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lundi 5 juillet 2021
Jessica Blandy Tome 24 : Les gardiens
lundi 31 mai 2021
Jessica Blandy, Tome 23 : La chambre 27
L'horizon d'attente du lecteur est établi avant même de commencer la première page : Jessica Blandy doit être au centre de l'intrigue, sans pour autant tout résoudre toute seule, il y a des crimes sordides, un peu de folie humaine induisant une forme d'irrationalité ordinaire ou peut-être teintée de surnaturel, et une narration visuelle très concrète et réaliste. Le scénariste a choisi de construire son intrigue sur une sorte de légende urbaine : la mort tragique d'une enfant à 9 ans, un culte irrationnel qui repose sur la croyance qu'elle peut être ressuscitée, que d'une certaine manière elle attend de revenir à la vie par un sacrifice. La folie est bien présente : ces individus convaincus qu'ils doivent se sacrifier pour permettre ce retour, sans explication de leur motivation, ou de la nature du culte. Le lecteur a l'habitude de ce type de dispositif dans la série car elle se focalise plus sur les moments irrationnels que sur la manière dont ces croyances naissent, se développent, s'organisent. Jessica Blandy est bien présente tout du long comme à son habitude : elle accepte de prévenir le prochain sacrifice en aidant son amie Victoria Charman. Cette dernière a été embauché par un riche propriétaire possédant l'une des chambre 27, parce qu'il estime qu'elle dispose d'un don, une sensibilité au surnaturel. Il en va de même pour l'embauche de Jessica pour cette mission. À nouveau elle va de personnage en personnage, apportant son aide parfois par sa simple présence, parfois par une réflexion, parfois en agissant, sans être une héroïne autour de qui tout tourne, ou qui résout tout par sa force de caractère ou ses capacités physiques extraordinaires.
Chaque planche se présente comme une prise de vue naturaliste dont le lecteur perçoit la narration au premier coup d'œil, et découvre la richesse en lisant chaque case. Il peut apprécier le jeu naturaliste des acteurs, sans exagération romantique ou dramatique. Là aussi, il peut s'attacher aux détails s'il le souhaite. Il peut par exemple prendre plaisir à suivre l'évolution des toilettes de Jessica, depuis son ensemble pantalon et tailleur crème avec un bustier blanc au début, à un manteau chaud de demi-saison, avec une jupe et des bottes montant au-dessus du genou à Central Park. Il peut admirer le chic des complets de Hartfish, ou même les tatouages des différents candidats au sacrifice. Comme d'habitude dans cette série, la nudité est présente et représentée sans hypocrisie. C'est le cas pour un portrait en pied de face d'un des hommes dénudés, ou encore la poitrine d'une prostituée. Il ne s'agit pas juste de titiller le lecteur, mais de montrer cette obsession de la pureté, de la transparence pour certains personnages.
vendredi 25 décembre 2020
Jessica Blandy, Tome 18 : Le contrat Jessica
Le meilleur et le pire de l'homme : une langue.
Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 17 : Je suis un tueur (2000) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2000, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée et mise en couleurs par Renaud (Renaud Denauw). Elle compte 46 planches. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 6 - Magnum Jessica Blandy intégrale T6 qui contient les tomes 18 à 20.
Une équipe de trois tueurs se trouve dans un grand hôtel de d'une station balnéaire au Mexique, sur la côte Pacifique. Le responsable appelle leur commanditaire Ernest Zoloco pour indiquer que Jessica Blandy n'est pas dans sa chambre, mais qu'ils vont aller la buter sur la plage. Ils trouvent rapidement une jeune femme allongée sur le ventre, avec un sombrero lui cachant la tête, avec sa clé de chambre à ses côtés, correspondant à la chambre de Jessica. Ils l'abattent en lui tirant chacun une balle dans la tête. L'un d'eux retourne le cadavre et ils découvrent une chevelure rousse : erreur de cible. Le responsable appelle Ernest Zoloco et admet leur erreur. Ils vont continuer leurs recherches. Ernest Zoloco est lui-même sur la plage, en costume, accoudé à un petit bar de plage, sans personne. Il y est abordé par une magnifique jeune femme en maillot vert. Ils papotent un peu et elle lui propose d'aller sur la corniche pour une vue magnifique. Il accepte. La discussion se poursuit au sommet d'une falaise, elle se termine mal pour la jeune femme.
Pendant ce temps-là, Jessica Blandy est au volant de sa voiture et elle arrive dans une ville de moyenne importance au Mexique. Elle va dans un bar pour prendre une bière. Le téléphone sonne, et c'est pour elle : Salina lui donne rendez-vous à l'église de Santa Prisca. Sur place, elle soliloque devant une statue du Christ, puis elle sort. Elle est suivie par un homme qu'elle n'a aucune difficulté à repérer. Elle parvient à passer derrière sans qu'il ne s'en aperçoive et elle le menace avec son pistolet. Il joue les innocents. Salina arrive sur ces entrefaites et assomme l'homme. Puis elle salue Jessica et lui demande ce qu'elle lui veut. Celle-ci explique qu'un contrat a été passé sur sa tête par un inspecteur de la police américaine. Elle a besoin de trouver une planque. De son côté, Gus Bomby est planqué tranquillement chez lui, quand il voit arriver une équipe de 5 tueurs en costume. Il parvient à se sortir de cette mauvaise situation, sans tirer une seule balle. Une fois chez elle, Salina écoute la version longue de l'histoire de Jessica Blandy. Une fois l'explication terminée, Salina a une proposition à faire à Jessica pour la planque, et elle lui annonce le prix à payer.
