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mardi 14 décembre 2021

Sous les galets la plage

Économiser sur le plaisir, tu parles d'un placement !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Pascal Rabaté pour le scénario, les dessins, les lavis de gris et de brun, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 134 pages. L'édition Canal BD comprend un cahier supplémentaire de 7 pages, avec une interview de l'auteur et des planches à différents stades réalisation.


Albert et son père flânent dans la grande rue de la cité balnéaire Kertudy, en regardant ce que proposent les différents étals de la brocante. Le père s'arrête pour examiner une petite statuette d'un dieu crocodile, mais la repose quand le brocanteur lui indique qu'il s'agit d'un souvenir des colonies. Un peu plus loin, ils s'arrêtent devant un joli meuble. Marius, un type avec un béret, en train de fumer la pipe, leur en propose mille francs. Le père commence à marchander : le vendeur se justifie de quatre francs par année, pour un meuble qui date du dix-huitième siècle. Le père continue de négocier et ils se mettent d'accord sur cinq cents francs. Ils repartent avec le meuble et le père fait observer à son fils qu'il faut toujours marchander : c'est comme ça qu'on économise et qu'on peut épargner. Ils rentrent jusqu'à la résidence secondaire de la famille et installent le meuble. Les deux enfants plus jeunes finissent d'installer la bâche sur la remorque et la fixer avec des tendeurs. Le père et la mère font leur au revoir à Albert, en lui remettant les clés de la maison : il reste encore quelques jours alors que le reste de la famille rentre. Peu de temps après, Édouard passe à vélo pour saluer son ami et s'assurer du départ de ses vieux. Ceux de Francis sont également partis. Les trois amis se retrouvent sur la plage. Édouard propose que le soir ils fassent un sort à la cave de son père. Dans la mesure du raisonnable, ils peuvent lui tirer quatre bouteilles au max, plus, il verrait. Édouard et Francis se mettent à faire une partie de badminton.



Le soir venu, les trois amis viennent de finir leur plat de pâtes et ils terminent la deuxième bouteille. La première était un Morgon la deuxième un Juliénas. Édouard indique qu'il n'a pas fait la différence entre les deux. Albert cherche dans la collection de disque : il en sort un peu déçu car il n'y a que du classique. Francis indique que le lendemain ils pourront aller chez ses parents qui ont des disques de jazz. Ils décident d'aller descendre la troisième bouteille, sur la plage. Ils s'y installent et font un petit feu, avec la mer devant eux, et leur héritage derrière. Ils commencent à faire tourner la bouteille, et ils entendent un bruit derrière eux : des gens qui se tiennent à l'entrée d'une villa, sûrement des résidents. Albert trouve ça bizarre, et il décide d'aller voir. Il se lève et avance vers la villa mais une personne allume sa lampe torche braquée sur lui, puis l'éteint. C'est une jeune femme qui leur demande si elle peut se joindre à eux. Ils acceptent. Elle boit un coup. Ils se présentent. Odette se déshabille pour aller prendre un bain de minuit. Les garçons la rejoignent.


Dès la première page, le lecteur est conquis par la narration visuelle. Une vue en plongée sur la rue principale de Kertudy où se tient la brocante. Le dessin est de nature réaliste et descriptif, avec un degré de simplification pour le rendre plus rapidement lisible par l'œil, et des détails marqueurs du lieu et de l'époque. Le lecteur peut voir une affiche avec une graphie des années 1960, et des vespasiennes dans le coin en bas à droite de la première case. L'allure d'Albert et son père est étonnante de maintien et d'une forme d'assurance donnant une impression de supériorité, avec leur polo Lacoste immaculé et boutonné jusqu'en haut. Dès le départ, le lecteur ressent visuellement le décalage temporel. Il fait connaissance de Marius, avec sa veste à rayures horizontales et verticales, un béret sur la tête, une pipe et un chandail à col montant : une sorte de beatnik à la française. Les tenues vestimentaires sont encore assez strictes. De temps à autre, le lecteur voit passer un figurant : une femme avec un beau chapeau, un scout de France avec son uniforme caractéristique. Une jeune femme avec une belle robe aux motifs imprimés. Un homme bedonnant se promenant sur la plage avec sa chemise et son pull sans manche. Il en devient presque difficile de croire que Francis ou Edmond puissent porter des teeshirts sans col. L'artiste sait insuffler de la vie et de la personnalité à chaque protagoniste, avec des traits de contour pas forcément jointifs, parfois comme tracés sur le vif. Le lecteur ressent leur état d'esprit : l'assurance militaire du père d'Albert, l'assurance très différente de Marius qui donne l'impression d'une étonnante liberté par rapport aux contraintes de la société, les expressions vives d'Albert et de ses amis qui découvrent la vie sans être blasés, les expressions plus ambigües d'Odette dont il n'est pas possible de deviner le fond de sa pensée ou la réalité de ses émotions, etc. Rien qu'à regarder chaque personnage, le lecteur perçoit une partie de son caractère, voit les différences entre l'un et l'autre.



Le lecteur remarque rapidement la qualité de la mise en scène, en particulier au travers des scènes de dialogue où le bédéiste ne se contente pas d'alterner des champs et contrechamps, mais montre l'activité à laquelle se livrent les personnages en même temps, ou comment ils changent de posture en fonction de l'évolution de leur état d'esprit, ou encore la façon dont ils prennent une mimique étudiée quand ils se livrent à une forme de séduction, de manipulation plus ou moins consciente. Dans un premier temps, le lecteur éprouve l'impression qu'il y a même régulièrement des pages muettes, sans aucun mot ni de dialogue, ni dans un cartouche. En réalité, il n'y en a que douze, mais l'auteur laisse souvent parler des cases uniquement par le dessin. En fonction de sa sensibilité, le lecteur le remarque plus ou moins rapidement. Cela peut être en page 27, quand Odette se déshabille devant les trois garçons sur la plage de nuit, pour aller prendre un bain de minuit, dans une bande de trois cases, où à l'évidence Albert, Francis et Édouard ne disposent pas des mots nécessaires pour exprimer l'intensité de ce qu'ils ressentent. Cela peut survenir plus loin quand Albert connaît sa première expérience sexuelle en pages 67 & 68. Page 100, il découvre une autre planche sans mot, Albert allongé sur le dos profitant du moment présent, de la sensation de bien-être et même de bonheur. Le lecteur ressent cette sensation et se retrouve à sourire doucement de contentement. Page 80, un monsieur bedonnant promène son chien sur la plage : sympathique, évident de naturel, mais qu'est-ce que ça vient faire là ?


C'est un peu la question que le lecteur finit par se poser. La narration visuelle est douce empathique, les personnages sont sympathiques et complexes. La narration visuelle lui permet de se promener : sur une plage sans personne, dans des intérieurs de résidence secondaire, dans un magasin d'alimentation général, à vélo au beau milieu d'une route de campagne déserte, dans une vieille grange immense servant d'entrepôt à des meubles, etc. Le lecteur apprécie ce moment hors du temps, de jeunes hommes tout juste adultes, livrés à eux-mêmes dans une station balnéaire en arrière-saison, les rues étant vides, les habitants très peu nombreux et comme inexistants, car les jeunes gens ne les croisent jamais. Le récit devient à la fois une histoire alternant les environnements, et presque un huis-clos entre une demi-douzaine d'individus, car il n'y a pas de petits rôles et très peu de figurants. Dans un premier temps, le lecteur est donc séduit par ce supplément de vacances hors du temps et de l'agitation du monde, puis par le mystère d'Odette, cette jeune femme qui n'a pas froid aux yeux, tout en en ne semblant pas fréquentable. Puis il se retrouve happé par le chantage que subissent les trois jeunes gens. Il se prend au jeu de l'intrigue, pour savoir si les trois jeunes hommes s'en sortiront. Il apprécie l'approche naturaliste de l'auteur : le récit ne verse pas dans le roman d'aventure, ni dans le mélodrame. Il n'y a que l'histoire personnelle d'Odette et celle d'Edmond qui sont un peu appuyées, tout en restant plausible, et peut-être que celui qui les évoque n'est pas forcément entièrement fiable.



Au fur et à mesure des séquences, l'auteur oppose donc la jeunesse tranquille et assurée d'Albert, Édouard et Francis à celle d'Edmond et d'Odette, la vie bien rangée des parents des trois jeunes gens, à celle bohème de l'autre trio. D'un côté des vies qui semblent bien tracées dans la société, de l'autre des vies en marge de la société, du mauvais côté de la loi. Dans la dernière case, apparaît le A de l'anarchisme, seule échappatoire possible pour des individus refusant le carcan de la norme sociale, ou dont l'histoire personnelle ne leur permet pas de s'y conformer, en tout n'ayant aucune intention de l'entretenir, de la perpétrer. La situation échappe à une dichotomie simpliste, grâce au personnage d'Albert. À travers une scène terrifiante, l'auteur fait apparaître le prix que le jeune homme a à payer pour faire partie de la bonne société, la réalité des leçons à recevoir, à subir, à endurer, auxquelles se plier pour rentrer dans le moule. Le lecteur peut supposer qu'il en coûte autant, d'une autre manière, à Édouard et à Francis. Le récit sort alors d'une vague virée plus ou moins romanesque dans l'illégalité, pour une représentation plus nuancée et plus sombre des dessous de l'humanité, chaque personnage étant tout aussi façonné par les lois systémiques de la société, par les traumatismes historiques (par exemple seconde guerre mondiale) dont les séquelles sont encore des plaies ouvertes faisant souffrir les individus.


