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jeudi 23 juin 2022

La Légende du lama blanc - Tome 03 : Le Royaume sous la terre

Le mal est l'oubli du bien.


Ce tome fait suite à La Légende du lama blanc - Tome 02: La plus belle Illusion (2016) qu'il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome car il s'agit d'une histoire complète en trois tomes. La parution initiale de celui-ci date de 2017. Il comporte 46 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs avec l'aide de Pia pour ces dernières.


Une balle traverse le crâne d'un Tibétain en train de manifester pacifiquement en agitant son moulin à prière. Les soldats chinois ont ouvert le feu avec des rafales de mitraille et des jets de grenade, sur la foule qui manifeste en lançant des chaussures et des chapeaux : c'est un carnage. Les Tibétains sont massacrés sans pitié. Dans le ciel au-dessus du palais du Potala apparaît un engin volant : une soucoupe volante peinte en camouflage, avec une croix gammée sur le fuselage. Elle atterrit sur le toit d'un des bâtiments du palais. Trois soldats nazis en descendent en portant une caisse. Il faut qu'ils se dépêchent car il ne restera bientôt plus un Tibétain en vie, et les Chinois commenceront alors à fouiller le palais. Le responsable du trio estime qu'ils en ont pour moins de cinq minutes. Ils entrent dans le bâtiment et descendent. Ils trouvent le stupa doré qu'ils recherchent et font sauter le cadenas qui en ferme l'intérieur. Ils y trouvent le vase sacré qui contient les restes du cinquième dalaï-lama, et le brisent. Ils transfèrent les restes dans la caisse et retournent à leur soucoupe avant d'avoir été détectés. Mission accomplie.



Les Chinois pénètrent dans le palais en défonçant la porte à grands coups de pied. Les moines sont assis en tailleur à même le sol, sans aucune intention de résister encore moins de se battre. Le général exige qu'ils lui indiquent sur le champ où se cache le dalaï-Lama, ou il leur fait sauter la cervelle. Un moine répond que lui et le panchen lama se sont enfuis et qu'ils veulent se rendre en Inde. C'est tout ce qu'ils savent. Le général l'abat à bout portant d'une balle dans la tête, et il ordonne qu'ils soient tous mis à mort. Il ordonne également de contacter immédiatement les postes frontières et il veut des policiers sur chaque route, chaque chemin, chaque sentier. Les deux fuyards sont accompagnés par les quatre moines Tzu, Dondup, Topden et Tsöndu. Les six hommes constatent qu'ils n'arriveront jamais à traverser ces montagnes à pied sans chevaux. Ils décident de s'assoir en tailleur et de prier les divinités pour leur aide. Au même instant, derrière les fugitifs en prière, sur les hauteurs, Mandarava et Issim utilisent leurs pouvoirs et bientôt un groupe de chevaux sauvages se dirige vers les fuyards qui les enfourchent sans peine. Le nouveau dalaï-lama déclare qu'ils ne font pas de miracles, mais que ce sont les miracles qui les font. Entretemps, le général Chuan-Lao arrive en trombe avec sa jeep à l'école anglaise de Lhassa. À l'intérieur, le père Williams et Léna en fauteuil roulant les voient arriver. Elle déclare au père qu'il doit châtier le général. Elle sait qu'elle est mourante et qu'elle va rejoindre Mister Donovan dont les soldats chinois ont écrasé la tête à coups de pied, Laughton qui a été empalée sur un pieu, Samy le cuisinier qu'ils ont noyé la tête dans les latrines. Elle-même a été violée par quarante soldats ricanant et jetée ensuite dans la rue, avec une bouteille de whisky entièrement enfoncée dans le sexe par Lao. Ils l'ont déchirée. Ils ont dévasté son âme.


En entamant le premier tome de cette deuxième (et peut-être dernière) saison, le lecteur avait eu l'impression de bien cerner la direction générale de l'intrigue : assez similaire à la première saison avec l'avènement progressif d'un nouvel avatar du lama, succédant ainsi à Gabriel Marpa. Avec le deuxième tome, il était déjà moins sûr de lui, à la fois par la mise en scène de Tenzin Gyatso le dalaï-lama depuis le 17 novembre 1950, à la fois par la présence d'Adolf Hitler (né en 1889) ayant visiblement survécu et alors âgé de soixante ans. Avec ce troisième tome, il comprend qu'il avait fait fausse route dans sa projection. Ses derniers doutes s'envolent avec l'arrivée des nazis en soucoupe volante. Il est vrai qu'il aurait pu s'en douter car l'apprentissage des nouveaux lamas progressait beaucoup plus rapidement et plus facilement dans le tome 2. Dans un premier temps, il retrouve bien la suite de l'invasion du Tibet par la Chine, avec le massacre des civils. À nouveau les deux premières pages s'avèrent d'une grande force, baignant dans des nuances de rouge, avec une représentation de la violence descriptive et percutante. La première image montre le moine de profil, sans arrière-plan, sur fond blanc, crachant un filet de sang par la bouche, et de la matière cervicale expulsée par l'arrière du crâne, le cadrage de profil met en évidence la trajectoire de la balle permettant à l'artiste de s'affranchir de la représenter. Les cases du dessous montrent les Tibétains se faire faucher par les balles dans un ballet morbide, et celle en bas de la page montre la détermination hargneuse des soldats à mener à bien leur besogne.



L'arrivée de la soucoupe volante s'effectue en bas de la deuxième planche, sur fond de nuage blanc, mais de ciel d'une teinte rouge orangé, évoquant le rouge de la boucherie précédente. Comme dans les tomes précédents, l'artiste se montre un coloriste sophistiqué, navigant entre approche naturaliste et expressionisme. Le récit se prête remarquablement bien à cette vision artistique, entre les moments qui montrent comme un reportage, et ceux où l'émotion prend le dessus, soit comme conséquence d'une action, soit comme moteur d'un individu. Bess l'utilise également comme effet spécial, par exemple pour l'apparence du corps astral de Gabriel Marpa et des deux autres lamas. La connivence entre scénariste et artiste est manifeste quand Hitler se roule dans le sang de ses soldats qui se sont sacrifiés pour lui : Bess le colorie alors en rouge des pieds à la tête, plus comme un symbole que comme la réalité du sang ayant imbibé ses vêtements et ayant séché sur sa tête, ses cheveux ou ses mains. De même, l'irruption des soldats d'Agartha dans le monde de la surface induit que les décors prennent une teinte jaunâtre, comme s'ils étaient contaminés par la présence de ces conquérants. Une fois que son regard est attiré par cet usage des couleurs, le lecteur remarque que l'approche naturaliste est minoritaire, alors qu'il était persuadé qu'elle était majoritaire.


Le lecteur ajuste donc son horizon d'attente à la réalité de ce que raconte ce troisième tome. Il s'avère aussi riche que les précédents : l'invasion du Tibet par la Chine et le sort du général Chuan Lao, le devenir des personnages secondaires (ledit général et ses deux soldates, le père Williams, Léna, les quatre moines, le dalaï-lama et le panchen lama, Lin-Fa), le plan d'Adolf Hitler, et bien sûr le devenir des deux nouveaux lamas. Il est vraisemblablement pris totalement au dépourvu par le développement sur Agartha. Certes il avait été question de ressources extraordinaires dans les caves de la lamaserie où Gabriel a été moine, mais c'était dans le premier cycle, et le lien n'est pas clairement établi entre ces armes et Agartha. Le scénariste semble s'inspirer de loin des ouvrages ayant rapproché Agharta au nazisme après la seconde guerre mondiale, par exemple ceux de Louis Pauwels et Jacques Bergier, de Jean-Claude Frère et de Jean Robin. Le lecteur y voit surtout une péripétie en provenance directe d'un roman d'aventures de la fin du dix-neuvième siècle ou début du vingtième, et l'occasion pour l'artiste de réaliser un splendide dessin en double page pour montrer ladite cité, puis une scène dans laquelle la nuée des soldats d'Agartha se déverse sur le monde. La résolution de cette partie de l'intrigue laisse le lecteur comme deux ronds de flan, du fait d'une faiblesse qui s'apparente fort à un deus ex machina et un clin d’œil à un célèbre roman de Herbert George Wells (1866-1946).