Finalement non, pas de retour de Razza dans ce nouveau tome, mais une histoire qui met en avant un personnage secondaire des plus désagréables : Robby. Le lecteur apprend enfin son vrai nom : Eugene Palma Robinson. Cet inspecteur de police était présent dès le premier tome de la série, avec un comportement qui l'avait rendu détestable d'entrée de jeu. Sans tambour ni trompette, sans signe annonciateur, Jean Dufaux décide de faire basculer la situation de Robby : il passe de flic vraisemblablement pourri, ses trafics n'ayant jamais fait l'objet de l'intrigue d'un album, à individu aux abois. En parallèle, Jessica Blandy est en cavale essayant de ne pas se faire avoir par les tueurs à ses trousses. Comme à son habitude, elle est au cœur des événements, mais sans avoir un rôle d'héroïne qui résoudrait les problèmes à la force de sa volonté et de ses capacités physiques ou intellectuelle, sans être ni un artifice narratif miracle, ni une potiche. Renaud est égal à lui-même, descriptif et précis, pour des planches sages et posées, malgré les enjeux mortels, et les jeux de contrainte et de pression malsains. Le lecteur découvre donc cette situation in media res, et le scénariste lui apprend progressivement ce qui s'est passé précédemment pour en arriver là.
Indépendamment de l'intrigue, le lecteur sait qu'il va prendre plaisir à découvrir des lieux singuliers, représentés avec précision. Arrivé au dix-huitième album, il s'agit d'une collaboration bien huilée entre artiste et scénariste, et selon toute vraisemblance, ce dernier fait en sorte de jouer sur ce point fort du premier. Le lecteur en a la confirmation dès la première page avec cette case singulière montrant les balcons des chambres d'hôtel par une magnifique vue en plongée sur sa cour intérieure. Ensuite Renaud s'attache plus aux arbres de la plage qu'à la texture du sable qu'il préfère représenter avec la couleur. Les formations rocheuses en bordure d'océan sont déchiquetées et réalistes, l'eau de l'océan étant vivante grâce à la couleur. En planche 3, le lecteur découvre une autre vue d'ensemble splendide : la vision en légère élévation de la ville où arrive Jessica Blandy. En repensant aux différents lieux visités, il prend conscience de leur variété, de l'effet de diversité géographique, et de décalage parfois d'une simple case. Ainsi il va prendre un verre dans un petit bar mexicain, il se recueille devant une effigie du Christ dans une église. Il profite du calme avant le déchaînement de violence dans le salon de Gus Bomby. Il regarde un car traverser une zone désertique. Il admire la luxueuse villa d'Osmond Portland sous plusieurs facettes : son ponton, son kiosque au toit de chaume, ses volumes spacieux et propices à la circulation de l'air dans cette région chaude, la baraque en planches mal jointives où Ernest Zoloco reçoit Portland, etc. Il est pris par surprise avec cette simple case de 5 tueurs avançant dans un champ de blé (planche 9). Renaud & Dufaux ne cherchent pas à épater le lecteur en le baladant d'un endroit magnifique à un autre : le passage par un endroit, par un lieu arrive de manière organique dans l'intrigue, et l'artiste ne se lance pas dans des cases démonstratives pour attirer l'attention. Il réalise des cases pour raconter l'histoire, investissant du temps du talent pour montrer le lieu avec un regard attentif aux détails qui en font son identité, à l'opposé d'une enfilade de lieux génériques.
L'investissement pour que les lieux soient si consistants a une incidence sur les personnages : à aucun moment le lecteur n'éprouve la sensation de voir des acteurs jouant leur rôle sur une scène de théâtre. Chaque protagoniste interagit avec le lieu où il se trouve, se livre à une occupation particulière en utilisant les accessoires de manière organique. Dans un autre endroit, les choses se dérouleraient autrement. En outre, chaque personnage dispose d'une apparence physique unique, se déclinant en postures spécifiques. Le lecteur voit par lui-même que la corpulence de Robby fait qu'il évite les gestes brusques, que la maladie d'Osmond Portland fait qu'il se montre précautionneux dans ses gestes, que Jessica Blandy entretient un rapport d'assurance vis-à-vis de son apparence. Comme souvent dans une de ses aventures, elle se retrouve nue face à un homme ou plusieurs. Sa confiance en elle et son naturel font que le lecteur ressent qu'elle impose sa nudité à son interlocuteur qui en ressent une gêne, à l'opposé d'une victime à la merci d'un individu exerçant une forme de sadisme ou de cruauté mentale pour assurer sa domination. Jessica n'apparaît pas dans toutes les planches, le récit n'est pas raconté de son seul point de vue, ce qui n'obère en rien sa force de caractère, sa présence rayonnante.
Le scénariste prend le lecteur au dépourvu avec ce basculement imprévu de la situation de Robby, un individu détestable apparaissant de manière chronique dans la série. Jessica Blandy continue d'être le point d'ancrage pour le lecteur, toujours aussi belle et forte. Dufaux bâtit son intrigue sur la dynamique d'une course-poursuite, moteur toujours efficace pour insuffler un rythme dans le récit. Il met en œuvre des personnages secondaires apparus de manière encore plus sporadique dans la série, personnages qui ne parleront vraisemblablement qu'au lecteur assidu : le tout jeune adolescent Rafaele, et sa tutrice officieuse Victoria. Il est également fait référence à Kim, une amie décédée de Jessica, apparue pour la première fois dans le tome 1 (1987). Salina était déjà apparue dans Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema... (1990). D'un côté la fonction de Victoria et Rafaele est assez basique (otages potentiels) pour que tous les lecteurs puissent la saisir ; de l'autre cela a plus d'impact pour ceux connaissant leur lien avec l'héroïne. Le scénariste a conçu une intrigue avec une belle mécanique, dont le déroulement se fait de manière linéaire. Même si le caractère de chaque personnage n'est pas très développé, le lecteur perçoit que l'histoire se serait passée autrement si cela avait été d'autres personnages. Ce n'est pas donc une intrigue générique plaquée sur les personnages qui aurait très bien pu se dérouler à l'identique, indépendamment des protagonistes. Le thème sous-jacent de la série reste mineur dans ce tome : les comportements déviants ne sont pas au cœur du récit. Toutefois, le scénariste en intègre au début avec le meurtre gratuit commis par Zoloco, pour bien montrer qu'on ne plaisante pas avec lui. En revanche, le thème de la contrainte par la violence court tout le long de cette histoire, thème également inhérent à la série.
