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mercredi 1 septembre 2021

La route Jessica - Tome 3 - Le désir et la violence

Les souvenirs, ça encombre.


Ce tome est le dernier de ce triptyque qu'il faut avoir commencé avec le premier : La route Jessica - Tome 1 - Daddy!, suivi par La route Jessica - Tome 2 - Piment rouge. La première édition de celui-ci date de 2011. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Renaud (Denauw) pour les dessins et les couleurs. Il y a eu une série dérivée en 2 tomes : Crotales en 2014, par Renaud & Gihef, mettant en scène les personnages de Soldier Sun et de sa fille Agripa.


Une voiture avance sur une route traversant un champ de blé pour gagner une église totalement isolée. Soldier Sun et sa fille Agripa descendent de la voiture et s'avancent vers les trois individus en imperméable gris qui se tiennent debout sur le perron. La fille reste en retrait et le père discute avec les trois hommes. Ils lui indiquent que Jessica Blandy se trouve dans le village de leur communauté. Sun leur fait une offre de service pour l'éliminer : pas la peine, un guerrier qui tiendra le glaive du seigneur va venir et les débarrassera de cette femme. Sun abat les trois hommes avec son arme à feu, puis pénètre dans l'église. Sa fille trouve qu'il met beaucoup de temps pour juste allumer un cierge en souvenir de son épouse. Elle lève la tête et constate qu'il a également pavoisé le clocher avec le drapeau américain. Ils remontent en voiture et se dirigent vers la communauté de Corpus Christi où se trouve Jessica.



À la ferme de Corpus Christi, le frère Absalon, responsable de la petite communauté se tient devant le corps allongé du frère Liam, un tout jeune homme malade. Dans la pièce se trouvent également cinq femmes en habit sombre et strict, et Jessica Blandy. Rebecca, une jeune fille, entre et indique qu'il y a une infirmière qui loue une chambre chez Mister Sandau. Frère Absalon autorise Rebecca à aller cherche l'infirmière mais cette dernière ne devra en aucun cas toucher Liam, ni même l'approcher à moins d'un mètre. La jeune fille prend le canot à moteur et entre dans la maison de Sandau car la porte n'est pas fermée. Elle entend du bruit et se dirige vers la cave. Elle descend l'escalier et y trouve le propriétaire poings et pieds liés, avec un bâillon sur la bouche. Elle lui enlève, il la prévient, mais il est abattu d'une balle dans la tête par Blanche. Cette dernière demande à Rebecca ce qu'elle est venue chercher. Elle explique, et Blanche décide qu'elle sera cette infirmière. Dans son inconscience, Liam prononce le prénom de Rebecca. Blanche se dirige vers la communauté à bord du canot à moteur. Frère Absalon et Jessica sont sortis de la pièce où se trouve Liam et ils discutent. Elle le remercie de l'voir accueillie. Elle explique qu'elle n'est pas de bonne compagnie, qu'elle a l'impression parfois qu'elle entraîne le diable à sa suite. Ici, elle estime qu'elle a une chance de se faire oublier, mais sa présence en dérange certains. Absalon lui répond qu'elle ne passe pas inaperçue et qu'ils n'ont pas l'habitude de recevoir des étrangers. Mais il n'a pas oublié l'aide apportée par son père alors qu'ils tentaient de s'établir dans la région. C'est grâce à lui qu'ils ont pu acheter des terres et s'installer en paix. Plus loin, des garçons bêchent un champ sous le regard des filles et de Rafaele qui, lui, observe Abigaël.


Dès le premier tome, il est clairement indiqué sur la tranche que cette Route Jessica est en 3 tomes. Le lecteur s'attend donc à découvrir une fin en bonne et due forme, une résolution à l'intrigue principale et aux conséquences qui en découlent. Effectivement, le scénariste mène à leur terme les principaux fils narratifs. Qui a passé un contrat auprès de Soldier Sun et d'Agripa ? Que veut Carrington ? Quel sera le sort de Blanche ? Razza traîne--il encore dans les parages ? Le lecteur aura même la réponse à l'énigme : Qui a mordu dans la noix ? Le petit singe, la jolie dame ou l'homme velu ? Dans sa structure, le récit ressemble, même plus que les deux précédents, à un album classique de la série. Jessica Blandy retrouve une place principale dans le récit, sans être de toutes les pages : elle apparaît dans 27 pages sur 52. Elle constitue un élément essentiel dans la résolution des intrigues, mais elle n'accomplit pas tout toute seule, et certains personnages jouent également un rôle essentiel dans ces résolutions. Le lecteur retrouve également ce qui fait la personnalité de la série : des tueurs sans état d'âme au point d'en être anormaux par leur absence totale d'empathie, de la violence sèche sans volonté d'esthétisation, quelques éléments typiques des États-Unis comme cette communauté qui fait penser à des Amish acceptant un peu plus de technologie, ou encore les flamants roses de Miami, sans oublier la beauté irrésistible de Jessica, et une touche de surnaturel.



Le lecteur présume que le scénariste a écrit ce triptyque pour répondre à la demande du dessinateur, et peut-être des lecteurs. Comme d'habitude, il fait en sorte de donner de varier les environnements pour que Renaud puisse laisser s'exprimer son talent. Ainsi il découvre un champ de blé mordoré dans une case de la largeur de la page qui occupe la moitié de la page. Cette image a été réalisée à 95% en couleur directe, seule la silhouette de la voiture et celle de l'église sont détourées. Ce dessin communique bien la sensation d'immensité du paysage, de calme, avec une petite brise agitant les blés. En page 6, il voit la route en terre qui permet d'accéder à la ferme de la communauté. Par la suite, il se sent transporté sur le lac à bord du canot à moteur, dans la cave de frère Sandau avec ses murs en pierre, à nouveau dans les blés où Rafaele compte fleurette à Abigaël (une belle cachette), la cuisine modeste de la maison des parents d'Abigaël, le feuillage de la forêt aux abords de la ferme, les bancs très sommaires de l'église, cette étonnante vue générale de la ferme le soir avec un léger brouillard (planche 40), le vol de flamants rose au-dessus d'une belle pelouse bien entretenue, bien verte, cette grande demeure abandonnée dont les meubles sont recouverts par des draps. À chaque fois, l'artiste mêle détourage au trait très fin avec la mise en couleur directe de type aquarelle pour un rendu précis baignant dans une ambiance lumineuse adaptée, pour un effet émotionnel unique.


Renaud soigne tout autant les personnages et leur jeu d'acteur. Il suffit de regarder Soldier Sun pour ressentir sa force, la violence qu'il est prêt à faire parler, son expérience en la matière. Jessica Blandy est toujours aussi belle, sans même qu'elle s'en donne la peine, ce qui provoque à nouveau la chute d'un homme, sans qu'elle n'en ait rien voulu. Frère Absalon est vêtu d'habits simples et résistants, avec des postures qui dénotent un homme portant des responsabilités, ainsi qu'une vraie sollicitude. Blanche est toujours aussi théâtrale, à la fois dans son apparence très étudiée, sa coupe de cheveux si particulière, et toujours habillée de blanc. Carrington a les gestes de quelqu'un habitué à être obéi sans discuter, habitué au pouvoir que donne l'argent. Le lecteur note de petits gestes naturels qui en disent long : la tête courbée d'Absalon face à la maladie de Liam, le regard curieux et libre de Rafaele, les expressions trop assurées d'Agripa, l'agressivité du regard de Blanche, une main qui se pose sur le genou de Jessica, le regard matois et méchant de Carrington, etc.



