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mardi 30 septembre 2025

Le Dernier Vol de Dan Cooper

On a peu de chances de le retrouver vivant, mais sait-on jamais…


Ce tome contient une histoire complète inspirée d’un fait réel, qui ne nécessite pas de connaissance préalable. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Luc Cornette pour le scénario, et par Renaud Garreta pour les dessins, avec Cyril Saint-Blancat pour les couleurs. Il comprend quatre-vingts pages de bande dessinée. Il se termine par un article de deux pages, intitulé : Mais qui est Dan Cooper ? Est-il vivant et si oui… où se trouve-t-il ? Article de deux pages, rédigé par le scénariste, agrémenté par le portrait-robot de Dan Cooper.


Dans la nuit du vingt-quatre novembre 1971, un homme a ouvert la porte-escalier du Boeing 727-051 de la compagnie Northwest Orient Airlines. Il porte un parachute dorsal, et il saute dans le vide en plein vol. L’avion continue son vol, alors qu’il chute vers le sol, sous la pluie, un sac de sport accroché relié à sa ceinture par une longe. Portland, le dix-huit novembre 1971, Dan Cooper, lunettes de soleil sur le nez, avance la chaise de Sally qui vient de s’assoir à la table du restaurant. Elle lui indique qu’elle ne se lasse pas de la vue, ni du Pink Lady de l’établissement. Il s’assoit à son tour et commande un Pink Lady pour elle et un Bourbon-7 Up pour lui. Il se retourne vers la jeune femme et lui demande si elle a bien compris ce qu’elle va devoir faire. Elle lui répond que ce n’est pas très compliqué. Il insiste : Ce n’est pas compliqué, mais cette opération est une mécanique de précision. Il continue en allumant une cigarette : La moindre erreur, aussi minime soit-elle, aurait des conséquences dramatiques, pour lui… et peut-être même pour elle.



Dan Cooper donne ses instructions à Sally : elle doit bien tout répéter dans sa tête pour que chaque instant soit naturel. Elle doit surtout ne jamais le regarder, lui parler. Aucune interaction entre eux, il faut qu’elle demande une place à l’avant de l’appareil. Il lui explique ensuite la raison pour laquelle c’est elle qui doit amener le sac dans l’avion : il doit avoir son attaché-case avec lui, cependant il a absolument besoin du contenu du sac, sans quoi ce serait du suicide. Il préfère laisser croire qu’il commet un acte de folie et qu’il a de grandes chances de se tuer. Personne ne saura que, dans l’avion, il y a tout le matériel pour échapper à la mort. Il termine en lui rappelant qu’elle devra patienter plusieurs semaines, plusieurs mois peut-être, car il doit disparaître. Enfin, il écrit les coordonnées du vol Seattle – Tacoma sur un bout de papier. À l’issue du repas, il lui appelle un taxi, et lui remet le sac. Quelques jours plus tard, il lit un album de Dan Cooper dans son salon, au milieu des cartons. Enfin le déménageur arrive. Il s’en va, et il laisse les clés aux déménageurs, leur demandant de fermer derrière eux, et de ramener les clés à l’agence. Puis il prend un taxi pour se rendre à l’aéroport de Portland. De son côté, Sally a bien le sac, et elle dit au revoir à Angie, sa copine, en lui demandant de venir la chercher le lendemain au Jet Inn Motel de Seattle.


