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mardi 2 septembre 2025

Les folles anecdotes de l'Histoire T02 Mystères ou arnaques ?

J’ai vu des épisodes de Scooby-Doo plus crédibles.


Il s’agit d’une anthologie relative à des mystères qui nourrissent la culture populaire. Son édition originale date de 2025. Il comprend dix récits, tous écrits par Julien Hervieux, chacun illustré par un artiste différent : Richard Guérineau, Ronan Toulhoat, Pierre Alary, Aimée de Jongh, Lucy Mazel, Éric Maltaite, Siamh, Sylvain Repos, Jocelyn Joret, Javi Rey. La colorisation a été réalisée par les artistes eux-mêmes, sauf Toulhoat avec une mise en couleurs de Raphaël Bauduin, et Siamh avec une colorisation de Hosmane Benahmed. Il comporte cinquante-et-une pages de bande dessinée.


Un peu d’esprit, une aventure des sœurs Fox, dessins de Richard Guérineau, six pages. Hydesville, état de New York en 1848 : les sœurs Fox, Kate & Maggie, sont couchées dans leur lit, dans la même chambre à l’étage. Elles ne dorment ni l’une, ni l’autre. Elles décident de jouer un petit peu : Maggie sort une pomme d’un tiroir de sa commode, et l’attache à une ficelle. Puis elle jette la pomme contre le mur et la laisse rebondir par terre. Au rez-de-chaussée, dans leur chambre, madame Fox se réveille au son des bruits, et elle réveille son mari pour savoir ce qu’il en pense. Ce dernier suppose que ça doit être les filles qui font le bazar. La mère monte à l’étage, et demande à ses filles si ce sont elles qui tapent. Bien évidemment, elles répondent que non : la maman en conclut que si ce n’est pas elles, alors c’est un fantôme, et elle annonce à son mari que la maison est hantée. Maggie trouve que leur mystification a un peu trop bien marché. La mère invite des voisins à venir constater le phénomène dans sa maison : un peu contrainte par le risque d’être découvertes, les filles recommencent, et les voisins sont convaincus. Finalement, Leah, la sœur aînée de Maggie et Kate, rentre à la maison. Elle comprend tout de suite qui fait les bruits, et elle décide que ses sœurs doivent continuer : si des gens y croient, elles vont se faire du pognon !



Des fantômes dans la jungle, dessins de Ronan Toulhoat, cinq pages. Un détachement militaire Viêt-Cong avance dans la jungle. Soudain, ils entendant des hurlements, et ils se mettent à fuir, convaincus qu’il s’agit de fantômes. Un peu plus tard, dans son bureau, un commandant s’adresse au détective Nguyen : C’est la cinquième patrouille qui fuit face à des fantômes, ça ne peut plus durer, c’est pourquoi il a besoin des services de son interlocuteur. Il continue : si les Américains ont découvert un moyen de ressusciter les morts, il doit mettre la main dessus. Enthousiaste, Nguyen, répond qu’il trouvera, car il est détective communiste ! Répondant à la question du gradé, il explique que ça veut dire qu’il partage tout, surtout quand il n’a rien. Contraint et forcé, il se rend sur le terrain pour enquêter. Dans la jungle, il tombe sur une équipe de soldats américains trimballant une sono diffusant des messages de propagande, et utilisant une grenade au phosphore pour obtenir un effet de lumière spectrale. Il se montre à eux et réussi à se faire passer pour un Américain. Les soldats lui expliquent qu’ils font de la guerre psychologique, c’est l’opération Wandering Souls, une super idée de leur armée avec Hollywood.


Le scénariste reprend le principe d’une anthologie de dix anecdotes, chacune illustrée par un artiste différent, comme il l‘avait fait pour le tome consacré au sport : Plus vite, plus haut, plus sport (2024). Le programme est très alléchant car il aborde des mystères qui ont durablement façonné la culture populaire, en particulier le spiritisme à la fin du dix-neuvième siècle (Victor Hugo, ou ici Sir Arthur Conan Doyle), la légende du Bigfoot (sorte de cousin américain du Yéti), les agroglyphes (cercles de culture), la malédiction pesant sur les tombes des pharaons (référencée par exemple au début de l’album de Tintin : Les sept boules de cristal, 1948), le monstre du Loch Ness, ou encore les recherches sur les capacités parapsychiques conduites pendant la guerre froide. Du fait de leur date d’écriture, ces récits présentent deux propriétés. Le scénariste évoque ces mystères des décennies après leur survenance, et avec le recul des explications qui les ont levés. Du coup, le lecteur éprouve une grande satisfaction à savoir ce qu’il est. Alors finalement, le spiritisme, c’est vrai ou c’est pas vrai ? Qui a tracé ces agroglyphes ? Les tombes des pharaons étaient-elles piégées ? Le monstre du Loch Ness, il existe, ou il y a une chance qu’il existe ? Deuxième conséquence de ce recul amené par les décennies passées : le scénariste peut exercer son ironie et décocher ses sarcasmes en toute connaissance de cause, sans retenue ni pitié.



Le lecteur peut éprouver un moment d’appréhension à l’idée de plonger dans des reportages à la forme un peu académique, tout en exposition, avec des images qui viennent laborieusement illustrer un texte contenant déjà toutes les informations. C’est sous-estimer le savoir-faire du scénariste. Il imagine à chaque fois un mode différent pour rendre vivante chaque situation. Ainsi le lecteur peut voir les sœurs jouer avec la pomme dans leur chambre, puis le détective (communiste) Nguyen se rendre dans la jungle, différentes personnes confrontées à une apparition de Bigfoot, des agriculteurs découvrir des agroglyphes et des scientifiques les examiner, etc. Pour chaque chapitre, il va ajouter un autre dispositif narratif augmentant sa profondeur de champ : pour la première histoire il s’agit de l’engouement du public pour le spiritisme, pour la seconde de soldats miniatures déménageant les décors des cases, pour la troisième la bêtise de ceux qui veulent croire, etc. Ainsi chaque histoire bénéficie de dispositifs narratifs spécifiques et différents pour une saveur particulière, rendue encore plus unique par le changement de dessinateurs.


Chaque artiste doit réaliser une reconstitution historique dans ses pages : la seconde moitié du dix-neuvième siècle aux États-Unis pour les sœurs Fox, la guerre du Vietnam pour les fantômes de la jungle, différentes époques au XIXe et XXe siècle dans de grandes chaînes de montagnes aux États-Unis, des grands champs de blé, un sous-marin, le sarcophage de Toutankhamon, un lac en Écosse, un laboratoire d’essais parapsychiques en U.R.S.S. Tous s’attachent à l’exactitude des tenues vestimentaires, certains sont plus motivés par les décors en extérieur, d’autres par les aménagements intérieurs, tous investissent du temps pour montrer chaque lieu, sans s’économiser sur les décors. En fonction de ses goûts, le lecteur pourra être plus sensible à l’expressivité des sœurs Fox dessinées par Guérineau, à la mise en scène presque claustrophobe de Toulhoat, aux personnages irradiant littéralement de bêtise d’Alary, à l’exaspération de l’extraterrestre de De Jongh, à la gêne croissante d’Elsie Wright et sa cousine Frances Griffiths par Mazel, à la tête des harengs par Maltaite, à la clarté des dessins de Siamh, à la formidable mauvaise foi des personnes concernées par Repos, à la sensation de grande forêt par Joret, au vrai enthousiasme des chercheurs par Rey.



Bien évidemment, les artistes participent également à la composante comique, chacun à leur manière, avec des dispositifs différents. Impossible de résister aux dollars dans les yeux de Leah Fox, aux soldats déménageurs de décor dans les cases, aux messages provocateurs des agroglyphes, au Yellow Submarine dans la collection de photographies de sous-marins, à Nessie en train de lire Dragon Ball d’Akira Toriyama (mélange d’absurde et d’anachronisme), etc. Avec le recul des démystifications, le scénariste s’en donne à cœur joie pour brocarder la crédulité des uns et des autres, de tous ceux qui veulent voir et croire (et peut-être même dans l’ordre inverse). Ainsi dans le canular de Bigfoot, il conclut son histoire par le recours d’un protagoniste à l’argument le plus puissant que la Terre ait jamais porté : Patterson était trop bête pour monter un coup pareil. Et le narrateur omniscient commente : Comme quoi, les enfants, plus un individu est bête, plus ce qu’il raconte est crédible. Terminant sur la sentence : Ça explique bien des choses sur l’état du monde.


