce qui se passera et s’est passé sur Résurrection. Et il sait que le sort de Requiem va bientôt être singulièrement affecté à jamais. Selon ses dossiers, il veut retrouver Rebecca. Mais s’il le fait, ça va littéralement être l’enfer.


Le lecteur assidu s’est mentalement préparé à une nouvelle aventure aussi intense que dense. Il découvre une scène d’ouverture se déroulant comme d’habitude dans le passé. Les auteurs ont choisi un moment hautement symbolique de l’histoire de la littérature anglaise. Lors de ce séjour à la villa Diodati, se trouvent réunis : Lord George Gordon Byron (1788-1824) l’un des plus grands poètes romantiques britanniques, Mary Shelley (1797-1851) autrice de Frankenstein ou le Prométhée moderne, Percy Bysshe Shelley (1792-1822) l'un des plus grands poètes romantiques anglais, John Polidori (1795-1821) écrivain italo-anglais auteur de la nouvelle Le Vampire (The Vampyre), Clara Mary Jane Clairmont (1798-1879, Claire Clairmont) belle-sœur de Mary Shelley. L’artiste leur donne une apparence romantique usant de licence poétique, en particulier les cheveux bonds de Mary, ses grands yeux bleus, le regard magnétique et intense de Lord Byron ainsi que son front haut, l’allure très romantique de Percy Shelley, ce qui se marie à la perfection avec les visions que Mary a de Résurrection, la sauvagerie gothique de Requiem et le sang autour de sa bouche, la machinerie démesurée du géant mécanique, les brumes du lac Léman. Cette séquence rappelle qu’il se produit des points jonction entre la Terre et Résurrection selon des règles imprévisibles du fait de l’écoulement du temps à l’envers dans le monde de Requiem. Pour le reste, le lecteur relève le rapprochement entre la créature de Frankenstein et Deucalion.



Au fil des dix premiers tomes, les auteurs ont développé un monde d’une richesse extraordinaire. Le lecteur le ressent avec les différentes scènes et les nombreux personnages : après la villa Diodati, Requiem (avec sa double personnalité d’Heinrich Augsbug au présent, de Thurim par le passé) et Léah / Leah Hirsig (Aiwass, la reine des âmes mortes), puis le retour d’Igor et du dictionnaire du Diable dans la tempête des Limbes (beau deus ex machina), Dame Vaudou et Dame Vénus devant la porte de la salle du trésor, l’Archi-hiérophante qui rend visite au docteur Dippel pour constater l’avancement de la construction d’une créature d’une intelligence suprême quoique maléfique (l’occasion d’un jeu de mots : Un franc Einstein) et de son assistant Vermicelli, Rebecca et Dragon avec Tengu, Black Sabbat (la Bête, Aleister Crowley) et les métalleux (avec une remarque sur le fait qu’il n’ait pas reçu ses droits d’auteur), Dracula et son attaque sur Nolava, Ruthra et Nilrem, et enfin les retrouvailles entre Requiem et sa bien-aimée. Pffffui ! Un tome bien dense comme Pat Mills aime à les écrire, avec zéro rappel des événements précédents, zéro rappel sur les lieux ou les différentes races, et des séquence présentées comme des tableaux en deux ou quatre pages, sans transition de l’un à l’autre. Cela peut nécessiter un temps d’adaptation de la part du lecteur pour retrouver le bon rythme en phase avec ces caractéristiques narratives.


Évidemment, Olivier Ledroit est impérial, une classe d’artiste à lui tout seul. Il allie avec maestria une démarche de narration séquentielle et des visuels spectaculaires qui en mettent plein la vue. Il se montre en phase avec les idiosyncrasies de la narration de Pat Mills. Évidemment, le lecteur attend avec gourmandise les moments les plus énormes : la villa Diodati sur le bord du lac, avec les montagnes enneigées en arrière-plan et les éclairs qui se déchaînent (mise en scène de l’effroyable été 1816, une année sans été du fait de sévères perturbations du climat), sur la page en vis-à-vis le monstrueux corps cybernétique de Deucalion (nom du fils du Titan Prométhée et de Pronoia, provoquant une réminiscence du RanXerox de Tamburini & Liberatore), la vision de la porte de Brandebourg à Berlin dans des fumerolles rouge sang avec des motifs cabalistiques en discrète surimpression, les gardiens titanesques de la porte de la salle du trésor, la comtesse Bathory déchaînée déchiquetant moult loups des cieux, le palais de marbre rouge veiné de bleu de Black Sabbat, Ruthra en pleine majesté, le même roi s’élançant contre Dracula dans une double page fracassante. Le lecteur est subjugué par de telles visions magnifiques et terribles, par la force des compositions, la richesse des dessins, l’expressivité de la mise en couleurs, une jouissance intense.



