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mardi 20 février 2024

L'incroyable histoire de la psychologie

La psychologie est partout, d’une extraordinaire vivacité.


Ce tome constitue une présentation de l’histoire de la psychologie en bande dessinée. Sa publication initiale date de 2023. Il a été réalisé par Jean-François Marmion pour le scénario, et par Pascal Magnat pour les dessins, la mise en couleur ayant été réalisée par Christian Lerolle. Le premier est un historien de formation psychologue, auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation sur le sujet, scénariste de Cervocomix, Les rescapés du burn-out, Dans la tête des HPI. Il comprend deux-cent-cinquante pages de bandes dessinées. Il se termine avec une bibliographie recensant quarante-six ouvrages, puis un index des noms propres (de Abraham Karl, à Zuckerman Marvin) de six pages, la liste des ouvrages du même scénariste, les douze autres ouvrages de la même collection L’incroyable histoire de…, et une table des matières listant les douze chapitres.


De la préhistoire à l’Antiquité : les prémices de la psychologie – La psychologie a sans doute vu le jour lorsque nos lointains ancêtres se sont posés des questions sur ce qui leur paraissait anormal dans leur groupe : Mais qu’est-ce qui lui prend ? Pourquoi agit-il ainsi ? Et moi-même, quand je sens quelque chose qui ne va pas : Qu’est-ce qui se passe ? En l’absence d’explication apparente, on cherche des causes invisibles : ce sont les esprits, que le chamanisme entend apaiser. Parfois aussi, on trépane : percer un trou dans la boîte crânienne, ça calme… Dans l’Antiquité, on retrouve ces deux tendances qui à notre époque encore, ne cesse de s’opposer : agir sur le corps (c’est la perspective de la médecine naissante) ou sur l’esprit (le but de la psychothérapie).



Les trois coups : le docteur Freud est assis sur un divan et il se présente au lecteur. Il a découvert l’inconscient, fondé la psychanalyse, et par voie de conséquence la psychologie. L’auteur intervient pour le contredire : le bon docteur a fondé la psychanalyse, mais pas la psychologie, et il n’a pas découvert l’inconscient. Il le met dehors, et il présente lui-même l’exposé. Au commencement : avec ses racines grecques, le mot psychologie signifie Étude de l’âme. Ou de l’esprit, si on veut éviter toute connotation religieuse. Ou du psychisme, si l’on veut reprendre le terme le commun chez les psys. Il continue : Mais depuis quand l’être humain s’intéresse-t-il à l’âme ? Les premières traces de sépulture remontent à cent mille ans. Dans l’espèce humaine comme dans Neandertal, les nécropoles apparaissent avec la sédentarisation au néolithique, voici une dizaine de milliers d’années. Quelle est la part de respect ou de crainte vis-à-vis de l’âme échappée dans l’au-delà ? En l’absence de texte, difficile à dire. En tout cas, 4% des crânes retrouvés il y a 10.000 ans portent la trace d’une trépanation… ou de plusieurs. Avec le plus souvent des marques de cicatrisation : les individus trépanés survivent ! Mais c’est l’âme avant la mort à laquelle la psychologie s’intéresse. Or, toujours au néolithique, les êtres humains pratiquent la trépanation, c’est-à-dire qu’ils percent le crâne de certains malades pour les guérir de divers comportements anormaux. Comme la possession ? Ou la folie peut-être ?


En fonction de sa familiarité avec cette collection, le lecteur peut commencer par lire la biographie succincte du scénariste pour se faire une idée du sérieux de l’ouvrage, puis la liste de ses ouvrages en fin de tome. Il peut aussi feuilleter rapidement la bande dessinée pour se faire une idée de la densité de l’exposé : une bonne quantité de texte dans chaque page, et des dessins dans un registre descriptif et réaliste qui mettent souvent en scène l’avatar de l’historien et la multitude de personnages historiques, et régulièrement une pratique thérapeutique, de nature très variable au fil des siècles. En effet, les dessins sont entièrement asservis à l’exposé : ils montrent souvent un chercheur, un docteur, un psychologue en buste ou en gros plan en train d’énoncé une version très synthétique de son modèle thérapeutique, parfois en train de discuter entre eux, parfois en présence d’un malade, et assez régulièrement des visuels moins convenus. Parmi ces derniers : la créature Alien de Hans Ruedi Giger, la reprographie du tableau La nef des fous (1500) du peintre Jérôme Bosch (v. 1450-1516), les illustrations de la plus célèbre classification des troubles sexuelles (Psychopathia sexualis, 1886, de Richard von Kraft-Ebing), le dessin en pleine page de Freud s’autoanalysant, une cartographie de l’Europe du nord pour illustrer comment se diffusent les théories freudiennes, une composition en pleine page pour la gestation de l’inconscient collectif théorise par Carl Gustav Jung, la mise en scène des boîtes de Thorndike, les lois de perception des bonnes formes (de proximité, de similarité; de continuité, de clôture, de destin commun), les différents étages de la pyramide des besoins d’Abraham Maslow, les effets psychédéliques du LSD, la présence de Terminator, de Jack Nicholson version Vol au-dessus d’un nid de coucou, etc.



Le scénariste a construit son ouvrage en onze chapitres : 1 De la préhistoire à l’Antiquité : les prémices de la psychologie, 2 Du magnétisme à l’inconscient : l’exploration de l’esprit commence vraiment, 3 La psychiatrie au XIXe siècle : l’aliénisme, 4 Les pionniers de la psychologie scientifique, 5 L’hypnose et la guerre de l’hystérie, 6 Docteur Sigmund et Mister Freud, 7 Le comportementalisme : n’ouvrez pas la boîte noire !, 8 La psychanalyse superstar, 9 La psychologie humaniste, 10 Feu sur la psychiatrie !, 11 La psychologie sociale : tu es, donc je suis, 12 Le casse-tête du cerveau et l’avènement des neurosciences. À la lecture, l’ordre chronologique fait sens, permettant de partir de suppositions relatives à l’investigation sur la vie psychique et les comportements jugés anormaux dans la société correspondante, sur la base d’observations archéologiques (par exemple les trépanations). Dans le premier chapitre, il évoque cette pratique, ainsi que celles des chamans et des prêtres pour les mauvais esprits, les fous la médecine égyptienne pour les troubles féminins, la folie dans la Grèce antique au travers du comportement des dieux de la mythologie, l’interprétation par la punition divine ou par la passion humaine, la différence d’approche entre l’âme exilée dans le corps pour Platon, et l’âme qui anime le corps pour Aristote, l’examen de conscience du stoïcisme, les limites de la connaissance de soi pour Saint Augustin, la théorie des humeurs pour la médecine, la diversification des soins, la caractérisation du fou trop loin ou trop proche de Dieu, les soins en Hôtel-Dieu, Saint Mathurin le patron de fous, la folie provoquée par la possession par le Diable, l’échec de la médecine.


