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mardi 18 juillet 2023

Le Mercenaire T13 La Délivrance 2

Mercenaire, bien des choses sont arrivées, hélas toutes mauvaises.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire - Tome 12: La Délivrance (2002). La première édition de ce tome date de 2004, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Le troisième tome de l’intégrale contient une nouvelle de vingt-trois pages, illustrée par vingt-quatre tableaux de la main de l’auteur, apportant une fin au récit : Le Mercenaire T14 Le jour ultime. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : La délivrance 2.


Le grand lama a convoqué sa petite-fille Ky et Mercenaire car il a une mission urgente à leur confier. Le petit Wor l’a contacté pour lui faire part d’une nouvelle très inquiétante. Et cela n’a pas été chose facile. S’il en croit les faits qu’il parvient enfin à rapporter maintenant, mais qui se sont déroulés il y a déjà plus de dix jours. Kay demande à quel point la nouvelle est inquiétante. Le grand lama répond : au point de mettre en péril leur existence. Il y a eu un coup d’état au royaume des lézards. Le père de Wor a été destitué. Les militaires désapprouvaient sa politique d’ouverture. Ils veulent clairement s’assurer du silence des habitants du monastère de l’Ordre du Cratère. Ils finiront, soit en prison à vie, soit exécutés. Le pire étant qu’ils ne vont pas tarder. Wor disait qu’ils attaqueraient une dizaine de jours plus tard. Maintenant, donc. Ky se dit qu’ils doivent pouvoir faire quelque chose, mais Mercenaire estime que contre ces lézards, ils sont sans défense. Pour autant, il décide qu’il faut quand même préparer un plan d’évacuation sur le champ. Peut-être s’enfuir par les galeries du lac aux eaux acides ? Le son de l’arrivée du grand vaisseau des lézards se fait entendre. Le grand lama décide qu’il est trop tard et que la fuite serait futile. En revanche, Ky a raison, il est possible de faire quelque chose. Il leur ordonne d’enlever leurs armures, d’aller chercher des armes légères et de revenir dans cette salle, rapidement, sans en parler à personne, par même à Nan-Tay.



Côté lézards, la situation est bien maitrisée : la surprise a été totale, trois humains sont morts, deux ont disparu, mais tous les autres ont été capturés. Sous les ordres de leur général, les lézards rassemblent tous les humains dans la grande salle du monastère. Le général décide de clore l’affaire en faisant exploser le cratère avec les humains dedans. Ainsi, personne ne pourra témoigner, ni ceux dans la salle, ni ceux qui manquent à l’appel. C’est un ordre ! L’un des capitaines proteste : ils ne peuvent pas faire ça sans l’autorisation du conseil d’état. Le général passe outre cette objection. Le grand lama s’avance vers lui : il lui fait observer qu’il avait prévu de les éliminer dès le début, qu’il n’est qu’un vulgaire assassin. Le capitaine s’en prend au grand lama et le gifle. Nan-Tay s’interpose, récupère une arme à la ceinture du général et l’utilise pour le décapiter. Le capitaine se voit dans l’obligation de prendre le commandement. Il ne peut assumer l’ordre du général.


Les révélations énormes du tome précédent avaient laissé le lecteur dans un état de manque, et se demandant ce qui allait lui tomber dessus dans la seconde partie. Il a conscience aigüe qu’il s’agit du dernier tome de la série, en format BD, et comme pour le précédent il y vient avec la ferme intention de profiter pleinement de la narration visuelle, de chaque lieu, chaque action d’éclat, et de chaque moment plus calme avec les personnages. L’artiste sait le prendre par les sentiments puisqu’il ouvre cet ultime tome avec une case de la largeur de la page sur la formation circulaire des falaises dans lesquelles se niche le monastère de l’Ordre du Cratère. Le lecteur s’emplit les mirettes d’une vision du même cratère, à partir d’un autre point de vue, celui des sources chaudes. L’artiste termine son récit avec deux autres représentations de cet endroit si remarquable dans la dernière page, les sommets des toits dépassant même de la couche glacée. La composante science-fiction présente dans le tome précédent reprend de plus belle, avec dans la deuxième planche, un dessin en pleine page montrant la Machine de Vie (un énorme vaisseau aérien d’une forme remarquable), et une navette aérienne plus petite en premier plan. Une partie du récit se déroule dans le monde souterrain où se sont réfugiées les trois amazones survivantes (Anna, Caterina, Isabella) avec Karim dans le tome précédent, l’occasion pour l’artiste de réaliser de splendides camaïeux rendant compte de l’ambiance lumineuse unique, et de la manière dont elle fait ressortir le relief des parois, et la couleur de l’eau. Le vol à dos de dragon est, malheureusement (soupir), réduit à la portion congrue dans ce tome, mais le lecteur bénéficie de plusieurs séquences de vol dans de petites navettes, avec de magnifiques cieux d’une couleur enchanteresse. Il accompagne les personnages dans d’autres formes de voyage : un court passage sous l’eau avec un rendu superbe du bleu, plusieurs déplacements en barque avec le jeu de la lumière de reflétant sur l’eau et créant de discrètes fluctuations sur les parois, et une case splendide occupant les deux tiers d’une page, d’une petite barque glissant sans bruit sur un fleuve d’une tranquillité absolue, dans un boyau gigantesque sous terre.



L’auteur a conçu une intrigue bien dense, donnant lieu à de nombreuses séquences différentes, certaines à couper le souffle : l’arrivée du vaisseau La machine de Vie, le coup d’éclat de Nan-Tay tuant le général en trois cases, un lézard au casque transpercé par une flèche décochée par Mercenaire, les vols successifs de la petite navette aérienne dans le monde souterrain, le puits de lumière correspondant au moteur antigravitationnel, la découverte de la cité souterraine des Atlantes, l’hologramme interactif gigantesque permettant à Wor de communiquer avec le seigneur, etc. Segrelles soigne tout autant la représentation de ses personnages : les armures de Ky et de Mercenaire font plus vraies que nature, la peau des lézards est écailleuse à souhait avec une texture presque visqueuse, il faut voir les habitants du monastère éplorés en portant le corps de Nan-Tay et en soutenant le grand lama, l’assurance qui se lit sur le visage de Ky, l’inquiétude qui se lit sur celui des Atlantes qui transgressent la loi, la gentillesse déterminée du jeune Wor. Comme d’habitude, la coiffure de Mercenaire reste impeccable du début à la fin, même en plaine scène d’action échevelée. En revanche, une transformation pilaire prend le lecteur par surprise : le grand lama est contraint de se raser la barbe !


Pour ce dernier tome, qui n’avait peut-être pas été programmé en tant que tel, le scénariste a continué à densifier son intrigue, avec un nombre d’événements qui s’enchaînent rapidement. Le tome précédent avait donc introduit une nouvelle race d’individus dotés de conscience sur Terre : des reptiles anthropomorphes, surnommés Lézards par les humains, en plus des Atlantes qui étaient déjà présents, et de l’existence d’une Terre parallèle dénommée Geos. En outre, ces lézards utilisent une technologie bien supérieure à celle des êtres humains, une technologie de science-fiction à une époque désignée comme correspondant au onzième siècle. Sans oublier les trois amazones survivantes de la cité volante. La tendance à renforcer la continuité se confirme dans cette seconde partie. Segrelles raconte son histoire au travers des personnages principaux qu’il a développés précédemment (Mercenaire, Grand Lama, Nan-Tay, Ky) et ceux qu’il a introduit plus récemment (Karim, Wor). Andolfo de Vinci n’a droit qu’à une très courte apparition. Comme tout du long de la série, ces protagonistes ne présentent pas une personnalité très développée, même si Mercenaire bénéficie d’un peu plus de répliques que d’habitude. Le lecteur va ainsi de surprise en surprise, dans une course pour soigner Nan-Tay, et pour déjouer l’ordre d’anéantissement donné par le général des lézards.



Le déroulement du récit repose sur la volonté d’un peuple d’assurer sa pérennité, en éliminant toute une population qui ne les a pas agressés. Au cours de l’histoire, l’auteur fait apparaître que cette intention est l’œuvre d’un conseil d’état, et du zèle d’un général, mais qu’une partie de la population ne souscrit pas à cette solution d’extermination. Outre les héros luttant pour assurer la survie de leur communauté, Segrelles met également en scène une communauté d’Atlantes, vivant sous la dictature des Lézards, certains prêts à aider les humains blessés. Toutefois, il s’avère que certains Atlantes ont plus à cœur la survie de leur propre communauté, et qu’ils l’érigent en intérêt supérieur, préférant une survie dans une dictature, plutôt qu’une extermination assurée. Le salut à espérer se trouve dans le cœur pur d’un enfant. La progression dramatique peut passer à l’arrière-plan du fait de la densité de l’intrigue, pour autant le récit développe le point de vue qu’il existe des alternatives à la survie d’une communauté en recourant à l’extermination d’une autre.