Les auteurs surprennent le lecteur avec cette nouvelle aventure de leur personnage. Jessica Blandy n'est pas confrontée à un nouveau tueur à l'esprit dérangé : elle doit se sortir d'un contrat sur sa tête, passé par un personnage récurrent de la série. Le scénariste met à profit plusieurs éléments et personnages des tomes précédents pour un thriller bien construit. Lui et Renaud savent donner vie aux personnages par leurs actions, leurs expressions, leurs décisions. Le récit est d'autant plus savoureux qu'il se déroule dans des lieux particuliers, réalistes et uniques dans lesquels le lecteur se projette avec plaisir.
dimanche 15 novembre 2020
Jessica Blandy, Tome 17 : Je suis un tueur
Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 16 : Buzzard Blues (1999) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2000, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle compte 46 planches. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 5 - Magnum Jessica Blandy intégrale T5 qui contient les tomes 14 à 17.
Dans une grande ville de la côte Ouest des États-Unis, Jessica Blandy fait la connaissance d'August Dance, avec qui elle avait rendez-vous. Ils vont participer au même programme de thérapie. Il lui explique qu'il s'est inscrit pour surmonter ses angoisses : la maladie qui le contraint à porter une perruque et un corset, le fait de savoir qu'il va mourir dans quelques mois. Ils s'assoient sur un banc dans un parc pour évoquer ce qui les attend : le prix assez élevé, le fait que souvent les participants ne tiennent qu'une semaine ou deux, le fait de vivre à deux vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le fait qu'August ne connaisse pas de meilleure thérapie que la haine. Il se lève, prend congé et lui donne rendez-vous à jeudi prochain pour la première réunion de leur groupe. Un inconnu arrive, en jean et blouson noir. Il s'assoit à côté de Jessica, prenant la place laissée vacante par August, sort une flasque d'une poche de son blouson et s'octroie une généreuse lampée. Il la propose à Jessica, en lui indiquant qu'il n'a pas de maladie. Elle accepte et s'octroie également une généreuse lampée. Angel est un peu surpris et lui dit qu'elle boit comme un mec. Il repart.
Le jeudi suivant, les participants sont réunis dans une grande salle avec le responsable du programme : Tatch (le responsable), Jessica Blandy, August Dance, Billy Sender, Philip Lascomb, Alex Skoras. Tatch leur explique qu'ils vont vivre à deux pour les semaines à venir : le tirage au sort aboutit aux tandems suivants Jessica avec Alex (un tueur), August (malade) avec Tatch, Billy (fils d'une mère riche et autoritaire) et Philip (patron d'un bureau d'avocats, marié, deux enfants, et homosexuel). À la sortie de la réunion, Alex propose à Jessica d'aller piquer une tête dans l'océan : elle répond qu'elle n'a pas de maillot. Lui non plus, mais ça ne l'arrête pas. Jessica l'observe mais ne le rejoint pas. Ils continuent avec un piquenique sur les dunes devant la maison de Jessica. Alex lui pose des questions sur sa vie privée comme le prévoit le programme de la thérapie. Pourquoi n'est-elle pas amoureuse ? Y a-t-il des hommes qui ont compté pour elle ? Elle évoque Scott Mitchell et son assassinat, ainsi que son mariage forcé qui a engendré son dégoût pour les Doors. Puis elle évoque des musiciens qu'elle apprécie : John Mayall, Keb Mo, JP. Harvey, Burt Bacharah, Otis Redding, Giulini dans la sixième de Beethoven, Bernstein dirigeant Mahler, la chanson de Dumbo lorsque sa maman le berce. Jessica Blandy finit par interrompre la conversation, et va au-devant de Victoria qui arrive avec le jeune Rafaele.
Le précédent album semblait avoir confirmé une ligne directrice : Jessica Blandy recommence à faire faire face à des individus pas bien dans leur tête, du fait de l'influence pernicieuse d'un mystérieux individu dénommé Razza. Rien de tout ça dans cet album. Cette fois-ci, elle a décidé de participer à un programme thérapeutique, avec une méthode des plus étranges : vivre à deux en acceptant de répondre aux questions de l'autre, et de se soumettre à des tests réputés violents. Le programme fonctionne sur la base d'un groupe de 6 ou 7 personnes (6 pour cette session) qui sont appairés pour une durée de plusieurs semaines. Comme il s'agit d'une psychothérapie, les participants sont affligés d'un petit grain, plus ou moins prononcé pour participer à un tel programme si peu orthodoxe. Le lecteur fait connaissance avec eux lors de la réunion du jeudi. Renaud a donné une apparence bien distincte à chacun : Tatch avec sa barbe, sa queue de cheval et son surpoids, August avec sa gueule d'ange et son physique avantageux, Billy jeune, un peu chétif, rouquin, avec un regard fuyant attestant de son manque d'assurance, Philip portant bien la cinquantaine avec élégance et assurance, mais déconcerté par la découverte de sa sexualité profonde, et Alex bel homme moins souriant et moins solaire qu'August déclarant de but en blanc qu'il est un tueur. Le langage corporel de chacun est différent, en cohérence avec leur caractère.