Renaud à l'art et la manière de donner corps aux éléments du scénario, de les rendre réels et plausibles. Du coup, les bizarreries de l'intrigue ressortent plus fortement. Cette représentation réaliste amène le lecteur à s'interroger sur le choix fait par Dufaux de ne pas mettre en scène une communauté Amish, mais plutôt un ersatz. Surtout qu'il reprend un aspect bien rétrograde qui est celui de la place de la femme, mais sans développer de quelque manière que ce soit les tenants de la foi de cette communauté. Il y a aussi cette église perdue au milieu de champs immenses, en fait quasiment inaccessible aux fidèles. Une fois qu'il commence à s'interroger sur tel ou tel point de l'intrigue, le lecteur se trouve dans un mode où il a du mal à s'arrêter. Quel intérêt de faire intervenir le fils de Sandau si ce n'est pour rappeler que Blanche est prête à éliminer tout le monde, ce qu'on sait déjà ? Et d'ailleurs comment a-t-elle su quel produit injecter à Liam ? Et comment fait-elle pour continuer à marcher avec une balle dans la rotule ? D'un autre côté, le paradoxe de la présence du nom de Jessica Blandy sur la liste de personnes à abattre est levé de manière satisfaisante. Le scénariste ramène également Razza dans le récit, ce qui apporte une logique à ce triptyque, tout en faisant s'interroger sur l'étrange méthode qu'il fait mettre en œuvre pour se venger de Jessica. D'ailleurs, elle lui a fait quoi, déjà ? Puis arrivent les deux dernières pages, et le lecteur a du mal à y croire. Il ne s'agit pas seulement d'une fin ouverte, mais elle donne l'impression que c'est le début d'une nouvelle série dont il vient de lire le prologue en 3 tomes.


Ce troisième tome vient conclure cette courte saison consacrée à Jessica Blandy après la première série qui avait compté 24 tomes. Le lecteur a pris grand plaisir à retrouver les planches de Renaud dont la qualité ne cesse de croitre. Il est parti dans l'idée que le titre annonçait une histoire autour de Jessica sans qu'elle n'y participe forcément. Il a suivi deux équipes de tueur, Soldier Sun & Agripa d'un côté, Blanche de l'autre, travaillant pour deux commanditaires différents, avec des assassinats froids et méthodiques. Finalement Jessica Blandy est bien présente au temps présent du récit dès le deuxième tome, et elle finit même par se battre contre Blanche dans un combat physique de 4 pages. Finalement le scénariste révèle qui sont les commanditaires et quel est leur objectif respectif, tout en donnant l'impression de mettre en œuvre des artifices prêts à l'emploi sans les développer, et parfois même sans en tirer tout le parti possible.



vendredi 13 août 2021

La route Jessica - Tome 2 - Piment rouge

Sans respect, il n'y a que des perdants.

Ce tome fait suite à La route Jessica - Tome 1 - Daddy! (2009). C'est la deuxième partie d'un triptyque : il faut donc avoir commencé par le premier tome. La première édition de celui-ci date de 2009. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Renaud (Denauw) pour les dessins et les couleurs. L'histoire se termine dans La route Jessica - Tome 3 - Le désir et la violence (2011). Il y a eu une série dérivée en 2 tomes : Crotales en 2014, par Renaud & Gihef.

La femme nommée Jessica Blandy s'est arrêtée ici, à Taxco de Alarcón, une ville du Mexique. Elle prend un verre à une unique table sur une terrasse. Un homme en costume avec une mallette approche : il l'informe que l'adolescent Rafaele a rejoint la bande d'Anita Royola, dit Piment Rouge. Il va bientôt recevoir son premier contrat, et alors plus personne ne pourra le récupérer. Dans une autre ville du Mexique, Soldier Sun prend un verre avec un informateur. Celui-ci lui explique qui est Anita Royola, fille du gouverneur, enfance dorée, habile au fusil, mariée à vingt ans à un riche industriel décédé peu de temps après dans de mystérieuses circonstances. Personne n'ose lui tenir tête. Son frère El Presidio est mort dans des circonstances mystérieuses. Elle a été surnommée Piment Rouge car si on la caresse, les mains brûlent. Si on l'embrasse, la bouche est en feu. Et si on l'aime, on ne sera que cendres. Soldier Sun rejoint sa fille Agripa au marché, où elle est en train de regarder les piments rouges. Son père lui annonce que le terrain est miné, ça sera plus difficile qu'il ne le pensait. Il lui demande si elle a entendu parler d'une bande armée qui se fait appeler Atapulta.


La nuit dans une ville du Mexique, Rafaele est en train de passer un sinistre rite d'initiation : il doit recouvrir de terre un homme vivant allongé dans une fosse. Il ne parvient pas à accomplir cette tâche, car le jeune homme au fond de la tombe le regarde d'un air suppliant. Autour d'eux, de nombreuses croix en bois marquent l'endroit de tombes identiques avec l'inscription Atapulta peinte en rouge dessus. Anita Royola se réveille tout habillée sur son lit : elle a encore fait le même cauchemar, avec une tête de squelette portant du rouge à lèvres et un chapeau avec des marguerites. Elle entend qu'on l'appelle. Deux de ses gardes indiquent qu'un homme se tient devant la grille d'enceinte et veut lui parler. Soldier Sun lui fait signe en indiquant qu'il veut lui parler d'El Presidio. Royola prend le revolver de Peppe et s'approche de l'intrus en le menaçant depuis l'autre côté de la grille. Sun l'informe qu'il peut lui dire qui a tué son frère. Elle lui dit de passer par derrière, elle va l'attendre sous les arches. Sun obéit et il est attaqué par trois nervis. Il se défend plutôt bien en en assommant un d'entrée de jeu. Un autre a sorti un couteau et malgré son esquive, Sun se retrouve avec une estafilade superficielle à la joue, puis une autre au ventre. Il ramasse un tuyau que maniait un de ses agresseurs et s'apprête à les dérouiller, quand Royola l'interrompt. Il lui explique qu'il a besoin de son aide pour éliminer Jessica Blandy.

Le lecteur revient en sachant qu'il va assister à un nouveau carnage avec des tueurs assez particuliers. Soldier Sun reste un individu d'une quarantaine ou cinquantaine d'années, en excellente forme physique, sans un iota d'empathie pour les autres êtres humains, tuant de manière efficace et raisonnée : un professionnel rapide et compétent. Sa fille Agripa est tout aussi compétente, mais voue un culte à son père, relation malsaine quasi incestueuse. La coupe de cheveux de Blanche est toujours aussi impeccable, et son obsession pour les seringues est toujours aussi morbide. Elle montre, elle aussi, un signe de déséquilibre mental, en plus de tuer avec facilité. Comme à son habitude, Renaud aime bien dessiner les jolies femmes et le scénariste lui a cousu un récit sur mesure. Le lecteur retrouve donc Jessica Blandy le temps de courtes séquences : 6 pages sur un total de 54. Elle est toujours aussi svelte, avec un caractère posé, en étant ferme dans ses décisions. Elle ne change de toilette qu'une seule fois : 2 robes d'été. Agripa est habillée comme une allumeuse, comme une petite fille qui joue avec ses charmes. Anita Royola change de toilettes plus régulièrement, passant d'un jean avec un haut d'été, à un bikini riquiqui qu'elle n'hésite pas à enlever devant trois de ses hommes de main qui ne ressentent alors qu'une forte crainte, dépourvue de toute concupiscence. 