Comme à chaque fois dans ce genre d’ouvrage, la narration visuelle se trouve subordonnée à l’exposé, réduite parfois à un psychologue qui s’adresse face caméra. L’artiste dispose régulièrement de la place de nourrir l’exposé avec des images variées, et souvent des scènes attestent d’une réelle coordination collaborative avec le scénariste pour créer une mise en scène intégrée. Cela commence dès la première page : Jean-François Marmion met en scène Sigmund Freud (1856-1939) sûr de lui comme étant la seule personne légitime pour présenter cet ouvrage, et Pascal Magnat met en œuvre une direction d’acteurs de type comédie en pleine cohérence avec l’intention du scénariste. Cette fibre humoristique fonctionne à chaque fois grâce à la collaboration entre les deux créateurs, avec efficacité : Freud qui se fait éconduire d’une planche, le pauvre enfant servant de cobaye à John Watson & Rosalie Rayner pour démontrer la force du conditionnement, Jeff Bridges en provenance de son rôle dans The big Lebowski (1998) pour illustrer la théorisation de la dépression par Aaron Beck (1921-2021), Salvador Dali discutant des décors de La maison du docteur Edwardes (1945), la statue de la Liberté allongée sur un divan pour être psychanalysée par Freud, Jacques Lacan (1901-1981) déroulant des phrases cryptiques, un couple passant par différents états du moi au sens de l’analyse transactionnelle au cours d’une soirée mondaine, la mise en scène burlesque de la célèbre expérience de Stanley Milgram (1933-1984), etc. Les dessins constituent également le truchement de l’incarnation de tous ces docteurs, psychologues et psychiatres qui, même lorsqu’ils défilent très vite le temps de quelques cases ou d’une page, deviennent ainsi plus concrets, plus humains.



Le lecteur constate rapidement qu’il est amené à absorber une grande quantité d’informations à chaque chapitre, et même à chaque page. Les images montrent de nombreux personnages, de nombreuses situations, des mises en situation de théories psychologiques et de thérapies. Chaque chapitre regorge d’informations, la quantité de psychologues cités allant en augmentant au fur et à mesure que la discipline se développe. Les auteurs peuvent se montrer sarcastiques ou moqueurs à l’encontre de certains psychologues, certains le méritant bien, d’autres moins, critiques quand la théorie avancée relève de l’invention pure et simple. Pour autant, l’ouvrage s’avère aussi solide que pédagogique, aussi instructif qu’éclairant. En fonction de ses connaissances préalables sur le sujet, le lecteur peut être surpris de retrouver des éléments relevant de la connaissance générale (l’hystérie, le magnétisme, le réflexe pavlovien, les antidépresseurs, etc.) ou bien contenté de voir comment une théorie ou une approche thérapeutique à laquelle il s’est déjà intéressée s’insère dans la perspective historique, dans le contexte de l’époque, a déjà révélé ses limites, quel a été son apport à cette discipline, en quoi elle constitue encore un point de vue constructif. Il est régulièrement étonné d’assister à la naissance d’une approche qui a marqué durablement la culture globale. Il peut trouver un peu rapide l’évocation de l’application de la psychologie à des individus issus de cultures autres qu’occidentales et rester un peu sur sa faim quant à l’existence d’approches non occidentales. Il apprécie que l’auteur ait abordé la question de la place de la psychanalyse en France, par comparaison à celle qu’elle occupe dans d’autres pays occidentaux, et qu’il évoque les sciences cognitives et les neurosciences.


En conclusion, les auteurs constatent que les psychologues sont partout, de l’hôpital à l’école en passant par les EHPAD et les cellules de crise. Le développement personnel est un raz-de-marée. Il devient difficile de s’y retrouver entre chercheurs crédibles, psys médiatiques consultés sur tout et n’importe quoi, et charlatans purs. La psychologie est partout, mal définie et souvent mal comprise, parfois victime de son succès, mais d’une extraordinaire vivacité. Le lecteur ressort de cet ouvrage, empli de reconnaissance pour cet exposé clair, synthétique et de grande ampleur, lui ayant permis d’envisager ce domaine du savoir dans une perspective historique, en replaçant les diverses approches dans leur contexte. Une présentation accessible, rigoureuse, et amusante.



mercredi 19 juillet 2023

Le Club des anxieux qui se soignent - Comment combattre l'anxiété

Souvent les indécis surestiment les conséquences d’un mauvais choix.


Ce tome contient une présentation complète, ne nécessitant pas de lecture préalable pour être comprise. Sa première édition date de 2023. L’exposé a été réalisé par le docteur Frédéric Fanget, médecin psychiatre, enseignant à l‘université de Lyon I, expert de l’anxiété, et Catherine Meyer, scénariste et éditrice dans le domaine de la psychologie depuis près de trente ans. Les dessins et les couleurs ont été réalisés par la bédéiste Pauline Aubry.


Chapitre 1. Avec la silhouette de Lyon en arrière-plan et une quinzaine de personnes debout, le docteur Frédéric Fanget se tient au premier plan et se présente face au lecteur : médecin psychiatre, depuis trente ans, il soigne toutes sortes de personnes souffrant d’anxiété. Il commence par donner quelques exemples : les grands anxieux qui se font des films (catastrophe) en permanence, les anxieux paniqueurs (dans les moments d’angoisse, ils ont l’impression qu’il va leur arriver quelque chose de grave, ils pensent qu’ils ne seront pas secourus ; d’autres déclenchent des crises d’angoisse sans raison, n’importe où, n’importe quand), des anxieux agoraphobes, ceux qui ont peur d’être seuls, les phobiques, les anxieux contrôlants, ceux qui ont une mauvaise estime de soi, les insécures, etc. Chapitre 2 : des clés pour comprendre. La mécanique du cerveau est complexe. Derrière tous ces visages (grand anxieux, paniqueuse, agoraphobe, anxieuse contrôlante), il y a cependant des mécanismes communs.



