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mercredi 1 septembre 2021

La route Jessica - Tome 3 - Le désir et la violence

Les souvenirs, ça encombre.


Ce tome est le dernier de ce triptyque qu'il faut avoir commencé avec le premier : La route Jessica - Tome 1 - Daddy!, suivi par La route Jessica - Tome 2 - Piment rouge. La première édition de celui-ci date de 2011. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Renaud (Denauw) pour les dessins et les couleurs. Il y a eu une série dérivée en 2 tomes : Crotales en 2014, par Renaud & Gihef, mettant en scène les personnages de Soldier Sun et de sa fille Agripa.


Une voiture avance sur une route traversant un champ de blé pour gagner une église totalement isolée. Soldier Sun et sa fille Agripa descendent de la voiture et s'avancent vers les trois individus en imperméable gris qui se tiennent debout sur le perron. La fille reste en retrait et le père discute avec les trois hommes. Ils lui indiquent que Jessica Blandy se trouve dans le village de leur communauté. Sun leur fait une offre de service pour l'éliminer : pas la peine, un guerrier qui tiendra le glaive du seigneur va venir et les débarrassera de cette femme. Sun abat les trois hommes avec son arme à feu, puis pénètre dans l'église. Sa fille trouve qu'il met beaucoup de temps pour juste allumer un cierge en souvenir de son épouse. Elle lève la tête et constate qu'il a également pavoisé le clocher avec le drapeau américain. Ils remontent en voiture et se dirigent vers la communauté de Corpus Christi où se trouve Jessica.



À la ferme de Corpus Christi, le frère Absalon, responsable de la petite communauté se tient devant le corps allongé du frère Liam, un tout jeune homme malade. Dans la pièce se trouvent également cinq femmes en habit sombre et strict, et Jessica Blandy. Rebecca, une jeune fille, entre et indique qu'il y a une infirmière qui loue une chambre chez Mister Sandau. Frère Absalon autorise Rebecca à aller cherche l'infirmière mais cette dernière ne devra en aucun cas toucher Liam, ni même l'approcher à moins d'un mètre. La jeune fille prend le canot à moteur et entre dans la maison de Sandau car la porte n'est pas fermée. Elle entend du bruit et se dirige vers la cave. Elle descend l'escalier et y trouve le propriétaire poings et pieds liés, avec un bâillon sur la bouche. Elle lui enlève, il la prévient, mais il est abattu d'une balle dans la tête par Blanche. Cette dernière demande à Rebecca ce qu'elle est venue chercher. Elle explique, et Blanche décide qu'elle sera cette infirmière. Dans son inconscience, Liam prononce le prénom de Rebecca. Blanche se dirige vers la communauté à bord du canot à moteur. Frère Absalon et Jessica sont sortis de la pièce où se trouve Liam et ils discutent. Elle le remercie de l'voir accueillie. Elle explique qu'elle n'est pas de bonne compagnie, qu'elle a l'impression parfois qu'elle entraîne le diable à sa suite. Ici, elle estime qu'elle a une chance de se faire oublier, mais sa présence en dérange certains. Absalon lui répond qu'elle ne passe pas inaperçue et qu'ils n'ont pas l'habitude de recevoir des étrangers. Mais il n'a pas oublié l'aide apportée par son père alors qu'ils tentaient de s'établir dans la région. C'est grâce à lui qu'ils ont pu acheter des terres et s'installer en paix. Plus loin, des garçons bêchent un champ sous le regard des filles et de Rafaele qui, lui, observe Abigaël.


Dès le premier tome, il est clairement indiqué sur la tranche que cette Route Jessica est en 3 tomes. Le lecteur s'attend donc à découvrir une fin en bonne et due forme, une résolution à l'intrigue principale et aux conséquences qui en découlent. Effectivement, le scénariste mène à leur terme les principaux fils narratifs. Qui a passé un contrat auprès de Soldier Sun et d'Agripa ? Que veut Carrington ? Quel sera le sort de Blanche ? Razza traîne--il encore dans les parages ? Le lecteur aura même la réponse à l'énigme : Qui a mordu dans la noix ? Le petit singe, la jolie dame ou l'homme velu ? Dans sa structure, le récit ressemble, même plus que les deux précédents, à un album classique de la série. Jessica Blandy retrouve une place principale dans le récit, sans être de toutes les pages : elle apparaît dans 27 pages sur 52. Elle constitue un élément essentiel dans la résolution des intrigues, mais elle n'accomplit pas tout toute seule, et certains personnages jouent également un rôle essentiel dans ces résolutions. Le lecteur retrouve également ce qui fait la personnalité de la série : des tueurs sans état d'âme au point d'en être anormaux par leur absence totale d'empathie, de la violence sèche sans volonté d'esthétisation, quelques éléments typiques des États-Unis comme cette communauté qui fait penser à des Amish acceptant un peu plus de technologie, ou encore les flamants roses de Miami, sans oublier la beauté irrésistible de Jessica, et une touche de surnaturel.



Le lecteur présume que le scénariste a écrit ce triptyque pour répondre à la demande du dessinateur, et peut-être des lecteurs. Comme d'habitude, il fait en sorte de donner de varier les environnements pour que Renaud puisse laisser s'exprimer son talent. Ainsi il découvre un champ de blé mordoré dans une case de la largeur de la page qui occupe la moitié de la page. Cette image a été réalisée à 95% en couleur directe, seule la silhouette de la voiture et celle de l'église sont détourées. Ce dessin communique bien la sensation d'immensité du paysage, de calme, avec une petite brise agitant les blés. En page 6, il voit la route en terre qui permet d'accéder à la ferme de la communauté. Par la suite, il se sent transporté sur le lac à bord du canot à moteur, dans la cave de frère Sandau avec ses murs en pierre, à nouveau dans les blés où Rafaele compte fleurette à Abigaël (une belle cachette), la cuisine modeste de la maison des parents d'Abigaël, le feuillage de la forêt aux abords de la ferme, les bancs très sommaires de l'église, cette étonnante vue générale de la ferme le soir avec un léger brouillard (planche 40), le vol de flamants rose au-dessus d'une belle pelouse bien entretenue, bien verte, cette grande demeure abandonnée dont les meubles sont recouverts par des draps. À chaque fois, l'artiste mêle détourage au trait très fin avec la mise en couleur directe de type aquarelle pour un rendu précis baignant dans une ambiance lumineuse adaptée, pour un effet émotionnel unique.


Renaud soigne tout autant les personnages et leur jeu d'acteur. Il suffit de regarder Soldier Sun pour ressentir sa force, la violence qu'il est prêt à faire parler, son expérience en la matière. Jessica Blandy est toujours aussi belle, sans même qu'elle s'en donne la peine, ce qui provoque à nouveau la chute d'un homme, sans qu'elle n'en ait rien voulu. Frère Absalon est vêtu d'habits simples et résistants, avec des postures qui dénotent un homme portant des responsabilités, ainsi qu'une vraie sollicitude. Blanche est toujours aussi théâtrale, à la fois dans son apparence très étudiée, sa coupe de cheveux si particulière, et toujours habillée de blanc. Carrington a les gestes de quelqu'un habitué à être obéi sans discuter, habitué au pouvoir que donne l'argent. Le lecteur note de petits gestes naturels qui en disent long : la tête courbée d'Absalon face à la maladie de Liam, le regard curieux et libre de Rafaele, les expressions trop assurées d'Agripa, l'agressivité du regard de Blanche, une main qui se pose sur le genou de Jessica, le regard matois et méchant de Carrington, etc.