Comme à son habitude, le scénariste se montre sarcastique et moqueur, sans méchanceté. Au fil des arnaques (oui, il n’y a que des arnaques), il met en lumière les mécanismes qui ont fait que le mystère a pris. Il y a régulièrement des individus qui veulent croire : sous l’emprise du biais de confirmation, ils argumentent tant et si bien qu’ils en viendraient à convaincre la personne à l’origine de la supercherie. L’appât du gain peut s’avérer une bonne motivation pour entretenir un mystère éventé : le tourisme autour du Loch Ness. Le simple plaisir de faire tourner en bourrique, ou en ridicule, des experts, par exemple avec les agroglyphes. Le risque du ridicule, qui ne tue plus mais quand même… impossible de ne pas prendre aux sérieux les Russes menant des recherches sur les pouvoirs parapsychiques… si jamais ça existait… Et aussi l’absence totale de scrupule et de toute déontologie pour la malédiction des tombes des pharaons fabriquée sciemment de toute pièce. Sans oublier la bêtise humaine, ça vaut le coup de le rappeler. Le lecteur lit avec plaisir chaque page de texte venant compléter le chapitre de bande dessinée, pour en savoir plus sur un autre aspect de l’histoire. Il remarque aussi que l’auteur de la série Le petit théâtre des opérations case deux histoires de guerre.


Le lecteur peut nourrir un a priori négatif pour ce genre d’anthologie : vite faite, autant pour le scénario que pour les dessins. Il lui suffit de lire le premier chapitre, ou de reconnaître les noms des créateurs impliqués pour être rassuré. Les auteurs passent en revue dix mystères célèbres, et mettent en scène les principaux acteurs, avec une solide reconstitution historique, et une bonne dose d’humour. Le lecteur en sort avec le sourire aux lèvres, les pendules remises à l’heure sur ces arnaques, et une meilleure compréhension des mécanismes qui mènent à la réussite de ces supercheries.



lundi 4 novembre 2024

Lefranc T27 L'homme-oiseau

Les hommes de conviction sont rarement appréciés par les esprits chagrins.


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 26 - Mission Antarctique (2015, par François Corteggiani & Christophe Alvès) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2016. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Novembre 1959, dans le Pacifique Sud, à plusieurs milliers de kilomètres des côtes chiliennes… L’Arturo Prat, un petit cargo en provenance de Valparaiso, fait route vers l’île de Pâques… Le cargo, transformé en navire scientifique, a été affrété par Antoine Lasalle, un archéologue français qui se rend à Rapa Nui pour une campagne de fouilles. Lefranc a rejoint l’expédition à la demande son amie Julie Lasalle. La jeune ethnologue accompagne son père pour étudier la civilisation des Pascuans et le journaliste entend bien profiter de l’opportunité pour faire un reportage sur cette ile fascinante. Après avoir demandé à Antoine Lassalle où elle se trouve, Guy Lefranc se dirige vers le pont arrière pour aller retrouver sa fille Julie. Elle est confortablement installée dans une chilienne, lisant l’ouvrage de Thor Heyerdahl qui est la plus récente publication scientifique consacrée à l’île de Pâques. Elle en recommande la lecture au journaliste. Ce dernier lui fait observer que Heyerdahl n’est ni un archéologue, ni un ethnologue, et ses travaux sont largement contestés. Elle balaye ces objections d’une remarque : Les hommes de conviction sont rarement appréciés par les esprits chagrins.



Au même moment, au Grand Hotel Bolivar à Lima, monsieur Di Marco accueille monsieur Zhang qui trouve que son interlocuteur ne se refuse rien, car il a pris la suite la plus chère de l’hôtel. Il ajoute que dans son pays les hommes se battent par conviction, pas pour de l’argent. Zhang ouvre sa mallette qui est pleine de billets de banque. Il en sort également un dossier intitulé : Novembre 1987, Spoutnik II, Laïka. Di Marco indique que tout est en place : il a acheté le navire et recruté les hommes. Zhang indique que de son côté, son gouvernement a retourné ou gagné à leur cause, tous les scientifiques indispensables à la réussite du plan. Di Marco propose de trinquer, il lève son verre à la réussite de leur entreprise. Un crépuscule adoucit la lumière de l’île de Pâques. Longeant les falaises escarpées de la côte nord, un cavalier flanqué d’une mule chevauche vers l’est. Il s’arrête devant un moai, et descend de sa monture. Il prend une lampe et dirige vers un rocher qu’il fait glisser. Il va prendre les fagots chargés sur le dos de la mule, et il descend dans la caverne, celle-ci présentant une ouverture vers l’océan. Un quart d’heure plus tard, un Pascuan arrive à la hauteur du cheval et de la mule. Il calme le cheval, et il entend un craquement dans son dos.


La couverture promet une aventure sur l’île de Pâques, et la chute d’une comète, ou d’un autre objet céleste, venant se confondre avec le mythe de l’homme-oiseau. Pour son deuxième album de la série (après Lefranc T25 Cuba libre, 2014), le scénariste reste fidèle au principe d’envoyer le reporter dans un endroit éloigné du monde, et de le confronter à un mystère qui pourrait contenir une part d’anticipation ou de surnaturel. Enfin, pour cette deuxième caractéristique, surtout sur la couverture. Le lecteur s’est préparé à une narration dense, aussi bien en phylactères qu’en nombre de cases par page… et c’est bien le cas. Pour autant, les auteurs ont conscience de cette caractéristique intrinsèque de la série, et ils ménagent quelques planches comprenant moins d’une demi-douzaine de cellules de texte ou de dialogues, à commencer par la planche trois avec un seul cartouche. Le lecteur s’attend également à un exposé sur l’île de Pâques, avec les connaissances de l’époque, c’est-à-dire des années 1950. Dès la première page, le scénariste utilise le terme consacré de Rapa Nui pour désigner cette île, et le livre de Thor Heyerdahl (1914-2002, anthropologue, archéologue et navigateur norvégien) que Julie Lassalle tient dans ses mains est certainement Aku-Aku, Le secret de l'île de Pâques (1958). Par la suite, il emploie le terme de Pascuan, et il évoque les Aku Aku, il désigne plusieurs moais par le nom qui leur a été donné pour les identifier, et il explique le mode de gouvernance mis en place. En page sept, Antoine Lassalle effectue un bref rappel historique sur la découverte de l’île, d’abord par les Hollandais, puis par les Espagnols, et enfin l’arrivée de La Pérouse en 1786 lors de sa circumnavigation. Le récit se trouve ancré dans la réalité historique de l’île à cette époque. En page treize, Lucie Lassalle évoque très rapidement le mythe de l’homme-oiseau : Jadis, les Pascuans plongeaient de la falaise dans les eaux infestées de requins pour parcourir à la nage les deux kilomètres qui les séparaient de Motu Nui. Le guerrier qui réussissait l’exploite de ramener le premier œuf de sterne pondu dans l’année devenait pour un an, le nouvel homme-oiseau, c’est-à-dire le représentant sur Terre du Dieu Make Make.



Comme dans d’autres albums, Guy Lefranc se trouve au milieu d’une situation complexe, dans laquelle il va jouer un rôle déterminant, accomplissant des actes de bravoure, sans pour autant être de toutes les séquences, sans sauver tout le monde par des actes téméraires et spectaculaires. Il apparaît comme un jeune homme, entre vingt-cinq et trente ans, respecté par les personnes de son entourage, sans être meilleur que tout le monde, ne possédant pas de sens de l’humour. Le scénariste le place dans une expédition comprenant des scientifiques de haut niveau auxquels il fait confiance. Au cours de cette aventure, il n’hésite pas à plonger tout habillé dans l’océan pour sauver un homme à la mer, à convaincre le père Sebastian de l’accompagner sur le site de la météorite, à tenir tête au commandant Arnaldo Curti (ce qui lui vaut d’être emprisonné), à passer cinq pages les mains attachées dans le dos, et enfin à empêcher un mercenaire d’abattre un pilote. Il est représenté comme un jeune homme bien bâti, avec une constitution normale, sans musculature de culturiste ou même d’’athlète de haut niveau, un visage sérieux qui ne sourit que très rarement, des gestes assurés, vifs quand l’action le justifie. Il porte des vêtements simples, les mêmes du début à la fin : un pantalon de toile, des bottes (ce qui est adapté au terrain), un polo rouge et une veste kaki. Il est animé par des valeurs morales comme l’honnêteté, la vérité, un sens de la justice et un réflexe de protéger les plus faibles. Cela fait de lui à la fois un héros dans le sens noble du terme, à la fois un personnage un peu lisse, avec un comportement adulte dépourvu de naïveté ou d’altruisme trop élevé pour être crédible.


