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lundi 6 octobre 2025

Au pied des étoiles

N’être qu’avec soi, c’est mourir.


Ce tome contient une histoire complète, un voyage au Chili en 2021, ou plutôt deux. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario, les dessins et les couleurs, par Edmond Baudoin et Emmanuel Lepage. Il comprend deux-cent-cinquante-quatre pages de bande dessinée.


À l’origine, il y a la lumière. La lumière fabrique l’univers. L’espace et le temps commencent à exister. C’est d’abord un brouillard opaque… Un brouillard dont est prisonnier la lumière… L’univers grandit, se refroidit… Alors apparaissent les protons, les neutrons et les électrons : ce sont les particules élémentaires. Elles dansent avec les grains de lumière, les protons… Ensemble, ils donnent naissance à la matière. Quand un proton et un électron se rencontrent, ils forment l’hydrogène. Tout ce qui est matière s’attire et s’agglutine. Quand la masse de cette matière ainsi créée devient très importante, elle fusionne. Et quand les atomes d’hydrogène fusionnent, naît alors l’hélium. Vol Paris-Santiago, cinq décembre 2021. Quand l’hélium fusionne à son tour, se créent d’autres éléments. Le carbone, l’oxygène. Les étoiles sont des usines à matière. La matière s’attire, la lumière la repousse. L’étoile existe dans ce fragile équilibre. Si la matière gagne, des trous noirs apparaissent. Si la lumière gagne, l’étoile explose. Quand une étoile explose, elle libère les atomes d’hydrogène et d’oxygène… Quand ceux-ci se rencontrent, se crée alors la molécule H2O… L’eau, la vie. Ce livre est une histoire de rencontres, de lumière et de vie.



Edmond revient sur la genèse de ce livre. En décembre 2021, voici deux ans qu’un professeur de physique en lycée à Grenoble, José Ollivares, a proposé à deux auteurs de bandes dessinées d’aller voir les étoiles. Edmond Baudoin, Emmanuel Lepage. Deux auteurs de bandes dessinées aux univers très différents, deux planètes bien distinctes. Une figue, une pomme, et des noix. Edmond raconte comment il a connu Emmanuel : il y a longtemps, à Saint-Malo. Ils se sont promenés sur la plage ensemble. Il s’était inspiré de cette balade pour l’affiche du festival. Quelle année ? Il a en ce temps-là la cinquantaine, Emmanuel est un jeune homme, il est beau, Edmond est sensible à sa beauté, il est dans un devenir qui ira au-delà du sien. Le travail de Lepage est dans l’extériorité, les oiseaux sortent de sa tête, Edmond marche sur d’autres chemins. La nuit, la plage, ces réflexions, cette émotion, s’enfoncent à chaque pas dans le sable. Puis Emmanuel met en scène sa version de cette rencontre. Au début des années 1990, il a vingt-cinq ans, Edmond cinquante. Ils marchent le long du sillon. Edmond est un précurseur. Il pratique une bande dessinée de l’intime quand celle-ci est encore balbutiante. Il se raconte. Lui, Emmanuel s’est nourri de bandes dessinées franco-belges de fiction. Des récits qui se déclinent en séries et dans des formats courts. Il a déjà plusieurs albums derrière lui. Il tâtonne, il se cherche… Et il aime le chemin de création de Baudoin qui semble si loin du sien. Il arrive que l’attraction d’une planète soit si forte qu’elle modifie l’ellipse d’une autre. Edmond est cette planète.


Une collaboration entre ces deux auteurs, tous les deux excellents : Hop ! C’est plié, extraordinaire bande dessinée, d’une richesse exceptionnelle. Des détails ? Soit. C’est l’histoire de José Ollivares, un professeur de physique qui veut emmener ses élèves voir les étoiles dans le désert d'Atacama, au Chili. Il se dit que les échanges n’en seront que plus intéressants s’ils sont accompagnés de deux auteurs de bande dessinée, et puis d’un réalisateur de documentaire pour en faire un film. Date prévisionnelle du voyage : avril 2020. Il se produit un petit imprévu : la COVID-19. Tant pis, ils feront deux voyages, le premier à trois, le second avec les élèves. Deuxième imprévu, Baudoin ne pourra pas participer au deuxième voyage. Donc un premier voyage en décembre 2021, un second en avril 2022. Baudoin a une grande habitude de réaliser des albums à quatre mains, que ce soit avec Troubs (quatre bandes dessinées à leur actif), ou avec Céline Wagner, Tanguy Dohollau, Mireille Hannon, Mariette Nodet, Aurore Bize. Il a détaillé sa méthode de travail en duo, par exemple dans Inuit (2023) : discuter des planches au fur et à mesure à deux, les réaliser de préférence sur le vif, ou pendant les séjours chez l’habitant. Un rapide feuilletage montre des planches réalisées par l’un, des planches réalisées par l’autre, et quelques planches et mêmes quelques cases réalisées ensemble.



Il est possible de lire cet album comme un carnet de voyage. Dans la première partie les deux créateurs s’envolent pour Santiago, après avoir expliqué la genèse du projet. Ils arrivent à quelques jours de l’élection présidentielle opposant José Antonio Kast à Gabriel Boric, ce dernier étant élu le dix-neuf décembre 2021, ce qui donne lieu à des manifestations de liesse populaire. Puis le petit groupe voyage, traverse Chiloé. Ils séjournent en passant à Valparaiso, se rendent compte qu’ils ne peuvent pas se rendre à Atacama à cause des restrictions imposées par la pandémie. Ils continuent leur voyage, et bénéficient de la possibilité d’aller contempler les manchots de Humboldt. Enfin le retour vers la France. Les auteurs réalisent des planches qui comblent l’horizon d’attente d’un ouvrage de type carnet de voyage : montrer les régions où ils se trouvent, représenter les personnes qu’ils rencontrent, faire apparaître l’exotisme pour des Européens, sans transformer le voyage en du tourisme de masse voyeur. S’il connait l’un ou l’autre des deux artistes, le lecteur identifie au premier coup d’œil qui a dessiné quoi. Dans le cas contraire, les auteurs évoquent leur façon de concevoir leur art, et ils explicitent que les dessins de nature plus réalistes dans leur représentation sont ceux d’Emmanuel Lepage, et ceux plus dans la texture et la sensation sont ceux d’Edmond Baudoin. Deux beaux voyages retranscrits avec la sensibilité humaniste de l’un et l’autre, ainsi que leurs différences de sensibilité et de façon d’aborder chaque nouveauté, chaque rencontre. Puis vient le deuxième voyage passant par Antofagasta, aux portes du désert d’Atacama, la visite de l’observatoire astronomique du Cerro Paranal, la visite de la ville de Chacabuco, etc.


Toutefois, la richesse de l’ouvrage va bien au-delà d’un carnet de voyages entre deux amis. Il s’ouvre sur la création de l’univers, et des étoiles. Ce développement provient à la fois du but du voyage scolaire, à la fois de la question que posent les auteurs aux habitants avec qui ils discutent : Qu’est-ce que les étoiles pour vous ? Ils abordent également la nature des étoiles telle que racontée dans une légende mapuche, et le versant scientifique des réactions nucléaires qui aboutissent à la création de la matière, aux méthodes complexes pour observer les étoiles, de l’interférométrie à l’utilisation de puissants lasers. À l’opposé de touristes de passage pour cocher des cases de sites à voir absolument, ils s’intéressent à la vie des habitants, à l’histoire du pays qu’ils développent à plusieurs reprises, aux élections. Dans la mesure où il s’agit du voyage de deux amis, ils reviennent sur l’histoire de leur amitié, sur la fois où ils ont été amoureux de la même femme en même temps. Puisqu’il s’agit de deux dessinateurs de bande dessinée, ils comparent leur manière de procéder à leur page, leur façon de regarder le monde et d’en rendre compte, de représenter la beauté. Lors du deuxième voyage, c’est l’occasion pour Emmanuel de discuter avec les étudiants, de parler leur façon de participer à l’avenir de la planète sur le plan politique, et d’évoquer la sexualité, l’un d’eux envisageant une transition de genre. Comme il s’agit de deux artistes, ils évoquent ou citent ceux issus du Chili, ou faisant écho à leurs émotions : Rainer Maria Rilke (1875-1926, poète), Mircea Cărtărescu (1965-, écrivain) Pablo Neruda (1904-1973, poète), Victor Jara (1932-1973, musicien), George Grosz (1893-1959, peintre d'origine allemande), Arthur Rimbaud (1854-1891, poète).



La narration visuelle enchante le lecteur à chaque page. Ces deux artistes disposent d’une solide expérience professionnelle, d’une approche très personnelle à leur art, d’une maîtrise de nombreuses techniques, d’un savoir-faire peu commun en termes de mise en scène et de conception de chaque planche. Le lecteur découvre aussi bien des planches d’un format très classique (des cases avec bordure, disposées en bande), que des formats libres approchant un texte avec des illustrations, à chaque fois conçues spécifiquement en fonction du propos, du sur mesure fait main. La rétine du lecteur est à la fête : deux cases presque abstraites en ouverture pour évoquer la lumière fabriquant l’univers, suivi par une illustration en pleine page de corps entremêlés comme en train de danser, une très belle peinture montrant l’avion traversant un ciel nocturne, les pieux dressés comme brise-lame sur le sillon de Saint Malo, un fac-similé de radiographie pour évoquer le cancer d’Emmanuel, une montagne représentée à la manière d’une gravure de Gustave Doré, les graffitis sur les murs de Santiago, un astronome avec un genou à terre entouré d’un tourbillon d’équations mathématiques, une représentation d’un horizon panoramique à la manière des Inuits… et bien sûr quelques arbres, comme il est d’habitude dans une bande dessinée de Baudoin. Impossible de rendre compte de la richesse visuelle de cet ouvrage, de l’intelligence avec laquelle la narration visuelle sert les propos.