Dans le même temps, cette démesure visuelle s’intègre à la narration en dessins qui elle aussi s’avère formidable. Le face à face de Percy Shelley et Requiem et la réaction de la servante comprenant qu’un pieu est enfoncé dans son cœur, le duel parfaitement chorégraphié entre Léah et Requiem, l’extermination de Dame Vaudou par les deux gardiens gigantesques, la mise en branle de Deucalion et ses deux premiers morts (avec du sang qui gicle), le changement d’état d’esprit progressif de Rebecca lors qu’elle décide de ne plus se conformer au rôle de victime, l’attaque aérienne contre Nolava (Avalon à l’envers), le changement d’état d’esprit progressif de Requiem face à Rebecca… L’artiste maintient son niveau d’exigence pour chaque composante des dessins, de la structure des pages, des plans de prise de vue, aussi bien pour le niveau de détails des tenues vestimentaires et des décors, que pour les armes, les confrontations verbales ou physiques, les ambiances par les couleurs, ou encore les touches d’humour. La narration dans son ensemble donne dans l’exagération systématique, et les créateurs le font sciemment et ils en jouent. Mary Shelley en délicieuse et fragile femme blonde et pure, Léah et son arme à quatre lames effilées courbes et ondulantes, Dame Vaudou et la poupée vaudou de Dame Vénus, le docteur Dippel et son strabisme divergent marqué ainsi qu’une partie de son cerveau à l’air libre, Tengu s’élançant droit sur le lecteur tirant sa langue bifide, la Bête inscrivant un autographe teintée d‘humour noir sur le bas du dos d’une métalleuse (À détruire après usage, l’emplacement faisant comprendre qu’il s’agit de son anus), Nilrem réduit à l’état d’œuf avec un chapeau, etc.


En ce qui concerne l’humour, Pat Mills n’est pas en reste, dans un registre noir, mordant et sarcastique. Il y a Dame Vénus qui s’exprime de manière normale et intelligible plutôt que par circonvolutions politiquement correctes pour s’assurer d’être comprise par Dame Vaudou, la Bête qui confie une quête aux métalleux (ramener les reliques rock de Résurrection) ce qui donne lieu à des commentaires taquins sur le faux Metal, et Dracula qui explique le caractère saint très relatif de l’eau bénite. À cette occasion, le scénariste exprime toute sa haine contre l’hypocrisie institutionnelle de l’Église : les crimes des papes Borgia, les millions d’indigènes américains tués au nom du Christ, l’inquisition espagnole, les camps de concentration catholiques croates de la seconde guerre mondiale, au vingtième siècle les abus d’enfants des prêtres et les dissimulations subséquentes du Vatican. Le nombre d’ecclésiastiques impliqués signifiant que l’eau bénite est en réalité hautement toxique. De ce point de vue, la scène d’introduction prend tout son sens : une dénonciation de la culture impérialiste britannique, point de vue renforcé par la longue tirade de Ruthra (Arthur), jouant de l’avarice des Premiers Ministres, les alléchant par les immenses fortunes à tirer de l’Inde, de l’Afrique ou de l’Arabie. Leur rappelant que toujours, Trop n’est pas assez. Il cite plusieurs militaires pour des consignes d’extermination : On ne traite avec les indigènes de toute classe que par le terrorisme, que cela vous plaise ou non. La plupart des accidents concernent la police, étant donné qu’écraser un arabe ici est comme écraser un chien en Angleterre, sauf que l’on ne fait pas de rapport. Étant de chair et de sang, même les solides Anglo-saxons ne peuvent tuer de l’aube au crépuscule, malgré toute leur vaillance. Il conclut : Le soleil ne se couche jamais sur l’empire britannique, et le sang n’y sèche jamais non plus. L’auteur met également en scène la constance de la nature profonde d’un être humain, évoquant incidemment la maxime anglaise : Un tigre ne change jamais de rayures, ou Un léopard ne peut pas changer ses taches (c’est-à-dire : chassez le naturel il revient au galop). Un constat terrifiant lorsqu’il s’applique à un vampire comme Heinrich Augbsurg. Seul moment d’espoir : Rebecca qui rejette son rôle de victime, tout en s’interrogeant sur les actions de sa vie sur Terre qui ont pu la condamner à Résurrection.


Toujours plus de la même chose, oui car Trop n’est pas assez. Un maëlstrom de bruits et de fureur, de violence et de sauvagerie, de méchanceté et de cruauté. Un récit dantesque et infernal, tant par son intrigue et le comportement de ses personnages, que par la narration visuelle magnifique et terrifiante, démesurée à chaque page, à chaque case. Un festin infernal empoisonné par les pires comportements de la nature humaine, malheureusement bien réels.