Pascal Rabaté propose un récit naturaliste entre thriller, polar et chronique sociale. Il installe très élégamment les circonstances : l'année, le lieu, l'époque, la classe sociale des personnages, tout cela façonnant l'intrigue de manière organique, à l'opposé d'un mécanisme d'intrigue artificiellement plaqué sur un contexte sans incidence. Le lecteur est touché par la jeunesse des personnages, leurs choix, leur conformisme ou leur esprit de rébellion, de refus, le rôle et la place dans la société qui leur ont été attribués d'autorité, les cantonnant d'office à une vie ou à une autre. La narration visuelle est d'une rare élégance, évidente de bout en bout en bout, douce et consistante. L'histoire révèle progressivement ses saveurs sociales, peut-être pas assez affirmées, un peu en retrait de l'intrigue, empreintes d'une fatalité qui semble attribuer un monolithisme à la société française établie de l'époque, une société de plomb figée, plus une exagération qu'une réalité.



mardi 7 décembre 2021

Le lama blanc T02: La seconde vue

Ne me permets pas de faiblir


Ce tome fait suite à Le Lama blanc, tome 1 : Le Premier Pas (1988) qu'il faut avoir lu avant pour pouvoir suivre l'intrigue. Sa première édition date de 1988. Il comporte 46 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs.


Dans les montagnes escarpés et enneigées du Tibet un coup de feu retentit, et un yéti touché à l'épaule, chute dans la neige. Un groupe d'une demi-douzaine d'hommes s'approche, avec à sa tête Kuten, sa carabine encore fumante. Tout en rechargeant son arme à feu, il rappelle à ses hommes que le monstre a tué son père. Mais le yéti est parvenu à se relever et il avance vers un gouffre… qu'il franchit d'un bond prodigieux. Kuten fait feu à nouveau, mais la poudre explose abîmant la carabine, sans que la balle ne soit tirée. Kuten hurle à plein poumon que le yéti a un ennemi et que son nom est Kuten et qu'il tuera sa légende. Le yéti s'éloigne en tenant son épaule ensanglantée et en répétant deux mots : Kuten, vengeance.



Gabriel Marpa a grandi, élevé adopté par la famille de Kuten, et entraîné dès son plus jeune âge par le moine Tzu. Alors qu'il a quatre ans, le moine lui mène la vie dure pour qu'il monte un poulain. L'enfant tombe encore et encore. Le moine insiste et le fait remonter en selle, sinon il continuera d'avoir peur jusqu'à la fin de ses jours : il lui faut vaincre sa peur. Gabriel chute à nouveau et reste à terre. Tzu l'admoneste : ses compagnons savent déjà maîtriser une monture en plein galop. L'enfant répond par un coup de poing sans force. Le moine lui enjoint de taper plus fort. Le jour où il lui fera toucher terre sera le plus beau jour de sa vie, car ce jour-là, il aura rempli sa mission. Il cessera d'être son maître. Gabriel jure qu'il le vaincra un jour. Tzu propose d'en arrêter là. Le garçon le rappelle : il lui demande de ne pas lui permettre de faiblir. Il se relève et remonte en selle. Quelques années plus tard, Gabriel est devenu un cavalier émérite, capable de chevaucher debout sur la selle, et de tirer des flèches en plein centre de cibles en osier que Tzu lance en l'air, et même plusieurs cibles en même temps. Il saute de cheval, alors que le moine enjoint un groupe de quatre adolescents d'attaquer Gabriel. Ce dernier leur fait mordre la poussière en un rien de temps. Il lui fait de nouveau se mesurer à son maître : celui pare son attaque et l'envoie à terre dans un même mouvement. Ils rentrent au village. Après la fonte des neiges, Kuten revient à la tête de sa caravane : il a pu tout vendre. C'était sa dernière expédition en Chine. Leur fortune est faite et il va se consacrer à la faire fructifier. Son épouse Atma l'informe que les travaux sont presque achevés pour leur nouvelle demeure. Il salue ensuite son frère Kesang.


Il y a quelque chose de déconcertant à se plonger dans ce second tome. Le premier présentait la naissance de Gabriel Parma et explicitait sa destinée. Il y a donc une forme d'histoire pour partie connue à l'avance. Le scénariste en rajoute une couche en planche 34 quand deux astrologues énoncent le chemin de vie du personnage principal : Jamais cet enfant ne sera le maître de ce domaine. Gabriel perdra tout, et c'est de ce néant qu'il repartira. Ceci est la condition de son succès. […] Gabriel rejoindra une lamaserie. Il y recevra l'enseignement d'un moine. Au bout de dures épreuves et tribulations, il apprendra ce qu'il est… Et le rayonnement de son âme illuminera le Tibet, bien au-delà de ses frontières. Bon, ben voilà, c'est plié : le lecteur a déjà la trame de l'histoire. D'une certaine manière, il peut ressentir l'impression que l'auteur se tire une balle dans le pied en se privant de toute surprise. C'est parti pour la fin de l'enfance de Gabriel Marpa, le début de son adolescence, et par la force des choses, son départ de sa famille d'adoption. De la même manière, le lecteur sait déjà qu'il va retrouver les paysages bien rendus par l'artiste : les montagnes enneigées en hiver, arides en été, le village et ses spécificités culturelles, et la lamaserie avec l'imposteur. Oui, mais…



Oui, mais ça ne produit la même impression de lire un résumé expéditif, et d'accompagner cet enfant dans ces épreuves. Le scénariste se montre matois en commençant par une scène non prévue au programme : la chasse au yéti, une créature anthropomorphe issue du folklore local. Le lecteur se retrouve sur ses gardes car il ne sait littéralement pas quelle valeur accorder à ce monstre. S'agit-il juste de mettre en œuvre une légende qui fournit ainsi un opposant bien pratique ? Faut-il y voir une licence artistique pour faire s'incarner la part d'animal de l'être humain ? Est-ce un raccourci intellectuel pour faire plus couleur locale ? Quoi qu'il en soit, les pages sont magnifiques. L'artiste rend la sensation visuelle de la neige et de la glace, tout en conservant la profondeur de champ, les différents plans et le relief, montrant ainsi clairement et de manière plausible, ce que commentent les personnages. Il représente avec exactitude la carabine. Cette séquence d'ouverture prouve, si besoin était, au lecteur que savoir ce qui va se passer n'est pas la même chose que le vivre, ou au moins le ressentir.


Cela n'empêche pas d'avoir les scènes attendues comme l'entraînement de Gabriel par le moine Tzu. Là aussi ce qui fait la différence, c'est la réalité de l'implication du dessinateur pour rendre la scène concrète et particulière. Un tout jeune enfant qui apprend à monter à cheval, puis un jeune adolescent qui réalise des prouesses en tant que cavalier, puis en combat à main nue. D'un côté, le scénariste pousse un peu le bouchon juste au-delà du réalisme pour bien rappeler qu'il s'agit d'un destin exceptionnel, que son héros est un être exceptionnel. De l'autre côté, le dessinateur ancre sa narration dans le naturalisme : la taille de l'enfant et sa morphologie, le poulain et son harnachement, la dureté des pierres et des cailloux, le langage corporel de l'enfant bien distinct de celui de l'adulte. L'affrontement physique contre les quatre autres adolescents se déroule dans une prise de vue qui permet au lecteur de suivre l'enchainement des mouvements, de voir l'intelligence de la succession de coups portés par Gabriel, la douleur physique de ses opposants quand ils percutent le sol, et de même quand Tzu se sert de l'élan de son élève pour l'envoyer balader.



L'implication et l'investissement des auteurs fait toute la différence entre une narration allant de poncifs en conventions, et un récit entraînant et divertissant qui implique le lecteur. Ce dernier en vient à regretter de ne pas assister plus longuement à l'entrainement de Gabriel. Mais le temps est venu pour Jodorowsky de rappeler qu'il y a d'autres personnages, dans une séquence de 5 pages. Gaylong se présente au lama Migmar pour réclamer le nouveau disciple pour son maître Bön. La scène de foule est prenante et Petit Jésus semble toujours autant souffrir d'une case en moins avec ses gestes désordonnés et imprévisibles. Puis Gaylong rapporte l'infortuné garçon ainsi désigné à son maître et le récit reprend une fibre ésotérique. Le lecteur éprouve la sensation de se trouver dans le temple abandonné et en piteux état de Bön, et il réprime un mouvement de recul en voyant l'intensité de la ferveur qui anime cet individu pour la déité Yamantaka. Ce deuxième tome est lui aussi découpé en quatre chapitres, comme le précédent, avec comme titres : La doctrine, le maître et le disciple, Les crapauds dans le temple, Solitude dans la fête, Tu seras le roi des aigles. Chaque chapitre recèle plusieurs surprises scénaristiques et le lecteur prend un grand plaisir à une narration visuelle fluide et des images régulièrement surprenantes : des pics de montagne rocailleux partiellement enneigés, la carabine Winchester 94 représentée avec précision, la cérémonie de la prophétie au village, la progression harassante du jeune Gabriel vers une lamaserie, etc. De manière discrète et élégante, Georges Bess joue avec les couleurs, glissant imperceptiblement du naturalisme vers l'expressionnisme à certains moments, pour des cases saisissantes, ajoutant à l'étrangeté d'un instant. Par exemple, planche 34, il applique des nuances de violet pâle dans une case se déroulant en pleine journée, et il reprend ces nuances dans la case inférieure en pleine nuit pour un effet de continuité émotionnelle très réussi.