Jean Dufaux a conçu son intrigue sur la base de plusieurs mystères. Quelle est la véritable raison pour laquelle Jessica Blandy s'est inscrite dans un programme thérapeutique aussi peu orthodoxe ? Que faut-il comprendre quand Alex déclare qu'il est un tueur ? Comment se fait-il que l'inspecteur de police Robby s'intéresse de si près à plusieurs membres de ce groupe ? Tout du long de ce tome, le lecteur peut apprécier le savoir-faire des auteurs en termes de narration visuelle, pour éviter que ce thriller psychologique ne se limite à une succession de têtes en train de parler. Le scénariste prend bien soin de varier les lieux dans lesquels se déroulent les discussions, et le dessinateur est toujours aussi précis et minutieux dans ses descriptions, sans jamais surcharger ses cases, sans jamais donner l'impression de tomber un registre démonstratif. Ainsi le lecteur peut admirer le singulier pylône qui abrite l'horloge à côté de laquelle Jessica attend son rendez-vous, les différentes plantes d'agrément du jardin autour du banc où elle s'assoit, la très belle façade de briques et de poutrelles métallique abritant la salle de réunion du jeudi, la verrière dominant l'immense salle de restaurant où dînent Billy et sa mère, l'installation portuaire à l'horizon quand Alex se baigne nu, les aménagements intérieurs de la villa de Jessica qu'elle s'est fait construire dans le tome 7 (Répondez, mourant…), le port de plaisance en arrière-plan alors que Gus Bomby et Jessica prennent un vers sur un ponton, les bouteilles d'alcool bien alignées sur les étagères derrière le bar, ou encore une belle vue sur la ville depuis un talus herbeux surélevé. Le lecteur est à nouveau sensible à la mise en couleurs qui vient discrètement compléter les surfaces détourées par les traits encrés.
Les auteurs ont également apporté un soin patent aux circonstances des différentes discussions, à la fois quant à ce que les personnages sont en train de faire, à la fois à leur état d'esprit. Il revient à nouveau à Renaud de montrer qu'aucune discussion n'est semblable à une autre, par le positionnement des personnages, leur occupation, leurs postures, et l'expressions de leur visage. Le lecteur commence par assister à la discussion entre Jessica assise sur un banc, avec August, puis avec Angel. Effectivement, il observe deux interlocuteurs très différents : l'un souriant et détendu, l'autre au visage fermé et au regard inquisiteur à en être inconvenant, les différences ne se limitant pas aux particularités physiques ou à la tenue vestimentaire. De même, pendant la réunion du jeudi, chacun des 6 participants se tient de manière différente sur sa chaise, avec une expression de visage différente quand vient son tour de prendre la parole pour exposer sa situation. Jessica et Alex ont deux discussions différentes sur la plage : le lecteur constate par lui-même que leur tonalité est différente, et pas seulement du fait qu'il s'agit d'un piquenique la première fois et pas la seconde. Comme souvent, Jessica Blandy se retrouve nue, et cela donne lieu à un jeu malsain entre elle et un voyeur. Ici cette séquence dure 4 pages et elle est soumise à rude épreuve, sans pour autant qu'il y ait une menace de type agression sexuelle, ou une volonté d'humiliation liée à la nudité. Cette conversation, comme les autres, charrie des enjeux d'ordre psychologique, des jeux de manipulation pervers. La direction d'acteurs permet de bien visualiser ce qui se joue, sans que le scénariste n'ait besoin de recourir à des bulles de pensée, ou à ces cartouches de texte avec le flux de pensées ou les commentaires d'un personnage.
Cette épreuve psychologique entre Angel et Jessica revoie à une de ses aventures traumatisantes dans les tomes 9 & 10. D'ailleurs, au fur et à mesure des discussions, Jessica Blandy évoque les traumatismes qu'elle a subis dans plusieurs de ses aventures précédentes : l'assassinat du premier homme dont elle a été amoureuse dans Jessica Blandy, tome 1 : Souviens-toi d'Enola Gay (1987), son mariage forcé dans Jessica Blandy, tome 3 : Le Diable à l'aube (1988), son dressage pour devenir une prostituée dans une ville frontalière dans Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema... (1990), ainsi que la perte de la poupée de Loretta, la mort de Kim, le terrible Jalaga, etc. Du coup, cette histoire parlera plus à un lecteur de longue date, qu'à un lecteur de passage, même si elle reste intelligible pour ce dernier. La structure du récit apparaît progressivement, dévoilant deux enjeux différents : le déroulement de la thérapie et ses mises en danger, l'enquête qui se déroule en filigrane et qui ne se dévoile que très progressivement, impliquant un autre des personnages récurrents de la série, à l'hygiène douteuse, et aux méthodes répugnantes. Le lecteur revoit également passer Gus Bomby, à la recherche d'une nouvelle secrétaire, puisque la précédente a mal terminé, une nouvelle référence à un autre tome. Le scénariste boucle son intrigue par une suite de dialogues successifs entre Jessica Blandy et 4 interlocuteurs, dans un format un peu artificiel, mais qui fonctionnent quand même grâce à l'attention portée à la mise en scène.
Le lecteur est un peu décontenancé que le scénariste laisse de côté Razza au profit d'une enquête masquée par un programme de thérapie. Mais il retrouve avec grand plaisir la narration visuelle descriptive impeccable de Renaud, tout en discrétion, ainsi que l'art avec lequel Jean Dufaux confronte des personnages traumatisés, ou sous l'emprise d'un traumatisme. Il voit avec plaisir Jessica Blandy faire preuve de son caractère bien trempé, à l'opposé d'un comportement de victime. Il souffre avec elle à l'idée qu'elle doive manger un œuf, la scène la plus éprouvante de ce tome. Il ressent tout le malaise de cette enquête faisant ressortir les noirceurs de l'âme humaine, sous le sympathique soleil de la côte ouest.
