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mardi 15 février 2022

Le Lama blanc, tome 4 : La Quatrième Voix

Prie ! C'est un ordre !


Ce tome fait suite à Le Lama blanc, tome 3 : Les trois oreilles (1989) qu'il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome. La parution initiale de celui-ci date de 1991. Il comporte 46 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs.


Dans la lamaserie, le lama Migmar est dans une colère noire. Il traite les moines de singes sans cervelle. Il leur crie dessus qu'un espion s'est infiltré dans cette lamaserie, et tant qu'ils se tairont, leur silence fera d'eux des complices. Il ordonne que les parois soient sondées, pouce par pouce, qu'il en aille de même pour le moindre recoin des cellules. Il va faire briser les statues, les reliques, les ustensiles, leur volonté, leur crâne, leur foi. Ils vont réduire en poussière cette absurde loyauté. À l'intérieur de la grande statue du bouddha, Gabriel, Dondup et Tzu observent la scène. Le moinillon se sent agressé par l'aura du lama et de ses sbires qui sont répugnantes, alors que celle de ses maîtres est merveilleuse. Ces derniers lui expliquent qu'il doit se familiariser à ces auras pour apprendre à connaître l'ennemi, et que, quand on ouvre la troisième oreille, ce qui assaille en premier, c'est l'agression de l'homme non évolué et la décadence du monde. S'il souhaite l'améliorer, il faut qu'il commence par s'améliorer lui-même car il est une parcelle de ce monde.



Dondup et Tzu emmènent Gabriel par des souterrains, à l'intérieur de la montagne. Ils débouchent dans une grande caverne souterraine, au milieu de laquelle se trouve un cristal parfaitement taillé de deux mètres de haut, avec huit cercueils de pierre disposés en étoile. C'est autour de ce cristal sacré que les anciens se réunissaient afin de franchir la porte de la mort. Dondup explique à Gabriel que tant qu'il ne l'aura pas franchie à son tour il ignorera qu'il n'existe aucune limite ni dans l'espace, ni dans le temps. Au contraire, s'il sait s'abstraire de son corps, alors il pourra se rendre où il voudra, plus vite que la lumière, plus vite que la pensée. Rien ni personne ne pourra le détruire. La mort n'existe pas. Les trois moines s'assoient dans la position du lotus et se mettent à méditer sous le regard du chat Lin-Fa. Bientôt, Dondup et Gabriel sont dans une transe profonde, et Tzu se relève pour les allonger dans un cercueil sur lequel il repose le couvercle. Le corps astral du garçon s'élève, retenu à son corps physique par une sorte de cordon ectoplasmique. Il est paniqué et appelle son maître : le corps astral de Dondup est juste à ses côtés et il le rassure. Le voyage peut commencer. Gabriel est grisé par la sensation absolue de liberté : volant à grande vitesse au-dessus des paysages, toujours relié par son cordon. Faute d'attention, il se fait attraper par une forme-pensée. Dondup le met en garde contre elles. Leurs noms sont multiples. Volonté de puissance, haine, colère, violence, envie, jalousie, désir de compétition, égoïsme, avidité, ignorance, paresse, vanité, ennui et mensonge… Vol, meurtre, cruauté, doute, orgueil, indifférence, concupiscence, sensualité… Tant d'autres encore, à l'infini…


À la fin du tome précédent, Gabriel Marpa a acquis un don de seconde vue (grâce à sa troisième oreille, sic) laissant supposer qu'il est alors en pleine possession de ses capacités extraordinaires de Lama Blanc, et qu'il va pouvoir prendre un rôle actif, plus de héros, dans le récit. Le lecteur se doutait alors bien que la route serait semée d'embûches puisque le récit n'en était qu'à sa moitié. Mais voilà : disposer de capacités extraordinaires ne signifie pas qu'on sait s'en servir. La route de l'apprentissage et donc de l'Éveil va encore être longue. Dans les deux premiers tiers de ce tome, le lecteur découvre ce à quoi il s'attend : une phase d'apprentissage, et une répression comme conséquence directe de deux faits. Le premier est que le grand lama Migmar a procédé à une forme d'usurpation de la place qu'il occupe, et la seconde découle directement de la présence de Chinois dans la lamaserie, fait évoqué dans le tome précédent. À nouveau, le lecteur doit garder à l'esprit qu'il s'agit d'un récit complet en 6 tomes, ce qui explique que certaines intrigues secondaires puissent être complètement absentes d'un tome : ici, en l'occurrence, la présence chinoise n'est pas évoquée, et il n'est question ni de Bön le nécromant, ni de son disciple Gaylong. Le scénariste a également décidé de mettre un terme au découpage en chapitre avec chacun un titre : il y a bien sûr plusieurs séquences, mais sans titre. En outre, il n'est plus question de cette ancienne civilisation qui aurait entreposé ses trésors et l'essentiel de son savoir, dans une immense grotte.



