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vendredi 25 décembre 2020

Jessica Blandy, Tome 18 : Le contrat Jessica

Le meilleur et le pire de l'homme : une langue.

Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 17 : Je suis un tueur (2000) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2000, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée et mise en couleurs par Renaud (Renaud Denauw). Elle compte 46 planches. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 6 - Magnum Jessica Blandy intégrale T6 qui contient les tomes 18 à 20.


Une équipe de trois tueurs se trouve dans un grand hôtel de d'une station balnéaire au Mexique, sur la côte Pacifique. Le responsable appelle leur commanditaire Ernest Zoloco pour indiquer que Jessica Blandy n'est pas dans sa chambre, mais qu'ils vont aller la buter sur la plage. Ils trouvent rapidement une jeune femme allongée sur le ventre, avec un sombrero lui cachant la tête, avec sa clé de chambre à ses côtés, correspondant à la chambre de Jessica. Ils l'abattent en lui tirant chacun une balle dans la tête. L'un d'eux retourne le cadavre et ils découvrent une chevelure rousse : erreur de cible. Le responsable appelle Ernest Zoloco et admet leur erreur. Ils vont continuer leurs recherches. Ernest Zoloco est lui-même sur la plage, en costume, accoudé à un petit bar de plage, sans personne. Il y est abordé par une magnifique jeune femme en maillot vert. Ils papotent un peu et elle lui propose d'aller sur la corniche pour une vue magnifique. Il accepte. La discussion se poursuit au sommet d'une falaise, elle se termine mal pour la jeune femme.


Pendant ce temps-là, Jessica Blandy est au volant de sa voiture et elle arrive dans une ville de moyenne importance au Mexique. Elle va dans un bar pour prendre une bière. Le téléphone sonne, et c'est pour elle : Salina lui donne rendez-vous à l'église de Santa Prisca. Sur place, elle soliloque devant une statue du Christ, puis elle sort. Elle est suivie par un homme qu'elle n'a aucune difficulté à repérer. Elle parvient à passer derrière sans qu'il ne s'en aperçoive et elle le menace avec son pistolet. Il joue les innocents. Salina arrive sur ces entrefaites et assomme l'homme. Puis elle salue Jessica et lui demande ce qu'elle lui veut. Celle-ci explique qu'un contrat a été passé sur sa tête par un inspecteur de la police américaine. Elle a besoin de trouver une planque. De son côté, Gus Bomby est planqué tranquillement chez lui, quand il voit arriver une équipe de 5 tueurs en costume. Il parvient à se sortir de cette mauvaise situation, sans tirer une seule balle. Une fois chez elle, Salina écoute la version longue de l'histoire de Jessica Blandy. Une fois l'explication terminée, Salina a une proposition à faire à Jessica pour la planque, et elle lui annonce le prix à payer.



Finalement non, pas de retour de Razza dans ce nouveau tome, mais une histoire qui met en avant un personnage secondaire des plus désagréables : Robby. Le lecteur apprend enfin son vrai nom : Eugene Palma Robinson. Cet inspecteur de police était présent dès le premier tome de la série, avec un comportement qui l'avait rendu détestable d'entrée de jeu. Sans tambour ni trompette, sans signe annonciateur, Jean Dufaux décide de faire basculer la situation de Robby : il passe de flic vraisemblablement pourri, ses trafics n'ayant jamais fait l'objet de l'intrigue d'un album, à individu aux abois. En parallèle, Jessica Blandy est en cavale essayant de ne pas se faire avoir par les tueurs à ses trousses. Comme à son habitude, elle est au cœur des événements, mais sans avoir un rôle d'héroïne qui résoudrait les problèmes à la force de sa volonté et de ses capacités physiques ou intellectuelle, sans être ni un artifice narratif miracle, ni une potiche. Renaud est égal à lui-même, descriptif et précis, pour des planches sages et posées, malgré les enjeux mortels, et les jeux de contrainte et de pression malsains. Le lecteur découvre donc cette situation in media res, et le scénariste lui apprend progressivement ce qui s'est passé précédemment pour en arriver là.


Indépendamment de l'intrigue, le lecteur sait qu'il va prendre plaisir à découvrir des lieux singuliers, représentés avec précision. Arrivé au dix-huitième album, il s'agit d'une collaboration bien huilée entre artiste et scénariste, et selon toute vraisemblance, ce dernier fait en sorte de jouer sur ce point fort du premier. Le lecteur en a la confirmation dès la première page avec cette case singulière montrant les balcons des chambres d'hôtel par une magnifique vue en plongée sur sa cour intérieure. Ensuite Renaud s'attache plus aux arbres de la plage qu'à la texture du sable qu'il préfère représenter avec la couleur. Les formations rocheuses en bordure d'océan sont déchiquetées et réalistes, l'eau de l'océan étant vivante grâce à la couleur. En planche 3, le lecteur découvre une autre vue d'ensemble splendide : la vision en légère élévation de la ville où arrive Jessica Blandy. En repensant aux différents lieux visités, il prend conscience de leur variété, de l'effet de diversité géographique, et de décalage parfois d'une simple case. Ainsi il va prendre un verre dans un petit bar mexicain, il se recueille devant une effigie du Christ dans une église. Il profite du calme avant le déchaînement de violence dans le salon de Gus Bomby. Il regarde un car traverser une zone désertique. Il admire la luxueuse villa d'Osmond Portland sous plusieurs facettes : son ponton, son kiosque au toit de chaume, ses volumes spacieux et propices à la circulation de l'air dans cette région chaude, la baraque en planches mal jointives où Ernest Zoloco reçoit Portland, etc. Il est pris par surprise avec cette simple case de 5 tueurs avançant dans un champ de blé (planche 9). Renaud & Dufaux ne cherchent pas à épater le lecteur en le baladant d'un endroit magnifique à un autre : le passage par un endroit, par un lieu arrive de manière organique dans l'intrigue, et l'artiste ne se lance pas dans des cases démonstratives pour attirer l'attention. Il réalise des cases pour raconter l'histoire, investissant du temps du talent pour montrer le lieu avec un regard attentif aux détails qui en font son identité, à l'opposé d'une enfilade de lieux génériques.