Le psychiatre commence d’abord par donner quelques clés pour aider à comprendre ce qui se passe. Les patients viennent le voir et lui demandent : est-ce qu’il peut les débarrasser de cette chose pas normale qui les fait souffrir ? L’anxiété, c’est normal, et c’est aussi très utile. S’il les débarrasse de l’anxiété, ils se feraient écraser sur la quatre-voies devant son cabinet. Tout est une question de réglage. L’anxiété, ça sert à se protéger, du danger comme une alarme qui prévient l’individu. Si le lecteur a besoin de lire cet ouvrage, c’est qu’il y a un problème. Le problème, c’est sans doute que le système d’alarme est déréglé. Exactement comme si l’alarme d’une maison se mettait en marche dès qu’une mouche vole. Alors qu’elle doit se mobiliser seulement en cas d’effraction d’un cambrioleur. Une mouche, ce n’est pas un danger. Sans compter qu’elle risque de déclencher l’alarme toutes les deux secondes. On a tous un système d’alarme intérieur. Le problème, c’est quand il se déclenche trop souvent et trop fort. Provoquant une anxiété disproportionnée qui prend toute la place. Une maladie de l’anticipation et de la rumination. Outre ce mécanisme biologique, il y a des facteurs psychologiques qui varient selon les cas. On peut vivre sa vie plusieurs fois. Avant : l’anxieux anticipe tout. Lorsqu’il a un rendez-vous médical, il imagine le pire. Pendant : l’anxieux continue à angoisser. Réaliser des examens confirme qu’il doit avoir quelque chose. Après : l’anxieux n’est toujours pas rassuré. Même après des bons résultats, l’anxieux recommence à être persuadé qu’il doit avoir une pathologie grave, voire très grave.


Le texte de la quatrième de couverture explicite la nature de l’ouvrage : Cette BD permet de dédramatiser et de comprendre en quoi consiste la thérapie de l’anxiété. Les auteurs ont construit un ouvrage en sept parties : Les visages de l’anxiété, les clés pour comprendre, les films de l’anxiété, les causes de l’anxiété, en thérapie, le club des anxieux, pour aller plus loin. La narration se présente sous la forme d’un exposé réalisé par un avatar dessiné du psychiatre. Dans chaque chapitre, il utilise des mises en situation, des exemples très concrets de la vie de tous les jours, ainsi que des exemples relevant d’une pathologie plus lourde. Dans le chapitre cinq, le plus long (quarante-quatre pages), il prend trois exemples fictifs : Ismaël petit anxieux, Mona paniqueuse, François souffrant d’un Trouble Anxieux Généralisé (TAG). Pour chacun d’entre eux il expose comment se manifeste leur anxiété, les faits concrets, ainsi que les conséquences dans la vie de tous les jours, puis l’analyse de la manifestation de l’emballement de cette alarme psychique, et les outils mis en place pour permettre au patient de reprendre le dessus, de vivre avec, de devenir capable de ramener les symptômes à un niveau vivable. Le psychiatre souligne qu’il explique essentiellement des méthodes relevant de thérapies cognitives et comportementales.



Il suffit au lecteur d’ouvrir l’ouvrage à une page au hasard, pour se faire une idée juste de type de bande dessinée dont il s’agit, et plus particulièrement du rôle de la narration visuelle. À l’évidence, il s’agit d’un exposé construit par un expert sur son domaine d’activité. De ce point de vue, la mise en images ne peut se concevoir que comme entièrement asservie au discours, c’est-à-dire venant l’illustrer. L’artiste ne recourt pas à des plans séquences ou à des prises de vue sophistiquées, mais il vient montrer ce que dit le texte, et beaucoup plus. Le lecteur voit rapidement qu’il ne s’agit pas d’un exposé sous format texte qui aurait été confié à une dessinatrice courageuse, et bonne chance à elle pour apporter des éléments supplémentaires sous forme visuelle. L’ouvrage a bien été conçu avec le principe d’utiliser les images pour montrer des choses supplémentaires par rapport au texte. C’est visible dès la deuxième page avec une série de six affiches de films catastrophes fictifs (Supercondriaque attention c’est psychosomatique, Métro le Koh-Lanta quotidien, Tunnel de la perte de contrôle, Panique attacks, Serez-vous prêts à affronter Le Supermarché, Survivre en réunion), une utilisation amusante des images.


L’artiste réalise des dessins avec des formes simplifiés afin d’éviter d’ajouter des sens non voulus, de rendre des personnages trop spécifiques au risque que le lecteur ne s’y reconnaisse pas, voire quand elle représente des personnes connues (Freddie Mercury ou Gloria Gaynor) il n’est pas certain que le lecteur les aurait reconnus s’ils n’avaient pas été nommés. Cette réserve mineure mise à part, elle fait preuve d’une grande inventivité pour montrer les situations et les principes développés par le psychiatre et la scénariste : outre les affiches de films fictifs, des schémas avec des flèches, l’anxiété sous la forme d’un spectre, des roues dentées pour un mécanisme, le détournement du tableau La liberté guidant le peuple (1830) d’Eugène Delacroix (1798-1863), des mats avec des panneaux de direction, des jeux sur les bordures de phylactère (avec petites fleurs, un fond de couleur, une forme différente), l’inclusion de tableau avec des colonnes de chiffres, des facsimilés de photographies, l’usage de métaphores visuelles, etc. Même si la majorité des pages présente des personnes en train de parler, le lecteur n’éprouve jamais de sensation d’uniformité ou de facilité.



En page quatorze, le psychiatre déclare que si le lecteur a besoin de lire ce livre, c’est qu’il y a un problème. Mais sur la page juste avant il indique que l’anxiété, c’est normal et qu’il vaut mieux être capable de la ressentir pour simplement survivre (l’exemple de percevoir le danger qu’il y a à traverser une quatre-voies). Quelle que soit sa situation personnelle, le lecteur peut trouver de l’intérêt à cet ouvrage. Outre une lecture plaisante grâce à des dessins vivants et portant leur part d’humour, il bénéficie d’un tour d’horizon qui dépasse un peu la simple vulgarisation. La dimension pédagogique apparaît en creux, quand le lecteur se rend compte que l’exposé apporte les réponses à ces interrogations : les différentes formes d’anxiété et d’anxieux, les critères pour déterminer quand l’anxiété relève de la pathologie, les différentes formes de techniques que le psychiatre propose à ses patients en fonction de leur situation personnelle. Le choix des exemples, depuis l’angoisse qui empêche de dormir un jeune étudiant à l’incapacité de prendre le métro du fait de crises d’angoisse, jusqu’à l’obsession de tout prévoir avant de se lancer dans quelque action que ce soit, même la décision la plus anodine.