C'est également annoncé dans le titre : Gabriel Marpa va devenir un lama, et en plus il n'est pas issu du peuple tibétain, mais c'est un européen blanc. Cela peut paraître étrange cette forme d'appropriation culturelle, mais d'un autre côté, c'est sûr qu'il va souffrir pour en arriver là. Et d'ailleurs pour en arriver où ? Les astrologues lui promettent un grand destin, mais en attendant le scénariste le fait souffrir et peut-être même halluciner. La quête spirituelle de Gabriel lui est imposée et elle débute par la mort de ses parents, se poursuit par un entraînement avec une discipline rigoureuse dès le plus jeune âge, et des châtiments corporels. L'auteur met en avant qu'il faut souffrir pour grandir, savoir s'impliquer de tout son être, recevoir des coups physiques, continuer malgré les coups du sort, accepter de tout sacrifier volontairement ou non. Comme dans le premier tome, il apparaît deux personnages disposant de capacités surnaturelles que le lecteur peut choisir de prendre au premier degré comme des superpouvoirs dans un divertissement, ou comme des métaphores d'un éveil spirituel qui n'est pas entièrement explicité, et dont les tenants de la foi ne sont pas exposés.


Alejandro Jodorowsky et Georges Bess relèvent le pari d'annoncer au lecteur le déroulé de leur récit en avance, et ils parviennent à le surprendre avec une narration sortant des clichés prêts à l'emploi, que ce soit pour l'intrigue, ou pour les images.



mardi 30 novembre 2021

Le paradis perdu de John Milton

Comment supporter cette dette immense d'une reconnaissance éternelle ?

Ce tome est indépendant de tout autre et constitue une adaptation du poème épique Le Paradis Perdu (première version en 10 parties en 1667, deuxième version en 12 parties en 1674), de John Milton (1608-1674). Il a été réalisé par Pablo Auladell, et sa première édition date de 2015. La traduction de l'espagnol en français a été réalisée par Benoît Mitaine, en suivant la traduction de 1836, réalisée par François-René Chateaubriand (1768-1848). L'ouvrage commence avec un avant-propos de l'auteur expliquant la genèse de cette adaptation débutée en 2010, interrompue pendant deux ans, puis reprise pendant trois ans.


Dans l'obscurité, Satan dort contre une ange dans son lit. Le jour se lève sur la cité radieuse : Satan écarte le rideau et regarde par la fenêtre. Il aperçoit au loin l'archange majeur Michel debout sur un rempart et regardant dans le lointain. Michel tourne son regard perçant vers lui, puis il lève son épée vers le ciel alors que la pluie se met à tomber. Un chapeau avec un ruban chute dans les ténèbres, dans le gouffre des Tartares. Dans l'Enfer s'élève le panache d'un feu, et des oiseaux planent au-dessus d'un charnier. Des anges gisent semblant morts, des épées et des lances éparses à proximité d'eux. Le narrateur s'interroge : quelle cause poussa les premiers parents à se séparer de leur Créateur ? Qui les entraîna à cette honteuse révolte ? À transgresser leur unique interdit ? Dans les eaux noires du lac, une silhouette bouge et se redresse : le serpent, l'infernal serpent, Satan. Son orgueil l'avait précipité du ciel avec son armée d'anges rebelles. Jeté la tête en bas par le souverain Pouvoir, entouré de flammes, depuis la voute éthérée.



Satan se redresse et contemple l'environnement qui l'entoure. Il est tombé dans le gouffre dans fond de la perdition, dans des régions de chagrin où ni repos, ni espérance ne pourraient jamais habiter. Il découvre un autre corps entre deux eaux et le reconnaît : Belzébuth. Il lui fait prendre conscience de quelle hauteur, dans quel abîme ils sont tombés. Mais tout n'est pas perdu. Ni sa colère, ni sa puissance ne pourront jamais soumettre sa volonté et son courage. Satan ne demandera point grâce d'un genou suppliant, et il ne respectera point un pouvoir venu à douter de son empire, par la terreur de son bras. Belzébuth a repris conscience et l'interroge : et si leur vainqueur avait laissé entiers leur esprit et leur vigueur afin qu'ils puissent endurer la souffrance d'un éternel châtiment ? Satan fait quelques pas de côté et saisi une lance fichée dans l'eau. Il s'envole et survole l'étendue sous lui. Est-ce ici le séjour où ils devront changer contre le ciel ? Soit, plus loin de Lui ils seront, mieux ce sera. Qu'importe où il sera, s'il est toujours le même et ce qu'il doit être. Ici au moins, ils seront libres. Mieux vaut régner dans l'Enfer, que servir dans le Ciel. Mais abandonnera-t-il ses amis fidèles dans le lac de l'Oubli ? Satan prend sa lance, tue une bête, la décapite, couvre la tête de Belzébuth avec elle de l'animal. Les deux s'envolent vers un promontoire, et Satan s'adresse aux autres anges encore inanimés.


Voilà un projet ambitieux : transcrire en bande dessinée, le long poème épique de Milton. Dans sa traduction de 1836, Chateaubriand explicitait ses choix de traducteur pour conserver les qualités propres de l'œuvre, sans la trahir, malgré certaines de ses particularités la rendant parfois maladroite, parfois obscure. Dans son introduction, il rappelle entre autres que John Milton était aveugle quand il a composé son œuvre. Bentley prétend que, Milton étant aveugle, les éditeurs ont introduit dans le Paradis perdu des interpolations qu’il n’a pas connues : c’est peut-être aller loin ; mais il est certain que la cécité du chantre d’Éden a pu nuire à la correction de son ouvrage. Le poète composait la nuit ; quand il avait fait quelques vers, il sonnait ; sa fille ou sa femme descendait ; il dictait : ce premier jet, qu’il oubliait nécessairement bientôt après, restait à peu près tel qu’il était sorti de son génie. Le poème fut ainsi conduit à sa fin par inspirations et par dictées ; l’auteur ne put en revoir l’ensemble ni sur le manuscrit ni sur les épreuves. Or il y a des négligences, des répétitions de mots, des cacophonies qu’on n’aperçoit, et pour ainsi dire, qu’on n’entend qu’avec l’œil, en parcourant les épreuves. Milton isolé, sans assistance, sans secours, presque sans amis, était obligé de faire tous les changements dans son esprit, et de relire son poème d’un bout à l’autre dans sa mémoire. Quel prodigieux effort de souvenir ! et combien de fautes ont dû lui échapper ! Chateaubriand évoque également le fait que cette œuvre comprend des références culturelles évidentes au dix-septième siècle, mais déjà perdues au dix-neuvième siècle, rendant certains vers incompréhensibles.



En entamant cette bande dessinée, le lecteur a peut-être une idée déjà précise du récit ou de l'intrigue, du style du poète, ou pas du tout. Mais il doit avoir à l'esprit qu'il plonge dans une narration reposant sur des idées et des façons de penser qui datent du dix-septième siècle. Du point de vue de l'adaptation, Pablo Auladell a choisi les passages qu'il a retenus, et ceux qu'il a condensés ou laissés de côté. Le lecteur ne retrouve donc pas l'intégralité des douze livres de la seconde édition. De même, il a fait des choix esthétiques dans la manière de donner à voir ces êtres bibliques, la cité de Dieu, le Paradis, les anges, et les anges déchus. L'histoire est donc celle de la chute de Satan ange déchu et de ses légions, ainsi que celle d'Ève et Adam, vivants au jardin d'Éden. L'auteur se retrouve à représenter les anges, les démons, les chérubins, Dieu et le Diable. C'est un défi de parvenir à proposer une interprétation visuelle qui ne soit ni naïve, ni stéréotypée, ni emprunte de grandiloquence ridicule, ou de religiosité plus ou moins sincère. L'artiste a choisi de donner des silhouettes anthropomorphes à chacun de ces personnages, avec quelques exceptions pour les chérubins, ou lorsque l'Ennemi prend la forme du serpent dans le jardin d'Éden. Satan dispose d'un corps de haute taille, bien découplé, sans être musculeux, nu du début jusqu'à la fin, avec des attributs sexuels masculins. Il ne porte comme tout vêtement qu'un chapeau à rebord avec un ruban, ce qui permet de l'identifier à coup sûr. Il est doté d'une paire d'ailes. Son visage est souvent fermé, peu expressif. Les autres démons ont également une forme humanoïde, parfois un peu plus massive, seul Belzébuth ayant un visage vraiment différent.