vendredi 27 mars 2020
Jessica Blandy, tome 13 : Lettre à Jessica
Dans un appartement anonyme d'un immeuble à San Francisco, Gus Bomby est en train d'écrire une lettre à Jessica Blandy, assis à une table. Il raconte ce qui s'est passé quelque part dans une région désertique proche de San Francisco, au premier étage d'un bâtiment industriel désert, l'ancien dépôt du père Jonas. Il prenait un bain à l'étage, et Larry Oldar patientait au rez-de-chaussée. Un groupe de trois tueurs est arrivé. Deux d'entre eux ont criblé Larry Oldar de balles, pendant que le troisième montait s'occuper de Gus Bomby. Ce dernier a réussi à prendre le tueur par surprise et à le tuer. Puis il est descendu pour savoir ce que devenait Larry Oldar et a vu les 2 tueurs accueillir un assassin appelé Konobo qui a tiré une balle dans l'œil droit de Larry. L'espace d'un instant, Gus Bomby a pu voir le visage de Konobo, assassin professionnel dont personne ne connaît l'identité. Bomby remonte rapidement à l'étage et abat un poursuivant. Il parvient à l'escalier extérieur et abat un deuxième poursuivant. Il atteint sa voiture et appuie sur le champignon, réussissant à échapper de justesse à Konobo. La lettre est bien parvenue à Jessica Blandy qui la lit sur une plage. Elle décide d'accepter de contacter Gus Bomby selon les termes de sa lettre et se rend à son bureau. Elle y parvient alors qu'il est encore la proie des flammes. Fort heureusement, Pearl, la secrétaire de Gus Bomby, n'était pas dans les locaux, Gus non plus. Par contre, elle croise l'inspecteur Robby dans la foule : il s'étonne de la voir là, soupçonnant qu'elle sait quelque chose.
Jessica Blandy décide de suivre la seule piste mentionnée dans la lettre de Gus Bomby : se rendre à l'ancien dépôt du père Jonas. Sur place, elle découvre les traces de sang, et se fait surprendre par l'inspecteur Robby lui aussi sur place. Sachant qu'il ne tirera aucune information de Jessica Blandy, il lui explique que Gus Bomby travaillait pour le parrain Perez Oldar et qu'il était chargé d'assurer la protection de son fils Larry, avec les résultats que l'on sait. Dans sa luxueuse villa, Perez Oldar est en train de donner ses consignes à 5 de ses hommes pour qu'ils retrouvent Gus Bomby et l'abattent en ramenant la preuve de sa mort. Puis il se rend chez le parrain Cervino avec d'autres hommes de main et son second Osmond. Ils ont une discussion tendue au cours de laquelle Cervino reconnaît être celui qui a passé un contrat sur Larry Oldar, et qu'il a employé les services de Konodo. Perez Oldar abat lui-même Cervino. Jessica Blandy est en train de jouer au boulingrin quand quelqu'un vient la trouver sur le terrain pour lui dire qu'elle est attendue dans les tribunes. Elle s'y rend et reconnaît Pearl, la secrétaire de Gus Bomby. Elle lui explique que Konobo est aux trousses de Gus Bomby, et qu'il veut se livrer à la police.
Renaud et Jean Dufaux ont produit 24 albums de Jessica Blandy entre 1987 et 2006, ce qui induit la question de se renouveler pour ne pas se répéter, mais aussi sans trahir les fondamentaux de la série. Le lecteur retrouve bien Jessica Blandy quelque part sur la côte ouest des États-Unis, mêlée à une série meurtres. L'entame du récit reprend à la fois le principe d'un texte écrit (par le passé des flux de pensées, ici pour le coup littéralement écrit puisqu'il s'agit d'une lettre de Gus Bomby) et d'une situation déjà en cours. Jean Dufaux remet en scène des personnages semi-récurrents : le détective privé Gus Bomby apparu pour la première fois dans le tome 1, l'inspecteur Robby lui aussi présent par intermittence depuis le premier tome. Cette fois-ci ce sont les magouilles de Bomby qui entraînent Jessica dans une série d'assassinats. Comme à leur habitude, Dufaux & Renaud choisissent des lieux à l'écart des routes touristiques. De ce point de vue, le principe d'un dépôt abandonné en plein désert fonctionne bien, emmenant le lecteur hors des sentiers battus. Les dessins précis montrent bien la bâtisse avec ses murs de brique rouge, le grand ciel ouvert avec rien alentours, les grands espaces intérieurs poussiéreux et désaffectés, avec des escaliers mécaniques fonctionnels, et un équipement de luxe (une baignoire à l'étage). L'affrontement contre les hommes de main contraint Gus Bomby de passer de pièce en pièce, et Renaud a agencé les pièces entre elles, de manière logique et plausible.
La description de cette partie des États-Unis se poursuit dans les rues de San Francisco, avec les bureaux de Gus Bomby en train de brûler, dans un immeuble très banal. Les décors deviennent plus intéressants avec la superbe villa de Perez Oldar et sa piscine, l'intérieur de la villa de don Cervino et sa grande baie vitrée, Renaud se montrant toujours aussi investi dans la dimension architecturale des dessins. La suite sort plus de l'ordinaire de la série puisque le lecteur met les pieds sur un terrain de boulingrin, avec des joueurs effectivement habillés en blanc, mais des boules pas tout à fait conformes à la réalité et un cochonnet trop gros. Il faut croire que Renaud ne disposait de documents de référence assez précis. Dans la planche 15, le lecteur a le plaisir d'avoir une vue du ciel de la villa que Jessica Blandy s'était faite construire dans le tome 7 Jessica Blandy, tome 7 : Répondez, mourant... (1992). À nouveau, Renaud soigne la dimension architecturale de la construction. Il s'agit d'un clin d'œil à une histoire passée pour les lecteurs fidèles, mais qui ne constitue en rien un élément indispensable à l'intrigue. Planche 18, le lecteur monte à bord d'un trolleybus typique de San Francisco, et en planche 21 il a une belle vue sur l'une des rues en pente de la ville. Un petit pique-nique en bordure d'océan vient compléter son plaisir de pouvoir se promener dans cette région des États-Unis. Renaud est un dessinateur étonnant dans le sens où il ne cherche pas à faire admirer son travail, par exemple dans de grandes cases. Ainsi, planche 39, il réalise une vue du ciel magnifique de la route côtière, avec une crique et l'océan d'un côté, la falaise boisée de l'autre, comme ça juste en passant, mais avec un réalisme tel que le cerveau du lecteur se met à penser à mettre les pieds dans l'eau, ou à se promener sur la plage.