L'investissement pour que les lieux soient si consistants a une incidence sur les personnages : à aucun moment le lecteur n'éprouve la sensation de voir des acteurs jouant leur rôle sur une scène de théâtre. Chaque protagoniste interagit avec le lieu où il se trouve, se livre à une occupation particulière en utilisant les accessoires de manière organique. Dans un autre endroit, les choses se dérouleraient autrement. En outre, chaque personnage dispose d'une apparence physique unique, se déclinant en postures spécifiques. Le lecteur voit par lui-même que la corpulence de Robby fait qu'il évite les gestes brusques, que la maladie d'Osmond Portland fait qu'il se montre précautionneux dans ses gestes, que Jessica Blandy entretient un rapport d'assurance vis-à-vis de son apparence. Comme souvent dans une de ses aventures, elle se retrouve nue face à un homme ou plusieurs. Sa confiance en elle et son naturel font que le lecteur ressent qu'elle impose sa nudité à son interlocuteur qui en ressent une gêne, à l'opposé d'une victime à la merci d'un individu exerçant une forme de sadisme ou de cruauté mentale pour assurer sa domination. Jessica n'apparaît pas dans toutes les planches, le récit n'est pas raconté de son seul point de vue, ce qui n'obère en rien sa force de caractère, sa présence rayonnante.


Le scénariste prend le lecteur au dépourvu avec ce basculement imprévu de la situation de Robby, un individu détestable apparaissant de manière chronique dans la série. Jessica Blandy continue d'être le point d'ancrage pour le lecteur, toujours aussi belle et forte. Dufaux bâtit son intrigue sur la dynamique d'une course-poursuite, moteur toujours efficace pour insuffler un rythme dans le récit. Il met en œuvre des personnages secondaires apparus de manière encore plus sporadique dans la série, personnages qui ne parleront vraisemblablement qu'au lecteur assidu : le tout jeune adolescent Rafaele, et sa tutrice officieuse Victoria. Il est également fait référence à Kim, une amie décédée de Jessica, apparue pour la première fois dans le tome 1 (1987). Salina était déjà apparue dans Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema... (1990). D'un côté la fonction de Victoria et Rafaele est assez basique (otages potentiels) pour que tous les lecteurs puissent la saisir ; de l'autre cela a plus d'impact pour ceux connaissant leur lien avec l'héroïne. Le scénariste a conçu une intrigue avec une belle mécanique, dont le déroulement se fait de manière linéaire. Même si le caractère de chaque personnage n'est pas très développé, le lecteur perçoit que l'histoire se serait passée autrement si cela avait été d'autres personnages. Ce n'est pas donc une intrigue générique plaquée sur les personnages qui aurait très bien pu se dérouler à l'identique, indépendamment des protagonistes. Le thème sous-jacent de la série reste mineur dans ce tome : les comportements déviants ne sont pas au cœur du récit. Toutefois, le scénariste en intègre au début avec le meurtre gratuit commis par Zoloco, pour bien montrer qu'on ne plaisante pas avec lui. En revanche, le thème de la contrainte par la violence court tout le long de cette histoire, thème également inhérent à la série.


Les auteurs surprennent le lecteur avec cette nouvelle aventure de leur personnage. Jessica Blandy n'est pas confrontée à un nouveau tueur à l'esprit dérangé : elle doit se sortir d'un contrat sur sa tête, passé par un personnage récurrent de la série. Le scénariste met à profit plusieurs éléments et personnages des tomes précédents pour un thriller bien construit. Lui et Renaud savent donner vie aux personnages par leurs actions, leurs expressions, leurs décisions. Le récit est d'autant plus savoureux qu'il se déroule dans des lieux particuliers, réalistes et uniques dans lesquels le lecteur se projette avec plaisir.



dimanche 15 novembre 2020

Jessica Blandy, Tome 17 : Je suis un tueur

Je peux m'en sortir par l'écriture.


Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 16 : Buzzard Blues (1999) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2000, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle compte 46 planches. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 5 - Magnum Jessica Blandy intégrale T5 qui contient les tomes 14 à 17.


Dans une grande ville de la côte Ouest des États-Unis, Jessica Blandy fait la connaissance d'August Dance, avec qui elle avait rendez-vous. Ils vont participer au même programme de thérapie. Il lui explique qu'il s'est inscrit pour surmonter ses angoisses : la maladie qui le contraint à porter une perruque et un corset, le fait de savoir qu'il va mourir dans quelques mois. Ils s'assoient sur un banc dans un parc pour évoquer ce qui les attend : le prix assez élevé, le fait que souvent les participants ne tiennent qu'une semaine ou deux, le fait de vivre à deux vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le fait qu'August ne connaisse pas de meilleure thérapie que la haine. Il se lève, prend congé et lui donne rendez-vous à jeudi prochain pour la première réunion de leur groupe. Un inconnu arrive, en jean et blouson noir. Il s'assoit à côté de Jessica, prenant la place laissée vacante par August, sort une flasque d'une poche de son blouson et s'octroie une généreuse lampée. Il la propose à Jessica, en lui indiquant qu'il n'a pas de maladie. Elle accepte et s'octroie également une généreuse lampée. Angel est un peu surpris et lui dit qu'elle boit comme un mec. Il repart.


Le jeudi suivant, les participants sont réunis dans une grande salle avec le responsable du programme : Tatch (le responsable), Jessica Blandy, August Dance, Billy Sender, Philip Lascomb, Alex Skoras. Tatch leur explique qu'ils vont vivre à deux pour les semaines à venir : le tirage au sort aboutit aux tandems suivants Jessica avec Alex (un tueur), August (malade) avec Tatch, Billy (fils d'une mère riche et autoritaire) et Philip (patron d'un bureau d'avocats, marié, deux enfants, et homosexuel). À la sortie de la réunion, Alex propose à Jessica d'aller piquer une tête dans l'océan : elle répond qu'elle n'a pas de maillot. Lui non plus, mais ça ne l'arrête pas. Jessica l'observe mais ne le rejoint pas. Ils continuent avec un piquenique sur les dunes devant la maison de Jessica. Alex lui pose des questions sur sa vie privée comme le prévoit le programme de la thérapie. Pourquoi n'est-elle pas amoureuse ? Y a-t-il des hommes qui ont compté pour elle ? Elle évoque Scott Mitchell et son assassinat, ainsi que son mariage forcé qui a engendré son dégoût pour les Doors. Puis elle évoque des musiciens qu'elle apprécie : John Mayall, Keb Mo, JP. Harvey, Burt Bacharah, Otis Redding, Giulini dans la sixième de Beethoven, Bernstein dirigeant Mahler, la chanson de Dumbo lorsque sa maman le berce. Jessica Blandy finit par interrompre la conversation, et va au-devant de Victoria qui arrive avec le jeune Rafaele.