La quatrième de couverture résume la première partie de la bande dessinée, ou plutôt explicite le fait divers qui sert de point de départ à l’histoire, un pirate de l’air qui s’est enfui avec deux cent mille dollars (soit un peu plus de un million et demi de dollar en valeur actualisée à 2025), sans aucune violence sur autrui, et qui n’a jamais été retrouvé. Ce texte complète avec la précision : le douze juillet 2016, le FBI abandonne officiellement la plus longue enquête de son histoire près quarante-cinq ans de recherches infructueuses, sans avoir jamais pu identifier le responsable de ce détournement d’avion devenu mythique. Les auteurs optent bien sûr pour une narration de type réaliste et détaillée : une solide reconstitution historique, pour les lieux, les tenues vestimentaires, les véhicules (à commencer par le Boeing 727 et sa porte escalier), les différents accessoires. S’il se montre tatillon, le lecteur peut être surpris par le modèle de calculatrice dont disposent le jeune garçon et la femme pour effectuer le change de dollars en pesos. Le scénariste a choisi une trame très linéaire (à part pour la scène d’introduction) : suivre Dan Cooper depuis le dîner de préparation des derniers détails avec Sally, jusqu’à une forme de résolution satisfaisante. Il ne s’agit donc pas d’un dossier exhaustif sur l’affaire. En particulier il laisse de côté les recherches ultérieures et les suspects potentiels : Richard McCoy jr., Duane Weber, John List, ou encore la création et la mise en œuvre de l’aile de Cooper, un mécanisme aérodynamique empêchant l’escalier arrière d’être abaissé pendant le vol.



La couverture s’avère très efficace, avec cet homme en chute libre sur fond blanc, et la promesse de tous ces dollars : il est riche, il a réussi son coup. Les auteurs ont choisi une scène d’introduction très spectaculaire, en deux pages, sans un seul mot. Trois cases dans la première planche, le lecteur se tient dans l’avion, et il voit devant lui Dan Cooper sauter dans le vide, avec un gros sac relié à sa ceinture. Deuxième planche : la reprise du dessin de couverture en pleine planche, sans les billets et avec un ciel d’orage. Ils attirent l’attention du lecteur sur ce moment qu’ils mettent ainsi en avant : le courage et la détermination qu’il faut pour sauter d’un avion en plein vol, avec une solide dose d’optimisme que tout se déroulera comme prévu. Plus loin, pendant quatre pages (vingt-cinq à vingt-huit), ils montrent le pirate à l’œuvre dans l’avion, alors qu’il se prépare à sauter, puis la descente en parachute, avec un unique phylactère dans une case consacrée à Sally. L’album comprend encore d’autres pages sans texte, où la narration est entièrement réalisée par les dessins : Dan Cooper reprenant ses esprits en pleine forêt, le même au volant d’une voiture sur une highway déserte et pénétrant en Californie, deux autres pages pour faire disparaître la voiture, encore une page muette où cette fois-ci Sally est au volant pour rallier Mexico. Ainsi, cette bande dessinée s’inscrit dans le registre du roman, le lecteur appréciant pleinement la narration visuelle.


Du fait de la nature du récit, l’artiste a fort à faire pour la reconstitution historique. Il emmène le lecteur dans une restaurant avec vue panoramique à Portland, et il est visible qu’il était autorisé de fumer à table. En page neuf, le personnage principal est dans son pavillon, au milieu des cartons en train de lire une bande dessinée : Le secret de Dan Cooper (1965). Il s’agit d’une série Dan Cooper (1957 à 1992, 41 albums) d’Albert Weinberg (1922-2011), à laquelle le pirate aurait peut-être pu emprunter son nom. Il retrouve le même album dans un commerce de Mexico en page soixante. Vient ensuite l’arrivée à l’aéroport, l’achat d’un billet à un comptoir de la Northwest Orient, les uniformes des pilotes et des hôtesses de l’air, les rangées de siège avant la montée des passagers. Le lecteur peut apprécier le calme de Dan Cooper, alors qu’il montre la bombe à une hôtesse, en plein vol, la maîtrise de celle-ci. La mise en scène s’avère plausible et convaincante pour ce chantage à la bombe qui n’a rien de spectaculaire, très pragmatique. L’artiste s’avère être un excellent metteur en scène pour les moments de tension psychologique. Le lecteur se rend compte qu’il scrute le visage et les gestes du couple de paysans qui a recueilli Dan Cooper pour essayer de deviner les menaces sous-jacentes, le jeu de prise d’ascendant en train de se dérouler dans la tête de chacun. Le face à face entre Cooper et Sally le tient également en haleine, pour savoir ce qui l’emportera des émotions, de la raison, de la conviction.