Les autres personnages présentent le même aspect ordinaire : des corps normaux, des tenues banales ou adaptées à leur fonction (la robe du prêtre, l’uniforme du commandant, les tenues noires des commandos). Ils se comportent essentiellement conformément à leur fonction, sans d’autre trait de caractère marqué. Deux exceptions : Julie Lassalle qui fait montre d’une pointe d’ironie, Axel Borg animé par son intérêt personnel et l’appât du gain, avec une animosité marquée contre Lefranc. La narration s’inscrit donc dans un registre réaliste qui rend très plausible ce qui est raconté. Le lecteur observe les cases avec l’assurance qu’elles montrent les choses avec un souci d’authenticité. Il prend le temps de détailler les vêtements des Pascuans, le navire affrété pour la recherche, les quelques bâtiments de l’île de Pâques, les lits de camp, le matériel militaire, etc. Il note que dans ce tome le dessinateur n’a que peu de véhicules à représenter : une Jeep et des motos (que Lefranc n’enfourche que le temps d’une unique case) ce qui rompt un peu avec l’une des composantes de la série. Et bien sûr : les représentations de Rapa Nui, des moais, des formations rocheuses. Il apprécie que le regard des statues soit bien tourné vers l’intérieur de l’île, comme dans la réalité.



Le lecteur s’immerge avec plaisir dans cette narration consistante, sans être pesante, se projetant dans cette région du globe qu’il ne visitera peut-être jamais, suivant les différentes péripéties allant de l’installation du camp des chercheurs jusqu’à un affrontement contre un commando ayant débarqué clandestinement sur l’île de Pâques. La narration visuelle reprend les caractéristiques de celle de Jacques Martin : une ligne claire avec quelques éléments supplémentaires comme de petits traits de texture et de très discrets dégradés dans la mise en couleurs, une moyenne de neuf ou dix cases par page, et une approche descriptive et réaliste qui ancre l’histoire dans un réel plausible. Le scénariste a construit une intrigue qui entremêle plusieurs intérêts (l’expédition d’Antoine Lassalle, les traditions des Pascuans, la représentation du gouvernement chilien, un commando financé par des puissances étrangères), inscrite dans le contexte géopolitique de l’époque (c’est-à-dire la guerre froide et la course à l’espace). En trame de fond, se trouvent plusieurs thèmes comme les expéditions européennes pour découvrir et comprendre le monde (celle du norvégien Thor Heyerdahl, celle de Lassalle), une population locale (les Pascuans) administrée par un pays d’une autre culture (le Chili), les opérations tenues secrètes pour raison d’état. Le narrateur omniscient fait observer dans la dernière page que les Russes (une forme de dictature à l’époque) ne communiquent que sur les missions réussies, jamais sur les échecs. En finissant la dernière page, le lecteur éprouve un sentiment fugace de regret que la culture de Rapa Nui n’ait pas été plus développée, que ce soient les moais ou le mythe de l’homme-oiseau.


Promesse tenue d’une nouvelle aventure de Guy Lefranc dans un endroit exotique, dans une situation complexe et adulte, modelée par le contexte historique et géopolitique. Le lecteur savoure la narration visuelle minutieuse et référencée pour une reconstitution historique authentique. Il se projette sur Rapa Nui (l’île de Pâques) et ces étonnantes statues, pris dans les intérêts de la course aux étoiles. Quelques jours très mouvementés.



mardi 14 novembre 2023

Bleu à la lumière du jour

Car il n’est rien de caché dans le monde, nul grand secret à découvrir.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre d’une certaine manière, mettant en scène une variation d’un personnage récurrent chez l’auteur d’une autre manière. Sa publication initiale date de 2023 pour la version française. Il a été réalisé par Borja González pour le scénario, les dessins et les aplats de couleur. La traduction de l’espagnol a été réalisée par Christilla Vasserot. Il comprend cent-soixante-seize planches de bande dessinée. Il se termine avec une postface d’une page de l’auteur, ainsi que trois illustrations en pleine page. Cet auteur a précédemment réalisé The Black Holes (2019) avec Gloria, Laura et Cristina comme personnages, et Nuit couleur larme (2021) avec Matilda & Teresa.


La nuit dans un bois, avec un château se découpant en ombre chinoise dans le lointain. Sur la plaine, trois cavaliers chevauchent au galop s’éloignant du domaine. Quelque part dans une pièce du château, une bouteille de vin est tombée à terre déversant son contenu sur le plancher. Les bougies sur le bougeoir sont éteintes. La pendule marque minuit moins deux. Au mur, le tableau d’un archer avec deux chiens à ses pieds. Deux coups retentissent à la pendule, une femme en long manteau se tient à l’entrée d’une immense arche, sur le perron. Dans le parc, une autre femme encapuchonnée se retourne pour un dernier regard, puis elle sort du domaine par un grand passage sans portail. Derrière elle, l’autre femme referme les deux vantaux de bois après être rentrée dans le château. Matilde continue de s’éloigner, passant devant un grand arbre aux branches torturées. Le bruit de deux vantaux se refermant retentit dans la nuit. La jeune femme ne se retourne pas. Elle continue de marcher, traversant une longue étendue herbeuse plane. Elle atteint l’orée du bois et s’y enfonce.



Matilde a rabaissé son capuchon laissant voir ses cheveux. Elle pénètre plus avant dans la forêt. Une mésange bleue la rejoint, attirant son attention par son chant. Elle s’adresse à l’oiseau, s’étonnant qu’il connaisse son nom. Elle ne l’avait jamais vu ici auparavant. Elle lui confirme qu’elle cherche la sortie. Elle écoute sa réponse, surprise de la direction qu’il lui suggère de prendre. La mésange s’envole devant elle et elle décide de la suivre comme si l’oiseau lui indiquait le chemin. Elle finit par rejoindre l’oiseau et elle constate que d’autres oiseaux sont perchés sur des branches. Elle se demande si ce chemin mène bien à l’extérieur. Elle arrive devant une pièce d’eau à la surface de laquelle se trouvent quelques nénuphars, un escalier d’une demi-douzaine de marches permet d’accéder à la surface de l’eau. Elle se retourne vers l’oiseau lui demandant s’il se fiche d’elle, si c’est ça la sortie, le lac ? Il vient se poser sur sa main et il la regarde avec son œil fixe et vide. Elle enlève son long manteau et descend quelques marches en récitant un texte : Le vent toujours soupire dans la cime des arbres. L’eau est tout sourire à ses pieds. Et les hirondelles poussent des cris aigus.


Voilà un récit bien étrange. Le lecteur est immédiatement pris par la douceur onirique de la narration visuelle. Pour commencer, neuf pages dépourvues de tout mot, une séquence nocturne, l’absence de traits de visage pour chacune des deux femmes (pas de bouche, de nez, d’œil), certains éléments dépourvus de texture et de détail, des couleurs posées en aplat, l’hirondelle uniquement en ombre chinoise mais d’un bleu de Prusse, l’absence de nom donné aux deux personnages, l’absence de repère temporel, peut-être une époque médiévale. Cette sensation de monde rêvé perdure tout du long du récit : pas de trait de visage pour aucun personnage, soixante-quatre pages muettes soit un tiers de la pagination, de grandes cases aérées, vingt-trois dessins en pleine page, douze en double page, des pages structurées comme une juxtaposition d’images laissant la liberté à l’imagination du lecteur d’établir les liens de causes à effet entre elles, des éléments visuels récurrents comme l’hirondelle bien sûr, ainsi que son œil vide générant un motif de cercle trouvant son écho dans d’autres éléments visuels, également un cerf, un masque grotesque, des taches rouges de vin ou de sang, une épée fichée dans un bosquet de ronce ou dans un autel, des chiens de chasse, une flèche, quelques fleurs cueillies, des plumes, le crâne d’un cerf accroché au-dessus d’une cheminée, des troncs très droits en forêt comme des piliers ou des barreaux, etc.