Le lecteur repense à ce qu'il vient de lire. L'invasion chinoise du Tibet est un fait historique, et l'auteur préfère entremêler son récit à la réalité historique plutôt que de la bouleverser, à l'exception de la survie du Führer. La survie de ce dernier peut se voir comme une allégorie de la perpétuation de l'esprit belliqueux, de la volonté d'exterminer d'autres humains, une soif de pouvoir qui ne supporte pas la résistance. Avec cette façon de voir en tête, le lecteur se rappelle la page d'ouverture de ce tome, du visage fermé des soldats chinois exterminant les Tibétains pacifistes, et il se rend compte que c'est l'auteur qui exprime son point de point de vue sur cette invasion. Les séquences impliquant Agartha montre comment Hitler est accepté comme chef temporel et spirituel, grâce à sa capacité à commander le suicide sacrificiel de ses propres soldats. Une mise en scène glaçante de l'ego démesuré, de l'obéissance aveugle jusqu'au sacrifice, qui s'empire encore avec le fait que le dictateur parade couvert du sang de ses hommes, complètement ivre de sa puissance mortifère. Indépendamment de la résolution anti-climatique du conflit contre Agartha, le lecteur constate que la vie triomphe, plus pérenne que la volonté d'exterminer.


La clôture de ce deuxième cycle s'avère des plus déroutante, ne serait-ce que parce qu'elle ne correspond en rien à ce que pouvait s'imaginer le lecteur. Pourtant, la narration visuelle est toujours aussi habitée et entraînante, impressionnante par son intensité, que ce soit dans des passages spectaculaires pour le paysage ou l'environnement, ou dans ceux submergés par les émotions. Le scénario est imprévisible, virant vers le fantastique teinté d'ésotérisme. Le suspense est neutralisé par un déroulement improbable, mais pas dépourvu de sens. Le thème principal s'impose progressivement : l'inhumanité de toute conquête, de toute invasion, la morbidité d'une telle entreprise, et les souffrances qu'elle génère, bien sûr chez les peuples exterminés, mais aussi chez les agresseurs.



mardi 7 juin 2022

La Légende du lama blanc - Tome 02: La plus belle Illusion

Rien n'est permanent. Tout se transforme.


Ce tome fait suite à La Légende du lama blanc Tome 01: La Roue du temps (2014) qu'il vaut mieux avoir lu avant. C'est le deuxième tome d'une trilogie qui constitue une seconde saison pour la série. La parution initiale de celui-ci date de 2016. Il comporte 46 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs avec l'aide de Pia pour ces dernières.


Dans une région aride du plateau tibétain, le yéti Ah-Iou et son fils Kr-El sont à la recherche d'un gibier : rien. Trois jours sans même apercevoir une proie. Il ne reste plus beaucoup d'animaux. Avec leurs explosions, les chercheurs de minerai ont empoisonné l'herbe. Soudain une antilope court vers les deux chasseurs, mais elle a une demi-douzaine léopards à ses trousses. Les dieux envoient-ils une antilope aux chasseurs, ou se moquent-ils d'eux ? Un yéti se place sur la trajectoire de l'antilope et la tue d'un coup d'épée. Les jaguars le rejoignent et l'attaquent : il se défend bientôt aidé par son compagnon. Le combat fait rage. Dans une autre partie du plateau tibétain, tout aussi désertique, les moines Tzu, Dondup, Topden et Tsöndu continuent d'entraîner Mandarava & Issim à la découverte et à la maîtrise de leurs pouvoirs. Ce que l'on nomme réalité est un rêve, des formes imaginaires, des vibrations. Les moines ont appris à l'esprit des adolescents à vibrer comme le rêve. Leur vibration intérieure et celle du rocher en face d'eux sont au diapason : ils avancent et ils traversent le rocher comme s'il s'agissait d'une forme immatérielle. L'exercice suivant consiste à transformer des cailloux.



Un peu plus tard sur les hauteurs de Chomolungma, Ah-Iou revient au campement des yétis, avec l'antilope sur son épaule droite, et le corps de son fils Kr-El sur l'épaule gauche. Ils les déposent à terre, alors que les autres yétis viennent à sa rencontre, ainsi que les adolescents et les moines. Le fils est mort, et les adolescents perçoivent que le cœur du père va éclater de chagrin. Ils décident de réaliser une tricherie sacrée : pénétrer à l'intérieur du cadavre de Kr-El et parler comme s'ils étaient lui. Ils vont doucement pénétrer dans son cadavre et le faire revivre, le ranimer quelques instants. Kr-El se redresse et s'adresse à ceux qui l'entourent. Il leur demande de ne pas souffrir, car il est fier d'être mort en défendant son père. Il leur enjoint de manger l'antilope savoureuse, puis d'offrir son corps aux vautours. Seulement alors son esprit pourra s'envoler libre, pour rejoindre sa demeure céleste. Il leur tend les bras pour qu'ils viennent l'embrasser avant son départ. Les autres yétis accourent et l'étreignent. Le corps finit par se relâcher sans vie, les futurs lamas l'ayant quitté. À Lhassa, une répression féroce, impitoyable s'est abattue depuis des années sur la population tibétaine. Les citoyens manifestent dans la rue, avec des pancartes portant le slogan Libérez le Tibet. Un moine s'immole par le feu dans la rue. Les soldats chinois l'abattent froidement. Le père William est amené devant le colonel Lao, toujours en compagnie des deux soldates, pour qu'il traduise un avis en tibétain.


D'une certaine manière, le lecteur s'attendait à ce que les auteurs reprennent à peu de chose près la même trame que celle du premier cycle. C'était oublier de quel scénariste il s'agit. Il est donc déstabilisé par la première séquence, en quatre pages, entièrement consacrée à deux yétis. Il n'y a que cinq brefs cartouches de texte évoquant la dégradation du milieu naturel engendrée par l'exploitation de ses ressources, et le fait qu'il serve ensuite de poubelle aux activités humaines. Dans le même temps, ces deux créatures luttent pour leur survie, cherchant de la nourriture, luttant pour leur vie contre d'autres animaux prédateurs. La narration visuelle est extraordinaire. Une première page avec quatre cases de la largeur de la page, le format panoramique rendant compte de l'immensité du paysage. Une deuxième page avec une case verticale de la hauteur de la page, une vue du ciel qui montre la distance qui sépare les yétis de l'antilope, puis des cases horizontales comme accrochées en drapeau au mat qu'est la case verticale pour l'enchaînement des actions qui en découlent. Les deux autres pages reviennent à des bandes de case, la dernière étant de la largeur de la page pour une dernière vision panoramique. Le lecteur est submergé par la violence de l'affrontement entre les prédateurs et les yétis, une lutte primale pour rester en vie. S'il y prête attention, il remarque que l'artiste continue à utiliser des couleurs surprenantes, comme différentes teintes de rose, ainsi qu'il le faisait de manière marquée dans le premier cycle, pour une touche discrète évoquant un faible relent de psychédélisme, ou plutôt pour attirer l'attention sur la dimension spirituelle de cette scène.



La séquence suivante revient aux jumeaux qui sont la nouvelle incarnation du lama Gabriel Marpa. Dans la droite continuité du premier cycle, ils bénéficient du mentorat des moines qui leur font découvrir leurs pouvoirs et les aident à les maîtriser. Gabriel leur apparaît également pour les guider quant aux actions à entreprendre. Attentif, le lecteur remarque cette utilisation particulière des couleurs, sous forme de nuances présentes de manière chronique, rappelant de façon subliminale que ce récit ne peut s'entendre qu'en gardant à l'esprit sa dimension spirituelle. L'artiste épate par sa maîtrise de la mise en couleurs, allant d'une teinte dominante pour baigner une scène dans une ambiance particulière, à une mise en couleurs de nature réaliste, ou pouvant passer en mode expressionniste sans rapport direct avec les couleurs de la réalité. Tout du long du récit, il adapte son découpage de planche à la nature de la scène, pouvant passer d'une page avec quatre cases (planche 17) à une planche qui en compte quatorze (planche 44), ou faire dépasser un personnage des bordures d'une case (par exemple planche 8). Il peut passer en mode fantastique (planches 20 & 21, quand Mandarava et Issim discutent avec Gabriel, sur le plan astral), et aller jusqu'au mode le plus descriptif et réaliste (la magnifique vue d'ensemble du temple de Potala à Lhassa, planche 22). Dans ce dernier registre, le lecteur est saisi d'effroi en voyant un moine s'immoler par le feu (planche 11) ce qui peut lui rappeler des reportages sur ces pratiques au Vietnam, par exemple celui de Thich Quang Duc (1897-1963).