À partir de ce fait divers singulier, le scénariste s’interroge sur ce qu’il a pu advenir de ce Dan Cooper. Son approche apparaît singulière. Il ne dit rien de cet homme, aucune information sur son passé ou sa vie personnelle, aucune remarque qui puisse permettre de se faire une idée de sa personnalité. Le lecteur en est réduit à faire ses propres déductions à partir de ce que les auteurs ont choisi de montrer : un homme rigoureux dans sa planification, astucieux pour pouvoir tirer parti de la possibilité d’ouvrir la porte-escalier en vol, capable d’apprendre par lui-même (par exemple pour la technologie du Boeing 727), capable d’anticiper (comment faire pour déjouer les deux chasseurs à la poursuite du Boeing 727), privilégiant la non-violence, confiant dans ses capacités physiques pour réaliser un saut en parachute au milieu de nulle part, réglo à sa manière puisqu’il fait tout pour honorer son engagement financier auprès de sa complice Sally. Pour autant, du fait de l’absence d’émotion de sa part, le lecteur ne s’y attache pas vraiment. Il se concentre plus alors sur les réactions qu’il suscite chez les autres. Indubitablement Sally a été séduite : elle indique à Angie qu’elle le trouve beau et charmant, mais pas assez stable pour envisager une relation amoureuse. Le couple de paysans est certainement impressionné par l’efficacité avec laquelle il a mené son arnaque. Les autres rôles secondaires ne voient qu’un individu de passage sans beaucoup de personnalité.


Au travers de la réalisation de ce coup et de la suite inventée, le scénariste met incidemment en scène d’autres thèmes. Ce Dan Cooper se trouve face à des individus prêts à saisir l’occasion de se faire du blé rapidement et donc de manière illicite, que ce soit Sally, ou les paysans, ou encore les changeurs de rue. Mine de rien, les différents services de police apparaissent comme efficaces et bien organisés : mise en place d’un dispositif de recherche très rapidement, avec une méthodologie éprouvée, même s’il n’est pas possible de retrouver une aiguille dans une meule de foin. Une fois que Cooper a passé la frontière, le Mexique ressort comme le pays de la débrouille, et aussi comme une sorte de territoire où les Américains disposent d’un avantage économique ce qui fait d’eux des gens riches et au-dessus des lois. Enfin, le lecteur observe l’effet produit par la promesse d’un enrichissement facile grâce à un pactole mal acquis : sur les paysans, sur Sally, et par contraste sur Cooper lui-même.


Les auteurs ont choisi un traitement original de cette affaire célèbre de pirate de l’air aux États-Unis : reconstituer le vol en lui-même, et imaginer ce qui a pu se passer par la suite, sans rien dire sur Dan Cooper lui-même. La narration visuelle montre bien une époque, des lieux précis, et sait aussi bien raconter les événements de manière plausible, que faire apparaître la tension psychologique entre les personnages. Au lieu de révélations fracassantes et sujettes à caution, le lecteur se retrouve à se questionner ce que représente cette somme d’argent (entre il fait le bonheur et bien mal acquis) et la force de caractère de ce Dan Cooper. Surprenant.



lundi 24 juillet 2023

Hippie Surf Satori

Surf’s up !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables pour pouvoir être appréciée. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Alain Gardinier pour le scénario, et par Renaud Garreta pour les dessins et les couleurs. Il compte cent-dix pages de bande dessinée. Il se conclut avec un dossier intitulé Surf Culture, de quinze pages. Des articles d’une page sur la côte des Basques, sur le leash de Georges Hennebutte, sur l’établissement Steak House de Biarritz en 1969, sur le graphiste Rick Griffin (1944-1991) et le Motor Skill Bus, sur le surfeur Miki Dora (1934-2002), sur la côte nord (North shore) de Hawaï. Un article de quatre pages sur la bande son de Hippie Surf Satori, l’acid rock, mélange d’énergie et de psychédélisme. La présentation de vingt albums de référence, sur quatre pages. Un article d’une page sur les livres de référence sur le surf et cette époque.


