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jeudi 6 juin 2024

Fox, tome 4 : Le Dieu rouge

Ce que l’on croit ne correspond pas toujours à ce que l’on voit.


Ce tome est le quatrième d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 3 : Raïs el Djemat (1993). Sa première édition date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-huit pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005, puis en un tome en 2024.


Un crâne dans l’obscurité : il indique qu’il est le gardien. À celui qui veut approcher de son maître, il dit de lui donner une livre de chair et le visiteur avancera d’un pas, lui donner la clé et il se prosternera devant la face du Tout-puissant. Une lueur dans l’obscurité : Mister Peter et Mister Puskas viennent de trouver la chambre du gardien, ils touchent au but, il faut prévenir le patron, appeler Karl. À l’extérieur, le téléphone de campagne sonne, Karl décroche, écoute, puis il indique à Taba qu’il va descendre au village. Dans le sous-sol, les deux explorateurs entrent dans la chambre du gardien : ils le découvrent momifié sur un trône. Pour leur plus grande surprise, ils constatent qu’une torche allumée est déjà présente dans la chambre : quelqu’un est passé avant eux, et il n’y a pas longtemps. Ils examinent ensuite les peintures murales : la fresque est remarquable. Elle doit représenter le jugement de Seth. Toth conduit les débats. Isis et Horus accusent Seth du meurtre d’Osiris. Après un long procès, Seth sera finalement reconnu coupable et banni d’Égypte. C’était un dieu agressif et violent. Il jura de se venger, de revenir parmi les siens en maître incontesté, dût-il plonger son pays dans un bain de sang. On l’appelait le Dieu Rouge. D’où cette couleur probablement. Peter constate que c’est du sang frais sur la fresque.



Puskas attire l’attention de Peter sur le fait que la momie du gardien a bougé : sa tête a pivoté, comme s’il voulait les observer. Le crâne répète qu’il est le Gardien. À celui qui veut s’approcher de son maître sans apporter d’offrandes, il promet que ses viscères s’épandront sur le sol. Et sa souffrance, alors, sera à la mesure de la colère du Tout-puissant. Dans la ville proche, Karl entre dans une échoppe et demande à Ardath Bey si le téléphone est libre. Il appelle l’hôtel Le Cataract et demande qu’on lui passe la chambre 54. Il faut insister car c’est urgent. Dans la construction souterraine, Peter et Pulkas continuent leur progression : ils arrivent dans une pièce souterraine de dimension encore plus grande. Peter remarque alarmé que le sang sur sa main reste liquide, qu’il continue de couler. Pulkas en a à son tour sur sa main, il ne se sent pas bien. Peter constate très inquiet, que ses ongles vont se détacher de ses doigts. Suivi de Peter, Pulkas avance dans un long couloir en disant que c’est comme un portemanteau. Il aperçoit devant lui un agent de quai sur un rebord qui lui demande ce qu’il fait là : l’express de 16h43 va arriver ! Il souffle dans son sifflet, mais l’attention de Pulkas est accaparée par le sang sur sa main. Il faut qu’il se ressaisisse.


Le lecteur entame ce tome, très curieux de savoir comment les différentes pièces du puzzle vont s’assembler, ce qu’il va advenir des différents personnages, tout en ayant conscience que les deux principaux protagonistes en réchapperont probablement. Quel sera le sort du livre de Toth ? Du clown blanc ? Seth reviendra-t-il sur Terre ? Les auteurs mènent à bien leur intrigue et répondent à chacune de ces questions et aux autres apparues dans les tomes précédents, concluant ainsi cette première enquête de Fox. La fibre mythologique égyptienne prend le dessus. Les personnages se trouvent tous en Égypte, et le lecteur assiste à la découverte de la chambre du Gardien, également dans un site archéologique égyptien à Qubbet el-Hawa face à Assouan. Les représentations des sites archéologiques, des hiéroglyphes et des habitants vont au-delà de quelques accessoires génériques et en toc. Le crâne lui-même présente des caractéristiques qui le rendent unique : le haut front, la forme des orbites, l’état de la dentition. Puis le lecteur peut voir l’entrée de la fouille à flanc de montagne : des étais et une lanterne qui lui font tout de suite penser aux étais de la mine dans la séquence d’ouverture du premier tome. La chambre du gardien présente donc une fresque de grande dimension, des hiéroglyphes disposés en colonne qui ressemblent à quelque chose, le trône de la momie avec une statue de hyène de part et d’autre, des ossements humains au sol.