Grâce à la qualité des dessins, le lecteur identifie sans peine deux personnages historiques : le dalaï-lama Tenzin Gyatso, et plus surprenant Adolf Hitler. Le scénariste montre la domination chinoise sur le peuple tibétain, incarnée par le général Lao, avec ses deux aides de camp féminins, dont une à la vareuse toujours ouverte, montrant sa poitrine dénudée. Il fait venir le père William pour qu'il traduise et écrive en tibétain un avis général à la population. Il y rappelle qu'il est mandaté par l'invincible sauveur du peuple Mao Tsé-Toung, et il y déclare l'éradication des quatre vieilles empoisonneuses : les vieilles idées, la vieille culture, les vieilles habitudes, et les vieilles tenues. La loi martiale est instaurée et sont interdits les chants, la musique d'envoûtement, les danses chamaniques, les mandalas de sable, la chasteté des religieux et des religieuses, le thé au beurre de yak, l'orge. Seul le blé est autorisé. Le lecteur voit bien là à l'œuvre une politique d'éradication de la culture autochtone pour contraindre à adopter la culture de l'occupant. L'auteur raccroche donc son récit à la réalité historique avec l'intronisation de Tenzin Gyatso comme quatorzième dalaï-lama, tout en aménageant la personnalité et les actes du régent Réting. L'autre personnage historique n'arrive pas comme un cheveu sur la soupe. Il y avait cette petite troupe de nazis à la recherche d'un trésor dans le premier tome, et il s'avère qu'elle a une base dans la région avec ce chef emblématique. Le lecteur y voit une convention romanesque de série B, au même titre que la représentation des pouvoirs parapsychiques de Gabriel Marpa, et de ses réincarnations. Il peut également y voir une métaphore de la dictature, de la propension de l'être humain à détruire, et établir un parallèle avec le général Lao, et les méthodes de l'occupation chinoise.


Le scénariste prend le lecteur par surprise en ne reproduisant pas le même schéma narratif que le premier cycle. L'artiste le prend également par surprise en étant encore meilleur que dans le premier cycle, une narration visuelle d'une qualité remarquable, d'une diversité aussi étonnante que discrète, adaptant avec fluidité son niveau de description, utilisant avec subtilité des teintes inattendues pour porter un sens supplémentaire. D'une manière sophistiquée et romanesque, le récit entraîne le lecteur au cœur de l'occupation du Tibet par la Chine, à assister à la répression d'une culture, à l'avènement d'un nouveau chef spirituel et temporel pour le Tibet, avec un récit qui lie ces deux facettes de l'existence, spirituelle et temporelle.



mardi 19 avril 2022

Le Lama Blanc -Tome 6 - Triangle d'eau, triangle de feu

Un criminel repenti est plus utile qu'un pêcheur mort.


Ce tome fait suite à ‎Le Lama Blanc -Tome 5 - Main fermée, main ouverte (1991) qu'il faut avoir lu avant. Ces 6 tomes forment une saison complète et il faut avoir commencé par le premier. La parution initiale de celui-ci date de 1992. Il comporte 54 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs.


Les rapaces volent dans le ciel et les pauvres paysans du village qui accueillit Gabriel encore enfant travaillent une terre aride, sèche et craquelée, se demandant pourquoi ils s'acharnent à labourer cette terre maudite. Un ancien répond qu'ils sont les enfants de cette terre, et que si elle meurt, ils mourront aussi. L'un d'eux aperçoit un homme qui vole dans le ciel. Conformément à sa décision, Gabriel Marpa revient une dernière fois à cet endroit où il a détruit le village en provoquant des tremblements de terre, et où il a soulevé la terre, la rendant stérile, et massacrant tous les animaux. Il apparaît comme un individu émacié, assis dans la position du lotus, volant dans les airs. Les paysans s'en prennent à lui, lui jetant des cailloux, le ridiculisant en pointant du doigt qu'i a consacré tous ses efforts à devenir un saint pendant que, eux, meurent de faim. Gabriel prend conscience qu'ils ont raison. Il décide de mettre pied à terre, et leur déclare qu'il leur vient en aide. Il est identifié par tante Detchéma et oncle Késang qui indiquent aux paysans que c'est lui qui a détruit le village, leurs récoltes et leurs bétails : c'est un magicien noir. Les villageois se ruent sur lui et commencent à le rouer de coups de bâton. L'un d'eux a l'avant-bras transpercé par une flèche. C'est Péma qui l'a décochée et qui se rue sur Detchéma pour la frapper.


Gabriel Marpa intervient. Il lui demande de l'épargner. Grâce à la méchanceté de cette pauvre femme, il a connu la misère. C'est grâce à la misère qu'il a connu le grand éveil. Péma et lui sont dans une quête qui est située à l'opposé de celles que suivent la plupart des êtres de ce monde. Il faut avant tout apprendre à pardonner. Ces paysans ont raison : il a détruit ce pays en provoquant une catastrophe, en provoquant la grêle et par voie de conséquence la sécheresse. Le temps est venu de réparer les préjudices et non de les châtier. Que cesse la haine ! Gabriel Marpa se tient bien droit, il écarte les bras et il en appelle aux esprits de l'eau, aux esprits du feu. Le vent se lève, les nuages s'amoncellent, les éclairs déchirent le ciel. La pluie se met à tomber abondamment. Les animaux reviennent, les plantes renaissent. Ils arrivent de partout : les moutons, les chèvres, les yacks, tout le bétail disparu. L'orge pousse à vue d'œil. Les paysans sont comblés et ils repartent vers leurs habitations. Péma constate qu'aucun d'eux n'a été capable de remercier Gabriel. Ce dernier demande à Péma de le conduire à sa mère Atma, et il ordonne à Detchéma et Késang de les suivre. Après quelques heures de marche, Gabriel se tient devant le cadavre desséché de sa mère : il ne reste que la peau sur les os.



Gabriel Marpa est en pleine possession de ses pouvoirs, sa gloire étant révélée, dans un état de plein Éveil. Que lui reste-t-il à accomplir ? Il lui reste à revenir dans le monde matériel, et à prendre sa place dans la société civile. Il est venu le temps des hauts faits et des miracles. Il renoue avec les paysans qu'il avait maltraités, à nouveau pas dans une approche de culpabilité catholique, mais avec une reconnaissance de son acte criminel qui les a plongés dans la misère. Il ne fait pas pénitence, ou acte de d'expiation : Gabriel Marpa vient faire amende honorable et réparer ses torts, comme un individu responsable mettant à profit ses capacités extraordinaires. Il ne demande pas pardon à un dieu, mais vient en aide à son prochain. Son attitude capte l'attention du lecteur, encore sous le coup de l'acte barbare qu'il a commis dans le tome précédent : la suite de son comportement n'est pas celui d'un croyant catholique repenti. De ce point de vue, le scénariste reste dans une culture bouddhique avec le principe que les mauvaises actions ne peuvent pas être effacées (elles doivent être équilibrées par une quantité équivalente d'actions bonnes et utiles). L'individu observe les règles morales et religieuses de bonne conduite pour se libérer du cycle des réincarnations. La réalité matérielle n'est qu'illusions. L'homme saint ne recourt jamais à la violence, et faire du mal aux autres est faire du mal à soi-même, du fait de l'interdépendance universelle entre les êtres vivants. Ainsi, si les religions du Livre et la religion bouddhique partagent des valeurs morales communes, le lecteur ressent bien que l'usage des mots Saint, Miracle dans le contexte de cette histoire prend un sens différent car la culture est différente. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut estimer que la notion de pardon fait plus sens dans le contexte du bouddhisme, avec l'exemple du sort que Gabriel Marpa réserve à Tsöndu, celui qui a tué ses parents. Quelques pages auparavant, parlant de lui, un moine déclare qu'un criminel repenti est plus utile qu'un pêcheur mort. Ici ce sont les êtres humains qui pardonnent, et pas Dieu.


Gabriel Marpa a acquis la pleine maîtrise des pouvoirs qui accompagnent son statut d'homme saint. Il en acquiert encore un autre au cours de ce tome. Il est maintenant un individu à l'apparence assez maigre, à la longue chevelure négligée, uniquement vêtu d'un pagne. L'artiste le représente de manière descriptive et factuelle, ne jouant que sur la couleur quand il réalise un miracle. Le lecteur voit donc un simple être humain, avec des capacités extraordinaires. Visiblement, il maîtrise son métabolisme au point de ne plus souffrir du froid, ce qui était déjà le cas dans le tome précédent. Il lui suffit d'étendre les bras pour faire pleuvoir, et il dispose toujours de cette faculté de sortir de son corps sous forme d'ectoplasme spirituel, et même de faire apparaître d'autres formes ectoplasmiques. Les dessins sont en phase avec le choix du scénariste de présenter les capacités extraordinaires de Gabriel, comme des sortes de superpouvoirs, sans s'appesantir sur leur logique de croyance, ou sur les tenants de la Foi bouddhique. D'un côté, cela reste dans la continuité des tomes précédents : de l'autre, le lecteur voit un individu doté de capacités surnaturelles, parce que c'est comme ça, ce qui peut s'avérer un peu frustrant.



