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mercredi 9 septembre 2026

La langue des vipères

Il est des inimitiés qui ne peuvent s’exprimer qu’en silence.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Juliette Brocal pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux cent vingt planches de bande dessinée.


Dans la grande abbaye de Réol, la jeune Iodis, treize ans, est en habit de novice, présentée à son éminence, lors d’une cérémonie dans la grande église. Celui-ci demande comment il se trouve qu’elle ne soit pas encore entrée en initiation. La responsable l’informe qu’elle le sera l’année prochaine, et qu’elle étudie d’ores et déjà la grammaire avec les doctes, elle démontre une aisance remarquable avec la langue. Le cardinal Palamède d’Aurance demande une démonstration. Docile, Iodis réalise une divination et en exprime le résultat à haute voix : Ce matin, les ambassadeurs longitans sont arrivés avec dix cavaliers. À la basilique de grande Madone, le cardinal a adressé une harangue pour la Saint Sàvi. Elle continue : Ensuite, à la seizième heure, il les a menés dans la seconde chambre, ils sont restés jusqu’à vêpres sonnées. Le soir, il a rejoint sa majesté le prince, et ils ont soupé des tourtes. Le cardinal est impressionné : la syntaxe est un peu paresseuse, mais l’intonation est remarquable. Il ne s’attendait pas à inculquer grand-chose à cette enfant-là. La sœur lui fait observer que c’est le sang de l’éminence qui parle. Il ordonne que Iodis entre en initiation rapidement. La sœur acquiesce.



Dix ans plus tard, dans la Cité-État de Masséa, une longue procession funéraire s’avance vers la basilique. Parmi elle, des religieux portent le lourd cercueil du cardinal Palamède d’Aurance. Devant la foule assemblée, le nouveau cardinal prend la parole, avec le souffle court, prononçant un discours haché : Ils sont réunis ce jour… pour rendre hommage à son éminence… le cardinal Palamède d’Aurance… seigneur de la très noble maison princière de Masséa… haut prélat de leur sainte Église… et magistrat…Hum… de la chambre méridienne. Après de grands services rendus… à la grande principauté… son parlement… et ses monarques… Son âme est retournée au divin… et à la très sainte madone… mère, et… Ahem… Mère et souveraine, hum, de tous. Pair de sang des Aurentides… comme des Malamaure et de Casteldoble… Vainqueur des hérésies d’Oranie et de Garona… À un balcon en étage, les novices se moquent de son élocution : C’est rude de faire dire un palmarès aussi long à un bonhomme qui le souffle aussi court. Avec son éminence, il y a de quoi tenir jusqu’aux vêpres, etc. Césaire fait remarquer à Iodis que le défunt est son portrait tout craché. Cette dernière décide de s’esquiver, et elle saute par-dessus la rambarde, bientôt suivie par son ami qui prend l’escalier. Ils décident d’aller manger un gâteau assis sur un quai du port. Césaire raconte qu’il a pu parler de sa thèse au bibliothécaire du collège des doctes : avec un peu de chance il aura une permission pour sortir voir les archives le mois prochain.


Une couverture très attirante : deux jeunes personnages (le lecteur apprend en cours d’histoire qu’il s’agit de deux jeunes femmes au début de leur vingtaine), une grande peinture en arrière-plan d’un chevalier terrassant un serpent (avec bel effet de jaune soutenu pour les yeux de ce dernier) et se devinent des portraits plus petits en arrière-plan dans le tiers inférieur de l’illustration. Un prologue rapide de trois pages établissant l’environnement du récit, une forme de haut moyen-âge dans un milieu religieux, une Église organisée avec une hiérarchie formalisée, et l’usage d’une langue enseignée dans cet ordre qui permet d’effectuer des divinations sur le passé ou sur le temps présent. La première partie, intitulée Iodis, s’ouvre avec un magnifique dessin occupant les deux tiers supérieurs de la page : la basilique vue de l’extérieur avec la procession qui commence à y pénétrer. Le lecteur apprécie immédiatement la finesse des traits, la délicatesse des formes détourées, la solidité des couleurs qui leur donnent de la consistance, l’habile dosage entre les éléments familiers et les détails particuliers, ce qui le place entre un monde qu’il connaît et des spécificités qui attestent de sa nature fictionnelle, en cohérence avec la pratique de la divination. Le lecteur apprécie la luminosité et les détails qui établissent un climat de nature méditerranéen. Alors que le récit progresse, il constate l’investissement de l’autrice pour concevoir et réaliser un monde concret et tangible avec une cohérence interne irréprochable.