Avec les assassinats vient la violence, une composante présente depuis le début de la série. Cela commence dès la planche 5, avec cet individu enterré vivant, et ce jeune adolescent qui ne parvient pas à le regarder en face alors qu'il jette une pelletée de terre sur lui, et cet autre adolescent qui le menace d'une arme à feu. Ça continue avec le test de Soldier Sun : coups de poing, nez cassé, estafilade avec un couteau, coup de pied : les dessins de Renaud son factuels et secs comme à son habitude, avec une mise en scène qui établit la logique des déplacements de chacun, l'enchaînement des coups de ces 4 bagarreurs. Par la suite, Soldier Sun loge une balle dans la rotule d'un homme de Royola : du sang, une douleur intense visible sur le visage de l'homme au point qu'il est étonnant qu'il ne s'évanouisse pas. C'est d'ailleurs une des caractéristiques du scénario que de concevoir des moments visuels marquants, même en exagérant un peu la situation. Cela se remarque, parce que pour le reste la narration visuelle s'inscrit dans un registre naturaliste avec une légère touche touristique. Ainsi le lecteur éprouve des difficultés à croire qu'Anita va vraiment se baigner pour aller contempler des cadavres lestés de pierre en train de se décomposer dans l'eau. De même la pente du promontoire rocheux depuis lequel elle plonge semble un trop incliné pas assez à pic pour qu'elle ne risque pas de tomber sur les rochers plutôt que dans l'eau. Il en va de même pour Anita se tenant nue sur une plage après sa baignade, devant ses hommes de main, ou Salina Santilla contemplant des piments en train de sécher, en écho au surnom d'Anita Royola.

Jean Dufaux traite la psychologie de ses personnages un peu de la même manière. Déjà dans le tome précédent, il n'était pas facile de croire à la plausibilité de la relation entre Agripa et son père : l'admiration quasi incestueuse d'elle pour lui, le fait qu'il fasse équipe avec elle, la mettant en danger, et ayant une partenaire compétente mais aux réactions parfois immatures, ou étranges. Dans ce deuxième tome, il fait de même pour Anita et son admiration sans borne pour son père décédé. D'un côté, le lecteur veut bien se laisser entraîner parce qu'il a déjà eu l'exemple d'Agripa sous les yeux, et que ça fait partie implicitement de la suspension d'incrédulité consentie. D'un autre côté, il aurait apprécié que le scénariste prenne deux ou trois cases supplémentaires pour développer cette adulation de manière à la rendre plus fondée.


À ce rythme, il se dit que Blanche est partie pour révéler une relation du même type dans le prochain tome. Passé ces détails plus ou moins sensibles pour le lecteur, il se plonge dans la traque menée par Soldier Sun et sa fille pour éliminer Salina Santilla, comme cela avait été annoncé dans la dernière page du tome précédent.  Ce personnage est apparu pour la première fois dans Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema (1990), une aventure particulièrement éprouvante pour Jessica, et elle était revenue dans Jessica Blandy, tome 18 : Le Contrat Jessica (2000). Dans le même temps, les deux dernières apparitions de Jessica se déroulent au temps présent et le lecteur peut apprécier qu'elle aille mieux, qu'elle soit dans une phase constructive : elle a arrêté de boire, et elle veut retrouver son fils adoptif. Le lecteur se plonge donc avec plaisir dans la suite de cette histoire, bien tordue, avec des personnages abîmés et dangereux… jusqu'à la dernière page. Il reste interdit devant Soldier Sun décidant de ne pas éliminer Jessica Blandy dans l'avant-dernière page, en découvrant la suite de la liste des contrats dans la dernière page.

Pour le lecteur qui a suivi la série depuis le premier tome, c'est toujours un plaisir de retrouver les magnifiques planches de Renaud, toujours aussi convaincant pour représenter les femmes fatales, et pour emmener le lecteur dans des endroits magnifiques : la ville de Taxco sur un flanc de montagne, le marché alimentaires et ses étals, les arches du jardin de Royola, des plages pour touristes avec un bon budget, une plage privée, le car traversant un désert avec ses cactus, les piments à sécher, le magasin de vêtements, etc. Les scènes de violence sont malsaines à souhait, pour peu que le lecteur accepte de consentir un petit peu plus de suspension d'incrédulité, ou d'y mettre un peu du sien. Le récit exhale alors les saveurs vénéneuses que le lecteur est venu chercher.



jeudi 22 juillet 2021

La route Jessica - Tome 1 - Daddy!

Comprendre ce qui se cache derrière les apparences.


Ce tome fait suite à la série Jessica Blandy qui s'est achevée avec Jessica Blandy, Tome 24 : Les gardiens (2006). La première édition de cette bande dessinée date de 2009. C'est la première partie d'une trilogie réalisée par les mêmes auteurs que la série Jessica Blandy ; Jean Dufaux pour le scénario et Renaud (Denauw) pour les dessins et les couleurs. Elle compte 54 planches.


Dans un bel appartement avec balcon de Miami, par une belle fin d'après-midi ensoleillée, Agripa, une belle jeune femme nue, appelle son père Soldier Sun pour l'informer que tout s'est passé comme prévu, et qu'elle peut se débrouiller toute seule pour se débarrasser du corps, car il y a une pièce dans l'appartement où le locataire entrepose son matériel de bricolage. Elle va y trouver ce dont elle a besoin, mais ça va prendre du temps. Elle va commencer par les yeux car elle est superstitieuse : elle a toujours l'impression qu'ils la regardent quand elle travaille, ce qui la rend fébrile, peu sûre d'elle. Son père lui intime de se mettre au travail, et d'arrêter de se plaindre car elle sait bien que ça l'agace, et il ne voudrait pas la punir à nouveau. D'une voix hésitante, elle lui répond qu'elle aime bien quand il la punit. Soldier Sun raccroche et accepte le cocktail que lui apporte Molly, une belle femme blonde. Il en prend une gorgée et ils font l'amour.


Adam Pendler se trouve dans l'étude de Jeremy Cuzak et lui remet le dossier qu'il a constitué sur Jessica Blandy. Tout se trouve dans ce dossier, l'enquête s'est étalée sur plus de six mois. Certains témoignages se recoupent, d'autres ne mènent à rien. Il y a deux ans, miss Blandy a quitté New York. Elle était accompagnée de Gus Bomby, un ancien détective privé à qui on a retiré sa licence. Elle semblait souffrir de troubles psychiques assez graves qui nécessitaient une analyse suivie. Elle s'est adressée pour cela au docteur Bernardht qui possède un cabinet sur a cinquième avenue. Jusqu'au jour de son départ, elle s'y est rendue régulièrement, à raison de deux visites par semaine. Dans le dossier, se trouvent les premiers entretiens de Bernardht avec sa patiente. Il y a également un feuillet écrit par le psychothérapeute après le départ de sa patiente évoquant le fait que Jessica a recouvré la vue. Pendler continue : le soir même, une voiture a renversé Elisabeth, l'épouse de Bernardht, alors qu'elle se rendait au théâtre. Elle a succombé à ses blessures pendant son transport à l'hôpital, c'était un samedi. Pendler conclut : il a retrouvé la trace de Bernardht. Ce dernier se trouve à Miami, et il vient d'envoyer un de ses agents à l'appartement qu'il a loué sous le nom de J.H. Bains. L'individu toque à la porte et c'est Agripa qui lui ouvre en peignoir de bain. Il fait en sorte de rentrer à l'intérieur et parvient jusqu'à la chambre à coucher où il découvre les giclées de sang qui maculent les murs. Interloqué, il se retourne vers la jeune femme : elle tient une tronçonneuse d'une main ferme et assurée.