Ainsi l’artiste donne à voir des endroits particuliers au lecteur : la ville d’Assouan avec son minaret, le bel hôtel de style colonial avec les felouques sur le fleuve en contrebas, les vêtements locaux des figurants, le temple enseveli à Philae avec ses bas-reliefs, la statue monumentale d’Isis, le souk, la danseuse du ventre, les palmiers sur la rive du fleuve, le sarcophage avec sa momie toute fraîche (pas encore morte même), etc. Le lecteur apprécie de pouvoir se projeter dans ces lieux consciencieusement décrit. Les personnages se meuvent en fonction des caractéristiques de l’endroit où ils se trouvent : la descente précautionneuse des marches d’escalier avec la lanterne à la main pour Peter et Pulkas, le lent examen de l’épave d’avion de chasse dans le désert, les passagers accoudés au bastingage du bateau à moteur sur le Nil, la marche lente et pesante d’Allan Fox dans son scaphandre, son combat malhabile contre un crocodile sous les flots, le moment de calme sur la rive du Nil, l’escalier de fortune taillé dans la roche de la paroi d’un immense caverne, etc. Le travail du coloriste est remarquable, du naturalisme tirant parfois vers la mise en avant d’une teinte, ou d’un arrangement de couleurs pour créer une ambiance lumineuse. Il effectue un travail minutieux pour faire ressortir chaque détail de toutes les cases, pour souligner discrètement le relief d’une surface ou d’un matériau. Le glissement vers l’expressionnisme quand les eaux du Nil commencent à tirer vers le brun rouge.


Le lecteur éprouve la sensation d’un hommage le temps d’une case, aux influences qui nourrissent ce récit. Par exemple : le visage très épuré d’Adrianna Puckett avec l’ombre portée de son chapeau en plein désert en planche neuf évoquant une femme fatale du cinéma, le scaphandre avec ses tuyaux d’alimentation d’air sous l’eau évoquant Tintin, les murs magnifiquement ouvragés des chambres souterraines monumentales évoquant Le mystère de la grande pyramide, etc. Les auteurs savent faire leurs les conventions de différents récits d’aventure, pour réaliser une œuvre personnelle qui leur est propre. À commencer par le héros Allan Fox. Comme dans les tomes précédents, son rôle est plus limité que celui du personnage courageux et providentiel, dont chaque intervention mettrait en avant son courage et la résolution de conflits ou d’énigme grâce à sa simple présence, ou par ses capacités remarquables. De fait, Allan Fox apparaît dans vingt-huit pages, soit un peu plus que la moitié. Ensuite, il est sauvé à plusieurs reprises par d’autres personnages, comme le dieu Bès et une adolescente. Prise en otage par Lord Calder, Edith se sort par elle-même de cette situation, sans l’aide de Fox. Dans l’affrontement final, il subit les circonstances, sans reprendre le dessus. Les hommages à des séries d’aventure apparaissent avec évidence, et en même temps la victoire est atteinte avec une participation réduite du personnage principal.



Tout en savourant des visuels d’une grande richesse (la façade de l’hôtel Le Cataract, le temple englouti, la danseuse du ventre, les tapis, l’ameublement de cette salle, le bazar dans l’échoppe d’Ardath Bey, les symboles ésotériques en fond de case quand Fox lit le livre de Toth, etc.), le lecteur voit se dérouler cette folle entreprise de permettre à Seth de revenir sur Terre. Il découvre la motivation du responsable de ces actions, relevant à la fois du récit de genre, d’une ambition aussi vieille que l’humanité, et d’une motivation puissante. Il voit comment des êtres humains essayent de manipuler pour leur profit, des forces qui les dépassent en entendement. Il constate à quel point chaque individu doit payer un lourd tribut qu’il soit responsable de ces actions ou qu’il en soit la victime. Le scénariste met en scène dans d’autres configurations, plusieurs des leitmotivs qu’il a installés dans les tomes précédents : la formule Raïs el Djemat, le groupe de babouins féroces, l’apparition de la déesse Isis, l’intervention du dieu Bès. Il semble même donner l’impression de disposer de trop de matière narrative à certains moments. Le lecteur est pris de court par le sort d’Adrianna Puckett qui semble n’avoir pas eu l’occasion de révéler tout son potentiel. Le fourmillement de scarabées rappelle l’avertissement à Allan Fox au début du tome deux, mais sans réelle corrélation ou lien de cause à effet. Le personnage du Pénitent reste bien mystérieux, comme sous-exploité lui aussi. Le clown blanc fait une dernière apparition, brève et quelque peu frustrante.