Le précédent album semblait avoir confirmé une ligne directrice : Jessica Blandy recommence à faire faire face à des individus pas bien dans leur tête, du fait de l'influence pernicieuse d'un mystérieux individu dénommé Razza. Rien de tout ça dans cet album. Cette fois-ci, elle a décidé de participer à un programme thérapeutique, avec une méthode des plus étranges : vivre à deux en acceptant de répondre aux questions de l'autre, et de se soumettre à des tests réputés violents. Le programme fonctionne sur la base d'un groupe de 6 ou 7 personnes (6 pour cette session) qui sont appairés pour une durée de plusieurs semaines. Comme il s'agit d'une psychothérapie, les participants sont affligés d'un petit grain, plus ou moins prononcé pour participer à un tel programme si peu orthodoxe. Le lecteur fait connaissance avec eux lors de la réunion du jeudi. Renaud a donné une apparence bien distincte à chacun : Tatch avec sa barbe, sa queue de cheval et son surpoids, August avec sa gueule d'ange et son physique avantageux, Billy jeune, un peu chétif, rouquin, avec un regard fuyant attestant de son manque d'assurance, Philip portant bien la cinquantaine avec élégance et assurance, mais déconcerté par la découverte de sa sexualité profonde, et Alex bel homme moins souriant et moins solaire qu'August déclarant de but en blanc qu'il est un tueur. Le langage corporel de chacun est différent, en cohérence avec leur caractère.


Jean Dufaux a conçu son intrigue sur la base de plusieurs mystères. Quelle est la véritable raison pour laquelle Jessica Blandy s'est inscrite dans un programme thérapeutique aussi peu orthodoxe ? Que faut-il comprendre quand Alex déclare qu'il est un tueur ? Comment se fait-il que l'inspecteur de police Robby s'intéresse de si près à plusieurs membres de ce groupe ? Tout du long de ce tome, le lecteur peut apprécier le savoir-faire des auteurs en termes de narration visuelle, pour éviter que ce thriller psychologique ne se limite à une succession de têtes en train de parler. Le scénariste prend bien soin de varier les lieux dans lesquels se déroulent les discussions, et le dessinateur est toujours aussi précis et minutieux dans ses descriptions, sans jamais surcharger ses cases, sans jamais donner l'impression de tomber un registre démonstratif. Ainsi le lecteur peut admirer le singulier pylône qui abrite l'horloge à côté de laquelle Jessica attend son rendez-vous, les différentes plantes d'agrément du jardin autour du banc où elle s'assoit, la très belle façade de briques et de poutrelles métallique abritant la salle de réunion du jeudi, la verrière dominant l'immense salle de restaurant où dînent Billy et sa mère, l'installation portuaire à l'horizon quand Alex se baigne nu, les aménagements intérieurs de la villa de Jessica qu'elle s'est fait construire dans le tome 7 (Répondez, mourant…), le port de plaisance en arrière-plan alors que Gus Bomby et Jessica prennent un vers sur un ponton, les bouteilles d'alcool bien alignées sur les étagères derrière le bar, ou encore une belle vue sur la ville depuis un talus herbeux surélevé. Le lecteur est à nouveau sensible à la mise en couleurs qui vient discrètement compléter les surfaces détourées par les traits encrés.



Les auteurs ont également apporté un soin patent aux circonstances des différentes discussions, à la fois quant à ce que les personnages sont en train de faire, à la fois à leur état d'esprit. Il revient à nouveau à Renaud de montrer qu'aucune discussion n'est semblable à une autre, par le positionnement des personnages, leur occupation, leurs postures, et l'expressions de leur visage. Le lecteur commence par assister à la discussion entre Jessica assise sur un banc, avec August, puis avec Angel. Effectivement, il observe deux interlocuteurs très différents : l'un souriant et détendu, l'autre au visage fermé et au regard inquisiteur à en être inconvenant, les différences ne se limitant pas aux particularités physiques ou à la tenue vestimentaire. De même, pendant la réunion du jeudi, chacun des 6 participants se tient de manière différente sur sa chaise, avec une expression de visage différente quand vient son tour de prendre la parole pour exposer sa situation. Jessica et Alex ont deux discussions différentes sur la plage : le lecteur constate par lui-même que leur tonalité est différente, et pas seulement du fait qu'il s'agit d'un piquenique la première fois et pas la seconde. Comme souvent, Jessica Blandy se retrouve nue, et cela donne lieu à un jeu malsain entre elle et un voyeur. Ici cette séquence dure 4 pages et elle est soumise à rude épreuve, sans pour autant qu'il y ait une menace de type agression sexuelle, ou une volonté d'humiliation liée à la nudité. Cette conversation, comme les autres, charrie des enjeux d'ordre psychologique, des jeux de manipulation pervers. La direction d'acteurs permet de bien visualiser ce qui se joue, sans que le scénariste n'ait besoin de recourir à des bulles de pensée, ou à ces cartouches de texte avec le flux de pensées ou les commentaires d'un personnage.


Cette épreuve psychologique entre Angel et Jessica revoie à une de ses aventures traumatisantes dans les tomes 9 & 10. D'ailleurs, au fur et à mesure des discussions, Jessica Blandy évoque les traumatismes qu'elle a subis dans plusieurs de ses aventures précédentes : l'assassinat du premier homme dont elle a été amoureuse dans Jessica Blandy, tome 1 : Souviens-toi d'Enola Gay (1987), son mariage forcé dans Jessica Blandy, tome 3 : Le Diable à l'aube (1988), son dressage pour devenir une prostituée dans une ville frontalière dans Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema... (1990), ainsi que la perte de la poupée de Loretta, la mort de Kim, le terrible Jalaga, etc. Du coup, cette histoire parlera plus à un lecteur de longue date, qu'à un lecteur de passage, même si elle reste intelligible pour ce dernier. La structure du récit apparaît progressivement, dévoilant deux enjeux différents : le déroulement de la thérapie et ses mises en danger, l'enquête qui se déroule en filigrane et qui ne se dévoile que très progressivement, impliquant un autre des personnages récurrents de la série, à l'hygiène douteuse, et aux méthodes répugnantes. Le lecteur revoit également passer Gus Bomby, à la recherche d'une nouvelle secrétaire, puisque la précédente a mal terminé, une nouvelle référence à un autre tome. Le scénariste boucle son intrigue par une suite de dialogues successifs entre Jessica Blandy et 4 interlocuteurs, dans un format un peu artificiel, mais qui fonctionnent quand même grâce à l'attention portée à la mise en scène.