Après avoir réalisé ensemble une série en 3 tomes Vénus H. (2005-2008), Renaud & Dufaux reforment leur tandem pour revenir au personnage dont ils avaient réalisé 24 tomes de 1987 à 2006. Le début de récit fait comprendre que Jessica Blandy ne sera pas présente au centre du récit : elle n'apparaît effectivement que dans 5 pages. Au lieu de cela, le lecteur fait connaissance avec Adam Pendler, un détective, travaillant pour Jeremy Cuzak, lui-même travaillant pour monsieur Carrington qui veut mettre la main sur la jeune femme car il est convaincu qu'elle détient le secret de l'immortalité. Ce n'est pas la première fois qu'un élément surnaturel est inclus dans une aventure de cette héroïne. Il est d'ailleurs rapidement fait allusion à un autre élément de ce type : le personnage de Razza, déjà présent ou dont la présence se faisait sentir dans les tomes 15 à 17. Les notes du psychothérapeute indiquent que Jessica a également ressenti son influence dans les tomes 23 & 24. Certains éléments de la vie passée de l'héroïne sont évoqués, mais finalement il est possible de suivre l'intrigue sans rien en perdre, même sans avoir lu les tomes correspondants. Même la prise de contact avec Earl Memphis ne nécessite pas d'avoir lu Jessica Blandy, tome 16 : Buzzard Blues (1999) pour comprendre l'enjeu. En revanche, dans ce cas-là, le personnage semble un peu superficiel.


Malgré l'absence du personnage principal, le lecteur retrouve les principales caractéristiques de la série initiale, à commencer par les dessins précis et la sensation de se rendre dans plusieurs lieux chacun avec leurs caractéristiques propres. Renaud conjugue le détourage des éléments avec un trait encré fin et précis, et une mise en couleur à l'aquarelle, venant compléter chaque surface selon la méthode de la couleur directe. Alors qu'Agripa appelle son père, le lecteur voit le balcon de l'appartement à l'avant dernier étage d'un immeuble, apposé à une case d'une belle grande plage avec un unique palmier, et un grand parasol abritant un fauteuil dans le lointain, tout le contraste des cités bétonnées en bordure de mer, et d'un grand espace naturel. D'une séquence à l'autre, il peut ainsi apprécier l'aménagement de l'appartement de J.H. Bains, le luxe du bureau de Jeremy Cuzak avec les meubles (de magnifiques pieds en forme de rapace pour le bureau lui-même) et les colonnes décoratives, un petit pont au-dessus d'un ruisseau dans un parc, l'étendue gazonnée devant la mer avec les flamants roses, l'intérieur d'un club de jazz avec une fresque carrelée et des motifs de flamants roses, le cabinet très lumineux du psychothérapeute avec le paravent, les rues pleines de piétons de Miami, quelques pièces de la villa des Cuzak, etc. Comme d'habitude, il prend le temps de regarder les images car l'artiste ne se contente pas de poser des meubles et des décorations, du tout-venant ou du préfabriqué industriel : il fait œuvre de décorateur avec du goût. Il montre des lieux plausibles et habités, aménagés par des individus avec une personnalité, et attentifs à leur lieu de vie. De même, le lecteur peut prendre le temps de jeter un coup d'œil aux figurants : les jeunes hommes faisant un peu de musculation croisés par Agripa et son père, les clients du club de jazz, les anonymes sur les trottoirs, tous vêtus différemment, tous occupés avec leur interlocuteur, ou perdus dans leurs pensées.



Régulièrement, le regard du lecteur est attiré par un détail : le motif de chat sur le mur derrière un lit, les dents de la tronçonneuse, les nénuphars sur une pièce d'eau, les essences de végétaux correspondant bien à la flore de cette région du monde, un modèle de voiture, les copeaux de bois dans un grand pot de fleurs pour protéger la terre, la coupe de cheveux de Blanche, les lignes électriques aériennes et leurs poteaux, des modèles de chaussure dans une vitrine, etc. Renaud donne à voir bien plus que le strict nécessaire, sans le faire de manière ostentatoire ou démonstrative, sans alourdir la narration visuelle. Le lecteur éprouve la sensation d'évoluer dans chaque endroit, en côtoyant des personnes plausibles, différenciées, et souvent pas commodes. La mise en couleurs naturaliste apporte une ambiance lumineuse adaptée à chaque endroit, chaque moment de la journée, ainsi qu'un peu de relief, des ombres portées discrètes, à nouveau sans alourdir les cases, en phase parfaite avec les traits encrés. Le lecteur retrouve d'autres caractéristiques de la série initiale : des femmes parfois dévêtues, des relations sexuelles, des individus bien dérangés, des meurtres sadiques. D'ailleurs ça commence avec une jeune femme qui s'apprête à se débarrasser d'un cadavre à la tronçonneuse.


Le lecteur ne sait pas trop quoi attendre de cette histoire en trois parties. Il espère que cette nouvelle saison bénéficie d'une direction plus consistante que la fin de la série initiale. Il retrouve quelques-uns des tics d'écriture du scénariste, à commencer par le goût pour les scènes choc, même s'il vaut mieux ne pas trop s'interroger sur leur plausibilité. Il est peu probable qu'un individu louant son appartement, y stocke une tronçonneuse, une scie sauteuse en les laissant libres d'usage du locataire. Passée cette incongruité, le récit revient à des situations plus faciles à accepter. Un riche individu souhaite retrouver Jessica Blandy coûte que coûte et une deuxième faction rivale est tout aussi motivée pour y arriver avant, en faisant le nettoyage par le vide. Le lecteur retrouve ces individus ayant une représentation de la réalité en décalage avec la sienne, et avec ce qui passe pour être la normalité : monsieur Carrington faisant enfreindre les lois à ses employés grâce au pouvoir de son argent, Soldier Sun & sa fille Agripa assassinant sans vergogne. Même s'il ne donne pas accès aux pensées de ces deux personnages, le scénariste parvient à montrer la monstruosité de leur relation, sa dynamique malsaine et toxique, l'emprise du père sur sa fille totalement fascinée par son aura, et profitant de la validation que lui donne cette autorité pour tuer autrui. Le lecteur ne peut pas résister à la fascination morbide de voir ces individus agir pour atteindre leur objectif, débarrassés de toute empathie, se comportant de manière monstrueuse avec autrui, sans devoir supporter le moindre remord, la moindre once de culpabilité.


Pas sûr que le lecteur soit attiré par une couverture aussi sensationnaliste et racoleuse, pour découvrir une saison supplémentaire d'une série dont le personnage principal en est quasiment absent. S'il a lu la série initiale, un simple coup d'œil à l'intérieur suffit à lui faire sauter le pas : les pages sont magnifiques, et l'implication de Renaud est totale. Puis il apprécie de retrouver certains éléments constitutifs de la série initiale à commencer par les meurtres sadiques, les relations sexuelles, les individus pas très bien dans leur tête. Il ne sait pas trop s'il a envie de retrouver Jessica Blandy qui a l'air d'avoir réussi à laisser derrière elle une partie de ses traumatismes. En revanche il a retrouvé la sensation dérangeante provoquée par ces prédateurs efficaces et monstrueux.



lundi 5 juillet 2021

Jessica Blandy Tome 24 : Les gardiens

Les anges morts ne me font pas peur.