Dès la scène introductive, Bess a plus à représenter que des zones désertiques rocheuses et des paysans en haillons. Il commence par mettre en scène le conflit entre le saint descendant littéralement du ciel pour revenir parmi le commun des mortels. La mise en scène est remarquable dans sa gestion de l'espace, du placement des personnages du relief montagneux, de l'intervention des différents protagonistes : tension narrative, lisibilité parfaite, enchaînement des actions logique et naturel. Lors des miracles (pluies et retour du bétail), le lecteur se rend compte que l'artiste continue à jouer sur les couleurs, s'écartant du naturalisme pour souligner le caractère extraordinaire de cet individu qui devient jaune pâle, ou le ciel qui devient violet quand les éclairs se déchaînent. La scène suivante est tout aussi extraordinaire, alors qu'il ne reste plus que quatre personnages dans cette zone montagneuse désertique, et que Gabriel découvre le cadavre de sa mère. Gabriel réalise une autre forme de miracle, ce qui se reflète dans le comportement de Detchéma et Késang, dans leur langage corporel, autant que dans l'expression de leur visage. La scène suivante est extraordinaire : Gabriel fait face aux moines soldats du monastère de Chapkori. L'artiste adapte sa narration visuelle en conséquence, en particulier le découpage, usant aussi bien d'un nombre élevé de cases par page (jusqu'à 11), que d'une case panoramique étalée sur deux pages en vis-à-vis pour rendre compte du massacre. Une fois l'autorité de Gabriel Marpa restaurée dans le monastère, Bess représente à nouveau la caverne contenant le cristal et les huit cercueils de pierre. Comme la fois précédente, il ne se contente pas de vagues formes de pierre pour aller plus, il investit le temps nécessaire pour montrer chaque roche, sans oublier les cordes tendues avec les tissus accrochés dessus. La suite est tout aussi remarquable sur le plan visuel, que ce soit l'architecture du monastère et l'aménagement des pièces intérieures, ou les scènes de rassemblement des moines.


Le lecteur peut se projeter dans chaque lieu pour une sensation de pleine immersion, et avoir l'impression de côtoyer les personnes présentes. Il se laisse porter par le scénario curieux de découvrir les nouvelles épreuves que Gabriel Marpa va affronter, en plus du parachèvement de son ascension spirituelle. Rétrospectivement, il se dit que le scénariste mène fort logiquement son récit à son terme. Il se demande comment Gabriel va pouvoir gérer l'affrontement inéluctable contre les moines soldats bien déterminés à l'occire, comment il va traiter le tulkou imposteur et le lama illégitime. À nouveau, Jodorowsky se montre un conteur extraordinaire, que ce soit dans la mise en scène du combat qui permet au lecteur de croire à ce qui arrive aux moines soldats, à la fois dans la façon de mettre en scène les valeurs morales associés au bouddhisme, en particulier le pardon, avec cette très belle maxime : Un criminel repenti est plus utile qu'un pêcheur mort. Il mène ainsi son récit à son terme avec une clôture très habile, à la fois ouverte sans avoir à expliciter ce qu'il advient de Gabriel Marpa, à la fois historique avec l'annonce de l'invasion du Tibet par les forces militaires chinoises, à la fois de manière cyclique en bouclant sur la scène d'ouverture du premier tome avec une élégance rare.


Le lecteur referme ce dernier tome de la première saison, repus et content. Il ne s'attendait pas forcément à une narration visuelle aussi aboutie et intemporelle : Georges Bess réalise une reconstitution historique remarquable, avec des personnages plausibles et naturels, et des mises en scène claires et exprimant avec conviction le propos du scénariste. Alejandro Jodorowsky raconte une histoire déconcertante, celle d'un enfant blanc qui devient un saint homme, accédant au degré le plus élevé de l'éveil bouddhique, sans trop développer la Foi associée, tout en évoquant les valeurs morales avec pertinence, et en conservant les miracles spectaculaires. Le lecteur n'a d'autre choix que d'accepter cette forme s'apparentant au roman d'aventures, tout en reconnaissant que le dogme principal de l'interdépendance universelle est présent du début à la fin. Une histoire originale qui n'a pas pris une ride et qui se lit avec un plaisir immédiat, sans nécessiter de recontextualiser l'œuvre dans la production de l'époque.



mardi 22 mars 2022

Le Lama Blanc -Tome 5 - Main fermée, main ouverte

Illusion… Tout n'est qu'illusion…


Ce tome fait suite à ‎Le Lama blanc, tome 4 : La Quatrième Voix (1991) qu'il faut avoir lu avant. Ces 6 tomes forment une saison complète et il faut avoir commencé par le premier. La parution initiale de celui-ci date de 1992. Il comporte 46 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs.


En présence de Péma, Atma, la mère de Gabriel Marpa, vient de lui intimer d'honorer son serment : il doit la venger. Il s'assoit en position du lotus à même le sol. Une longue vibration se fait entendre. Le corps spectral du grand lama Mipam s'élève du corps de Gabriel, le dominant. Il s'adresse à Gabriel lui indiquant que ce dernier le reconnaît, qu'il est lui. Cependant le vœu de paix universel de Mipam lui interdit de tuer. Il est ici pour aider tous les êtres à parvenir à la conscience, pour les sauver. Il ne peut pas obéir à la mère de Gabriel. Ce dernier lui répond que son corps n'est pas le sien, et que dans cette incarnation, il doit obéir à sa mère. Il ordonne à Mipam de s'intégrer à lui, de lui céder tous ses pouvoirs. Le lama défunt accède à la demande de son élève. Toujours assis en lotus, Gabriel Marpa lève les bras vers le ciel, et un nuage d'énergie rouge s'élève au-dessus de lui. Cette énergie prend la forme d'un scorpion géant qui se dirige en volant vers le village. Les habitants ont tous remarqué la forme menaçante qui avance et commencent à paniquer. Gabriel abat son bras gauche, et la pince gauche du scorpion s'abat sur les cabanes, les pulvérisant d'un coup. La destruction se poursuit, alors que le corps de Gabriel est agité par de violents soubresauts : les villageois meurent sous les décombres. À chaque mouvement de Gabriel correspond un mouvement du scorpion. Atma se réjouit : il ne reste que des ruines fumantes.



Son œuvre de destruction achevée, le scorpion se dissout dans les airs. Atma exulte : la vermine est ensevelie sous les gravats, la malédiction des faibles et minoritaires vient d'accomplir ce que la puissance et le nombre n'ont jamais pu faire. Elle demande à son fils de se réjouir car il vient d'offrir à sa mère un réjouissant spectacle, il vient de la rendre heureuse jusqu'à la fin de ses jours. Elle continue : mais il ne suffit pas de tuer, une, deux, trente ou cent personnes, il faut encore exterminer des générations entières de ces porcs parfumés jusqu'à la neuvième incluse. Tout doit être rasé. Plantes, animaux, tout doit être frappé de destruction ! Elle exige un tremblement de terre, que toutes leurs infâmes maisons s'écroulent, que le village entier disparaisse, que la grêle saccage toute chose, qu'il ne reste que des pierres. Elle l'ordonne à son fils par le pouvoir du sang. Gabriel se rassoit en position du lotus et se met à psalmodier un mantra. La terre se craquèle, se fendille et s'ouvre. Il se produit un violent tremblement de terre qui met à bas toutes les constructions et qui avale les animaux domestiques et ceux de la ferme dans ses crevasses.


Ça y est : Gabriel Marpa est arrivé au terme de son voyage. Il a atteint l'illumination, il a conscience de sa précédente incarnation, il entre en pleine possession des pouvoirs de son prédécesseur. On peut compter sur Jodorowsky pour que ce moment d'accomplissement soit intriqué dans une catastrophe meurtrière de grande ampleur, exposant le terrible prix à payer. Gabriel Marpa reste un homme et il doit respecter la parole donnée à sa mère. Venant tout juste d'acquérir ses pouvoirs, Gabriel les déchaîne avec une rare violence, une absence de retenue terrifiante. Sans surprise, Georges Bess réalise des pages terrifiantes. Le lecteur peut voir le corps de Gabriel se convulser sous l'effet de la violence de l'énergie libérée. Il lit la folie dans le langage corporel d'Atma, ainsi que dans son regard : elle est ivre de vengeance, bien au-delà de toute raison. L'artiste joue à la fois sur un registre réaliste avec les pierres qui atteignent le visage ou le corps des villageois, comme des dessins réalisés sur le fait., à la fois sur une mise en scène des destructions matérielles, dans des planches pleines de bruit et de fureur. Il baigne ces moments dans un contraste entre une teinte mêlant gris, vert et marron pour la zone dénudée où se tiennent Gabriel, Atma et Péma, et le rouge vif du scorpion. Le lecteur pense avoir assisté au plus dur : il tourne la page et voit le sol se convulser, les failles s'ouvrir, la roche éclater de toute part projetant des éclats. Une scène encore plus terrifiante du fait de dessins mêlant le descriptif avec une emphase expressionniste d'une grande force.