Juillet 1969. Plage de la côte des Basques, Biarritz. Une Coccinelle Volkswagen arrive en vue de la plage, avec une planche de surf sur le toit. Jack se fait quelques vagues sur sa planche rouge. Puis il va retrouver son copain Steve, et il lui propose de se retrouver au Steak House le soir. Son pote trouve que c’est une bonne idée : Brian vient d’arriver en ville, directement de San Francisco. Et il déboule avec plein de nouveaux 33 tours dont le dernier Jefferson Airplane. Il a promis de les apporter le soir-même. La Fleur à la platine, ils vont se régaler. Au Steak House, à la demande de Jack, Steve va donner des conseils au barman Pierre qui prépare son voyage vers la Californie. Jack est de Los Angeles, Steve est né à San Francisco. Il vit et surfe à Ocean Beach, la grande plage de la ville. Il demande si Jack a vu passer Miki Dora ce soir. La réponse est négative, mais il est passé hier soir. Le lendemain les amis se retrouvent dans le combi bicolore de Steve qui est en train de déguster du kiff marocain. Il l’a rapporté de son trip là-bas au printemps. Cinq kilos cachés au fond du réservoir. Il leur en offre un sachet. Pierre le remercie chaleureusement car il n’a aucune solution pour trouver de l’herbe à Biarritz hormis les mecs comme lui. Après, ça tombe bien, car il ne travaille pas ce soir. Demain, si les conditions se confirment, c’est surf toutes la journée.



Le soir, Pierre lit tranquillement Sur la route de Jack Kerouac dans son lit, avec son casque stéréo sur la tête. Son père entre dans sa chambre après avoir frappé et il lui conseille véhément de bouger ses fesses plutôt que de glander dans son plumard à écouter sa musique de dégénéré. En plus, il constate qu’il a encore fumé de cette cochonnerie. Pierre n’a même pas retiré son casque audio. Le lendemain, les conditions météo tiennent leur promesse et c’est surf ! Il est envié par son copain car il dispose d’une planche Hobie, un modèle Gary Propper à trois lattes, shapée cette année, c’est Steve qui lui a prêtée.


Un titre dont les trois mots annonce autant de thèmes, et une image de couverture qui met en avant le mot Surf avec la taille de caractère la plus grande. Le texte d’introduction du scénariste évoque le fait qu’il a répondu à une proposition du dessinateur de réaliser une bande dessinée sur le surf, et qu’il a choisi cette période pour pouvoir parler de la musique correspondante. Il s’agit bel et bien d’une histoire dans laquelle le lecteur est invité à suivre le parcours de Pierre, un jeune homme vivant à Biarritz, pratiquant le surf et ayant décidé d’effectuer un séjour en Californie. Il s’agit également de la reconstitution d’une époque, Pierre étant un condensé de deux personnes que le scénariste a eu la chance de croiser dans sa vie : Alain Dister (1941-2008), photographe devenu écrivain, et François Lartigau (1949-2016), un cador du surf français. Ainsi le personnage fictif commence par un séjour à San Francisco où il se rend à un concert au Fillmore, et il croise des musiciens en vue dans le quartier, les rues Ashbury et Haight, Dans le même temps, il croise des praticiens du surf et il s’entraîne lui-même, jusqu’à ce que des circonstances l’oblige à fuir San Francisco pour s’installer dans un ranch à Hawaï, suivant là le parcours amalgamé des deux individus ayant servi de modèle.