Ce tome fait suite à Jessica Blandy, Tome 23 : La chambre 27 (2004) qu'il est indispensable d'avoir lu avant, car c'est la deuxième partie de l'histoire débutée dans le tome précédent. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2006, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée et mise en couleurs par Renaud (Renaud Denauw). Elle compte 54 planches. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 7 qui contient les tomes 21 à 24. Ce tome est le dernier de la série. Cette dernière a connu un épilogue en 3 tomes intitulé La route Jessica, réalisé par les mêmes auteurs.

Dans la baie de new York, un cadavre flotte bloqué par un pilotis de bois, celui de Peter Lamax, un des cinq gardiens. À l'embarcadère du ferry, Edie Cox, une belle rousse élancée, attend assise sur un banc. Le ferry accoste, et les passagers descendent. Elle se mêle à la foule, avec une seringue à la main. Elle s'approche par derrière de l'un des passagers et le pique à l'omoplate, à travers ses habits. Il a brusquement un saignement de nez, et il s'écoule par terre. Edie Cox jette la seringue dans une corbeille de rue, et elle s'éloigne tranquillement, les mains dans les poches de son imperméable, la satisfaction d'un travail bien fait. Ailleurs, dans sa petite maison, Jessica Blandy a sorti une chaise sur la terrasse et elle regarde la mer, assise, tout en armant un pistolet : elle se méfie. Elle se lève : elle n'attend plus, elle a décidé de passer à l'action. Dans un petit café de New York, les trois autres gardiens encore vivants sont réunis pour faire le point : Knive, Samuel Horton, Victoria Charman. Ils commencent par évoquer le décès de Peter Lamax et de Ron Taylor. Ils n'ont plus de mission à proprement parle puisque leur commanditaire est décédé, et la résurrection de Missie Lizzie qu'ils devaient empêcher est advenue. Charman et Horton se rendent compte qu'ils ont tous les deux la même chanson en tête : Surf's up (1971) des Beach Boys.



Une fois la discussion terminée, Victoria Charman rentre chez elle à pied, et elle se rend compte qu'elle se retrouve dans une partie de la ville qu'elle ne connaît pas. Elle est prise à partie par trois voyous qui s'en prennent à elle, bien décidés à la violer avant de l'assassiner. Jessica Blandy intervient, pistolet à la main, car elle suivait Victoria depuis trois jours. Dans l'ombre, Edie Cox observe l'échauffourée, constatant que les agresseurs ne sont que des amateurs. Les deux femmes vont prendre un verre pour se remettre, et rencontrer Gus Bomby. Ce dernier se moque d'elles et de leurs croyances dans le retour surnaturel de Missie Lizzie, et les autres billevesées concernant la chambre 27. Il finit par indiquer qu'il a retrouvé la personne que Jessica l'avait chargé de dénicher : Ada Torrenson, la mère de l'enfant. Elle est d'ailleurs revenue à New York : elle accepte de les recevoir, mais ne parlera que s'ils ont un code ou un mot de passe à lui présenter.

Dernier album de la série et deuxième moitié du récit, dont la première n'était pas entièrement convaincante pour elle-même. Le lecteur attend donc des réponses satisfaisantes pour l'intrigue et une résolution convaincante. Le scénariste s'y attèle avec rigueur. Le lecteur peut donc rencontrer Missie Lizzie et assister à plusieurs de ses conversations. Les cinq gardiens lui sont présentés. Il est question de leur mission initiale, et de leur devenir, de la menace qu'ils représentent encore pour Missie Lizzie, de la résurrection de cette dernière, et des circonstances de sa mort, il y a de cela de nombreuses années. D'un côté, cet album ne vient pas mettre un terme aux aventures de l'héroïne, elle pourrait en avoir d'autres après ; de l'autre côté, le scénariste relie entre eux plusieurs éléments des tomes passés. Victoria Charman était apparue la fois précédente dans Jessica Blandy - tome 10 - Satan, ma déchirure (1994). Le nervi Oggie évoque les événements de Jessica Blandy, tome 21 : La Frontière (2002). Razza refait une apparition avec son singe Damastra, vus pour la dernière fois dans Jessica Blandy, tome 18 : Le Contrat Jessica (2000), personnage récurrent des tomes 15 à 18. Le mystérieux monsieur Chance fait également une apparition : c'est le commanditaire du tueur dans Jessica Blandy, tome 22 : Blue Harmonica (2003). Enfin, Dufaux assume totalement la dimension surnaturelle régulièrement présente, car cette histoire ne peut pas être rationnalisée par une maladie mentale, ou une forme d'hallucination collective.



Dès la première page, le lecteur plonge dans une ambiance particulière. Il retrouve bien sûr les dessins précis et méticuleux dont il a l'habitude. Au fil des pages, il peut ainsi admirer le panoramique sur les gratte-ciels de Manhattan vus depuis l'océan, le débarcadère et les bancs pour attendre, les rues désertes tard le soir avec ce passage sous une arche maçonnée, les différences d'aménagements entre les deux pubs, la circulation automobile avec les taxis Yellow Cab, les pièces monumentales avec la baie vitrée gigantesque de l'étage du gratte-ciel où se trouve Lizzie, un grand parc lors d'une promenade au coucher du soleil, une grande artère de New York de jour avec des étalages sur le trottoir, un hôtel de luxe avec sa décoration somptueuse. Il remarque également l'installation d'ambiances particulières, avec un travail personnel sur la couleur : les teinte rose orangée pour l'ouverture en extérieur, la lumière artificielle teintée de vert pour le second bar, le contraste entre ce rose en extérieur et ce vert en intérieur séparés par la baie vitrée dans le gratte-ciel où se trouve Lizzie, le retour du rose lors de la promenade dans le parc, des teintes dorées dans le palace, et une approche plus naturaliste dans la dernière séquence. Il n'y a que le dessin en pleine page de la planche 17 qi semble un peu fade : les ombres chinoises des gratte-ciels, contre le coucher de soleil, avec des rectangles lumineux pour les bureaux encore allumés.

Le lecteur retrouve toujours avec plaisir la silhouette élancée et élégante de l'héroïne, et aimerait bien la réconforter au lit comme le fait Victoria. Le dessinateur reste du côté de l'érotisme discret, montrant la nudité, sans gros plan, mettant en avant la douceur et l'attention que se portent les deux amantes. Il retrouve également Gus Bomby et sa dégaine un peu crado. Il fait connaissance avec Missie Lizzie dont l'aura n'est pas si impressionnante que ça. Il observe les personnages secondaires et les figurants, Renaud soignant chaque individu, par exemple les bagues de l'un des agresseurs de Victoria, ainsi que le reste de ses vêtements, les quelques tenues de Jessica, toujours aussi élégante, le costume coûteux de l'oncle de Lizzie, etc. Il fait connaissance avec une nouvelle femme : Edie Cox, une belle rousse très mince. Elle exerce le métier de tueuse à gages. Renaud l'a affublée d'une chevelure bouclée, très ondulée, et bizarrement volumineuse. Dufaux développe sa personnalité pour en faire un personnage complexe. Elle n'est pas infaillible, elle sent bien qu'elle ne maîtrise pas la situation, et qu'elle n'a pas le dessus sur la jeune Lizzie. Elle évoque également son absence de relation sexuelle, les hommes sentant qu'elle n'aime pas s'abandonner, oublier, crier. Elle éprouve la sensation que son corps devient froid et que personne ne parvient à la réchauffer, pas même elle-même avec ses propres caresses. La couverture promet un baiser entre elle et Jessica : il a bien lieu. Le lecteur perçoit bien la dimension métaphorique : Edie se réchauffe au contact de Jessica pleine de vie.