La représentation des anges et de Dieu est tout aussi délicate. Le lecteur constate que leurs visages sont un peu plus différenciés pour l'archange Michel, Gabriel, Raphael et Abdiel. De manière inattendue, le dessinateur a choisi de leur donner un vêtement, une tunique, ou un chapeau, pour augmenter leur différenciation, par opposition à la multitude des anges déchus. Michel est celui qui fait la plus forte impression sur le lecteur avec son nez aquilin, et son regard bleuté perçant. Auladell a également effectué des choix pour le Très Haut : un individu d'une forte corpulence, quasiment pas de cou, et une tête un peu petite. Le lecteur n'en tire pas d'interprétation particulière, si ce n'est qu'il a effectivement fait les hommes à son image. Ève et Adam sont deux êtres humains normaux, vivant nus au Paradis, dépourvus de toute pilosité. Il apparaît quatre autres personnages fort surprenants, au physique un peu différent, la fille de Satan et le fils de cette dernière, ainsi que Chaos et Nuit. Les lieux ne sont pas très nombreux : l'Enfer, la citadelle de Dieu, le jardin d'Éden. Le premier est une zone désolée s'étendant à perte de vue, rocheuse avec des étendues d'eau noire. Le dessinateur met alors essentiellement en œuvre des nuances de gris, avec une touche de brun.



La citadelle céleste ressemble à un haut palais perché dans les nuages, avec une belle architecture que l'on retrouve également pour le mur de clôture du jardin d'Éden. Cet environnement est plus clair, avec des touches de bleu. À nouveau, le lecteur n'y voit pas de sens particulier, si ce n'est que l'artiste s'en est tenu à la vision de John Milton, et à celles qui existaient à son époque. Le jardin d'Éden est verdoyant dans une teinte un peu foncée et un peu terne. Il est visible que le couple d'humains y vit en toute sérénité. Les animaux et les végétaux ont une allure un peu fantastique et un peu naïve, attestant du fait que c'est un jardin mythologique. Au fil des séquences, le lecteur constate que l'auteur privilégie les mises en page sous la forme de deux cases de la largeur de la page, mais il peut passer en mode 3, 4 ou 6 cases par page quand la nature de la scène le nécessite. Le choix des couleurs sombre produit un effet ténébreux très palpable pour l'Enfer, et semble faire peser comme une contrainte invisible dans le jardin d'Éden et la cité céleste. Le lecteur peut l'interpréter comme la présence de Dieu, ou plutôt l'omniprésence de sa volonté en toute chose et en tout être. Régulièrement le lecteur est surpris par un visuel inattendu comme la tour construite autour de Satan, ou le regard scrutateur et perçant de l'archange Michel.


Même s'il connaît l'argument de l'œuvre, le lecteur se laisse emmener par cette visualisation de la chute de Lucifer, de la levée de son armée en Enfer, et de la tentation à laquelle il soumet Ève. En fonction de ses convictions religieuses, il peut soit confronter sa foi à cette représentation, tout en conservant à l'esprit qu'elle a été formulée à une autre époque, soit prendre le récit sur un plan mythologique. Il attend évidemment avec impatience la célèbre réplique : Mieux vaut régner dans l'Enfer que servir dans le ciel. La scène s'avère intense et prenante. Il savoure le développement de Satan sur sa motivation : Moi qui m'élevais avec gloire […] jusqu'à ce que l'orgueil et l'ambition m'aient précipité dans l'abîme pour déclarer la guerre au roi du ciel ! Il m'avait créé dans un rang éminent. Être à son service n'avait rien de rude. Mais sa bonté n'a produit en moi que malice. Comment supporter cette dette immense d'une reconnaissance éternelle ? Payer et toujours payer, et toujours devoir.


Il est fort probable que le lecteur ait choisi de se lancer dans cette bande dessinée en toute connaissance de cause : l'adaptation d'un long poème épique dont il a déjà apprécié la lecture, ou qu'il souhaite découvrir sous une forme plus accessible. Pablo Auladell a réalisé un solide travail d'adaptation en restant fidèle à l'esprit de l'œuvre, tout en effectuant des choix, d'une part en mettant en avant certains passages et en en passant d’autres sous silence, ensuite en donnant à voir un monde où la volonté de Dieu est omniprésente. Le lecteur apprécie ainsi le récit pour l'intrigue, mais aussi pour la manière dont il fait s'incarner la vision de la foi chrétienne de John Milton.



mardi 23 novembre 2021

Visa Transit Volume 3

Il ne s'agit ni de conscience, ni de morale !


Ce tome est le troisième et dernier d'une série indépendante de toute autre, faisant suite à Visa Transit (Tome 2) (2020) qu'il faut avoir lu avant. La première édition date de 2021. Il est l'œuvre d'un auteur complet : Nicolas de Crécy, scénariste, dessinateur et coloriste. Il compte 140 pages de bande dessinée. Le tome se termine avec une carte de l'Europe tracée à la main montrant le voyage de Nicolas & Guy en 1988, ainsi que celui de Nicolas des années plus tard jusqu'en Biélorussie. Se trouve enfin une reproduction du certificat d'abandon du véhicule à la douane.


Le moteur de la moto au ralenti se fait doucement entendre. Henri Michaux, en costume cravate avec un casque rouge et or, se tient sur la moto et commence par évoquer la couleur de l'explosion du réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl. Puis la manière dont la réalité se mue en image. Comment travaille la mémoire ? Et il revient à ses deux chatons qui se trouvent présentement au-delà du Bosphore, dans le nord de l'Anatolie. C'est Guy qui se trouve au volant, et son cousin Nicolas sur le siège passager. Ils ressentent bien toutes les particularités de la route, comme s'ils la parcouraient à vélo. Ils s'approchent d'Ankara et Nicolas se souvient distinctement des murs blancs et des bougainvilliers. Encore qu'à la réflexion, il n'est pas si sûr que ces arbustes se soient trouvés à Ankara. Ils souffrent d'une chaleur accablante, en particulier leurs pieds bien enserrés dans des chaussures marche très résistantes. Ils traversent un quartier résidentiel à la recherche d'une maison en particulier.



Guy parvient à trouver la bonne adresse et se gare devant une grande demeure aux murs tout blanc. Une jeune fille en sort, dévalant l'escalier de la porte d'entrée, avec le claquement typique de ses nu-pieds. Pendant que les amoureux s'enlacent, Nicolas s'allume une clope. Le père de la demoiselle sort à son tour et les invite à entrer dans la maison. Il a du mal à croire qu'ils aient réussi à venir jusqu'ici avec cette voiture aussi décrépite, la rouille ayant bien commencé à ronger la carrosserie. Cette rouille produit des couleurs et des matières magnifiques qui n'ont rien à envier aux recherches picturales des grands noms du XXe siècle - Soulages, Dubuffet, Barcelõ. Pour Henri Michaux, la puissance esthétique de cette rouille lui rappelle ses expériences de désintégration sous mescaline : visuellement, c'est assez proche. Il faut d'ailleurs profiter de ce spectacle, car aujourd'hui les objets ne rouillent plus : ils n'en ont pas le temps. La désintégration, personne ne veut plus la voir. Guy et Nicolas profitent du confort pour se raser, se doucher, et laisser leurs chaussures exhaler leur fumet sur le rebord de la fenêtre. Le soir, à table ils racontent leur périple : en fait rien que de très modeste, à part les épisodes de la disparition de la station essence, de l'aide mécanique de la Vierge, et d'un certain nombre de nuits pourries.


Arrivé au troisième tome, le lecteur se fait une bonne idée de ce qui l'attend : la suite et fin du périple, quelques remémorations imprévisibles par association d'idées ou d'états d'esprit, et les remarques sentencieuses du spectre d'Henri Michaux. Il a entièrement raison, et dans le même temps, cela ne lui permet de savoir à l'avance comment l'auteur va en parler, ni quels thèmes il va continuer de creuser, aux dépends de quels autres. Les trois pages d'introduction permettent de remettre en tête du lecteur, la situation et le thème principal, celui du fonctionnement de la mémoire. D'un côté, la mise en scène pourrait être jugée paresseuse avec ce mouvement de caméra en travelling arrière à partir du sommet du casque de moto ; de l'autre côté, l'artiste déploie toute sa science de la couleur pour des fonds de case qui évoque un ciel doré, à l'unisson du sol de sable, d'extraordinaires camaïeux oscillant entre représentatif et expressionniste. Comment travaille la mémoire ? L'avatar d'Henri Michaux énonce clairement son rôle : il est la voix qui émane directement de l'avenir, une parole en contrepoint à la mémoire déformée qui s'exprime ici, un antidote à la fiction qui naît de l'interprétation erronée des faits.



Le lecteur se souvient alors d'avoir succombé à la séduction des couleurs dans les tomes précédents. Dès la page 9, le charme opère à plein : la vision de la route depuis le siège du conducteur, avec un ciel grand ouvert portant des traces de bleu et d'orange, les couleurs changeantes du feuillage des arbres en bord de route, leurs ombres mouvantes sur la chaussée. Tout du long de ces 140 pages, le lecteur ressent le fait qu'il ralentit inconsciemment sa lecture sous l'effet des couleurs d'une case : les fleurs du bougainvillier, les ondes de chaleur qui montent de la chaussée, la rouille qui transforme la carrosserie, le jeu d'ombre dans le village dans les arbres, l'effet de la lumière des phares, le gris bleuté de la neige, les éclairs de douleur, le bleu sans cesse changeant de la mer, etc. C'est un spectacle chromatique extraordinaire tout du long de l'ouvrage. Il faut encore citer la teinte orange qui prédomine tout du long pour les paysages de campagne de la Turquie, un véritable enchantement. Les deux cousins continuent de tracer la route, sans jamais s'arrêter longtemps, sans se livrer à du tourisme. Pour autant, leur regard porte sur les alentours, et l'artiste en fait profiter le lecteur qui ne se lasse pas de voir les ondulations de la campagne, les forêts, les plaines. De Crécy trouve un équilibre formidable entre le figuratif et l'impressionnisme, avec quelques touches expressionnistes discrètes de temps à autre.