Même s’il est familier de ces deux artistes, le lecteur ne peut imaginer la richesse de cette bande dessinée, à la fois carnet de voyage, carnet de rencontres, vulgarisation scientifique, historique de la nation chilienne, histoire d’une amitié, réflexions sur l’art de la bande dessinée, passage comparatif entre l’approche des deux amis, relais générationnel, fragilité de la vie que ce soit du fait de la maladie ou de la répression mise en œuvre par un régime dictatorial, engagement militant, vieillesse, poésie, impact d’une pandémie, besoin de vérité, impuissance devant la beauté, confidences entre amis, etc. Toute la richesse de l’expérience humaine.



jeudi 2 octobre 2025

American Parano T03 Manhattan trauma

Mais pour ça, il ne doit pas se faire descendre comme son frère.


Ce tome fait suite à American Parano 2 Black house (2024) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant pour comprendre l’intrigue, et qui permet cependant de mieux saisir la situation personnelle de l’héroïne. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Hervé Bourhis pour le scénario, et par Lucas Varela pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-deux pages de bande dessinée.


Cinq juin 1960 vers vingt heures, à Battery Park, New York City, le sénateur Bob Cavendish est en train de prononcer un discours en plein air. Il s’adresse à la foule : Qu’est-ce qu’il va se passer maintenant ? Eh bien, on va redoubler d’efforts pour que la promesse d’avenir que j’incarne aboutisse à des réalités concrètes. La prochaine étape, c’est la primaire de l’Illinois. Elle est à notre portée. Ça ne sera pas facile, mais grâce à vous, grâce à Dieu, j’ai la force de me battre. Me battre contre cette guerre absurde au Vietnam, me battre contre la pauvreté, pour la jeunesse. Pour un développement économique mieux partagé et une amélioration des droits civiques pour tous. Et laissez-moi vous dire que nous ne laisserons pas les démons de la division saboter cet espoir extraordinaire qui est en marche. Et je…



Un coup de feu retentit, une balle lui traverse le crâne, sous les yeux du lieutenant Kimberly Tyler, qui se tient à ses côtés, chargée de sa protection. La foule se disperse dans un mouvement de panique, une jeune fille pleure agenouillée sur le sol, abandonnée au milieu des panneaux jetés par terre. Deux hommes en noir prennent Tyler, chacun par un bras et la font monter dans une limousine noire. La radio interrompt son programme et annonce déjà qu’une fusillade a eu lieu dans le Lower Manhattan, que le sénateur Bob Cavendish serait grièvement blessé. Tyler regarde ses mains dont elle n’arrive pas à arrêter le tremblement : des gouttes de sang du sénateur commencent à sécher sur le dessus. Le journaliste continue : il est 20h45 et d’après le reporter sur place, le sénateur Cavendish vient de succomber à ses blessures lors de son transfert au Mount Sinai Hospital. La limousine est entrée dans la zone de chantier du World Trade Center : Tyler est emmenée par les deux agents dans une cabane de chantier. Elle est assise sur une chaise devant une petite table et ils lui demandent de tout raconter, depuis le début, ils ont toute la nuit. À sa question, ils se présentent : agents spéciaux Auerbach et Carney, du Bureau Fédéral. Le premier repose sa question : qu’est-ce une policière de San Francisco fabrique à New York depuis dix jours ? Quatorze jours avant, soit le vingt-deux mai 1968, Kimberly Tyler arrive à Harlem : on lui avait donné rendez-vous vers la station 125th Street. Elle n’est pas de New York, elle ne savait pas que c’était à Harlem, ça l’a surprise. Elle s’arrête à un vendeur ambulant de hot-dog et en achète un, en demandant si c’est bien par ici la permanence du sénateur Cavendish. Le vendeur lui indique la direction. Elle pénètre dans le bureau de la permanence, entend les secrétaires appeler et répondre au téléphone, observe l’effervescence. Deux individus à la mine sévère et au costume sombre sortent d’un bureau, le petit monsieur se présente à Tyler : Tom Persons, directeur de campagne du sénateur Cavendish.


Kimberly Tyler quitte San Francisco et le culte satanique d’Anton Szandor LaVey (1930-1997, fondateur de l'Église de Satan et auteur de l'ouvrage La Bible satanique), pour se retrouver à Manhattan, aux côtés d’un sénateur dont le frère était président des États-Unis et a été assassiné à Dallas en 1963. En outre le sénateur Bob Cavendish est assassiné à son tour en 1968. Coïncidences ? Alors, il y a des différences, et un parallèle incontestable avec Robert Francis Kennedy (1925-1968, dit Bob) : sénateur de l’État de New York, de janvier 1965 à juin 1968. Avec John Fitzgerald Kennedy (1917-1963), trente-cinquième président des États-Unis, abattu à Dallas, le vingt-deux novembre 1965. D’ailleurs, le scénariste reprend la séquence dans la voiture décapotable à Dallas, et l’épouse du président se prénomme Jackie, comme Jacqueline Kennedy-Onassis (1929-1994). L’auteur a choisi le nom de famille de Cavendish, qui est également celui marital de Kathleen Kennedy Cavendish (1920-1948). L’enquête du lieutenant Tyler l’amène à interroger plus membres de la famille Cavendish, et le terme de Clan est employé, comme ce fut le cas pour le clan Kennedy.



Les auteurs ont donc choisi de s’inspirer du meurtre de Robert Kennedy, en changeant les noms ce qui leur permet de créer une œuvre de fiction, une libre interprétation, qui place leur héroïne au centre du récit, sans qu’elle ne soit phagocytée par le Clan. En arrière-plan, les auteurs effectuent également une reconstitution historique documentée et soignée. Il y a la possibilité d’accéder à une playlist bande son, dont sont mentionnés dans l’album : Yummy Girl de Iowa Railroad, White light / White Heat du Velvet Underground, Think d’Aretha Franklin. Il est également fait mention du pianiste Vladimir Horowitz et d’Etta James. Le lecteur observe en passant d’autres références culturelles de l’époque comme celle au film 2001, l’odyssée de l’espace (septembre 1968), réalisé par Stanley Kubrick (1928-1999) ainsi que sa bande son écoutée à partir d’une K7 dans le lecteur de la voiture, la construction des deux tours du World Trade Center qui a commencé en 1966 et s’est achevée en 1973, ayant été inauguré la même année. La police réalise une descente dans une boîte gay, prête à maltraiter les clients, une pratique régulière de l’époque. Le lecteur reconnaît plusieurs lieux comme l’hôpital de Mount Sinaï, le quartier de Harlem, le parc d’attraction de Coney Island, ou encore l’intérieur du musée Solomon-R.-Guggenheim, conçu par l’architecte Frank Lloyd Wright (1867-1959). Il se rend compte que la tête du président qui apparaît à la télévision en page neuf lui dit quelque chose. Il apprécie l’ironie de sa déclaration : Pourquoi feriez-vous confiance à un menteur ?, ce qui confirme qu’il s’agit bien de Richard Nixon (1913-1994). La référence à Andy Warsaw / Andy Warhol (1928-1987) est transparente, ainsi que l’annonce de la tentative d’assassinat le trois juin 1963, par Valerie Solanas (1936-1988).


Le lecteur éprouve un grand plaisir à retrouver les dessins si caractéristiques : une forme de lisibilité immédiate des personnes, des arrière-plans tout aussi rapidement assimilables, une palette de couleurs très personnelle. Que ce soit pour la couverture ou dans les pages intérieures, l’artiste opte pour mise en couleurs à partir de teintes donnant une apparence artificielle : une teinte entre le rosâtre et la maronnasse ou des aplats de noir parfois copieux. Dans ce tome, les nuances de bleu jouent un rôle important que ce soit pour évoquer le ciel sans nuage, le bleu très formel du costume du sénateur Cavendish, avec un rappel dans celui de son directeur de campagne Tom Persons, ou encore dans la séquence de souvenirs consacrée à la vie de Mary Jane Cavendish. Cela produit un effet similaire à une diffusion généralisée de l’ambiance officielle du sénateur en représentation, comme si rien ne pouvait rester intouché par cet objectif qui occupe toutes les pensées sciemment ou non, auquel de nombreuses personnes consacrent leur énergie, toute leur vie même, celle des autres se trouvant entraînée dans ce maëlstrom.