Depuis le premier tome, le lecteur a bien compris qu'il ne s'agit pas d'un récit historique, et que le scénariste a pris le parti de raconter l'histoire d'un jeune garçon blanc devenant un lama d'un niveau exceptionnel, mais pas le dalaï-lama, et pas celle d'un tibétain. Il a également pu constater que Jodorowsky s'autorise à utiliser des conventions de genre pour rendre visuels la spiritualité et l'éveil. Il n'est donc pas surpris de voir une représentation du voyage astral, l'esprit de l'individu capable de s'extraire de son enveloppe de chair pour parcourir librement le monde, sans interaction physique. L'artiste met en œuvre une imagerie usuelle avec la représentation des énergies spirituelles sous forme d'éléments visuels : d'abord des petites formes irrégulières allongeant figurant le rayon d'énergie ambiant, puis émanant de Dondup et Gabriel, puis sous la forme du corps nu des deux mêmes personnages dépourvu de pilosité, mais pas de cheveux, avec une sorte de trainée d'énergie reliant le corps astral au corps biologique, comme un cordon ombilical effectivement attaché au niveau du nombril. La manifestation de la première forme-pensée se matérialise comme une pieuvre géante astrale géante, et les suivantes sous d'autres formes du règne animal. Ce voyage dans les airs est également l'occasion de survoler de magnifiques paysages, montagnes et cours d'eau. Le lecteur remarque également à l'occasion de ce voyage astral, que l'artiste continue de mettre en œuvre une colorisation teintée d'expressionnisme. De prime abord, elle peut sembler naturaliste, mais dans la caverne où se trouve le cristal la scène baigne dans différentes nuances de vert, pour exprimer l'état d'esprit tourné vers la méditation. Par la suite, le lecteur observe que Bess joue sur le décalage ou le rapprochement des couleurs : la tenue des moines oscillant entre rouge et jaune, soit pour ressortir par rapport au sol jaune, soit au contraire pour s'y confondre, les soldats britanniques en rose jouant contre le vert des moines tibétains, Gabriel entièrement coloré en jaune pour marquer son malaise dans la maisonnée britannique, ou en rose soutenu pour montrer sa colère grandissante, en opposition au père William.


Dès la première planche, le lecteur peut se projeter dans cette histoire grâce aux dessins détaillés à la fois pour les décors et pour les personnages. Il se retrouve dans ce grand hall avec des draperies, les piliers, la statue monumentale du bouddha, et les nombreux moines assis en tailleur, en train de se faire admonester, avec quelques instruments de musique au premier plan. Puis il se retrouve dans la statue, entre les poutres et les parois. Il passe alors dans la caverne avec les roches bien délimitées, au contour particulier pour chacune, avec les cordes tendues décorées de chiffon, les crânes de buffle au premier plan, et les inscriptions sur les rochers : à nouveau un endroit représenté dans le détail avec un sens de la profondeur, tout le contraire d'une toile de fond générique. Par la suite, il éprouve la sensation de se tenir les pieds dans la fange aux côtés d'Atma et Pema, puis dans une demeure aménagée à la mode britannique, que ce soit pour la décoration ou pour l'ameublement, et enfin à une fête de village nocturne en extérieur. L'artiste montre les personnages en train d'habiter ces environnements, d'agir en fonction de leurs caractéristiques, de se déplacer en fonction de leur aménagement, de leurs dimensions, des obstacles.