Petit pincement au cœur puisqu’il s’agit du dernier tome de bande dessinée de cette série atypique, tant par la qualité hors du commun des illustrations que le rôle primordial des femmes dans ce récit de genre Fantasy. Le scénariste semble habité par des idées tellement nombreuses qu’il opte pour une narration compressée, mais restant facile à suivre. La narration visuelle présente toujours ce niveau de qualité enchanteur. De nombreux éléments d’intrigue viennent trouver leur résolution dans ce tome qui accentue le regret qu’il n’y en ait plus d’autres après.



lundi 17 juillet 2023

Imbattable T03 Le cauchemar des malfrats

C’est à cause de cette autre troisième dimension.


Ce tome fait suite à Imbattable - Tome 2 - Super-héros de proximité (2018) qu’il vaut mieux avoir lu avant, car il y a quelques éléments de continuité à connaître, en particulier la logique de fonctionnement des superpouvoirs de 2D-Boy.Il regroupe dix histoires dont trois gags en une page, initialement parus dans le journal de Spirou. La parution originale de cet album date de 2021. Les histoires ont été réalisées par Pascal Jousselin pour le scénario et les dessins, les couleurs ont été réalisées par Laurence Croix. Il contient quarante-six pages de bande dessinée.


Imbattable, toujours dans son costume de super-héros, s’installe devant sa cuisinière, une poêle se trouvant déjà sur un des brûleurs. La poêle a l’air à la bonne température : il va pouvoir commencer. Avant même qu’il ne se saisisse du manche, une crêpe arrive de la bande de cases se situant juste au-dessous de celle comprenant la case où il se trouve. Il récupère ladite crêpe avec sa poêle. Puis dans la deuxième bande de cases, il dépose cette crêpe dans l’assiette à côté de la cuisinière. Il met de la pâte dans la poêle, et fait sauter la crêpe. - Il n’y connaît rien en foot : Imbattable, toujours en costume de super-héros est assis sur un gradin dans un stade, avec son neveu à ses côtés. Ils assistent à un match du mondial. Sans raison, le supporter à côté de lui l’apostrophe en l’appelant Helmut et en se moquant, parce qu’on n’est pas en Champion’s League et que Dortmund ne va pas venir.



Le passe-temps de la factrice : Imbattable et 2D-Boy traversent la rue au passage piéton, tous les deux en costumes de super-héros. Ils vont rejoindre le gendarme Jean-Pierre dans un café pour répondre à son appel. Toudi a l’air particulièrement amorphe, voire abattu. Une fois arrivés au café, Jean-Pierre leur explique la situation : les esprits commencent à s’échauffer. Ils pénètrent à l’intérieur et les habitants du quartier indiquent qu’il y a un problème avec la factrice. L’un d’eux n’a jamais reçu son courrier aussi tôt. Il faut qu’elle quitte la ville. Ils éprouvent de grosses difficultés à formuler ce qui ne va pas : elle n’est pas normale, des fois elle a des clones, et d’autre fois elle est toute seule mais elle clignote. - Un petit pas pour Toudi : en costume, Toudi regarde le ciel étoilé par la fenêtre en pensant à Cholé, tout en écoutant une chanson d’amour dans laquelle les paroles utilisent l’image de décrocher la Lune. Toudi utilise son pouvoir et décroche littéralement la Lune. Par cette belle soirée nocturne, Imbattable et Jean-Pierre prenne une infusion sur la terrasse, et le gendarme a l’impression que la Lune n’est plus dans le ciel, peut-être un nuage qui la recouvre. - Le rayon diabolique : le professeur Atomax, un inventeur, arrive en ville avec un gros robot sur le plateau de son pick-up. Il demande à un agent où se trouve le scientifique indépendant de la ville : l’autre répond que le savant fou habite la maison avec les grands murs blancs et les barbelés, deuxième rue à gauche. Atomax se présente au savant fou : il est venu pour détruire Imbattable avec son robot qui est muni d’un rayon à gravité inversée.


La première histoire correspond à un gag en une page qui donne à voir en action le pouvoir d’Imbattable, le seul véritable super-héros de la bande dessinée. Ainsi, l’auteur accueille les nouveaux lecteurs qui peuvent comprendre à quoi correspond cette capacité extraordinaire et comment elle fonctionne, s’ils n’ont pas lu les deux tomes précédents. La narration visuelle se situe toujours dans un registre tout public. Des dessins qui s’inscrivent dans le registre de la ligne claire, avec un bon degré de de simplification des formes, et un bon niveau de détail sur les éléments de décors et sur les personnages. Ceux-ci présentent généralement une apparence sympathique, même les méchants. Imbattable reste un petit monsieur rondouillard, toujours vêtu de son costume de super-héros, avec sa tunique jaune vif, agrémentée de quatre bandes découpées en cases, sur laquelle apparaît le I de Imbattable, en blanc. Il porte également une petite cape noire, très courte qui lui arrive à peine à la moitié du dos, un short noir, des collants orange et des bottes de catcheur. Son tronc est légèrement trop long par rapport à ses jambes et au reste de sa silhouette. Il réfléchit régulièrement, et il fait preuve de souplesse dans les scènes d’action.



Le lecteur retrouve (ou fait connaissance) avec 2D-Boy (surnommé Toudi), l’autre superhéros de la ville, un adolescent, plus grand et plus élancé qu’Imbattable, avec un costume pas beaucoup plus fringuant, mais une cape plus longue qui lui descend jusqu’aux chevilles et de grosses bottes, sans oublier sa chevelure abondante et indisciplinée, sa silhouette légèrement voutée en fonction de son entrain, et des sautes d’humeur de l’adolescence. Les autres personnages récurrents ont conservé leur apparence : le gentil gendarme Jean-Pierre, jeune homme souriant et prévenant d’environ trente ans, le commandant Dacier avec son visage plus dur et mal rasé, le savant fou avec son gros nez, sa petite taille et sa sempiternelle blouse blanche, le maire de la ville un peu dégarni avec des gros sourcil et prompt à l’emportement. L’auteur introduit de nouveaux personnages tout aussi agréables au premier contact : la factrice très investie dans son travail, le citoyen tellement banal que personne ne se souvient de lui, Chloé une adolescente qui fait soupirer Toudi, le professeur Atomax avec sa barbe rousse et son nœud papillon, Geoffroy le fils du maire, Invincible une jeune femme rousse très banale, le neveu d’Imbattable, sans oublier le robot à gravité inversée. Chaque personnage dispose d’une apparence spécifique aisément mémorisable permettant d’identifier le protagoniste du premier coup d’œil, seule celle d’Imbattable et celle du savant fou étant exagérées.


Le bédéiste emporte tout de suite le lecteur dans ses histoires faciles à suivre, teintées d’une forme de poésie du fait de ces super-pouvoirs peu communs. Celui d’Imbattable fonctionne sur la base de la forme de ce mode d’expression qu’est la bande dessinée, lui permettant de passer d’une case à l’autre, de traverser les gouttières, ou de faire traverser les gouttières à des individus ou à des objets. Celui de 2D-Boy reste toujours aussi impressionnant et l’adolescent découvre qu’un grand pouvoir peut occasionner de grandes catastrophes, par exemple quand il l’utilise pour décrocher la Lune. Ni Chromaline, ni Pépé Cochonnet ne font d’apparition dans ce tome. En revanche, le lecteur découvre cinq nouveaux super-pouvoirs ou capacités jouant avec les conventions implicites de lecture d’une bande dessinée ou de technologies permettant de la réaliser. Pascal Jousselin se montre particulièrement élégant dans sa manière de faire usage de ces spécificités de ce moyen. Il faut peut-être un peu de temps au lecteur pour décortiquer comment fonctionne les capacités de l’appareil inventé par la factrice. Il se prête volontiers au jeu de recomposer les conséquences du rayon à gravité inversée du robot du professeur Atomax. Il se dit qu’il était inéluctable qu’Imbattable fasse l’expérience de se retrouver dans une réalité photographique, avec les tours que lui joue l’autre troisième dimension. Invincible, la voleuse de timbres de collection, dispose d’un pouvoir très puissant, provenant directement d’une catégorie très précise de cartouche de texte. À chaque fois, l’artiste donne à voir la mise en œuvre de ces pouvoirs, en développant une logique qui joue avec la disposition des cases en bande, et avec celle des pages en vis-à-vis. La dimension ludique de l’usage des conventions formelles de la BD est transcrite visuellement, plutôt que de se limiter à un jeu virtuel.