Renaud à l'art et la manière de donner corps aux éléments du scénario, de les rendre réels et plausibles. Du coup, les bizarreries de l'intrigue ressortent plus fortement. Cette représentation réaliste amène le lecteur à s'interroger sur le choix fait par Dufaux de ne pas mettre en scène une communauté Amish, mais plutôt un ersatz. Surtout qu'il reprend un aspect bien rétrograde qui est celui de la place de la femme, mais sans développer de quelque manière que ce soit les tenants de la foi de cette communauté. Il y a aussi cette église perdue au milieu de champs immenses, en fait quasiment inaccessible aux fidèles. Une fois qu'il commence à s'interroger sur tel ou tel point de l'intrigue, le lecteur se trouve dans un mode où il a du mal à s'arrêter. Quel intérêt de faire intervenir le fils de Sandau si ce n'est pour rappeler que Blanche est prête à éliminer tout le monde, ce qu'on sait déjà ? Et d'ailleurs comment a-t-elle su quel produit injecter à Liam ? Et comment fait-elle pour continuer à marcher avec une balle dans la rotule ? D'un autre côté, le paradoxe de la présence du nom de Jessica Blandy sur la liste de personnes à abattre est levé de manière satisfaisante. Le scénariste ramène également Razza dans le récit, ce qui apporte une logique à ce triptyque, tout en faisant s'interroger sur l'étrange méthode qu'il fait mettre en œuvre pour se venger de Jessica. D'ailleurs, elle lui a fait quoi, déjà ? Puis arrivent les deux dernières pages, et le lecteur a du mal à y croire. Il ne s'agit pas seulement d'une fin ouverte, mais elle donne l'impression que c'est le début d'une nouvelle série dont il vient de lire le prologue en 3 tomes.


Ce troisième tome vient conclure cette courte saison consacrée à Jessica Blandy après la première série qui avait compté 24 tomes. Le lecteur a pris grand plaisir à retrouver les planches de Renaud dont la qualité ne cesse de croitre. Il est parti dans l'idée que le titre annonçait une histoire autour de Jessica sans qu'elle n'y participe forcément. Il a suivi deux équipes de tueur, Soldier Sun & Agripa d'un côté, Blanche de l'autre, travaillant pour deux commanditaires différents, avec des assassinats froids et méthodiques. Finalement Jessica Blandy est bien présente au temps présent du récit dès le deuxième tome, et elle finit même par se battre contre Blanche dans un combat physique de 4 pages. Finalement le scénariste révèle qui sont les commanditaires et quel est leur objectif respectif, tout en donnant l'impression de mettre en œuvre des artifices prêts à l'emploi sans les développer, et parfois même sans en tirer tout le parti possible.



vendredi 13 août 2021

La route Jessica - Tome 2 - Piment rouge

Sans respect, il n'y a que des perdants.

Ce tome fait suite à La route Jessica - Tome 1 - Daddy! (2009). C'est la deuxième partie d'un triptyque : il faut donc avoir commencé par le premier tome. La première édition de celui-ci date de 2009. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Renaud (Denauw) pour les dessins et les couleurs. L'histoire se termine dans La route Jessica - Tome 3 - Le désir et la violence (2011). Il y a eu une série dérivée en 2 tomes : Crotales en 2014, par Renaud & Gihef.

La femme nommée Jessica Blandy s'est arrêtée ici, à Taxco de Alarcón, une ville du Mexique. Elle prend un verre à une unique table sur une terrasse. Un homme en costume avec une mallette approche : il l'informe que l'adolescent Rafaele a rejoint la bande d'Anita Royola, dit Piment Rouge. Il va bientôt recevoir son premier contrat, et alors plus personne ne pourra le récupérer. Dans une autre ville du Mexique, Soldier Sun prend un verre avec un informateur. Celui-ci lui explique qui est Anita Royola, fille du gouverneur, enfance dorée, habile au fusil, mariée à vingt ans à un riche industriel décédé peu de temps après dans de mystérieuses circonstances. Personne n'ose lui tenir tête. Son frère El Presidio est mort dans des circonstances mystérieuses. Elle a été surnommée Piment Rouge car si on la caresse, les mains brûlent. Si on l'embrasse, la bouche est en feu. Et si on l'aime, on ne sera que cendres. Soldier Sun rejoint sa fille Agripa au marché, où elle est en train de regarder les piments rouges. Son père lui annonce que le terrain est miné, ça sera plus difficile qu'il ne le pensait. Il lui demande si elle a entendu parler d'une bande armée qui se fait appeler Atapulta.


La nuit dans une ville du Mexique, Rafaele est en train de passer un sinistre rite d'initiation : il doit recouvrir de terre un homme vivant allongé dans une fosse. Il ne parvient pas à accomplir cette tâche, car le jeune homme au fond de la tombe le regarde d'un air suppliant. Autour d'eux, de nombreuses croix en bois marquent l'endroit de tombes identiques avec l'inscription Atapulta peinte en rouge dessus. Anita Royola se réveille tout habillée sur son lit : elle a encore fait le même cauchemar, avec une tête de squelette portant du rouge à lèvres et un chapeau avec des marguerites. Elle entend qu'on l'appelle. Deux de ses gardes indiquent qu'un homme se tient devant la grille d'enceinte et veut lui parler. Soldier Sun lui fait signe en indiquant qu'il veut lui parler d'El Presidio. Royola prend le revolver de Peppe et s'approche de l'intrus en le menaçant depuis l'autre côté de la grille. Sun l'informe qu'il peut lui dire qui a tué son frère. Elle lui dit de passer par derrière, elle va l'attendre sous les arches. Sun obéit et il est attaqué par trois nervis. Il se défend plutôt bien en en assommant un d'entrée de jeu. Un autre a sorti un couteau et malgré son esquive, Sun se retrouve avec une estafilade superficielle à la joue, puis une autre au ventre. Il ramasse un tuyau que maniait un de ses agresseurs et s'apprête à les dérouiller, quand Royola l'interrompt. Il lui explique qu'il a besoin de son aide pour éliminer Jessica Blandy.

Le lecteur revient en sachant qu'il va assister à un nouveau carnage avec des tueurs assez particuliers. Soldier Sun reste un individu d'une quarantaine ou cinquantaine d'années, en excellente forme physique, sans un iota d'empathie pour les autres êtres humains, tuant de manière efficace et raisonnée : un professionnel rapide et compétent. Sa fille Agripa est tout aussi compétente, mais voue un culte à son père, relation malsaine quasi incestueuse. La coupe de cheveux de Blanche est toujours aussi impeccable, et son obsession pour les seringues est toujours aussi morbide. Elle montre, elle aussi, un signe de déséquilibre mental, en plus de tuer avec facilité. Comme à son habitude, Renaud aime bien dessiner les jolies femmes et le scénariste lui a cousu un récit sur mesure. Le lecteur retrouve donc Jessica Blandy le temps de courtes séquences : 6 pages sur un total de 54. Elle est toujours aussi svelte, avec un caractère posé, en étant ferme dans ses décisions. Elle ne change de toilette qu'une seule fois : 2 robes d'été. Agripa est habillée comme une allumeuse, comme une petite fille qui joue avec ses charmes. Anita Royola change de toilettes plus régulièrement, passant d'un jean avec un haut d'été, à un bikini riquiqui qu'elle n'hésite pas à enlever devant trois de ses hommes de main qui ne ressentent alors qu'une forte crainte, dépourvue de toute concupiscence. 


Avec les assassinats vient la violence, une composante présente depuis le début de la série. Cela commence dès la planche 5, avec cet individu enterré vivant, et ce jeune adolescent qui ne parvient pas à le regarder en face alors qu'il jette une pelletée de terre sur lui, et cet autre adolescent qui le menace d'une arme à feu. Ça continue avec le test de Soldier Sun : coups de poing, nez cassé, estafilade avec un couteau, coup de pied : les dessins de Renaud son factuels et secs comme à son habitude, avec une mise en scène qui établit la logique des déplacements de chacun, l'enchaînement des coups de ces 4 bagarreurs. Par la suite, Soldier Sun loge une balle dans la rotule d'un homme de Royola : du sang, une douleur intense visible sur le visage de l'homme au point qu'il est étonnant qu'il ne s'évanouisse pas. C'est d'ailleurs une des caractéristiques du scénario que de concevoir des moments visuels marquants, même en exagérant un peu la situation. Cela se remarque, parce que pour le reste la narration visuelle s'inscrit dans un registre naturaliste avec une légère touche touristique. Ainsi le lecteur éprouve des difficultés à croire qu'Anita va vraiment se baigner pour aller contempler des cadavres lestés de pierre en train de se décomposer dans l'eau. De même la pente du promontoire rocheux depuis lequel elle plonge semble un trop incliné pas assez à pic pour qu'elle ne risque pas de tomber sur les rochers plutôt que dans l'eau. Il en va de même pour Anita se tenant nue sur une plage après sa baignade, devant ses hommes de main, ou Salina Santilla contemplant des piments en train de sécher, en écho au surnom d'Anita Royola.