Le lecteur découvre avec plaisir le dénouement de cette première saison. Jean-François Charles semble avoir progressé de tome en tome. Il prend un plaisir évident à intégrer de discrets hommages à des références du cinéma d’aventures égyptiennes, avec des paysages d’une belle consistance, et des personnages à la séduction sophistiquée. Le scénario arrive à la phase attendue : la tentative de résurrection du dieu rouge, tout en s’appropriant les conventions de genre et en les changeant. Une belle aventure.



jeudi 23 mai 2024

Fox, tome 3 : Raïs el Djemat

C’est fou, d’ailleurs, ce que les hommes ne peuvent pas savoir.


Ce tome est le deuxième d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 2 : Le miroir de vérité (1992). Sa première édition date de 1993. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005.


Un vent de sable se lève sur les trois pyramides du plateau de Gizeh, assombrissant le ciel, les silhouettes triangulaires évoquent alors celles de terrils. Dans une ville minière, dans le café Colombophile, le commissaire Bolen est attablé avec Allan Rupert Fox, et il essaye de faire le point sur la situation. Il récapitule car lui, il n’a jamais mis les pieds en Égypte ! Alors, tous ces dieux, ces singes hurleurs, cette femme en noir, cette éruption sur l’île… Ouff ! C’est beaucoup pour un homme qui n’a jamais été plus loin que Bouy-les-Piéton. Il reprend ses fiches et suggère à Fox de l’interrompre s’il se trompe. Edith… Son amie … Si Fox part en Égypte, c’est principalement pour la retrouver. Elle et le criminel qui l’a enlevée… Le clown blanc… Enfin celui qui se cache derrière ce masque. Fox mène son enquête, aidé en cela par le conservateur du musée du Caire qui lui apprend ce qu’est réellement ce livre maudit dont l’Américain parle depuis le début, le livre de Toth. Voilà ! Livre dont la science n’est réservée qu’à quelques initiés, ceux qui ont franchi l’épreuve du Ank… Du Ank… Que c’est compliqué ! du Ank-En-Maat, l’épreuve de vérité ! Il semble que le clown blanc ait relâché son amie… Mais non sans lui avoir fait subir cette épreuve…



Allan Fox continue : il récupère Edith, mais elle est malade, elle a des visions, elle perd connaissance. Elle est soignée par le médecin de Lord Calder, un collectionneur richissime et excentrique qui vit sur une île face à la vallée des Rois et qui prétend posséder la copie du Livre maudit. Aussi il décide de se rendre à l’île aux Bananes avec Edith. En route, ils se font attaquer par des singes sauvages, puis ils tombent sur Adrianna Puckett. La conversation est interrompue par un mineur de type costaud qui interpelle Fox en lui disant que depuis qu’ils l’ont retrouvé dans une mine, plus rien ne va ici. Il lui intime de dégager, ils ne veulent plus de lui ici. Fox ne faisant pas d’effort, il prend à témoin les autres clients. L’Américain se lève et pointe du doigt la chope de bière tenue par son interlocuteur : le liquide se change en sang, et il en va de même pour la boisson de tous les autres clients. Le commissaire et lui se lèvent et sortent dehors. Une fois dehors, Bolen veut savoir ce qui s’est passé : Fox répond qu’il lui a suffi de penser à une formule, à savoir Raïs el Djemat. Il reprend son récit : Bayla, l’assistant du professeur Hephraïm de l’université du Caire, va se présenter à Adrianna Puckett, en train de prendre le soleil sur un transat sur la plage privée de l’île de Lord Calder. Il est venu lui transmettre l’invitation du propriétaire à se joindre à eux, pour visiter les caves.