Il est alors évident que l'éveil de Gabriel Marpa n'est pas arrivé à son terme et qu'il lui reste d'autres épreuves à affronter. En fait, le lecteur a du mal à en revenir : il n'aurait jamais imaginé que le jeune homme puisse exécuter l'ordre de sa mère de manière si directe, sans aucune retenue. Cela constitue une transgression d'une force inouïe : le héros abandonne toute retenue, et se livre à un acte de destruction délibéré, de grande ampleur. Le lecteur savait bien qu'il restait deux albums avant la fin de ce premier cycle, mais il n'imaginait pas que Gabriel allait commettre une telle abomination, et chuter. Bien évidemment, il doit maintenant expier sa faute, et le lecteur découvre que cela prend la forme d'une retraite du monde. Bien évidemment, cette retraite implique une pratique extrême de la médiation, et il va se produire plusieurs événements. Cette fois, l'épreuve consiste à surmonter ses émotions négatives, à acquérir la maturité nécessaire pour faire un usage responsable de ses capacités. Le lecteur ne sait pas trop à quoi s'attendre parce que 35 pages de pure méditation ne constitue pas une perspective très alléchante sur le plan visuel. En réalité, il ne s'en fait pas car les créateurs ont gagné sa confiance, renouvelée à chaque tome. Effectivement cette nouvelle phase du développement personnel de Gabriel Marpa s'accomplit par la méditation, et par des événements extérieurs reprenant des intrigues secondaires des précédents tomes.


Après le déchainement de chaos, le lecteur s'attend à des pages contemplatives. Il découvre de magnifiques planches baignant une teinte grise et blanche avec l'arrivée des charognards qui comptent bien se repaître du corps de Gabriel. Il se retrouve devant le cadavre momifié de maître Kouchog en position du lotus, et les dessins mêlent réalité et vision spirituelle, sans solution de continuité. Le dessinateur joue sur la taille des rapaces, passant de gros vautours à des aigles d'une dimension un peu exagérée pour attester qu'il s’agit d'une licence artistique relevant de la spiritualité. Il voit les eaux vertes d'un lac de montagne, puis le ciel rose, toujours avec des choix de couleurs inhabituels, et totalement adaptés. Il ressent la lourdeur des flocons de neige en train de tomber paresseusement sur trois voyageurs. Il se retrouve dans une immense zone en ruine, baignée dans une lumière verdâtre pour un combat des plus singuliers. Il voit un individu perdre toute consistance, littéralement se déliter dans l'air, avec un effet de rouge et rose très parlant. Il se rend compte que les cases deviennent de plus en plus blanches, alors que Gabriel Marpa très affaibli sent ses dernières forces le quitter en trébuchant dans la neige, sous les flocons. Il prend conscience que le corps de Gabriel n'a plus la couleur de la peau, mais passe d'un vert de pourriture ou de faiblesse, à un doux jaune irradiant sa force spirituelle. Georges Bess épate le lecteur du début à la fin donnant une apparence très réaliste, presque de reportage, à ses dessins, alors même qu'il quitte le registre réaliste à presque chaque page pour traduire en image les émotions, et la vie spirituelle intérieure des personnages. Du grand art.



Le lecteur suit donc le cheminement d'expiation de Gabriel Marpa pendant les deux tiers du récit. il se dit d'ailleurs qu'il ne s'agit pas d'expier car ce n'est pas la religion catholique, ce qui continue à rendre d'autant plus choquant le massacre auquel Gabriel Marpa s'est livré, pour honorer la parole donnée à sa mère. Il se retire du monde es hommes pour vivre comme un reclus, sans ressources matérielles, au plein cœur de l'hiver dans la haute montagne. Le scénariste vogue lui aussi entre réalisme et métaphore. D'un côté, Gabriel trouve des pousses pour se nourrir, de l'autre ce n'est pas un régime équilibré permettant de lutter contre le froid. D'un côté, il s'assoit en position du lotus pour ne pas dépenser d'énergie inutilement, de l'autre il n'est vêtu que d'un pagne ce qui ne permet pas de résister au froid, quelle que soit la constitution de l'individu, ou son métabolisme. Pour autant, le lecteur ne s'en offusque pas car dans le tome précédent Gabriel avait déjà acquis des pouvoirs surnaturels, et il ne s'agit là que de la continuation de cette représentation littérale d'un cheminement spirituel au-delà de ce que peut réaliser le commun des mortels. En cours de route, Gabriel se trouve ramené en compagnie d'êtres humains. Le lecteur sourit une première fois en voyant son parcours se rattacher à une intrigue secondaire laissée en jachère depuis plusieurs tomes. Il sourit encore plus en voyant comment se déroule confrontation contre cet ennemi annoncé comme terrible, et également doté de pouvoirs surnaturels. Cela amène Gabriel à croiser la route d'un autre personnage récurrent, pour avancer encore vers le plein éveil. Comme dans les tomes précédents, Jodorowsky donne plus l'impression de raconter une histoire teintée de magie, que de sonder les tenants de la foi bouddhique, même s'il énonce certains principes basiques.


Le lecteur retrouve avec impatience Gabriel Marpa alors qu'il s'apprête à commettre un crime d'une ampleur terrifiante. Il retrouve avec délice la narration visuelle de Georges Bess, parfaitement en phase avec le scénariste, naviguant avec élégance entre réalisme et métaphore visuelle, pour des pages magnifiques. Alejandro Jodorowsky maintient également un équilibre délicat entre une histoire d'aventures mettant à profit les éléments spectaculaires du bouddhisme, tout en nourrissant son récit des principes fondamentaux de cette foi.




mardi 15 février 2022

Le Lama blanc, tome 4 : La Quatrième Voix

Prie ! C'est un ordre !


Ce tome fait suite à Le Lama blanc, tome 3 : Les trois oreilles (1989) qu'il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome. La parution initiale de celui-ci date de 1991. Il comporte 46 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs.


Dans la lamaserie, le lama Migmar est dans une colère noire. Il traite les moines de singes sans cervelle. Il leur crie dessus qu'un espion s'est infiltré dans cette lamaserie, et tant qu'ils se tairont, leur silence fera d'eux des complices. Il ordonne que les parois soient sondées, pouce par pouce, qu'il en aille de même pour le moindre recoin des cellules. Il va faire briser les statues, les reliques, les ustensiles, leur volonté, leur crâne, leur foi. Ils vont réduire en poussière cette absurde loyauté. À l'intérieur de la grande statue du bouddha, Gabriel, Dondup et Tzu observent la scène. Le moinillon se sent agressé par l'aura du lama et de ses sbires qui sont répugnantes, alors que celle de ses maîtres est merveilleuse. Ces derniers lui expliquent qu'il doit se familiariser à ces auras pour apprendre à connaître l'ennemi, et que, quand on ouvre la troisième oreille, ce qui assaille en premier, c'est l'agression de l'homme non évolué et la décadence du monde. S'il souhaite l'améliorer, il faut qu'il commence par s'améliorer lui-même car il est une parcelle de ce monde.



Dondup et Tzu emmènent Gabriel par des souterrains, à l'intérieur de la montagne. Ils débouchent dans une grande caverne souterraine, au milieu de laquelle se trouve un cristal parfaitement taillé de deux mètres de haut, avec huit cercueils de pierre disposés en étoile. C'est autour de ce cristal sacré que les anciens se réunissaient afin de franchir la porte de la mort. Dondup explique à Gabriel que tant qu'il ne l'aura pas franchie à son tour il ignorera qu'il n'existe aucune limite ni dans l'espace, ni dans le temps. Au contraire, s'il sait s'abstraire de son corps, alors il pourra se rendre où il voudra, plus vite que la lumière, plus vite que la pensée. Rien ni personne ne pourra le détruire. La mort n'existe pas. Les trois moines s'assoient dans la position du lotus et se mettent à méditer sous le regard du chat Lin-Fa. Bientôt, Dondup et Gabriel sont dans une transe profonde, et Tzu se relève pour les allonger dans un cercueil sur lequel il repose le couvercle. Le corps astral du garçon s'élève, retenu à son corps physique par une sorte de cordon ectoplasmique. Il est paniqué et appelle son maître : le corps astral de Dondup est juste à ses côtés et il le rassure. Le voyage peut commencer. Gabriel est grisé par la sensation absolue de liberté : volant à grande vitesse au-dessus des paysages, toujours relié par son cordon. Faute d'attention, il se fait attraper par une forme-pensée. Dondup le met en garde contre elles. Leurs noms sont multiples. Volonté de puissance, haine, colère, violence, envie, jalousie, désir de compétition, égoïsme, avidité, ignorance, paresse, vanité, ennui et mensonge… Vol, meurtre, cruauté, doute, orgueil, indifférence, concupiscence, sensualité… Tant d'autres encore, à l'infini…


À la fin du tome précédent, Gabriel Marpa a acquis un don de seconde vue (grâce à sa troisième oreille, sic) laissant supposer qu'il est alors en pleine possession de ses capacités extraordinaires de Lama Blanc, et qu'il va pouvoir prendre un rôle actif, plus de héros, dans le récit. Le lecteur se doutait alors bien que la route serait semée d'embûches puisque le récit n'en était qu'à sa moitié. Mais voilà : disposer de capacités extraordinaires ne signifie pas qu'on sait s'en servir. La route de l'apprentissage et donc de l'Éveil va encore être longue. Dans les deux premiers tiers de ce tome, le lecteur découvre ce à quoi il s'attend : une phase d'apprentissage, et une répression comme conséquence directe de deux faits. Le premier est que le grand lama Migmar a procédé à une forme d'usurpation de la place qu'il occupe, et la seconde découle directement de la présence de Chinois dans la lamaserie, fait évoqué dans le tome précédent. À nouveau, le lecteur doit garder à l'esprit qu'il s'agit d'un récit complet en 6 tomes, ce qui explique que certaines intrigues secondaires puissent être complètement absentes d'un tome : ici, en l'occurrence, la présence chinoise n'est pas évoquée, et il n'est question ni de Bön le nécromant, ni de son disciple Gaylong. Le scénariste a également décidé de mettre un terme au découpage en chapitre avec chacun un titre : il y a bien sûr plusieurs séquences, mais sans titre. En outre, il n'est plus question de cette ancienne civilisation qui aurait entreposé ses trésors et l'essentiel de son savoir, dans une immense grotte.