L'artiste parvient à un même degré de sophistication élégante pour la représentation des personnages. De prime abord, les traits de contours pour représenter un individu produise un effet mal assuré : un peu tremblotant, pas toujours très précis pour les pieds ou pour les mains, sans volonté de faire joli pour les visages ou pour la texture des vêtements. Dans le même temps, les dessins s'avèrent être d'une grande précision dans le détail. Par exemple, quand Nicolas fait de l'alpinisme, le lecteur peut regarder son équipement, du piolet au sac à dos en passant par les crampons fixés sur les chaussures. Tout est là, représenté avec minutie. Il en va de même pour les personnages qui présentent tous un physique et un visage différents, une tenue vestimentaire en cohérence avec leur statut et leur occupation, et des expressions de visage parlantes et adultes. Le lecteur côtoie des individus uniques, ayant chaque une personnalité propre.



Au départ, le lecteur revient surtout pour découvrir la suite de l'histoire. Comment va se terminer le périple de Guy & Nicolas ? La voiture rendra-t-elle l'âme au beau milieu d'une route dans un endroit perdu ? Quelle sera leur destination finale ? Y aura-t-il de nouvelles péripéties ? L'auteur mène à bien ce voyage qui reste aussi banal qu'incroyable du fait de l'insouciance des deux jeunes gens qui semblent ne rien craindre. Cette composante du récit occupe environ la moitié des pages de l'ouvrage. L'autre moitié pourrait s'apparenter à des digressions, si ce n'est que l'auteur a annoncé dès la première page du premier tome que son œuvre a pour thème principal la mémoire. Comme dans les deux autres tomes, cette mémoire s'exerce aussi bien dans le passé de Nicolas avant 1988 qui est le temps présent du récit, qu'entre 1988 et maintenant. En outre, l'avatar d'Henri Michaux rappelle dès l'introduction que ces souvenirs sont sujets à caution. De fait, l'existence même de ce village dans les arbres (pages 23 à 26) est remise en question dès les pages suivantes. Peut-être ne s'agit-il que d'un souvenir sublimé d'une terrasse de café en hauteur, sur pilotis.


Le récit continue donc d'aller de l'avant avec la progression des cousins, mais aussi il revient sur des éléments déjà évoqués, comme le séjour dans une colonie de vacances religieuses, ou le séjour en Biélorussie. L'auteur continue ainsi à évoquer comment la mémoire ne se construit pas de manière linéaire, et comment les souvenirs ont tendance à s'entremêler pour finir par devenir quelque chose qui n'a jamais existé en l'état. Dans une séquence, il développe également comment certains moments, ou certaines émotions s'impriment plus durablement dans la mémoire quand ils sont associés à des expériences kinesthésiques plus fortes. Ce tome recèle également d'autres thématiques. Durant cette même séquence dans le village dans les arbres, les cousins prennent conscience des bruits délicats qui rassurent et qui apaisent. Tout comme ils sont sensibles à la musicalité de certains mots, la musicalité des petits bruits du quotidien était ici particulièrement délicieuse. Les petites sonorités diverses sont comme un décor invisible. En lisant ce passage, le lecteur comprend mieux l'insistance de l'auteur à rappeler le bruit de moteur de la Citroën Visa, ou encore celui du ralenti de la moto d'Henri Michaux, une autre composante kinesthésique qui vient alimenter le processus de mémoire. De manière plus inattendue, De Crécy va plus loin dans la notion d'insouciance de ces deux jeunes, en les mettant face à la mort et à l'arbitraire de ses circonstances, que ce soit la leur lors de la pratique de l'alpinisme, lors d'une virée en camping à la belle étoile avec la crainte d'un tueur au tournevis qui rode, ou celle des animaux finissant écrasés par le trafic sur la route. Ces deux dernières occurrences donnent lieu à des images d'une force dérangeantes : Nicolas allongé dans son sac de couchage à la merci d'un taureau, le sommet du crâne de Nicolas transpercé d'un coup de tournevis, les cadavres d'animaux suspendus à une corde tendue au-dessus de la route le sang s'égouttant sur les voitures qui passent.



À plusieurs reprises, le lecteur découvre ainsi des images déstabilisantes et bizarres, la moindre n'étant pas celle du crâne chauve d'un conducteur qui frotte sur le plafond de sa voiture, y déposant une auréole de gras qui va en s'élargissant au fil des années. D'un côté, c'est une anecdote grotesque et marquante ; de l'autre ça renvoie à la répugnance de Nicolas quant à l'altérité physique de l'autre, évoquée dans le tome 2. À chaque fois, l'esprit du lecteur saute le pas et oublie que ce personnage Nicolas n'est qu'un avatar de papier, pour le prendre pour argent comptant, et ne plus y voir que l'auteur lui-même. Cette confusion ou ce glissement deviennent encore plus prégnants quand il aborde la maladie dont il souffre, ses symptômes, les trois ans de consultation de spécialistes. Lors de ce passage, il évoque la souffrance, aggravée par le fait qu'elle ne se voit pas pour les autres, avec un dessin mémorable le montrant amoché pour faire apparaître des blessures à la mesure des douleurs qu'il éprouve, tout en évoquant les répercussions de cette souffrance sur son comportement, son état d'esprit, sa vie sociale. À l'évidence, ce sont les ressentis de l'auteur et pas celles d'un personnage imaginaire. Il en va de même dans le dernier chapitre qui aborde son apprentissage du dessin, le développement de son sens de l'observation s'accompagnant d'une phase de paranoïa (car les autres doivent aussi l'observer), le pouvoir que lui confère ce savoir-faire face aux adultes qui ne l'ont pas, mais aussi la prise de conscience des limites de cette liberté de représenter.


Ce troisième tome est aussi extraordinaire que les deux premiers, à la fois pour la narration visuelle aussi organique que sophistiquée, avec un travail de mémoire qui s'exprime par des dessins très construits tout en paraissant naturels. Le lecteur éprouve la satisfaction de savoir comme se termine le voyage des cousins, tout en constatant que la moitié de l'ouvrage est consacré à d'autres souvenirs, avec une mise en abîme sur la nature fabriquée de ces souvenirs qui ne peuvent être pris comme un reportage sur le vif, ou pour argent comptant. Une œuvre littéraire de très haute volée, à la fois un récit divertissant et une réflexion profonde sur la nature de l'être.



mardi 16 novembre 2021

Capricorne, tome 1 : L'Objet

Rien ne se répète !


Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été publié pour la première fois en 1997. Il compte 46 planches de bande dessinée. Cette série est achevée et compte 20 tomes, publiés de 1997 à 2017, regroupés en 4 cycles : 5 tomes pour le premier, 4 dont un double pour le deuxième, 5 pour le troisième et 6 pour le quatrième. Le personnage principal était déjà apparu dans la série Rork du même auteur, en 8 albums de 1978 à 1993. La présente aventure se déroule avant l'apparition dans Rork. La série a été rééditée en une intégrale de 4 tomes, en noir & blanc, à commencer par Intégrale Capricorne - Tome 1.


Un individu dans une combinaison qui le couvre de la tête aux pieds, avec un casque et des lunettes fuit pour échapper à des poursuivants. Il monte à une longue échelle et parvient à franchir le sas et à le refermer. Les soldats sont pris d'effroi en découvrant ce qui les attend au sommet de l'échelle. Un homme seul avec un valisette à la main marche dans la neige de Central Park. Il s'approche de trois vieilles femmes assises autour d'un feu de bois sur lequel est posé un chaudron. Elles lui intiment de s'approcher pour se réchauffer, et prendre un bol de soupe. L'homme s'assoit et demande qui sont tous ces gens. Elles répondent : ce sont les déçus, les rejetés, les laissés-pour-compte de ces temps difficiles, ils nagent à contre-courant, ce sont les expatriés du Soleil et de la Lune, du ciel et de la lumière. Ils vivent dans les égouts et tous les autres passages creusés à travers les siècles par les hommes qui peuplaient des lieux avant. Elles lui indiquent que dorénavant il s'appelle Capricorne. Elles lui font tirer six cartes du destin et explicitent leur sens. Méfie-toi des trois ! Gare aux six carrés ! Tu es l'un, mais tu n'en es qu'un ! Un dieu mourra pour toi ! Rien ne se répète ! Leur élément ne l'est pas ! Elles s'en vont dans les égouts avec les autres laissés-pour-compte.