L’artiste utilise des bandes de cases, généralement quatre par page, parfois trois, avec des bordures bien droites et bien nettes, sauf si un super-pouvoir vient mettre le bazar, et des dessins bien propres permettant à l’œil de les assimiler immédiatement. Le lecteur ne distingue pas forcément immédiatement le cinquième super-pouvoir dans l’histoire dont Jean-Pierre est le héros, en fonction de la lumière ambiante qui l’entoure. Le créateur utilise les possibilités du vernis sélectif de manière très poétique, pour une histoire d’une rare sensibilité. En effet, le scénariste ne crée pas des intrigues artificielles prétextes pour pouvoir jouer avec les conventions formelles. Il écrit de vraies histoires mettant en scène des êtres humains avec leurs émotions, leurs contradictions, leurs forces et leurs faiblesses. Ainsi le lecteur se sent touché par les atermoiements amoureux de Toudi, par le sentiment d’insignifiance du citoyen anonyme, par l’amour propre bafoué du savant fou, par l’invisibilisation de l’attention touchante de Toudi pour Chloé, par le comportement indigne du maire, et bien évidemment par le deuil de Jean-Pierre et la forme que prend son souvenir, une histoire des plus touchantes.


Troisième album des aventures d’Imbattable avec des détournements de conventions formelles de la bande dessinée, toujours aussi inventives, réjouissantes et ludiques. Le lecteur venu pour découvrir de nouveaux super-pouvoirs est ravi, à la fois par leur ingéniosité, par l’humour bon enfant, et par la narration visuelle tout public, bien fournie et agréable à l’œil. Il se rend compte que l’émotion l’étreint à chaque histoire, l’empathie envers les personnages émanant tout naturellement au cours des intrigues variées.



jeudi 13 juillet 2023

Danthrakon T01/3 Le Grimoire Glouton

La terreur. Une technique peu originale, mais toujours efficace.


Ce tome est le premier d’une trilogie, indépendante de tout autre. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée, et sa première parution date de 2019. Il a été réalisé par Christophe Arleston pour le scénario, Olivier Boiscommun pour les dessins et Claude Guth pour les couleurs. La première édition se termine avec un cahier graphique de huit pages, comprenant des illustrations du dessinateur et des commentaires du scénariste.


Le marché de Kompiam ne ferme jamais complètement : de jour comme de nuit, on y trouve ce qui peut être façonné, tissé, forgé, cueilli, chassé ou fermenté jusqu’à un degré d’alcool suffisant. Les premiers clients du matin sont les chefs cuisiniers et leurs commis. Ce matin-là, le chef Rumbopöh fait ses emplettes, comme tous les matins, accompagné par son commis Nuwan. Le premier est revêtu du tablier et de sa toque de ses fonctions, le second a déjà les bras chargés de paquets. Ils s’apprêtent à remonter les escaliers interminables qui mènent à la demeure du mage Waïwo, quand Nuwan est projeté à terre par un bursus bien habillé qui fuit à tout allure. Les provisions tombent à terre. Une dizaine de gardes armés arrivent en courant. Le bursus est acculé dos à un mur. Il bombe le torse pour exprimer son animalité, ses habits se déchirant. Face à lui, se tient l’inquisiteur Amutu, un nabire, qui lui aussi laisse son animalité s’exprimer, ce qui le rend beaucoup plus impressionnant que son vis-à-vis. Le combat prend fin en un instant, Nuwan étant éclaboussé par un peu de sang de l’hérésiarque. Rumbopöh recolle d’autorité les paquets dans les bras de son commis et ils entament l’ascension des innombrables marches, le chef se gardant bien de porter quoi que ce soit.



Ça faisait 239.786 marches, c’est-à-dire deux mois, que Nuwan était marmiton pour la demeure du mage Waïwo. Le chef Rumbopöh et lui devaient nourrir quotidiennement le maître, ses trois élèves et tout le personnel. À un palier de l’escalier monumental en plein air, Nuwan est saluée par Lerëh d’Aplemont, l’une des trois élèves de Waïwo, qui lui propose de l’aider à porter. Il décline son aide, à la fois pour montrer qu’il est capable de le faire tout seul, à la fois parce que cette tâche ne relève de la condition de la jeune femme. Ils entament une discussion sur ce qui est arrivé au bursus. Les uns et les autres ont utilisé de la magie pour se transformer. Elle confirme qu’il s’agit de magie bestiale du sang. Le nabire a dû y recourir car on ne peut pas contrer cette magie sans l’utiliser soi-même. Arrivés en haut, ils se font interpeller par le cuisinier qui demande à la jeune fille d’arrêter de distraire son marmiton. Didore, autre élève du maître, en rajoute : le cuisinier a raison, eux, étudiants, ne doivent pas frayer avec le personnel de basse extraction. Lerëh lui rétorque que son avis ne l’intéresse pas, et qu’en plus, Nuwan est son élève : elle lui apprend à lire et à écrire. Le marmiton explique à Didore que cela lui sera utile s’il veut un jour savoir quoi répondre à un puant prétentieux. Puis il s’éloigne pour aller éplucher ses navets.


Une série (courte) de plus pour Christophe Alerston, scénariste et créateur de Lanfeust de Troy, de ses suites, et de ses séries dérivées, mais aussi de séries comme Les forêts d’Opal, Les naufragés d’Ythaq, Ekhö monde miroir, Les maîtres cartographes, Chimère(s) 1887 et tant d’autres. En découvrant la couverture, le lecteur se dit qu’il s’agit d’une déclinaison de plus dans le genre que cet auteur maîtrise et qui a fait sa renommée : la Fantasy. La couverture dégage un effet de séduction très puissant, avec la belle jeune femme en premier plan et son généreux décolleté, ses mains fines et son abondante chevelure blonde. Le jeune homme derrière arbore la curiosité et la vigueur de la jeunesse, avec un charmant petit animal de compagnie au pelage duveteux, et derrière une bibliothèque généreuse aux étagères intrigantes. La mise en couleurs ressort avec une grande richesse, appuyant les trois plans (celui de Lerëh un peu plus sombre, celui de Nuwan plus clair, celui de Waïwo plus uniforme), les effets spéciaux autour du Danthrakon, la manière de remplir les étagères avec des livres, très sophistiqué et très construit. Le fil de l’intrigue apparaît très simple : un ouvrage magique aux propriétés maléfiques (quelqu’un a dit Necronomicon ?), un jeune marmiton innocent, des mages très intéressés par cette source de pouvoir. Les autres composantes semblent s’apparenter à des clichés : du méchant inquisiteur à la petite bestiole duveteuse qui rappelle Le Fourreux, l’animal de compagnie de Pélisse, dans La quête de l’oiseau du temps, par Régis Loisel & Serge Le Tendre.



En feuilletant ce tome, une chose saute aux yeux : la quantité de cartouches de texte et de phylactères, pas étouffants comme peuvent l’être de ceux d’un tome de Blake & Mortimer, mais conséquents. À la lecture, le ressenti ne se révèle pas pesant, mais consistant. Le scénariste écrit dans une langue soignée, sans être pédante ou démonstrative, très agréable, vivante et apportant des informations à la fois sur la personnalité de chaque protagoniste et sur l’intrigue. Le lecteur n’éprouve aucune difficulté à se mettre au diapason de ce mode narratif, d’autant que lesdites informations sont dispensées avec fluidité et naturel, sur un mode adulte sans condescendance. Il remarque également une forme d’humour espiègle ou ironique, sans cynisme ou méchanceté. Cela commence doucement avec le cuisinier qui refuse à s’abaisser à porter des courses alors que son commis est visiblement surchargé, puis les échanges de piques entre le marmiton et l’élève issu de la haute société, sans oublier les facéties de la bestiole Tinpuz avec sa longue queue. Cela continue avec une alliance de termes, quand maître Waïwo explique que la personne qui lui a amené le Danthrakon est une amie des lettres et de l’or (le lecteur comprend bien que l’or passe avant les lettres). Puis Garman, le troisième élève, qui se met à noter servilement les paroles de maître Waïwo, car il est persuadé qu’il s’agit d’un moment historique. Sans oublier la négociation sur la rémunération de Dreled par son geôlier Funkre d’Aplemont. Une fois qu’il a noté cette forme d’humour, le lecteur le décèle facilement, par exemple la pique discrète contre les privilèges du mâle blanc, jeune et riche qu’est Didore.


La narration visuelle charrie également sa part d’éléments humoristiques. Les plus évidents : Rumbopöh goûtant une fleurotte fraîche en s’en mettant partout sur sa veste de cuisine, le bursus fonçant droit devant et les achats portés par Nuwan, volant dans les airs, les expressions de visage un peu exagérées pour mieux faire passer les émotions et les états d’esprit, les yeux ronds du homard fendu en deux pas un coup de tranchoir asséné avec force et dextérité, le fuff en train de baver sur le crâne du cuisinier, une grosse onomatopée BAF lorsque Lerëh décoche une gifle cinglante à Nuwan, ou encore une statue de pierre décochant une baffe à un soldat  comme un écho de la précédente (mais avec une autre onomatopée). Comme le scénariste, le dessinateur sait aussi se montrer plus fin : des expressions de visage très nuancées et un langage corporel qui va avec, Tinpuz se soulageant sur la veste de Didore en fond de case, ou encore le regard distrait de Nuwan quand le décolleté de Lerëh se rapproche. Le lecteur relève également la coordination entre scénariste et artiste, en particulier avec la présence de Dreled en page onze quand maître Waiwo parle de la manière dont il est entré en possession du Danthrakon, alors qu’elle n’est présentée qu’en page trente-et-un.