Par moments, le lecteur ressent l‘influence graphique du bédéiste Mike Mignola (créateur et auteur de Hellboy) et de son coloriste attitré Dave Stewart. La patte Mignola se discerne dans les grandes masses d’aplat de noir uniforme, dans l’usage d’éléments massifs dont la texture de pierre ou de bois est mise en évidence (les arbres, quelques statues), dans quelques cases avec un œil tout rond en très gros plan sans iris ni pupille, dans la mise en valeur d’un élément que le lecteur associe au registre des contes et légendes comme un cerf ou une épée. L’influence de Stewart se détecte dans l’usage d’aplats sans variation de nuances, d’une palette limitée, de quelques formes tranchant du contexte par leur couleur bleue ou rouge, effet utilisé avec une grande parcimonie. Ainsi que cette capacité extraordinaire à faire ressortir chaque élément avec une palette si restreinte. Pour autant, le lecteur n’éprouve jamais l’impression que le bédéiste réalise des cases ou des planches à la manière de. Il met en œuvre un vocabulaire graphique personnel, différent de celui Mignola soit par sa nature, soit par la manière de l’utiliser dans le contexte, ou par des cadrages propres.


La narration visuelle s’avère très agréable, à la fois par le faible nombre de cases par page, ce qui donne une sensation d’espace, et également de rythme de lecture régulier, sans effet de lourdeur, et aussi parce que le lecteur ressent qu’il peut choisir son rythme. Il peut se laisser mener par son impatience de découvrir l’histoire et progresser à rythme soutenu en ne s’intéressant qu’à la dimension concrète et descriptive des pages, pour assimiler d’un simple coup d’œil les informations visuelles. Il peut aussi choisir de prendre son temps, en laissant agir l’atmosphère d’un lieu ou d’une situation. Il laisse alors son esprit vagabonder, entre associations d’idées et questions. Associer un château avec une princesse, une épée symbolique avec au choix un mythe comme celui d’Excalibur ou une forme phallique alors que les hommes sont absents du récit parce qu’ils sont partis à la chasse. Et encore le cercle comme étant la surface réfléchissante d’un miroir, mais aussi un œil complètement vide, ou encore le reflet de la Lune ou peut-être un symbole ésotérique, un trou béant, qui sait ? La mésange comme l’animal totémique de Matilde, ou peut-être un esprit animique qui la guider, ou autre chose ? Le mutisme de Matilde comme une stratégie psychologique pour ne pas participer au monde qui l’entoure, ou une preuve de ses faibles capacités cognitives ? Les questionnements gagnent alors en ampleur. Quelle est la part d’éléments réels et d’éléments imaginaires dans ce qui est montré ? Qu’est-ce que Matilde sait réellement de ce qui va advenir et du rôle qu’elle est sensée y tenir ? Sa sœur Teresa en sait-elle plus ? Le fait de se réfugier dans le mutisme, peut-il permettre à Matilde de changer le cours des choses ? Est-ce une manière efficace de lutter contre la tradition en n’y participant pas ? D’ailleurs, à quelle époque le récit se déroule-t-il ? Le lecteur est sûr de son fait pour cette dernière question, jusqu’à ce que les deux sœurs atteignent la ville en page cent-trente-six.



Très rapidement, le lecteur se rend compte que les caractéristiques narratives l’amènent à participer à la narration et à l’intrigue, à la fois par ses questionnements, et par ses projections émotionnelles, ses supputations sur les liens de cause à effet. La postface de l’auteur vient éclaircir une partie de ses intentions et ajouter à la confusion du lecteur sur d’autres points. Il indique qu’il considère son travail comme un journal émotionnel. Sur le fil conducteur très basique du destin de Matilde, le lecteur peut donc plutôt s’attacher aux états émotionnels qu’il ressent. Cependant le bédéiste ajoute que ce qui l’intéresse, c’est de d’attraper des sensations concrètes, souvent, voire toujours, confuses et fuyantes, comme un rêve capable de laisser une puissante sensation d’angoisse ou de nostalgie. Il continue : Le personnage principal de ses histoires est Teresa, une fille totalement déconnectée de son époque, de sa réalité, voire d’elle-même, obsédée par le passé et incapable d’imaginer un futur.


Une expérience de lecture sortant de l’ordinaire. Une narration visuelle onirique jouant entre des éléments évoqués et des éléments décrits précisément, des personnages sans visage, des animaux en silhouettes, un environnement entre château médiéval et forêt ancestrale. Une jeune femme qui ne prononce pas un mot, dont la vie quotidienne évoque le vol erratique d’un oiseau sans but, soumis à des contingences matérielles qu’il ne comprend pas, incapable d’établir un contact signifiant avec autrui, évoluant dans un monde dont certains éléments prennent la dimension de symboles récurrents indéchiffrables. Un voyage singulier.



jeudi 18 mai 2023

Centaurus T05 Terre de mort

Quelle horreur, ces tentacules !


Ce tome fait suite à Centaurus T04 Terre d'angoisse (2018) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome car il s’agit d’une histoire complète, se terminant dans le présent tome. Sa première publication date de 2019. Il compte quarante-six planches de bande dessinée. Il a été réalisé par LEO (Luiz Eduardo de Oliveira) & Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) coscénaristes, et Zoran Janjetov, dessinateur et coloriste. Ce trio a ensuite réalisé la série Europa.


À bord du vaisseau monde, le gouverneur Korolev s’adresse à une immense foule mécontente, depuis le balcon du siège du gouvernement. Les habitants manifestent contre le port des masques et contre le rationnement. Le gouverneur se positionne bien en vue, écarte les bras et prend la parole. Les interpellant comme des amis, des compagnons, il explique qu’il est ici pour répondre à leurs interrogations et leurs inquiétudes, mais aussi pour leur annoncer une nouvelle. Une grande nouvelle !! Une formidable nouvelle !! Cette expédition a enfin atteint le but de son voyage : ils sont arrivés, la terre promise est à eux. Le commandant Mary-Maë Randolf a réalisé toutes les mesures et toutes les analyses nécessaires prouvant que cette planète est compatible avec leurs organismes. Une seconde navette va incessamment rejoindre la première avec des équipes techniques ayant pour charge de construire un premier port et des centres d’accueil. Dans les semaines qui viennent un numéro correspondant à une date de départ puis d’installation sera attribué à chacun d’entre eux. Une nouvelle vie va s’ouvrir à eux ! Une vie libre sur une planète où ils pourront tous s’établir et vivre heureux.



Dans l’immédiat, le gouverneur les invite à regagner tranquillement leurs villages et leurs domiciles. Le système de distribution d’oxygène est en train d’être réparé. Les réserves indispensables seront rétablies d’ici quelques jours. De retour dans son bureau, Korolev précise à Ethel que la distribution d’oxygène est plus ou moins réparée, puis il s’enquiert de savoir si Yoko Ayashi a été retrouvée. Il n’en est rien. Il n’est pas tranquille : la personne qui se fait appeler Yoko a fait des années durant un énorme travail de brouillage et de manipulation pour les faire dévier de leur route, afin de les faire débarquer sur cette planète et non sur Véra. Il ne peut s’empêcher de craindre qu’il s’agisse peut-être d’un piège, et il regrette l’absence du vice-gouverneur Mendoza. Ayant fini sa journée, Ethel rentre dans ses appartements et se douche. En ressortant de sa douche, elle découvre Yoko assise sur son lit, qui la menace d’une arme. Puis Yoko se ramasse sur elle-même et fond en larmes. Ethel s’assoit à côté d’elle et lui demande ce qui se passe, pourquoi elle les a trahis. Des flashs assaillent l’esprit de Yoko : elle revêtue d’une longue tunique amérindienne dans une forêt, un voyage dans une soucoupe volante et l’approche silencieuse du vaisseau-monde dans un scaphandre, la modification de la programmation des installations techniques du vaisseau-monde.


En entamant ce dernier tome, le lecteur s’attend à retrouver la narration visuelle si concrète et plausible, ainsi que les réponses à tous les mystères des tomes précédents, et une fin en bonne et due forme. Comme à son habitude, Zoran Janjetov réalise des planches soignées et méticuleuses, d’une très grande qualité descriptive. Le lecteur sent que le taux de moments spectaculaires est plus élevé : la scène où le gouverneur Korolev s’adresse à la foule massive, la fuite de Yoko Ayashi dans les couleurs du vaisseau monde avec l’ambiance lumineuse rouge, la manifestation très dense de tentacules, Bram prenant littéralement June sous son bras pour l’emmener dans la première navette, la révélation de la vraie nature de grand-père, l’intervention de la soucoupe volante pour tirer au canon laser sur les tentacules, le sort final de la planète, la réception avec petits fours à bord du vaisseau-monde. À nouveau, le lecteur peut se projeter dans chacun des lieux car ils sont représentés dans le détail, conçus avec intelligence, à la fois pour leur disposition et leur aménagement, à la fois pour leur topographie.