Le lecteur familier du scénariste sait que le chemin qui mène à l'éveil est forcément douloureux, cruel et dramatique. Il se demande quelles épreuves Jodorowsky a réservé au pauvre Gabriel qui semble maintenant si puissant. Il y a donc la situation de sa mère et de sa tante, réduites en esclavage, puis ses mentors emmurés vivants, et sa propre obligation de prendre la fuite et de réintégrer la civilisation occidentale. Ce moment intervient dans la planche 30 et prend le lecteur complètement au dépourvu. L'auteur use d'une ellipse temporelle de dix ans et semble remettre en cause une grande partie du parcours réalisé par Gabriel. D'une manière presque aussi abrupte, il introduit une nouvelle volte-face dans la planche 37. Le lecteur comprend bien qu'il s'agit d'une phase quasi obligée, une rupture nécessaire à l'intrigue, mais elle reste très soudaine, en opposition avec le mode narratif des tomes précédents. Dans le même temps, il est également logique que Gabriel soit confronté à son héritage culturel occidental, qu'il soit mis face à un choix conscient une fois devenu adulte. Avec ce point de vue en tête, la dernière séquence d'une terrible intensité dramatique est tout aussi évidente : il doit aussi en passer par là pour devenir un adulte pleinement autonome, c’est-à-dire se confronter à la volonté de sa mère d'adoption, au conflit entre les valeurs de cette femme meurtrie et les siennes.


Le lecteur entame ce tome avec une idée assez claire des événements qui vont survenir : Gabriel va continuer son cheminement pour devenir le Lama Blanc, souffrir dans sa chair, et combattre des ennemis malveillants. Avec une sensation d'immersion toujours aussi prégnante grâce à une narration visuelle d'excellente facture, il se rend compte que le scénariste a une vision très claire du voyage du héros qui n'est pas aussi linéaire que la progression évoquée par les titres (premier pas, seconde vue, troisième oreille, quatrième voix) le laisse sous-entendre. Même s'il est un jeune prodige, Gabriel doit encore franchir bien des épreuves pour réaliser sa destinée.



lundi 20 septembre 2021

Mes mauvaises filles

Comment fait-on pour décider du moment de la mort de quelqu'un ?

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Zelba pour le scénario, les dessins, les couleurs, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 150 pages.

Au temps présent, l'esprit de la défunte Bri évoque le livre Chronique d'une mort annoncée, de Gabriel Garcia Marquez, se disant qu'elle n'en connaîtrait jamais la fin. Elle avait toujours bien aimé ce titre, bien avant qu'il ne rime avec sa propre fin de vie : maladie chronique avec mort assistée, c'est pas terrible comme titre. De toute façon, elle a toujours préféré les débuts aux fins, les bourgeons prometteurs aux fleurs fanées. Au début tout est beau, et si ça part, on peut rectifier le tir. Réussir sa fin est plus compliqué. Une vielle dame passe avec son chien et son arrosoir, devant la tombe de Bri, 11.9.1948 – 3.3.2006, alors qu'un rouge-gorge vient de se saisir d'un asticot et l'emmène à ses oisillons pour leur donner la becquée, dans le nid posé au creux d'une statue d'ange. La voix désincarnée poursuit sa réflexion : elle adore l'idée d'avoir donné la vie à celles qui allaient lui donner la mort. Dans l'allée menant à cette tombe, arrivent Ylva, la cadette de Bri, avec son mari Grishka et ses deux enfants Olga & Laslo. Ils viennent se recueillir sur la tombe de Bri, alors que Grishka essaye de faire promettre à sa femme qu'elle se conduira correctement pour la cérémonie de remariage de son père qui doit se dérouler le matin même.

Devant l'église, Liv, l'aînée de Bri, attend l'arrivée de sa sœur en compagnie d'Omi, une dame âgée, la belle-mère de Bri. Omi est une belle-mère à faire mentir les contes de fée : pas une once de méchanceté, par l'ombre d'une jalousie mal placée, Bri l'appelait maman. Liv est divorcée d'un homme qui voulait faire d'elle une jolie plante verte posée dans la cuisine. Ça a tenu quelques années parce que Liv et sa mère ont une faiblesse : se laisser entretenir tout en rêvant d'indépendance. Paradoxal en effet. Depuis Liv s'est réveillée, a repris son travail de kinésithérapeute et a claqué la porte. Devant l'église, une amie de la famille s'approche de Liv et lui parle de l'état de la tombe de sa mère. Au cimetière, Ylva est au bord des larmes, alors que le soliloque de Bri reprend, se disant que ce ne sont pas les vivants qui manquent aux morts mais le contraire, qu'elle avait apprécié que son hépatologue ait plus d'humour que ses collègues en pneumologie pour lui annoncer son diagnostic quant à l'hépatite C et l'état de ses poumons. Sylva prend une petite fleur sur la tombe de sa mère et la met dans ses cheveux, puis il est temps de se rendre à la cérémonie de re-mariage. Elle est accueillie avec soulagement par sa sœur, avec des remarques sans filtre par Omi qui lui demande ce qu'elle a fait avec ses cheveux, et pourquoi elle est sortie en chemise de nuit. Elle est surprise qu'on n'est jamais appris à Ylva que lors d'un mariage, seule la mariée s'habille en blanc. Puis elle demande si la naissance est pour bientôt : elle a perdu la mémoire concernant la venue au monde de Laslo il y a deux mois.