Le lecteur est un peu décontenancé que le scénariste laisse de côté Razza au profit d'une enquête masquée par un programme de thérapie. Mais il retrouve avec grand plaisir la narration visuelle descriptive impeccable de Renaud, tout en discrétion, ainsi que l'art avec lequel Jean Dufaux confronte des personnages traumatisés, ou sous l'emprise d'un traumatisme. Il voit avec plaisir Jessica Blandy faire preuve de son caractère bien trempé, à l'opposé d'un comportement de victime. Il souffre avec elle à l'idée qu'elle doive manger un œuf, la scène la plus éprouvante de ce tome. Il ressent tout le malaise de cette enquête faisant ressortir les noirceurs de l'âme humaine, sous le sympathique soleil de la côte ouest.



mercredi 5 septembre 2018

Jessica Blandy, tome 7 : Répondez, mourant.

Je hais tout ce mouvement qui me fatigue, qui me fatigue tant.



Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema (1990) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Il est initialement paru en 1992, écrit par Jean Dufaux, dessinés et mis en couleurs par Renaud (Renaud Denauw). Ce tome a été réédité dans un format plus petit, dans Magnum Jessica Blandy intégrale T3.

Un homme bien de sa personne a ramené une belle blonde dans son appartement, à bord de son coupé sport. Ils s'embrassent. La femme lui demande d'aller prendre une douche avant les ébats. Il s'exécute et se dit qu'il va falloir qu'il lui montre le grand jeu pour être à la hauteur. La jeune femme entre dans la salle de bain et lui tranche la gorge avec un couteau effilé, puis lui ouvre le ventre. Elle le regarde mourir. Avant de s'en aller, elle inscrit le mot Jalaga sur le miroir de la salle de bain, avec un rouge à lèvre. Jessica Blandy se réveille en sursaut dans son lit, au milieu de la nuit. Elle appelle son chat Mahé, puis va regarder Rafaele (l'enfant qu'elle a recueilli) en train de dormir. Dans un hôpital psychiatrique, Einstein (c'est le seul nom qui lui est donné) essaye de rationaliser ses pensées, de s'obliger à voir le stylo posé sur un livre, et la lampe à côté, plutôt qu'un couteau surveillé par un cobra. Le directeur de l'établissement et un aide-soignant viennent lui dire qu'il est libre de sortir, que sa sœur Linda Bragman l'attend dans une voiture avec chauffeur à l'extérieur.

Jessica Blandy inspecte la dalle béton qui correspond à la base de la maison qu'elle se fait construire en bord d'océan, en présence de l'architecte Ronnie Bragman. Elle lui dit qu'elle est entièrement satisfaite de l'emplacement ; de son côté, il ne sait comment exprimer son attirance pour elle. Un peu plus tard, un autre homme est assassiné au couteau par une belle femme blonde et bouclée, avec le même mot Jalaga tracé sur le miroir de la salle de bains. Plus tard, Linda Bragman discute avec son frère Einstein au bord de la piscine. Elle lui parle des lettres de son mari qui exprime son amour pour Jessica mais qu'il n'a pas eu le courage d'envoyer. Sur ces entrefaites, Ronnie Bragman arrive. Une conversation teintée d'amertume se déroule. Ronnie part se changer pour revêtir un maillot de bain et Einstein en profite pour s'entretenir seul à seul avec lui, sur l'importance qu'il accorde au bonheur de sa sœur. Plus tard, Jessica Blandy se promène sur la plage avec Rafaele et le détective privé Gus Bomby qui lui avoue qu'il a réalisé une enquête sur elle pour Linda Bragman.

C'est reparti pour une immersion dans les affres du mal-être, de la déviance et de la cruauté. Le lecteur qui découvre la série maintenant sait qu'elle est terminée et qu'elle compte 24 tomes. Il sait donc que Jessica Blandy va survivre. Il sait également qu'elle fait montre d'une résilience dont le processus reste énigmatique. Cela peut donc amoindrir pour partie le mystère planant sur l'identité de la femme blonde qui assassine ceux qui auraient pu devenir ses amants, avec un couteau qu'elle appelle Jalaga. D'un autre côté, le lecteur a pu également constater, dans le tome précédent, que les épreuves surmontées par Jessica Blandy laissent des traces sur sa psyché. En 6 tomes, le lecteur n'en sait pas beaucoup plus sur elle. Par exemple, il est incapable de dire d'où provient l'argent qui lui permet de financer la construction de sa propre maison. Il a pu constater qu'elle sait encaisser les maltraitances, et qu'elle dispose d'une forte capacité à faire face aux traumatismes, à se reconstruire après les avoir subis. Mais l'intensité des événements du tome précédent était trop élevée et a laissé une marque psychologique durable et destructrice. Le lecteur le voit parce que Jessica a conservé le couteau Jalaga, parce que son comportement vis-à-vis de Rafaele n'est fait que d'anxiété, et son langage corporel montre une personne à l'entrain émoussé, sans joie de vivre, réagissant comme un individu se sentant menacé ou agressé.


Ainsi, même s'il s'interroge sur l'utilisation meurtrière de Jalaga, le lecteur se rend vite compte qu'il s'inquiète pour Jessica Blandy. Il n'éprouve pas d'inquiétude sur le fait qu'elle se fasse agresser, mais sur une autre forme de vulnérabilité. Elle continue à être sous l'emprise du stress post traumatique. Dans le même temps, elle continue à dormir nue, ce qui dans l'esprit du lecteur devient synonyme du fait qu'elle continue à s'offrir au monde, ou en tout cas à le recevoir sans mettre de barrière. Le lecteur en vient à craindre qu'elle ne subisse d'autres traumatismes, et qu'elle allège son état de stress en commettant des actes violents, qu'elle ne succombe elle aussi à la folie ambiante, souvent meurtrière. Il retrouve également d'autres personnages récurrents dont les silhouettes lui sont devenues familières. Il se rend compte que l'aspect négligé de Gus Bomby n'est pas simplement une facilité visuelle pour le reconnaître plus facilement. Une fois de plus, il constate que Renaud a composé l'apparence visuelle du personnage à partir de ses caractéristiques psychologiques, ou plutôt en concordance avec elles. En le voyant bouger et faire des gestes, le lecteur perçoit son dégoût de lui-même. Il se dit que Bomby se punit lui-même pour un comportement qu'il exècre, sans avoir la force de volonté nécessaire pour en adopter un autre.