Certes, Olivier Boiscommun sait faire usage des cases avec uniquement un dégradé en fond, mais le lecteur le remarque à peine, grâce à la richesse de la narration visuelle. Dès la première page, il peut prendre tout loisir pour admirer les étals et les clients du marché de Kompiam. Il se rend compte que les marches menant à la demeure de maître Waïwo sont déjà présentes en arrière-plan. Au fil de cette séquence et des suivantes, il fait le constat de la cohérence de l’architecture des bâtiments, et de leur disposition des uns par rapport aux autres. Il prend le temps de regarder les tenues vestimentaires, et pas uniquement la robe élégante et sophistiquée de Lerëh, ou la tenue de travail du chef cuisinier, ou encore l’habit luxueux de Didore. Il se rend compte qu’il ralentit sa lecture régulièrement pour admirer une case spectacle : la vue globale de la ville, les victuailles sur la table de la cuisine, la fuite de Dreled alors qu’un temple s’écroule derrière elle, le grimoire s’emparant de Nuwan avec des effets spéciaux de couleurs très réussis, la transformation du jeune marmiton avec un jeu sur le lettrage qui en impose, etc. La narration visuelle rend ce monde de Fantasy palpable, consistant, élaboré et développé, lui apportant autant que les cartouches de texte.


En effet, le lecteur se projette dans un monde qui a bénéficié de l’investissement des auteurs pour qu’il soit plus qu’un environnement générique et insipide. Trois sortes de magie : magie du verbe, magie du sang, magie des éléments. Six races : humain, kohatola, bursu, nabire, landriole, Kobl. Tout le monde convoite le grimoire, et Nuwan a le malheur d’être reste seul dans la bibliothèque avec le Danthrakon. Il n’aurait pas dû. Le lecteur peut voir dans cette situation la démarche des charognards qui vont essayer de tirer profit du talent de Nuwan. Il peut également considérer la situation du marmiton comme un individu ayant un talent hors du commun à un jeune âge, et se retrouvant réduit à un objet de convoitise pour toutes les personnes qui voudraient l’utiliser pour leur profit. Un individu mis trop vite sur le devant de la scène et ne pouvant faire autrement que d’apprendre sur le tas à faire face à des situations qui le dépassent. Une sorte de fuite en avant en espérant qu’il y survive.


Ce premier tome s’inscrit dans la production pléthorique du scénariste avec tous les attributs qu’on lui associe : des dessins tout public avec une mise en couleurs chatoyante pour rendre le produit très attractif, et des éléments qui semblent prêts à l’emploi, sans réelle épaisseur, sans réelle saveur. La lecture ne réserve que des bonnes surprises : un monde original bien étoffé, aussi bien par les informations délivrées par les personnages, que par les informations visuelles. Une intrigue avec un fil directeur simple et solide, plusieurs factions souhaitant profiter de l’aubaine, chacune avec leur objectif. Des personnages immédiatement attachants. Une narration visuelle inventive et détaillée qui donne à voir ce monde, avec une mise en couleurs riche et séduisante. Une aventure tout public et grand spectacle, avec des thèmes intéressants.



mercredi 12 juillet 2023

Marshal Bass T04 Yuma

Il n’y a pas de bonne décision.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T03: Son nom est Personne (2018). Sa première publication date de 2019. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Washington D.C., 1876. Le colonel Terrence B. Helena s’est rendu au Capitol à la demande de Robert Little de la chambre des représentants des États-Unis, du parti d’Abraham Lincoln, pour le rencontrer. Little, un afro-américain lui offre un verre et lui confie un secret : il est noir. Le colonel entre dans son jeu et le représentant entame la conversation. Il affirme que pourtant n’importe lequel de ses collègues du Congrès dirait au colonel, qu’il est aussi blanc que du linge de maison. Ce ne sont que des hypocrites, car jamais ils ne votent une loi qu’il a initiée. Son parti, celui de Lincoln, ne récolte jamais assez de voix. Il enchaîne : est-ce que le colonel connaît le chef Powell ? ? Un politicien new-yorkais influent. Une vermine. Il a détourné plus de douze millions de dollars des fonds de la ville, des impôts payés par des pauvres gens. On l’a attrapé et envoyé en prison. Powell a été envoyé à la prison de Ludlow Street. C’est pour ainsi dire un hôtel où les riches criminels blancs peuvent jouer au billard et se faire livrer du homard. Little a tiré quelques ficelles et réussi à le faire transférer dans un vrai pénitencier. Mais contre toute attente, il règne en maître là-bas aussi. N’y a-t-il donc pas de punition pour les riches ? Pas d’espoir pour les pauvres ? Ce qu’il attend, c’est un coup de main de quelqu’un qui n’a que faire de secouer quelques plumes à Washington. Le colonel connaîtrait-il un homme qui pourrait infiltrer Yuma et faire tomber cette vermine une bonne fois pour toute, au nom de la justice ? Le colonel lui répond qu’il pourrait bien connaître l’homme qu’il faut au représentant.



River Bass voyage comme prisonnier dans un fourgon pénitentiaire. Il demande au gamin qui partage le fourgon surchauffé sous le soleil ce qu’il a bien pu faire pour se retrouver là. L’autre refuse de répondre, et Bass explique que lui a tué un homme, un Indien. Jupiter Johnson, pas encore adulte, a du mal à le croire : personne ne finit en prison pour avoir tué un Indien. Le fourgon passe devant un campement de fortune : trois femmes, épouses de détenus, leur demandent de saluer leur mari pour elles : respectivement Moïse Washington, Mustafa, Théodore Adams. Jupiter explique qu’il a été arrêté parce qu’il est noir, enfin principalement à cause de ça. Au sein de l’établissement pénitentiaire, le garde Morris voit le fourgon approcher et il va en avertir le major Philip Foyle, directeur de la prison. Celui-ci répond que c’est au sergent Corke de s’en occuper, qu’il se fiche des règles que ce soit à lui de s’en occuper, qu’ils n’ont pas remporté la guerre en respectant les règles et il en appelle à l’esprit d’initiative du soldat. Se lève un individu qui était assis sur une chaise sous une toile tendue entre des poteaux, à côté d’une table avec des rafraîchissements. Thomas Powell prend le directeur par l’épaule tout en faisant signe à Morris de s’éloigner. Il lui offre un verre que l’autre accepte après avoir mollement argué de l’heure matinale. Ça le détend. En réponse à une question de Powell, il lui répond que ce qui lui ferait aller mieux serait que son interlocuteur lui donne l’argent qu’il lui a promis. Powell répond qu’il l’aura dans deux jours.


Le lecteur n’est pas bien sûr si le scénariste va reprendre l’histoire juste après la fin du tome précédent, ou s’il va raconter une autre histoire sans rapport. Les rares éléments de contexte semble indiquer qu’il s’agit d’une nouvelle mission, très périlleuse, pour River Bass : infiltrer une prison sous un faux nom (il se fait appeler Marcus Miller) pour faire tomber une huile qui a fait usage de sa fortune et de son entregent pour vivre tranquillement à l’ombre, avec un régime de faveur qui donne l’impression que c’est lui qui dirige l’établissement. Ce centre d’incarcération est peuplé d’afro-américains et de quelques repris de justice Indiens, peut-être quelques blancs. Les gardes appliquent une discipline sévère, se faisant respecter par des coups distribués avec libéralité et sans besoin d’avoir une raison. Le lecteur ne sait donc pas trop sur quel pied danser quant à l’état d’esprit du personnage principal, mais le tome précédent a bien imprimé dans son esprit que la série délivre des drames d’une rare noirceur. En outre, l’infiltration d’un membre de la police comme détenu dans une prison s’inscrit dans les grands classiques, et il est assuré que le pauvre représentant de la Loi va être soumis à d’horribles traitements, et va découvrir une corruption vicieuse et sadique sans oublier qu’il aggrave encore son cas en état un afro-américain.