Jean Dufaux traite la psychologie de ses personnages un peu de la même manière. Déjà dans le tome précédent, il n'était pas facile de croire à la plausibilité de la relation entre Agripa et son père : l'admiration quasi incestueuse d'elle pour lui, le fait qu'il fasse équipe avec elle, la mettant en danger, et ayant une partenaire compétente mais aux réactions parfois immatures, ou étranges. Dans ce deuxième tome, il fait de même pour Anita et son admiration sans borne pour son père décédé. D'un côté, le lecteur veut bien se laisser entraîner parce qu'il a déjà eu l'exemple d'Agripa sous les yeux, et que ça fait partie implicitement de la suspension d'incrédulité consentie. D'un autre côté, il aurait apprécié que le scénariste prenne deux ou trois cases supplémentaires pour développer cette adulation de manière à la rendre plus fondée.


À ce rythme, il se dit que Blanche est partie pour révéler une relation du même type dans le prochain tome. Passé ces détails plus ou moins sensibles pour le lecteur, il se plonge dans la traque menée par Soldier Sun et sa fille pour éliminer Salina Santilla, comme cela avait été annoncé dans la dernière page du tome précédent.  Ce personnage est apparu pour la première fois dans Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema (1990), une aventure particulièrement éprouvante pour Jessica, et elle était revenue dans Jessica Blandy, tome 18 : Le Contrat Jessica (2000). Dans le même temps, les deux dernières apparitions de Jessica se déroulent au temps présent et le lecteur peut apprécier qu'elle aille mieux, qu'elle soit dans une phase constructive : elle a arrêté de boire, et elle veut retrouver son fils adoptif. Le lecteur se plonge donc avec plaisir dans la suite de cette histoire, bien tordue, avec des personnages abîmés et dangereux… jusqu'à la dernière page. Il reste interdit devant Soldier Sun décidant de ne pas éliminer Jessica Blandy dans l'avant-dernière page, en découvrant la suite de la liste des contrats dans la dernière page.

Pour le lecteur qui a suivi la série depuis le premier tome, c'est toujours un plaisir de retrouver les magnifiques planches de Renaud, toujours aussi convaincant pour représenter les femmes fatales, et pour emmener le lecteur dans des endroits magnifiques : la ville de Taxco sur un flanc de montagne, le marché alimentaires et ses étals, les arches du jardin de Royola, des plages pour touristes avec un bon budget, une plage privée, le car traversant un désert avec ses cactus, les piments à sécher, le magasin de vêtements, etc. Les scènes de violence sont malsaines à souhait, pour peu que le lecteur accepte de consentir un petit peu plus de suspension d'incrédulité, ou d'y mettre un peu du sien. Le récit exhale alors les saveurs vénéneuses que le lecteur est venu chercher.



vendredi 25 décembre 2020

Jessica Blandy, Tome 18 : Le contrat Jessica

Le meilleur et le pire de l'homme : une langue.

Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 17 : Je suis un tueur (2000) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2000, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée et mise en couleurs par Renaud (Renaud Denauw). Elle compte 46 planches. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 6 - Magnum Jessica Blandy intégrale T6 qui contient les tomes 18 à 20.


Une équipe de trois tueurs se trouve dans un grand hôtel de d'une station balnéaire au Mexique, sur la côte Pacifique. Le responsable appelle leur commanditaire Ernest Zoloco pour indiquer que Jessica Blandy n'est pas dans sa chambre, mais qu'ils vont aller la buter sur la plage. Ils trouvent rapidement une jeune femme allongée sur le ventre, avec un sombrero lui cachant la tête, avec sa clé de chambre à ses côtés, correspondant à la chambre de Jessica. Ils l'abattent en lui tirant chacun une balle dans la tête. L'un d'eux retourne le cadavre et ils découvrent une chevelure rousse : erreur de cible. Le responsable appelle Ernest Zoloco et admet leur erreur. Ils vont continuer leurs recherches. Ernest Zoloco est lui-même sur la plage, en costume, accoudé à un petit bar de plage, sans personne. Il y est abordé par une magnifique jeune femme en maillot vert. Ils papotent un peu et elle lui propose d'aller sur la corniche pour une vue magnifique. Il accepte. La discussion se poursuit au sommet d'une falaise, elle se termine mal pour la jeune femme.


Pendant ce temps-là, Jessica Blandy est au volant de sa voiture et elle arrive dans une ville de moyenne importance au Mexique. Elle va dans un bar pour prendre une bière. Le téléphone sonne, et c'est pour elle : Salina lui donne rendez-vous à l'église de Santa Prisca. Sur place, elle soliloque devant une statue du Christ, puis elle sort. Elle est suivie par un homme qu'elle n'a aucune difficulté à repérer. Elle parvient à passer derrière sans qu'il ne s'en aperçoive et elle le menace avec son pistolet. Il joue les innocents. Salina arrive sur ces entrefaites et assomme l'homme. Puis elle salue Jessica et lui demande ce qu'elle lui veut. Celle-ci explique qu'un contrat a été passé sur sa tête par un inspecteur de la police américaine. Elle a besoin de trouver une planque. De son côté, Gus Bomby est planqué tranquillement chez lui, quand il voit arriver une équipe de 5 tueurs en costume. Il parvient à se sortir de cette mauvaise situation, sans tirer une seule balle. Une fois chez elle, Salina écoute la version longue de l'histoire de Jessica Blandy. Une fois l'explication terminée, Salina a une proposition à faire à Jessica pour la planque, et elle lui annonce le prix à payer.



Finalement non, pas de retour de Razza dans ce nouveau tome, mais une histoire qui met en avant un personnage secondaire des plus désagréables : Robby. Le lecteur apprend enfin son vrai nom : Eugene Palma Robinson. Cet inspecteur de police était présent dès le premier tome de la série, avec un comportement qui l'avait rendu détestable d'entrée de jeu. Sans tambour ni trompette, sans signe annonciateur, Jean Dufaux décide de faire basculer la situation de Robby : il passe de flic vraisemblablement pourri, ses trafics n'ayant jamais fait l'objet de l'intrigue d'un album, à individu aux abois. En parallèle, Jessica Blandy est en cavale essayant de ne pas se faire avoir par les tueurs à ses trousses. Comme à son habitude, elle est au cœur des événements, mais sans avoir un rôle d'héroïne qui résoudrait les problèmes à la force de sa volonté et de ses capacités physiques ou intellectuelle, sans être ni un artifice narratif miracle, ni une potiche. Renaud est égal à lui-même, descriptif et précis, pour des planches sages et posées, malgré les enjeux mortels, et les jeux de contrainte et de pression malsains. Le lecteur découvre donc cette situation in media res, et le scénariste lui apprend progressivement ce qui s'est passé précédemment pour en arriver là.