Le lecteur retrouve également l'inspecteur Bomby peut-être encore plus négligé que Gus Bomby, avec en plus une hygiène corporelle douteuse, mais son langage corporel est tout autre et indique un état d'esprit bien différent. Le lecteur peut voir qu'il est toujours aussi brutal, et habitué à maltraiter physiquement ses interlocuteurs. Au contraire de Gus Bomby qui donne une impression d'individu décharné, Robby est en surcharge pondérale, peut-être à la limite de l'obésité morbide, mais dans le même temps ses postures sont décidées. Son absence totale de bonne manière dénote un individu totalement insensible à l'inconfort que sa présence génère et chez les autres, une forme d'égocentrisme décomplexé, mais aussi d'acceptation de son incapacité à s'intégrer en société. Cette forme de sans gêne se double d'un esprit perspicace et pénétrant qui rend ses interlocuteurs encore plus mal à l'aise. Du fait de ces éléments visuels révélateurs de la psyché des personnages, le lecteur regarde avec plus d'attention les nouveaux venus pour essayer de lire une partie de leur caractère dans leur apparence et leurs comportements. Einstein retient immédiatement son attention avec ses gestes mesurés trahissant un esprit sur le qui-vive, un individu très conscient de sa personne, un obsédé du contrôle. Cette maîtrise de soi est la manière dont il lutte contre ses délires interprétatifs, ce qui le rend totalement imprévisible en fonction du degré d'efficacité de maîtrise.

Alors que dans les premiers tomes il pouvait ne pas être totalement séduit par la finesse des traits de contour et une forme de froideur des dessins, le lecteur se rend compte qu'il est entièrement sous leur charme vénéneux, fasciné par la description clinique qu'ils composent, par leur degré de précision, par ce qu'ils révèlent. C'est comme si Renaud donnait à voir chaque individu avec une netteté trop crue, sans filtre qui vienne diminuer l'observation pour la rendre plus acceptable, plus tolérable, sans possibilité d'échapper à ce que révèle l'observation. La justesse de la représentation fait exister les personnages, en dépit des conventions du dessin, des traits de contour, des choix opérés pour conserver une lisibilité immédiate à chaque case. L'artiste apporte toujours le même soin à représenter les différents environnements, qu'il s'agisse des aménagements intérieurs (avec la décoration inattendue du salon de l'institut psychiatrique) ou des extérieurs (en particulier la sensation reposante de la promenade sur la plage). S'il y est sensible, le lecteur peut également remarquer plusieurs séquences visuellement très réussies : l'intense concentration d'Einstein observant le coupe-papier, l'incongruité de la dalle de béton du futur pavillon au milieu d'un paysage naturel, l'intimité troublante de la cabine où se change Ronnie Bragman, la présence de l'inspecteur Robbie dans le salon luxueux de Linda Bragman, tellement déplacée qu'elle en devient obscène, la brume sur la plage rendant irréelle la silhouette de cette femme en robe de soirée… Renaud sait rendre naturelle chaque scène, même les plus fabriquées de toute pièce.

Sachant très bien qu'il va observer des comportements anormaux, le lecteur est d'autant plus sensible aux moments normaux. Il guette même les manifestations de relations humaines normales, saines. Même s'il n'a pas de culture cinéphilique, il est touché par l'échange entre Jessica Blandy et Ronnie Bragman sur la filmographie de Janet Leigh dans My sister Eileen (1955) et dans Scaramouche (1952). Il prend toute la mesure d'à quel point ce centre d'intérêt commun leur permet de tisser un lien affectif honnête. Dans la foulée, il ressent donc naturellement le dégoût de Jessica à l'idée d'une relation physique, et la frustration mêlée d'incompréhension de Ronnie d'être ainsi repoussé sans ménagement, et sans signe avant-coureur. Certes Jean Dufaux raconte un polar avec une trame sans réel suspense, mais cela n'enlève rien au malaise que ressent le lecteur confronté à la maladie mentale (d'Einstein), à la dépression (celle naissante de Jessica, celle déjà bien installée de Gus Bomby), aux morts dépourvues de sens des victimes égorgées, aux pensées morbides (le comportement dépourvu d'espoir et d'illusion de Robby), aux formes de violation de l'intimité des individus (espace privé, espace intime au sens de la proxémie), au manque d'estime de soi, etc. Cette ambiance influe sur le sens de chaque élément du récit : une obsession relève forcément d'un trouble psychiatrique, le terme de femme fatale prend un sens littéral, le vomi incarne l'impossibilité de digérer une partie du monde extérieur, la cuite devient le signe d'une méthode destructrice pour se soustraire au monde. Ce malaise est tellement prégnant et omniprésent, que même une simple remarque innocente de l'enfant Rafaele incite le lecteur à en faire une interprétation porteuse d'un sens obscène.

Pour ce septième tome, Jean Dufaux & Renaud ont choisi de raconter une histoire complète en une partie, mais sans oublier ce qu'a vécu Jessica Blandy dans l'histoire précédente. Le lecteur se laisse prendre par l'apparente simplicité de l'intrigue au suspense vite éventé, et à l'évidence des dessins. Comme dans les tomes précédents, il ressent de plein fouet les névroses et les psychoses des personnages, les déséquilibres mentaux légers ou prononcés qui pèsent sur eux de manière destructive. Il est d'autant plus touché par cette ambiance morbide qu'elle s'exprime au travers des actes, mais aussi des postures, des réactions, par des signaux non verbaux. Il ressent de l'empathie pour chacun des personnages, condamnant les actions meurtrières ou visant à faire souffrir, constatant les dégâts physiques et surtout psychologiques qu'elles infligent, mais constatant également que les personnes qui les commettent souffrent elles aussi.


mercredi 20 juin 2018

Jessica Blandy, tome 2 : La Maison du Dr. Zack

Oui, mon chat a horreur qu'on le dérange.

Ce tome fait suite à Souviens-toi d'Enola Gay avec lequel il forme une histoire complète en 2 parties. Il est initialement paru en 1987, écrit par Jean Dufaux, dessiné par Renaud (Renaud Denauw) et mis en couleurs par Béa Monnoyer. Ce tome a été réédité avec le premier et le troisième dans format plus petit, dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 1 - Intégrale Jessica Blandy 1.