En entamant cette bande dessinée, le lecteur a conscience de sa forte pagination, sans toutefois savoir à l’avance, comment l’histoire sera racontée et quel en sera l’enjeu. L’introduction compte trois pages : elle expose rapidement la situation du personnage principal, c’est-à-dire une adolescente issue d’une union non reconnue, placée dans l’institution de l’Église, avec toutefois une marque physique, une tâche lie de vin, qui ne laisse aucun doute quant à l’identité de son père. Passage de dix années, et le premier chapitre la montre étudiante, avec un avenir dépendant entièrement d’être choisie par les abbés pour pouvoir devenir doctorante. Le récit la montre avec son ami Césaire, et en compétition avec Halcyon, une jeune femme de son âge, ne se mêlant pas au groupe d’étudiants, et parfois surprise en discussion avec l’abbesse. La narration visuelle montre cette situation de manière prosaïque et descriptive : les discussions entre amis, les études pour apprendre la grammaire et l’hagiographie (les deux points faibles d’Iodis), les différents lieux de l’abbaye, de la bibliothèque au port, en passant par l’atelier de peinture, la grande salle d’honneur, l’église, avec les tenues religieuses, les statues des saints, la belle architecture des bâtiments, etc. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que l’autrice prend son temps, ou qu’elle l’installe dans un roman avec une dimension naturaliste qui prend corps grâce à ces moments du quotidien. Quoi qu’il en soit, il se trouve immergé dans ce monde, dans son quotidien, sans d’autre indice sur le fil directeur de l’intrigue que le choix de la doctorante dans quelques jours.


Le lecteur se laisse alors porter par la narration, et profite de ce séjour dans un endroit si pleinement réalisé. Il observe les tenues vestimentaires, entre celle unisexe des étudiants constituée d’une robe vert olive, de collants et d’un bonnet, sans oublier la coupe de cheveux courts, celle des religieux blanche et plus longue, avec un couvre-chef plus sophistiqué et rouge, l’amure des chevaliers-pèlerins, les habits plus luxueux du prince-électeur Sàvi IX, de la princesse Séfia sa sœur jumelle, et des princes Léodric, Théodore, Fréonand, Cléonore et Héliopore, et les habits plus simples des paysans et de pécheurs de Sainte-Madone. Il observe les accessoires du quotidien comme les paniers à vendange, les tonneaux, les bouteilles de vin avec leur panier en osier tressé, les lourds tomes de la bibliothèque et les parchemins, les statuettes à l’effigie des saints et les simples bougies, les lanternes de verre, les bassines pour laver le linge, les nasses pour la pêche des homards et des cigales de mer, etc. L’artiste conçoit des prises de vue et des directions d’acteur adaptées à la nature de la scène : entre les réactions émotionnelles forts compréhensibles d’Iodis à l’injustice des circonstances, le comportement moins expressif de Halcyon, celui très maîtrisé des religieuses et des religieux, les discussions se faisant tout naturellement pendant les occupations banales, les moments plus dramatiques tels que la découverte du saccage du retable avec la châsse brisée de la relique, ou les magnifiques pages de divination à la frontière de l’onirisme.