Dans le chapitre suivant, le psychiatre montre concrètement les possibilités d’intervention pour Ismaël, puis Mona, puis François. Le réglage de la radio mentale du premier : repérer sa radio mentale, prendre conscience des conséquences néfastes de cette radio mentale, dire Stop à cette radio mentale, essayer d’être son meilleur ami, arrêter de lutter, ne pas rester seul avec sa radio mentale, essayer de vivre dans le moment présent. Pour Mona : qualifier la crise d’angoisse et l’hyperventilation, décatastropher les pensées, apprendre le contrôle respiratoire et corporel, affronter les manifestations physiques de l’angoisse, affronter les situations angoissantes. Pour François qui souffre de la forme la plus grave (TAG), le thérapeute choisit une des trois portes d’entrée : les émotions ou les pensées ou le comportement. Puis il propose un premier outil : un tableau à cinq colonnes, à savoir la situation, les émotions qu’elle génère, les pensées automatiques (générées par l’angoisse), les pensées alternatives (avec une prise de recul). Ainsi quelle que soit sa situation personnelle, le lecteur peut se situer par rapport à ces trois exemples, et repérer par lui-même s’il a recours de manière consciente (il a déjà construit des embryons de stratégie mentale) ou inconsciente (en s’inspirant de l’exemple du comportement de ses parents) à ces méthodes ou une variante. Le dernier chapitre se présente sous forme de texte et il développe plusieurs notions complémentaires. Que retenir de cette BD ? En savoir plus sur l’anxiété, une présentation de douze troubles anxieux différents. À partir de quel moment l’anxiété devient-elle pathologique ? Les médicaments : quand, quoi et quels sont les risques ? Comment choisir le bon psy ? Comment trouver le bon psy ? Les questions sur les psychothérapies.


Une bande dessinée de nature pédagogique pour comprendre et combattre l’anxiété. Les auteurs ont pris le parti classique de mettre en scène un avatar du sachant, un psychiatre, pour dispenser les explications au lecteur. La narration visuelle s’inscrit dans un registre avec des formes un peu simplifiées, et par la force des choses des personnages en train de parler. Le lecteur se rend vite compte que la narration visuelle s’avère beaucoup plus riche que juste des discussions, avec l’usage de nombreuses possibilités visuelles. L’exposé est à la fois très clair et très vivant grâce à l’étude de trois cas particuliers. Les auteurs expliquent les différents types d’anxiété, la frontière avec l’anxiété ordinaire et l’anxiété qui relève d’une pathologie, montrent trois possibilités d’intervention dans le registre de thérapies cognitives et comportementales, et répondent franchement aux questions directes comme le recours aux médicaments, ou le choix d’une thérapie et d’un thérapeute.



mardi 11 juillet 2023

L'homme qui aimait les plantes

C’est une des missions de l’ethnopharmacologie.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première parution date de 2023. Il a été réalisé par Stéphane Piatzszek pour le scénario, par Benoît Blary pour les dessins et les couleurs. Il évoque la démarche de Jacques Fleurentin (1950-), pharmacien et ethnopharmacologue. Il se termine avec un dossier de cinq pages, Pour aller plus loin. Celui-ci comprend une postface de Fleurentin rédigée en septembre 2022, une présentation de la Société Française d’Ethnopharmacologie (SFE) et de ses missions (recenser les traditions orales du monde entier, valider par des travaux scientifiques rigoureux le savoir des guérisseurs, diffuser le savoir), une page de repères historiques (de 1598 pour la création de l’université de médecine à Pont-à-Mousson et de ses quatre chaires, à 2017 pour le droguier confié à la SFE), une page de présentation du droguier de la Société Française d’Ethnopharmacologie, et pour finir un bibliographie sélective de neuf ouvrages.


Au temps présent, à Metz, dans le cloître des Récollets. Un couple est en visite dans le jardin des plantes médicinales. Leur enfant s’approche d’une anthémis. Les parents le mettent en garde qu’il s’agit d’un jardin de plantes toxiques. Jacques Fleurentin intervient pour indiquer que les Indiens mettaient de cette plante, sur leurs flèches pour tuer leurs ennemis. C’est une anthémis. Et elle n’est pas plus toxique que la marguerite. Elle a poussé toute seule, elle voulait sans doute être en bonne compagnie. C’est une fleur toute simple qui se balade. Nommée par le grand botaniste Linné en 1753, l’anthémis provient du grec Anthos et signifie Fleurette. Le genre compte plusieurs espèces, dont la camomille qui, elle, est médicinale. Fin des années 1950 à Woippy, en Moselle. Le père de Jacques est pharmacien et il travaille en officine. Il délivre une prescription : prendre des feuilles de camomille en infusion pendant quinze minutes. Trois grammes pour un quart de litre d’eau, et les ballonnements d’après repas, de la cliente, ne seront plus qu’un mauvais souvenir.



Dix ans plus tard, Jacques à dix-huit ans, en mai 1968. Il doit passer son baccalauréat, puis il va entrer en fac de pharmacie, et son père espère bien qu’il reprendra l’officine paternelle. Le jeune homme fait observer qu’il ne connaît que cette pharmacie depuis qu’il a trois ans et qu’il souhaite courir le monde, ce qu’il fait dans une première expédition. L’anthémis, de la famille des camomilles, est une sorte de marguerite au cœur jaune. Lui et ses amis ont choisi son nom pour leurs expéditions car la camomille n’est pas une fleur, mais une société de nombreuses fleurs rassemblées sur un capitule, chacune ayant une spécialisation dans le travail. Ainsi, leur équipage se composait de Martine, en charge de l’intendance, de Jacques, photos et botanique médicale, de Georges, photos, et de Patrick, responsable de la partie mécanique. Découvrir le monde et voir comment les hommes vivent au loin.