Le lecteur retrouve les personnages qu’il a pu croiser, côtoyer ou accompagner pendant les tomes précédents : les dessins lui permettent de les identifier du premier coup d’œil. Il se rend compte que l’artiste a également investi du temps pour la direction d’acteurs. Par exemple, le gouverneur Korolev apparaissait froid et un personnage purement fonctionnel dans les premiers tomes. Là, ses postures introduisent des nuances : son comportement très officiel face à la foule pour convaincre, sa posture toujours rigide et ses expressions moins accommodantes pour demander des points de situation sur les recherches concernant Yoko Ayashi ou le rétablissement de la communication avec Mary-Maë Randolf, et sa posture plus harassée alors qu’il prend quelques instants de repos sans pouvoir s’empêcher de penser aux responsabilités qui pèsent sur lui quand il prend des décisions qui engagent toute la population du vaisseau-monde. Le lecteur se rend compte qu’il éprouve également de l’empathie pour Bram Roscoff qui montre une belle assurance dans les situations à risques, pour Richard Klein qui fait montre d’une solide compétence professionnelle, pour Pierre de Bourges alors qu’il se sent submergé par la culpabilité au regard des actes qu’il a accomplis. Même Jenny Goldman acquiert enfin un minimum de personnalité alors qu’elle questionne l’extraterrestre survivant, ou qu’elle rend compte de ses hypothèses au gouverneur Korolev.


La narration visuelle comble le lecteur par sa précision, sa minutie, sa capacité à créer des environnements palpables, et à mettre en scène des êtres humains crédibles et expressifs. De leur côté, les coscénaristes mènent leur intrigue à bien. La nature de la menace a été révélée dans le tome précédent, et le lecteur sait qu’il n’existe que deux issues possibles, l’une menant à la fin de l’expédition, l’autre lui permettant d’en réchapper avec des pertes plus ou moins élevées. Sur ce plan-là, LEO & Rodolphe apportent une conclusion définitive. Ils prennent soin d’expliciter l’ampleur de la menace constituée par l’entité logée dans cette planète, et de montrer par quels moyens les humains peuvent lutter contre, comment ils les obtiennent et comment ils parviennent à en faire usage. Les événements survenant sur le vaisseau-monde et ceux survenant sur la planète entraînent des conséquences entre eux, et la conclusion permet une forme de réunification entre ces deux fils narratifs qui s’étaient séparés au cours du premier tome. L’identité des individus ayant utilisé les scaphandres figurant sur la couverture du tome trois est révélée, ainsi que leur mission et la manière dont ils s’y sont pris. Le sort de la mission de colonisation est réglé à la fin de la série.



Les coscénaristes ont construit la dynamique de leur intrigue sur une fuite en avant, passant d’un mystère à une énigme, et apportant une réponse complète ou partielle à un mystère précédent. Cette dynamique incite le lecteur à s’interroger en même temps que les lecteurs sur le sens à donner à tel ou tel événement, à telle ou telle découverte. Par exemple, il a encore en tête le dinosaure du tome un, la sphère flottante du tome deux, les petits humanoïdes gris des tomes deux et quatre, ou encore les amérindiens. Les auteurs donnent une explication sur la présence de ces derniers, mais sans détailler comment ils ont survécu pendant aussi longtemps depuis leur enlèvement. Le dinosaure, la sphère et les petits gris ne sont pas mentionnés, aucune explication n’est donnée à leur sujet. En fait, Jenny Goldman indique explicitement qu’elle regrette de ne pas pouvoir poser plus de question à l’extraterrestre survivant, car il subsiste beaucoup de questions sans réponse. Le lecteur prend cette remarque avec un grain de sel, car lui aussi aurait bien aimé avoir une réponse auxdites questions. Son esprit critique et analytique étant en échauffé, il se pose également d’autres questions. Comment les deux intrus en scaphandre ont-ils pu rejoindre le vaisseau-monde ? Comment l’ont-ils localisé ? Quelle est leur origine réelle, car ils ne sont pas constitués de tentacules, ni d’origine amérindienne ? Tout aussi gênant, quel est l’avenir du vaisseau-monde ? Dans le tome précédent, le gouverneur Korolev énonçait à haute voix qu’il était à bout de course, et là, plus personne ne semble s’en préoccuper…


Cette série arrive à son terme, avec une narration visuelle toujours aussi solide et bien pensée pour donner à voir ces environnements de science-fiction, avec une consistance remarquable. Peut-être plus que dans les autres tomes, la direction d’acteurs apporte l’épaisseur émotionnelle et personnelle attendue pour les protagonistes. Les coscénaristes prennent grand soin de mener leur intrigue principale à son terme, pour apporter une fin satisfaisante. Dans le même temps, ils semblent laisser derrière eux un certain nombre de mystères qui ne trouvent pas d’explication, ce qui génère une frustration plus ou moins gênante pour le lecteur en fonction qu’il s’agisse de détails secondaires, ou bien d’un élément central dans l’intrigue.



jeudi 4 mai 2023

Centaurus T04 Terre d'angoisse

Eux aussi ont été affectés par la manipulation.


Ce tome fait suite à Centaurus T03 Terre de folie (2017) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome car il s’agit d’une histoire complète en cinq tomes. Sa première publication est survenue en 2018. Il compte quarante-six planches de bande dessinée. Il a été réalisé par LEO (Luiz Eduardo de Oliveira) & Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) coscénaristes, et Zoran Janjetov, dessinateur et coloriste. Ce trio a ensuite réalisé la série Europa.


Sur le vaisseau-monde, au village où habite la famille Osmond, le révérend Solers est interrogé par la police, dans sa demeure. Il se plaint que c’est une honte, un scandale même. Un homme de Dieu comme lui traité comme le dernier des voleurs et des assassins ! Le policier en charge de l’enquête lui fait observer que quelqu’un a été assassiné, et que c’est assurément par l’un des habitants du vaisseau-monde. Le révérend rétorque qu’il a bien compris qu’il était soupçonné : les policiers ont interrogé ses paroissiens, questionné ses amis, et maintenant ils fouillent sa maison, mettent ses affaires sens dessus dessous ! Il insiste : pour quelle raison ? Le policier lui répond : cette femme, Lucy Osmond, elle était bien la maîtresse du révérend ? Ce dernier va pour s’emporter, mais son visage se congestionne, il tombe à genou par terre sans pouvoir proférer une parole ou un son, puis tombe à la renverse, allongé, ayant perdu connaissance. Ses ongles et ses lèvres sont devenus bleus.



Un médecin et un technicien arrivent et s’affairent : l’ai est pauvre en oxygène, il faut éviter de courir et de trop gigoter, et de s’énerver aussi. Un voisin indique que deux ou trois autres personnes ont eu la bouche et les doigts bleus. Sur la planète, dans une clairière dégagée, Richard Klein revient auprès de Mary-Maë Randolf, Jenny Goldman et Joy. Il résume : ça fait des heures que Bram est parti à la recherche de June, ils ne peuvent pas rester là à les attendre indéfiniment. Randolf, la responsable de l’expédition répond : oui, il a raison, c’est risqué de rester ici, à découvert. Ils ne peuvent plus compter sur le flair de Graal, ni sur les prémonitions de June pour leur donner l’alerte en cas de danger. Elle décide que le groupe doit regagner le véhicule et son canon laser. S’il le faut, ils les attendront à bord. Joy s’oppose véhément à ce départ. Pierre de Bourges estime que Bram va rapidement déduire qu’ils ont été obligés de regagner le véhicule et qu’il n’y a donc pas à s’inquiéter. Le petit groupe de cinq personnes ramasse ses affaires et commencent le chemin du retour à travers la forêt aux hauts arbres. Soudain une grande créature ailée leur tombe dessus. De Bourges fait feu et parvient à l’abattre avant qu’elle n’ait touché qui que ce soit. Ils reprennent leur marche, sans se rendre compte qu’ils sont suivis par un petit groupe d’amérindiens. De son côté, June avance d’un bon pas, nullement gênée par sa cécité. Un énorme félin s’est subrepticement rapproché derrière elle, sans qu’elle ne s’en aperçoive. Il s’apprête à bondir, quand soudain, sans bruit, des tentacules sortent du sol, l’immobilise, l’étrangle et le tue.