En tant que coloriste, l’artiste apporte quelques ombrages discrets dans ses dessins, par une nuance un peu plus foncée. En tant que dessinateur, il intègre quelques petits traits dans les surfaces détourées, pour ajouter des plis aux vêtements, des ondulations dans les cheveux. Pour le reste, il s’en tient aux codes de la ligne claire, ce qui produit un effet un peu déstabilisant au départ, en simplifiant les visages et les morphologies, pouvant faire penser à des aventures tout public, à une héroïne très jeune. Pour autant, les dessins présentent une forte densité d’informations visuelles, et le ressenti des actions ressort plutôt du domaine adulte que de celui de l’adolescence, encore moins de l’enfance. Le visage un peu figé et les yeux un peu grands de l’héroïne font plus penser à une personne parlant peu, qu’à un individu trop jeune pour savoir quoi penser. Ce parti pris graphique fait ressortir avec force la bizarrerie du quotidien, dans ce qu’il a d’ordinaire, comme dans ce qu’il a d’extraordinaire. Le parc d’attraction de Coney Island devient inquiétant tellement son artificialité ressort. Le sort du docteur Jackson Woods pendu par les pieds devient grotesque et angoissant, plutôt que simplement sordide et cruel. L’insupportable First Deputy Commissioner devient inquiétant par sa masse et son opposition à la fois passive et agressive.


À nouveau le scénariste a écrit un vrai polar : une enquête policière qui met en lumière des facettes de la société dans laquelle elle se déroule. Malgré l’impression d’inexpressivité du personnage principal, le lecteur se rend compte qu’il ressent de l’empathie pour elle et qu’il éprouve une réelle sympathie. À sa manière très personnelle, elle avance dans son enquête, sans coup d’éclat, sans éclair de génie, sans intuition foudroyante, simplement en prenant une question après l’autre, en allant voir les uns et les autres, bref un roman policier des plus pragmatiques, et en allant au fond des choses, en voulant voir la réalité, la toucher du doigt, aussi désagréable puisse-t-elle être. Sous une apparence parfois presque mutique qui exprime sa capacité d’écoute, elle ne s’en laisse pas conter, et elle exprime sa volonté, ses demandes calmement et fermement. Elle sait que le fait d’être une femme la confronte à la misogynie ordinaire, ses collègues masculins ne pensant pas à mal, voire la fait apparaître comme insignifiante auprès de certains de ses interlocuteurs. Comme dans le premier cycle, elle rencontre des personnages en marge de la bonne société : par exemple Andy Warhol. Elle constate également que derrière une normalité de façade, le clan des Cavendish / Kennedy recèle son lot de cas psychologiques.


Après Anton Lavey, c’est le tout du clan des Kennedy : facile ? Le lecteur sent bien qu’il est sous le charme de la narration visuelle qu’il retrouve avec un grand plaisir, pour sa facilité de lecture, pour son apparence inoffensive, pour sa richesse d’informations, pour sa capacité à faire apparaître l’étrangeté des individus, l’artificialité des environnements. L’intrigue s’avère facile à suivre, parfois à anticiper, dans sa trame principale, l’assassinat faisant l’objet de la première séquence. Elle sert de révélateur à la société de l’époque, et aux forces à l’œuvre broyant les individus. Un bon polar avec une vraie personnalité.



mercredi 1 octobre 2025

Le Cœur couronné T01 La Folle du Sacré-Cœur

La raison, c’est la perdition !


Ce tome est le premier d’une trilogie portant le titre d’ensemble de : Le cœur couronné. Son édition originale date de 1992. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Mœbius pour les dessins, avec des couleurs réalisées par Florence Breton, Daniel Cacouault, Zoran Janjetov. Il comprend soixante-dix pages de bande dessinée. Les deux autres tomes sont Le piège de l’irrationnel (1993), Le fou de la Sorbonne (1998).


Sur la place devant la Sorbonne, deux amies discutent. Elles constatent que l’amphithéâtre est bourré, c’est la preuve que Mangel fait un tabac. Elles sortent et remarquent l’allure d’Elizabeth, une autre étudiante, tout de violet vêtu. Chantal, la rousse est outrée par l’esprit moutonnier des autres étudiants qui s’habillent également en violet, comme le professeur lui-même. Elles rentrent à la suite dans le café où les étudiants se sont installés. Devant tous les autres, Chantal soulève son long manteau noir et sa robe rouge laissant voir à tout le monde sa culotte violette, ses bas violets et ses porte-jarretelles. Elizabeth lui dit qu’elle est complètement idiote. Chantal se retourne et découvre son soutien-gorge, également violet. Les garçons trouvent le spectacle à leur goût. Son amie fait sortir Chantal en la tirant par le bras. Les jeunes hommes exigent de voir les sous-vêtements d’une autre jeune fille, également violets, puis ceux de d’Elizabeth, également violets.



Le soir, Alain Mangel fête son anniversaire dans son vaste appartement, en présence de son épouse Myra, et de plusieurs amis, et quelques étudiants. Sa femme apporte le gâteau, et il propose qu’ils soufflent tous les bougies en même temps. Elizabeth lui fait une bise sur la joue en le félicitant, car elle estime que c’est le début d’une nouvelle vie pour lui, elle l’a lu dans les tarots, une nouvelle vie libre et pleine de merveilles. Myra prend la parole : avant de découper ce gâteau, elle a une grosse surprise à faire à son époux. Il prend le paquet, et déchire le papier cadeau : il constate qu’il tient dans ses mains, les papiers du divorce. Myra reprend la parole : Bon ! Ce n’est pas si catastrophique ! Alain peut être satisfait… Il lui suffit de signer ces papiers pour se libérer d’elle. Il n’a jamais quitté une femme de son propre chef ! Il se contente de faire en sorte qu’on le quitte ! Elle est sa troisième épouse. Et la troisième à le quitter ! Selon les propres théories du non-agir du professeur, il s’interdit de balancer le moindre citron à la poubelle, même lorsqu’il en a exprimé tout le jus… Il tend la main et ouvre les doigts et le fruit sec obéit aux lois de la pesanteur. Exigeant le silence, elle poursuit : ils sont une grande famille… D’accord ! Le père touche à la perfection… D’accord ! Mais la mère, elle, n’a jamais eu sa place ! Myra n’a jamais été la femme du professeur Mangel durant ce quart de siècle, mais seulement sa fille… Une parmi tout le troupeau de ses brebis violettes !


En entamant cette trilogie, le lecteur ne sait pas trop à quoi s’attendre. À l’évidence, cette bande dessinée sera différente de la collaboration la plus célèbre de ces deux créateurs : L’Incal, et toutes les séries dérivées. Il présume qu’il ne doit pas s’attendre à une bande dessinée religieuse, plutôt spirituelle, voire franchement mystique et ésotérique. En effet, le début le désarçonne : un contexte contemporain à la création de la bande dessinée dans les années 1990, une action qui se passe dans un Paris très concret, localisé et réaliste. Une crise de la quarantaine (ou de la cinquantaine), avec un psychodrame digne d’un roman, ou plutôt d’une pièce de boulevard puisque l’épouse a décidé d’humilier son mari devant tous les invités à l’occasion de son anniversaire. Elle va même plus loin avec un discours accusateur pour une vengeance mesquine. Pour couronner le tout, elle annonce à tout le monde qu’elle a collectionné les amants, et elle se dirige dans la chambre maritale avec Daouda, son amant du moment, pour des ébats particulièrement sonores. Une étudiante commente après coup : Il paraît que sa femme se serait enfermée dans sa chambre pour se faire sauter par un noir, et qu’elle aurait chanté comme une vraie baleine à bosse en prenant son pied. Les auteurs ont choisi de faire raconter ce passage a posteriori, sans rien montrer. Pour ces deux premières scènes, le dessin de Mœbius est élégant, léger, avec quelques expressions de visages un peu exagérées, entre mannequin de mode pour certaines jeunes femmes, et actrices de boulevard pour d’autres.



Loin de la science-fiction de Mœbius, le lecteur plonge dans une comédie dramatique, un psychodrame, avec quelques moments outrés comme les ébats dans la chambre à coucher en pleine fête d’anniversaire, ou encore la séquence de préliminaires dans un confessionnal, le rapport sexuel dans un champ au pied d’un pylône électrique de nuit, sous la pluie. La première planche se compose d’un dessin en pleine page mettant en valeur la façade de la Sorbonne vue depuis la place, avec un peu de recul par rapport à la place Victor Cousin, avec une mise en couleurs de type naturaliste, les tons gris étant un peu appuyé pour les plots en béton et les dalles de trottoir au premier plan. Pour la fête d’anniversaire, le coloriste insiste sur les tons mordorés pour la chaleur humaine, remplissant ainsi les fonds de cases lorsque le dessinateur les laisse vide et se focalise sur les personnages. Par la suite, le lecteur peut remarquer que les différents coloristes jouent avec de discrètes exagérations passagères pour renforcer une ambiance ou pour une touche expressionniste de nature émotionnelle. Par exemple : la couleur bois qui domine la séquence dans l’amphithéâtre, une nuance de mauve qui s’insinue dans chaque forme lorsque le professeur revient chez lui après que son ex-femme ait vidé la maison de ses meubles, les murs du salon qui deviennent entièrement jaunes alors que l’incarnation de l’inconscient de Mangel se déchaîne sur Elizabeth, le violet qui s’impose dans l’enceinte du Sacré-Cœur, le bleu électrique transpercé de raies rouges dans la chambre d’hôtel, le vert qui habite Mangel et son côté animal lors du rapport sexuel sous la pluie, etc. Par moment, le lecteur peut ressentir des rémanences de l’influence psychédélique des années 1960 (ainsi que des limitations techniques de l’époque), sans verser dans les excès expérimentaux qui y sont associés.