La couverture porte la mention : La médecine, autrement. Le texte de la quatrième de couverture précise : Jacques Fleurentin, universitaire et pharmacien, a consacré son existence à ces plantes qui soignent ; une vie d’aventure et de rencontres aux quatre coins de la planète pour découvrir les secrets des végétaux guérisseurs. Le lecteur comprend rapidement qu’il s’agit de suivre cet homme depuis la fin de ses études jusqu’à maintenant, au travers d’une de ses activités : la recherche de plantes médicinales grâce à des guérisseurs, d’abord dans le sud de la Méditerranée, puis au Yémen, et avec le temps dans de nombreuses régions du monde, avec le cas particulier de la Réunion. Il n’est donc pas question de sa vie privée, ou même de ses conférences universitaires. Les auteurs présentent son activité d’ethnopharmacologue, c’est-à-dire l’études des médicaments des autres peuples, des savoirs acquis et transmis à des fins thérapeutiques. Il s’agit donc d’un exposé sur différents aspects : de la première expédition en Turquie à celle à la Réunion, en passant par celle dans le Sahara, au Yémen, la création de la société française d’ethnopharmacologie (SFE) en 1986 et son droguier, et des exemples concrets comme l’anthémis, l’acacia, le qat (khat), les plantes succulentes, la dénomination des plantes créée par Carl von Linné (1707-1778, dans l’ouvrage Systema naturae), l’aloès, etc.



La narration visuelle commence comme une bande dessinée traditionnelle : des cases disposées en bande pour une séquence. Les dessins se situent dans un registre naturaliste : des formes détourées avec un trait fin, pour des personnages et des lieux réalistes. Au fil de l’ouvrage, le dessinateur représente de nombreuses personnes d’origine diverse : Jacques Fleurentin à soixante-dix ans en blouse blanche, le jeune couple et leur enfant, le père pharmacien, les jeunes étudiants au début des années 1970, des Touaregs, un officier de la douane d’Arabie saoudite, Yvette Viallard, médecin-chef de la mission médicale française au Yémen, des guérisseurs rencontrés dans les différents pays. Le lecteur apprécie l’apparence normale de tous ces individus, la cohérence de leur tenue avec l’époque ou la région du globe, l’expression de leur visage ou leur geste dans un registre tout ce qu’il y a de plus banal. De même l’artiste doit représenter de nombreux lieux : le cloître des Récollets à Metz, le désert saharien, un amphithéâtre de fac, un village en Turquie, une vue générale de Kaboul dans les années 1970, la route traversant le désert de Tademaït, des zones très reculées du Yémen, l’intérieur d’une serre du jardin botanique de Villers-lès-Nancy, des zones sauvages de l’île de la Réunion, l’aéroport de Port Vila Bauerfield dans les Vanuatu, et même le HMS Beagle, le navire britannique sur lequel Charles Darwin a voyagé.


L’exposé entremêle des évocations d’expédition de l’ethnopharmacologue, avec des explications sur quelques plantes choisies, et quelques pratiques techniques. Le lecteur peut ainsi apprécier des représentations détaillées de l’Anthemis Nobile (camomille romaine), des plantes du bassin méditerranéen (aubépine, ache, cerfeuil, aigremoine, ail des ours, chélidoine, absinthe, bouillon-blanc, coriandre, bardane, basilic), du calotropis procera, de l’acacia, de quelques plantes du Yémen (euphorbia fruticose, aloe tomentosa, caralluma socotrans, nigella sativa), etc. Ces dessins techniques sont réalisés comme par un naturaliste, pouvant servir de référence au lecteur s’il souhaite s’y intéresser. L’artiste représente également le processus de réalisation d’un herbier, de semis, de recherche d’une plante dans la jungle, etc. La narration visuelle mêle donc des interactions entre êtres humains, des voyages, avec quelques planches plus botaniques. La mise en couleurs semble être réalisée à l’aquarelle, avec une approche, elle aussi, naturaliste, venant enrichir les formes détourées, leur apporter de la consistance, installer l’ambiance lumineuse, que ce soit celle du désert sous un soleil implacable, ou celle artificielle d’une pharmacie en métropole.



Grâce à la narration visuelle, le lecteur se trouve transporté dans le monde de Jacques Fleurentin, entre études sur le terrain, et travail en laboratoire ou en officine, entrecoupé de présentations sur différentes plantes. S’il n’est pas familier du travail de cet homme ou du principe d’ethnopharmacologie, le lecteur ne discerne pas tout de suite la nature de l’ouvrage : entre récit biographique et potentiellement plaidoyer pour une médecine dite douce. Le passage du temps passé au temps présent vient repousser la vue globale sur l’ouvrage. En outre, le lecteur constate que la forme de présentation ne relève pas d’une démarche universitaire, et qu’il lui faut accepter de ne pas avoir toutes les dates, ou toutes les durées, ni même des références rigoureuses sur des textes de loi ou réglementaires. Il comprend progressivement que les auteurs font en sorte de mener concomitamment la progression des pratiques de recherches et la présentation de plantes médicinales pour établir que ce chercheur applique une méthode scientifique, sans velléité de dénoncer les pratiques des grands groupes pharmaceutiques, ou de faire acte de prosélytisme pour une pratique alternative. Progressivement, la narration établit quelques faits qui viennent dresser un état des lieux qui milite pour la préservation des savoirs des guérisseurs, aujourd’hui oraux. 80% des molécules qui soignent les hommes sont issues des plantes. Selon l’OMS, 80% des habitants de la planète n’ont accès qu’aux médecines traditionnelles. Dans toute l’Afrique et les Amériques où prédomine une culture orale, les savoirs ancestraux disparaissent.


Un titre peu révélateur pour une bande dessinée qui parle du métier d’ethnopharmacologue, par le biais du spécialiste français le plus connu : Jacques Fleurentin. Le dessinateur impressionne par sa capacité à rester dans le registre d’une bande dessinée, avec une narration séquentielle, plutôt que des illustrations pour un texte livré clé en main. Il se montre aussi habile et convaincant à reconstituer une époque qu’un lieu, ou à représenter avec précision une plante. Le scénariste a choisi une construction qui entremêle la vie du chercheur avec des éléments sur l’ethnopharmacologie, dans une précision tout public, moins rigoureuse qu’une présentation académique. Le lecteur ressort de cette découverte, avec une idée concrète de ce qu’est ce domaine de recherche, son intérêt et l’enjeu qu’il représente pour l’humanité.



mardi 24 janvier 2023

Even

Nous sommes programmés pour jouir, pas pour souffrir.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs, de quatre-vingts pages. Elle a été réalisée par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et Alexeï Kispredilov pour les dessins et les couleurs. La parution initiale date de 2021.