Indépendamment de l'intrigue, le lecteur sait qu'il va prendre plaisir à découvrir des lieux singuliers, représentés avec précision. Arrivé au dix-huitième album, il s'agit d'une collaboration bien huilée entre artiste et scénariste, et selon toute vraisemblance, ce dernier fait en sorte de jouer sur ce point fort du premier. Le lecteur en a la confirmation dès la première page avec cette case singulière montrant les balcons des chambres d'hôtel par une magnifique vue en plongée sur sa cour intérieure. Ensuite Renaud s'attache plus aux arbres de la plage qu'à la texture du sable qu'il préfère représenter avec la couleur. Les formations rocheuses en bordure d'océan sont déchiquetées et réalistes, l'eau de l'océan étant vivante grâce à la couleur. En planche 3, le lecteur découvre une autre vue d'ensemble splendide : la vision en légère élévation de la ville où arrive Jessica Blandy. En repensant aux différents lieux visités, il prend conscience de leur variété, de l'effet de diversité géographique, et de décalage parfois d'une simple case. Ainsi il va prendre un verre dans un petit bar mexicain, il se recueille devant une effigie du Christ dans une église. Il profite du calme avant le déchaînement de violence dans le salon de Gus Bomby. Il regarde un car traverser une zone désertique. Il admire la luxueuse villa d'Osmond Portland sous plusieurs facettes : son ponton, son kiosque au toit de chaume, ses volumes spacieux et propices à la circulation de l'air dans cette région chaude, la baraque en planches mal jointives où Ernest Zoloco reçoit Portland, etc. Il est pris par surprise avec cette simple case de 5 tueurs avançant dans un champ de blé (planche 9). Renaud & Dufaux ne cherchent pas à épater le lecteur en le baladant d'un endroit magnifique à un autre : le passage par un endroit, par un lieu arrive de manière organique dans l'intrigue, et l'artiste ne se lance pas dans des cases démonstratives pour attirer l'attention. Il réalise des cases pour raconter l'histoire, investissant du temps du talent pour montrer le lieu avec un regard attentif aux détails qui en font son identité, à l'opposé d'une enfilade de lieux génériques.



L'investissement pour que les lieux soient si consistants a une incidence sur les personnages : à aucun moment le lecteur n'éprouve la sensation de voir des acteurs jouant leur rôle sur une scène de théâtre. Chaque protagoniste interagit avec le lieu où il se trouve, se livre à une occupation particulière en utilisant les accessoires de manière organique. Dans un autre endroit, les choses se dérouleraient autrement. En outre, chaque personnage dispose d'une apparence physique unique, se déclinant en postures spécifiques. Le lecteur voit par lui-même que la corpulence de Robby fait qu'il évite les gestes brusques, que la maladie d'Osmond Portland fait qu'il se montre précautionneux dans ses gestes, que Jessica Blandy entretient un rapport d'assurance vis-à-vis de son apparence. Comme souvent dans une de ses aventures, elle se retrouve nue face à un homme ou plusieurs. Sa confiance en elle et son naturel font que le lecteur ressent qu'elle impose sa nudité à son interlocuteur qui en ressent une gêne, à l'opposé d'une victime à la merci d'un individu exerçant une forme de sadisme ou de cruauté mentale pour assurer sa domination. Jessica n'apparaît pas dans toutes les planches, le récit n'est pas raconté de son seul point de vue, ce qui n'obère en rien sa force de caractère, sa présence rayonnante.


Le scénariste prend le lecteur au dépourvu avec ce basculement imprévu de la situation de Robby, un individu détestable apparaissant de manière chronique dans la série. Jessica Blandy continue d'être le point d'ancrage pour le lecteur, toujours aussi belle et forte. Dufaux bâtit son intrigue sur la dynamique d'une course-poursuite, moteur toujours efficace pour insuffler un rythme dans le récit. Il met en œuvre des personnages secondaires apparus de manière encore plus sporadique dans la série, personnages qui ne parleront vraisemblablement qu'au lecteur assidu : le tout jeune adolescent Rafaele, et sa tutrice officieuse Victoria. Il est également fait référence à Kim, une amie décédée de Jessica, apparue pour la première fois dans le tome 1 (1987). Salina était déjà apparue dans Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema... (1990). D'un côté la fonction de Victoria et Rafaele est assez basique (otages potentiels) pour que tous les lecteurs puissent la saisir ; de l'autre cela a plus d'impact pour ceux connaissant leur lien avec l'héroïne. Le scénariste a conçu une intrigue avec une belle mécanique, dont le déroulement se fait de manière linéaire. Même si le caractère de chaque personnage n'est pas très développé, le lecteur perçoit que l'histoire se serait passée autrement si cela avait été d'autres personnages. Ce n'est pas donc une intrigue générique plaquée sur les personnages qui aurait très bien pu se dérouler à l'identique, indépendamment des protagonistes. Le thème sous-jacent de la série reste mineur dans ce tome : les comportements déviants ne sont pas au cœur du récit. Toutefois, le scénariste en intègre au début avec le meurtre gratuit commis par Zoloco, pour bien montrer qu'on ne plaisante pas avec lui. En revanche, le thème de la contrainte par la violence court tout le long de cette histoire, thème également inhérent à la série.


Les auteurs surprennent le lecteur avec cette nouvelle aventure de leur personnage. Jessica Blandy n'est pas confrontée à un nouveau tueur à l'esprit dérangé : elle doit se sortir d'un contrat sur sa tête, passé par un personnage récurrent de la série. Le scénariste met à profit plusieurs éléments et personnages des tomes précédents pour un thriller bien construit. Lui et Renaud savent donner vie aux personnages par leurs actions, leurs expressions, leurs décisions. Le récit est d'autant plus savoureux qu'il se déroule dans des lieux particuliers, réalistes et uniques dans lesquels le lecteur se projette avec plaisir.



mercredi 5 septembre 2018

Jessica Blandy, tome 7 : Répondez, mourant.

Je hais tout ce mouvement qui me fatigue, qui me fatigue tant.



Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema (1990) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Il est initialement paru en 1992, écrit par Jean Dufaux, dessinés et mis en couleurs par Renaud (Renaud Denauw). Ce tome a été réédité dans un format plus petit, dans Magnum Jessica Blandy intégrale T3.

Un homme bien de sa personne a ramené une belle blonde dans son appartement, à bord de son coupé sport. Ils s'embrassent. La femme lui demande d'aller prendre une douche avant les ébats. Il s'exécute et se dit qu'il va falloir qu'il lui montre le grand jeu pour être à la hauteur. La jeune femme entre dans la salle de bain et lui tranche la gorge avec un couteau effilé, puis lui ouvre le ventre. Elle le regarde mourir. Avant de s'en aller, elle inscrit le mot Jalaga sur le miroir de la salle de bain, avec un rouge à lèvre. Jessica Blandy se réveille en sursaut dans son lit, au milieu de la nuit. Elle appelle son chat Mahé, puis va regarder Rafaele (l'enfant qu'elle a recueilli) en train de dormir. Dans un hôpital psychiatrique, Einstein (c'est le seul nom qui lui est donné) essaye de rationaliser ses pensées, de s'obliger à voir le stylo posé sur un livre, et la lampe à côté, plutôt qu'un couteau surveillé par un cobra. Le directeur de l'établissement et un aide-soignant viennent lui dire qu'il est libre de sortir, que sa sœur Linda Bragman l'attend dans une voiture avec chauffeur à l'extérieur.

Jessica Blandy inspecte la dalle béton qui correspond à la base de la maison qu'elle se fait construire en bord d'océan, en présence de l'architecte Ronnie Bragman. Elle lui dit qu'elle est entièrement satisfaite de l'emplacement ; de son côté, il ne sait comment exprimer son attirance pour elle. Un peu plus tard, un autre homme est assassiné au couteau par une belle femme blonde et bouclée, avec le même mot Jalaga tracé sur le miroir de la salle de bains. Plus tard, Linda Bragman discute avec son frère Einstein au bord de la piscine. Elle lui parle des lettres de son mari qui exprime son amour pour Jessica mais qu'il n'a pas eu le courage d'envoyer. Sur ces entrefaites, Ronnie Bragman arrive. Une conversation teintée d'amertume se déroule. Ronnie part se changer pour revêtir un maillot de bain et Einstein en profite pour s'entretenir seul à seul avec lui, sur l'importance qu'il accorde au bonheur de sa sœur. Plus tard, Jessica Blandy se promène sur la plage avec Rafaele et le détective privé Gus Bomby qui lui avoue qu'il a réalisé une enquête sur elle pour Linda Bragman.