Sans surprise, la narration visuelle est d’une clarté exemplaire, intéressante, rendant chaque scène plausible, apportant une réelle vitalité dans chaque personnage. Les cases impressionnent par leur évidence et leur lisibilité, quel que soit le niveau de densité d’informations visuelles. L’artiste rend avec un naturel extraordinaire aussi bien deux jeunes femmes se promenant dans la rue, au milieu des passants se dirigeant chacun vers leur destination ordinaire, les expressions moqueuses des étudiants dans l’amphithéâtre raillant le professeur cocu, le désarroi total de Mangel découvrant que son ex-épouse a totalement vidé sa maison, le même professeur assis seul à même le sol, en tailleur pour méditer, un petit chien hargneux s’en prenant au bas de pantalon de Mangel, un prêtre assoupi sur une chaise dans la basilique, la banalité d’une femme dont l’attention est attirée par le physique d’un jeune homme en sortant d’une bouche de métro, etc. Et puis… Le scénario comporte également son lot de moments d’action : la tête de cerf avec ses cornes de cocu en train de brûler sur le bureau de l’amphithéâtre, un monsieur se déplaçant avec un pistolet muni d’un silencieux, avec à chaque fois une prise de vue expressive et parlante, avec l’art et la manière de mettre en avant le bon élément en toute élégance, par exemple le silencieux qui déborde du bord de la case. Et puis…



Le scénariste met en scène un homme d’une quarantaine ou d’une cinquantaine d’années, un professeur de philosophie qui se heurte à des expériences de vie qui mettent à bas sa vision de la réalité, ses principes moraux. Mœbius s’en donne alors à cœur joie avec la vitalité sexuelle, et avec un individu incarnant le côté animal du professeur, toutes ses pulsions refoulées. Impossible de ne pas penser à un avatar déformé de l’auteur lui-même. En l’occurrence, le vrai nom du personnage central est Zacharie Mangelowsky, d’origine, juive, circoncis, religion évoquée dans un texte, par une visite à un rabbin, par la circoncision, avec la présence d’une ménorah, qu’il est possible de rattacher aux origines de Jodorowsky. Dans le même temps, ce dernier fait bien les choses : son personnage cite trois philosophes à savoir Ernst Jünger (1895-1998), Emmanuel Levinas (1905-1995), Martin Heidegger (1889-1976). En conséquence de quoi, le lecteur n’est guère surpris lorsque la comédie dramatique effectue un tournant vers la psychanalyse avec l’avatar des pulsions refoulées de Mangel, vers le mysticisme avec des visons prophétiques pour Elizabeth, et vers l’ésotérisme avec l’évocation de l’histoire d’Elizabeth et Zacharie, tirée de l’Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (1, 5-25). Le récit brasse alors des thèmes très divers, parmi lesquels le lecteur peut en reconnaître certains récurrents dans l’œuvre du scénariste : la conception d’un enfant au destin extraordinaire (la procréation, la gestation, la grossesse), l’acte psychanalytique de tuer le père, la relation au religieux, la femme comme incarnation de la tentation, l’imposture et la tartufferie. Étrangement, Jodorowsky ne soumet pas son personnage à des épreuves physiques atroces le faisant souffrir au plus intime de sa chair. En lieu de cela, le pauvre Alain Mangel perd à deux reprises le contrôle de ses sphincters, une forme de déchéance physique des plus humiliantes, rendue encore plus indigne par la forte odeur.


Le lecteur n’attendait pas forcément le duo Mœbius & Jodorowsky dans une comédie dramatique, fut-elle teintée d’ésotérisme. Il plonge dans un récit très naturaliste et contemporain des années 1990, avec tromperie et coucheries. La narration visuelle se place dans un registre descriptif sans esbrouffe, d’une lisibilité parfaite, totalement convaincante. En cours de route, le personnage principal doit se confronter à ce que la discipline et la méditation lui ont permis de refouler au plus profond de lui-même, à un mélange de révélation spirituelle, de pulsion animale sexuelle, et de destin menant à l’arrivée d’un nouveau messie. Vers une transfiguration.



mardi 30 septembre 2025

Le Dernier Vol de Dan Cooper

On a peu de chances de le retrouver vivant, mais sait-on jamais…


Ce tome contient une histoire complète inspirée d’un fait réel, qui ne nécessite pas de connaissance préalable. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Luc Cornette pour le scénario, et par Renaud Garreta pour les dessins, avec Cyril Saint-Blancat pour les couleurs. Il comprend quatre-vingts pages de bande dessinée. Il se termine par un article de deux pages, intitulé : Mais qui est Dan Cooper ? Est-il vivant et si oui… où se trouve-t-il ? Article de deux pages, rédigé par le scénariste, agrémenté par le portrait-robot de Dan Cooper.


Dans la nuit du vingt-quatre novembre 1971, un homme a ouvert la porte-escalier du Boeing 727-051 de la compagnie Northwest Orient Airlines. Il porte un parachute dorsal, et il saute dans le vide en plein vol. L’avion continue son vol, alors qu’il chute vers le sol, sous la pluie, un sac de sport accroché relié à sa ceinture par une longe. Portland, le dix-huit novembre 1971, Dan Cooper, lunettes de soleil sur le nez, avance la chaise de Sally qui vient de s’assoir à la table du restaurant. Elle lui indique qu’elle ne se lasse pas de la vue, ni du Pink Lady de l’établissement. Il s’assoit à son tour et commande un Pink Lady pour elle et un Bourbon-7 Up pour lui. Il se retourne vers la jeune femme et lui demande si elle a bien compris ce qu’elle va devoir faire. Elle lui répond que ce n’est pas très compliqué. Il insiste : Ce n’est pas compliqué, mais cette opération est une mécanique de précision. Il continue en allumant une cigarette : La moindre erreur, aussi minime soit-elle, aurait des conséquences dramatiques, pour lui… et peut-être même pour elle.



Dan Cooper donne ses instructions à Sally : elle doit bien tout répéter dans sa tête pour que chaque instant soit naturel. Elle doit surtout ne jamais le regarder, lui parler. Aucune interaction entre eux, il faut qu’elle demande une place à l’avant de l’appareil. Il lui explique ensuite la raison pour laquelle c’est elle qui doit amener le sac dans l’avion : il doit avoir son attaché-case avec lui, cependant il a absolument besoin du contenu du sac, sans quoi ce serait du suicide. Il préfère laisser croire qu’il commet un acte de folie et qu’il a de grandes chances de se tuer. Personne ne saura que, dans l’avion, il y a tout le matériel pour échapper à la mort. Il termine en lui rappelant qu’elle devra patienter plusieurs semaines, plusieurs mois peut-être, car il doit disparaître. Enfin, il écrit les coordonnées du vol Seattle – Tacoma sur un bout de papier. À l’issue du repas, il lui appelle un taxi, et lui remet le sac. Quelques jours plus tard, il lit un album de Dan Cooper dans son salon, au milieu des cartons. Enfin le déménageur arrive. Il s’en va, et il laisse les clés aux déménageurs, leur demandant de fermer derrière eux, et de ramener les clés à l’agence. Puis il prend un taxi pour se rendre à l’aéroport de Portland. De son côté, Sally a bien le sac, et elle dit au revoir à Angie, sa copine, en lui demandant de venir la chercher le lendemain au Jet Inn Motel de Seattle.


La quatrième de couverture résume la première partie de la bande dessinée, ou plutôt explicite le fait divers qui sert de point de départ à l’histoire, un pirate de l’air qui s’est enfui avec deux cent mille dollars (soit un peu plus de un million et demi de dollar en valeur actualisée à 2025), sans aucune violence sur autrui, et qui n’a jamais été retrouvé. Ce texte complète avec la précision : le douze juillet 2016, le FBI abandonne officiellement la plus longue enquête de son histoire près quarante-cinq ans de recherches infructueuses, sans avoir jamais pu identifier le responsable de ce détournement d’avion devenu mythique. Les auteurs optent bien sûr pour une narration de type réaliste et détaillée : une solide reconstitution historique, pour les lieux, les tenues vestimentaires, les véhicules (à commencer par le Boeing 727 et sa porte escalier), les différents accessoires. S’il se montre tatillon, le lecteur peut être surpris par le modèle de calculatrice dont disposent le jeune garçon et la femme pour effectuer le change de dollars en pesos. Le scénariste a choisi une trame très linéaire (à part pour la scène d’introduction) : suivre Dan Cooper depuis le dîner de préparation des derniers détails avec Sally, jusqu’à une forme de résolution satisfaisante. Il ne s’agit donc pas d’un dossier exhaustif sur l’affaire. En particulier il laisse de côté les recherches ultérieures et les suspects potentiels : Richard McCoy jr., Duane Weber, John List, ou encore la création et la mise en œuvre de l’aile de Cooper, un mécanisme aérodynamique empêchant l’escalier arrière d’être abaissé pendant le vol.