Les auteurs continuent de mettre en œuvre des conventions de genre évoquant les récits d’aventure et d’exploration de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Cela commence avec l’utilisation du narrateur qui raconte son histoire, fixant ainsi le temps présent du récit, après coup. Les deux premières cases introduisent l’exotisme d’un pays mal connu, avec l’une des sept merveilles du monde : la pyramide de Khéops à Memphis. La situation relève du colonialisme : les blancs se sentent chez eux, ce pays leur offrant tous les mystères d’un terrain d’aventure, avec des ruines n’ayant pas livré tous leurs secrets, vestiges d’un passé inconnu. Les autochtones occupent essentiellement des places subalternes dans la société, et les hommes portent ce curieux couvre-chef, un fez rouge, en feutre, en forme de cône tronqué. L’artiste les représente comme les autres personnages, sans moquerie ou condescendance, mettant en avant leur bravoure sur le même plan que celle des personnages principaux. Les auteurs mettent à profit la mythologie de l’Égypte antique, entre tourisme bien renseigné pour les ruines, et utilisation pratique pour Bès ou pour un sarcophage réduit en poussière, sans aller au-delà de l’artifice narratif, sans développer une analyse culturelle ou historique sur ces éléments. Ils mettent en scène les hommes comme des archétypes de héros ou d’antagonistes, valeureux ou fourbes, tout comme les personnages féminins, entre Edith courageuse et souvent victime habillée de blanc, et Adrianna Puckett manipulatrice et cruelle, habillée de noir.



Tranquillement, les auteurs commencent par rappeler au lecteur les événements passés : la première scène dans la ville minière pour remettre en tête que c’est ici que le récit a commencé dans le premier tome, avec une belle vue en perspective de la rue principale, de la façade du café, de l’entrée du cinéma où passe le film La légion du désert (titre fictif, évoquant celui de La légion du Sahara, 1953) avec Alan Ladd (1913-1964, acteur bien réel), comme un hommage à ces films d’action, et également une indication de la source d’inspiration des auteurs. Il suffit de constater la similarité de prénom entre l’acteur et le héros Allan Fox. Puis vient la scène où l’étranger est pris à parti par les habitants qui estiment qu’il apporte le malheur, avec les affiches publicitaires d’époque accrochées aux murs. À partir de la planche six, retour à l’exotisme de l’Égypte, le soleil, le sable, une résidence luxueuse, avec ses caves dont le lecteur peut apprécier la fraîcheur avec des murs maçonnés en brique, à l’abri du soleil. Puis les personnages partent à la découverte de la vallée des Rois : le soleil devient implacable, le sable est partout. Le soir, ils se rendent à la réception donnée par Lord Calder sur son immense bateau : la fraîcheur de la nuit, les mondanités, une surprise dans une cabine, une autre dans la cale. Et enfin une deuxième séquence dans le désert avec une panne de voiture au milieu du sable à perte de vue, une troupe de bédouins à dos de dromadaire, et l’attaque d’un avion de chasse qualifié de vieux souvenir de Rommel par Timothy Puckett. Les auteurs maîtrisent les ressorts de ce type d’aventure.


La narration visuelle fait la différence avec une suite d’images génériques au kilomètre. En surface, l’artiste et le coloriste reproduisent les conventions visuelles du genre : des hommes élancés et élégants, des femmes tout aussi élancées à la coiffure impeccable, disposant de robes splendides à volonté (la robe noire fourreau d’Adrianna, le bustier blanc d’Edith, etc.), la représentation respectueuse des ruines, les accessoires d’époque, avec un détourage réalisé par un trait encré net et discrètement élégant. À la lecture, la narration visuelle révèle ses richesses : la maîtrise des conventions de genre évoquée précédemment, ainsi que des moments de genre. Le lecteur sourit en voyant l’air dépité et effrayé des mineurs constatant la bière changée en sang dans leur chope, le coloriste faisant basculer l’ambiance du jaune doré de la lumière artificielle, à un gris sinistre reflétant l’état d’esprit des hommes. La séquence du bain de soleil donne envie au lecteur de s’installer lui aussi dans un fauteuil pour se laisser chauffer par les rayons du soleil, avec une petite table pour poser son sac et son livre, la demeure en arrière-plan, de petits bateaux amarrés et un sur le Nil, l’ombre des palmiers. Il profiterait bien également de l’ombre de la longue terrasse du rez-de-chaussée, ou encore des cocktails sur le pont du navire. Il constate que le dessinateur représente les hiéroglyphes en bas-relief sur les colonnes, avec précision. Il sourit d’aise en assistant à l’attaque en piqué du Stuka sur la caravane : une scène avec une prise de vue bien conçue, permettant de croire à l’attaque, au déplacement des hommes à dos de dromadaire, à l’acte de bravoure d’Allan Fox pour contre-attaquer.