À San Francisco, le détective Gus Bomby mène l'enquête à sa manière : au cours d'une partie de poker nocturne, avec Pete le rat. Comme ce dernier est rincé et que Gus continue de gagner, la mise devient des informations. Gus apprend ainsi que l'assassinat de Scott Mitchell est lié à celui de Jeffrey Lanes. Gus relance d'une partie, mais il se fait choper par les 2 autres joueurs la main dans le sac en train de tricher. Il s'en suit un échange de coups alors que les 2 joueurs essayent de la neutraliser afin de lui faire passer l'envie de tricher. Une fois qu'ils l'ont maîtrisé, Ma (une femme enrobé d'un certain âge qui était occupée à repasser dans la même pièce) s'approche de lui avec le fer à repasser brandi d'une main pour s'en servir sur le visage de Gus. Il réussit à se libérer de justesse et fait usage de son arme à feu, tuant Ma sur le coup. Contre toute attente, il appelle la police pour signaler ce qui vient de se passer, en parlant à l'inspecteur Robby. Ce dernier s'apprête à interroger Lee, l'un des agresseurs de Jessica Blandy.

Grâce à une mise en scène roublarde pour intimider le détenu, l'inspecteur Robby obtient 2 noms : celui de Chuck qui a commandité l'agression à l'encontre de Jessica, et celui de son employeuse Pénélope Mitchell, la sœur de Scott Mitchell. Cette dernière est immédiatement avertie de l'aveu de Lee et prend les mesures qui s'imposent. Jessica Blandy se rend à un rendez-vous fixé par un appel anonyme dans un casino abandonné à l'écart de tout. Elle y découvre Lars Groffin affalé dans un fauteuil, une méchante blessure au ventre, faite au couteau. Il se présente à elle et a juste le temps d'énoncer une citation : none knows how it comes, how it goes, but the name of the secret is love. Pendant ce temps-là l'agresseur de Groffin est en train de fouiller la boîte à gant de la voiture de Jessica Blandy, où il y trouve son permis qu'il empoche. Il la laisse repartir sans se manifester. Jessica rentre à la villa qu'elle partageait avec Scott Mitchell et se dirige vers la bibliothèque pour consulter l'exemplaire de Sylvie et Bruno (1889/1893) de Lewis Carroll.

Intrigué par le premier tome (et un peu aguiché par la singulière héroïne), le lecteur revient pour découvrir le dénouement de ce polar poisseux. Il lui faut attendre une dizaine de pages avant de retrouver les beaux paysages de la côte ouest des États-Unis, lorsque Jessica Blandy se rend à son mystérieux rendez-vous dans un casino désaffecté qui commence à tomber en ruine. Il a alors le plaisir de retrouver de grands espaces, avec un océan d'une belle eau, et une végétation authentique. Une quinzaine de pages plus loin, il peut apprécier le soin avec lequel Pénélope Mitchell a choisi les plantes de sa serre, grâce aux dessins précis de Renaud. Il aura encore une fois l'occasion de bénéficier d'une scène en extérieur, lors d'une évocation du passé, dans la jungle du Vietnam, à nouveau avec une représentation fidèle, précise et une colorisation transcrivant bien l'ambiance lumineuse.


Pour le reste il faut attendre la fin de la partie de poker pour que les décors acquièrent plus de substance. Passée cette première séquence, le lecteur peut se projeter dans le commissariat de l'inspecteur Robby, puis dans la somptueuse demeure de Pénélope Mitchell. Il bénéficie d'une vision d'ensemble du grand hall du commissariat (avec une architecture fonctionnelle et réaliste pour disposer d'une aussi grande pièce, puis du bureau de l'inspecteur Robby (avec ses casiers métalliques tout aussi fonctionnels), qu'il peut mettre en regard de la vue sur la grande pièce de la demeure de Pénélope Mitchell, puis de la pièce de dimension plus petite abritant sa bibliothèque, l'artiste ayant sciemment établi un parallèle entre les 2 en adoptant un plan de prise de vue similaire.

Les scènes suivantes recèlent encore des surprises en termes de lieux, à commencer par la découverte de la grande salle du casino ayant subie les ravages du temps et des intempéries. Le lecteur accompagne encore les personnages dans un laboratoire souterrain à l'aménagement plus spartiate et plus convenu. Il peut effectuer une autre comparaison entre la chambre de Jessica Blandy et celle de Pénélope Mitchell, toutes les 2 arrangées avec goût. D'ailleurs, Jessica Blandy est toujours aussi aguicheuse. Le lecteur la retrouve à partir de la page 12 dans un magnifique tailleur blanc immaculé, avec un décolleté moins prononcé que dans le tome 1. Par contre, il assiste à sa douche et à sa toilette. Renaud lui fait adopter des postures un peu cambrées, mais dans le même temps, il s'agit d'un moment ordinaire, à sa place dans sa journée. Il est indéniable que cette séquence a pour but de titiller le lecteur masculin, mais elle établit aussi que le personnage n'est pas pudique, sans connotation sexuelle. Le lecteur a encore l'occasion de se rincer l'œil une deuxième fois, dans une séquence plus perverse où un homme profite de sa position de force pour obliger une femme à se déshabiller et à se tenir nue devant lui. À nouveau, cette scène se justifie par ce qu'elle révèle de la personnalité du personnage masculin, mais aussi de la femme choisissant de se livrer à cet effeuillage pour obtenir une faveur d'une autre nature. Elle participe également à la représentation de rapports humains fondés sur différentes formes de domination.

Comme dans le premier tome, le lecteur peut s'interroger sur le choix de Renaud de n'utiliser que des traits fins pour détourer les formes, de proscrire les aplats de noir (à de rares exceptions près pour des ombres portées) et de ne pas faire varier l'épaisseur des traits encrés, engendrant une impression visuelle étrange de formes uniquement détourées, sans réelle substance. Dans le même temps, chaque case bénéficie d'une construction qui permet de hiérarchiser les différents plans, de faire ressortir les formes les unes par rapport aux autres et de donner du relief aux éléments représentés. S'il y prête attention, le lecteur se rend compte que l'artiste utilise régulièrement des vues de dessus avec des angles plus ou moins inclinés pour donner une vision adaptée du positionnement relatif des personnages. Il s'aperçoit aussi que les plans de prise de vue sont variés, adaptés à chaque séquence, et qu'ils permettent de montrer les environnements suivant différents angles de vue, ainsi que les interactions des personnages avec les différents accessoires. Alors que l'usage exclusif de traits fins donnent une impression de superficialité, la richesse et la sophistication de la narration visuelle racontent une histoire substantielle, avec de nombreux détails qui viennent la nourrir, que ce soit la planche à repasser de la matrone, le présentoir à trombone sur le bureau de Robby, le modèle de cheminée du salon de Pénélope Mitchell, les sous-vêtements de Kim, ou encore les postures de Pearl, la secrétaire du détective privé Gus Bomby.