La couverture s’avère très efficace, avec cet homme en chute libre sur fond blanc, et la promesse de tous ces dollars : il est riche, il a réussi son coup. Les auteurs ont choisi une scène d’introduction très spectaculaire, en deux pages, sans un seul mot. Trois cases dans la première planche, le lecteur se tient dans l’avion, et il voit devant lui Dan Cooper sauter dans le vide, avec un gros sac relié à sa ceinture. Deuxième planche : la reprise du dessin de couverture en pleine planche, sans les billets et avec un ciel d’orage. Ils attirent l’attention du lecteur sur ce moment qu’ils mettent ainsi en avant : le courage et la détermination qu’il faut pour sauter d’un avion en plein vol, avec une solide dose d’optimisme que tout se déroulera comme prévu. Plus loin, pendant quatre pages (vingt-cinq à vingt-huit), ils montrent le pirate à l’œuvre dans l’avion, alors qu’il se prépare à sauter, puis la descente en parachute, avec un unique phylactère dans une case consacrée à Sally. L’album comprend encore d’autres pages sans texte, où la narration est entièrement réalisée par les dessins : Dan Cooper reprenant ses esprits en pleine forêt, le même au volant d’une voiture sur une highway déserte et pénétrant en Californie, deux autres pages pour faire disparaître la voiture, encore une page muette où cette fois-ci Sally est au volant pour rallier Mexico. Ainsi, cette bande dessinée s’inscrit dans le registre du roman, le lecteur appréciant pleinement la narration visuelle.


Du fait de la nature du récit, l’artiste a fort à faire pour la reconstitution historique. Il emmène le lecteur dans une restaurant avec vue panoramique à Portland, et il est visible qu’il était autorisé de fumer à table. En page neuf, le personnage principal est dans son pavillon, au milieu des cartons en train de lire une bande dessinée : Le secret de Dan Cooper (1965). Il s’agit d’une série Dan Cooper (1957 à 1992, 41 albums) d’Albert Weinberg (1922-2011), à laquelle le pirate aurait peut-être pu emprunter son nom. Il retrouve le même album dans un commerce de Mexico en page soixante. Vient ensuite l’arrivée à l’aéroport, l’achat d’un billet à un comptoir de la Northwest Orient, les uniformes des pilotes et des hôtesses de l’air, les rangées de siège avant la montée des passagers. Le lecteur peut apprécier le calme de Dan Cooper, alors qu’il montre la bombe à une hôtesse, en plein vol, la maîtrise de celle-ci. La mise en scène s’avère plausible et convaincante pour ce chantage à la bombe qui n’a rien de spectaculaire, très pragmatique. L’artiste s’avère être un excellent metteur en scène pour les moments de tension psychologique. Le lecteur se rend compte qu’il scrute le visage et les gestes du couple de paysans qui a recueilli Dan Cooper pour essayer de deviner les menaces sous-jacentes, le jeu de prise d’ascendant en train de se dérouler dans la tête de chacun. Le face à face entre Cooper et Sally le tient également en haleine, pour savoir ce qui l’emportera des émotions, de la raison, de la conviction.



À partir de ce fait divers singulier, le scénariste s’interroge sur ce qu’il a pu advenir de ce Dan Cooper. Son approche apparaît singulière. Il ne dit rien de cet homme, aucune information sur son passé ou sa vie personnelle, aucune remarque qui puisse permettre de se faire une idée de sa personnalité. Le lecteur en est réduit à faire ses propres déductions à partir de ce que les auteurs ont choisi de montrer : un homme rigoureux dans sa planification, astucieux pour pouvoir tirer parti de la possibilité d’ouvrir la porte-escalier en vol, capable d’apprendre par lui-même (par exemple pour la technologie du Boeing 727), capable d’anticiper (comment faire pour déjouer les deux chasseurs à la poursuite du Boeing 727), privilégiant la non-violence, confiant dans ses capacités physiques pour réaliser un saut en parachute au milieu de nulle part, réglo à sa manière puisqu’il fait tout pour honorer son engagement financier auprès de sa complice Sally. Pour autant, du fait de l’absence d’émotion de sa part, le lecteur ne s’y attache pas vraiment. Il se concentre plus alors sur les réactions qu’il suscite chez les autres. Indubitablement Sally a été séduite : elle indique à Angie qu’elle le trouve beau et charmant, mais pas assez stable pour envisager une relation amoureuse. Le couple de paysans est certainement impressionné par l’efficacité avec laquelle il a mené son arnaque. Les autres rôles secondaires ne voient qu’un individu de passage sans beaucoup de personnalité.


Au travers de la réalisation de ce coup et de la suite inventée, le scénariste met incidemment en scène d’autres thèmes. Ce Dan Cooper se trouve face à des individus prêts à saisir l’occasion de se faire du blé rapidement et donc de manière illicite, que ce soit Sally, ou les paysans, ou encore les changeurs de rue. Mine de rien, les différents services de police apparaissent comme efficaces et bien organisés : mise en place d’un dispositif de recherche très rapidement, avec une méthodologie éprouvée, même s’il n’est pas possible de retrouver une aiguille dans une meule de foin. Une fois que Cooper a passé la frontière, le Mexique ressort comme le pays de la débrouille, et aussi comme une sorte de territoire où les Américains disposent d’un avantage économique ce qui fait d’eux des gens riches et au-dessus des lois. Enfin, le lecteur observe l’effet produit par la promesse d’un enrichissement facile grâce à un pactole mal acquis : sur les paysans, sur Sally, et par contraste sur Cooper lui-même.


Les auteurs ont choisi un traitement original de cette affaire célèbre de pirate de l’air aux États-Unis : reconstituer le vol en lui-même, et imaginer ce qui a pu se passer par la suite, sans rien dire sur Dan Cooper lui-même. La narration visuelle montre bien une époque, des lieux précis, et sait aussi bien raconter les événements de manière plausible, que faire apparaître la tension psychologique entre les personnages. Au lieu de révélations fracassantes et sujettes à caution, le lecteur se retrouve à se questionner ce que représente cette somme d’argent (entre il fait le bonheur et bien mal acquis) et la force de caractère de ce Dan Cooper. Surprenant.



lundi 29 septembre 2025

L'effet papillon

Personne n’est inemployable, ce n’est pas le travail qui manque, ni l’argent.


Ce tome contient un reportage complet, qui ne nécessite pas de connaissance préalable. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Mathieu Siam pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-quarante-sept pages de bande dessinées. Il se termine avec deux pages comprenant six photographies au total des locaux de l’association Papiole ainsi que quelques-unes de ses activités, un texte de deux pages de Laurent Grandguillaume (président de TZCLD), et une page de chronologie sur le droit à l’emploi, commençant avec les années 1830 (Louis Blanc, utopiste, propose de créer des ateliers sociaux pour les personnes sans travail et pour un travail qui permette de vivre dignement) à l’année 2024 (dix-sept structures nationales engagées pour l’emploi et la solidarité lance une Concertation nationale pour une loi du droit à l’emploi pour toutes et tous.). L’ouvrage s’achève avec une page de remerciements.


D’aussi loin qu’il se souvienne, Mathieu revoit les visages fermés des journalistes annonçant les chiffres du chômage. Les chiffres viennent de tomber. Les chiffres tombent. La classe politique chargée de résoudre ce fléau peine à trouver les mots. Certains dans le déni : Je traverse la rue et je vous trouve un travail. D’autres dans la résignation : Sur le chômage on a tout essayé. Le fléau continue de remplir les écrans avec des usines qui ferment et des familles qui se brisent. Et avec eux, une population qui craint le déclassement. Je fais comment pour trouver du boulot ? Y a rien dans la région. J’ai déjà été au chômage. Le chômage, c’est passer de la vie à la survie. Puis la télé se tait. Et après ? Que se passe-t-il loin des caméras ? Que deviennent ces femmes ? Que deviennent ces hommes ? Ceux qui ne retrouvent pas d’emploi durant des mois ? Ceux qui ont un corps trop usé ? Ou une valise trop lourde à porter ? Avons-nous définitivement accepté l’obscurité ? Non loin de chez Mathieu, des habitants ont décidé de ne pas se résigner. Ils ont rallumé une étincelle d’espoir. Il se sent attiré vers cette lueur naissante, comme un papillon dans la nuit. Il veut s’enivrer et témoigner de cette chaleur sociale. Si rare, si précieuse. Cette étincelle vient d’une expérimentation de lutte contre le chômage durable. Elle va naître aujourd’hui sous la forme d’un territoire. Il a acheté un carnet. Couverture moleskine. Format 18x25cm, 220g, 150 feuilles. 150 feuilles pour tourner une page.



L’expérimentation se nomme Territoires Zéro Chômeur Longue Durée dont l’acronyme est TZCLD. TZCLD, Mathieu aime bien. On dirait le nom d’un vaisseau spatial. En route vers un nouveau monde dans une BD de science-fiction. Pourtant, le lieu n’a rien de surnaturel. Il se situe entre la campagne et la ville, juste à côté d’une zone commerciale. Un territoire comme il en existe partout en France. D’ailleurs il a rendez-vous place de France. Une femme traverse la place avec un caddie. Un homme promène son meilleur ami, son chien. Il est neuf heures et demie. L’auteur pénètre dans les locaux de l’association TZCLD et il est accueilli par Gwen, président de l’entreprise Papiole, qui lui explique la nature du projet et sa genèse.