Dès la couverture, le lecteur ressent qu’il s’immerge dans un récit singulier et pas dans une variation préfabriquée et sans âme d’un récit de prison. Il éprouve l’impression de pouvoir palper la granulosité des pierres et la situation du River Bass est accablante, sans issue. Comme depuis le premier tome, les dessins charrient la consistance de chaque matériau, des lieux conçus à partir d’un plan clair. Ainsi chaque plan, quel que soit le point de vue de la caméra, s’avère raccord avec le plan général de la prison, donnant au lecteur d’un lieu qui existe vraiment. Cet investissement de l’artiste dans la dimension descriptive de son art fait exister cette prison qui, du coup, présente un caractère concret, sans rapport avec un décor en carton-pâte, ou une toile tendue en fond de scène ou en fond de case. Quel que soit le degré d’attention qu’il porte aux décors, le lecteur éprouve la sensation qu’il évolue dans cet établissement pénitentiaire bien réel. Le dessinateur variant également les cadrages plus ou moins à distance ou en gros plan en fonction de la nature de la scène, la narration visuelle donne à voir cet environnement : la forme particulière de l’escalier qui permet d’accéder à la tour de guet, l’horrible dispositif qui maintient un prisonnier immobile et lui fait subir le supplice de l’eau, les grilles fermant l’unique accès extérieur à la cour, le sol de terre battue, les cellules à l’exigüité renforcée par des cadrages en gros plans dans lesquels les prisonniers ne peuvent pas tenir dans une case et la surpopulation, les miradors en bois érigés au-dessus des épais murs d’enceinte en pierre, une vue globale des bâtiments à la tombée de la nuit, le réservoir d’eau, la table servant à distribuer le petit déjeuner (essentiellement ce qui passe pour du café) aux détenus dans la cour, l’étroit escalier menant à l’équivalent du chemin de ronde, les tuiles des toits, le tout culminant par ce dessin en double page, quarante-huit & quarante-neuf, à l’occasion de la mutinerie, avec un joli envol de colombes à la John Woo.


Les auteurs exposent la mission de River Bass dans les trois premières pages : efficace et un tantinet sarcastique avec ce membre afro-américain de la chambre des représentants des États-Unis. Le lecteur peut voir le colonel bien calé dans son fauteuil avec son verre d’alcool, et le représentant qui s’agite, faisant son spectacle comme s’il était en représentation devant ses confrères ou des citoyens, et en même temps sans illusion sur son rôle de pure bonne conscience pour les membres blancs de cette chambre. La mise en scène accompagne Robert Little dans ses pas et ses mouvements autour du fauteuil, rendant compte de son agitation, ou plutôt de son indignation intérieure. En bas de la page quatre, se trouve une case de la largeur de la page montrant les passants dans la rue devant la demeure du représentant, avec une voiture tirée par un cheval, des piétons, voiture qui fait écho au fourgon pénitencier qui traverse une étendue désertique en page six. Dès la page dix, River Bass se trouve dans l’enceinte de la prison, et le reste de l’histoire va s’y dérouler avec une courte escapade pour deux gardiens pour aller voir des dames de petite vertu. Les châtiments et les épreuves commencent tout de suite, avec une variante de courir la bouline, en passant entre deux haies de détenus armés de manche. Le pauvre jeune homme Jupiter Johnston se fait rouer de coups sans atteindre l’extrémité de la haie ; River Bass tombe à terre dès les premiers coups.



Il s’en suit une mise en scène du rapport de force entre les détenus et les gardiens, entre le directeur de prison et Thomas Powell. Le lecteur se souvient des tomes précédents, pleinement conscient que les auteurs savent y faire pour mettre en scène le pire dont l’âme humaine est capable. En outre, la situation de Bass s’aggrave très vite quand un détenu reconnaît en lui un marshal et en informe Powell. Le scénariste sait faire comprendre au lecteur qu’il est très conscient du rapport de force qui existe entre détenus et gardes, au sein même des détenus, entre ceux qui ne peuvent pas supporter les brimades, et ceux qui sont prêts à atténuer les brimades en collaborant, en participant à l’oppression des autres détenus. Ça ne peut pas bien se passer. Les plus costauds jouent au caïd, mettant à profit leur force physique et leur résistance aux coups pour devenir eux aussi des oppresseurs. Mais quand même… L’attitude de River Bass ne fait pas sens tout de suite. Sa mission est claire : être le bras armé de la justice, envers Thomas Powell qui se la coule douce. Le lecteur le sait, et il ne comprend pas son comportement pour autant, ses provocations intolérables vis-à-vis de Powell et du major Philip Foyle, le directeur. Son comportement doit être motivé par une stratégie particulière, mais pourquoi agit-il comme il le fait ? Le lecteur constate que les auteurs l’ont complètement happé, à la fois dans cette mission punitive, à la fois dans cette tension au sein du pénitencier, la toxicité de la relation entre Powell et le directeur, à la fois par le mystère de la stratégie de River Bass. Sans compter que plusieurs autres personnages s’avèrent attachants, que ce soit le jeune Jupiter Johnson, ou Beef le détenu qui a déjà eu maille à partir avec le marshal. Ça ne peut pas bien se terminer. La nature humaine reste toujours aussi vile, et les individus mesquins sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Le lecteur ne peut qu’être pris de dégout et de mépris pour le sergent Cork prêt à obéir aveuglément à Powell, pour la promesse d’une paie augmentée de deux dollars. Certes cette somme devait être plus consistante à l’époque, mais même. Sans parler des pauvres femmes de détenus qui attendent à l’extérieur, elles aussi prêtes à tout pour améliorer le sort de leur homme.


Après trois tomes, après la scène finale du précédent, le lecteur est un homme averti, il en vaut deux. Pourtant son esprit a déjà atténué la réalité de la qualité de la narration visuelle, qu’il retrouve avec un appétit qu’il avait oublié, s’immergeant dans un environnement totalement concret et plausible, au milieu d’individus véritablement incarnés, esquissant même parfois un moment de recul, de peur de se prendre un coup qui ne lui était pas destiné. L’intrigue suit son cours jusqu’à la mutinerie inéluctable, sans pour autant être prévisible du fait de plusieurs seconds rôles bien développés, et du comportement décalé de River Bass, qui trouve son explication à la fin. Encore un western intense et suffocant, un récit de genre qui s’en approprie les conventions les plus noires, pour une peinture crue des penchants humains méprisables.



mardi 11 juillet 2023

L'homme qui aimait les plantes

C’est une des missions de l’ethnopharmacologie.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première parution date de 2023. Il a été réalisé par Stéphane Piatzszek pour le scénario, par Benoît Blary pour les dessins et les couleurs. Il évoque la démarche de Jacques Fleurentin (1950-), pharmacien et ethnopharmacologue. Il se termine avec un dossier de cinq pages, Pour aller plus loin. Celui-ci comprend une postface de Fleurentin rédigée en septembre 2022, une présentation de la Société Française d’Ethnopharmacologie (SFE) et de ses missions (recenser les traditions orales du monde entier, valider par des travaux scientifiques rigoureux le savoir des guérisseurs, diffuser le savoir), une page de repères historiques (de 1598 pour la création de l’université de médecine à Pont-à-Mousson et de ses quatre chaires, à 2017 pour le droguier confié à la SFE), une page de présentation du droguier de la Société Française d’Ethnopharmacologie, et pour finir un bibliographie sélective de neuf ouvrages.


Au temps présent, à Metz, dans le cloître des Récollets. Un couple est en visite dans le jardin des plantes médicinales. Leur enfant s’approche d’une anthémis. Les parents le mettent en garde qu’il s’agit d’un jardin de plantes toxiques. Jacques Fleurentin intervient pour indiquer que les Indiens mettaient de cette plante, sur leurs flèches pour tuer leurs ennemis. C’est une anthémis. Et elle n’est pas plus toxique que la marguerite. Elle a poussé toute seule, elle voulait sans doute être en bonne compagnie. C’est une fleur toute simple qui se balade. Nommée par le grand botaniste Linné en 1753, l’anthémis provient du grec Anthos et signifie Fleurette. Le genre compte plusieurs espèces, dont la camomille qui, elle, est médicinale. Fin des années 1950 à Woippy, en Moselle. Le père de Jacques est pharmacien et il travaille en officine. Il délivre une prescription : prendre des feuilles de camomille en infusion pendant quinze minutes. Trois grammes pour un quart de litre d’eau, et les ballonnements d’après repas, de la cliente, ne seront plus qu’un mauvais souvenir.



Dix ans plus tard, Jacques à dix-huit ans, en mai 1968. Il doit passer son baccalauréat, puis il va entrer en fac de pharmacie, et son père espère bien qu’il reprendra l’officine paternelle. Le jeune homme fait observer qu’il ne connaît que cette pharmacie depuis qu’il a trois ans et qu’il souhaite courir le monde, ce qu’il fait dans une première expédition. L’anthémis, de la famille des camomilles, est une sorte de marguerite au cœur jaune. Lui et ses amis ont choisi son nom pour leurs expéditions car la camomille n’est pas une fleur, mais une société de nombreuses fleurs rassemblées sur un capitule, chacune ayant une spécialisation dans le travail. Ainsi, leur équipage se composait de Martine, en charge de l’intendance, de Jacques, photos et botanique médicale, de Georges, photos, et de Patrick, responsable de la partie mécanique. Découvrir le monde et voir comment les hommes vivent au loin.