Depuis le premier tome, le lecteur a bien compris qu'il ne s'agit pas d'un récit historique, et que le scénariste a pris le parti de raconter l'histoire d'un jeune garçon blanc devenant un lama d'un niveau exceptionnel, mais pas le dalaï-lama, et pas celle d'un tibétain. Il a également pu constater que Jodorowsky s'autorise à utiliser des conventions de genre pour rendre visuels la spiritualité et l'éveil. Il n'est donc pas surpris de voir une représentation du voyage astral, l'esprit de l'individu capable de s'extraire de son enveloppe de chair pour parcourir librement le monde, sans interaction physique. L'artiste met en œuvre une imagerie usuelle avec la représentation des énergies spirituelles sous forme d'éléments visuels : d'abord des petites formes irrégulières allongeant figurant le rayon d'énergie ambiant, puis émanant de Dondup et Gabriel, puis sous la forme du corps nu des deux mêmes personnages dépourvu de pilosité, mais pas de cheveux, avec une sorte de trainée d'énergie reliant le corps astral au corps biologique, comme un cordon ombilical effectivement attaché au niveau du nombril. La manifestation de la première forme-pensée se matérialise comme une pieuvre géante astrale géante, et les suivantes sous d'autres formes du règne animal. Ce voyage dans les airs est également l'occasion de survoler de magnifiques paysages, montagnes et cours d'eau. Le lecteur remarque également à l'occasion de ce voyage astral, que l'artiste continue de mettre en œuvre une colorisation teintée d'expressionnisme. De prime abord, elle peut sembler naturaliste, mais dans la caverne où se trouve le cristal la scène baigne dans différentes nuances de vert, pour exprimer l'état d'esprit tourné vers la méditation. Par la suite, le lecteur observe que Bess joue sur le décalage ou le rapprochement des couleurs : la tenue des moines oscillant entre rouge et jaune, soit pour ressortir par rapport au sol jaune, soit au contraire pour s'y confondre, les soldats britanniques en rose jouant contre le vert des moines tibétains, Gabriel entièrement coloré en jaune pour marquer son malaise dans la maisonnée britannique, ou en rose soutenu pour montrer sa colère grandissante, en opposition au père William.


Dès la première planche, le lecteur peut se projeter dans cette histoire grâce aux dessins détaillés à la fois pour les décors et pour les personnages. Il se retrouve dans ce grand hall avec des draperies, les piliers, la statue monumentale du bouddha, et les nombreux moines assis en tailleur, en train de se faire admonester, avec quelques instruments de musique au premier plan. Puis il se retrouve dans la statue, entre les poutres et les parois. Il passe alors dans la caverne avec les roches bien délimitées, au contour particulier pour chacune, avec les cordes tendues décorées de chiffon, les crânes de buffle au premier plan, et les inscriptions sur les rochers : à nouveau un endroit représenté dans le détail avec un sens de la profondeur, tout le contraire d'une toile de fond générique. Par la suite, il éprouve la sensation de se tenir les pieds dans la fange aux côtés d'Atma et Pema, puis dans une demeure aménagée à la mode britannique, que ce soit pour la décoration ou pour l'ameublement, et enfin à une fête de village nocturne en extérieur. L'artiste montre les personnages en train d'habiter ces environnements, d'agir en fonction de leurs caractéristiques, de se déplacer en fonction de leur aménagement, de leurs dimensions, des obstacles.



Le lecteur familier du scénariste sait que le chemin qui mène à l'éveil est forcément douloureux, cruel et dramatique. Il se demande quelles épreuves Jodorowsky a réservé au pauvre Gabriel qui semble maintenant si puissant. Il y a donc la situation de sa mère et de sa tante, réduites en esclavage, puis ses mentors emmurés vivants, et sa propre obligation de prendre la fuite et de réintégrer la civilisation occidentale. Ce moment intervient dans la planche 30 et prend le lecteur complètement au dépourvu. L'auteur use d'une ellipse temporelle de dix ans et semble remettre en cause une grande partie du parcours réalisé par Gabriel. D'une manière presque aussi abrupte, il introduit une nouvelle volte-face dans la planche 37. Le lecteur comprend bien qu'il s'agit d'une phase quasi obligée, une rupture nécessaire à l'intrigue, mais elle reste très soudaine, en opposition avec le mode narratif des tomes précédents. Dans le même temps, il est également logique que Gabriel soit confronté à son héritage culturel occidental, qu'il soit mis face à un choix conscient une fois devenu adulte. Avec ce point de vue en tête, la dernière séquence d'une terrible intensité dramatique est tout aussi évidente : il doit aussi en passer par là pour devenir un adulte pleinement autonome, c’est-à-dire se confronter à la volonté de sa mère d'adoption, au conflit entre les valeurs de cette femme meurtrie et les siennes.


Le lecteur entame ce tome avec une idée assez claire des événements qui vont survenir : Gabriel va continuer son cheminement pour devenir le Lama Blanc, souffrir dans sa chair, et combattre des ennemis malveillants. Avec une sensation d'immersion toujours aussi prégnante grâce à une narration visuelle d'excellente facture, il se rend compte que le scénariste a une vision très claire du voyage du héros qui n'est pas aussi linéaire que la progression évoquée par les titres (premier pas, seconde vue, troisième oreille, quatrième voix) le laisse sous-entendre. Même s'il est un jeune prodige, Gabriel doit encore franchir bien des épreuves pour réaliser sa destinée.



mardi 4 janvier 2022

Le Lama blanc, tome 3 : Les Trois Oreilles

N'entre pas ici qui veut !

Ce tome fait suite à Le lama blanc T02: La seconde vue (1989) qu'il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome. La parution initiale de celui-ci date de 1989. Il comporte 46 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs.

À l'issue d'un voyage éprouvant et harassant, après avoir croisé le lama ermite, Gabriel Marpa, encore adolescent, atteint la lamaserie, et frappe au portail de l'enceinte : il supplie qu'on lui ouvre. Finalement le lama Kusho ouvre un vantail et toise le garçon avec dédain lui indiquant que les moines n'acceptent pas n'importe qui. Gabriel pleure et indique qu'il veut devenir un moine. Finalement, Kusho accepte de le laisser entrer et le soumet à sa première épreuve : dans la grande cour, il lui demande de reculer de trente pas, de s'assoir et de ne plus bouger. Gabriel obtempère et s'assoit en position du lotus dans cette immense cours, sans aucune personne autour. Dans un appartement en hauteur, le moine Tzu fait observer le jeune garçon à maître Dondup, celui-ci fait le constat que si le corps est trop faible, il ne résistera pas. Le temps passe et la nuit arrive. Les moines vaquent à leurs occupations sans prêter aucune attention au garçon. Soudain, Gabriel reprend connaissance, se rendant compte qu'il s'était assoupi. Tout son corps est rompu, endolori et sa tête est brûlante : il s'interroge sur son obstination déraisonnable. Il sent la chaleur monter et le soleil commencer à le brûler.