Le sous-titre explicite la nature de cette bande dessinée : Carnet en territoire zéro chômeur longue durée. Dans la première séquence, l’auteur évoque son rapport au chômage : les annonces perçues comme catastrophiques par un enfant regardant les journaux télévisés à l’époque, assimilant plus leur tonalité que leur réalité : entre une fatalité inéluctable et une condamnation. Le temps est venu pour lui de découvrir ce qui peut se passer après que cette terrible sentence se soit abattue sur un individu. Il effectue cette démarche de manière positive : aller à la découverte d’un dispositif de réinsertion dans le monde du travail, entre le retour à une vie normale et le miracle d’une grâce ou d’un pardon. L’ouvrage est divisé en quatre chapitres : la signature (du contrat des employés de l’entreprise Papiole), les clés (de fonctionnement de l’entreprise Papiole), les super-héros (assimilés aux Quatre Fantastiques /Fantastic Four), les activités (c’est-à-dire la production professionnelle de l’entreprise Papiole), Le vent. À chaque fois, Mathieu rencontre les personnes directement concernées, et il retranscrit leur parole. Pour les novices, le premier présente l’entreprise Papiole, ses débuts et ses premiers recrutements. Dans le troisième chapitre, Catherine (responsable du centre de ressources et de développement) présente les différentes institutions parties prenantes.



Le lecteur habitué à la bande dessinée de reportage se prépare à découvrir soit des dessins très minutieux et descriptifs dans une veine réaliste, soit des dessins dans une veine plus épurée avec une touche d’exagération comique pour les avatars des individus. Il découvre une approche plus originale : des dessins avec des traits de contour fins et un peu irréguliers, comme réalisés sur le vif, sans phase de repassage pour les peaufiner, de nature réaliste, avec un niveau de détails assez épuré, et une mise en couleurs légère, comme réalisée à l’aquarelle, jouant beaucoup sur des formes de bichromie. Ces choix graphiques apportent une identité visuelle très personnelle à l’ouvrage, mariant à la fois le concret et la banalité des personnes rencontrées, des lieux très ordinaires, et une sensibilité exprimant un grand respect, une volonté de se montrer fidèle aux propos tenus, sans s’imposer, sans être intrusif. Le lecteur absorbe inconsciemment des particularités diverses : la grande place laissée au blanc comme si l’artiste ne souhaitait pas encombrer ces moments, le passage de noir& blanc (avec des nuances de gris) de la télévision quand il était jeune, à un monde avec des touches de couleurs, pas forcément gaies, mais bien présentes, comme si le travail rendait de la consistance, ramenait des couleurs dans la vie de ces êtres humains. Il note de ci de là quelques silhouettes uniquement à l’aquarelle sans trait de contour. Il ralentit sa lecture pour apprécier le portrait de plusieurs travailleurs sociaux (pages quatre-vingt-dix et quatre-vingt-onze), à l’encre. Puis le recours à une famille de Playmobil le temps d’une case dans le contexte de la ressourcerie de jouets. Ou encore la représentation de branches d’arbres, pour un effet métaphorique, digne d’Edmond Baudoin lui-même.


La narration visuelle s’émancipe donc d’une illustration la plus réaliste possible d’un reportage, ou de la mise en scène de l’auteur sous un format humoristique, pour transcrire le respect et la délicatesse de l’auteur vis-à-vis de ses différents interlocuteurs. Ce n’est pas tant qu’il se montre précautionneux comme si ces futurs ex-chômeurs pouvaient être fragiles ou susceptibles ; il les aborde avec prévenance et même timidité conscient d’être dans une position plus privilégiée que la leur. D’un côté, le lecteur voit bien que certaines mises en page sont aérées jusqu’à l’économie, ou que la mise en scène consiste d’un plan taille et d’une personne parlant pour exposer son rôle ou son histoire, ou expliquer un dispositif. Dans le même temps, ces prises de vue correspondent parfaitement au moment, à la démarche de l’auteur, à l’objet de la rencontre et des questions posées. En outre, la narration visuelle s’avère diversifiée et variée, sans lassitude du lecteur du fait d’une narration qui serait trop aride ou trop minimaliste. Une fois l’ouvrage terminé, il conserve de nombreux visuels en tête : la sensation accablante des chiffres du chômage énoncés par les présentateurs télé, la magnifique fleur en origami, les branches d’arbre dénudées, le drapeau planté au sommet d’un pic de montagne, le ciel étoilé, la combinaison de ski de très grande taille, la cartographie des différentes entreprises publiques et privées participant à la réinsertion, le groupe de punk dont a fait partie Mathieu, les champs cultivés. Et surtout les différentes personnes rencontrées.



Le lecteur suit littéralement l’auteur allant à la découverte de l’entreprise Papiole, rencontrant ses responsables, ses bénévoles, et ses ex-chômeurs de longue durée ayant signé un contrat. Gwen lui explique le principe de l’entreprise créée dans le cadre de l'expérimentation nationale Territoire Zéro Chômage Longue Durée (TZCLD). Elle vise à lutter contre le chômage de longue durée en créant des emplois durables dans les secteurs utiles au territoire. Il fait le tour des locaux, rencontre un encadrant, assiste à la signature des premiers contrats, voit l’émotion de ces nouveaux employés réintégrant une forme considérée comme normale de citoyenneté. Impossible de résister à l’émotion organique et sincère de voir des personnes qui peuvent se remettre à un envisager un avenir. La compréhension de cette initiative se trouve augmentée par la présentation de l’écosystème des autres dispositifs tels que les ACI (Ateliers et Chantiers d’Insertion), les ESAT (Établissements et Service d’Accompagnement par le Travail), ou les ETTI (Entreprises de Travail Temporaire et d’Insertion). Et après, l’île d’EBE. L’île d’Entreprises à But d’Emploi. Par la suite, Mathieu retrace sa discussion avec Claudy, bénévole de l’épicerie sociale Pom Cassis, qui dit si bien la fragilité économique des personnes venant acheter des fruits et légumes, et aussi la fragilité économique de l’épicerie elle-même, et celle tout aussi terrible des employés de Papiole qui y travaillent. Le lecteur se trouve intimement touché par les différents témoignages : la terrible possibilité que l’État se désengage de ce dispositif, les espoirs régénérés par la signature d’un contrat, le souvenir de ceux qui ont succombé aux conséquences de la désocialisation, encore plus qu’à celles de l’absence de salaire ou de revenus financiers, l’importance à la fois démesurée et insoupçonnée, aussi bien financière que sociale, d’avoir un emploi. Il fait l’expérience indicible de la solidarité dans ce qu’elle a de plus pragmatique.


Le texte de la quatrième de couverture annonce : Face aux réalités de la vie économique et à l'augmentation du chômage, Mathieu Siam s'intéresse à la naissance d'une expérience territoriale près de chez lui : Territoires zéro chômeur longue durée (TZCLD). Un programme pas forcément enthousiasmant. Au contraire, le lecteur découvre une narration visuelle personnelle, aussi respectueuse que curieuse, timide et constructive. L’auteur présente avec une clarté simple et limpide ce qu’il découvre, à la fois l’expérience des encadrants, des employés, des bénévoles de Papiole, à la fois l’écosystème dans lequel cette entreprise évolue. Son empathie irradie littéralement le portrait qu’il dresse des individus qu’il rencontre, une chaleur humaine peu commune. Essentiel.



jeudi 25 septembre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 3 - Regina obscura

Une enfant pure qui croit que l’amour est au cœur du mal…


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 3 - Tome 2 - Inferno (2019) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Béatrice Tillier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Une grande bataille avait opposé les forces du nouveau maître du royaume, Elgar prince des marches, au bâtard, Vivien des Aguries, qui lui disputait le pouvoir. Le sort des armes avait tranché en faveur de ce dernier. Aussi, rien ne semblait devoir arrêter sa marche victorieuse vers le trône. N’étaient certaines rumeurs qui se propageaient autour d’un obstacle inattendu, une apparition comme surgie des enfers, et qui était sujette à diverses interprétations. De cela, il était question partout, même sous la tente royale… Messire Destours de France résume la situation : Après leur victoire, s’emparer du trône devenait une formalité. Il continue : Il semble que cela devienne plus compliqué, s’agit-il de cette Tête Noire dont on leur rabat les oreilles depuis deux jours ? Il souhaite savoir de qui il s’agit : d’un sorcier, ou simplement d’une légende ? Un général lui répond qu’ici il est sur des terres où les légendes façonnent les hommes et leur destin. Il ajoute qu’une personne saura peut-être le convaincre de la réalité des menaces qui pèsent sur leurs armées. Il demande à Vivien de laisser entrer Dame Ceylan. Celle-ci pénètre seule dans la tente, sa fille Oriane préférant atteindre dehors.