Au cours du tome trois, les événements se précipitaient et il tarde au lecteur d’en découvrir plus, d’avoir des réponses à un nombre significatifs de mystères, car leur accumulation est telle que tout ne peut pas être résolu dans le dernier tome à venir. En effet le temps est venu d’apprendre qui a faussé les paramètres du plan de vol du vaisseau-mère, qu’est-ce que c’est que cette histoire d’amérindiens, et s’il s’agit vraiment du grand-père qui parle à sa petite-fille June. Tout n’est pas révélé, et il reste encore beaucoup d’explications à fournir dans le tome cinq, pour pouvoir légitimer toutes les bizarreries des tomes précédent comme le dinosaure ou la boule de marbre flottante. Dans le même temps, comme il s’y attendait, le lecteur observe que le nombre de nouveaux mystères est en baisse, voire que les auteurs arrêtent d’en intégrer de nouveaux car tout doit être résolu dans le tome suivant. Cela produit un effet un peu mécanique et prévisible dans la structure du récit.



Cette structure apparente du récit n’empêche pas de continuer à apprécier le voyage grâce aux dessins toujours aussi méticuleux, précis et plausibles. L’artiste s’investit tout autant dans chaque page, sans jamais céder à la tentation d’en réaliser une avec des angles de vue ou un découpage qui l’affranchirait de prendre le temps de tout représenter en détail. Le nombre de cases oscille entre six ou sept par pages, sagement disposées en bande, avec des bordures bien droites, bien régulières, et des gouttières très nettes. La première page offre deux cases de la largeur de la page avec une vue extérieure de la maison du révérend, et le lieu de prière en arrière-plan, avec une forme de clocher. Le lecteur prend le temps d’apprécier la densité de la forêt en arrière-plan, puis regarde avec curiosité l’entrée de la maison, la disposition des fenêtres, la forme du toit, la porte de garage. Il peut même s’amuser à rapprocher ces vues de celles en planches deux et trois, avec un angle de vue différent sur la façade principale de la demeure : tout est parfaitement raccord entre ces deux plans. Une fois que les membres de l’expédition ont rebroussé chemin, ils doivent retraverser une forêt aux hauts arbres : le lecteur peut ressentir le plaisir de l’ombre sous le feuillage, grâce à une mise en couleur qui sait montrer les petites zones éclairées par les quelques rayons de soleil qui passent par les trouées dans le feuillage. Il a l’impression de pouvoir toucher l’écorce des arbres et d’en sentir leur rugosité.


Les déplacements des personnages se poursuivent et le lecteur continue son voyage : retour dans le bureau du gouverneur Korolev avec son mobilier en bois bien poli et brillant, bref passage entre les énormes canalisations de distribution d’oxygène dans tout le vaisseau-monde, une nuit passée à la belle étoile dans un endroit dégagé, ambiance clinique dans les bureaux des analystes programmeurs dépourvus de fenêtre et sous lumière artificielle, très belle plaine herbeuse sous un horizon ouvert avec quelques rochers affleurant, très étonnants bâtiments d’un blanc immaculé rendant compte d’une architecture hygiéniste, etc. Comme dans les tomes précédents, les dessins méticuleux de Zoran Janjetov apportent une consistance remarquable à chaque lieu, naturel et édifié de la main de l’homme, y compris les intérieurs avec leur aménagement spécifique à la destination de la pièce ou de la zone : le lecteur ressent la réalité de ce qui est montré, le fait que les personnages s’y trouvent et agissent en fonction des caractéristiques des lieux. L’exemple le plus parlant et en même temps le plus trivial peut se trouver en pleine forêt alors que Mary-Maë Randolf trouve un abri derrière un rocher pour pouvoir faire ses besoins.



L’épaisseur et la personnalité des protagonistes continuent d’être véhiculées avant tout par les dessins : leurs postures, leurs gestes, leurs expressions de visage en disent beaucoup plus sur eux que leurs propos ou leurs actions. Le lecteur continue de constater qu’il n’éprouve pas d’émotion particulière quand un nouveau membre de l’expédition trouve la mort dans un carnage horrible, ou quand un officiel est assassiné dans le vaisseau-monde. Les scénaristes semblent ne pas trop se préoccuper des motivations profondes de leurs personnages, préférant se tenir à distance d’eux, ce qui fait que le lecteur les perçoit plus par leur fonction, comme des individus de passage dans lesquels il ne s’investit pas émotionnellement. Comme pour les tomes précédents, cela induit qu’il se focalise plus sur l’intrigue, sur les mystères, sur les événements inattendus. En fonction de son investissement personnel et de sa motivation, il continue plus ou moins à essayer d’anticiper les révélations, à les supputer sur la base des indices qu’il a pu relever. Il peut aussi diriger son attention sur les nouveautés, comme cette raréfaction progressive de l’oxygène. Les coscénaristes font donc en sorte de susciter sa participation, de l’amener à une lecture active, avec ces mystères. Cette démarche incite également le lecteur à se montrer critique. Il découvre donc que les responsables du vaisseau-monde ont distribué des masques respiratoires à la population et les obligent à les garder sur le visage en les ayant muni d’un dispositif qui s’auto-verrouille comme le montre une séquence où un enfant manque de s’étouffer faute de pouvoir enlever le sien. L’esprit critique en éveil, le lecteur en vient à se demander comment ces individus peuvent manger alors que le masque n’a pas été conçu pour, un détail qui le fait sortir de l’histoire du fait de la représentation très précise.


Dans cet avant-dernier tome, les coscénaristes ont entamé la dernière phase de leur récit en donnant surtout des réponses, et en évitant d’ajouter de nouveaux mystères. L’artiste réalise des planches toujours soignées en termes de précision de description, de clarté de lecture, de minutie, permettant au lecteur de bénéficier d’une immersion d’une qualité rare. Le lecteur voit se concrétiser ce qu’il avait anticipé : l’obligation pour les voyageurs du vaisseau-monde de débarquer sur cette planète qui n’était pas leur destination, et la présence d’une entité qui n'a pas leur salut en tête. Il ressort de ce tome avec l’envie d’avoir le fin mot de l’histoire, les explications manquantes, et de retourner sur ce vaisseau-monde et sur cette planète pour continuer d’y fureter en accompagnant les uns et les autres. En revanche, il n’a pas d’attente vis-à-vis des personnages, ni envie de retrouver l’un ou l’autre éprouvant plutôt une forme d’indifférence à leur endroit. Il a bien en tête que même les plans les mieux préparés peuvent échouer.



jeudi 20 avril 2023

Centaurus T03 Terre de folie

On serait devenus amis.


Ce tome fait suite à Centaurus T02: Terre étrangère (2016) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en cinq tomes. Sa première publication est survenue en 2017. Il a été réalisé par LEO (Luiz Eduardo de Oliveira) & Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) coscénaristes, et Zoran Janjetov, dessinateur et coloriste. Ce trio a ensuite réalisé la série Europa.


Sur la planète Véra, l’expédition a arrêté son engin devant une grande ville bâtie sur un mont, avec une abbaye en son sommet. Bram trouve que c’est beau. Mary-Maë Randolf explique qu’il s’agissait d’une cité célèbre sur Terre, qu’elle a été détruite deux siècles avant leur départ, à l’époque des hautes mers. Cela ne fait aucun sens qu’une réplique en ait été construite ici. Ils remontent à bord de leur véhicule et se dirige vers la ville pour y pénétrer. Les explications continuent : sur Terre, c’était un village entouré par la mer. Il datait d’une époque ancienne, le moyen âge. Les remparts et les tours étaient là pour le défendre contre les envahisseurs. Randolf constate que visiblement tout a été refait à l’identique. Elle demande à Richard Klein d’arrêter l’engin devant une devanture. Elle en descend et pénètre dans la boutique de la Mère Poulard. Abraham Roscoff et Pierre de Bourges admirent la rue principale et ses façades. Klein joue avec une boule à neige trouvée dans l’échoppe. Jenny Goldman constate qu’il y a des billets de banque dans le tiroir de la caisse enregistreuse. Bram et de Bourges les appellent dehors : dans une des maisons se trouvent les restes d’un campement humain. Le foyer est récent, il a dû être fait par un individu à l’intelligence assez évoluée pour cuisiner sa nourriture et utiliser des ustensiles. Encore un mystère.