Les personnages disposent d'autant de caractère que les décors. Le lecteur peut voir le corps un peu décharné et sec de Gus Bomby dans la baignoire, ainsi que son visage effilé. L'inspecteur Robby n'a pas perdu son surpoids (ni sa manie de parler de lui à la troisième personne du singulier). En le regardant avec sa chemise à manche longue, ses bretelles et son galurin, le lecteur peut quasiment sentir son odeur de sueur (Renaud a d'ailleurs représenté les auréoles de sueur au niveau des aisselles dans la planche 28). Les figurants ont également droit à des visages et des morphologies différentes que ce soient les badauds regardant l'incendie en planche 7, ou les enfants et les parents à la fête foraine dans la planche 14. Jessica Blandy est toujours aussi belle : un corps parfait, des cheveux coupés courts et un visage qui ne sourit quasiment jamais. Cette fois-ci, elle rencontre une femme qui lui plaît, ce qui donne lieu à deux scènes dénudées. Il s'agit de rapports consentis entre adulte, et la nudité apparaît normale et pas forcée. Un peu plus loin, Jessica a été poussée dans une piscine tout habillée et elle en ressort avec sa petit robe blanche trempée et à moitié transparente pour une case que le lecteur n'est pas près d'oublier.
Il y a quand même un personnage qui ressort comme étant moins naturaliste que les autres : Konobo. À part pour la séquence introductive, il apparaît vêtu d'un long imperméable, d'une écharpe rouge qui lui cache le bas du visage, de grosses lunettes de soleil pour masquer le haut du visage et d'un chapeau à large bord, dissimulant ainsi efficacement son identité. Cet aspect théâtral semble forcé et attire l'attention sur le fait que les trois tueurs de la première séquence ont vu son vrai visage. D'un autre côté, Jean Dufaux a évité la répétition en créant ce tueur professionnel insaisissable, devenu une légende du fait de sa précision et de son anonymat. En cela, il s'écarte du principe présent dans les tomes précédents : celui d'un assassin tuant sous l'effet d'un déséquilibre mental, d'une forme de folie le rendant toxique pour la société. Ici, il s'agit d'un professionnel et lorsque son identité est révélée, le scénariste donne des motivations très pragmatiques. Il a construit son récit comme une enquête, beaucoup plus traditionnelle dans son déroulement et sa conclusion que celle du tome précédent reposant sur la synchronicité et l'absence de sens. L'histoire n'en est pas moins intéressante, mais, sur ce point, elle s'écarte du schéma habituel des histoires de la série. Cela s'accompagne d'une diminution du mal-être de Jessica, mais pas d'une disparition. En s'adressant à son amante, elle constate qu'elle a parfois l'impression qu'un vide se crée autour d'elle que ses amis s'éloignent, rejoignent l'ombre, la laissant seule, sans écho, sans illusions. Parfois, quand elle se sent fatiguée ou découragée, comme maintenant, elle a envie de les rejoindre, de se reposer à l'ombre elle aussi. Ne plus penser est devenu un luxe.
Jean Dufaux et Renaud continuent de mettre Jessica Blandy au centre de meurtres et à la faire participer à l'enquête, cette fois-ci plutôt de bonne grâce. Renaud est toujours aussi impressionnant dans sa représentation des environnements de cette partie des États-Unis, tout en discrétion, mais toujours aussi précis et rigoureux (à l'exception des boules du boulingrin). Le scénariste diminue le niveau de déviance mentale, pour une enquête plus classique sur un assassin professionnel, pas complètement crédible. Il est probable qu'un lecteur découvrant la série avec ce tome ne serait pas entièrement satisfait, contrairement à un lecteur de longue date comblé de pouvoir retrouver cette héroïne, et prêt à consentir un peu plus de suspension d'incrédulité pour apprécier les éléments nouveaux.
mercredi 5 septembre 2018
Jessica Blandy, tome 7 : Répondez, mourant.
Je hais tout ce mouvement qui me fatigue, qui me fatigue tant.
Ainsi, même s'il s'interroge sur l'utilisation meurtrière de Jalaga, le lecteur se rend vite compte qu'il s'inquiète pour Jessica Blandy. Il n'éprouve pas d'inquiétude sur le fait qu'elle se fasse agresser, mais sur une autre forme de vulnérabilité. Elle continue à être sous l'emprise du stress post traumatique. Dans le même temps, elle continue à dormir nue, ce qui dans l'esprit du lecteur devient synonyme du fait qu'elle continue à s'offrir au monde, ou en tout cas à le recevoir sans mettre de barrière. Le lecteur en vient à craindre qu'elle ne subisse d'autres traumatismes, et qu'elle allège son état de stress en commettant des actes violents, qu'elle ne succombe elle aussi à la folie ambiante, souvent meurtrière. Il retrouve également d'autres personnages récurrents dont les silhouettes lui sont devenues familières. Il se rend compte que l'aspect négligé de Gus Bomby n'est pas simplement une facilité visuelle pour le reconnaître plus facilement. Une fois de plus, il constate que Renaud a composé l'apparence visuelle du personnage à partir de ses caractéristiques psychologiques, ou plutôt en concordance avec elles. En le voyant bouger et faire des gestes, le lecteur perçoit son dégoût de lui-même. Il se dit que Bomby se punit lui-même pour un comportement qu'il exècre, sans avoir la force de volonté nécessaire pour en adopter un autre.
mercredi 29 août 2018
Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema
Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 5 : Peau d'enfer (1989) qu'il faut avoir lu avant car les 2 tomes forment un diptyque. Il est initialement paru en 1990, écrit par Jean Dufaux, dessinés et mis en couleurs par Renaud (Renaud Denauw). Ce tome a été réédité dans un format plus petit, dans Jessica Blandy, L'intégrale - Volume 2.