Un long spot publicitaire : Ceci est un communiqué du ministère de la santé et de la communauté européenne. Bienvenue à l’érospital de Montpellier 2 ! Centre thérapeutique agréé par le ministère de la santé de la communauté européenne. – Nos services sont uniquement accessibles aux Swiiits - Élargir le champe de la santé publique à l’intimité sexuelle a toujours visé à améliorer le bien-être socio-affectif de chaque citoyen, et, par là-même, celui de la société tout entière. – Ils sont formellement interdits aux ugs. – Dans le cadre du programme euro-communautaire de réhabilitation émotivo-sexuelle, l’érospital de Montpellier 2 est heureux de vous proposer un choix de traitements individuels, de couple, voire de groupe, et quelles que soient vos préférences sexuelles. - * Pour la liste des pratiques sexuelles légales, veuillez consulter le site du ministère de la Santé de la Communauté européenne. – L’érospital de Montpellier 2 est particulièrement fier de proposer le premier traitement émotivo-sexuel au monde par réplico-thérapie : Even. Even est une entité virtuelle neutre, malléable et auto-ajustable selon ses désirs, capable de prendre le sexe et l’apparence humaine uniquement du choix du patient. La sienne s’il le souhaite, ou celle d’un défunt qui lui était cher, sur présentation de son codigA.D.N. Le bonheur sexuel est un droit. Contribuer à celui du client est le devoir de l’érospital. Érospital Montpellier 2, esplanade Romano Prodi, Montpellier 2, cedex II.



Dans une salle de traitement de l’érospital de Montpellier II, Enzo Calahorro se tient nu en attendant l’entrée d’un Even. Celle-ci apparaît, nue également avec une apparence de vielle femme. Il la trouve aussi belle que Serena. Elle lui demande pourquoi après toutes ces années, il a fallu qu’il… Elle s’interrompt : est-ce qu’il se souvient de la dernière chose qu’il lui a dite avant de prendre ce maudit avion. Il lui avait demandé de rester telle qu’elle était, telle qu’il l’aimait. Elle ajoute qu’elle n’a pas pu, et elle lui demande pardon. La séance se poursuite. Dehors il fait nuit et les lettres formant le mot Even s’affiche sur le ciel au-dessus de l’établissement. Le jour se fait : quelques employés et quelques malades arrivent sous un beau soleil. Meghan, une femme de ménage, rentre dans la salle où se trouvait Enzo qui la croise en en sortant. Elle passe un aspirateur, enlevant les traces de fluide corporel. Enzo s’est rendu dans le bureau du docteur Sidibe pour son rendez-vous. Ce dernier lui reproche d’avoir raté deux séances cette semaine. Enzo tente de s’excuser : se taper deux fois par jour tout ce chemin pour venir s’astiquer la banane dans cet érospital… Est-ce qu’il ne pourrait pas plutôt faire ça chez lui avec sa fiancée ? Sidibe est inflexible : Enzo peut baiser sa fiancée autant qu’il veut, mais en dehors de ses deux séances quotidiennes de thérapie.


Une couverture assez mystérieuse avec une touche d’érotisme un brin menaçant ou macabre. Une séquence d’ouverture en forme de communication officielle du ministère de la santé, un site basé à Montpellier, des mots de vocabulaires sibyllins (Swiits, ugs), et une forme de malaise avec une image d’homme enchaîné, avec un slogan aux relents totalitaires : Le bonheur sexuel est un droit, contribuer à celui de l’individu est le devoir des établissements de type érospital. L’histoire proprement dite commence donc après la page de titre qui suit ladite communication. Le scénariste entretient le mystère : une séance à but thérapeutique sur un individu qui est vraisemblablement accusé de meurtre, ou de complicité de meurtre, deux pages ne comprenant qu’un seul phylactère montrant les installations dans un long travelling arrière. Une scène de striptease où le corps de la femme n’est que partiellement visible, mangé par les aplats de noir de fond de case, et un homme qui ne parvient pas à se faire jouir en se masturbant à ce spectacle. Puis l’arrivée d’une journaliste, Ann Seymour du New Scientist, pour un rendez-vous avec le docteur Sidibe, vraisemblablement le directeur de cet érospital. L’attention du lecteur a été captée, à la fois par la promesse de parvenir à deviner les schémas qui lient ces éléments, à la fois par certains contours de forme arrondis, par les caractéristiques visuelles du genre Anticipation, et par la mise en couleurs jouant sur les aplats de noir et une teinte majeure par séquence, déclinée en nuances.



La scène d’introduction établit que la composante sexuelle est au centre du récit. Pour autant, il n’y a pas de rapport sexuel à toutes les pages, et il ne s’agit pas d’un ouvrage érotique. La nudité est représentée de manière frontale, sans gros plan, ni très gros plan. La première image dénudée correspond à cet homme enchaîné avec le dos arqué et une érection bien visible, sur fond noir. Les modèles Eden sont également dénudés, apparaissant également sur fond noir. Lors des séances thérapeutiques, les individus se trouvent dans une pièce noire, avec un fond noir. L’activité sexuelle ne se fait jamais au grand jour : elle n’est jamais joyeuse, ni épanouie. Cela se comprend puisque les personnages concernés sont dans un processus thérapeutique, mais en même temps la représentation de cette activité montre de la souffrance psychique, de l’insatisfaction, la concrétisation d’un mal être profond. Les situations ne sont pas obscènes, n’impliquent pas des actes contre nature, mais les paroles prononcées révèlent des conflits intérieurs, des obstacles insurmontables pour espérer tout épanouissement dans l’activité sexuelle, pour même envisager un rapport normal.


Les dessins de la première séance de thérapie montrent un homme avec une expression de visage trahissant un état d’esprit pervers, et une vielle femme s’excusant de ne pas être capable de répondre à ses attentes. Le rendez-vous qui suit entre Enzo et son médecin montrent un homme avec des postures agressives pour le premier, et un individu froid et rationnel pour le second avec une ambiance lumineuse verdâtre soulignant le malaise ambiant. L’arrivée de la journaliste se fait dans des couleurs orangées plus chaudes, mais aussi un peu brunes comme l’annonce ou le signe d’un pourrissement. Par le langage corporel de la journaliste, du patient Frederico Belinsky, le lecteur comprend qu’il y a des suspicions de malversation, de maltraitance, de manipulation, et peut-être de crime. La dynamique du récit devient donc celle d’une enquête. Le scénariste laisse planer un doute sur le personnage principal : la journaliste ? Le patient Frederico ? La femme de ménage ? La forme reste celle d’un récit choral entre ces trois personnages, pour dresser le portrait par petites touches de la défunte : Jahida Belinsky, une des scientifiques de l’érospital.