Le lecteur se rend compte que l’artiste bénéficie d’une intrigue qui elle fait la différence avec un enchaînement mécanique de rebondissements. Certes, l’identité réelle du clown blanc est éventée par le lecteur dès le tome précédent, et sa révélation dans ce tome tient de la simple confirmation. Les deux héros, Edith et Allan Fox, continuent de s’enfoncer plus profondément dans le désert égyptien, et dans les mystères. Dans le même temps, Fox ne conquiert pas les victoires à grands coups de poing ou de tirs d’arme à feu d’une précision extraordinaire. En fait, il n’y a que dans le désert qu’il accomplit un exploit physique véritable, pour le reste il subit les événements, étant le jouet de ses ennemis (Lord Calder, les Puckett), et d’une entité surnaturelle (Bès) qui le prévient mais sans lui donner d’information concrète. Par comparaison, Edith semble plus avancée, en particulier parce qu’elle a été initiée, et parce qu’elle perçoit une partie des forces surnaturelles à l’œuvre. Finalement, Adrianna Puckett apparaît comme le personnage menant le mieux sa barque : elle sait utiliser son physique parfait pour manipuler les hommes, elle exerce une emprise sur son frère, elle parle d’égale à égal à Lord Calder, elle assassine un homme sans se salir les mains, une vraie femme fatale à l’opposée d’une potiche décorative ou d’une faire-valoir prête à succomber au charme du héros viril. Seul le Pénitent, personnage masqué, apparaît ayant un même niveau de maîtrise qu’elle.


Le charme de cette aventure à l’ancienne est indéniable, à la fois par la facture du récit, à la fois par la maîtrise avec laquelle les créateurs utilisent les conventions de genre. De prime abord, le récit donne l’impression d’une intrigue classique calquée sur un modèle datant de plus de cent ans. À la lecture, l’attention portée à la narration visuelle projette le lecteur dans chaque endroit, côtoyant des personnages plus développés qu’il n’y paraît. L’intrigue suit un schéma en apparence très classique, entre progression linéaire, mystères qui s’épaississent et exotisme bon marché, dans le fond le héros s’avère être à la traîne, alors que l’héroïne fait preuve de plus de courage par la force des choses, et que la femme fatale maîtrise mieux la situation.



jeudi 9 mai 2024

Fox, tome 2 : Le miroir de vérité

Ce que l’on croit peut effacer ce que l’on voit.


Ce tome est le deuxième d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 1 : Le Livre maudit (1991). Sa première édition date de 1992. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005.


Dans les années 1950, Allan Rupert Fox vient d’arriver au Caire. Il découvre la ville en compagnie de Bayla, son guide. Celui-ci s’écrie : Attention ! Il explique à l’américain qu’il marche trop vite. Il ne faut pas : il va écraser ces malheureux scarabées. Il comprend bien que Fox se dise que s’il fallait éviter tous les insectes qui courent sol on n’avancerait plus. Il reconnaît que c’est assez juste en soi. Il lui recommande cependant d’éviter les scarabées dans la mesure du possible, car à Héliopolis ils furent tenus pour la manifestation du dieu Khépri, le soleil levant en personne. Il ajoute : autant ne pas froisser la susceptibilité des divinités qui gouvernent les humains. Soudain, un klaxon se fait entendre en continu. Une voiture est arrêtée en pleine rue, son conducteur en est descendu et il moleste un vieil homme à terre avec sa canne, parce que son âne est couché au sol et l’empêche de passer. La jeune nièce du vieil homme essaye de s’interposer, mais elle est trop petite pour retenir les coups de l’Anglais qui s’apprête à la corriger sévèrement parce qu’elle a osé porter la main sur un blanc. Alors que son bras s’apprête à s’abattre, il est arrêté par une poigne solide.