C'est reparti pour une immersion dans les affres du mal-être, de la déviance et de la cruauté. Le lecteur qui découvre la série maintenant sait qu'elle est terminée et qu'elle compte 24 tomes. Il sait donc que Jessica Blandy va survivre. Il sait également qu'elle fait montre d'une résilience dont le processus reste énigmatique. Cela peut donc amoindrir pour partie le mystère planant sur l'identité de la femme blonde qui assassine ceux qui auraient pu devenir ses amants, avec un couteau qu'elle appelle Jalaga. D'un autre côté, le lecteur a pu également constater, dans le tome précédent, que les épreuves surmontées par Jessica Blandy laissent des traces sur sa psyché. En 6 tomes, le lecteur n'en sait pas beaucoup plus sur elle. Par exemple, il est incapable de dire d'où provient l'argent qui lui permet de financer la construction de sa propre maison. Il a pu constater qu'elle sait encaisser les maltraitances, et qu'elle dispose d'une forte capacité à faire face aux traumatismes, à se reconstruire après les avoir subis. Mais l'intensité des événements du tome précédent était trop élevée et a laissé une marque psychologique durable et destructrice. Le lecteur le voit parce que Jessica a conservé le couteau Jalaga, parce que son comportement vis-à-vis de Rafaele n'est fait que d'anxiété, et son langage corporel montre une personne à l'entrain émoussé, sans joie de vivre, réagissant comme un individu se sentant menacé ou agressé.


Ainsi, même s'il s'interroge sur l'utilisation meurtrière de Jalaga, le lecteur se rend vite compte qu'il s'inquiète pour Jessica Blandy. Il n'éprouve pas d'inquiétude sur le fait qu'elle se fasse agresser, mais sur une autre forme de vulnérabilité. Elle continue à être sous l'emprise du stress post traumatique. Dans le même temps, elle continue à dormir nue, ce qui dans l'esprit du lecteur devient synonyme du fait qu'elle continue à s'offrir au monde, ou en tout cas à le recevoir sans mettre de barrière. Le lecteur en vient à craindre qu'elle ne subisse d'autres traumatismes, et qu'elle allège son état de stress en commettant des actes violents, qu'elle ne succombe elle aussi à la folie ambiante, souvent meurtrière. Il retrouve également d'autres personnages récurrents dont les silhouettes lui sont devenues familières. Il se rend compte que l'aspect négligé de Gus Bomby n'est pas simplement une facilité visuelle pour le reconnaître plus facilement. Une fois de plus, il constate que Renaud a composé l'apparence visuelle du personnage à partir de ses caractéristiques psychologiques, ou plutôt en concordance avec elles. En le voyant bouger et faire des gestes, le lecteur perçoit son dégoût de lui-même. Il se dit que Bomby se punit lui-même pour un comportement qu'il exècre, sans avoir la force de volonté nécessaire pour en adopter un autre.

Le lecteur retrouve également l'inspecteur Bomby peut-être encore plus négligé que Gus Bomby, avec en plus une hygiène corporelle douteuse, mais son langage corporel est tout autre et indique un état d'esprit bien différent. Le lecteur peut voir qu'il est toujours aussi brutal, et habitué à maltraiter physiquement ses interlocuteurs. Au contraire de Gus Bomby qui donne une impression d'individu décharné, Robby est en surcharge pondérale, peut-être à la limite de l'obésité morbide, mais dans le même temps ses postures sont décidées. Son absence totale de bonne manière dénote un individu totalement insensible à l'inconfort que sa présence génère et chez les autres, une forme d'égocentrisme décomplexé, mais aussi d'acceptation de son incapacité à s'intégrer en société. Cette forme de sans gêne se double d'un esprit perspicace et pénétrant qui rend ses interlocuteurs encore plus mal à l'aise. Du fait de ces éléments visuels révélateurs de la psyché des personnages, le lecteur regarde avec plus d'attention les nouveaux venus pour essayer de lire une partie de leur caractère dans leur apparence et leurs comportements. Einstein retient immédiatement son attention avec ses gestes mesurés trahissant un esprit sur le qui-vive, un individu très conscient de sa personne, un obsédé du contrôle. Cette maîtrise de soi est la manière dont il lutte contre ses délires interprétatifs, ce qui le rend totalement imprévisible en fonction du degré d'efficacité de maîtrise.

Alors que dans les premiers tomes il pouvait ne pas être totalement séduit par la finesse des traits de contour et une forme de froideur des dessins, le lecteur se rend compte qu'il est entièrement sous leur charme vénéneux, fasciné par la description clinique qu'ils composent, par leur degré de précision, par ce qu'ils révèlent. C'est comme si Renaud donnait à voir chaque individu avec une netteté trop crue, sans filtre qui vienne diminuer l'observation pour la rendre plus acceptable, plus tolérable, sans possibilité d'échapper à ce que révèle l'observation. La justesse de la représentation fait exister les personnages, en dépit des conventions du dessin, des traits de contour, des choix opérés pour conserver une lisibilité immédiate à chaque case. L'artiste apporte toujours le même soin à représenter les différents environnements, qu'il s'agisse des aménagements intérieurs (avec la décoration inattendue du salon de l'institut psychiatrique) ou des extérieurs (en particulier la sensation reposante de la promenade sur la plage). S'il y est sensible, le lecteur peut également remarquer plusieurs séquences visuellement très réussies : l'intense concentration d'Einstein observant le coupe-papier, l'incongruité de la dalle de béton du futur pavillon au milieu d'un paysage naturel, l'intimité troublante de la cabine où se change Ronnie Bragman, la présence de l'inspecteur Robbie dans le salon luxueux de Linda Bragman, tellement déplacée qu'elle en devient obscène, la brume sur la plage rendant irréelle la silhouette de cette femme en robe de soirée… Renaud sait rendre naturelle chaque scène, même les plus fabriquées de toute pièce.

Sachant très bien qu'il va observer des comportements anormaux, le lecteur est d'autant plus sensible aux moments normaux. Il guette même les manifestations de relations humaines normales, saines. Même s'il n'a pas de culture cinéphilique, il est touché par l'échange entre Jessica Blandy et Ronnie Bragman sur la filmographie de Janet Leigh dans My sister Eileen (1955) et dans Scaramouche (1952). Il prend toute la mesure d'à quel point ce centre d'intérêt commun leur permet de tisser un lien affectif honnête. Dans la foulée, il ressent donc naturellement le dégoût de Jessica à l'idée d'une relation physique, et la frustration mêlée d'incompréhension de Ronnie d'être ainsi repoussé sans ménagement, et sans signe avant-coureur. Certes Jean Dufaux raconte un polar avec une trame sans réel suspense, mais cela n'enlève rien au malaise que ressent le lecteur confronté à la maladie mentale (d'Einstein), à la dépression (celle naissante de Jessica, celle déjà bien installée de Gus Bomby), aux morts dépourvues de sens des victimes égorgées, aux pensées morbides (le comportement dépourvu d'espoir et d'illusion de Robby), aux formes de violation de l'intimité des individus (espace privé, espace intime au sens de la proxémie), au manque d'estime de soi, etc. Cette ambiance influe sur le sens de chaque élément du récit : une obsession relève forcément d'un trouble psychiatrique, le terme de femme fatale prend un sens littéral, le vomi incarne l'impossibilité de digérer une partie du monde extérieur, la cuite devient le signe d'une méthode destructrice pour se soustraire au monde. Ce malaise est tellement prégnant et omniprésent, que même une simple remarque innocente de l'enfant Rafaele incite le lecteur à en faire une interprétation porteuse d'un sens obscène.