L’expédition repart à bord de son véhicule, sans se rendre compte qu’ils sont observés par un individu à partir d’une fenêtre. Sur le vaisseau-monde en orbite au-dessus de la planète, le gouverneur Korolev, avec le vice-gouverneur Mendoza à ses côtés, reçoit Ethel qui rend compte de sa mission. La mère des jumelles lui a assuré qu’elle ne se souvient de rien, que rien d’anormal ne s’est passé avant la naissance des jumelles et que jamais, au grand jamais, elle n’a eu d’aventure extraconjugale. En réponse à une question du gouverneur, elle reconnaît qu’elle ne sait pas si elle doit croire Lucy Osmond. Quand elle lui a expliqué l’importance de la chose, elle a senti que Lucy se tendait, comme si quelque chose la troublait. Le gouverneur se demande si elle a pu être conditionnée par l’envahisseur pour tout oublier. Mendoza s’interroge sur ce que serait le but de ce supposé envahisseur en provoquant la naissance de jumeaux dont un surdoué. Korolev ne sait pas mais il y a deux faits indéniables et inquiétants. D’une part, l’envahisseur a pénétré dans le vaisseau par un passage creusé à proximité du village de ces filles. De l’autre, elles sont nées quasiment un an après son arrivée. Il faut en avertir Mary-Maë Randolf. Problème : la liaison a été coupée entre le vaisseau-monde et l’expédition.


Revoilà donc les membres de l’expédition du vaisseau-monde devant ce grand monument historique français, comme ça au beau milieu d’une immense zone enclavée d’une planète extraterrestre. Après deux tomes, le lecteur se doute que l’expédition va poursuivre sa progression et découvrir de nouvelles bizarreries autant improbables qu’impossibles, et que l’enquête relative aux intrus se poursuit sur ledit vaisseau. Dont acte. Sur la planète Véra : petite visite dans une échoppe de la Mère Poulard (Pourquoi pas ? Tant qu’on y est…) probabilité de plus en plus élevée de la présence d’autres humanoïdes très proches des êtres humains, quelques créatures animales monstrueuses qui donnent lieu à des affrontements pour la survie des membres de l’expédition, bien d’autres surprises, et le premier mort (cela devait finir par arriver). Il est possible que l’intérêt du lecteur se soit quelque peu émoussé pour ces surprises, qu’il y prête moins attention. Elles surviennent comme par enchantement, et il est impossible de savoir si elles constituent un élément majeur dans le déroulement ou la compréhension, voire l’anticipation, de l’intrigue. Finalement, quelle importance donner au dinosaure du tome un, à la boule de marbre flottante ou au champ de soucoupes volantes du tome deux ? Le lecteur en est venu à supposer qu’il doit plutôt s’interroger sur la possibilité d’un schéma à identifier dans la survenance en apparence arbitraire ou dans la nature de survenances bizarres et hétéroclites. Peut-être la manifestation de mythes imprimés dans l’inconscient collectif de l’humanité et projetés par l’inconscient de tel ou tel membre de l’expédition ?



Par comparaison, le fil narratif à bord du vaisseau-monde apparaît plus conventionnel et d’un fonctionnement plus accessible : une enquête sur une intrusion, vraisemblablement des expériences génétiques et d’autres manipulations de grande ampleur affectant toute la population du vaisseau-monde. Le lecteur identifie les mécanismes d’un roman policier : mystère, enquête, découvertes et même un meurtre pour éliminer un témoin gênant. Sur Terre, comme au Ciel : un mort sur la planète, un mort dans le vaisseau-monde. Dans les deux fils narratifs, la narration visuelle emmène le lecteur qui se retrouve en immersion dans des environnements consistants, palpables, fonctionnels, réalistes, plausibles. La reconstitution du site historique est minutieuse et précise, concrète. Après l’image saisissante et très inattendue de la statue au-dessus des nuages dans l’avant-dernière page du tome précédent, le lecteur peut admirer ce site dans sa globalité, avec un niveau de détails remarquable, une fidélité sans faute, et une mise en couleurs qui apportent des textures que le lecteur peut quasiment toucher, ressentir au bout de ses doigts. La sensation d’immersion se maintient à ce niveau de qualité dans la grande rue de la ville et dans l’échoppe.


La qualité descriptive de la représentation pour un site connu projette sa crédibilité aux autres visuels qui relèvent de la science-fiction. Au vu de l’exactitude de ce site, le lecteur en déduit qu’il en va de même pour le bureau du procureur, les couloirs des installations techniques, la salle des serveurs informatiques, les passages de maintenance dans la tour, la maison de Lucy Osmond, la salle des écrans de surveillance du vaisseau-monde. Il en va de même sur la planète : la zone désertique, la forêt avec ses arbres immenses, les gratte-ciels, et par voie de conséquence la faune. Le lecteur prend son temps pour examiner les deux scaphandres découverts dans un couloir de maintenance de la tour. Il en prend tout autant pour regarder cet aigle géant entravé au sol au beau milieu de la forêt dense. L’artiste continue de donner une forte personnalité visuelle à chacun des personnages que le lecteur identifie sans peine, qu’il soit de toutes les séquences sur la planète ou dans le vaisseau, ou qu’il n’apparaisse qu’épisodiquement comme le vice-gouverneur Mendoza ou Ethel, ou encore de nouveaux personnages secondaires comme Yoko Ayashi et Justin Agbo. Le lecteur s’en félicite car il constate avec les premières morts qu’il n’a développé aucun attachement avec certains personnages, y compris parmi les membres de l’expédition. Ce qui rend le décès de l’un d’eux presque anecdotique car il ne bénéficie pas d’un quelconque investissement émotionnel de la part du lecteur.



Au fil des tomes, la planète Véra passe du statut de terre promise, à terre étrangère, et maintenant à terre de folie. Les deux fils d’intrigue s’apparentent pour l’un à une exploration, pour l’autre à une enquête. D’une certaine manière, le premier constitue une investigation dans un milieu externe, et le second dans un milieu interne. Le premier comprend de nombreux dangers physiques à affronter et des bizarreries dont certaines appartiennent au passé de la Terre et de la civilisation humaine. Le second met à jour que le quotidien a été infiltré par un ou deux agents étrangers qui ont altéré la réalité familière et quotidienne, qui l’ont trafiquée par effraction, à l’insu de ceux qui l’habitent, ceux à qui elle appartient. Dans le premier cas, les êtres humains constituant l’expédition agissent au grand jour et avancent coûte que coûte, peut-être en provoquant des dégâts dont ils n’ont pas conscience de l’ampleur, et qu’ils sont même incapables de déceler, de qualifier. Dans le deuxième cas, les intrus, probablement des extraterrestres, ont agi en toute connaissance de cause, avec une intention prédéterminée, pour un objectif clair.


Le lecteur ressort de ce troisième tome avec une sensation étrange. L’expédition reste toujours aussi plaisante à suivre les paysages, les lieux, les installations techniques, la faune monstrueuse, grâce à une narration visuelle descriptive et réaliste. Dans le même temps, le lecteur s’aperçoit qu’il n’a pas développé d’attache affective avec les personnages, ce qui diminue d’autant son investissement. Il reste toujours aussi curieux de se retrouver confronté aux bizarreries sur la planète, et de découvrir les révélations suivantes amenées par l’enquête. Il reste également dans l’expectative de la nature réelle du récit, avec cette certitude que tout n’est pas comme il paraît, mais sans parvenir à déterminer ce qui se cache derrière, ce qui constitue l’enjeu réel du récit.



jeudi 6 avril 2023

Centaurus T02 Terre étrangère

Quelle autre explication donner ?


Ce tome fait suite à Centaurus T01: Terre promise (2015) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en cinq tomes. Sa première publication est survenue en 2016. Il a été réalisé par LEO (Luiz Eduardo de Oliveira) & Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) coscénaristes, et Zoran Janjetov, dessinateur et coloriste. Ce trio a ensuite réalisé la série Europa.


À bord de leur engin à chenilles, le groupe de reconnaissance est arrivé devant une muraille, avec une grande porte métallique fermée. Ils s’arrêtent et Feng Liu utilise un pistolet grappin pour accrocher une corde à l’extérieur de la salle qui surplombe l’entrée. Il monte à la corde, pendant que les autres, restés dans l’engin découvert, observent les alentours. Il rend compte par la fenêtre : il n’y a personne, tout est à l’abandon. Il enjoint à Richard Klein, ingénieur et pilote, de monter car il y a un panneau plein de boutons qui doit commander l’ouverture de la porte. L’autre s’exécute et examine ledit panneau. Il prend une batterie à sa ceinture, et établit un circuit entre elle, le panneau de commande et son fusil. Il explique au spécialiste de la sécurité que cette technologie extraterrestre doit, elle aussi, suivre les lois de l’électromagnétisme. Effectivement, le panneau se réactive, et ils parviennent à ouvrir la porte : l’engin progresse à l’intérieur de ce qui s’avère être une énorme place ceinte de murailles. Mary-Maë Randolf, la coordinatrice générale, leur indique qu’ils vont rester ici un moment : s’il y a des habitants, il faut leur laisser le temps de se faire à leur présence. June, la parapsychique, ne ressent rien de particulier, une vague inquiétude tout au plus. Tout d’un coup, elle s’exclame qu’on les épie. Les autres ne voient rien.