La couverture impressionne le lecteur par l’évidence du mouvement du surfeur au creux du tube, l’évanescence de l’écume, la solidité de la mer au premier plan, les gouttelettes en suspension. Il est visible que l’artiste est sensible à la beauté de l’océan et de la pratique du surf. Le scénariste ménage plusieurs séquences où l‘on voit Pierre ou des sportifs s’y adonner. Pages 8 à 10, le lecteur peut voir deux jeunes gens approcher l’eau avec leur planche, entrer dans l’eau, se positionner sur leur planche au bon moment, puis glisser gracieusement, cadrés de face ou de profil pour mettre en valeur leur posture ou leur mouvement, à la fois en mer et depuis la plage. Pages 16 & 17, Pierre observe Steve surfer à San Francisco : le lecteur voit la différence de taille des vagues, les positions plus techniques. Pages 38 & 39, c’est un dessin en double page avec un surfeur aguerri qui file avec une concentration intense qui se lit sur son visage. La séquence à Waimea est à couper le souffle. Celle à Honolua Bay également : une eau magnifique, des vagues gigantesques, des glisses aussi techniques que gracieuses. Bien sûr, le récit se termine sur trois pages de glisse aussi belles qu’émouvantes, au spot de Parlementia, sentier Bidart-Guéthary sur la côte basque. Le lecteur peut voir l’intensité de la joie qui habite le surfeur pleinement dans l’instant présent, tout en appréciant un coucher de soleil du plus bel effet.


Le dessinateur œuvre dans un registre réaliste et descriptif. Le lecteur se rend vite compte qu’il a effectué un travail de recherche conséquent pour pouvoir reconstituer une époque, mais aussi des lieux, la pratique du surf à la toute fin des années soixante, et également les sensations de concerts rock. Il part avec l’a priori que le scénariste va truffer ses dialogues et ses cartouches de texte d’informations. En fait le dosage en la matière s’avère très digeste, bien équilibré, agréable. Il lui faut peut-être un peu de temps pour se rendre compte que les dessins apportent un volume d’informations largement supérieur aux textes. Les modèles de voiture à commencer par la Coccinelle, mais aussi les combis VW. Une Peugeot, les Simca de la police, les modèles américains une fois arrivé en Californie, les pickups. Sans oublier la Porsche 356C 1600 cabriolet de Janis Joplin, avec sa peinture psychédélique, ou le Motor Skill Bus de Rick Griffin et sa décoration tout aussi psychédélique. Il va sans dire que les tenues de surfeurs et leurs planches sont tout aussi authentiques et correspondent à l’époque et au pays. Le lecteur peut également prendre le temps d’admirer les tenues hippies, les paysages naturels, les paysages urbains, la décoration et les meubles dans les scènes d’intérieur, la sono pendant les concerts, et même les panneaux indicateurs de direction dont celui sur l’autoroute Kamehameha à Hawaï. Les dessins donnent à voir chaque endroit, chaque activité avec une grande fidélité, y compris pour les scènes de concert, jusqu’aux protections des micros contre le vent pour le concert du groupe Jimi Hendrix Experience à Maui le 30 juillet 1970, ou la chemise du guitariste.