Allan Fox s’interpose et empêche Timothy Puckett de continuer à s’en prendre au vieil oncle et à sa nièce. Le klaxon continue de retentir en continu. Allan Fox fait quelques pas pour s’éloigner en tournant le dos au conducteur qui en profite pour essayer de le frapper. Fox l’empoigne et le colle fortement contre le capot de la voiture : Puckett perd conscience et le klaxon s’arrête d’un coup. Une élégante femme dans une robe noire chic et serrée descend de la voiture et félicite Fox : l’avertisseur est enfin stoppé, même si la méthode est un peu brutale, et son frère Timothy a tendance à se laisser emporter par sa colère, ce qui fait que sa conduite devient alors indigne d’un vrai gentleman. Enfin, l’âne se relève et dégage la voie. Fox prend congé d’Adrianna Puckett, et repart avec Bayla. La fillette vient le remercier quelques ruelles plus loin : elle ne l’oubliera pas. Ils arrivent enfin à leur destination : la boutique d’Atoumnah. Quand ils pénètrent, ils découvrent une vingtaine de babouins qui ont tout saccagé, et qui ont mis à mort le marchand Atoumnah. Dérangés dans leur saccage, les singes s’en prennent à Fox et à Bayla. Soudain une injonction retentit : Raïs el djemat !! Les singes s’arrêtent net, puis ils sortent de la boutique et se dispersent dans les rues du souk. Bayla et Fox remarquent une inscription en lettres de sang sur le mur : Khmounou. C’est le nom égyptien de Hermopolis.


L’influence Indiana Jones se confirme dans ce deuxième tome : le mystère des pyramides, Héphraïm, un professeur de l’université du Caire qui évoque la légende d’Osiris, Isis et Seth, avec le dieu Bès pour faire bonne mesure, les pyramides du plateau de Gizeh (Khéops, Khéphren et Mykérinos), les statues de pierre géantes du pharaon Aménophis III, près de la Vallée des Rois à Louxor, un trajet en voiture le long du Nil, une traversée en felouque, un passage par le site archéologique de Karnak, avec de très belles cases pour chacun de ces sites touristiques, en reproduisant avec fidélité la végétation locale. La pauvre Edith doit même affronter un groupe de cobras dans des ruines, avec la même terreur que Henry Walton Jones. Certes, personne ne s’exclame : Par Horus demeure !, et pour autant il n’y a pas à s’y tromper : en planche vingt-sept, Allan Rupert Fox est en train de lire en marchant dans une grande salle de l’université du Caire et il heurte de plein fouet un autre individu qui lui aussi lit en marchant, la pipe au bec, une barbe et des cheveux châtain-roux qui s’exclame By Jove ! Le professeur Philip Mortimer, personnage créé en 1950 par Edgard Félix Pierre Jacobs (1904-1987), échange quelques phrases sèches et discourtoises avec ce malotru d’Américain qui l’a heurté. Le lecteur relève également quelques situations qui peuvent lui évoquer Le temple du soleil (1949) et l’aide que Zorrino apporte au héros.



Le scénariste fait le nécessaire pour nourrir son intrigue au-delà des clins d’œil à la littérature de genre, qu’elle soit sous la forme de roman, de bande dessinée ou de film. Le héros est à la recherche d’un mystérieux Livre maudit aux propriétés étranges et mal définies. Il voyage à l’étranger, avec ses particularités rendues plus exotiques par le fait que le récit se déroule dans le passé. Il met à profit les sites archéologiques, sachant qu’il peut compter sur l’artiste pour les représenter fidèlement et en tirer parti pour la mise en scène, par exemple la progression hasardeuse d’Edith dans la pyramide, ou son vagabondage dans le temple Karnak. Il met en valeur des vestiges comme témoin d’une culture oubliée : les statues de pierre géantes du pharaon Aménophis III ou celle d’un babouin géant au milieu du désert (renvoyant directement à la mise à mort grotesque d’Atoumnah), les dessins rendant bien compte des dimensions, de l’usure du temps, de la texture de la pierre. Le personnage principal a droit à l’évocation d’un récit mythologique par un sachant local : le scénariste utilise de manière personnelle et assez superficielle le mythe d’Osiris, en aménageant les sources des textes des pyramides, des textes des sarcophages et du Livre des Morts.