Pour ce septième tome, Jean Dufaux & Renaud ont choisi de raconter une histoire complète en une partie, mais sans oublier ce qu'a vécu Jessica Blandy dans l'histoire précédente. Le lecteur se laisse prendre par l'apparente simplicité de l'intrigue au suspense vite éventé, et à l'évidence des dessins. Comme dans les tomes précédents, il ressent de plein fouet les névroses et les psychoses des personnages, les déséquilibres mentaux légers ou prononcés qui pèsent sur eux de manière destructive. Il est d'autant plus touché par cette ambiance morbide qu'elle s'exprime au travers des actes, mais aussi des postures, des réactions, par des signaux non verbaux. Il ressent de l'empathie pour chacun des personnages, condamnant les actions meurtrières ou visant à faire souffrir, constatant les dégâts physiques et surtout psychologiques qu'elles infligent, mais constatant également que les personnes qui les commettent souffrent elles aussi.


mercredi 29 août 2018

Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema

Moi non plus, je n'ai pas le choix.

Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 5 : Peau d'enfer (1989) qu'il faut avoir lu avant car les 2 tomes forment un diptyque. Il est initialement paru en 1990, écrit par Jean Dufaux, dessinés et mis en couleurs par Renaud (Renaud Denauw). Ce tome a été réédité dans un format plus petit, dans Jessica Blandy, L'intégrale - Volume 2.

Quelque part dans le désert, Floyd, l'aigle borgne, contemple l'humanité s'affairer depuis les hauteurs. Dans un taudis perché sur une colline jonchée d'immondices, Latino Babe est en train de déguster une tortilla de Mama Rosa, particulièrement relevée par les piments qu'elle contient. Il indique à Mama Rosa qu'elle peut aller chercher la fille qu'il a laissée dans la carcasse d'une voiture, sous un soleil de plomb. Jessica Blandy a bien du mal à avancer sous la menace du fouet de Mama Rosa car elle est complètement déshydratée et encore un peu dans les vapes du shoot d'héroïne injecté par Latino Babe peu de temps auparavant. Ce dernier oblige Jessica à manger la tortilla si elle veut avoir de l'eau. Contrainte et forcée, elle est obligée d'obtempérer malgré la douleur provoquée par la force des piments. Puis les deux geôliers emmènent Jessica dans la chambre d'à côté, souillée par les déjections de poules. Mama Rosa la déshabille et Latino Babe prend des polaroïds pour pouvoir montrer la marchandise plus tard aux clients potentiels. Enfin, il viole Jessica pour tester la marchandise.

Dans la propriété d'Adrian Montague, Gus Bomby a recouvré assez de conscience pour se soustraire à la piqûre bien chargée de l'infirmière Nancy, et la contraindre par la force à lui fournir une arme, à l'emmener auprès de Sam Sam (le chauffeur de Montague), et avant tout ça l'embrasser sous la contrainte. Bomby réussit à maîtriser Sam Sam, mais il est obligé d'abattre Nancy pour le décider à coopérer. Son cadavre tombe dans la piscine. Mama Rosa a la désagréable surprise de voir arriver un client pour Jessica, alors que Latino Babe vient de partir. Il s'agit d'un individu se faisant appeler El Presido, accompagné par Sirto, un nain tiré à quatre épingles. Mama Rosa n'est pas très disposée à laisser El Presido faire son affaire avec Jessica car il a une fâcheuse tendance à abîmer les femmes avec son couteau, auquel il a donné le nom de Jalaga. Malheureusement, Mama Rosa ne dispose pas des moyens pour pouvoir s'opposer réellement à la volonté d'El Presido. En outre, Jessica est encore à moitié dans les vapes du fait de son shoot d'héroïne. De l'autre côté de la frontière, Rafaele joue au ballon avec d'autres enfants, sous la surveillance d'une femme, en attendant le passeur qui doit les amener aux États-Unis.

Ce tome formant un diptyque avec le précédent, il était impensable de ne pas le lire. Le lecteur sait qu'il sera glauque avant même de l'entamer, car Jessica Blandy a été enlevée par deux tristes individus gérant un clandé avec un rythme d'abattage à la frontière mexicaine. Comme à son habitude, Jean Dufaux ne joue pas l'hypocrisie. Jessica Blandy est déshabillée, photographiée comme une vulgaire marchandise et violée. Renaud la représente nue, mais ne montre pas le viol, ce qui ne diminue en rien l'intensité de la souffrance du personnage, exprimée par un hurlement qui fait mal à voir. Arrivé à ce sixième tome, le lecteur a bien intégré la nature de la série : des romans noirs et glauques, qui ne peuvent pas finir bien, même si le personnage principal survit. Ce tome ne déroge pas à la règle puisqu'il s'y produit plusieurs meurtres de sang-froid, à l'arme à feu, à l'arme blanche, au poison, il y en a pour tous les goûts. Les dessins continuent de s'inscrire dans une veine réaliste, sans rendre la violence spectaculaire pour éviter d'en faire l'apologie. Le premier coup de feu est tiré de manière posée et réfléchie. Les 2 meurtres au couteau se produisent hors champ de la caméra (ou hors case). La troisième mort par balle se concentre sur le canon de l'arme, sans montrer le cadavre. Par la suie un individu en immobilise un autre en lui tirant dans la rotule, mais avec une prise de vue éloignée qui ne s'attarde pas sur la blessure. Cette mise en scène qui prend ses distances a pour conséquence de focaliser l'attention du lecteur plus sur le geste de l'agresseur, que sur la mort de la victime, et d'éviter tout voyeurisme.

Cette distanciation n'obère en rien la violence du geste, la transgression de donner la mort. En 2 pages, Jessica Blandy règle son compte à 3 personnes. Pour les deux premières, la boucherie au couteau est laissée à l'imagination du lecteur. Les auteurs ont parfaitement préparé la situation, que ce soit la détresse de Jessica destinée à être victime, ou l'absence de toute empathie des agresseurs, prêts à jouer du couteau pour leur plaisir pervers. La tension malsaine qui se dégage du plaisir anticipé des 2 agresseurs induit l'épreuve psychologique endurée par Jessica Blandy, même si elle en ressort vivante. Le meurtre suivant est accompli par un coup de feu tiré à bout portant, dans une situation de vie ou de mort. L'acte n'est pas rendu anodin par la conscience des 2 opposants de l'absence d'alternative. À nouveau la description prosaïque de la situation montre que Jessica Blandy ressort de cette confrontation avec un traumatisme psychologique supplémentaire. À chaque fois, la violence est sèche et froide, efficace, un simple moyen pour arriver à une fin. Mais à chaque fois le meurtre est généré par une contrainte qui place l'individu dans une situation où il n'a d'autre choix que de tuer. La perversité du récit réside plus dans cette absence de choix, que dans la transgression morale de prendre une vie.


Cette façon de positionner des individus dans une situation où leur comportement ignoble fait sens déstabilise le lecteur. C'est une évidence aveuglante que Latino Babe et Mama Rosa sont des ordures, des prédateurs avilissant leurs proies, les utilisant de manière abjecte, et prêts à les exploiter jusqu'à ce qu'elles soient trop endommagées. Ils prostituent des femmes en les droguant pour s'assurer de leur docilité, et en les livrant à des clients aux pratiques au mieux douteuses, au pire sadiques, avec un objectif de rendement et de profit. Dans le même temps, Mama Rosa ne fait que reproduire un schéma dont elle a été elle-même la victime, et Latino Babe ne fait que générer de l'argent de la seule manière dont il soit capable. Les dessins montrent deux individus obèses, mal dans leur peau, résignés à exploiter d'autres êtres humains, conscients de devoir infliger des souffrances terribles pour garder l'ascendant, et en même temps pas assurés de maintenir leur position dans la chaîne alimentaire. À les voir effectuer leurs gestes familiers, le lecteur reste écœuré par leur cruauté, sans pouvoir réprimer une forme de pitié pour leur condition.