La couverture porte la mention : La médecine, autrement. Le texte de la quatrième de couverture précise : Jacques Fleurentin, universitaire et pharmacien, a consacré son existence à ces plantes qui soignent ; une vie d’aventure et de rencontres aux quatre coins de la planète pour découvrir les secrets des végétaux guérisseurs. Le lecteur comprend rapidement qu’il s’agit de suivre cet homme depuis la fin de ses études jusqu’à maintenant, au travers d’une de ses activités : la recherche de plantes médicinales grâce à des guérisseurs, d’abord dans le sud de la Méditerranée, puis au Yémen, et avec le temps dans de nombreuses régions du monde, avec le cas particulier de la Réunion. Il n’est donc pas question de sa vie privée, ou même de ses conférences universitaires. Les auteurs présentent son activité d’ethnopharmacologue, c’est-à-dire l’études des médicaments des autres peuples, des savoirs acquis et transmis à des fins thérapeutiques. Il s’agit donc d’un exposé sur différents aspects : de la première expédition en Turquie à celle à la Réunion, en passant par celle dans le Sahara, au Yémen, la création de la société française d’ethnopharmacologie (SFE) en 1986 et son droguier, et des exemples concrets comme l’anthémis, l’acacia, le qat (khat), les plantes succulentes, la dénomination des plantes créée par Carl von Linné (1707-1778, dans l’ouvrage Systema naturae), l’aloès, etc.



La narration visuelle commence comme une bande dessinée traditionnelle : des cases disposées en bande pour une séquence. Les dessins se situent dans un registre naturaliste : des formes détourées avec un trait fin, pour des personnages et des lieux réalistes. Au fil de l’ouvrage, le dessinateur représente de nombreuses personnes d’origine diverse : Jacques Fleurentin à soixante-dix ans en blouse blanche, le jeune couple et leur enfant, le père pharmacien, les jeunes étudiants au début des années 1970, des Touaregs, un officier de la douane d’Arabie saoudite, Yvette Viallard, médecin-chef de la mission médicale française au Yémen, des guérisseurs rencontrés dans les différents pays. Le lecteur apprécie l’apparence normale de tous ces individus, la cohérence de leur tenue avec l’époque ou la région du globe, l’expression de leur visage ou leur geste dans un registre tout ce qu’il y a de plus banal. De même l’artiste doit représenter de nombreux lieux : le cloître des Récollets à Metz, le désert saharien, un amphithéâtre de fac, un village en Turquie, une vue générale de Kaboul dans les années 1970, la route traversant le désert de Tademaït, des zones très reculées du Yémen, l’intérieur d’une serre du jardin botanique de Villers-lès-Nancy, des zones sauvages de l’île de la Réunion, l’aéroport de Port Vila Bauerfield dans les Vanuatu, et même le HMS Beagle, le navire britannique sur lequel Charles Darwin a voyagé.


L’exposé entremêle des évocations d’expédition de l’ethnopharmacologue, avec des explications sur quelques plantes choisies, et quelques pratiques techniques. Le lecteur peut ainsi apprécier des représentations détaillées de l’Anthemis Nobile (camomille romaine), des plantes du bassin méditerranéen (aubépine, ache, cerfeuil, aigremoine, ail des ours, chélidoine, absinthe, bouillon-blanc, coriandre, bardane, basilic), du calotropis procera, de l’acacia, de quelques plantes du Yémen (euphorbia fruticose, aloe tomentosa, caralluma socotrans, nigella sativa), etc. Ces dessins techniques sont réalisés comme par un naturaliste, pouvant servir de référence au lecteur s’il souhaite s’y intéresser. L’artiste représente également le processus de réalisation d’un herbier, de semis, de recherche d’une plante dans la jungle, etc. La narration visuelle mêle donc des interactions entre êtres humains, des voyages, avec quelques planches plus botaniques. La mise en couleurs semble être réalisée à l’aquarelle, avec une approche, elle aussi, naturaliste, venant enrichir les formes détourées, leur apporter de la consistance, installer l’ambiance lumineuse, que ce soit celle du désert sous un soleil implacable, ou celle artificielle d’une pharmacie en métropole.



Grâce à la narration visuelle, le lecteur se trouve transporté dans le monde de Jacques Fleurentin, entre études sur le terrain, et travail en laboratoire ou en officine, entrecoupé de présentations sur différentes plantes. S’il n’est pas familier du travail de cet homme ou du principe d’ethnopharmacologie, le lecteur ne discerne pas tout de suite la nature de l’ouvrage : entre récit biographique et potentiellement plaidoyer pour une médecine dite douce. Le passage du temps passé au temps présent vient repousser la vue globale sur l’ouvrage. En outre, le lecteur constate que la forme de présentation ne relève pas d’une démarche universitaire, et qu’il lui faut accepter de ne pas avoir toutes les dates, ou toutes les durées, ni même des références rigoureuses sur des textes de loi ou réglementaires. Il comprend progressivement que les auteurs font en sorte de mener concomitamment la progression des pratiques de recherches et la présentation de plantes médicinales pour établir que ce chercheur applique une méthode scientifique, sans velléité de dénoncer les pratiques des grands groupes pharmaceutiques, ou de faire acte de prosélytisme pour une pratique alternative. Progressivement, la narration établit quelques faits qui viennent dresser un état des lieux qui milite pour la préservation des savoirs des guérisseurs, aujourd’hui oraux. 80% des molécules qui soignent les hommes sont issues des plantes. Selon l’OMS, 80% des habitants de la planète n’ont accès qu’aux médecines traditionnelles. Dans toute l’Afrique et les Amériques où prédomine une culture orale, les savoirs ancestraux disparaissent.


Un titre peu révélateur pour une bande dessinée qui parle du métier d’ethnopharmacologue, par le biais du spécialiste français le plus connu : Jacques Fleurentin. Le dessinateur impressionne par sa capacité à rester dans le registre d’une bande dessinée, avec une narration séquentielle, plutôt que des illustrations pour un texte livré clé en main. Il se montre aussi habile et convaincant à reconstituer une époque qu’un lieu, ou à représenter avec précision une plante. Le scénariste a choisi une construction qui entremêle la vie du chercheur avec des éléments sur l’ethnopharmacologie, dans une précision tout public, moins rigoureuse qu’une présentation académique. Le lecteur ressort de cette découverte, avec une idée concrète de ce qu’est ce domaine de recherche, son intérêt et l’enjeu qu’il représente pour l’humanité.



lundi 10 juillet 2023

Au Crépuscule de la Beat Generation: Le Dernier clochard céleste

Une bombe Beat lâchée en pleine rue pour contaminer tout ce qui peut l’être


Ce tome contient une histoire complète, une adaptation libre des témoignages du journaliste français Gilles Farcet (1959-), ayant passé une dizaine de jours à New York, auprès d’Allen Ginsberg en 1988. Il a été réalisé par Étienne Appert, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux cent vingt-quatre pages de bandes dessinés. Il commence par une introduction de deux pages rédigées par Alejandro Jodorowsky, évoquant sa rencontre avec Allen Ginsberg vers 1965, au restaurant La Coupole à Paris, son expulsion de Cuba par Fidel Castro, leur virée au café La reine blanche, pour que le poète trouve un compagnon, leur rencontre au milieu des années quatre-vingt dans un tramway à San Francisco. L’album se termine avec la présentation de plusieurs auteurs, toujours sous format de bande dessinée : Avant les beats, Neal Cassady (1926-1968), Jack Kerouac (1922-1969), William Burroughs (1914-1997), Gregory Corso (1930-2001), Gary Snyder (1930-), Peter Orlovsky (1933-2010), Michael McClure (1932-2020), Ram Dass (1931-2019, Richard Alpert), Allen Ginsberg (1929-1997), La suite pour Gilles Farcet, Patti Smith (1946-) l’héritière. Puis viennent une proposition de bande son pour l’ouvrage par Gilles Farcet, les remerciements et les crédits.


Parole de Hank : de nos jours, un poète c’est pas un type en chemise blanche qui tousse au bord d’un lac. Quand cette histoire commence, Gilles Farcet ignore l’existence de Hank : le poète invisible, le Beat incarné ! Mais Hank va bientôt faire hurler une sirène intimant Gilles de mettre à l’abri sa faculté d’innocence avant qu’elle ne soit pulvérisée pour de bon. Et c’est ce qu’il fera, peu ou prou. Grâce à lui. 30 septembre 1987, dans la ville de Québec, au Canada. Dans la rue, Gilles attend pour déjeuner, des amis qui ne viendront pas. Une silhouette s’approche. Un œil non exercé ne verrait qu’un barbu usé et claudiquant. Mais il reconnait Allen Ginserbg, le plus célèbre poète américain vivant. Membre fondateur de la légendaire Beat Generation. Inventeur du Flower Power. Grande figure de la contre-culture des années 60 et 70. Conscience morale des États-Unis du XXe siècle. Considéré pendant 30 ans comme un danger national par la CIA



La présence de Ginsberg dans le quartier n’a pas de quoi surprendre Gilles : il est l’invité d’honneur pour une rencontre internationale autour de l’œuvre de Jack Kerouac, décédé 18 ans plus tôt. Gilles est venu à Québec avec l’espoir de l’interviewer. Mais pas question d’importuner cette légende vivante sur un trottoir. La scène prend alors un tour imprévisible. Ginsberg s’adresse au journaliste et lui demande qui il est, ce qu’il fait là et s’il s’intéresse au bouddhisme tibétain. Au vu des réponses, il l’invite à venir déjeuner avec lui car il en a assez de ne parler qu’à des vieux qui lui rabâchent toujours les mêmes histoires. Plusieurs rencontres suivent, et en novembre 1988, Gilles Farcet passe une semaine avec Ginsberg à New York.