Vivien rejoint Oriane à l’extérieur, et il constate qu’elle a coupé ses cheveux. Elle lui explique que c’était le prix à payer pour retrouver Tête Noire, mais que, hélas, il leur a échappé, à sa mère et elle. Sous la tente, Dame Ceylan raconte qui est Tête Noire : Une sorcière tendit un piège à Tête Noire. Elle se sacrifia, l’entraînant dans la mort. Ils furent enterrés ensemble, noués l’un à l’autre. C’était une erreur. Elles auraient dû brûler son corps. Il aurait disparu définitivement. En réponse à une question, elle reconnait qu’elle a partagé la vie de Tête Noire pendant un moment, elle était sa victime consentante, elle a eu la faiblesse de l’aimer. Elle l’ajoute qu’il l’a épargnée, il y avait une circonstance particulière à cela, elle était enceinte… d’une fille nommée Oriane. À l’extérieur, celle-ci continue de raconter ce qui s’est passé à Vivien : un démon a ramené Tête Noire à la vie, et ce démon il le connaît : c’est la reine Jamaniel. Il se souvient qu’elle était également présente quand la folie s’est emparée de sa tête, le poussant à tuer le roi Brendam. Oriane continue : la reine veille sur son fils, Elgar, et si Tête Noire se trouve à leur côté pour les combattre, la jeune fille craint que de nombreux sacrifices soient encore nécessaires.


Mine de rien la situation s’est complexifiée en un rien de temps (enfin, en deux tomes) : certes Vivien est clairement le héros de ce cycle, avec Oriane qui est également un personnage principal, mais dont il est difficile de dire si elle se situe dans le camp du bien ou du mal. Car les auteurs conservent cette dichotomie morale, Vivien dans le camp du bien, et la sorcière dragon (ou le démon) Mour y Gahnn dans le camp du mal, manipulant de manière sadique la reine Jamaniel, prenant plaisir à faire mourir des êtres humains, rêvant de revanche contre les Moriganes. Dans le même temps, il semblait évident que Tête Noire serait dans le camp des méchants, surtout au vu de son apparence, et de l’absence de toute empathie lorsqu’il fait tuer des êtres humains. Mais… De même, il est évident que le roi Elgar est prêt à sacrifier de nombreux êtres humains pour régner, même s’il doit s’en prendre à sa propre mère. Mais… À nouveau, un personnage, le démon Cryptos, énonce cette maxime présente dans chaque cycle de la série : L’amour est au cœur du mal… Et il ajoute : Alors que c’est le contraire. Le mal est au cœur de l’amour. Et le mal a plusieurs visages. De fait, à plusieurs reprises des personnages, ceux de la jeune génération, refusent de mettre à mort leur ennemi, convaincus de la présence de l’amour au cœur du mal. En prenant un peu de recul ou en constatant les conséquences de ces choix, le lecteur peut voir que le Mal est au cœur du bien.



Avec Béatrice Tellier, c’est l’assurance de voyager dans un monde merveilleux, des lieux réenchantés, quel que soit l’âge ou le cynisme du lecteur. Ce phénomène de réenchantement du monde se produit grâce à deux caractéristiques. La première saute aux yeux dans chaque case : la minutie de la représentation de chaque élément. Il ne fait nul doute que l’artiste les a vus, a eu tout loisir de les observer, vraisemblablement de les toucher. Le lecteur peut lire cette bande dessinée uniquement pour le plaisir de regarder et de détailler les costumes : les tuniques des soldats autour des feux de camps au-dessus desquels sont suspendues les marmites, la tunique plus ouvragée de Vivien avec les broderie, la cape très enveloppante avec capuche d’Oriane, la fine ceinture de Dame Ceylan, l’épaisse cape de Tête Noire avec sa fourrure noire sur les épaules et le liseré noir en bas, la petite tête métallique de bouc pour tenir en place la pointe de la barbe d’un serviteur, la somptueuse robe verte de la reine Jamaniel, les gantelets matelassés d’Odric, les coiffes matelassées des chevaliers, le collier fin et élégant d’Oriane, les casques et les gorgerons des soldats de la reine, la tenue d’apparat de Tobias alors qu’il est sacré roi, etc. Et quelle couronne soit dit en passant.


Le lecteur peut refaire une nouvelle lecture pour prêter attention aux accessoires. Il prend le temps de s’immerger dans chaque lieu et de s’y promener. Se tenir près des soldats autour de la chaleur des braséros et de leur lumière dispersant l’humidité. Le dallage humide de la route menant à l’entrée du château de Dame Ceylan, avec la pierre suintante du cénotaphe érigée en mémoire de Tête Noire. L’immense nef de la cathédrale où se trouve Mour y Gahnn, avec les toiles de larmes et la lumière verdâtre. La sorte de puits autour duquel se tiennent les sorcières. L’escalier en colimaçon dans lequel Tête Noire et Oriane affrontent les gardes de la reine. L’inoubliable chevauchée calme dans la lande jaunie, avec cette nuée de feuilles de sang indiquant le chemin, jusqu’au dolmen. Parce que ces planches ne se limitent pas à une merveilleuse collection de jolis dessins, elles racontent également l’histoire avec des moments et des mises en scène mémorables. Vivien découvrant qu’Oriane a sacrifié sa chevelure, à la lueur d’une nuée étirée de minuscules fées lumineuses, Odric passant par le fil de l’épée la demi-douzaine de serviteurs restés au château de Dame Ceylan sous l’emprise de Tête Noire, un moment proprement révulsant. Le même Tête Noire pulvérisant le cénotaphe qui lui est consacré pour y plonger la main, prendre le cœur qui s’y trouve et l’écraser dans son poing (alors qu’il s’agit du sien). Oriane découvrant le cadavre des enfants placés sous la protection des chevaliers, et qui ont été massacrés. L’inoubliable couronnement funeste. Etc. Ainsi que des moments fugaces d’une grande sensibilité, tel le jeune garçon Arawann réconfortant Oriane en lui tenant la main, et en lui disant que : Rien n’est facile, pour personne.



Totalement sous le charme formidable de la narration visuelle, l’horizon d’attente du lecteur se satisferait d’un scénario solide et classique. D’ailleurs, au début, il se dit que le scénariste joue beaucoup avec le caractère arbitraire des événements, ce qui induit des conséquences renversantes pour certains personnages, et des retournements de positionnement soudains et radicaux. Dans le même temps, il perçoit que ces changements de situations découlent de manière organique de ce principe de Yin et de Yang : le bien au cœur du mal et le mal au cœur du bien. Et puis… Le récit charrie bien d’autres considérations ou thématiques dans son intrigue même, plutôt que dans de longs discours ou dans des dialogues d’exposition. À l’évidence, il y a la soif de pouvoir d’Elgar, prêt à tout pour régner sans égal ni obstacle, quel que soit le prix à payer. De manière plus incidente, il y a la relation Mère / Enfant : entre Oriane et Dame Ceylan, entre Elgar et la reine Jamaniel. Et d’autres relations familiales comme Père / Fille (Tête Noire & Oriane), frères (Elgar & Vivien). Et peut-être même incestueuse.


Au-delà de ces thèmes apparents, le lecteur discerne également celui des générations qui se succèdent. Le scénariste avait annoncé dans l’introduction du Cycle Les chevaliers du Pardon, que la série avait évolué : À l’origine il était dans ses intentions de raconter une histoire de famille, une lutte tout intérieure entre le bien et le mal. Puis il découvrit avec étonnement qu’une autre carte se déployait devant lui et que, dans chacun de ses plis, se cachait une légende, un conte noir et or. La carte était celle des landes perdues, chaque pli un cycle. Ainsi au sein du présent cycle, le lecteur peut voir se déployer plusieurs générations, chacune avec ses réactions propres. Les grands adultes apparaissent figés dans leur objectif propre, avec un comportement cristallisé. Les plus jeunes (la génération d’Oriane et Vivien) agissent conformément à leurs idéaux, dérogeant aux idées préétablies, avec la fluidité de l’adaptation. De ce point de vue, la réaction du jeune garçon Arawann marque le lecteur : la future génération voit les précédentes à l’œuvre et elle apprend d’elles, d’abord par imitation, puis par réaction. Dans le même temps, le rôle joué par le démon Cryptos montre également que certaines choses ne changent jamais, qu’il y a une continuité d’une époque à l‘autre.


Deux créateurs au summum de leur art : une intrigue aussi manichéenne que complexe, une narration visuelle qui réenchante le monde, riche, élégante, sophistiquée et immédiatement accessible. Une aventure merveilleuse et cruelle, une épopée de genre Médiéval fantastique, insufflant une vie et une originalité comme jamais dans les conventions. Le bien est cœur du mal ; le mal est au cœur du bien.



mercredi 24 septembre 2025

Autopsie T03 Retour à Innawanga

Un terme pudique pour un génocide culturel orchestré durant plus d’un siècle


Ce tome fait suite à Autopsie - Tome 2: Bloody Sunday (2025) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Antoine Tracqui pour le scénario, par Philippe Vandaële et Zivorad Radivojevic pour les dessins, et par Antonio Giustoliano pour les couleurs. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


La radio : Chers amis du bush, chers péquenauds des sables, bienvenue sur Karratha FM 93.7, la seule, l’unique radio Dance et Country du grand never never occidental ! Nous sommes le 15 janvier et il est 9 heures à Karratha, la perle du Pilbara ! À ma fenêtre, le thermomètre affiche déjà 42°C, et ça monte, ça monte ! Battrons-nous le record aujourd’hui historique d’il y a cinq ans ? Les paris sont ouverts… D’ici-là, nous sommes partis pour deux heures de musique non-stop, et caliente à Karratha, la plus grande ville entre Perth et Darwin. Amanda Munumgurr éteint la radio et, tout en continuant à conduire vers sa destination, elle pense : Plutôt Karratha la capitale des ploucs, de la bière éventée et de la poussière qui colle à la peau. Après avoir critiqué les paysages et le patrimoine architectural, elle arrive à destination : la zone portuaire, plus précisément la zone de manutention des containers maritimes. Elle est attendue par trois policiers, dont un effectue immédiatement une remarque à connotation raciste sur la chaleur seulement supportable par les Aborigènes. Alors qu’elle se baisse pour examiner le corps, elle constate sans surprise qu’aucun des trois hommes ne l’aide, trop occupés à reluquer son postérieur, elle a l’habitude.