Le début de cette bande dessinée s'avère un peu étrange. Un titre qui dénigre les filles d'une mère, et une très belle utilisation du vernis sélectif pour le spectre de la mère. Une scène d'introduction dans un cimetière pour évoquer un (re)mariage et une voix désincarnée : celle de la défunte. Dans le même temps, l'oiseau donnant la becquée à ses oisillons est d'un naturalisme remarquable, et la mise en couleurs est extraordinaire, évoquant la technique de la couleur directe complétant harmonieusement les formes détourées avec un trait encré. Les décors sont représentés avec un précision et texture, un bon niveau descriptif, et les traits de visage des êtres humains sont un peu appuyés ce qui les rend plus expressifs et plus vivants, avec là encore un bon niveau de détails, ce qui ne crée pas de solution de continuité avec l'environnement dans lequel ils évoluent. Le lecteur est pris au dépourvu par la franchise d'Ylva et son humour, ainsi que par Omi et ses absences de mémoire. Cette scène au présent est en couleurs, et le récit passe en noir & blanc avec des nuances de gris pour le passé. Le lecteur est vite séduit par le naturel d'Ylva, de son mari, de ses enfants, de sa sœur Liv, ressentant la chaleur humaine des relations familiales, la banalité et le caractère unique de cette famille, appréciant les commentaires de la défunte, présentant les unes et les autres, avec un regard aimant assorti de quelques pointes d'humour.

Rapidement, le lecteur se demande si c'est un récit autobiographique ou une autofiction, s'il doit voir Zelba dans le personnage d'Ylva, évoquant le souvenir de sa propre mère, ou s'il s'agit d'une reconstruction. Dès le début, il se rend compte que cette interrogation passe en arrière-plan grâce à l'authenticité des émotions. La direction d'actrices et aussi des acteurs, est remarquable, d'une rare justesse et finalement peu importe s'il s'agit d'une reconstitution authentique ou d'un roman, car la justesse des personnages et de leur propos atteste de la véracité du vécu. Cette question perd tout son intérêt au bout de quelques pages. En fait cela permet de créer une petite distance salutaire, sans diminuer en rien l'impact émotionnel de la narration. Faire parler la mère défunte est un dispositif narratif assez gonflé : un enfant devenu adulte qui imagine les pensées de sa mère, une autre adulte plus âgée avec une expérience de vie différente, ne serait-ce que pour la maladie, et le décalage d'époque. C'est tout à l'honneur de l'autrice de réussir ce pari, de faire ainsi s'incarner l'esprit de la défunte, la rendant plus présente, plus personnifiée y compris dans la phase où elle n'est plus qu'un corps sans conscience.


Le lecteur suit donc bien volontiers les deux sœurs pendant la cérémonie et le repas, se sentant un invité à sa place, ayant loisir de faire connaissance avec les uns et avec les autres, et pouvant regarder autour de lui grâce aux dessins. Puis le récit revient en 2006, alors que Bri vient d'être hospitalisée dans le coma à 57 ans. La narration visuelle reste douce et concrète, sans prendre en otage les émotions du lecteur, sans virer au mélodrame, tout en montrant bien l'état de santé de Bri. Alors que Liv s'occupe des formalités matérielles, Ylva prend le train depuis la France pour la rejoindre à l'hôpital en Allemagne. En noir & blanc avec des nuances de gris, le récit raconte alors les heures qui suivent, entrecoupées de quelques souvenirs qui sont en couleurs. Parmi ces souvenirs : Bri expliquant à ses filles qu'elle ne veut pas finir branchée 24 heures sur 24 à une machine, Bri rencontrant un autre homme après son divorce, Ylva et Liv se racontant chacune d'un souvenir avec leur mère.