Quelque part dans le désert, Floyd, l'aigle borgne, contemple l'humanité s'affairer depuis les hauteurs. Dans un taudis perché sur une colline jonchée d'immondices, Latino Babe est en train de déguster une tortilla de Mama Rosa, particulièrement relevée par les piments qu'elle contient. Il indique à Mama Rosa qu'elle peut aller chercher la fille qu'il a laissée dans la carcasse d'une voiture, sous un soleil de plomb. Jessica Blandy a bien du mal à avancer sous la menace du fouet de Mama Rosa car elle est complètement déshydratée et encore un peu dans les vapes du shoot d'héroïne injecté par Latino Babe peu de temps auparavant. Ce dernier oblige Jessica à manger la tortilla si elle veut avoir de l'eau. Contrainte et forcée, elle est obligée d'obtempérer malgré la douleur provoquée par la force des piments. Puis les deux geôliers emmènent Jessica dans la chambre d'à côté, souillée par les déjections de poules. Mama Rosa la déshabille et Latino Babe prend des polaroïds pour pouvoir montrer la marchandise plus tard aux clients potentiels. Enfin, il viole Jessica pour tester la marchandise.
Dans la propriété d'Adrian Montague, Gus Bomby a recouvré assez de conscience pour se soustraire à la piqûre bien chargée de l'infirmière Nancy, et la contraindre par la force à lui fournir une arme, à l'emmener auprès de Sam Sam (le chauffeur de Montague), et avant tout ça l'embrasser sous la contrainte. Bomby réussit à maîtriser Sam Sam, mais il est obligé d'abattre Nancy pour le décider à coopérer. Son cadavre tombe dans la piscine. Mama Rosa a la désagréable surprise de voir arriver un client pour Jessica, alors que Latino Babe vient de partir. Il s'agit d'un individu se faisant appeler El Presido, accompagné par Sirto, un nain tiré à quatre épingles. Mama Rosa n'est pas très disposée à laisser El Presido faire son affaire avec Jessica car il a une fâcheuse tendance à abîmer les femmes avec son couteau, auquel il a donné le nom de Jalaga. Malheureusement, Mama Rosa ne dispose pas des moyens pour pouvoir s'opposer réellement à la volonté d'El Presido. En outre, Jessica est encore à moitié dans les vapes du fait de son shoot d'héroïne. De l'autre côté de la frontière, Rafaele joue au ballon avec d'autres enfants, sous la surveillance d'une femme, en attendant le passeur qui doit les amener aux États-Unis.
Ce tome formant un diptyque avec le précédent, il était impensable de ne pas le lire. Le lecteur sait qu'il sera glauque avant même de l'entamer, car Jessica Blandy a été enlevée par deux tristes individus gérant un clandé avec un rythme d'abattage à la frontière mexicaine. Comme à son habitude, Jean Dufaux ne joue pas l'hypocrisie. Jessica Blandy est déshabillée, photographiée comme une vulgaire marchandise et violée. Renaud la représente nue, mais ne montre pas le viol, ce qui ne diminue en rien l'intensité de la souffrance du personnage, exprimée par un hurlement qui fait mal à voir. Arrivé à ce sixième tome, le lecteur a bien intégré la nature de la série : des romans noirs et glauques, qui ne peuvent pas finir bien, même si le personnage principal survit. Ce tome ne déroge pas à la règle puisqu'il s'y produit plusieurs meurtres de sang-froid, à l'arme à feu, à l'arme blanche, au poison, il y en a pour tous les goûts. Les dessins continuent de s'inscrire dans une veine réaliste, sans rendre la violence spectaculaire pour éviter d'en faire l'apologie. Le premier coup de feu est tiré de manière posée et réfléchie. Les 2 meurtres au couteau se produisent hors champ de la caméra (ou hors case). La troisième mort par balle se concentre sur le canon de l'arme, sans montrer le cadavre. Par la suie un individu en immobilise un autre en lui tirant dans la rotule, mais avec une prise de vue éloignée qui ne s'attarde pas sur la blessure. Cette mise en scène qui prend ses distances a pour conséquence de focaliser l'attention du lecteur plus sur le geste de l'agresseur, que sur la mort de la victime, et d'éviter tout voyeurisme.
Cette distanciation n'obère en rien la violence du geste, la transgression de donner la mort. En 2 pages, Jessica Blandy règle son compte à 3 personnes. Pour les deux premières, la boucherie au couteau est laissée à l'imagination du lecteur. Les auteurs ont parfaitement préparé la situation, que ce soit la détresse de Jessica destinée à être victime, ou l'absence de toute empathie des agresseurs, prêts à jouer du couteau pour leur plaisir pervers. La tension malsaine qui se dégage du plaisir anticipé des 2 agresseurs induit l'épreuve psychologique endurée par Jessica Blandy, même si elle en ressort vivante. Le meurtre suivant est accompli par un coup de feu tiré à bout portant, dans une situation de vie ou de mort. L'acte n'est pas rendu anodin par la conscience des 2 opposants de l'absence d'alternative. À nouveau la description prosaïque de la situation montre que Jessica Blandy ressort de cette confrontation avec un traumatisme psychologique supplémentaire. À chaque fois, la violence est sèche et froide, efficace, un simple moyen pour arriver à une fin. Mais à chaque fois le meurtre est généré par une contrainte qui place l'individu dans une situation où il n'a d'autre choix que de tuer. La perversité du récit réside plus dans cette absence de choix, que dans la transgression morale de prendre une vie.