De séquence en séquence, le malaise s'intensifie à la fois par la violence s'exerçant sur des individus prisonniers de leur place et de leur rôle social, à la fois par le mal-être accablant chaque personnage, à chaque fois de nature différente. Gus Bomby s'est fait avoir, et il ne lâchera pas l'affaire tant qu'il n'aura pas mené au bout son enquête, visiblement pour une question d'amour propre. Il n'a d'autre choix que d'aller jusqu'au bout car il ne peut pas envisager les choses à partir d'un autre point de vue. Latino Babe ne sait pas faire autrement que d'abuser des plus faibles, tout en sachant pertinemment qu'il se trouve dan-s un mouvement de fuite en avant, sans échappatoire, l'entraînant vers une mort prématurée et sûrement très douloureuse. Mama Rosa reproduit le schéma de sa propre existence de souffrance, en devenant tortionnaire sans en éprouver de satisfaction, en regrettant la tournure qu'a pris sa vie. De ces individus, aucun n'éprouve de paix intérieure. Chacun souffre en répétant le même schéma qui continuera d'engendrer les mêmes insatisfactions et les mêmes souffrances. Le cas de Peau d'Enfer participe de cette dynamique, avec en plus une soif d'absolu qui ne peut être satisfaite, un retour à la liberté animale que la conscience de soi rend impossible.

Au regard de ces individus condamnés à répéter inlassablement le même schéma sans espoir de briser le cercle de l'Ourobos, quelques rares individus peuvent espérer une rémission. Les dessins de Renaud montrent l'évolution qui s'opère chez Sam Sam, le chauffeur d'Adrian Montague. Il passe d'un individu arrogant, dominateur et violent, à un individu contraint de se soumettre à la menace d'une arme à feu. Le registre des expressions de son visage change durablement, montrant qu'il s'installe une forme de résignation. Jean Dufaux aménage une confrontation paisible entre Sam Sam et Gus Bomby, au cours de laquelle le premier accepte volontairement une blessure incapacitante. Ce choix s'apparente à une acceptation de son nouveau statut, de sa dégringolade dans la chaîne alimentaire, d'un changement inéluctable. Il passe d'une forme de résignation à une forme d'acceptation dont le scénariste ne s'engage pas sur la pérennité. Un autre individu est en mesure d'accomplir sa vengeance, de participer à l'exécution de celui qui a rendu possible la mort de sa fille. Lui aussi donne l'impression d'avoir la latitude d'oublier avec le temps, de surmonter le traumatisme.


Il reste le cas particulier de Jessica Blandy. Dans ce tome, Dufaux lui donne plus souvent la place de personnage principal. Renaud continue de la montrer comme une femme à la beauté physique indéniable, mais pas incendiaire pour autant. Elle ne se montre pas aguicheuse, et son langage corporel reste banal, celui du quotidien, sans intention particulière. Elle réagit par rapport à une injustice patente, par rapport à la maltraitance, la cruauté envers les plus faibles, la perversité. Une fois encore, le lecteur s'interroge sur sa personnalité. Elle se retrouve à nouveau victime des pires sévices, mais elle dispose d'une force intérieure qui lui permet de continuer. Elle ne se met pas en colère, mais accomplit sa vengeance froidement, motivée par le mal qu'on lui a fait, et encore plus par le mal fait aux autres victimes. Dans le même temps, ce n'est pas un ange exterminateur abattant froidement tous les criminels qui passent à proximité. Ce n'est pas non plus une machine insensible aux coups et blessures, ou aux traumatismes psychiques. Elle semble se remettre rapidement de ses 2 shoots d'héroïne, mais dans le même temps sa maltraitance a laissé des séquelles. Son comportement lui évite de répéter le même schéma et d'en rester prisonnière, pour autant la guérison psychologique n'est pas instantanée. Pour éviter de sombrer dans la dépression ou un accablement apathique, elle s'octroie l'aide de Rafaele, enfant pré-pubère dont le lecteur se demande bien s'il sera capable de ne pas reproduire les schémas comportementaux dont il a été la victime.



Ce sixième tome concilie des approches qui ne semblaient pas pouvoir coexister. Il propose une vengeance globale avec de nombreux cadavres, sans tomber dans une tuerie généralisée. Les auteurs mettent en scène des comportements sadiques et pervers, sans voyeurisme, des individus inexcusables et malsains tout en réussissant à générer de l'empathie pour eux. Le lecteur prend plaisir à voir les bons reprendre le dessus, tout en se désolant du prix à payer sur le plan psychique, et en comprenant dans son for intérieur que ces comportements déviants sont le fruit d'un mal-être consubstantiel de la condition humaine, un mal qui ronge chaque être humain, à commencer par lui.

mercredi 1 août 2018

Jessica Blandy, tome 5 : Peau d'enfer

Le problème avec des gens de votre espèce

Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 4 : Nuits couleur blues  (1988) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Il est initialement paru en 1989, écrit par Jean Dufaux, dessinés et mis en couleurs par Renaud (Renaud Denauw). Ce tome a été réédité dans un format plus petit, dans Jessica Blandy, L'intégrale - Volume 2.

Quelque part dans une région désertique d'un état frontalier avec le Mexique, 2 voitures de patrouille de police se dirigent vers une station-service perdue au milieu de nulle part. À l'intérieur, un client vide un verre de tord-boyaux versé sur 2 araignées au fond de son verre. John John (surnommé Peau d'Enfer, un officier de police) vient réclamer son dû à Haye, le propriétaire qui n'a pas de quoi payer. Les 2 policiers commencent à tout casser dans la salle du diner, et l'un d'eux frappe Haye qui avait sorti une arme à feu. Ils sortent et mettent le feu à l'établissement. L'autre policier abat l'âne qui était dans un enclos. De la grange attenante, ils font sortir un groupe d'émigrés clandestins. Entendant un bruit à l'intérieur, Peau d'Enfer entre s'assurer qu'il n'y a plus personne. Il y trouve un jeune garçon qu'il rassure, et qu'il déshabille. Peu après les policiers repartent en ayant groupé les immigrés dans un camion, Peau d'Enfer ayant pris place à l'arrière d'une des voitures de patrouille. Quelque part dans la région, Jessica Blandy a piqué une tête dans a piscine de son hôte Adrian Montague, pendant que Gus Bomby (bien enrhumé) se prépare à partir pour mener son enquête sur la disparition d'un jeune garçon prénommé Rafaele. Il mène cette enquête pour le compte de monsieur Varga dont la femme voulait l'adopter.

Gus Bomby sort à l'extérieur pour aller retrouver Sam Sam, le chauffeur de la belle limousine que Montague a mis à sa disposition. Sam Sam vient de se faire cracher au visage par Maria, une jeune femme portant son bébé dans ses bras. Pendant que Jessica Blandy (toujours en maillot de bain) papote avec Adrian Montague (en costume blanc), Gus Bomby est arrivé à Tecate (un petit village proche de la frontière) pour interroger Esteban, un gérant de supérette qui a vu Rafaele récemment. Dans la supérette, Bomby se fait interpeller par 2 loubards qui n'apprécient pas qu'il pose des questions indiscrètes. Il ne se laisse pas faire et réussit à en neutraliser un, quand un éternuement inopportun lui fait perdre le dessus. Les 2 loubards l'entraînent dans la rue et le rouent de coup jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Ayant constaté son inconscience, Sam Sam urine sur lui. Gus Bomby reprend connaissance dans la cour grillagée du poste de police, où un groupe d'une demi-douzaine de détenus s'en prend à lui, le maintient assis et commence à l'obliger à manger un rat découpé en tranche, présenté sur une assiette.