Pour autant, il ne s'agit pas d'un récit lisse ou d'un long fleuve tranquille. En page 8, le lecteur est pris au dépourvu par une simple phrase : j'adore l'idée d'avoir donné la vie à celles qui vont me donner la mort. Avant de découvrir le contexte de l'acte de mort assistée, cette phrase semble relever d'une forme de cruauté. Après avoir fait la connaissance d'Omi et de ses pertes de mémoire, le lecteur tombe sur une petite phrase d'une rare honnêteté sur les femmes entretenues rêvant d'indépendance, qui semble même sévère au regard des personnages qu'il voit évoluer. Il apprécie également la finesse avec laquelle l'autrice met en scène la manière dont la nouvelle épouse se heurte à la connivence existant entre le père et ses filles, issue d'années de vie de famille. Il n'y a pas de volonté de se montrer désagréable, juste les habitudes communes. Il se crée progressivement une familiarité et une réelle intimité entre lui et les deux sœurs même s'il ne sait pas tout de leur vie. Il est donc émotionnellement impliqué et en pleine empathie quand elles s'assoient dans le cabinet du docteur Keller à l'hôpital. Il explique posément les règles de l'assistance au décès, rendant concret le processus. En sortant de la pièce, Ylva fait remarquer que les tâches à accomplir incombe à l'aînée, que c'est elle qui va commettre le matricide. Le lecteur se souvient de la petite phrase sur celles qui vont donner la mort, et toute l'ampleur de cette transgression s'impose à lui. Les heures se passent jusqu'à l'heure programmée et il faut passer à l'acte. À nouveau, l'autrice reste à un niveau pragmatique, avec une narration visuelle tout en retenue, sans mélodramatisation, et le lecteur se retrouve ainsi à se projeter dans la situation, ressentant son propre désarroi si c'était à lui de le faire. La mort se produit aux deux tiers de la bande dessinée, et la vie continue.


Sans effet de manche ou d'exagération tire-larme, Zelba a placé le lecteur devant ce choix et cet acte. La douceur et la prévenance de la narration visuelle n'occultent en rien l'ampleur de la transgression que constitue l'acte de donner la mort, de mettre fin à une vie. Il y a à la fois l'énormité pour les filles de devoir tuer leur mère, à la fois le processus d'agonie une fois l'acte commis, à la fois le jugement de certaines personnes dans l'entourage. S'il arrive avec ses propres convictions déjà établies, il est vraisemblable que cette histoire ne le fera pas changer d'avis qu'il soit farouchement opposé à l'assistance au décès, ou au contraire déjà convaincu de son bien-fondé. S'il ne s'est jamais posé la question, ce témoignage lui permet de prendre toute la mesure du tabou de tuer, de cette valeur de la société qui est de préserver la vie à tout prix, et de l'énormité transgressive qu'il y a à aller contre cette valeur fondamentale implicite dans tellement de facettes des sociétés humaines. Zelba en rajoute une couche dans la postface, en 7 pages de bande dessinée. Elle évoque la fin de vie de Vincent Lambert (1976-2019) dont un accident de la route a mis fin à l'existence consciente en 2008. Le lecteur peut voir l'autrice, son mari et une invitée se réjouirent de la mort de Vincent Lambert, à nouveau une réaction éminemment transgressive. Elle met ainsi clairement en scène ses propres convictions, et les explique, tout en laissant le lecteur libre de sa propre opinion.

Le lecteur part pour une bande dessinée dont il sait qu'elle ne sera pas forcément facile au vu de son thème. Il a tout faux : la lecture est très agréable, à la fois pour la narration visuelle détaillée et vivante, organique et naturelle, à la fois grâce à l'humour d'Ylva et de sa mère. Le registre naturaliste se tient à l'écart de toute tentation mélodramatique, et l'autrice l'utilise à merveille pour que le lecteur puisse ressentir cette expérience humaine de devoir donner la mort à un proche. Il n'y a pas de leçon de morale ou même de prosélytisme : c'est une expérience de vie relatée avec une honnêteté extraordinaire, permettant de comprendre et de ressentir le choix des filles de Bri, à la fois pour leur mère, à la fois dans les différentes facettes de cet acte transgressif au regard de la valeur donnée à la vie humaine dans la société. Une réussite exceptionnelle.