Le lecteur revient donc pour la résolution de l'intrigue et pour un récit inscrit dans le genre polar poisseux. Jean Dufaux continue d'utiliser une partie des conventions du polar : des individus avec un comportement agressif et sadique (l'agression au fer à repasser, l'intimidation pendant l'interrogatoire, l'assassinat à l'arme blanche, etc.), une sexualité soumise à des rapports de force (l'inspecteur Robby extorquant une faveur à Kim), les privilèges illégaux de l'argent (Pénélope Mitchell commanditant un meurtre et rabaissant son personnel), des individus pas tous bien dans leur tête (du comportement obsessionnel au syndrome post traumatique). En outre, Jessica Blandy se retrouve à nouveau dénudée. Dans le même temps, le scénariste raconte bien un polar dont les personnages et les événements servent de révélateur à l'état d'une société, que ce soit le flic prêt aux compromis pour aboutir et en même temps conscient des limites de ses interventions, ou les vétérans d'une guerre sans gloire et sale. Néanmoins en ayant choisi de situer son récit aux États-Unis, l'auteur se retrouve toujours sur le fil entre une évocation nourrie de faits et de recherches, et des clichés prêts à l'emploi. Par exemple, plusieurs personnages picolent régulièrement, comme une forme de stéréotype, sans incidence sur leur comportement ou leur état d'esprit.

Même si son enthousiasme peut être un peu émoussé par quelques éléments un peu factices, le lecteur se rend compte qu'il reste sensible au mal être des personnages. Dufaux & Renaud ne font pas qu'assembler des situations éculées, leur histoire exhale un parfum entêtant de difficulté à exister d'imperfection, de comportements déviants pour pouvoir supporter la douleur d'exister. L'inspecteur Robby parle de lui à la troisième personne du singulier comme s'il se voyait comme un personnage différent de ce qu'il est vraiment. Il ne peut satisfaire ses pulsions sexuelles que par des moyens détournés. Le lecteur se retrouve face à plusieurs personnes handicapées physiquement, comme une matérialisation dans leur chair des traumatismes psychologiques qu'ils ont endurés. Kim doit se déshabiller devant l'inspecteur Robby, contrainte à accomplir des actes humiliants pour le bien-être d'une tierce personne qui n'en saura jamais rien. Jessica Blandy se retrouve dans un casino désaffecté tombant en ruine, oublié de tous, une preuve manifeste du temps qui passe, d'une époque révolue dont personne ne se souvient, d'efforts qui n'ont rien produit de durable, la preuve matérielle que l'entropie est plus forte que tout.


Pour la deuxième fois, le lecteur est fortement tenté de ne voir dans ce récit qu'un polar un peu facile, aux dessins manquant 'épaisseur à l'instar des traits de contour trop fins, au scénario s'appuyant sur des situations toutes faites. Pourtant, l'histoire prend une forme inhabituelle avec son personnage principal ayant un rôle presqu'incident et une souffrance d'exister bien réelle, s'exprimant sous des formes variées.


mardi 19 juin 2018

Jessica Blandy, tome 1 : Souviens-toi d'Enola Gay

Sait-on jamais ! Surtout avec les femmes…

Ce tome est le premier d'une série qui en compte 24. Il est paru initialement en janvier 1987. Il a été écrit par Jean Dufaux, dessiné et encré par Renaud (Renaud Denauw) et mis en couleurs par Béa Monnoyer. La dernière page précise que le travail de travail de documentation a été réalisé par Léon Lekeu. Ce tome a été réédité avec les 2 suivants dans format plus petit, dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 1.

Dans une belle villa isolée donnant sur la mer, à Big Sur en Californie, Scott Mitchell vient de se réveiller. Il fait couler son café, fume sa première cigarette de la journée, et vérifie le chargeur de son arme de poing, avant d'aller prendre sa douche. Une fois rasé et son café pris, il s'habille, cache une photographie dans un exemplaire de Sylvie et Bruno (1889-1893) de Lewis Carroll (1832-1898) et prend une fleur dans un vase pour l'amener à Jessica Blandy, encore endormie nue dans le lit. Elle se réveille alors qu'il remonte le drap sur elle. Elle l'embrasse et il s'en va dans son coupé sport. Elle tente de se mettre au travail, mais ne retrouve pas ses lunettes. Scott Mitchell arrive chez lui et trouve le portail grand ouvert. Il découvre le cadavre de sa femme, puis de ses 2 enfants Jim & Andy. Il est à son tour abattu d'une balle en pleine tête, tirée à bout portant, alors que son assassin déclare : souviens-toi d'Enola Gay. Pendant ce temps-là, Jessica Blandy contemple les vagues sur la plage.

Ayant appris l'assassinat de son amant, Jessica Blandy se rend chez Gus Bomby, un détective privé, ancien lieutenant de police. Il interrompt son rendez-vous avec un mari cocufié pour la recevoir. Elle veut qu'il l'aide à trouver l'assassin. Après l'entretien, elle décide de se rendre chez Kim, une copine, à Sausalito. Sur le trajet, elle quitte volontairement la route, et hésite à se précipiter depuis le haut d'une falaise. Elle renonce à son projet à quelques mètres de l'à-pic. Chez Kim, elle lui explique ce qui lui arrive et lui demande si elle peut dormir chez elle. Pendant ce temps-là, Pad Jester, un journaliste travaillant pour la presse à sensation a réussi à s'introduire chez Scott Mitchell et farfouille dans ses affaires. Il finit par trouver une photographie de Scott & Jessica, nus sur la plage.