Aguiché par la charge sexuelle, le lecteur se rend compte qu’il se prête au jeu, par automatisme, à l’enquête. Que s’est-il passé ? Quel fut le mobile ? Y a-t-il eu meurtre ? Quelle part de responsabilité porte tel ou tel personnage ? Sous réserve qu’il ne soit pas allergique à cette façon fragmentée de découvrir les pièces du puzzle, d’accepter de ne pas tout comprendre d‘entrée de jeu, le lecteur plonge dans un vrai polar d’anticipation : une enquête qui amène les personnages à fouiller dans des recoins peu reluisants, qui met à jour des rouages de la société. Il y a donc cette forme insidieuse de totalitarisme à culpabiliser les individus qui ne font pas tout pour atteindre le bonheur sexuel, mais aussi cette scission de fait de la société entre les beaux et les laids. Scénariste et dessinateur savent donner de l’épaisseur à chaque personnage par petites touches, une remarque en passant, un regard, une tristesse sous-jacente dans ses propos, une posture de victime ou de résignation. En outre, Zidrou connaît son affaire en matière d’anticipation : quelques éléments bien dosés entre concret et sous-entendu sur ces érospitaux. Rehaussés par une anecdote plausible sur les pratiques sexuelles de Mao Zedong (1893-1973). Anecdote qui donne à la fois très envie d’aller vérifier ce qu’il en est, si le conseiller Kang Sheng a bien existé (oui, il a vécu de 1898 à 1975) et s’il s’est adonné à ce genre de collection (ça reste à prouver). Petit à petit, le lecteur ressent que son investissement a payé, et qu’il a eu raison de faire confiance au scénariste. Il fait progressivement connaissance avec la défunte, et il voit les effets de sa mort sur les personnes de son entourage, c’est-à-dire un autre thème, celui de l’impact du comportement d’un individu sur les personnes qu’il côtoie.


La couverture annonce un récit de genre : effectivement il s’agit d’une histoire d’anticipation, avec une composante sexuelle, fonctionnant sur la dynamique d’une enquête un peu diffuse. La narration visuelle s’avère très agréable à l’œil, inventive sans être déstabilisante, avec une maîtrise de la couleur pour installer des ambiances inquiétantes, un savoir-faire remarquable pour intégrer des éléments visuels d’anticipation, et des personnages bien incarnés visiblement tourmentés par traumatismes plus ou moins profonds. Sous réserve d’accepter de s’investir un peu au démarrage, le lecteur prend vite plaisir à connecter les pièces du puzzle, à se confronter à la rancœur, à l’injustice, à l’identité corporelle parfois en inadéquation avec l’identité psychologique.



dimanche 15 novembre 2020

Jessica Blandy, Tome 17 : Je suis un tueur

Je peux m'en sortir par l'écriture.


Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 16 : Buzzard Blues (1999) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2000, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle compte 46 planches. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 5 - Magnum Jessica Blandy intégrale T5 qui contient les tomes 14 à 17.


Dans une grande ville de la côte Ouest des États-Unis, Jessica Blandy fait la connaissance d'August Dance, avec qui elle avait rendez-vous. Ils vont participer au même programme de thérapie. Il lui explique qu'il s'est inscrit pour surmonter ses angoisses : la maladie qui le contraint à porter une perruque et un corset, le fait de savoir qu'il va mourir dans quelques mois. Ils s'assoient sur un banc dans un parc pour évoquer ce qui les attend : le prix assez élevé, le fait que souvent les participants ne tiennent qu'une semaine ou deux, le fait de vivre à deux vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le fait qu'August ne connaisse pas de meilleure thérapie que la haine. Il se lève, prend congé et lui donne rendez-vous à jeudi prochain pour la première réunion de leur groupe. Un inconnu arrive, en jean et blouson noir. Il s'assoit à côté de Jessica, prenant la place laissée vacante par August, sort une flasque d'une poche de son blouson et s'octroie une généreuse lampée. Il la propose à Jessica, en lui indiquant qu'il n'a pas de maladie. Elle accepte et s'octroie également une généreuse lampée. Angel est un peu surpris et lui dit qu'elle boit comme un mec. Il repart.


Le jeudi suivant, les participants sont réunis dans une grande salle avec le responsable du programme : Tatch (le responsable), Jessica Blandy, August Dance, Billy Sender, Philip Lascomb, Alex Skoras. Tatch leur explique qu'ils vont vivre à deux pour les semaines à venir : le tirage au sort aboutit aux tandems suivants Jessica avec Alex (un tueur), August (malade) avec Tatch, Billy (fils d'une mère riche et autoritaire) et Philip (patron d'un bureau d'avocats, marié, deux enfants, et homosexuel). À la sortie de la réunion, Alex propose à Jessica d'aller piquer une tête dans l'océan : elle répond qu'elle n'a pas de maillot. Lui non plus, mais ça ne l'arrête pas. Jessica l'observe mais ne le rejoint pas. Ils continuent avec un piquenique sur les dunes devant la maison de Jessica. Alex lui pose des questions sur sa vie privée comme le prévoit le programme de la thérapie. Pourquoi n'est-elle pas amoureuse ? Y a-t-il des hommes qui ont compté pour elle ? Elle évoque Scott Mitchell et son assassinat, ainsi que son mariage forcé qui a engendré son dégoût pour les Doors. Puis elle évoque des musiciens qu'elle apprécie : John Mayall, Keb Mo, JP. Harvey, Burt Bacharah, Otis Redding, Giulini dans la sixième de Beethoven, Bernstein dirigeant Mahler, la chanson de Dumbo lorsque sa maman le berce. Jessica Blandy finit par interrompre la conversation, et va au-devant de Victoria qui arrive avec le jeune Rafaele.



Le précédent album semblait avoir confirmé une ligne directrice : Jessica Blandy recommence à faire faire face à des individus pas bien dans leur tête, du fait de l'influence pernicieuse d'un mystérieux individu dénommé Razza. Rien de tout ça dans cet album. Cette fois-ci, elle a décidé de participer à un programme thérapeutique, avec une méthode des plus étranges : vivre à deux en acceptant de répondre aux questions de l'autre, et de se soumettre à des tests réputés violents. Le programme fonctionne sur la base d'un groupe de 6 ou 7 personnes (6 pour cette session) qui sont appairés pour une durée de plusieurs semaines. Comme il s'agit d'une psychothérapie, les participants sont affligés d'un petit grain, plus ou moins prononcé pour participer à un tel programme si peu orthodoxe. Le lecteur fait connaissance avec eux lors de la réunion du jeudi. Renaud a donné une apparence bien distincte à chacun : Tatch avec sa barbe, sa queue de cheval et son surpoids, August avec sa gueule d'ange et son physique avantageux, Billy jeune, un peu chétif, rouquin, avec un regard fuyant attestant de son manque d'assurance, Philip portant bien la cinquantaine avec élégance et assurance, mais déconcerté par la découverte de sa sexualité profonde, et Alex bel homme moins souriant et moins solaire qu'August déclarant de but en blanc qu'il est un tueur. Le langage corporel de chacun est différent, en cohérence avec leur caractère.