Capricorne se lève à son tour et reprend sa valisette, ainsi que le morceau de papier déposé à côté. Il sort du parc, se dirige vers une librairie et s'adresse à son propriétaire Byble pour lui demander son chemin. Celui-ci le fait entrer dans son magasin en lui indiquant que l'adresse qu'il chercher est assez loin à pied et qu'il va demander à son employé Astor de l'emmener à la station la plus proche. Par la vitrine, les trois hommes voient un dirigeable s'écraser dans le parc et s'embraser Monsieur Byble ne pouvant pas courir, Capricorne et Astor s'élancent. Il découvre le dirigeable posé sur le dos, et grimpent dans la cabine de pilotage : personne. Ils redescendent. Capricorne a cru percevoir quelque chose, mais non rien. Une fois en bas, un chat avec un collier s'approche d'Astor qui la prend dans ses bras, mais elle en saute aussitôt pour s'éloigner vers les arbres. Ils lui courent après et découvrent l'entrée d'un tunnel, peut-être une ancienne mine. Ils ressortent. La chatte s'est éloignée et s'est approchée d'une boîte brillante. Effrayée, elle s'en éloigne, alors qu'une chatte en tout point semblable, sauf pour son pelage uni et brillant, en sort. Capricorne et Astor sont de retour à la librairie et constatent qu'elle est la proie des flammes. Capricorne se précipite dans le magasin et en ressort avec monsieur Byble dans les bras. Les pompiers sont arrivés et une ambulance prend le brûlé en charge. Astor se lamente sur ses précieux livres incinérés.


La première page comporte neuf cases à la disposition originale : une première colonne avec 3 cases à lire de haut en bas, puis une mince case de la hauteur de la page, et enfin 3 bandes, 2 de 2 cases, et une n'en comportant qu'une seule. Un mystérieux individu (homme ou femme ?) à l'identité inconnue fuit des poursuivants, avec un paquet sous le bras, et leur échappe. À quoi cela correspond-il ? Quelles informations doit en retenir le lecteur ? Impossible à savoir avant de nombreuses pages, car le mystère est épais. Dans cette aventure, le lecteur va aller de mystère en mystère, tous intrigants. Qu'est-ce qui lie le fuyard de la planche 1, avec l'arrivée de Capricorne dans la planche 2 ? Quel est ce mystérieux Objet qui semble servir de McGuffin ? Comment va s'accomplir la prophétie des trois vieilles femmes qui ne sont pas les moires ? Qui est vraiment le peuple des égouts ? Quelle est l'histoire personnelle d'Astor ? Quels sont les objectifs de l'organisation appelée le Dispositif ? Quel est le lien qui unit Ash Grey et John Byble ? Comment l'inspecteur Azakof a survécu à une balle tirée en pleine poitrine ? Le lecteur a plongé dans une bande dessinée d'aventures opposant des méchants à des gentils, avec un héros clairement identifié (il donne son nom à la série) et deux autres personnages dont il fait la connaissance et qui vont devenir ses compagnons d'aventure.



Régulièrement, le lecteur est frappé par la composition d'une page qui sort de la structure classique en bandes. Il en est ainsi de la première planche avec la case de la hauteur de la page qui met en évidence la grande longueur de l'échelle à barreaux. La deuxième planche est composée sous la forme d'un dessine en pleine page, avec 5 cases en insert, les unes au-dessus des autres, montrant Capricorne faire son apparition, comme s'il sortait de la nuit pour apparaître par contraste sur le blanc de la neige. Planche 15, le dessinateur montre un affrontement physique avec une case sans bordure dans laquelle Capricorne et ses ennemis sont représentés dans 3 moments différents. Planche 19, il joue sur le motif des rectangles et de barreaux qui répondent aux rectangles des cases, et de la barre blanche séparant les cases. Il utilise régulièrement une case de la largeur de la page, souvent sans bordure avec un fond blanc sans décor pour couper la page en deux. Planche 40, le lecteur retrouve une case de la hauteur de la page avec une échelle à barreaux qui répond à celle de la planche 1. Andreas utilise à nouveau une case de la hauteur de la page pour mettre en avant la taille du gratte-ciel dont Capricorne devient propriétaire, au 701 Seventh Avenue, à New York. Il réalise régulièrement des planches muettes, sans phylactère ni cartouche de texte, pour les scènes d'action : elles sont au nombre de 7 dans cet album.


Le lecteur fait la connaissance de plusieurs personnages en ce début de série. Capricorne est un bel homme élancé, dans son costume noir, avec chemise blanche et une cravate noire également. Il a un nez aquilin et son visage est marqué de rides, ce qui lui donne un air de trentenaire, et peut-être de quadragénaire. Astor est un individu nettement plus petit, au moins d'une tête par rapport à Capricorne, également vêtu d'un costume et portant de grosses bésicles rondes, accessoire indispensable au rat de bibliothèque qu'il est. Ash Grey porte le pantalon dans la scène d'action et une jupe dans le civil. La forme de sa tête est assez singulière, très ronde. Le profil psychologique de ces trois personnages principaux n'est pas très étoffé. Capricorne est un homme d'action, doué au combat à main nue, et capable de percevoir un signe surnaturel pour une occurrence. On n'en apprend pas plus sur lui. Astor est défini comme étant passionné et amoureux des livres et puis ça s'arrête là. Par comparaison, on en apprend un peu plus sur Ash Grey par le biais de ses liens familiaux et de son métier, ainsi que par sa relation avec John Byble. L'intérêt du récit ne réside donc pas dans la personnalité des protagonistes.



Très vite, le lecteur se retrouve pris dans une intrigue qu'il subodore être de grande ampleur et dépassant le cadre de ce premier tome : c'est le cas. Les pages comptent régulièrement une dizaine de cases, et le scénariste ne décompresse pas son intrigue. Outre l'introduction des personnages, et la mise en place d'une partie des forces en présence, l'auteur développe la dynamique du récit : retrouver l'Objet, dans des aventures hautes couleurs. Dans ce récit presque compressé, le lecteur assiste à de nombreuses séquences de haut vol narratif : les vieilles femmes fixant le statut de Capricorne autour d'un feu dans la neige de Central Park, le crash du zeppelin, une course-poursuite entre une voiture et une moto empruntant le tunnel Holland ou le tunnel Lincoln, avec une belle page muette à l'exception d'un phylactère, la découverte de la bibliothèque dans l'immeuble du chef Cole, le déploiement des hommes en combinaison Hazmat, la découverte de la gigantesque installation secrète souterraine, le minuscule hydravion qui passe au-dessus de la Statue de la Liberté, etc. C'est une aventure échevelée, avec une structure rigoureuse, certains éléments se répondant à plusieurs pages d'intervalle, soit visuels, soit narratifs. Andreas manie les conventions du genre avec une grande maîtrise pour un récit divertissant et des plus intrigants.


En 1997, Andreas Martens a déjà une carrière d'une vingtaine d'années derrière lui. Il lance une série au long cours qu'il envisage à l'échelle d'une vingtaine de tomes et c'est bien ce qu'il adviendra. Le lecteur actuel sait donc qu'il va se lancer dans un long récit dont ce premier tome n'est que le début. Il découvre une intrigue qui capte tout de suite son attention, fonctionnant sur des mystères et des course-poursuites, avec des personnages peu développés, et une narration visuelle encore un peu corsetée, mais déjà personnelle. Arrivé à la fin de ce premier tome, il a hâte de découvrir la suite, un signe qui ne trompe pas sur la qualité de ce divertissement.

mardi 9 novembre 2021

La Folle histoire de la mondialisation

Une interdépendance étroite entre les économies


Il s'agit d'un ouvrage de vulgarisation sur la mondialisation qui ne nécessite pas de connaissance préalable. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Isabelle Bensidoun (DEA d'économie mathématique et d'économétrie) & Sébastien Jean (doctorat d’économie) pour le scénario, Enzo pour les dessins et Sandrine Bonini & Élise Follin pour les couleurs. Les coscénaristes sont membres du CEPII : le Centre d’études prospectives et d'informations internationales, spécialisé dans la recherche et l'expertise en économie mondiale. Il comporte 234 pages en couleurs. L'ouvrage est structuré en trois partie, la première comprenant 6 chapitres, la seconde 5, et la troisième 8, avec un prologue, un épilogue et quatre pages explicitant les sources des chiffres et des informations.


Comment raconter la mondialisation en BD ? Le bédéaste Enzo se rend à un café où il a rendez-vous avec les deux économistes Isabelle et Sébastien. Ils s'interrogent sur la manière de traiter leur sujet, qu'ils estiment très abstrait. Enzo fait observer que la perte d'emploi qui accompagne une usine qui délocalise sa production à l'étranger, c'est très concret. Ils font le constat que la mondialisation englobe aussi bien la destruction d'emplois à certains endroits que la création dans d'autres, qu'il y a des gagnants et des perdants, que les consommateurs apprécient les prix bas mais que les salariés se sentent menacés. Enzo leur demande de définir la mondialisation d'un point de vue personnel.



Isabelle répond la première : ce qui est positif pour elle, c'est la possibilité, avec la mondialisation, d'avoir un plus grand accès à l'Ailleurs, à ce qui est différent, à ce qui est au départ étranger. En quelque sorte, la mondialisation est un vecteur d'altérité. C'est la possibilité d'avoir chez soi, avec soi, des choses que l'on ne pouvait, auparavant, avoir qu'à l'étranger. Malgré tout, ce n'était pas mal ce temps où il fallait se déplacer physiquement pour y accéder, mais l'avantage, c'est qu'avec la mondialisation, c'est disponible pour un plus grand nombre. C’est-à-dire aussi à ceux qui n'ont pas les moyens de se déplacer. Donc la mondialisation, c'est plus d'ouverture, pas seulement commerciale, financière, mais aussi plus d'ouverture à l'autre. Revers de la médaille, quand on se déplace, on retrouve, davantage aujourd'hui qu'hier, la même chose que chez soi. Pas facile de trouver encore de l'exotisme ! Donc plus de diversité chez soi, mais plus d'homogénéité globalement. Et la mondialisation telle qu'elle s'est développée jusqu'ici a eu pas mal d'effets négatifs. Elle a pesé sur l'emploi et sur les salaires des moins bien lotis dont on s'est peu préoccupé. Sans oublier que la finance, quand elle n'est pas suffisamment encadrée, porte en elle les germes de crises aux effets dévastateurs sur l'économie réelle. L'ouvrage se compose ensuite de trois grandes parties, la première sur l'état de la mondialisation au temps présent, la seconde sur son historique en deux temps, et la troisième répond aux questions polémiques.