Le lecteur peut ainsi faire l’expérience de la pratique du surf, aussi bien que des concerts. Le scénariste commence en douceur en évoquant le dernier album 33 tours (support vinyle) du groupe Jefferson Airplane. À San Francisco, Linda emmène Pierre rencontrer Jerry Garcia (1942-1995), Bob Weir (1947-), Ron "Pigpen" McKernan (1945-1973), sur les marches du perron où loge leur communauté. Dans la page précédente, Linda et Pierre regardaient la pochette d’un album chez un disquaire : Anthem of the sun (1968) des Grateful Dead. Le lecteur qui ne connaît pas le groupe comprend facilement qu’il s’agit de trois membres du Dead. Survient Janis Joplin (1943-1970) dans sa Porsche : elle est nommée. Plus loin, il est question de Bill Graham (1931-1991), célèbre organisateur de concert de San Francisco et propriétaire de la salle de concert Fillmore East, puis Fillmore West. Les deux jeunes gens assistent à un concert du groupe Santana, composé de Carlos Santana (1947-), David Brown (basse), Michael Schrieve (batterie), Gregg Rolie (claviers), José Chepito Areas (timbales), Michael Carabello (congas). Les connaisseurs apprécieront la qualité de cette formation qui a gagné la notoriété du grand public avec son passage au festival de Woodstock (du 15 au 18/08/69). Plus tard, Pierre a la chance d’assister au concert de Maui du 30 juillet 1970, avec Jimi Hendrix (1942-1970), Mitch Mitchell (1946-2008, batterie) et Billy Cox (1941-, basse). Le dossier Surf Culture en fin d’album vient détailler la culture musicale de l’époque avec un article passionnant de quatre pages, et les vingt critiques d’album, de Outsideinside de Blue Cheer, à Abraxas de Santana. S’il connaît l’un ou l’autre de ces albums, le lecteur peut apprécier la qualité de ces critiques, et la maîtrise du sujet par le scénariste.



Tout au long de l’album, il est question de la pratique du surf, et des praticiens de l’époque, avec de nombreuses références nominatives pointues : Brad McCaul, Angie Reno, Mike Tabeling, Rabbit Kekai, Jock Sutherland, Reno Abellira, Eddie Aikau, Pat Curren, Fred van Dyke, Mickey Munoz, Peter Cole, Ricky Grigg, Buzzy Trent. Pierre évoque également Georges Hennebutte (1912-1999), l’inventeur du Leash. Il rencontre Jack O'Neill (1923-2017), pionnier du monde du surf, connu pour avoir perfectionné et popularisé les combinaisons en Néoprène. Il voyage également avec Rick Griffin (1944-1991), graphiste, créateur de la mascotte Murphy. Il voyage avec John Severson (1933-2017), réalisateur du film Pacific Vibrations (1970). À Maui, il se retrouve face à Mike Hynson (1942-), surfeur figurant dans le film L'été sans fin (1966, The Endless Summer), documentaire américain réalisé par Bruce Brown (1937-2017). Ces deux films établissent la possibilité d’un été sans fin, de surfeurs se rendant de spot en spot en suivant l’été au travers du globe. À plusieurs reprises, il est également question de la consommation de produits psychotropes : l’auteur condamne l’usage des acides (de type lysergique diéthylamide, LSD), les surfeurs n’en prenant pas. En revanche, il ne fait pas l’impasse sur l’usage récréatif du cannabis. Les auteurs montrent bien la jouissance de la pratique du surf à haut niveau, une forme de plaisir indicible à être en harmonie avec la puissance de la vague, à être en phase avec elle, avec la capacité physique de glisser, une forme de communion de nature mystique. Toutefois, le scénariste ne s’aventure pas plus avant dans cette dimension, éludant ainsi une partie significative de la troisième partie de son titre : Satori, c’est-à-dire une forme d’éveil spirituel atteint de manière intuitive plutôt que par une compréhension analytique.


C’est l’histoire d’un tout jeune surfeur de Biarritz qui se rend en Californie pour assouvir sa curiosité sur sa passion fin des années 60, début 70. Très vite, le lecteur se sent pris par la narration simple et agréable, sans exposition pesante. Dans le même temps, il assimile une quantité impressionnante d’informations grâce à une reconstitution visuelle impeccable, parfaitement intégrée dans la narration. Il comprend rapidement que le scénariste sait lui aussi de quoi il parle qu’il s’agisse du surf à cette époque, ou de l’environnement musical, tout en restant parfaitement intelligible pour des néophytes, et en se montrant pointu pour des connaisseurs. Une réussite exemplaire.