En fonction de sa sensibilité, le lecteur est plus ou moins intéressé par cette histoire de petite fille revenant comme une incarnation démoniaque. Le scénariste ne ménage pas ses effets avec une assassin qui travaille avec des seringues emplies de poison, une agression de rue très malsaine, un meurtre au pistolet à bout portant, un mystérieux gugusse qui remet à Jessica Blandy, bien opportunément, un bouton et un bout de phrase (dont le scénariste a du mal à se souvenir car ce n'est pas le même qu'en page 12, quand elle le réutilise en page 31), et même un commando d'une dizaine de mercenaires dont un équipé d'un bazooka… dont il ne se sert pas finalement. Ça fait quand même un peu bizarre : un agrégat de trucs choquants et cools, mais très hétéroclites. Comme à son habitude, Dufaux intègre une chanson à cette histoire : Surf's up, des Beach Boys. Il laisse toute latitude au lecteur pour établir les liens pouvant exister entre elle et son histoire. Pourtant, sous cette surface de bric et de broc, il subsiste des comportements très malsains. Visiblement Edie Cox commence à porter le fardeau de son métier : mettre fin à des vies humaines. Jessica Blandy a conservé sa sérénité grâce aux trous dans sa mémoire provoqués dans le tome 22, et c'est sa capacité d'empathie qui lui permet d'avancer dans les épreuves. Le thème de fond de la série, entre déviance mentale et chaleur humaine, reste bien présent, mais le lecteur doit faire l'effort de le considérer sous une intrigue clinquante.

Dernier tome de la série : les créateurs tiennent plusieurs de leurs promesses. La narration visuelle est toujours aussi immédiatement accessible, et discrètement sophistiquée. L'intrigue entamée dans le tome précédent arrive à son terme, en répondant à toutes les questions. Le scénariste a décidé d'assumer franchement les éléments surnaturels, qui ne peuvent plus être interprétés par des phénomènes psychologiques, ce qui peut plus ou moins plaire au lecteur, certains événements étant trop beaux pour être vrais, comme l'aide apporté par monsieur Chance.



mardi 27 octobre 2020

Jessica Blandy, tome 16 : Buzzard Blues

 

Le reflet de ce qui est déjà inscrit en vous


Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 15 : Ginny d'avant (1998) qu'il vaut mieux avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 1999, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle compte 46 planches. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 5 - Magnum Jessica Blandy intégrale T5 qui contient les tomes 14 à 17.


Jessica Blandy conduit sa voiture au soleil couchant, sur une route déserte longeant une grande étendue d'eau dans un état du Sud. La radio diffuse du blues, celui de l'artiste appelé Buzzard, avec des paroles évoquant le fait que la paysage n'est qu'un reflet de ce que l'on souhaite découvrir, de ce qui est déjà inscrit dans le voyageur. Sur le porche d'une maison en bois, une vieille femme afro-américaine chante un blues, pendant que son compagnon l'accompagne au banjo. Jessica arrive à sa destination, descend de voiture et se rend dans le bar de la ville. Elle demande où elle peut trouver la maison d'Earl Memphis, dit le Buzzard. Le barman lui répond, mais les clients la regardent bizarrement. À la nuit tombante, Benny et Dan Calder sont descendus de leur voiture en laissant le conducteur attendre à l'intérieur. Ils sont tous les deux armés d'un fusil et décident de se séparer pour retrouver Bud Busky. Dan entend le hennissement d'un cheval et s'avance prudemment, prêt à faire feu. Il découvre un magnifique cheval blanc dans une clairière, qui se remet à hennir. Soudain, il entend un coup de feu : il se met à courir dans cette direction pour savoir sur quoi Benny a tiré. Il le retrouve mort, pendu à un arbre. Il entend alors le klaxon de leur voiture en continu. Il y court et découvre le conducteur mort, affalé sur le volant et sur l'avertisseur sonore.


Alors que le ciel est toujours chargé d'orage, Jessica Blandy a atteint la demeure d'Earl Memphis, s'est garée devant et lit la note sur la porte. Earl Memphis en a eu assez d'attendre et il est parti à un rendez-vous. Jessica Blandy peut aller demander la clé en frappant à la porte de la grange et Peck lui donnera en la glissant sous la porte, ce qu'elle fait. Elle rentre dans la maison et se couche dans le lit de la chambre des invités pour la nuit, nue comme à son habitude. Elle est réveillée le lendemain par Earl Memphis habillé, avec un fusil dans a main, et en train d'admirer son corps. Elle le prend à parti mais sans l'émouvoir, sans obtenir d'excuse. Elle va prendre un bain dans la pièce d'eau, et cette fois-ci elle est interrompue par M'am Lizzy, elle non plus pas gênée par sa nudité. Lizzy ajoute même que Jessica va plaire au vieux, en parlant d'Earl Memphis. Enfin, Jessica va prendre son petit-déjeuner avec Earl Memphis et lui explique qu'elle est venue pour l'interviewer, mais aussi pour savoir d'où lui est venue l'inspiration pour parler de Razza dans une de ses chansons.




Dans le tome précédent, Jessica Blandy arrivait dans une petite ville à l'invitation d'une ancienne amie, inquiète du fait de la survenance de plusieurs décès violents sans explication. L'histoire évoquait l'existence d'un mystérieux personnage appelé Razza à l'influence maléfique, une sorte d'individu à l'aura surnaturelle très floue. Lorsque Jessica indique qu'elle souhaite en savoir plus sur Razza, le lecteur comprend que cette histoire contient elle aussi une touche surnaturelle. En fonction de sa sensibilité, il peut s'en offusquer parce que le scénariste va mettre à profit cet élément non rationnel pour s'affranchir pour partie des contraintes de logique et de cohérence, ou il peut l'accepter en l'état en sachant que cela autorisera des situations angoissantes peu probables. D'une certaine manière, l'existence de ce personnage libère Dufaux de devoir tout expliquer. Un exemple : qui a pendu Benny à un arbre dans la forêt, comment ? Peu importe : l'important est dans la mise en scène macabre. D'ailleurs qu'est-ce que ce canasson vient faire là ? Peu importe : c'est un symbole, une allégorie de la folie galopante, hurlante à chaque fois qu'un personnage est confronté à une manifestation de violence hors de contrôle. Sous réserve d'accepter de passer en mode métaphorique, ou de savourer les choses comme elles sont, le lecteur ressent ces moments irrationnels comme étant l'expression de l'irrationalité de l'être humain, que ce soit ses émotions qui prennent le dessus, ou une réaction primaire dictée par son cerveau reptilien, ou encore une manifestation de son inconscient, ou encore le diktat d'un archétype de l'inconscient collectif. Avec un de ces principes en tête, le lecteur retrouve la touche de folie qui était présente dans les premiers tomes, celle qui anime l'être humain à son insu, qui rend un comportement horrible par son anormalité.