Le scénariste ajoute dans la recette un soupçon de surnaturel : le comportement inexpliqué des babouins, l’absence de conséquence de la morsure du cobra sur Edith, et une deuxième attaque de babouins. Jean-François Charles dose ses traits d’encrage entre des lignes discrètement irrégulières pour apporter plus d’aspérité et de relief, aux personnages comme aux décors, et des lignes plus nettes et propres s’approchant de la ligne claire, par exemple lors de la rencontre irritante avec Mortimer. Il s’investit pour donner à voir chaque lieu. Ça commence par les rues du Caire dans un quartier populaire, avec des marchands de rue, sans aller jusqu’à la densité d’un souk, les façades conformes à l’architecture de la ville, et les étals provisoires. En planche six, une case de la largeur de la page et de la moitié de sa hauteur montre les toits de la ville et les tours élancées. L’encrage se fait plus appuyé avec des aplats de noir aux formes irrégulières pour la progression difficile d’Edith à la lueur de la torche dans la pyramide. Les traits deviennent plus fins et net pour la séquence dans l’université. L’artiste combine ces deux approches pour la déambulation dans le site de Karnak, entre la lumière crue de l’extérieur et les aspérités de la pierre. Il joue également de la densité de noir dans les cases pour accentuer l’horreur des attaques de babouins.



Comme dans le tome un, Allan Fox apparaît comme un bel homme à la chevelure argentée, athlétique sans être musculeux. Il intervient sans hésitation pour faire cesser les coups de Timothy Pluckett sur le vieil homme et sa jeune nièce, sans grand risque car il est évident qu’il a le dessus physiquement. Il en va différemment lors des deux attaques des babouins qui ont l’avantage du nombre et de la sauvagerie.il peut apparaître un peu impulsif : sa façon de percuter une voiture sur un bac pour avoir de la place, ou même dans sa relation charnelle avec Edith, évidente mais aussi immédiate. Il apparaît un peu dépassé par les aspects culturels ou historiques : pendant les explications du professeur Héphraïm, lors de sa rencontre avec Mortimer. Il se montre à nouveau incapable de protéger efficacement Edith. Le rôle de cette dernière dépasse celui de la victime, de la demoiselle en détresse à sauver par le fort et beau héros. En fait, elle se trouve entre les deux : mordue par un cobra, lapidée par des mineurs, et dans le même temps elle prend régulièrement l’initiative, pour sortir de la pyramide, dans sa relation avec Allan, pour rechercher la Princesse. Ces deux principaux personnages dépassent les conventions basiques des héros, tout en en conservant plusieurs traits. Ils acquièrent un minimum d’épaisseur, sans pour autant devenir pleinement incarnés. Côté ennemis, le lecteur tombe immédiatement sous le charme de la beauté d’Adrianna Pluckett, magnifique dans sa robe noire moulante, légèrement hautaine vis-à-vis de Fox, avec une assurance de dominatrice. À ses côtés, son frère Timothy est inexistant, tout juste bon à servir de ressort comique en se faisant assommer. Le clown blanc est cantonné à un rôle d’observateur à distance, toujours aussi décalé comme Pierrot maléfique. Et le Pénitent remplit parfaitement son rôle d’artifice narratif : intervenant pour aider au sauvetage d’Edith, parlant de manière énigmatique pour délivrer le juste nécessaire d’informations à Allan Fox afin qu’il puisse aller de l’avant.


Les auteurs racontent un nouveau chapitre dans leur série B, mettant à profit les conventions de genre attendues (mystère d’un pays exotique, mythologie de surface, héros valeureux, McGuffin en forme de Livre maudit, course-poursuite, méchant mystérieux, etc.). La narration visuelle apporte une consistance parfaite aux décors exotiques, une prestance réelle aux personnages, une narration variée et divertissante. L’intrigue progresse avec un ratio équilibré entre révélations, nouveaux mystères, dangers et moments de bravoure. Le lecteur est satisfait de s’être embarqué dans cette aventure. Une bonne série B.