Dès la couverture, le lecteur s'interroge sur la forme narrative que les auteurs vont adopter. C'est un véritable défi que de parler d'un sujet aussi abstrait en bande dessinée, de vulgariser des connaissances conceptuelles en images. S'il a lu plusieurs ouvrages de la collection La petite bédéthèque des savoirs (Le Lombard) ou d'autres du même genre, le lecteur connaît les possibilités de mise en scène. Ici, les auteurs ont choisi de se mettre en scène, s'interrogeant et se répondant, et aussi d'avoir des pages d'explications avec des illustrations, et d'autres mettant en scène une personnalité en train d'expliquer, soit en s'adressant à des interlocuteurs invisibles, soit en les mettant en scène dans une situation. Il se produit donc assez vite la sensation de découvrir un texte prérédigé sous la forme d'un exposé, avec un dessinateur qui fait de son mieux pour apporter des éléments visuels supplémentaires, parfois donnant l'impression d'être déconnectés du texte. Au fil des séquences, le lecteur peut voir les trois auteurs discuter ensemble dans un café, chez l'un des auteurs, ou régulièrement sur un fond uni dépourvu de tout arrière-plan. Cela apporte une forme d'animation à la discussion, même si parfois le lecteur se dit que tel propos pourrait être tenu par n'importe lequel des trois sans que cela ne change rien au déroulement de la discussion, comme si leur identité était interchangeable.



Dès la fin du prologue, le lecteur prend la mesure du savoir-faire de l'artiste avec un traveling arrière prenant de la hauteur sur le quartier de la ville où se trouve le bar, montrant une vue du ciel très soignée. Il a également pu apprécier le naturel des personnages, dans leur langage corporel et les expressions de leur visage. Le premier chapitre débute par une mise en situation : un monsieur qui frappe aux portes réalisant un sondage où les gens répondent à la question : qu'est-ce que vous évoque la mondialisation ? De séquence en séquence, le lecteur peut ainsi regarder une femme parcourant les rayons d'un supermarché avec son caddie, une vue éclatée d'une machine à laver, une chaîne de montage de voitures, le cheminement d'un container d'un poids-lourds à un navire, des pipelines, une ville industrielle dont l'usine a fermé, le Citarum pas très loin de Djakarta, la capitale indonésienne, l'un des fleuves les plus pollués au monde, et beaucoup d'autres choses encore. Ces images viennent illustrer l'exposé, parfois en reprenant ce qui dit la phrase qui les accompagne, parfois en suivant une idée parallèle pour montrer concrètement un élément (par exemple le parcours d'un container). Elles apportent une diversité visuelle, même si le lecteur s'aperçoit qu'à quelques reprises il a oublié de regarder les dessins, entièrement focalisé sur le texte qui est autosuffisant dans ces passages.


Dans la mesure où il s'agit d'un ouvrage avec une forte composante historique, l'artiste réalise également des reconstitutions d'époque : Paris au milieu du XIXe siècle, la traversée de l'Atlantique en bateau à vapeur, l'évolution des modèles de téléphones. Très régulièrement, il représente également des personnalités historiques des siècles passés ou des contemporains : Arnaud Montebourg, Serge Tehuruk (Alcatel), Stan Shih (Acer), Donald Trump, Xi Jinping, Édouard Philippe, Emmanuel Macron, Dominique Strauss-Kahn, Margaret Thatcher, Ronald Reagan, Boris Johnson, Malcom McLean, Karl Polanyl, Robert Mundell, Pascal Lamy, Milton Friedman, Anton Brender, Paul Krugman, et encore de nombreux autres économistes. Le lecteur reconnaît aisément plusieurs d'entre eux, par exemple Mick Jagger, et constate que leur portrait est ressemblant, et que le dessinateur passe dans un mode plus réaliste et moins simplifié pour les représenter. Au fil de l'exposé, les auteurs utilisent également la richesse des possibilités visuelles pour des images parlantes, ce qui fait mettre en œuvre encore d'autres facettes du talent d'Enzo. Ces schémas et infographies sont de nature diverse : patron de chemise, détails des parties d'une chaussette, éclaté d'une machine à laver le linge, cartographie des chaînes de valeur d'un jean, courbe d'évolution du nombre d'automobiles produites en France en million de véhicules, plateau de Monopoly, histogrammes cumulés, chaîne de prise de risques des crédits accordés aux ménages américains, etc.



En commençant, le lecteur part avec l'a priori d'un ouvrage ardu, et d'une lecture lente pour pouvoir assimiler toutes les informations. Il constate que les auteurs ont effectué un impressionnant travail de structuration de leur propos en 3 parties, chacune comprenant des chapitres courts, et que le rythme de la lecture est assez soutenu. Cela traduit un gros travail de conceptualisation pour rendre un tel propos aussi accessible et facile à lire et à assimiler, en introduisant des termes techniques précis (par exemple le trilemme de Robert Mundell, ou les inoubliables zinzins = les investisseurs institutionnels). La progression de l'exposé est très claire : commencer par expliquer la mondialisation par des exemples, en particulier la confection d'un jean, puis raconter les deux phases de la mondialisation, et enfin répondre aux questions polémiques, en s'appuyant sur les deux parties précédentes. La mondialisation favorise-telle la croissance ? La mondialisation améliore-t-elle le pouvoir d'achat des Français ? La mondialisation fait-elle davantage de perdants que de gagnants ? Faut-il relocaliser la production ? Peut-on dompter la finance ? La mondialisation est-elle compatible avec l'environnement ? La mondialisation, terreau du populisme ? Faut-il jeter le bébé avec l'eau du bain ? Lors des deux premières parties, les auteurs adoptent un positionnement factuel parvenant à ordonner des événements et des prises de décisions pour faire apparaître les paramètres de la mondialisation et sa nature, ainsi que le degré auquel elle est parvenue, à l'échelle mondiale, sur la base d'exemple partant de la France. Dans la dernière partie, ils portent des jugements de valeurs, répondant de manière explicite à ces questions, sans parti pris politique, ou même économique. Pour reprendre leur formulation, la troisième saison de la mondialisation s'annonce toujours plus complexe, et pas forcément jouée d'avance, l'omni-libéralisme économique se heurtant encore à des obstacles, les États n'ayant pas totalement perdu leur pouvoir.


Le titre de l'ouvrage promet une présentation de l'histoire de la mondialisation, et un rapide feuilletage révèle ce qui ressemble à un exposé dense, richement illustré. Du point de vue BD, les auteurs n'ont pas réussi à échapper aux têtes qui parlent, et à l'impression de certains passages où le texte est livré clé en main, et bonne chance au dessinateur pour y accoler des visuels. Globalement, la lecture fait apparaître un ouvrage très soigneusement conçu, à la fois dans sa structure, et dans l'utilisation de la richesse visuelle que permet la bande dessinée. Les pages se tournent rapidement, les notions sont claires et faciles à assimiler, et les auteurs tiennent leurs promesses : retracer l'histoire de la mondialisation et faire un bilan sur ses aspects les plus polémiques, en creusant les questions plus loin d'une simple vulgarisation.




lundi 1 novembre 2021

Les fleurs de cimetière

Nous sommes le résultat non fini d'un processus venu du chaos.


Ce tome contient une histoire autobiographique, indépendante de tout autre, une connaissance très superficielle de l'auteur suffit pour l'apprécier. La première édition date de 2021. Il s'agit d'une bande dessinée de 280 pages en noir & blanc, avec quelques pages en couleurs, entièrement réalisées par Edmond Baudoin, auteur d'environ soixante-dix bandes dessinées. Il commence avec une copieuse introduction de deux pages en petits caractères, écrite par Nadia Vadori-Gauthier (Une minute de danse par jour) en novembre 2020. Elle commence par poser des questions. Quelle est la mesure de la durée d'une vie ? Celle d'un homme ? Celle d'un arbre ? Elle évoque la façon dont les vies qui ont façonné celle de l'auteur se superposent, comment les dessins sont composés de sensations, des voyages, des arbres, des corps. Le lecteur se laisse porter par les sujets évoqués et les questionnements, tout en se demandant à quoi peut bien ressembler la bande dessinée dont elle parle.