(Re)Découvrir Jessica Blandy, c'est revenir aux débuts de la carrière de scénariste de BD de Jean Dufaux qui a débuté en 1983 dans le Journal de Tintin. C'est aussi retrouver une association fructueuse avec l'artiste Renaud. L'édition en intégrale s'ouvre avec une introduction rédigée par Jacques Baudou, spécialiste des littératures populaires, et en particulier des romans et films policiers. Il explicite les influences de Jean Dufaux pour cette série, essentiellement des auteurs de polars américains : Raymond Chandler, Dashiell Hammett, Ed McBain, Michael Connelly ou encore John Maddox Roberts. À la fin du récit, le lecteur pense également beaucoup à Ross Macdonald, et à sa manière d'inscrire ses personnages dans les événements d'une époque, en mettant en scène les différentes strates de la société dans laquelle se déroule l'enquête. À ce titre la séquence d'ouverture inscrit l'histoire dans les paysages de la côte Ouest des États-Unis avec une villa à l'architecture reconnaissable.

Lors de cette histoire, le lecteur va pouvoir ressentir la présence proche de l'océan, et le climat ensoleillé de cette côte. Il constate que Renaud s'investit pour représenter des environnements différents que ce soit cette villa, l'autre villa de Scott Mitchell avec une architecture différente, les rues en pente de la grande ville la plus proche, les maisons desservies par un ponton à Sausalito (avec le beau vitrail de celle de Kim, la cartomancienne), les grandes plages désertes, ou les rochers de la digue où se promène Jessica, ou encore la terrasse d'un restaurant à San Francisco où elle déjeune avec son éditeur. Il peut également ressentir le vent sur son visage quand Jessica conduit sa décapotable sur une autoroute. Il peut même voir les mouettes s'envoler sur la plage. Les pages présentent un fort taux d'arrière-plans dans les cases, ceux-ci ne disparaissant que lorsqu'une conversation s'étale sur une page. Renaud effectue un travail visible de casting pour les personnages de manière à ce qu'il soit tous facilement identifiables que ce soit la chevelure de Jessica Blandy, la corpulence de l'inspecteur Robby, les cheveux blancs de Gus Bomby, ou encore le corps athlétique et le crâne rasé de l'assassin. Il apporte le même soin à doter chaque personnage d'une tenue vestimentaire spécifique, adaptée à sa condition sociale, à ses occupations et au climat. Évidemment, il consacre plus de temps aux différentes toilettes de Jessica Blandy. Le lecteur ne peut faire autrement que de remarquer qu'elle ne porte jamais de soutien-gorge et qu'elle maximise systématiquement son décolleté.


Il s'agit d'un polar assez violent, dans lequel des individus trouvent la mort de manière soudaine, avec des brutalités physiques plus ou moins sadiques. Renaud représente cette violence de manière factuelle, à commencer par les cadavres de l'épouse et des enfants de Scott Mitchell, sans effet sensationnaliste, sans dimension gore. Lorsque le tueur assassine un couple d'amants, à nouveau leurs corps ne sont que des pantins désarticulés, avec une petite entaille où le stylet effilé a frappé. Le mort par noyade regarde le lecteur de ses yeux morts. Lorsque le journaliste Pad Jester se fait frapper, c'est un coup porté soudainement, sans chorégraphie élégante, sans angle de prise de vue pour en accentuer la force. Du coup, quand Jessica Blandy se fait malmener par 3 gros bras, le lecteur n'y voit que la douleur occasionnée, l'absence écœurante d'empathie de ses agresseurs. La narration visuelle devient choquante non pas par la nudité frontale ou la violence graphique, mais à cause de son apparence factuelle sans effet esthétique.

Du fait des dessins, le lecteur plonge son regard dans un monde consistant, prosaïque, et finalement un peu froid, avec une réalité et des décors totalement insensibles à la souffrance de l'humanité. Jean Dufaux raconte une histoire d'assassinats prémédités contre des individus soigneusement choisis. L'histoire se termine dans le tome suivant, et le lecteur reste sur sa faim concernant l'identité du tueur, ses motifs, et la raison pour laquelle il prononce les mots Enola Gay avant de faire passer ses victimes de vie à trépas. Les personnages se comportent comme des adultes, souvent désabusés et désenchantés, vaguement cyniques, mais encore concernés et impliqués émotionnellement et moralement. Le déroulement de l'intrigue découle de l'histoire personnelle des différents protagonistes. Le lecteur n'en apprend pas beaucoup sur Jessica Blandy, si ce n'est qu'elle est romancière et qu'elle a besoin de lunettes pour lire de près. Elle se retrouve mêlée à cette histoire parce qu'elle était l'amante d'un homme mariée. Elle refuse de se résigner à ce crime sordide, et elle s'implique pour découvrir l'identité du meurtrier et l'amener devant la justice si possible. Le récit ne porte pas de jugement moral sur le fait que Scott Mitchell trompe sa femme, avec Jessica Blandy qui le sait parfaitement.


Parmi les autres personnages, le lecteur remarque le détective privé Gus Bomby, retiré du service actif de la police, attaché à Jessica Blandy pour une raison non explicitée. L'inspecteur Robby apparaît plus cynique, sans être forcément corrompu, plus violent aussi, usant de la force et des coups pour se faire respecter auprès de petits criminels. Il relève la pique contre l'éditeur qui refuse d'entendre les besoins pécuniers d'un auteur. Il remarque le comportement de l'une des victimes, malade alité, qui accueille son assassinat avec une forme de satisfaction. Jean Dufaux sait distiller un malaise sous-jacent par le comportement défaitiste de certains personnages, sadiques pour d'autres. Il déploie des efforts pour donner plus de consistance à l'environnement dans lequel se déroule le récit, en particulier en intégrant des références culturelles, par exemple à Greta Garbo, Brest Easton Ellis, Ethan Frome (1911) d'Edith Wharton (19862-1937), Sylvie & Bruno (1889-1893) de Lewis Carroll (1832-1898), et même à John Maher président et fondateur d'un organisme (avec une explication de qui était cet homme, mais qui reste introuvable dans une encyclopédie en ligne). Il subsiste quand même quelques moments un peu factices, que ce soit le comportement de Pénélope Mitchell, la sœur de Scott Mitchell, ou l'assassinat du couple d'amants qui n'apporte rien au récit.


Arrivé à la fin du tome, le lecteur se rend compte que l'intrigue n'était pas très consistante dans cette première partie, et que les auteurs ont préféré développer une atmosphère autour de ces assassinats commis par un tueur efficace, et de ces individus qui semblent exister chacun dans leur bulle, sans vraiment communiquer entre eux. La froideur de la narration et les références trop visibles donnent parfois une impression d'artificialité. Pour autant il se dégage un vrai malaise de ces existences fragiles et vaines, une fatalité existentielle qui finit par mettre le lecteur mal à l'aise.