Arrivé au cinquième tome, le lecteur sait qu'il vient chercher sa dose de désespoir, de déviance, de souffrance, au fin fond des États-Unis. Cette fois-ci, Jean Dufaux a choisi un bled paumé non loin de la frontière mexicaine, avec des immigrés clandestins. À l'opposé d'une mise en scène jouant sur des envahisseurs, il dépeint des individus dans le dénuement, à la merci des profiteurs. À l'opposé de passeurs profiteurs sans scrupule, il montre des représentants de la loi asservis au pouvoir de l'argent. Le lecteur peut constater que les immigrants clandestins sont motivés par l'espoir d'une vie meilleure, ou en tout cas la fuite d'une situation de pauvreté sans possibilité d'en sortir du fait de sa nature systémique. Il réussit à montrer cette situation, sans même recourir à des personnages individualisés pour déclencher l'empathie du lecteur, uniquement en les montrant en groupe. Outre ce premier thème social, il développe également celui d'une forme de corruption insidieuse. Elle s'exprime de manière manifeste par le comportement du shérif et la manière dont il fait appliquer la loi par ses hommes, mais la source de ce comportement est invisible pour les citoyens. Le shérif ne fait qu'emprunter le chemin de moindre résistance en appliquant une politique en phase avec l'intérêt de l'homme le plus riche de la région. En troisième lieu, il apparaît également une forme de racisme ordinaire, d'autant plus terrible qu'il est institutionnalisé.

Arrivé à ce tome, le lecteur sait également qu'il va retrouver les dessins à l'apparence un particulière de Renaud, pour des reconstitutions de l'Amérique profonde sur la base de photographies et de films. Il bénéficie d'une plongée dans un tel décor dès la première page, avec cette highway au milieu du désert, et une station-service à l'écart de tout, tel qu'on en imagine dans les grands espaces vierges des États-Unis. Au fil des différentes séquences, le lecteur se projette dans des décors naturels comme le désert autour de la villa luxueuse d'Adrian Montague, une route secondaire en terre battue empruntée par un motard, une autre zone désertique dans laquelle progresse une colonne d'immigrants clandestins, un chantier fantomatique au milieu de nulle part. Il est également amené à visiter des endroits plus urbains et très ordinaires. L'état de la ville dans laquelle se trouve la supérette d'Esteban rend compte à la fois de la place disponible, des constructions bon marché essentiellement fonctionnelles, de l'absence d'entretien avec ces carcasses de voiture et les déchets au sol. Quelques pages plus loin, le lecteur ressent la tension dans le terrain bitumé transformé en zone de détention provisoire pour les immigrants clandestins, l'absence d'aménagements, les individus en train de s'observer, les durs qui imposent leur loi. À l'opposé, le contraste est total avec l'opulence de la demeure d'Adrian Montague, sa piscine accueillante à l'eau d'une limpidité parfaite, ses transats, son salon immense et très élégant. Renaud sait tout aussi bien rendre compte d'un décor industriel comme cet énorme entrepôt bourré de palettes et de marchandises en carton. Le lecteur se dit qu'il ne s'agit pas de descriptions photographiques et qu'il y a peut-être quelques détails pas assez rigoureux, mais les dessins savent restituer les caractéristiques de ces lieux, leur âme.

Comme dans les tomes précédents, Jean Dufaux a imaginé des situations bien tordues et l'artiste sait les rendre plausibles. Renaud a développé des acteurs à la morphologie normale, pas des stars parfaites : Gueule d'Enfer est trop maigre, Gus Bomby est trop vieux, Esteban est trop gros, Adrian Montague est trop naïf, Lewis Singfold est trop marqué par la vieillesse, etc. Du coup quand Gueule d'Enfer arrive dans le diner de la station-service, le lecteur voit des individus normaux observer ce qui se passe, avant de se mettre à l'abri quand ils constatent la réalité de la violence. Les enfants immigrés apparaissent sans défense, ballotés par les circonstances qui ne sont pas favorables aux individus démunis. Les abus de pouvoir de la police semblent inéluctables, sans recours possible. La mise en scène favorise plus une approche naturaliste que sensationnaliste. Le lecteur ne voudrait pour rien au monde se trouver parqué avec les immigrants dans l'enclos grillagé. La direction d'acteur de Renaud est tout aussi juste et mesurée. Le lecteur peut ressentir la colère intérieure de Jessica Blandy, alimentée par son indignation. La séance de tir sur les immigrants devient factuelle et possible. La présence d'un bocal avec 2 poissons rouges sur un chantier constitue le symptôme des névroses de Lewis Singfold, plutôt qu'une bizarrerie maniérée.


Effectivement, comme dans les tomes précédents, de nombreux personnages adoptent des comportements ponctuels ou pérennes qui constituent autant de déviances par rapport à la norme sociale. Il est facile de mettre celles de Lewis Singfold sur le compte d'une folie générée par un racisme hors de contrôle, et rendues possibles par le statut que lui procure sa fortune. Il est facile de voir dans celles de Sam Sam (le chauffeur d'Adrian Montague), l'expression d'une misogynie facilitée par sa force physique. Il est également facile condamner John John (Peau d'Enfer) pour son sadisme pervers, et pour ses actes de pédophilie. Ces horreurs instillent un climat malsain où rien ne vient entraver le passage aux actes, la maltraitance des plus faibles. Ce climat délétère finit par entacher tous les personnages. Quand le lecteur se met à observer le comportement d'Adrian Montague, il voit bien qu'il n'a pas commis de crimes ou transgressé la loi, mais il lui reproche quand même son aveuglement naïf sur ses rentrées d'argent grâce à ses affaires avec Lewis Singfold. Il finit même par considérer l'entêtement de Jessica Blandy, comme preuve d'un manque de discernement, comme un acharnement compulsif manquant de mesure. Or Jean Dufaux ne se contente pas de montrer des actes déviants, des comportements criminels plus ou moins graves, et leurs conséquences sur les différentes victimes. Il continue de donner un rôle assez ambigu à Jessica Blandy, entre personne entretenue par des hôtes successifs, jeune femme révoltée par les abus de pouvoir et la souffrance humaine, individu enclin à intervenir sans égard pour sa sécurité, quelqu'un sachant que sa propre souffrance est inéluctable.

Jean Dufaux pousse le bouchon encore plus loin en dressant le portrait de Peau d'Enfer. Il ne laisse planer aucun doute sur le fait qu'il s'agit d'une ordure dont les actes sont criminels et condamnables. Il donne aussi à voir la propre souffrance de cet individu méprisable. Le lecteur peut le voir s'automutiler, une preuve de son mal-être intérieur. Dans le même temps, il ne peut pas rester insensible à son apparence romantique d'individu libre qui a perverti les règles du système pour mener la vie qu'il entend. Il est impossible d'échapper à son aura romantique quand il parcourt des roues désertes avec sa moto pour s'enfoncer dans les zones naturelles à la beauté aride. Le scénariste ajoute encore un degré de trouble, par le lien qui semble exister entre John John et un vieil aigle borgne (surnommé Floyd), comme si ces 2 êtres étaient en communion avec les lois naturelles, comme s'ils étaient particulièrement bien adaptés à leur environnement. Ces visions n'excusent en rien Peau d'Enfer, mais elles accentuent le malaise du lecteur quant à la perversion de la société dans ce coin isolé des États-Unis, comme si c'était un retour inexorable à l'état naturel.


Renaud & Jean Dufaux continuent d'emmener Jessica Blandy dans des recoins dégénérés de la société, de la mettre face à des ordures se comportant de manière abjecte pour oublier leur propre souffrance. Les dessins décrivent un monde plausible et des individus ordinaires ce qui les rend d'autant plus terrifiant. Jean Dufaux montre la barbarie ordinaire, rendue encore plus insoutenable par sa représentation prosaïque et le fait que la réalité dépasse la fiction, ce qu'il rappelle en mentionnant Arturo Durazo Moreno 1924-2000, chef de la police de Mexico pendant 6 ans. Il se montre sans pitié quand il fait dire à l'un des pourris : Le problème avec des gens de votre espèce, Montague, c'est qu'ils passent leur temps à s'indigner, sans pour cela changer quoi que ce soit.