De fait, l'intrigue recèle plusieurs sorties de la normalité. Certaines sont évidentes : la manifestation du cheval, le frère fou d'Earl Memphis, la voyante, le suicide pendant l'interrogatoire, les individus entendant ou voyant Razza. D'autres sont plus subtiles : le décalage entre ce que Jessica considère comme normal et ce qu'Earl Memphis considère comme normal (la regarder nue comme étant un droit), la puissance d'évocation du blues, la dette que Stella est persuadée qu'elle doit payer. L'intrigue entraîne le lecteur dans un microcosme plausible et réaliste : le musicien qui essaye d'emballer tout ce qui passe à sa portée comme un vieux beau, la méfiance entre les différentes communautés, la défiance vis-à-vis d'un ancien détenu, l'hostilité envers les forces de l'ordre. Le scénariste ne force rien de tout ça, restant dans les antagonismes ordinaires. Du coup, la composante surnaturelle s'apparente encore plus à une métaphore qu'à des conventions du genre horrifique à prendre au premier degré, ou à des facilités pour scénariste paresseux. Comme d'habitude, les dessins de Renaud sont au diapason du récit. Le lecteur est direct plongé dans cette région des États-Unis avec la première page : la teinte orangée du ciel, se reflétant sur l'étendue d'eau, les arbres décharnés sans feuille, la maison de maître abandonnée. Bienvenu dans le Sud.




Par la suite, le lecteur retrouve l'urbanisme très aéré des villes américaines quand Jessica Blandy va demander son chemin dans le bar. En planche 3 et suivantes, l'artiste prend soin de représenter une végétation qui correspond aux essences présentes dans cette région du monde. La mise en couleurs a conservé les nuances évidentes dans le tome précédent. Elle complète les dessins, nourrit les contours des formes délimités par le trait encré très fin, sans entrer en compétition avec, sans alourdir les cases. Dans le même temps, le lecteur imagine ce que serait une planche avant la mise en couleurs et perçoit bien ce qu'elle apporte. Les dessins présentent plusieurs aperçus de la maison d'Earl Memphis et de sa grange, permettant de se faire une bonne idée de l'extérieur comme de l'intérieur de la propriété. Le lecteur regarde quelques ouvriers travailler aux champs. Il se tient devant les mobil homes de la population défavorisée. Il regarde le cyclone se déplacer et tout détruire sur son passage. Comme à son habitude, Renaud met en œuvre une direction d'acteurs de type naturaliste, l'état d'esprit des personnages pouvant se voir dans leurs postures et leur visage. Le lecteur ressent bien l'hostilité passive des clients du bar regardant Jessica Blandy, le début de gêne de Jessica se trouvant nue devant M'am Lizzy alors qu'elle n'est pas pudique, la méfiance d'une mère et d'une fille afro-américaine en voyant un conducteur les observer depuis sa voiture en passant, l'effroi qui gagne progressivement le détenu interrogé par la police, la résignation de la mère de Bud Busky alors que son interlocuteur commence à user de la violence pour l'intimider.


En 3 pages, le lecteur est déjà immergé dans le récit : le trajet en voiture de Jessica, son premier contact avec la population locale, la mort bizarre de Benny. Il constate que comme la plupart du temps, Jessica Blandy n'exerce pas son métier d'écrivaine, et que l'interview pour un article n'est qu'un prétexte. Il note également que cette fois-ci elle est proactive dans le sens où elle a pris l'initiative de contacter Earl Memphis pour en savoir plus sur Razza plutôt que de juste se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment. Pour autant, elle reste un personnage parmi d'autres qui ne résout rien à elle toute seule, qui n'incarne pas un héros salvateur. Au-delà des comportements violents ou excessifs et de l'agressivité banale et ordinaire, la dynamique du récit repose sur un amour malencontreux, un crime banal, une volonté de vengeance. D'une certaine manière, il s'agit d'un fait divers, d'une histoire qui tourne mal parce que l'être humain est soumis à la survenance du mal (l'influence de Razza) contre lequel il n'a pas de défense. Il ne s'agit pas du poids d'une condition sociale, d'un milieu défavorable, mais plus d'une fatalité implacable, celle qui hante le blues.


La narration visuelle de Renaud est toujours aussi impeccable, sans affèterie ni effets de manche, emmenant le lecteur dans des lieux réalistes et consistants, le faisant côtoyer des personnages plausibles et humains. Jean Dufaux continue d'utiliser un personnage qui ne se fait sentir que par sa présence, amenant une touche de surnaturel. S'il ne se braque pas sur ce dispositif narratif, le lecteur se rend compte qu'il concourt à ramener la folie destructrice qui hantait les criminels des premiers tomes, ramenant paradoxalement plus de réalisme dans les événements et les comportements.



vendredi 25 septembre 2020

Jessica Blandy, tome 15 : Ginny d'avant

Le fléau est sur la ville.

Ce tome fait suite à Jessica Blandy - tome 14 - Cuba ! (1998) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 1998, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle compte 46 planches. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 5 - Magnum Jessica Blandy intégrale T5 qui contient les tomes 14 à 17.

Jessica Blandy a pris l'avion pour se rendre à l'invitation d'une ancienne amie : Meg. Elle descend de l'avion et Meg la repère facilement grâce à sa silhouette inchangée par rapport à l'époque où elles avaient toutes les deux 17 ans. Meg emmène son amie jusqu'à sa voiture et commence à lui expliquer pourquoi elle lui a demandé de venir. Tout a commencé en février avec l'incendie de la manufacture. Certains ouvriers ont pensé que c'était Hogan, le propriétaire qui aurait mis lui-même le feu à l'atelier principal. Le lendemain, son cadavre a été retrouvé dans sa voiture qui avait versé dans un ravin. Le soir-même, le mannequin servant à exposer les robes de mariée s'est mis à briller dans la vitrine, sans raison apparente, sans explication rationnelle, phénomène qui se reproduit chaque nuit. Ce mannequin est surnommé Ginny, parce qu'il rappelle une fille qui avait vécu dans cette ville et dont tous les garçons du coin en étaient fous. Un jour, elle a disparu et personne n'a jamais su ce qu'elle était devenue. Deux mois après l'accident d'Hogan, Fletch un habitué et un brave type travaillant pour la mairie est entré dans son bar habituel et a ouvert le feu sur les clients. Il a gardé la dernière balle pour lui et s'est sauter le caisson. Il n'a donné aucune explication de son geste. Il a juste prononcé ces mots : le fléau est sur la ville.

Meg gare sa voiture devant chez elle en indiquant que son mari Billy a lui aussi entendu la dernière phrase de Fletch car il était dans le bar. Meg présente Jessica Blandy à son mari. Celui-ci lui parle de son patron Ryan Dougby. Un jour, ce dernier a reçu une boîte en carton au bureau, que sa secrétaire lui a apportée. Il l'a ouverte, et est devenu tout pâle. Il s'est levé, s'est habillé pour sortir, et est parti en emmenant la boîte et son mystérieux contenu. Le soir, il a téléphoné à Billy pour lui dire qu'il ne reviendrait plus au bureau, car de toute façon le fléau les emporterait tous. Puis, il s'est pendu dans sa chambre. La boîte et son mystérieux contenu n'ont jamais été retrouvés. Meg raconte ensuite comment le pompier Tobby s'est jeté dans le feu du haut de la grande échelle à la fin d'une intervention. La nuit, Bambing, un sans domicile fixe, se rend devant la vitrine des robes de mariée pour admirer le mannequin Ginny en train de briller. Le lendemain, Meg emmène Jessica Blandy devant l'épave d'un bateau où ont été retrouvés les corps de sept adolescents (5 garçons, 2 filles), morts d'overdose, avec une inscription relative au fléau.