Le titre évoque la fin du mouvement Beat, ce qui peut inciter le lecteur à se dire qu’il vaut mieux en connaître son histoire avant de se lancer dans cette lecture. Le texte de la quatrième de couverture explicite clairement la nature de l’ouvrage : un court paragraphe de rappel sur la Génération battue, un autre sur le séjour de Gilles Farcet auprès d’Allen Ginsberg en 1988, et la présence d’un véritable clochard céleste. Le matin, quand Gilles va prendre son café dans un troquet, il discute avec Hank : poète sauvage, incarnation pure de l’esprit Beat, génie marginal dont les paroles expriment sans filtre le souffle de la grande pulsation et entraînent son auditeur dans un voyage intérieur sur la route de l’initiation psychédélique. De fait, après cinq pages introductives aboutissant à l’arrivée de Gilles à New York en 1988, l’auteur présente ce qu’est la Beat Generation pendant six pages : une synthèse remarquable. Trois auteurs et leur ouvrage majeur : Howl en 1956, par Allen Ginsberg (1929-1997), Sur la route en 1957, par Jack Kerouac (1922-1969), Le festin nu en 1959, par William S. Burroughs (1914-1997). La création du mouvement et son développement. Son héritage : fin des années 50 des hordes de jeunes gens partent Sur la route, dans les années 60 et 70 Ginsberg devient une figure de lutte contre la guerre au Vietnam, dans les années 1980 les punks rejettent tout l’héritage hippie, mais adoptent aussi les Beats comme ancêtres, fin du siècle, la prise de conscience écologique devient planétaire, ce que Snyder et McClure avaient déjà porté au début des années 1950.



L’auteur a choisi de développer à sa manière les souvenirs du journaliste Gilles Farcet, en le mettant en scène, à partir de deux de ses livres : La joie qui avance chancelante le long de la rue (2017) et Allen Ginsberg – Poète et boddhisattva Beat (2004). Le lecteur commence la première page et il tombe tout de suite sous le charme de la narration visuelle : simple et évidente, dans un registre descriptif avec un bon niveau de détail. Dans cette première page, un dessin en pleine page, un petit diner qui ne paye pas de mine dans une rue de New York, avec le panneau sur ressort devant l’entrée, un arbre, un escalier incendie en façade : une rue aussi plausible que crédible. L’artiste sait montrer ces environnements urbains en extérieur comme en intérieur avec une approche factuelle, et un savant dosage entre ce qui est représenté avec application et ce qui reste plus évoqué. En page trente-quatre, Gilles accompagné par deux personnes se tient devant l’immeuble où se trouve l’appartement d’Allen Ginsberg : la largeur du trottoir, les poubelles métalliques, la grille métallique, les escaliers incendies en façades, les portes d’entrée, tout a l’air authentique. À l’intérieur, la cage d’escalier, les graffitis sur les murs, la rambarde : pareil, tout apparaît réel et réaliste. Le lecteur peut ainsi s’assoir dans le diner en face de Hank pour l’écouter, et même boire ses paroles, visiter le grand appartement de Ginsberg avec ses différents bureaux et sa cuisine, effectuer une virée dans le désert et éprouver des hallucinations, se rendre à une soirée mondaine pour se faire crier dessus par Gregory Corso, faire un tour dans Central Park, ouvrir les casiers de rangements de Ginsberg, se tenir sur scène avec lui, etc.


De temps à autre, le lecteur relève une mise en scène ou mise en page qui sort de l’ordinaire : le souvenir de la jeunesse d’Allen Ginsberg en spectres jaune et rouge au-dessus du barbu usé et claudiquant, l’usage modéré de dessin en pleine page, une palette psychédélique quand la scène s’y prête, un hommage à Philippe Druillet pour évoquer Moloch, une même voiture dessinée plusieurs fois dans un même dessin pour représenter son trajet, des cases de la largeur de la page, des cases de la hauteur de la page, des oiseaux se regroupant dans le ciel pour former un visage, quelques séquences psychédéliques pour évoquer la vie spirituelle, un jeu avec la forme même de la page et des cases (coin inférieur droit de la page semblant comme corné, personnage passant au travers d’une gouttière, cases désordonnées comme emportées par un flux d’énergie), transformations corporelles grotesques et monstrueuses.



L’auteur évoque ainsi la Beat Generation dans ses différentes composantes. Le titre s’avère un peu surprenant : il évoque le crépuscule du mouvement. De fait, Gilles Farcet rencontre le curateur du mouvement, l’un de ses principaux initiateurs, après coup. Encore, que l’auteur évoque son héritage dans les années 1970, 1980 et 1990. Un peu inquiet de se retrouver perdu s’il ne connaît pas déjà les Beats, le lecteur découvre que l’ouvrage est incroyablement bien conçu : évoquant le mouvement en huit pages, avec ses principaux acteurs et ses retombées, puis l’évoquant par l’intermédiaire des discussions avec Allen Ginsberg en 1988, alors qu’il dispose du recul qui lui permet d’appréhender ce que la Beat Generation a apporté, dans quelle mesure elle a modifié le monde. Ce dispositif est complété par la rencontre et les discussions régulières qui s’en suivent avec Hank, le clochard céleste, d’après le titre du roman de 1958, de Jack Kerouac. Hank est bien vivant, même s’il semble vieux, peut-être la quarantaine ou plus, et déjà abimé par son mode de vie : un beat au crépuscule de sa vie. Un individu qui continue de lutter contre Moloch plus puissant que jamais : biocide, fratricide, nucléaire, incendiaire, avide, menaçant désormais les conditions mêmes de vie sur la Terre. Une personne qui a ressenti la pulsation (le beat), qui s’est retrouvé défait (battu) par la société (deuxième sens de beat), et qui est parvenu à trouver une cohérence intérieure proche d’un état de béatitude (troisième sens de beat). Un être humain pleinement Beat. Le lecteur peut appréhender son art de vivre au regard des autres créateurs Beat évoqués : Gregory Corso (1930-2001), Neal Cassady (1926-1968), Gary Snyder (1930-), Peter Orlovsky (1933-2010), Michael McLure (1932-2020), Ram Dass (1931-2019, Richard Alpert), et la tutelle de Chögyam Trungpa Rinpoché (1939-1987). En découvrant les portraits de la dernière partie, il peut également le comparer à l’héritière désignée incarnant la Beat Generation dans les cinq pages qui lui sont consacrées : Patti Smith


La Beat Generation a laissé une empreinte indélébile sur la culture populaire, a incarné la contre-culture pendant plusieurs décennies. Étienne Appert propose de l’aborder par le biais des écrits du journaliste Gilles Farcet ayant passé une semaine avec Allen Ginsberg à New York en 1988. Le lecteur bénéficie d’un auteur prévenant, ayant à cœur de transmettre l’histoire de ce mouvement sans pareil, de le faire comprendre, de le considérer avec du recul, au travers de l’un de ses initiateurs, avec une narration visuelle semblant toute naturelle, tout en étant capable de s’adapter pour évoquer le passé, les forces spirituelles, l’expansion de la conscience. Le lecteur en ressort conquis, en phase avec le mouvement Beat, avec peut-être un goût de trop peu sur l’usage des produits psychotropes.



jeudi 6 juillet 2023

Croisade - Tome 1 - Simoun Dja

La ferveur emporte tout sur son passage.


Ce tome est le premier d’une série qui en compte huit, regroupés en deux époques, cycle Hiérus Halem (tomes 1 à 4), cycle Nomade (tomes 5 à 8). Sa première édition date de 2007. Il a été réalisé par Jean Dufaux par le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte cinquante-deux planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte d’introduction rédigé par Jean Dufaux en août 2007 explicitant la nature de la série, exposant la période et l’objet des huit croisades historiques, évoquant la croisade des Innocents (1212, entre la 4e et la 5e croisades), pour boucler sur l’ombre du Qua’dj. Dans la note en bas de page, il remercie Michel Moure et l’édition première de son Dictionnaire encyclopédique d’Histoire en huit volumes.