Le lecteur s’adapte au rythme empreint de quotidien du récit, attentif à toutes ses composantes, qu’il s’agisse des particularités des rites religieux, de ce qu’il apprend lors des activités quotidiennes, des enjeux de financement de l’abbaye, des soupçons qu’Iodis entretient sur ce qu’elle perçoit comme les manigances de Halcyon, et l’enquête sur la disparition du frère peintre Marius. Il découvre que le récit se compose de la courte introduction, d’un chapitre consacré à Iodis, d’un autre à Halcyon, et d’un troisième à la fête de la Sainte Hermente. Il sent la curiosité le gagner sur les dissimulations de Halcyon, réelles ou imaginées par Iodis. Il sourit quand un des autres étudiants lui fait remarque qu’elle est un peu fâchée de s’être fait détrônée et qu’elle voit des rapports là où il n’y en a pas. Il prend bonne note de l’avertissement proféré par un autre : Il est des inimitiés qui ne peuvent s’exprimer qu’en silence. Il relève des jugements de valeurs portant sur d’autres facettes de la vie, comme Parfois on est mieux les uns sans les autres, c’est tout, ou L’élève est le reflet du maître. Alors qu’Iodis finit par comprendre les raisons des comportements de Halcyon qu’elle juge suspecte, et qu’elles doivent prendre une décision sur leur avenir, il prend conscience de ce que lui a raconté l’histoire. Sous ses yeux, il a pu voir comment l’une et l’autre de ces jeunes femmes s’adaptent et s’accommodent plus ou moins bien des règles de l’abbaye, et l’ordre social dans lequel elles évoluent. Chacune à sa manière vient d’une situation familiale en décalage avec ces règles et cet ordre. Habilement et élégamment, l’autrice met en scène l’effet qu’ils produisent sur elles, leur manière de réagir consciemment et inconsciemment, ce qui révèle des facettes de leur caractère et de leur personnalité profonde.


Langue de vipère, la langue des vipères, il y a des nuances entre ces deux formulations. Deux jeunes femmes ont la possibilité d’accéder aux études de doctorant dans la langue de l’Église, celle qui permet de faire des divinations. Les circonstances les ont mises en compétition l’une contre l’autre, et il se produit une disparition mystérieuse d’un des frères de l’abbaye. Une narration visuelle solide, aux couleurs ensoleillées, qui donne à voir cette vie d’étudiantes, le milieu religieux dans lequel elles évoluent, leurs efforts et leur curiosité bien naturelle, leurs motivations. Entre enquête et préparation d’un concours, un véritable roman qui plonge le lecteur dans un monde très abouti, qui fait vivre ces deux personnages avec élégance et habileté, montrant comment se forment leurs choix, en fonction de leur personnalité et des circonstances. Très belle réussite.



mardi 11 juin 2024

L'homme miroir

On ne trouve jamais un Rembrandt dans les combles d’une vieille baraque.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa parution initiale date de 2024. Il a été réalisé par Simon Lamouret, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux-cent-trente-deux pages de bande dessinée. Il se termine par une demi-page de remerciements dans laquelle l’auteur précise qu’un livre ça peut prendre du temps et que trois années lui ont été nécessaires à l’élaboration de celui-ci. La couverture présente la particularité que la silhouette de l’homme assis est découpée dans le carton fort, laissant voir la page en-dessous.


La Roseraie – Vente domaniale pour cause de succession vacante. Dépendance de la maison de maître début XIXe (la bâtisse principale ne fait pas partie de la vente). Composée de cinq pièces de plain-pied : 108m² plus 300m² de terrain. Cadastré BC 252 lot 153. La propriété est encombrée. Le débarras sera à la charge de l’acquéreur. Le bien est vendu en l’état et situé en plaine agricole et boisée à 10mn de Ste-Chabelle – Accessible par transports en commun, à proximité des autoroutes A48 et A49. Mise à prix : 25 000 euros. En fin de journée, Élise arrive en voiture à Sainte-Chabelle, une petite ville de province. Elle s’arrête devant la dépendance, rentre sa voiture dans la cour, referme le portail. Elle prend sa valise dans sa voiture et rentre dans la maison. Elle appuie sur l’interrupteur : pas de lumière, il n’y a plus d’électricité. Elle utilise la torche de son téléphone et constate le fouillis présent dans chaque pièce. Elle se rend aux toilettes et s’y installe tout en ramassant une carte postale par terre pour la lire, pendant qu’elle urine. Un homme écrit à son amour et il évoque le mauvais temps, ainsi que ses marches qui lui permettent de réfléchir à l’avenir de façon plus sereine. Élise l’imagine dans son bain dans cette même salle de bain et sa compagne qui finit sur les toilettes et remonte sa culotte. Élise tire la chasse d’eau, conserve la carte postale avec elle et continue de visiter les pièces de la maison. Devant le bazar généralisé, elle décide de s’installer sur le canapé.