Comme à chaque tome, l'horizon d'attente du lecteur est conditionné par les caractéristiques récurrentes de la série. Il en retrouve la plupart : un environnement nord-américain, une touche d'érotisme, Jessica enquêtant sur des morts sordides, des comportements anormaux apparaissant monstrueux. Le lecteur remarque rapidement que la mise en couleur a franchi un palier d'élégance. Béatrice Monnoyer continue d'utiliser des aplats de couleurs pour les surfaces détourées d'un trait fin et précis par Renaud. Elle se lance dans un rendu peint pour les arrière-plans, avec plus de confiance que dans le tome précédent, et peut-être plus d'expérience. Cela devient évident à partir de la planche 5, avec une pelouse verte qui contient des reflets jaune. Il ne s'agit plus d'un coloriage qui permet de refléter la couleur réelle et de faire ressortir les formes détourées les unes par rapport aux autres, il s'agit d'apporter des informations supplémentaires (une partie plus soumise au soleil) qui ne se limitent pas aux traits de contour ou à des effets spéciaux comme les flammes. Cet apport se retrouve avec évidence sur la planche 7 où le reflet de l'eau se retrouve dans le camaïeu du ciel alors que Jessica et Meg observent la silhouette du navire échoué au loin. La coloriste réalise des magnifiques cieux marins tout du long de cette promenade. Au fil des pages, le lecteur admire un ciel bleu traversé de reflets orange, une mer émeraude avec un ciel grisâtre, un coucher de soleil embrasé, la terre des champs avec des reflets roux.

La complémentarité entre les couleurs et les traits encrés est étonnante. Renaud est toujours aussi précis et minutieux dans ses cases : il est visible qu'il a délimité des zones avec moins de traits, avec l'intention que la coloriste les habille. Il continue de prendre en charge tous les autres éléments d'information visuelle, y compris les textures. Le lecteur ressent la frontière définissant la nature de la complémentarité entre les deux artistes. Chaque personnage dispose d'une apparence spécifique, souvent élégante, et de tenues vestimentaires appropriées aux conditions climatiques, à son occupation, à son profil socioculturel. Jessica Blandy est toujours aussi bien habillée, et séduisante, sans être vulgaire ou aguichante, un peu glaciale parfois. L'érotisme est présent à trois reprises avec une femme dénudée, très léger. Le jeu des acteurs est naturaliste, avec des postures variées et parlantes, et des expressions de visage sans exagération qui amènent parfois le lecteur à se demander ce que pensent vraiment les personnages en train de s'exprimer.

L'un des grands plaisirs de cette série est de pouvoir se projeter dans les différents lieux où se déroule l'histoire, de profiter du talent de l'artiste pour la description précise et réaliste. Dès la première page, le lecteur constate que l'exactitude tient à cœur de Renaud : les fixations des anneaux de verre sur la terrasse de l'aéroport sont techniquement irréprochables. Par la suite, le lecteur se projette avec plaisir dans plusieurs endroits : la rue de desserte bordée de pavillons dont celui de Meg, le champ s'étendant à perte de vue avec des meules de foin de ci de là, la grande terrasse de la maison de Meg avec une table pour manger dehors, la magnifique piscine de la demeure des parents de Loomie Max (une case de la largeur de la page, somptueuse, on n'a qu'une envie : s'assoir dans un transat), le diner sans panache où Jessica Blandy offre un café à Bambing, la ruelle pavée où se déroule l'agression, les pièces de la demeure de Razza et sa piscine, etc. La mise en scène est tout aussi limpide et factuelle, avec des séquences mémorables. L'artiste rehausse la démarche factuelle de sa narration par une mise en scène clinique qui fait ressortir l'étrangeté ou l'horreur de ce qui est montré. En voyant l'habitué tirer sur les clients avec son fusil à canon scié, le lecteur a l'impression de vivre un fait divers, ressentant toute l'horreur de cette tuerie arbitraire. Il éprouve l'impression d'accompagner Meg et Jessica sur la plage, de lever les yeux pour regarder passer une mouette. En tournant une page, il se retrouve dans un cimetière de nuit, à attendre de voir ce que Bambing va trouver dans un cercueil. Comme Dougby, il est troublé par la nudité de Ginny sur la plage. Il est pris à la gorge par la monstruosité du comportement d'un groupe d'individus quand ils commettent un crime abject, et dans le même temps il voit bien à quel point c'est plausible, possible comme en atteste les faits divers. Ce mode de narration visuelle produit également un effet étrange pour les éléments inexpliqués comme la meute de chiens sauvages qui se retrouvent silencieux devant la maison de Meg de nuit, ou la brillance inexplicable du mannequin dans la vitrine.



Avec cette histoire, Jean Dufaux assume pleinement une composante chronique de la série et parfois sous-entendue : une touche de surnaturel. Il n'y aura pas d'explication à la brillance du mannequin : c'est comme ça. Il n'y aura pas d'explication à la mort d'un personnage dans la piscine de la demeure de monsieur Razza : c'est comme ça. Pareil pour le comportement de la meute de chiens. Ce parti pris narratif peut agacer : le lecteur peut y voir un raccourci facile qui dédouane l'auteur de raconter une intrigue cohérente où tout est expliqué de manière rationnelle. Dans ce cas-là, il est vraisemblable que ce tome le convainc d'abandonner la série. Il est également possible de considérer que cette part d'irrationnel est le reflet ou la matérialisation de ce que le comportement humain peut avoir d'irrationnel en étant le jouet des émotions, un petit peu comme peu le faire Stephen King dans ses romans, toute proportion gardée. Sous réserve d'accepter cet outil narratif (la touche de surnaturel), le lecteur se rend compte que la série a retrouvé ses racines : confronter des êtres humains (dont Jessica Blandy) à des comportements irrationnels. Avec ce point de vue en tête, la série retrouve sa richesse thématique : l'individu qui commet un geste irréparable inexplicable et incompréhensible (mettre le feu à son usine, tirer dans la foule et se suicider..), imposer sa volonté par la force, l'usage des armes à feu, la culpabilité qui ronge le coupable mais aussi son entourage. Toute la saveur malsaine de la série est de retour : anormalité, comportement aberrant, violence infligée aux autres et à soi-même, irrationnalité.

Ce quinzième tome amène une évolution dans la série. Renaud est de plus en plus soigneux dans ses dessins combinant une précision remarquable avec une lisibilité optimale, la collaboration avec la coloriste gagnant également en sophistication. Jean Dufaux s'éloigne du simple polar réaliste avec une intrigue logique, en utilisant un élément surnaturel qui lui permet de s'affranchir d'un déroulement logique et cartésien. Cela ne peut pas être du goût du tous les lecteurs, mais il utilise cet outil avec élégance, pour des séquences malsaines qui mettent mal à l'aise, sans avoir besoin de verser dans le gore ou de mettre en scène des monstres folkloriques. L'être humain est beaucoup plus monstrueux.