Au bout de quelques instants, un groupe de petits humanoïdes blanchâtres, sans vêtements, apparaît dans l’une des ouvertures. Ils commencent à se diriger silencieusement vers le véhicule. Mary-Maë Randolf en descend et marche doucement vers eux en tenant ses mains en l’air, paumes en avant, pour montrer qu’elle n’est pas armée. Le groupe, maintenant fort de plusieurs dizaines de membres s’avance vers elle. Feng Liu déclenche un tir de laser à leurs pieds, ce qui les fait fuir à l’abri du bâtiment d’où ils étaient venus. La coordinatrice générale lui demande pourquoi les avoir effrayés comme ça. Pierre de Borges lui fait observer qu’ils allaient l’encercler. Le spécialiste de la sécurité renchérit : ils ne pouvaient pas prendre le risque de les laisser l’encercler. L’ingénieur ajoute que si ces êtres sont intelligents, ils ressemblent plutôt à des indigènes primitifs, et de ce fait peuvent être potentiellement dangereux. Toute l’équipe reprend place à bord du véhicule. Plus ils avancent, plus ils constatent l’énormité des installations. Randolf décide de se diriger vers le premier bâtiment qui ne ressemble pas à un entrepôt. Un peu plus loin, Liu demande à Klein d’arrêter le véhicule : il a détecté des espèces d’oisillons perchés dans la soucoupe d’une antenne satellite.


Le lecteur avait laissé le groupe d’explorateurs à pied d’œuvre devant une porte fermée, et il les retrouve en train de l’ouvrir en deux coups de cuillères à pot, ou en tout cas en deux pages. Il prend vite conscience d’avancer à un rythme régulier dans cette exploration d’un immense territoire délimité par une enceinte, sur une planète extraterrestre. Les coscénaristes ont conçu leur intrigue pour une progression sans temps mort, avec des découvertes relançant l’intrigue. Après avoir pénétré dans l’enceinte : apparition du groupe de petits humanoïdes silencieux à la peau blanchâtre. Puis volatiles menaçants dans la soucoupe d’une antenne parabolique. Puis découverte d’une salle de contrôle. Puis vol de la maman volatile avec des animaux vivants en symbiose, accrochés sur ses pattes. Le dessinateur effectue un travail tout aussi remarquable que dans le premier tome, pour donner à voir les environnements sur cette planète. Le mur d’enceinte avec ces gros blocs de construction, partiellement recouvert par une végétation de type mousse et plantes grimpantes. L’immensité de la cour dans laquelle pénètre l’engin d’exploration, avec des plaques de béton ou de roche au sol, les murs de l’enceinte intérieure, eux aussi partiellement recouverts par la végétation, les façades avec des reliefs étranges. La morphologie des petits humanoïdes diffère en plusieurs points de celle d’un être humain : ventre plus proéminent, tête plus grosse, mains et pieds à quatre doigts. Les couleurs sont choisies de manière naturaliste, venant apporter des informations sur l’ambiance lumineuse, sur la texture des revêtements.



À la douzième planche, les auteurs décident de changer de fil narratif pour raconter ce qui se passe pendant ce temps-là sur le vaisseau-monde. Les dessins continuent de montrer les lieux dans le détail pour que le lecteur puisse s’y projeter : la surface du vaisseau, un sas d’entrée, le bureau Gouverneur Korolev avec la carte accrochée au mur, la maison des Osmond, et le salon où la mère Lucy a une nouvelle discussion avec Ethel. Le lecteur s’aperçoit qu’il reconnaît sans peine chacun des personnages dans chacun des deux fils de l’intrigue. Les membres de l’expédition exploratoire : Mary-Maë Randolf, Pierre de Bourges et son chien Graal, Jenny Goldman, Richard Klein, Feng Liu. Les responsables sur le vaisseau-monde : le gouverneur Korolev et le vice-gouverneur Mendoza, Ethel et le major Ripley, Lucy Osmond. Cette facilité d’identification atteste de capacité du dessinateur à créer des visages et des morphologies distinctes et reconnaissables. Il utilise une direction d’acteurs de type naturaliste, sans exagérer les mouvements, ou le langage corporel, ce qui concourt à donner de la crédibilité à ces aventures de science-fiction.


Le lecteur est revenu pour le deuxième tome, très curieux de savoir ce que cache cette planète, ce que vont découvrir les explorateurs, et l’identité ainsi que l’objectif de ce qui s’est introduit sur le vaisseau-monde. Les coscénaristes ont construit la dynamique de leur récit sur les mystères et sur l’exploration. Le lecteur se prête volontiers au jeu d’essayer d’anticiper ce qui va être découvert, de relever les indices, qu’ils soient de type visuel, ou de genre allusif dans les conversations. Il constate que les auteurs ont également bien dosé l’alternance de récompenses et de nouveaux mystères. Impossible de savoir ce que sont ces petits humanoïdes blanchâtres, ou si les volatiles sont dotés de conscience. Est-ce que les humains sont en train de massacrer des êtres dotés d’intelligence, sans le savoir ? Se conduisent-ils en affreux colonisateurs, mettant en péril un écosystème dont ils ignorent tout ? Puis arrive la première séquence sur le vaisseau-monde, et là le lecteur est pris de court par une révélation qui se produit beaucoup plus vite que ce qu’il avait estimé : une cellule de releveurs-informaticiens a épluché toutes les données significatives concernant la vie à bord du vaisseau depuis l’arrivée des intrus pour voir si quelque chose sortait de l’ordinaire… Et ils ont trouvé quelque chose. Plus encore, ce quelque chose est exposé dans ce tome. Les auteurs ne se contentent pas de jouer sur le suspense généré par les mystères : ils répondent à certains, et en introduisent d’autres.




Le lecteur se prête au jeu. Quelle signification ou quel sens attribuer à cette boule de marbre de deux mètres de diamètre qui flotte à quelques centimètres au-dessus du sol ? Impossible de savoir car il n’y a que le constat de son existence effectué par l’équipe d’exploration, à se mettre sous la dent. Faut-il y voir un hommage déformé au rôdeur de l’île du Prisonnier, ou rien à voir ? Qu’est-ce que c’est que ces épaves de dizaines de soucoupes volantes, sagement alignées en rang ? Impossible à savoir. En revanche, le lecteur avait bien fait de se souvenir de Lucy Osmond, la mère de Joy & June, car elle réapparaît dans ce tome. Dans le même temps, il se rend compte qu’il ne s’attache pas vraiment aux personnages. Pour ne considérer que ceux de la mission exploratoire, ils ont été définis par une capacité, pouvoirs parapsychiques, médecin, chasseur, ingénieur, spécialiste de la sécurité, et pour la moitié d’entre eux par un trait de caractère. Dans les faits, au cours de ce tome, seuls trois d’entre eux mettent à profit leur compétence, et les autres sont des figurants sans personnalité. Difficile dans ces conditions de les considérer en tant que personnes autonomes. Par ricochet, un acte qui sort de l’ordinaire, réalisé par un autre personnage, peut apparaître comme totalement artificiel, uniquement là pour servir l’intrigue. Bram attaque un animal sauvage en combat singulier juste armé d’un couteau : pourquoi pas puisqu’il s’est battu contre un ours à main nue dans le tome un. Une relation sexuelle entre deux personnages dans les douches : pourquoi pas, mais aussi pourquoi ? Finalement certains comportements apparaissent aussi arbitraires qu’une partie des artefacts mystérieux comme l’USS Baltimore avec encore de l’eau chaude dans les douches.


D’un côté, les auteurs captent l’attention et la curiosité du lecteur avec un savoir-faire consommé, grâce à une narration visuelle d’une clarté exemplaire, qui montre chaque élément de science-fiction pour le faire exister, sans aucun raccourci visuel pour s’économiser. C’est une façon de faire courageuse et ambitieuse car il faut parvenir à décrire des lieux, des accessoires, des constructions assez crédibles pour ne pas provoquer un sursaut de recul chez le lecteur qui pourrait trouver quelque chose idiot. D’un autre côté, ils jouent sur le réflexe pavlovien du lecteur qui devant tant de mystères se met à chercher par automatisme des indices, et à essayer d’établir des liens de cause à effet, à détecter des schémas, à essayer d’introduire de la prédictibilité. Mais il est possible qu’il éprouve la sensation de s’y évertuer en vain, en accompagnant des personnages qui semblent souvent sans épaisseur.