Son téléphone portable sonne : sa mère l’appelle. Élise lui indique qu’elle est arrivée à l’instant. Elle demande à sa mère quand Tom leur amène Antoine. Elle se demande qui achète une baraque sans la visiter. Elle prend le flacon d’armagnac sur la table basse devant elle et elle en boit une gorgée. Enfin, c’est trop tard pour regretter. Elle demande à parler à son père et elle lui fait un état des lieux : on ne voit pas grand-chose, mais ça a l’air à peu près en bon état, enfin pour une maison inhabitée depuis trente ans. Elle continue : les fenêtres n’ont pas l’air cassées, du moins dans les pièces qu’elle a explorées en arrivant. Elle n’a aucune idée s’il y a des vices cachés : elle n’est pas maçon, ni plombier. La maison a l’air de tenir debout, ça sent l’humidité et il y a pas mal de poussière, un peu comme avant chez mamie. De toute façon, ils verront tout ça demain. Elle raccroche, elle s’allonge sur le canapé sous une couverture, et elle éteint la lumière.


Quel étrange album : une couverture avec une silhouette découpée, c’est-à-dire une forme ludique plutôt à destination des enfants. Une bande dessinée entièrement peinte, avec un degré de simplification dans les représentations tout en conservant un haut niveau de détails. Des cases sans bordure tracée, des formes sans trait de contour. Une introduction d’une dizaine de pages dépourvues de mots à l’exception de la carte postale. Une période de quelques jours peut-être quelques semaines où Élise s’installe dans une maison achetée sans la visiter au préalable, avec son fils Antoine, et l’aide de ses parents Rachel et Philippe. Les gestes du quotidien pour débarrasser les pièces de tout le bazar qu’elles contiennent, de tous les souvenirs accumulés et laissés en plan. Chaque personnage réagit à sa manière à ces circonstances qui l’amènent à manipuler les vestiges de la vie d’une autre personne, décédée depuis, ce qu’il reste d’une vie. Chacun à sa manière réagit en accordant une importance nulle ou significative à ce qu’il trouve, à ce qu’il manipule, ce que cela réveille ou suscite en lui de manière consciente ou inconsciente. En cela, cet absent joue bien le rôle de miroir, reflétant un trait de caractère ou un souvenir chez l’un et l’autre. L’auteur va un peu plus loin que ça, évoquant quelques bribes de la vie de l’ancien propriétaire, montrant le contexte dans lequel il a utilisé ces objets, ces outils… ou au contraire en laissant le mystère.

L’auteur développe cette situation sortant de l’ordinaire, en la racontant de manière pragmatique : la suite de petites actions qui vont permettre de déblayer cette maison, le comportement banal de chacun des quatre personnages : la mère Élise, ses parents Rachel et Philippe, son fils Antoine. Tout comme eux, le lecteur est submergé par la quantité d’affaires présentes dans la maison : il ne semble pas y avoir un seul endroit épargné par l’accumulation de choses diverses, laissant présumer un comportement compulsif. Dans la page douze, il regarde la salle à manger, puis la cuisine en vue subjective, par le regard d’Élise : la table pas débarrassée, l’horloge comtoise, le papier peint aux motifs chargés, la vaisselle sens dessus dessous dans la cuisine. Puis les toilettes : des piles de journaux par terre et sur la cuvette. Puis la chambre : le lit ouvert mais pas défait, les vêtements en désordre. Une autre pile de journaux dans le couloir, des tableaux aux murs, une platine disque dans le salon, un piano, des fauteuils, un chapeau, des guéridons, des lampes, un pot à bonbons, un porte-bougie avec sa bougie, un paquet de cigarettes, un flacon d’armagnac, des revues, etc. Le lecteur finit par être aussi étourdi qu’Élise, par le nombre d’objets, par la perspective de devoir débarrasser tout ça.