Jean Dufaux a conçu son intrigue sur la base de plusieurs mystères. Quelle est la véritable raison pour laquelle Jessica Blandy s'est inscrite dans un programme thérapeutique aussi peu orthodoxe ? Que faut-il comprendre quand Alex déclare qu'il est un tueur ? Comment se fait-il que l'inspecteur de police Robby s'intéresse de si près à plusieurs membres de ce groupe ? Tout du long de ce tome, le lecteur peut apprécier le savoir-faire des auteurs en termes de narration visuelle, pour éviter que ce thriller psychologique ne se limite à une succession de têtes en train de parler. Le scénariste prend bien soin de varier les lieux dans lesquels se déroulent les discussions, et le dessinateur est toujours aussi précis et minutieux dans ses descriptions, sans jamais surcharger ses cases, sans jamais donner l'impression de tomber un registre démonstratif. Ainsi le lecteur peut admirer le singulier pylône qui abrite l'horloge à côté de laquelle Jessica attend son rendez-vous, les différentes plantes d'agrément du jardin autour du banc où elle s'assoit, la très belle façade de briques et de poutrelles métallique abritant la salle de réunion du jeudi, la verrière dominant l'immense salle de restaurant où dînent Billy et sa mère, l'installation portuaire à l'horizon quand Alex se baigne nu, les aménagements intérieurs de la villa de Jessica qu'elle s'est fait construire dans le tome 7 (Répondez, mourant…), le port de plaisance en arrière-plan alors que Gus Bomby et Jessica prennent un vers sur un ponton, les bouteilles d'alcool bien alignées sur les étagères derrière le bar, ou encore une belle vue sur la ville depuis un talus herbeux surélevé. Le lecteur est à nouveau sensible à la mise en couleurs qui vient discrètement compléter les surfaces détourées par les traits encrés.



Les auteurs ont également apporté un soin patent aux circonstances des différentes discussions, à la fois quant à ce que les personnages sont en train de faire, à la fois à leur état d'esprit. Il revient à nouveau à Renaud de montrer qu'aucune discussion n'est semblable à une autre, par le positionnement des personnages, leur occupation, leurs postures, et l'expressions de leur visage. Le lecteur commence par assister à la discussion entre Jessica assise sur un banc, avec August, puis avec Angel. Effectivement, il observe deux interlocuteurs très différents : l'un souriant et détendu, l'autre au visage fermé et au regard inquisiteur à en être inconvenant, les différences ne se limitant pas aux particularités physiques ou à la tenue vestimentaire. De même, pendant la réunion du jeudi, chacun des 6 participants se tient de manière différente sur sa chaise, avec une expression de visage différente quand vient son tour de prendre la parole pour exposer sa situation. Jessica et Alex ont deux discussions différentes sur la plage : le lecteur constate par lui-même que leur tonalité est différente, et pas seulement du fait qu'il s'agit d'un piquenique la première fois et pas la seconde. Comme souvent, Jessica Blandy se retrouve nue, et cela donne lieu à un jeu malsain entre elle et un voyeur. Ici cette séquence dure 4 pages et elle est soumise à rude épreuve, sans pour autant qu'il y ait une menace de type agression sexuelle, ou une volonté d'humiliation liée à la nudité. Cette conversation, comme les autres, charrie des enjeux d'ordre psychologique, des jeux de manipulation pervers. La direction d'acteurs permet de bien visualiser ce qui se joue, sans que le scénariste n'ait besoin de recourir à des bulles de pensée, ou à ces cartouches de texte avec le flux de pensées ou les commentaires d'un personnage.


Cette épreuve psychologique entre Angel et Jessica revoie à une de ses aventures traumatisantes dans les tomes 9 & 10. D'ailleurs, au fur et à mesure des discussions, Jessica Blandy évoque les traumatismes qu'elle a subis dans plusieurs de ses aventures précédentes : l'assassinat du premier homme dont elle a été amoureuse dans Jessica Blandy, tome 1 : Souviens-toi d'Enola Gay (1987), son mariage forcé dans Jessica Blandy, tome 3 : Le Diable à l'aube (1988), son dressage pour devenir une prostituée dans une ville frontalière dans Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema... (1990), ainsi que la perte de la poupée de Loretta, la mort de Kim, le terrible Jalaga, etc. Du coup, cette histoire parlera plus à un lecteur de longue date, qu'à un lecteur de passage, même si elle reste intelligible pour ce dernier. La structure du récit apparaît progressivement, dévoilant deux enjeux différents : le déroulement de la thérapie et ses mises en danger, l'enquête qui se déroule en filigrane et qui ne se dévoile que très progressivement, impliquant un autre des personnages récurrents de la série, à l'hygiène douteuse, et aux méthodes répugnantes. Le lecteur revoit également passer Gus Bomby, à la recherche d'une nouvelle secrétaire, puisque la précédente a mal terminé, une nouvelle référence à un autre tome. Le scénariste boucle son intrigue par une suite de dialogues successifs entre Jessica Blandy et 4 interlocuteurs, dans un format un peu artificiel, mais qui fonctionnent quand même grâce à l'attention portée à la mise en scène.


Le lecteur est un peu décontenancé que le scénariste laisse de côté Razza au profit d'une enquête masquée par un programme de thérapie. Mais il retrouve avec grand plaisir la narration visuelle descriptive impeccable de Renaud, tout en discrétion, ainsi que l'art avec lequel Jean Dufaux confronte des personnages traumatisés, ou sous l'emprise d'un traumatisme. Il voit avec plaisir Jessica Blandy faire preuve de son caractère bien trempé, à l'opposé d'un comportement de victime. Il souffre avec elle à l'idée qu'elle doive manger un œuf, la scène la plus éprouvante de ce tome. Il ressent tout le malaise de cette enquête faisant ressortir les noirceurs de l'âme humaine, sous le sympathique soleil de la côte ouest.