Alors qu'il ressent avec acuité la souffrance de la faim, de la soif, de la douleur Gabriel Marpa se dit qu'il va abandonner. Il voit se matérialiser des apparitions devant lui : Kuten, Atma, Péma, maître Tzu-La, autant de personnes qui l'exhortent à tenir bon, à résister. Gabriel leur ordonne de le laisser en paix, de disparaître, car il vaincra par ses propres forces. Il doit tenir. Très doucement, de nombreux escargots convergent vers Gabriel, montent sur son corps, et forment comme un casque sur sa tête, le protégeant ainsi de la force des rayons du soleil. Depuis l'appartement élevé, Dondup et Tzu constatent que l'enfant a reproduit le miracle de Gautama, du Bouddha. Le roi des escargots et son peuple sont venus jusqu'à lui pour lui offrir fraîcheur et protection. C'est là un signe de leur grand maître Mipam, un miracle. Toutefois, il reste à l'adolescent à survivre à une autre nuit de ces nuits glacées. Quelques heures plus tard, au cœur de la nuit, deux moines traversent la place en portant un porc mort. Le vent arrache la toile qui masque la carcasse et s'envole vers Gabriel, autour duquel elle s'entortille. Il se demande ce que sont le froid et la douleur, comparés aux affres que connaissent ceux qu'on sacrifie au bon plaisir des autres. Sur une terrasse de la lamaserie, Petit Jésus se régale de la viande de porc en émettant des grognements sonores. Il se fait rappeler à l'ordre par un moine qui lui enjoint de retourner dormir.

La fin du tome 2 établissait clairement le fait que Gabriel Marpa possède des pouvoirs extraordinaires et qu'il est promis à un avenir de grande ampleur, après avoir souffert bien sûr puisque c'est un personnage de Jodorowsky. Le lecteur sait donc à peu près à quoi s'attendre dans ce tome : le héros arrive enfin dans une lamaserie, il va souffrir, et il va gagner en sagesse, avant de passer à l'étape suivante sur la voie de l'illumination. Dans le même temps, il ne sait pas trop quelles épreuves il va subir. Ça commence dès l'arrivée à la porte où le lama ne veut pas le laisser entrer. Ça continue avec les 3 jours sous le soleil et les 2 nuits dans le froid glacial, et pour faire bonne mesure, il se fait tabasser par les autres moinillons. Puis le récit passe à une autre phase : celle de la découverte par l'exploration de la lamaserie, avant d'aboutir à cette troisième oreille. La narration visuelle est tout aussi agréable que dans les deux premiers tomes avec des personnages typés tibétains, à l'exception de Gabriel Marpa, une attention portée aux décors qui semblent avoir été conçu d'après de solides références pour restituer l'architecture d'une lamaserie tibétaine et ses aménagements intérieurs, avec une mise en couleurs évoluant entre naturalisme et expressionnisme.


La première séquence entremêle avec naturel un reportage naturaliste sur l'arrivée d'un jeune adolescent dans une lamaserie dont les moines ne souhaitent accueillir personne, et l'épreuve nécessitant que le héros mobilise ses forces spirituelles intérieures avec une facette surnaturelle. Les trois premières pages transportent le lecteur aux côtés de Gabriel sur ce sol montagneux rocailleux et aride, devant les portes imposantes du monastère. L'artiste joue sur les couleurs rouge orangé pour renforcer l'impression de climat hostile et d'accueil tout aussi hostile. La troisième planche se termine par une grande case au fond blanc avec seulement quelques petits rochers et la minuscule silhouette de Gabriel assis en position du lotus, immobile dans ce néant, se conformant à l'ordre arbitraire qui lui a été donné. Le lecteur ressent une forte empathie pour ce jeune garçon, sa fragilité, son dénuement, son isolement, coupé de tout, dans milieu qui ne veut pas de lui.

Dans la deuxième séquence, Gabriel endure l'épreuve de la canicule, sans bouger, sans manger, sans boire, avec des hallucinations. Le dessin navigue tout naturellement entre naturalisme et onirisme avec l'apparition des spectres de Kuten, Atma, Péma, Tzu, laissant le lecteur libre de les prendre au premier degré comme des manifestations surnaturelles, ou comme des hallucinations de l'esprit de Gabriel affaibli. Bess joue avec les couleurs pour accentuer l'effet de perception entre réel et imagination. La coordination des deux auteurs est parfaite, et permet au miracle de passer tout seul : les escargots qui convergent vers Gabriel pour recouvrir sa tête afin d'empêcher toute insolation. C'est un passage extraordinaire entremêlant naturalisme et mysticisme, rendant plausible cet événement, sans amoindrir son caractère quasi sacré. Le lecteur est complètement captivé et après la bastonnade, il découvre un récit très agréable, avec moins de souffrance pour Gabriel. Le moinillon Topden fait faire le tour du propriétaire au novice, confirmant ainsi que ce dernier a trouvé une place sécure pour quelques temps au moins. L'artiste montre chaque coin et recoin, ainsi que chaque personnage. Le lecteur peut ainsi jeter un coup d'œil partout avec Gabriel : le dortoir des novices, les grands places désertées la nuit, le garde-manger avec la réserve de gâteaux, la grande salle de jugement avec ses tentures, la caverne de châtiments avec ses tombeaux de pierre, la bibliothèque éventrée, etc. Il y a à la fois des visuels attendus, à la fois des endroits surprenants par leur forme ou par leur usage. S'il y est sensible, le lecteur relève de nombreuses images étonnantes : le chat avançant avec élégance sur une faîtière, les moines en train de jouer une mélopée sur un instrument à vent (Rgya gling), les yeux d'un chat emplis d'étoiles, un âne avec un bonnet, des passages secrets dans la lamaserie, les excavations dans la bibliothèque, l'immense caverne souterraine, le dispositif pour maintenir la bouche ouverte et éviter de se mordre la langue, etc. De ce point de vue, ce tome constitue une aventure divertissante extraordinaire, avec une fibre merveilleuse.


Bien évidemment, connaissant le scénariste, la dimension spirituelle reste bien présente, avec des mises à l'épreuve nécessitant de souffrir pour les surmonter. La première bénéficie d'une mise en images d'une grande évidence, et c'est en lisant les remarques de deux lamas que le lecteur peut prendre la mesure de l'épreuve au regard de la logique interne du récit. Le comportement des escargots correspond bien à un prodige d'un point de vue religieux, et l'épreuve exige d'avoir un corps fort et résistant pour y survivre, induisant que l'esprit ne permet pas seul de triompher. Il en découle que les souffrances indissociables des rites ne sont pas là juste pour tester la détermination de l'individu, mais aussi pour éliminer les faibles constitutions. C'est un concept qui se retrouve en fin de cet album quand Gabriel subit le rite qui lui permet d'acquérir une troisième oreille. Du fait de cette facette du récit, le lecteur garde à l'esprit que chaque scène peut être considérée sous l'angle de ce qu'elle apporte à l'éveil du personnage principal. Avec cette idée en tête, il prend conscience que l'exploration de la lamaserie apporte des éléments d'une autre nature : la maltraitance des enfants ou adolescents novices par les lamas adultes, la corruption politique au sein de la hiérarchie monastique, l'hypocrisie d'une communauté qui prêche des valeurs et se conduit en les bafouant, et plus inattendu une fibre politique avec la présence de chinois invités par le grand lama usurpateur Migmar, pour découvrir le secret que renferme la caverne des anciens. Encore plus surprenant est la nature supposée de ce secret : une immense grotte où une ancienne civilisation aurait entreposée ses trésors et l'essence de son savoir pour le bénéfice de l'humanité à venir, c’est-à-dire une touche de science-fiction.

Ce troisième tome est à nouveau découpé en 4 chapitres : L'épreuve et les miracles, Le maître des chats, Le maître des ânes, La richesse ou la sagesse. De prime abord, il constitue une phase du récit beaucoup plus accessible et beaucoup plus agréable, avec moins de souffrances physiques, et l'exploration de la lamaserie, entre corruption et merveilleux, avec des touches d'humour, dans une narration visuelle riche et descriptive. Au fur et à mesure, ces découvertes s'enrichissent de l'exotisme des lieux, de la dimension politique du fonctionnement de la lamaserie, d'éléments incongrus (les ânes, les gâteaux), tout cela participant au voyage de Gabriel Marpa vers son destin.



mardi 7 décembre 2021

Le lama blanc T02: La seconde vue

Ne me permets pas de faiblir


Ce tome fait suite à Le Lama blanc, tome 1 : Le Premier Pas (1988) qu'il faut avoir lu avant pour pouvoir suivre l'intrigue. Sa première édition date de 1988. Il comporte 46 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs.


Dans les montagnes escarpés et enneigées du Tibet un coup de feu retentit, et un yéti touché à l'épaule, chute dans la neige. Un groupe d'une demi-douzaine d'hommes s'approche, avec à sa tête Kuten, sa carabine encore fumante. Tout en rechargeant son arme à feu, il rappelle à ses hommes que le monstre a tué son père. Mais le yéti est parvenu à se relever et il avance vers un gouffre… qu'il franchit d'un bond prodigieux. Kuten fait feu à nouveau, mais la poudre explose abîmant la carabine, sans que la balle ne soit tirée. Kuten hurle à plein poumon que le yéti a un ennemi et que son nom est Kuten et qu'il tuera sa légende. Le yéti s'éloigne en tenant son épaule ensanglantée et en répétant deux mots : Kuten, vengeance.