Il est dit que le traître Osarias se rendit à la palmeraie d’Amli Kerma. Il espérait y trouver la Lumière des Martyrs. Dans un désert de sable, Osarias arrive à la palmeraie et descend de son cheval. Alors qu’il s’apprête à entrer dans le bâtiment, il est interpelé par une voix. Un groupe de quatre bédouins lui déclarent que ses prières ne seront pas entendues. Le combat s’engage et il tue ses quatre assaillants. Sar Mitra reste en retrait à l’abri des regards ; il ne participe pas au combat et attend qu’il se termine. Il sentait que son heure n’était pas encore venue. En quoi son instinct ne le trompait pas. Osarias pénètre alors à l’intérieur de la mosquée et il constate la présence d’une lampe posée à même le sol en son milieu. Il en déduit que c’est bien ici, elle a déposé la lampe, il suffit de patienter.



Et Osirias s’enroula dans les prières qui permettent au temps de passer sans trop de cruauté. Il attendit. Se détachant des instants qui creusent… Du soleil qui ronge… du sable qui engloutit… De la mémoire qui oublie. La lampe, elle, continue de brûler. Et Sar Mitra patienta également. Jusqu’à ce qu’enfin… Celui qui précède comprit que sa mission était terminée. La cavalière descend de sa monture et se présente : son nom est Syria d’Arcos. Elle lui demande s’il l’attendait. Il répond qu’il a dégagé le chemin. À l’intérieur de cette mosquée, une lampe brûle. Il suppose que c’est pour elle. Elle l’interroge pour savoir s’il attendait quelqu’un d’autre. Il répond qu’il n’a pas de souhait à émettre. Même s’il croyait rencontrer un guerrier aguerri qui ne craint pas les démons. Elle rétorque qu’elle est ce guerrier, en douterait-il ? Sa réponse : qui est-il pour douter ? Elle pénètre dans la mosquée et une voix lui demande si elle vient pour son père. Elle répond qu’elle vient pour son père et pour l’honneur de son nom. Son interlocutrice se présente : Elysande, la Lumière des Martyrs, celle que Syria espérait rencontrer en ces lieux, car elle a quelque chose à lui demander. Syria explique qu’elle veut délivrer sa famille de la malédiction qui pèse sur elle. Elysande continue ; elle connaît cette malédiction. L’un des aïeux de Syria s’est lié avec le Qua’dj le démon qui rampait au pied de la Croix. À présent, sa famille craint que le sang de la Bête ne coule en eux, ne les affaiblisse, à l’heure ou Grégoire d’Arcos, le père de Syria, se prépare à mener une bataille décisive.


Un titre relativement énigmatique évoquant une croisade (sans S), et ce que le lecteur suppose être un nom propre, Simoun Dja, sans savoir à quoi il s’applique, si ce n’est que le premier mot renvoie à un vent violent, chaud et sec, des régions désertiques du Sahara. Les premières pages semblent bien se dérouler au temps de l’une des huit croisades, douzième ou treizième siècle, mais l’événement décrit n’a pas de fondement historique, et évoque des éléments surnaturels. De même, le vocabulaire employé semble avoir été inventé pour la série, avec le dessein de ne pas être contraint par l’historicité de termes réels. Le lecteur comprend bien que Hiérus Halem correspond à Jérusalem, que le Qua’dj doit s’entendre comme le Diable, ou encore que le terme X3 correspond à une variation sur le mot Christ. Il découvre en cours d’épisode une structure ayant la forme d’un cube noir avec des poutres extérieures dorées évoquant la Kaaba, même si un personnage le qualifie de Saint-Sépulcre. Il comprend alors mieux les propos de l’introduction du scénariste, en particulier le principe de transformer l’Histoire en légendes, en rêveries, en oublis et en variations. Rêveries qui mènent à écrire ses propres histoires et qui poussent l’auteur, à présent, à entreprendre une croisade bien différente des autres, même si elle en est le reflet obscur, le dessin hors du texte.



Ayant un peu mieux cerné la démarche du scénariste, le lecteur profite plus de sa lecture. Il fait l’expérience que la fluidité de la narration visuelle permet de lire les images au premier coup d’œil. L’artiste sait doser la densité d’informations visuelles avec une réelle habileté. Son approche descriptive se place souvent sur le terrain de la bonne forme, quelle corresponde à un élément de taille importante comme une construction, des dunes ou un cheval, ou d’un détail comme les ornementations d’une parure ou le liseré d’un vêtement. S’il prend le temps de regarder ces éléments plus longuement, le lecteur constate que l’artiste concentre son effort sur l’apparence plutôt que sur la finition. Le saint-sépulcre est abrité dans une construction de grande hauteur à laquelle le dessinateur a donné une architecture spécifique avec des arches et un dôme circulaire. Quand il regarde de plus près les ornementations, le lecteur voit qu’il s’agit de motifs un peu lâches évoquant vaguement des déliés arabisants, mais sans motif rigoureux et répété, et très éloigné de la calligraphie. Les dunes présentent de belles formes, mais sans logique de formation par les vents ou les plissements de terrain. Les petits grelots décorant le voile qui recouvre le dessus de la tête de Syria d’Arcos ont une forme sphérique sans détail de leurs attaches ou assemblage.


Pour autant, la narration visuelle s’avère variée et consistante. Le metteur en couleurs effectue un excellent travail, jouant sur les teintes et leurs nuances pour habiller chaque forme détourée, rehausser son relief, évoquer l’ambiance lumineuse. Il rehausse certaines surfaces un peu ternes avec les dorures et leur éclat. Il prend soin de se fondre dans les traits encrés, sans les supplanter par des couleurs trop éclatantes. Ainsi, il apporte de la consistance aux pierres des murs, aux toiles des tentes, et il habille les arrière-plans dans les cases composées d’un gros plan sur la tête d’un personnage en train de parler. L’artiste varie la taille de ses cases en fonction du plan de prise de vue qu’il a conçu pour chaque scène. Il utilise régulièrement des cases de la largeur de la page pour donner plus d’ampleur à un environnement comme le désert sans fin. Il réalise deux dessins en pleine page (42 & 43) pour montrer les deux armées, celle du sultan et celle du seigneur d’Arcos se ruant l’une sur l’autre. Le lecteur découvre que ces deux pages en vis-à-vis se déplient, pour, une fois ouvertes, offrir une séquence d’autant plus spectaculaire qu’elle est construite sur quatre pages (44 à 47), côte à côte pour un très grand format panoramique.



En gardant à l’esprit qu’il s’agit d’une variation sur les croisades historiques, le lecteur se demande comment le scénariste va les utiliser. Il conserve donc le principe d’une nation européenne, la France même si elle n’est pas nommée, qui se rend dans un pays étranger pour reprendre le contrôle d’une ville sainte. Le seigneur âgé doit décider s’il veut livrer bataille contre l’armée du sultan, ou sursoir. Il écoute ses conseillers, doit déplorer la défection de son genre Gauthier, comte de Flandres, époux d’Élénore d’Arcos, amoureux de Syria, la sœur de cette dernière. Toutefois il peut compter sur l’engagement Robert, duc de Tarente, qui est amoureux d’Élénore d’Arcos, et il est poussé par le primat de Venise qui lui assure que telle est la volonté de Dieu. Le lecteur reconnaît là des conventions du genre historique et des manigances qui s’exercent à proximité du pouvoir. Dans le camp opposé, le sultan Ab’dul Razim règne visiblement sans craindre d’opposition, son peuple et ses soldats lui obéissant aveuglément. Comme souvent dans ses œuvres, Jean Dufaux introduit une dimension mystique. Il ne s’agit pas simplement de la Foi et de la ferveur religieuse : il ajoute un mystérieux individu, Sar Mitra, qui ressuscite à deux reprises, une femme, Elysande, qui assure la fonction de la Lumière des Martyrs. Il y a ce miroir capable de montrer ce qu’il y a derrière la peau, derrière le regard, de déceler le visage du Qua’dj derrière les apparences, l’honneur usurpé, la prière hypocrite. Ces éléments cristallisent à la fois les tourments intérieurs des personnages principaux, et apparaissent aussi comme des phénomènes arbitraires qui échappent au contrôle des êtres humains.


Les auteurs ont pris le parti de ne pas faire œuvre de reconstitution historique, mais plutôt de sonder la nature et les ramifications ou le sens d’une croisade. Ils établissent visuellement un monde proche du début du deuxième millénaire dans une région désertique saharienne, avec des personnages habités par leur mission, mais aussi leurs conflits intérieurs de valeurs morales. L’intrigue repose sur une croisade, des croyants, la ferveur religieuse, la justification d’accomplir la volonté de Dieu. La composante religieuse est atténuée au profit d’une dimension mystique. Le lecteur assiste à la première bataille dans cette guerre de religion. Il ressent ce premier tome comme un premier acte qui appelle les suivants pour constituer une histoire satisfaisante, et également comme le constat que les camps en présence agissent avec la conviction d’accomplir la volonté de leur dieu. Or comme l’indique le scénariste dans son introduction, Dieu, là-dedans, compte les morts. C’est une besogne sinistre. La guerre n’en permet jamais d’autre.