Cette façon de positionner des individus dans une situation où leur comportement ignoble fait sens déstabilise le lecteur. C'est une évidence aveuglante que Latino Babe et Mama Rosa sont des ordures, des prédateurs avilissant leurs proies, les utilisant de manière abjecte, et prêts à les exploiter jusqu'à ce qu'elles soient trop endommagées. Ils prostituent des femmes en les droguant pour s'assurer de leur docilité, et en les livrant à des clients aux pratiques au mieux douteuses, au pire sadiques, avec un objectif de rendement et de profit. Dans le même temps, Mama Rosa ne fait que reproduire un schéma dont elle a été elle-même la victime, et Latino Babe ne fait que générer de l'argent de la seule manière dont il soit capable. Les dessins montrent deux individus obèses, mal dans leur peau, résignés à exploiter d'autres êtres humains, conscients de devoir infliger des souffrances terribles pour garder l'ascendant, et en même temps pas assurés de maintenir leur position dans la chaîne alimentaire. À les voir effectuer leurs gestes familiers, le lecteur reste écœuré par leur cruauté, sans pouvoir réprimer une forme de pitié pour leur condition.
De séquence en séquence, le malaise s'intensifie à la fois par la violence s'exerçant sur des individus prisonniers de leur place et de leur rôle social, à la fois par le mal-être accablant chaque personnage, à chaque fois de nature différente. Gus Bomby s'est fait avoir, et il ne lâchera pas l'affaire tant qu'il n'aura pas mené au bout son enquête, visiblement pour une question d'amour propre. Il n'a d'autre choix que d'aller jusqu'au bout car il ne peut pas envisager les choses à partir d'un autre point de vue. Latino Babe ne sait pas faire autrement que d'abuser des plus faibles, tout en sachant pertinemment qu'il se trouve dan-s un mouvement de fuite en avant, sans échappatoire, l'entraînant vers une mort prématurée et sûrement très douloureuse. Mama Rosa reproduit le schéma de sa propre existence de souffrance, en devenant tortionnaire sans en éprouver de satisfaction, en regrettant la tournure qu'a pris sa vie. De ces individus, aucun n'éprouve de paix intérieure. Chacun souffre en répétant le même schéma qui continuera d'engendrer les mêmes insatisfactions et les mêmes souffrances. Le cas de Peau d'Enfer participe de cette dynamique, avec en plus une soif d'absolu qui ne peut être satisfaite, un retour à la liberté animale que la conscience de soi rend impossible.
Au regard de ces individus condamnés à répéter inlassablement le même schéma sans espoir de briser le cercle de l'Ourobos, quelques rares individus peuvent espérer une rémission. Les dessins de Renaud montrent l'évolution qui s'opère chez Sam Sam, le chauffeur d'Adrian Montague. Il passe d'un individu arrogant, dominateur et violent, à un individu contraint de se soumettre à la menace d'une arme à feu. Le registre des expressions de son visage change durablement, montrant qu'il s'installe une forme de résignation. Jean Dufaux aménage une confrontation paisible entre Sam Sam et Gus Bomby, au cours de laquelle le premier accepte volontairement une blessure incapacitante. Ce choix s'apparente à une acceptation de son nouveau statut, de sa dégringolade dans la chaîne alimentaire, d'un changement inéluctable. Il passe d'une forme de résignation à une forme d'acceptation dont le scénariste ne s'engage pas sur la pérennité. Un autre individu est en mesure d'accomplir sa vengeance, de participer à l'exécution de celui qui a rendu possible la mort de sa fille. Lui aussi donne l'impression d'avoir la latitude d'oublier avec le temps, de surmonter le traumatisme.
Il reste le cas particulier de Jessica Blandy. Dans ce tome, Dufaux lui donne plus souvent la place de personnage principal. Renaud continue de la montrer comme une femme à la beauté physique indéniable, mais pas incendiaire pour autant. Elle ne se montre pas aguicheuse, et son langage corporel reste banal, celui du quotidien, sans intention particulière. Elle réagit par rapport à une injustice patente, par rapport à la maltraitance, la cruauté envers les plus faibles, la perversité. Une fois encore, le lecteur s'interroge sur sa personnalité. Elle se retrouve à nouveau victime des pires sévices, mais elle dispose d'une force intérieure qui lui permet de continuer. Elle ne se met pas en colère, mais accomplit sa vengeance froidement, motivée par le mal qu'on lui a fait, et encore plus par le mal fait aux autres victimes. Dans le même temps, ce n'est pas un ange exterminateur abattant froidement tous les criminels qui passent à proximité. Ce n'est pas non plus une machine insensible aux coups et blessures, ou aux traumatismes psychiques. Elle semble se remettre rapidement de ses 2 shoots d'héroïne, mais dans le même temps sa maltraitance a laissé des séquelles. Son comportement lui évite de répéter le même schéma et d'en rester prisonnière, pour autant la guérison psychologique n'est pas instantanée. Pour éviter de sombrer dans la dépression ou un accablement apathique, elle s'octroie l'aide de Rafaele, enfant pré-pubère dont le lecteur se demande bien s'il sera capable de ne pas reproduire les schémas comportementaux dont il a été la victime.
Ce sixième tome concilie des approches qui ne semblaient pas pouvoir coexister. Il propose une vengeance globale avec de nombreux cadavres, sans tomber dans une tuerie généralisée. Les auteurs mettent en scène des comportements sadiques et pervers, sans voyeurisme, des individus inexcusables et malsains tout en réussissant à générer de l'empathie pour eux. Le lecteur prend plaisir à voir les bons reprendre le dessus, tout en se désolant du prix à payer sur le plan psychique, et en comprenant dans son for intérieur que ces comportements déviants sont le fruit d'un mal-être consubstantiel de la condition humaine, un mal qui ronge chaque être humain, à commencer par lui.