Gabriel Marpa a grandi, élevé adopté par la famille de Kuten, et entraîné dès son plus jeune âge par le moine Tzu. Alors qu'il a quatre ans, le moine lui mène la vie dure pour qu'il monte un poulain. L'enfant tombe encore et encore. Le moine insiste et le fait remonter en selle, sinon il continuera d'avoir peur jusqu'à la fin de ses jours : il lui faut vaincre sa peur. Gabriel chute à nouveau et reste à terre. Tzu l'admoneste : ses compagnons savent déjà maîtriser une monture en plein galop. L'enfant répond par un coup de poing sans force. Le moine lui enjoint de taper plus fort. Le jour où il lui fera toucher terre sera le plus beau jour de sa vie, car ce jour-là, il aura rempli sa mission. Il cessera d'être son maître. Gabriel jure qu'il le vaincra un jour. Tzu propose d'en arrêter là. Le garçon le rappelle : il lui demande de ne pas lui permettre de faiblir. Il se relève et remonte en selle. Quelques années plus tard, Gabriel est devenu un cavalier émérite, capable de chevaucher debout sur la selle, et de tirer des flèches en plein centre de cibles en osier que Tzu lance en l'air, et même plusieurs cibles en même temps. Il saute de cheval, alors que le moine enjoint un groupe de quatre adolescents d'attaquer Gabriel. Ce dernier leur fait mordre la poussière en un rien de temps. Il lui fait de nouveau se mesurer à son maître : celui pare son attaque et l'envoie à terre dans un même mouvement. Ils rentrent au village. Après la fonte des neiges, Kuten revient à la tête de sa caravane : il a pu tout vendre. C'était sa dernière expédition en Chine. Leur fortune est faite et il va se consacrer à la faire fructifier. Son épouse Atma l'informe que les travaux sont presque achevés pour leur nouvelle demeure. Il salue ensuite son frère Kesang.


Il y a quelque chose de déconcertant à se plonger dans ce second tome. Le premier présentait la naissance de Gabriel Parma et explicitait sa destinée. Il y a donc une forme d'histoire pour partie connue à l'avance. Le scénariste en rajoute une couche en planche 34 quand deux astrologues énoncent le chemin de vie du personnage principal : Jamais cet enfant ne sera le maître de ce domaine. Gabriel perdra tout, et c'est de ce néant qu'il repartira. Ceci est la condition de son succès. […] Gabriel rejoindra une lamaserie. Il y recevra l'enseignement d'un moine. Au bout de dures épreuves et tribulations, il apprendra ce qu'il est… Et le rayonnement de son âme illuminera le Tibet, bien au-delà de ses frontières. Bon, ben voilà, c'est plié : le lecteur a déjà la trame de l'histoire. D'une certaine manière, il peut ressentir l'impression que l'auteur se tire une balle dans le pied en se privant de toute surprise. C'est parti pour la fin de l'enfance de Gabriel Marpa, le début de son adolescence, et par la force des choses, son départ de sa famille d'adoption. De la même manière, le lecteur sait déjà qu'il va retrouver les paysages bien rendus par l'artiste : les montagnes enneigées en hiver, arides en été, le village et ses spécificités culturelles, et la lamaserie avec l'imposteur. Oui, mais…



Oui, mais ça ne produit la même impression de lire un résumé expéditif, et d'accompagner cet enfant dans ces épreuves. Le scénariste se montre matois en commençant par une scène non prévue au programme : la chasse au yéti, une créature anthropomorphe issue du folklore local. Le lecteur se retrouve sur ses gardes car il ne sait littéralement pas quelle valeur accorder à ce monstre. S'agit-il juste de mettre en œuvre une légende qui fournit ainsi un opposant bien pratique ? Faut-il y voir une licence artistique pour faire s'incarner la part d'animal de l'être humain ? Est-ce un raccourci intellectuel pour faire plus couleur locale ? Quoi qu'il en soit, les pages sont magnifiques. L'artiste rend la sensation visuelle de la neige et de la glace, tout en conservant la profondeur de champ, les différents plans et le relief, montrant ainsi clairement et de manière plausible, ce que commentent les personnages. Il représente avec exactitude la carabine. Cette séquence d'ouverture prouve, si besoin était, au lecteur que savoir ce qui va se passer n'est pas la même chose que le vivre, ou au moins le ressentir.


Cela n'empêche pas d'avoir les scènes attendues comme l'entraînement de Gabriel par le moine Tzu. Là aussi ce qui fait la différence, c'est la réalité de l'implication du dessinateur pour rendre la scène concrète et particulière. Un tout jeune enfant qui apprend à monter à cheval, puis un jeune adolescent qui réalise des prouesses en tant que cavalier, puis en combat à main nue. D'un côté, le scénariste pousse un peu le bouchon juste au-delà du réalisme pour bien rappeler qu'il s'agit d'un destin exceptionnel, que son héros est un être exceptionnel. De l'autre côté, le dessinateur ancre sa narration dans le naturalisme : la taille de l'enfant et sa morphologie, le poulain et son harnachement, la dureté des pierres et des cailloux, le langage corporel de l'enfant bien distinct de celui de l'adulte. L'affrontement physique contre les quatre autres adolescents se déroule dans une prise de vue qui permet au lecteur de suivre l'enchainement des mouvements, de voir l'intelligence de la succession de coups portés par Gabriel, la douleur physique de ses opposants quand ils percutent le sol, et de même quand Tzu se sert de l'élan de son élève pour l'envoyer balader.



L'implication et l'investissement des auteurs fait toute la différence entre une narration allant de poncifs en conventions, et un récit entraînant et divertissant qui implique le lecteur. Ce dernier en vient à regretter de ne pas assister plus longuement à l'entrainement de Gabriel. Mais le temps est venu pour Jodorowsky de rappeler qu'il y a d'autres personnages, dans une séquence de 5 pages. Gaylong se présente au lama Migmar pour réclamer le nouveau disciple pour son maître Bön. La scène de foule est prenante et Petit Jésus semble toujours autant souffrir d'une case en moins avec ses gestes désordonnés et imprévisibles. Puis Gaylong rapporte l'infortuné garçon ainsi désigné à son maître et le récit reprend une fibre ésotérique. Le lecteur éprouve la sensation de se trouver dans le temple abandonné et en piteux état de Bön, et il réprime un mouvement de recul en voyant l'intensité de la ferveur qui anime cet individu pour la déité Yamantaka. Ce deuxième tome est lui aussi découpé en quatre chapitres, comme le précédent, avec comme titres : La doctrine, le maître et le disciple, Les crapauds dans le temple, Solitude dans la fête, Tu seras le roi des aigles. Chaque chapitre recèle plusieurs surprises scénaristiques et le lecteur prend un grand plaisir à une narration visuelle fluide et des images régulièrement surprenantes : des pics de montagne rocailleux partiellement enneigés, la carabine Winchester 94 représentée avec précision, la cérémonie de la prophétie au village, la progression harassante du jeune Gabriel vers une lamaserie, etc. De manière discrète et élégante, Georges Bess joue avec les couleurs, glissant imperceptiblement du naturalisme vers l'expressionnisme à certains moments, pour des cases saisissantes, ajoutant à l'étrangeté d'un instant. Par exemple, planche 34, il applique des nuances de violet pâle dans une case se déroulant en pleine journée, et il reprend ces nuances dans la case inférieure en pleine nuit pour un effet de continuité émotionnelle très réussi.


C'est également annoncé dans le titre : Gabriel Marpa va devenir un lama, et en plus il n'est pas issu du peuple tibétain, mais c'est un européen blanc. Cela peut paraître étrange cette forme d'appropriation culturelle, mais d'un autre côté, c'est sûr qu'il va souffrir pour en arriver là. Et d'ailleurs pour en arriver où ? Les astrologues lui promettent un grand destin, mais en attendant le scénariste le fait souffrir et peut-être même halluciner. La quête spirituelle de Gabriel lui est imposée et elle débute par la mort de ses parents, se poursuit par un entraînement avec une discipline rigoureuse dès le plus jeune âge, et des châtiments corporels. L'auteur met en avant qu'il faut souffrir pour grandir, savoir s'impliquer de tout son être, recevoir des coups physiques, continuer malgré les coups du sort, accepter de tout sacrifier volontairement ou non. Comme dans le premier tome, il apparaît deux personnages disposant de capacités surnaturelles que le lecteur peut choisir de prendre au premier degré comme des superpouvoirs dans un divertissement, ou comme des métaphores d'un éveil spirituel qui n'est pas entièrement explicité, et dont les tenants de la foi ne sont pas exposés.


Alejandro Jodorowsky et Georges Bess relèvent le pari d'annoncer au lecteur le déroulé de leur récit en avance, et ils parviennent à le surprendre avec une narration sortant des clichés prêts à l'emploi, que ce soit pour l'intrigue, ou pour les images.