Amanda Munumgurr, médecin légiste, se met au travail et examine le cadavre : Le type s’est noyé dans son vomis. Et pour parfaire l’odeur, il a aussi fait dans son froc. Aucune trace de violence a priori. Par contre, un cubi de Goon presque vide à côté : jusque-là, rien que du très ordinaire. À la louche, elle dirait coma éthylique ou overdose de meth… ou les deux ! Quoi qu’il en soit, ça ne devrait pas dépasser deux lignes dans le Pilbara News. Elle expédie la paperasse et elle programme l’autopsie pour demain après-midi. Les policiers acquiescent mollement. Elle sait d’avance qu’ils ne se déplaceront pas. Un vieux clodo de moins : affaire classée. Après quelques années dans ce trou à rats, sans doute sera-t-elle comme eux : cynique, blasée, indifférente à tout. Résignée en quelque sorte. Mais pour l’instant, même si tout le monde s’en moque, elle s’efforce encore de bosser comme on lui a appris ! Une fois l’examen terminé, elle remonte dans sa voiture et rejoint l’hôpital. À l’accueil des urgences : la cohue habituelle. À la morgue, en revanche, c’est toujours calme. Au programme : une seule autopsie, c’est déjà bien, parfois elle se tourne les pouces pendant trois jours. Les régions de Pilbara, Kimberley, Gascoyne, plus une partie du Midwest : ça fait cinq fois la superficie du Royaume-Uni, mais pour une population d’à peine cent mille habitants. Résultat des courses, même pas deux cents clients par an. Et rarement des cas intéressants… De quoi crever d’ennui !


Troisième tome de la série (et dernier annoncé) : le premier se déroulait en Suède où le lecteur emboîtait le pas à la médecin légiste Jennie Lund, le second à Chicago où le médecin légiste Paul Wahlberg se retrouvait instrumentalisé par une famille mafieuse en pleine effervescence. Cette fois-ci, le scénariste emmène le lecteur en Australie, pour une sombre affaire, avec à nouveau une personne née sur place, et d’origine aborigène, c’est-à-dire une descendante du peuple premier d’Australie. Comme dans les deux autres tomes, il inclut ainsi des éléments culturels relatifs à cette partie de la population : le racisme quotidien au travers d’expressions banales, et celui systémique dans l’affectation d’Amanda Munumgurr. En outre, les auteurs donnent à voir l’environnement social et géographique de manière organique : il est présent en tant que décor, avec une influence directe et significative sur les faits et gestes des personnages. Ils ont choisi un endroit précis et réel de ce continent : Karratha, une ville côtière d’Australie occidentale, avec environ dix-sept mille habitants, dont l’économie est basée sur le minerai de fer, l’exploitation du sel et la fabrication d’ammoniac. Les personnages en supportent la chaleur écrasante, l’intrigue dépend entièrement de ces activités économiques, et des zones désertiques, de la faible densité de population, et d’une zone sacrée pour les Aborigènes.



Les deux artistes réalisent des dessins dans un registre réaliste et descriptif. Le lecteur se rend compte à chaque page du travail de recherche préparatoire qui a été réalisé : pour décrire la zone portuaire, les appareillages du laboratoire de la morgue, l’hélicoptère de la police, les instruments de la médecin légiste, les uniformes des policiers, les modèles de véhicules, un autre laboratoire d’une nature différente, et bien sûr le paysage désertique. Les longues séquences dans ce dernier attestent de l’implication des dessinateurs : à l’opposé d’une suite de représentations génériques, les formations géologiques spécifiques apparaissent bien distinctes les unes des autres, les couches rocheuses successives pour les montagnes, le sol craquelé et aride, les canyons rocheux, les plateaux, et la situation de sécheresse prolongée qu’évoque le superintendant, chef de la police du comté d’Ashburton. Le lecteur peut se projeter aux côtés des deux principaux personnages, comprendre les conditions météorologiques extrêmes auxquelles ils sont soumis, et comme eux il retrouve une respiration plus facile dans la pénombre d’une caverne ou la nuit. Le metteur en couleurs effectue un travail s’approchant de la couleur directe : il apporte beaucoup d’informations, que ce soit la luminosité, les textures, les reliefs, avec peut-être des couleurs un peu trop saturées.


Le lecteur éprouve l’impression de retrouver les mêmes dessinateurs que pour les tomes un et deux, alors qu’ils étaient déjà différents : Francesca Follini pour le storyboard, Paolo Antiga pour les dessins, Antonio Giustoliano pour les couleurs pour le un, Jean Diaz et le même coloriste pour le deux. Toutefois, cela n’équivaut pas à une interchangeabilité impersonnelle : ils œuvrent chacun dans le même registre graphique, avec le même niveau d’implication pour soigner la qualité de chaque case. Ici, Vandaële et Radivojevic se démarquent de leurs prédécesseurs avec une narration se tenant à l’écart des effets de dramatisation, pour rester dans une zone plus réaliste et plus pragmatique. Cette approche rend les personnages et les situations plus plausibles, parce que plus concrètes et plus normales dans la réaction des personnages, leurs mouvements, la banalité (toute relative) de ce qui est montré. Pas de sensation voyeuriste à voir les cadavres, juste un regard professionnel. Pas d’envolée spectaculaire pour les trajets en hélicoptère, juste la banalité de ce mode de transport dans cette région du monde. Cela rend également plus crédible les motifs du crime et leurs circonstances, ainsi que la marche mortelle dans le désert. Ainsi cette narration participe à part égale à raconter la réalité sociale et géographique de cette enquête comme dans tout bon polar.



Le scénariste a encore fait des progrès par rapport au tome précédent pour intégrer les éléments de l‘intrigue dans la narration. Le lecteur relève bien évidemment les origines de la médecin légiste, et il se doute qu’elles auront une incidence sur la manière dont elle est considérée et traitée par les Blancs, et qu’il sera question d’une dimension ou d’une autre de la culture aborigène. L’élégance narrative va au-delà de ce genre de dispositif direct. La deuxième scène établit qu’Amanda Munumgurr éprouve un sentiment de solitude, c’est tout naturellement qu’elle se retrouve attiré par le superintendant Alex Winslow. Le lecteur observe cet homme par les yeux du médecin légiste, notant son professionnalisme rigoureux, attitude qui prendra un autre sens par la suite, le regard d’Amanda ayant été biaisé par sa situation personnelle. D’un côté, il s’agit d’une convention classique et attendue dans une histoire policière ; d’un autre côté, cela prend tout son sens dans le fil du récit, plutôt que d’être un cliché insipide. Le lecteur se laisse donc bien volontiers prendre par le suspense de l’intrigue, dans cette narration sophistiquée et organique.


Le lecteur est tout autant ravi de découvrir d’autres conventions de genre, tout aussi bien mises en œuvre. Les auteurs montrent une région particulière du globe, quasiment vide d’êtres humains, propices à l’organisation d’activités criminelles éloignées de toute surveillance. Le scénariste intègre avec élégance quelques éléments dans l’air du temps, par exemple le fait que le cadavre en plein désert soit repéré par un gamin de dix ans qui vit au Canada, et qui surfait sur Google Earth à la recherche de vues satellite récentes. Le salut d’Amanda Munumgurr vient d’une autre convention qui aurait pu avoir l’artificialité d’un cliché, si ce n’est que cela apparaît comme une forme d’artefact transmis inconsciemment par le milieu culturel dans lequel elle a grandi, une forme de reproduction ou d’une propagation d’un héritage culturel d’une génération à la suivante. De ce point de vue, le récit s’avère impeccable dans sa composition et sa narration, aussi bien visuelle que dans les dialogues et par la voix intérieure de la médecin légiste. Éventuellement, le lecteur peut éprouver une infime sensation de trop peu : il aurait bien aimé des développements plus denses sur le traitement des Aborigènes par l’État, sur l’écosystème de cette région désertique, sur d’autres éléments socioculturels inconscients modelant la vie du personnage principal, à la manière des enquêtes du personnage de l’inspecteur Napoléon Bonaparte dans les romans policiers ethnologiques d’Arthur Upfield (1890-1964).


Cette série d’enquêtes indépendantes se bonifie de tome en tome. Scénariste et dessinateur embarquent le lecteur à la suite d’une médecin légiste, se retrouvant avec un cadavre suspect en plein milieu d’une zone désertique dans l’Australie-Occidentale. Un vrai récit policier, avec analyse post-mortem, travail de déduction à partir de la connaissance du terrain. Les auteurs donnent à voir cette région du monde, tant sur le plan géographique que sur le mode de vie qu’il induit, en intégrant naturellement l’incidence des différentes communautés. Un vrai polar.