Quatre dessins représentant Edmond Baudoin sur la première page, quatre autres sur la seconde et encore deux sur la troisième, chacune le montrant à un âge différent : naissance en 1942, en 1950, en 1954, en 1958, en 1963, en 1972, en 1980, en 1998, en 2009 et en 2015. Sous les deux dernières, l'auteur indique que : Les mamans n'ont pas dans leur organisme toutes les calories nécessaires, les richesses essentielles pour parachever le cerveau de leur bébé. Pour cette raison, à l'instant de l'accouchement, nous ne sommes pas finis. C'est quand, la vraie naissance ? Puis il évoque une de ses premières bandes dessinées, parue en 1982, alors qu'il avait quarante ans. Il s'y représente enfant, adolescent, adulte et vieux. Enfant et adolescent, il l'avait été. Adulte, il l'était. Et il se projetait en vieillard. Ces personnages se côtoient sur la place d'un village, Villars-sur-Var. Nice est à cinquante kilomètres au sud.


Ce livre forme une photographie d'époque, et il a aujourd'hui une couleur sépia. Le temps est passé. Faire des photos, du cinéma, écrire, c'est enregistrer la mort à l'œuvre pour la regarder en face, lui opposer la vie. Au début de L'Œuvre, Émile Zola raconte la vie d'un jeune peintre arrivant de la province à Paris. Il va en haut de Montmartre, et se promet qu'un jour cette ville lui appartiendra, quelque chose comme ça. Zola s'était inspiré de Cézanne pour le jeune peintre. Quand comme lui, l'auteur est venu pour la première fois dans la capitale, il a fait le pèlerinage. En haut des marches, il a crié : tu sauras qui je suis. Mais Paris n'en avait cure. Les éditeurs aussi, ils lui répétaient de revenir plus tard. En 1978, au retour d'un de ses voyages infructueux, la honte de retrouver son amie avec un panier vide, le fit errer sur le port de Nice jusqu'à la nuit. Il y avait du vent, les filins métalliques fouettaient les mats, ses dents crissaient. Le froid l'a décidé à affronter Béatrice. Dans les escaliers, à chaque marche, il a donné un coup de poing dans le mur, en répétant qu'il défoncerait tout le monde. Il habitait au troisième.



En 2021, Edmond Baudoin est âgé de soixante-dix-neuf ans, sa carrière de bédéiste est longue d'une quarantaine d'années et riche de plus de soixante-dix albums. D'une certaine manière, cette bande dessinée constitue une autobiographie savamment recomposée. L'auteur évoque sa mère, son père, son frère avec qui il entretenait une amitié fusionnelle, plusieurs de ses relations amoureuses, ses enfants, et plus rapidement ses petits-enfants. L'artistes les représente avec un noir & blanc un peu sec, parfois un peu griffé, parfois avec des traits charbonneux. Il intègre également des photographies sur quelques pages, par exemple page 148. Il évoque ses cinq enfants, certains plus en détail que d'autres, ses neuf petits-enfants, et même ses deux arrière-petits-enfants, ainsi que les différentes mères, le temps qu'il a consacré à sa progéniture, parfois plusieurs années, plus souvent quelques moments épars. Il parle de son mode de vie, de ses voyages qui n'étaient pas très compatibles avec une présence durable auprès d'eux. Il parle du cancer de l'un d'eux, des études de marionnettiste d'un autre, confié, encore adolescent, à un homme de l'art. Il parle de ce qu'il leur a transmis de l'exemple qu'il leur a donné, mais aussi de tout ce que eux lui ont donné et apporté, comment l'individu qu'il est a été construit par eux.


L'auteur évoque également son rapport avec les femmes, les nombreuses femmes avec qui il a eu des relations, quelques fois des enfants. Il les dessine sous forme de portrait, ou en train de lui parler, ou même comme une allégorie du mystère de la femme qu'il a surnommée Aile (pour Elle) et qui lui parle, l'interroge, commente son travail. Il les a dessinées, régulièrement nues, essayant de rendre compte de la vie qui anime les corps, mais aussi du mystère insaisissable qui demeure. Quelques-unes de ces peintures sont incluses dans l'ouvrage. Il parle également de ce qu'elles lui ont apporté, du fait qu'elles aussi ont contribué à son développement, à sa construction, à sa personnalité. Il évoque la découverte de la danse contemporaine avec Béatrice, ce qui donnera lieu à une bande dessinée : Le corps collectif Danser l'invisible, en 2019. Le lecteur éprouve la sensation de suivre le vagabondage de l'esprit de l'auteur, au fil de ses remémorations, une idée ou une formulation ou un dessin le faisant partir dans une direction différente. Puis il expose une autre séquence de sa vie quand le lecteur tourne la page, sans lien logique explicite. Il assume le fait de faire œuvre de reconstruction de ses souvenirs, leur partialité. Son flux de pensée s'avère protéiforme et sa matérialisation est très visuelle. La graphie de l'écriture change régulièrement : manuscrite, de type machine à écrire, pattes de mouche, et parfois article de journal. De la même manière, le registre des dessins passe d'esquisse, à des peintures monochromes, jusqu'à des photographies, ou de véritables tableaux naïfs ou expressionnistes, et même des portraits de lui réalisé par des collègues ou des étudiants.



Le lecteur se retrouve embarqué dans les pensées de l'auteur, entre état de fugue et associations libres d'idées et d'émotions, et remarques ou réflexions bénéficiant d'une prise de recul. Baudoin se laisse aussi bien guider par le texte que par les images. Le lecteur peut parfois éprouver l'impression que le scénariste s'est demandé comment caser certains éléments de sa vie lui tenant à cœur, mais pas assez conséquents ou substantiels pour donner lieu à un ouvrage à part entière. C'est ainsi que de la page 34 à la page 117 (avec une ou deux interruptions), chaque page de droite (impaire) est constitué du dessin d'un arbre, différent à chaque fois, représenté en pleine page, dessiné quand l'auteur était professeur de dessin à l'université du Québec de 1999 à 2003. Ces natures mortes ont été réalisées à l'hiver, des dessins allant du descriptif précis à l'impressionnisme, visiblement un exercice de style de l'artiste, mais aussi une occupation dans laquelle il s'est beaucoup investi, qui a compté pour lui. Ces pages ont tout à fait leur place dans un ouvrage autobiographique, leur positionnement dans la narration induit que ces études font partie intégrante de l'individu au même titre que tout le reste. Cela participe donc à cette immersion non linéaire, à la forme si particulière, dans l'esprit de l'artiste.


La narration n'est pas présentée explicitement comme une autobiographie, et d'ailleurs elle est lacunaire et elle n'aborde pas toutes les dimensions de cette vie. L'auteur ne donne pas d'éléments sur des éléments matériels comme ses revenus, sa santé, ou son hygiène alimentaire. Il évoque partiellement son œuvre, citant plusieurs de ses ouvrages comme Passe le temps (1982), Couma acò (1991), Piero (1998), Le corps collectif (2019), sa participation au magazine Le canard sauvage dans les années 1970, Le goût de la terre (2013) avec Troubs, Viva la vida (2011) également avec Troubs, J'ai été sniper (2013), ou encore Le chemin de Saint Jean (2002) dont le présent ouvrage pourrait être la suite. Pour autant, il ne s'agit pas d'un ouvrage narcissique car il cite également de nombreux auteurs qui ont laissé une empreinte durable dans sa vie, qui l'ont construit comme Christian Boltanski, Leonard Cohen, Maria Rilke, Francisco Coloane, Aude Mermilliod (et sa BD Il fallait que je vous le dise, 2019), Nelson Mandela (1918-2013) amoureux, Craig Thompson (et sa BD Blankets, 2003), Pier Pasolini, Gilles Deleuze, Fernand Bouisset (1859-1925, auteur de l'affiche pour le chocolat Menier), ou encore Jean-Marc Troubs avec qui il a réalisé plusieurs albums, et tant d'autres.



Comme l'annonce Nadia Vadori-Gauthier dans la préface de l'ouvrage certaines thématiques courent tout le long de ce livre : les personnes qui ont nourri son être, ses relations avec les femmes, son besoin de dessiner, sa soif inextinguible de liberté, les morts de migrants chaque année, les violences faites aux enfants et aux femmes, le temps qui passe et les façons de rester en vie pour résister à la mort, les souvenirs, la danse, les voyages, etc. Alors qu'il pourrait craindre une série d'anecdotes plus ou moins originales, plus ou moins parlantes, le lecteur découvre une vie sortant de l'ordinaire, une forme de liberté à la fois égoïste et très généreuse pour les autres, ainsi qu'une sensibilité poétique unique donnant à comprendre une vision du monde solidaire. Enfin, la forme choisie et construite par l'auteur donne la sensation au lecteur de s'introduire dans son esprit, de partager la richesse de sa vie, de penser à sa manière : ce qui aurait pu s'apparenter à un assemblage hétéroclite de dessins épars et sans rapport forme la tapisserie de sa psyché.


En feuilletant l'ouvrage, le lecteur se demande s'il s'agit bien d'une bande dessinée, ou d'un livre illustré. À la lecture, il s'avère qu'il s'agit un peu des deux, une forme hybride et libre découlant directement du mode de penser de l'auteur, affranchi de tout dogmatisme académique sur son moyen d'expression. Le lecteur s'immerge dans sa vie, non pas par un récit chronologique et factuel, ni par une rêverie décousue, mais dans un riche flux de pensées, un partage d'une rare prodigalité, une expérience quasi fusionnelle avec l'auteur. Le lecteur ressent qu'Edmond Baudoin participe à sa construction, qu'il le nourrit en lui offrant sans compter les expériences uniques de toute une vie. Chef d'œuvre.