Alors que les dessins semblent un peu simplifiés, le lecteur constate la densité d’informations visuelles à chaque page. Le grand-père effectue la révision de son camping-car avant d’aller chercher son petit-fils et de se rendre chez fille : l’alignement de pavillons est représenté dans des couleurs gaies, il ne manque pas une brique au pourtour des fenêtres, une poubelle est sortie sur le trottoir, un couple est en train de finir de mettre ses affaires dans le coffre de leur voiture, le lecteur peut également voir le tracé des places de stationnement, un mât d’éclairage, les végétaux dans les jardins, un escalier pour accéder à un perron, les fils électriques et leurs poteaux, etc. Le trajet en camping-car se déroule sur sept pages et le lecteur peut voir le paysage défiler, chaque lieu différent et bien décrit. Le premier midi, la petite famille mange sur une table dans le jardin et tout est là : les couverts, les assiettes, les verres, la bouteille d’eau en plastique, la bouteille de vin en verre, les chaises de jardin, l’herbe qui n’a pas été tondue depuis longtemps, les arbres et leur feuillage, la maison de maître en arrière-plan et sa clôture, le muret du jardin. Il est possible que le lecteur n’y prête pas attention à ce moment-là, toutefois s’il y revient par la suite, il constate que la brèche est déjà bien présente dans cette page cinquante-cinq. L’artiste fait montre du même investissement pour chaque endroit : chaque pièce de la maison dont le garage, le marché, les champs avec les chasseurs, une chambre de bonne pour Hannah et François, la déchetterie, un paquebot, un désert de sable, un paquebot, etc.

L’artiste adopte également une approche naturaliste pour les personnages : les gestes mesurés des grands-parents et leur visage creusé par les rides, les postures typiques des enfants pour Antoine et sa bouille ronde, les gestes plus assurés et plus confiants d’Élise. Chacun de ces personnages acquiert une vie propre sous les yeux du lecteur, une belle épaisseur et une forte plausibilité. Il sourit en voyant que la taille de police est un peu plus grande dans les phylactères du grand-père pour souligner qu’il parle un tout petit peu trop fort du fait de son audition défaillante. Il le voit absorbé dans son monde, complètement investi dans la remise en route de la Deux-Chevaux, complètement désemparé par l’absence de son épouse partie passer quelques jours seule au bord de la mer. Il ressent la douleur du faux mouvement d’Élise en déchargeant un frigo neuf. Il compatit à son mélange d’exaspération et d’inquiétude en voyant la réponse négative de la mairie après son entretien. Il éprouve une vive inquiétude en voyant Antoine manipuler un fusil totalement inconscient du danger d’une telle arme à feu. Il est en pleine empathie avec Rachel, la plus affectée par les souvenirs de la vie de cet inconnu.


L’auteur sait montrer comment chacun des quatre principaux personnages réagit à différents objets, avec une incidence également de nature différente. Le récit tient pleinement la promesse du titre : les artefacts résiduels de la vie du défunt agissent comme un miroir renvoyant la mère, les grands-parents, l’enfant à une partie d’eux-mêmes. Il montre également ce qu’une partie de ces objets a réellement signifié pour leur propriétaire à une époque de sa vie. Le lecteur ressent que le même processus se produit en lui : les personnages s’apparentent également à un miroir de différentes facettes de sa vie. Une remise en question de sa vie professionnelle, un autre regard sur sa relation amoureuse avec son partenaire de vie, sa passion ou son occupation lors des moments qui lui appartiennent pleinement, ses regrets ou sa nostalgie d’un chemin de vie que le hasard des circonstances l’a amené à délaisser, son rapport à la mort et au temps qui passe. Derrière la banalité pragmatique de faire place nette dans une maison, se trouvent des questions existentielles pour lesquelles il n’existe pas une seule réponse, encore moins une bonne réponse.


Un point de départ riche et fascinant : faire ressortir les points saillants de sa propre vie en découvrant des vestiges de l’intimité de celle d’un autre. La narration visuelle s’avère douce et d’une richesse extraordinaire, tant pour les détails, les lieux, l’expressivité de chaque personnage en fonction de son âge. Le récit se calque sur les actions ordinaires consistant à débarrasser une maison, avec quelques événements de la vie de tous les jours, en même temps cette vie intérieure qui réagit par automatisme à ces souvenirs d’un inconnu, renvoyant l’image de ses propres choix, de ses habitudes, de ce qui a été laissé de côté. Profond et sensible.